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Lucien ARVIN-BEROD (1897-1983)

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    Enfance et jeunesse

     

    Lucien Arvin-Bérod naquit à Praz-sur-Arly, en Haute-Savoie, au diocèse d’Annecy, le 23 décembre 1897. Après ses études primaires à Praz, il entra au collège Sainte-Marie, à La Roche-sur-Foron, pour ses études secondaires. Il semble qu’il aurait voulu entrer aux Missions Étrangères dès 1914. Mais il rencontra une difficulté du côté du diocèse. Ce n’est que le 4 août 1915 qu’il fit sa demande d’admission. Par lettre en date du 12 août 1915, le supérieur du collège Sainte-Marie donna de bons renseignements et Lucien Arvin fut admis le 16 août 1915. A la fin de l’année, il fut mobilisé pour toute la durée de la guerre. Une fois démobilisé, il fut envoyé à Rome pour continuer ses études et prendre ses grades universitaires. Ordonné prêtre à Rome le 23 décembre 1922, il poursuivit ses études et conquit les grades de docteur en théologie et en droit canonique, puis couronna le tout par un doctorat en droit civil. Destiné à la mission de Nagasaki, au Japon, il partit le 21 septembre 1925.

     

    En mission

     

    Arrivé à Nagasaki, dans le courant du mois d’octobre, il se mit tout de suite à l’étude du japonais. En 1926, il fut nommé professeur au grand séminaire de Nagasaki. Mais déjà se préparait la fondation du grand séminaire régional de Tôkyô qui devait être confié aux Missions Etrangères. C’est pourquoi le P. Arvin fut appelé à Tôkyô, en 1929, comme professeur au grand séminaire régional. Les cours commencèrent à la mi-septembre 1929. Il fut aussi chargé de l’économat et, à ce titre, il termina les constructions de ce grand séminaire. Doué d’un esprit pratique, le P. Arvin revit les plans du bâtiment central et de la chapelle qui restaient à construire. Il poussa activement les travaux et acheva ces constructions en un temps record. Ce grand séminaire fut inauguré, le 3 décembre 1929, en la fête de son saint patron, saint François-Xavier.

     

    Le P. Arvin enseigna au grand séminaire de Tôkyô, de 1929 à 1939. Le supérieur était alors le P. Sauveur Candau qui a laissé au Japon un souvenir inoubliable. Parmi les membres du corps professoral se trouvait aussi le P. Anoge. Le P. Arvin fut chargé du cours de droit canonique et donna aussi quelques cours de théologie morale.

     

    Aussi bien en droit canon qu’en théologie morale, le P. Arvin, professeur né, fit un cours très intéressant parce que très concret. Il faisait comprendre, non seulement le problème en question, mais soulignait aussi l’intérêt humain que comportait la question étudiée. Il insistait pour bien faire comprendre aux élèves que la solution d’un problème ne dépendait pas seulement de quelques principes canoniques, mais aussi de tout le contexte humain dans lequel s’insérait le problème traité. Aussi, loin d’être ennuyeux, ses cours suscitaient un vif intérêt.

     

    Le P. Arvin exerçait aussi un ministère au « Futaba Kai », l’Association des anciennes élèves de l’école dirigée par les Dames de Saint-Maur. A cette époque, beaucoup de jeunes filles qui fréquentaient ou avaient fréquenté l’école de Futaba portaient un vif intérêt à la religion chrétienne. Mais, au Japon, tout ce qui était étranger était suspect et le christianisme plus que tout. Aussi les autorités religieuses avaient décidé que les jeunes filles ne pourraient recevoir le baptême avant leur mariage. Une fois mariées, il leur fallait compter sur le bon vouloir d’un mari complaisant qui autoriserait son épouse et ses filles – plus rarement les garçons – à devenir chrétiens. Il semble bien qu’au début le P. Arvin ait difficilement accepté cette ligne de conduite. Avec le déroulement des événements, notamment la situation de guerre, il se rendit compte que la méfiance et même le mépris augmentaient à l’égard du christianisme. Ce n’était pas le moment de recevoir au baptême ces jeunes filles malgré tout leur désir.

     

    Le P. Arvin aimait utiliser ses vacances du Jour de l’An pour aller à la montagne et faire du ski, sport dans lequel il excellait. Une année, en compagnie du P. Anouilh, il partit en excursion sur les hauteurs qui dominent le lac Suwa. Après avoir fait du ski pendant une bonne partie de la journée, le P. Arvin désirait une bonne nuit de repos. Mais le confort dans les hôtels japonais, par exemple le Kami Suwa, était très relatif La chambre était peu chauffée. On avait installé un poêle à pétrole, mais cet appareil fonctionnait mal. Le P. Arvin actionna la pompe pour augmenter l’arrivée du pétrole, mais soudain jaillirent des flammes. Devant le danger d’incendie, le P. Arvin saisit ce poêle à mains nues, se lança dans le couloir et finit par trouver une fenêtre qu’il enfonça et jeta le fameux poêle sur la neige, dans la cour de l’hôtel. Mais il avait les mains affreusement brûlées. On le conduisit au médecin qui lui donna les premiers soins. Dès le lendemain nos deux alpinistes reprirent le chemin de Tôkyô. Le P. Arvin fut soigné efficacement et retrouva bientôt l’usage de ses mains. En tout cas, il avait fait preuve de beaucoup de sang-froid en cette circonstance et évité une catastrophe qui aurait pu avoir de très graves conséquences.

     

    Après un congé en France, du mois de mai 1937 au mois de mars 1938, le P. Arvin rentra à Tôkyô et reprit son enseignement au grand séminaire. Durant l’été de 1939, le P. Arvin décida de faire un voyage aux Îles Hawaï, pour changer d’air. La situation se compliqua tant et si bien que le P. Arvin ne put rentrer au Japon. Il se mit alors à la disposition du Vicaire apostolique d’Honolulu. Sa connaissance du Japon et de la langue japonaise lui fut très utile, car une partie importante de la population des Îles Hawaï est d’origine japonaise. En 1940, il fut nommé professeur au Collège général de Penang. Il s’apprêtait à se rendre à son nouveau poste quand vint un contre-ordre. Il resta donc encore un certain temps à Honolulu, puis à la fin de 1940, ou au début de 1941, il vint s’établir à San Francisco. Au moment de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, il était déjà aux États-Unis.

     

    Il fit la connaissance de l’évêque du diocèse voisin de Monterey-Fresno qui l’invita à venir travailler dans son diocèse. L’évêque lui confia, en plus d’un ministère paroissial, la charge de canoniste du diocèse. C’est à ce titre de canoniste qu’il prit une part très active aux enquêtes préliminaires à la cause de béatification du P. Junipero Serra, fondateur des Missions indiennes, en Californie. Il fut passionné par cette épopée missionnaire des religieux franciscains de la fin du XVIIIe siècle et par la personnalité du P. Junipero Serra. La contribution du P. Arvin à ces enquêtes fut remarquée par la rigueur de ses analyses et la clarté de ses exposés.

     

    Le P. Arvin, pendant ces années de guerre, donna aussi des cours à l’université de Stanford, l’une des grandes universités privées américaines, située près de San Francisco. Dans sa demande de permis de séjour de résident permanent, les autorités américaines avaient remarqué que le P. Arvin avait passé quatorze ans comme missionnaire catholique au Japon. Elles lui demandèrent de se joindre à un groupe de professeurs chargés de préparer un corps d’officiers qui, après la défaite japonaise, devrait prendre en charge l’administration du Japon, pendant la durée de l’occupation. Les cours portaient sur l’histoire, l’industrie, les coutumes et la langue japonaise. La participation du P. Arvin fut pour le moins originale, car, comme l’écrivait l’un de ces professeurs, non seulement il apprit à ces élèves-officiers à connaître leur adversaire, mais il fit passer dans ses cours sa profonde compréhension et son amour pour le Japon et le peuple japonais.

     

    La guerre terminée, le contact fut rétabli entre la Société et le P. Arvin. Parmi les propositions qui lui furent faites de se mettre au service de la Société et des missions, l’une d’elles retint son attention. Le P. Vircondelet, alors Procureur général en Extrême-Orient, se rendant compte, d’une part, de l’instabilité politique en Asie et, d’autre part, de l’influence grandissante des États-Unis dans la zone du Pacifique, pensait à l’établissement d’une procure aux États-Unis, procure destinée au service des Missions de la Société. Il écrivit au P. Arvin d’étudier la question et de lui faire un rapport. Le rapport du P. Arvin était clair et bien documenté. Le P. Vircondelet proposa au Conseil de la Société la fondation de cette procure et la nomination du P. Arvin comme responsable. C’était au mois de février 1948.

     

    Les amitiés et les relations que le P. Arvin avait nouées depuis son arrivée en Californie l’aidèrent beaucoup à trouver les collaborateurs nécessaires qui lui permirent d’établir la procure de San Francisco. Au mois d’octobre 1948, tout était sur pied. Le P. Arvin dirigea cette procure jusqu’en 1961. Pendant ces treize années, il rendit de grands services à la Société et aux missions. Dès les années 1950, il se rendit compte que sa vue baissait et que les médecins ne pouvaient rien y faire. Il assuma sa charge jusqu’en 1961. Il laissa alors la responsabilité de la procure au P. Jean Peinaud.

     

    Jusqu’en 1961, tout en assurant la marche de la procure, le P. Arvin avait du temps libre. Il conserva donc quelques activités pastorales. Il était de contact facile et sa riche personnalité attirait. Il noua de nombreuses relations en Californie et son zèle pastoral le poussait à visiter ceux qui étaient dans l’affliction ou en quête de Dieu. Que de kilomètres parcourus au volant de sa voiture, que de personnes il amena ou ramena à la foi.

     

    Mais, à partir de 1961, le P. Arvin se prépara à vivre dans une obscurité grandissante. Il tenait cependant à rester en contact avec le monde et à s’informer de ce qui se passait aussi bien en Amérique que dans le reste du monde. Pour cela, il se procura tout un ensemble d’appareils (radio, magnétophones) qui lui permettaient de lire les nombreux volumes enregistrés sur disques ou cassettes que la bibliothèque de Washington met gratuitement à la disposition des aveugles et des mal-voyants. En plus des livres, il pouvait ainsi lire les grandes revues américaines comme Newsweek, Times, etc., qu’il recevait enregistrées. Les visiteurs qui pénétraient dans sa chambre étaient toujours impressionnés par l’ingéniosité de ses installations.

     

    Au mois de juin 1959, le P. Arvin fut promu Chevalier de la Légion d’Honneur, en reconnaissance des services rendus à la communauté française de San Francisco. Cette décoration lui fut remise par le Consul général de France à San Francisco, le 14 juillet 1960, à l’occasion de la Fête nationale.

     

    Le P. Arvin avait un tempérament très indépendant. C’est dire combien son enfoncement progressif dans la nuit fut pour lui une grande souffrance. À cette première épreuve s’en ajouta une deuxième qui le laissa un moment désemparé. Une attaque d’hémiplégie lui paralysa tout le côté gauche. Son infirmité exigeant des soins continus, il dut, à son grand regret, quitter San Francisco pour revenir en France et se retirer à Montbeton. C’était au mois de juillet 1970.

     

    Il fallut au P. Arvin toute sa foi chrétienne pour faire accepter à son caractère volontaire et à son tempérament actif cette forme de vie apparemment inutile et pleine de frustrations. Pendant son séjour à Montbeton, il reçut, à plusieurs reprises, la visite de ses amis de San Francisco, ce qui lui apporta beaucoup de joie. Il fut aussi entouré de tous les soins que nécessitait son état. On lui faisait la lecture, on lui lisait son courrier et on y répondait sous sa dictée. De plus, il restait en contact avec le monde extérieur, grâce à tous ses appareils. Mais les années s’écoulant, les forces du P. Arvin diminuèrent. Il remplit alors la plus grande partie de ses journées par la prière et cette forme de vie « active » lui permit de garder une grande paix. C’est en pleine lucidité jusqu’au dernier moment qu’il répondit à l’appel du Seigneur, le 7 décembre 1983. Nous avons la ferme confiance que, de l’obscurité de cette vie, il entra dans la pleine Lumière de la Vie éternelle.

     

     

    • Numéro : 3284
    • Année : 1925