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Louis ASSÉZAT (1878-1906)

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    « Je regrette beaucoup, écrit un missionnaire, de n’avoir aucun détail sur l’enfance de notre regretté confrère. Je sais seulement qu’il perdit sa mère de bonne heure ; une sœur prit soin de lui. Il parlait d’elle avec le respect et l’affection d’un enfant qui parle de sa mère. Un oncle, prêtre, avait aussi laissé, dans son cœur reconnaissant, le meilleur souvenir. J’ignore quelles circonstances, quelles grâces déterminèrent cette vocation apostolique, qui devait être si courte, hélas !

    « M. Assézat arriva à Ta-tsien-lou au commencement de janvier 1903, et fut envoyé à Mo-sy-mien pour y apprendre la langue. Dès les premiers jours, il se mit à l’œuvre. Il répétait souvent : « Je veux apprendre les langues indigènes comme mon français. » D’autres fois, fatigué par le travail, il disait qu’il avait la mémoire ingrate, mais qu’avec de l’énergie et de la ténacité, il arriverait quand même. Six mois ne s’étaient pas écoulés qu’il commençait à écrire de petits sermons, que son confrère devait lire et corriger.

    « À Mo-sy-mien, les causeurs ne manquaient pas. Notre confrère paraissait suspendu à leurs lèvres, et rien ne lui échappait, pas même le ton. La conversation finie, il commençait par rendre compte de tout ce qu’il avait compris ; questionnait pour le reste, de manière que son confrère pouvait constater ses progrès journaliers. Quelle joie, le jour où il fit son premier sermon, où il donna la première absolution ! « Maintenant, disait-il, je sens mieux que jamais « ce qui me manque ; je vais redoubler de travail et d’application. »

    « Brûlant de zèle pour le salut des âmes, il n’attendit pas qu’il fût chargé du district, pour se rendre compte de l’état spirituel de la chré­tienté. Il voulut consacrer sa promenade hebdomadaire à visiter successivement toutes les familles du poste. Sa visite terminée, que de projets pour déraciner les abus, réveiller les endormis, instruire les ignorants et secourir les malheureux ! Son confrère, sans pouvoir le suivre dans toutes ses entreprises, ne pouvait s’empêcher d’admirer l’ardeur du zèle qui le dévorait.

    « Quelques mois plus tard, M. Assézat était chargé du poste de Mo­-sy-mien. On le vit aussitôt réunir autour de lui une trentaine d’enfants ; mais il ne tarda pas à s’apercevoir que ce petit monde ruinait son budget. Quoiqu’il fût très embarrassé pour se procurer les ressources nécessaires, la pensée ne lui vint jamais de renvoyer un seul enfant. « Pas de grève possible en mission », disait-il. En juif qui s’enrichit à l’envers, il dressa une liste de tout ce qui ne lui était pas absolument indispensable, et me pria de le vendre pour rétablir l’équilibre dans ses finances. M. Assézat surveillait et instruisait ses enfants avec une grande sollicitude. Le catéchisme lui demandait deux heures de préparation, et il le faisait tous les jours. Il vivait d’espoir : devançant l’avenir, il voyait des fêtes solennelles, des prières bien récitées, toute la vallée de Mo-sy-mien remuée par le bon exemple et s’enrôlant sous l’étendard de la croix. « Voyez-vous cette montagne là-bas, disait-il, le diable sortira par là et ne reviendra plus. » Et le geste qui accompagnait son discours était encore plus expressif  que sa parole.

    « Quoiqu’il parût mettre toute sa confiance dans ses enfants, il ne négligeait pas, pour cela, ses chrétiens adultes. Il chargeait les plus instruits et les plus fervents de présider certaines réunions qu’il avait organisées, et ne manquait jamais l’occasion de stimuler leur zèle.

    « D’aucuns se plaignirent plus d’une fois de ce que le nouveau Père ne les laissait pas respirer. Évidemment, tout ne marchait pas au gré des désirs du missionnaire ; mais, quoique les résultats qu’il espérait se fissent attendre, il ne se décourageait pas. Au contraire, il disait qu’il ne se donnerait aucun repos tant qu’il coudoierait des païens. Il ne connaissait pas de misère plus grande que celle de tenir entre ses mains les clefs du ciel et de ne pouvoir les passer, même pour rien, à ceux qui allaient en enfer.

    « Ce souci de la gloire de Dieu et du salut des âmes, M. Assézat le puisait dans sa piété. Chaque soir, il s’astreignait à écrire la préparation de sa méditation du lendemain ; et, la méditation faite, il écrivait ses résolutions pratiques. Les paroles de saint Paul : Imitatores mei estote sicut et ego Christi, lui tintaient toujours à l’oreille. D’où cette conviction qu’il est ridicule de prêcher la sainteté aux autres, si l’on n’est pas saint soi-même. Il se faisait une guerre continuelle, et l’on voit, dans ses examens particuliers, qu’il se reprochait jusqu’aux rares récréations qu’il prenait avec ses confrères, quand il avait le bonheur de les rencontrer. Je dis « bonheur », à dessein, car la vue d’un confrère l’épanouissait. Son cœur aimant éprouvait le besoin de s’épan­cher dans celui d’un ami. Se fiant peu à lui-même, il profitait de ces circonstances pour exposer avec candeur ses difficultés et demander s’il s’était trompé dans la solution des cas qu’il avait rencontrés. Du reste, dès qu’il s’élevait un doute dans son esprit, il implorait toujours les lumières d’en-haut, et toutes ses entreprises étaient confiées au

    Sacré-Cœur, ou bien à la sainte Vierge, avec la promesse d’une bonne œuvre en cas de réussite.

    « Il y a deux ans, les protestants résolurent d’aller faire du prosélytisme à Mo-sy-mien ; ils enrôlèrent sous leur bannière tous les désœuvrés, les joueurs et les fumeurs d’opium du pays. Déjà l’orage menaçait le district de M. Assézat. Il ne se troubla point. Plein de confiance dans le Sacré-Cœur et la sainte Vierge, il fit un double vœu pour les remercier à l’avance de leur protection, et la tourmente passa, laissant son poste indemne.

    « La dévotion du Saint-Sacrement lui était particulièrement chère. La veille des fêtes, il passait une partie de la journée à orner l’autel ; il lui fallait toujours quelque chose de nouveau. Aussi, les chrétiens, même les plus éloignés de l’oratoire, ne manquaient-ils pas, ces jours-­là, d’assister au saint sacrifice, et le Père se réjouissait de les avoir « démarrés ». Ses méditations sur le saint sacrifice lui faisaient pousser parfois cette exclamation : « Ah ! si je « pouvais comprendre ce que c’est qu’une messe ! » Patience, lui était-il répondu, un jour viendra où vous comprendrez l’amour infini de Notre-Seigneur pour les hommes, et alors vous saurez ce que c’est qu’une messe.

    « Dans la maladie qui nous l’enleva, il pria plusieurs fois le confrère qui l’assistait de lui parler du Saint-Sacrement. La pensée d’être aussi victime, après avoir été sacrificateur, lui faisait grand plaisir, et on le verra offrir de tout son cœur à Dieu son corps, son âme, ses souffrances physiques et morales.

     

    « Sur ces entrefaites, Mgr Giraudeau avait jeté les yeux sur M. Assézat et l’avait choisi pour prendre la direction du séminaire. Notre jeune confrère accepta son changement avec la plus grande résignation. Une seule chose l’inquiétait : c’était d’avoir à préparer des indigènes à la prêtrise. Il manifesta plusieurs fois ses vives appréhensions à ce sujet.

    « Dans la semaine de la Passion, il se rendit à Ta-tsien-lou pour se mettre au courant des affaires du collège ; puis il retourna à Mo-sy-mien où il tenait à célébrer la fête de Pâques. Il se trouvait dès lors indisposé. Personne ne croyait à une maladie sérieuse. De fait, il supporta très bien les fatigues que lui occasionna la fête de Pâques. Ce n’est que le lundi de Quasimodo qu’il se sentit gravement atteint. Une lettre qu’il écrivit à M. Valentin, son plus proche voisin, dit en substance : « J’ai été sérieusement indisposé ; si je n’avais pas pris une bonne suée, « mon cas aurait pu devenir grave ; je vais mieux. » M. Valentin, inquiet mais retenu chez lui pour affaires, écrivit immédiatement au missionnaire de Cha-pa, le priant de se rendre à Mo-sy-mien.

    « Or, j’arrivais à Cha-pa en même temps que la lettre de M. Valentin. Je continuai donc ma route. A une demi-journée de Mo-sy-mien, un autre courrier, envoyé par le domestique de M. Assézat, m’apprit qu’il était plus mal. Selon lui, le Père avait contracté sa maladie au chevet de deux mourants atteints de fièvre contagieuse, et l’on était très inquiet. Je pressai le pas et le soin, à une heure assez avancée de la nuit, j’étais auprès de notre cher malade que je trouvai sur son lit. Il me reçut avec son entrain ordinaire, tout débordant de joie. Il s’informa de tout ce qui intéressait la mission ; il semblait oublier qu’il était malade. Sur mon invitation, il me fit l’histoire de son infirmité : il n’avait pas célébré la sainte messe depuis quelques jours, sa tête n’était pas solide. Après avoir pris quelques drogues qu’il avait à sa disposition, il avait consulté deux médecins chinois ; mais leurs remèdes n’avaient amené aucun soulagement. Là-dessus, je le quittai un instant pour prendre un peu de nourriture.

    « À mon retour, il me prit les mains, en me disant qu’il avait une communication à me faire. Sa figure était pâle, l’effort qu’il avait fait pour me recevoir avait été suivi d’une grande faiblesse. Hélas ! ce qu’il voulait me dire, c’est qu’il n’avait pas l’espoir de guérir; dès ce moment, il voulait se préparer à la mort et me priait de l’y aider. Cette révélation, et le ton de conviction avec lequel elle me fut faite, me coupa d’abord la parole, puis, faisant effort sur moi-même, je lui répondis que j’étais venu pour l’aider à se guérir ; que sa maladie, du reste, n’était pas inconnue dans le pays. Plusieurs en guérissaient, et les deux malades, auprès desquels il l’avait contractée, étaient déjà à peu près rétablis. Il y avait dans le pays un médecin assez habile, mais un peu canaille ; j’étais persuadé qu’il se ferait un honneur de soigner M. Assézat et qu’il le guérirait, si c’était encore possible. Je demandai donc au cher malade la permission de l’inviter. Il y consentit, mais il ne put avaler qu’une faible partie des médecines qu’on lui donnait. Le second jour, il renonça à en prendre, et me pria de le laisser se préparer tranquillement à la mort. Comment rester les bras croisés, devant un jeune confrère que la maladie emportait et dont la mission avait si grand besoin ! Jelui représentai donc la pénuriedes missionnaires, l’abandon forcé du district qu’il avait tant aimé, les intérêts de la gloire de Dieu, et le priai de s’unir à moi pour demander sa guérison à la sainte Vierge. Il me répondit avec son langage de récréation : « Eh bien, allons-y ; si la sainte Vierge veut « me guérir, je suis prêt à sauter à bas de mon lit. » Il n’en continua pas moins à se préparer à la mort. Il demanda lui-même le saint viatique et l’extrême-onction. Jelui fis observer, pour ce dernier sacrement, que son état n’offrait aucun symptôme de mort prochaine. Il me répondit : « Moi, je me sais en danger ; je désire recevoir les derniers sacrements en pleine « connaissance, et répondre moi-même aux prières. »

    « J’étais arrivé auprès de lui dans la nuit du vendredi soir. Le lundi suivant, il avait reçu tous les secours de la religion. Quoique toujours appliqué à la grande affaire de son salut, il conservait sa gaieté ordi­naire.

    « Le mardi et le mercredi, il eut quelques moments de délire. Revenu à lui, il causait comme d’habitude. Il me priait de lui suggérer des oraisons jaculatoires. Le mercredi soir, les chrétiens vinrent, en corps, le visiter et demander sa bénédiction. Dès que les premiers arrivèrent, il parut un peu contrarié ; sa chambre était, en effet, interdite au public. Je lui dis alors que c’était un usage en Chine de demander sa bénédiction au Père spirituel mourant. Comme il ne savait quelle bénédiction donner : « Donnez, lui dis-je, celle que vous donnâtes « le jour de votre ordination. » Les chrétiens se présentèrent alors par petits groupes et, malgré la fatigue, il les bénit de tout son cœur. À la fin, il ajouta : « Si le bon Dieu m’exauce, vous « allez avoir à Mo-sy-mien une station fervente. »

    « Pendant la cruelle nuit du mercredi au jeudi, il me répéta sommairement tout ce qu’il m’avait dit sur son poste, me pria d’écrire à ses parents et manifesta plusieurs fois le désir de voir son évêque pour lui demander pardon. Les confrères qu’il avait connus se présentaient souvent à son esprit : plusieurs fois il promit de ne pas oublier ceux qu’il avait aimés ici-bas. Un moment, je le vis rire bien franchement, et se tournant vers moi, il me dit : « Vous ne « l’avez pas vu ? — Non, lui répondis-je, et qui donc ? — M. Déjean. » Puis, lisant le doute dans mes yeux étonnés : « Oh ! dit-il, j’ai encore battu la campagne... » M. Déjean, déjà malade à notre insu, quittait cette terre trois jours après M. Assézat.

    « Le jeudi matin, je ne savais trop que faire : d’un côté, je désirais célébrer la messe, de l’autre, je ne pouvais guère quitter le chevet d’un confrère qui pouvait rendre le dernier soupir d’un moment à l’autre. L’heure s’avançait. N’y tenant plus et connaissant ses dispositions, je lui avouai mon embarras. Pour toute réponse, il me passa la main autour du cou et me pressa longtemps contre ses joues déjà froides ; puis, rompant le premier le silence : « Vous pouvez « maintenant aller prier pour moi, soyez sans inquiétude. » Après la messe, je revins faire mon action de grâces auprès de lui. En m’apercevant, il me fait signe d’approcher et me dit : « Aujourd’hui, c’est pour de bon que je vais dire : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Il ajouta ensuite : « Ma consolation, pendant cette maladie, a été de me jeter « tout entier dans les bras de Notre-Seigneur, et de lui sacrifier tous mes désirs, tous mes « projets. »

    « Vers 10 heures, le cher malade demande à s’asseoir ; à peine assis, il s’évanouit ; on le recouche, et il reprend ses sens. Après quelques minutes de repos : «Vraiment, dit-il, je ne « suis pas fort ; pourtant, avec un grain de bonne volonté, je suis sûr de pouvoir me tenir assis ; essayez. » Je n’avais guère l’envie d’essayer ; néanmoins, pour ne pas le contrister, aidé d’un domestique, nous le soulevons le plus doucement possible. Même évanouissement. Un enfant, qui regardait par la porte entre-bâillée, courut annoncer dans le village que le Père spirituel était mort. Les chrétiens arrivèrent en foule avec leur rituel. Le mourant, qui avait retrouvé sa connaissance, me demanda à quoi bon tout ce monde. Je répondis que les néophytes étaient réunis pour inviter la cour céleste à venir à sa rencontre. « Bien, dit-il, soulevez-moi un peu, j’étouffe. » Je me plaçai derrière lui et ordonnai de commencer les prières des agonisants. Après lui avoir donné une dernière absolution, je lui suggérai quelques prières qu’il répéta. Alors, le crucifix qu’il tenait entre les mains tomba. Tout était fini ; notre cher confrère était mort sans agonie. C’était le 3 mai, jour de l’Exaltation de la sainte Croix.

    « Les chrétiens ont donné à ses funérailles toute la solennité possible, et les deux seuls confrères, qui nous restent par ici, ont voyagé jour et nuit pour pouvoir y assister. »

    • Numéro : 2645
    • Pays : Chine
    • Année : 1902