Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Jules ARTIF (1844-1929)

Add this

    Jules-Joseph-Emile Artif naquit le 9 février 1844, dans une bonne famille de Saint-Clément-des-Levées au diocèse d’Angers. Il grandit à côté d’une sœur plus jeune que lui. Ses parents, aisés, lui firent faire de bonnes études au Collège de Combrée, où il reçut une culture sérieuse et développa les qualités qui le feront aimer. Il y nouera des amitiés qui lui seront précieuses, avec le Docteur Renou qui fut son confident et son soutien à certaines heures graves, avec Mgr Gouin et le Sénateur P. Delahaye, qu’il put voir encore avec grand plaisir dans les derniers mois de sa vie.

    Le jeune Artif, merveilleusement doué au point de vue intellectuel, et d’une nature richement sentimentale, fut un élève brillant, ­estimé de ses professeurs et de ses condisciples. Il aimait l’étude, il l’aimait avec passion, et les années s’écoulaient sans autre préoccupation pour lui que celle de profiter des leçons et de l’exem­ple de ses maîtres.

    Cependant, un jour, vers la fin des vacances, le problème de son avenir se posa clairement devant sa conscience. Tout homme doit avoir un but dans la vie. Jusque-là, il avait étudié sans souci du lendemain, sans orientation vers une carrière déterminée. L’enfant était devenu un jeune homme, il avait eu du succès dans ses études, et à la rentrée il se trouverait rhétoricien. Quel sera son avenir ? Cette question d’une gravité lourde de conséquence, il se la posa sur un pont, au milieu de la Loire à une douzaine de kilomètres en aval de Saumur. Il s’arrête, il pousse un cri d’angoisse, les yeux fixés sur ce joli village de Saint-Florent-le-Vieil, gracieusement assis sur une colline à l’une des extrémités du pont, et couronné par une église où, depuis des générations nombreuses, les âmes simples ou inquiètes venaient demander au Dieu qui est la voie et la vie, la lumière qui éclaire les intelligences, l’amour qui grandit les cœurs et la force qui active les énergies.

    Seul avec ses pensées, le jeune Artif reste absorbé dans un examen profond des choses de ce monde. La marine, l’armée, une carrièe libérale, la médecine, etc... Il a bien pesé, réfléchi, examiné.., et quand après deux heures de réflexion, toujours figé à la même place, vers ce pilier qui dans l’axe du fleuve en marque la ligne médiane, il a trouvé la solution du problème, il s’écriera : « Ma voie, je la vois bien tracée, c’est vers Dieu que j’irai, car c’est Dieu qui m’attire dès ma jeunesse. Je me donne à son Eglise, et c’est avec elle et par elle que je travaillerai à ma sanctification et à celle des âmes qui me seront confiées. » Son apostolat à lui, celui qu’il choisira, celui auquel il se croit appelé, sera l’apostolat dans les Missions d’Extrême-Orient.

    Sa résolution arrêtée, Artif la poursuit avec toute l’ardeur d’une âme généreuse et fidèle. Il revient terminer ses études à Combrée afin d’entrer au Grand Séminaire d’Angers. Là, le lévite ne démentit à aucun moment les promesses que laissait entrevoir la piété du jeune collégien. Au jour de son ordination sacerdotale, l’âme rayonnante du jeune prêtre avait comme le pressentiment du rôle qu’il devait jouer et des victoires qu’il devait remporter dans l’exercice d’un ministère qui sera toujours fructueux et béni de Dieu parce que jamais cet homme apostolique ne cherchera autre chose que la gloire de son Maître : Non mihi, Domine, sed nomini tuo da gloriam.

    Ordonné prêtre à Angers le 21 décembre 1867, il fut nommé professeur à Combrée, ce collège si aimé où il avait fait ses études secondaires. Son Evêque ne devait pas s’opposer longtemps à ses aspirations ; l’épreuve ne dura qu’une année. En 1868, il entrait au Séminaire des Missions-Etrangères, et en 1869, il reçut sa destination pour la Mission du Sutchuen Oriental.

    Le succès du missionnaire dans la prédication de l’Evangile est d’autant plus grand que le missionnaire connaît plus parfaitement la langue du peuple qu’il évangélise : Fides ex auditu. Et comment faire comprendre les hautes vérités de la religion chrétienne, si par des explica-tions claires, par des comparaisons variées le missionnaire ne sait pas les mettre à la portée des intelligences ? Le jeune missionnaire du Sutchuen Oriental était homme à saisir l’utilité, la nécessité, et les grands avantages d’une connaissance approfondie de la langue chinoise ; aussi, avec la pleine perception de l’importance de la tâche à accomplir, il entra tout entier dans l’étude de cette langue difficile, et tous ceux qui l’ont connu et qui étaient qualifiés pour porter un jugement éclairé sur ce sinologue, n’ont pas hésité à dire que pour M. Artif les caractères chinois n’avaient pas de secrets.

    Pendant quinze années, dans les différents districts auxquels il consacra son zèle, M. Artif fut le prédicateur infatigable, propageant la doctrine chrétienne avec cette éloquence qui convaint et qui entraîne. Il redira souvent toute la joie qu’il éprouvait à distribuer le pain de la parole de Dieu à ces fervents chrétiens du Sutchuen, à les retrouver une seconde et une troisième fois dans la même année, à leur faire chanter leurs prières et réciter le catéchisme quand il les interrogeait tour à tour avant la confession et la communion pascale.

    Grand admirateur des beautés de la nature, poète jusqu’au fond de l’âme, il aura des accents s’élevant jusqu’à l’enthousiasme quand il retracera les beautés de tel ou tel site, la grandeur de tel ou tel passage. Mais chez lui, la lame usa vite le fourreau ; gravement malade en 1884, il fut obligé de venir demander au climat généreux de France le rétablissement d’une santé ébranlée par les fatigues et les privations de quinze années d’apostolat.

    Il était à peine arrivé au milieu des siens qu’il revoyait avec une grande joie, que l’inaction lui devint un fardeau trop pesant. L’Evêque d’Angers le nomma curé de Saint-Martin de la Place, paroisse voisine de son pays natal. Là pendant onze années, tout en achevant de se guérir, il fit la conquête des âmes et des cœurs de ses paroissiens, prit une large part dans la fondation d’une école de filles, d’un hôpital qui reste toujours prospère, et se rendit si indispensable que bien des voix protestèrent quand en 1895 il repartit pour l’Extrême-Orient.

    Sa présence était vivement désirée à Nazaretht, où le vénéré Supérieur M. Rousseille l’appelait pour s’occuper de la publication d’ouvrages de propagande religieuse. C’est là qu’il rédigea en chinois un petit travail fort apprécié sur Notre-Dame de Lourdes, et une vie des Saints en 12 volumes qui a déjà eu plusieurs éditions. Un ouvrage était à peine achevé que, par souci d’une plus grande perfection, il en étudiait sans retard les plus petits défauts afin de préparer une édition plus parfaite. C’était une pensée qui manquait de clarté, une expression impropre, une phrase trop longue, une répétition qui n’ajoutait rien au sens, etc... Bref, il retouchait, refondait, réédifiait, pour recommencer encore quand on parlait d’une nouvelle édition. Et même, toutes corrections faites et le travail achevé, il se plaisait à dire que son travail ne valait pas l’impression.

    A aucun moment il ne consentit à prendre quelque repos malgré son état de santé resté délicat. Il écrivait à un de ses amis, en juillet 1910 : « Ici je travaille du matin au soir, la seule « joie de ma vie d’homme consiste à pouvoir m’occuper. Jesouffre plus que je ne saurais dire, « et je demande à Dieu que ce soit une bonne souffrance qui agisse en moi, la souffrance qui « peut tuer le corps, mais au contact de laquelle l’âme est vivifiée. »

    M. Artif vint se fixer à Saïgon en 1903, pensant y trouver un climat moins humide que celui de Hongkong. Ses forces ne répondaient pas à son courage, et il souffrait de ce qu’il appelait une soif d’activité. Toujours prêt à se dévouer pour l’œuvre des Missions, il accepta les fonctions de Procureur de la Société à Saïgon, et dans cette nouvelle charge il eut chaque jour l’occasion de donner un peu de son cœur aux missionnaires qu’il recevait avec une bienveillance dont tous gardent le souvenir.

    Les occupations d’un Procureur sont généralement d’ordre matériel, mais M. Artif, outre ce travail de sa charge, qui lui pre­nait la majeure partie de ses journées, trouvait assez de loisirs pour continuer ses études de chinois, écrire des pages nom­breuses pour certains journaux, et même entreprendre un volumineux travail sur l’Ecriture Sainte, travail qui proba-blement ne sera jamais édité. Sa pensée originale se plaisait à chercher l’explication ou la convenance des énigmes de l’Apocalypse et des mystères de la religion. Il avait encore le temps de recevoir de nombreuses visites des différentes personnalités de la colonie, car il fut très mêlé à la vie saïgonnaise, et beaucoup de nos compatriotes, frappés de ses connaissances prodigieusement étendues, de sa grande simplicité et de son accueillante affabilité, venaient chercher auprès de lui, soit un conseil, soit la réconciliation de leur âme avec Dieu.

    Pendant vingt ans, ce missionnaire chétif et cependant toujours debout, luttant contre la maladie, mais toujours intellectuellement robuste, travailla sans relâche à l’œuvre à laquelle il avait consacré sa vie. Avec l’âge, les infirmités le courbèrent vers la terre. Au mois d’août 1924, il écrivait à un ami : « Depuis deux mois je suis malade, souffrant, languissant. Ah ! ma « vie de quatre-vingt-deux ans ! Ma vie qui fut si douce à certaines heures, combien dure elle « a été dans son ensemble ! L’ai-je portée, la croix ! Est-ce que je me plaindrais ? Non, je « constate. C’est un cri de la nature, du cœur qui ne meurt pas. Allons, mon âme, debout ! Il « ne reste plus beaucoup de chemin, le Calvaire est à quelques pas ! »

    Lentement, le malade gravissait ce Calvaire, et supportait vaillamment ses souffrances. Un jour il eut l’idée fixe que s’il rentrait en France, il trouverait dans cet hôpital de Saint-Martin qu’il avait fondé, un réel soulagement à ses peines. Il demanda donc à quitter Saïgon, et à quatre-vingt-quatre ans, ne pouvant marcher et se tenant à peine debout, il affronte les fatigues d’une longue traversée. Il arrive exténué à Marseille, et après un court repos, il est conduit par M. Masseron à la Blairie, car c’est sous ce nom qu’est désigné l’établissement qui fut son œuvre en 1895. Il visite avec plaisir sa chère maison, constatant que sous la direction des Religieuses il s’y fait beaucoup de bien. Plus tard, quand il aura repris des forces, il se propose d’aller prier sur la tombe des siens...

    Ses anciens paroissiens viennent lui dire leur reconnaissance. Les vieux amis rappellent les souvenirs d’enfance, il entrevoit le retour à Dieu d’une âme qui lui est chère, et son esprit toujours actif l’amène à remettre en chantier, pour le terminer, un travail important d’exégèse.

    Hélas ! le ciel de France n’a plus de générosité pour le vieux missionnaire de quatre-vingt-quatre ans épuisé par de nombreuses années passées sous les feux du soleil de Saïgon. Ses forces déclinent, il s’alimente peu, et avec difficulté. Ne pouvant plus lire, il prie. Le froid de l’hiver achève de détruire un organisme affaibli par un demi-siècle de souffrances. Le 7 février 1929 il s’éteint doucement, assisté des Religieuses de la Blairie, et de celle qui a été la femme de son meilleur ami en même temps que la confidente de ses peines et de ses joies. Toute la population de Saint-Martin témoigna par ses prières, le jour des obsèques, l’estime qu’elle avail pour le missionnaire qui avait été curé de cette paroisse. Il repose près des siens au cimetière de Saint-Clément-des-Levées.

    M. Artif laisse à ceux qui l’ont connu le souvenir d’une belle âme de prêtre, d’un esprit très cultivé, d’une imagination ardente si bien réglée, et surtout d’un grand cœur.

     

     

    • Numéro : 1026
    • Pays : Chine
    • Année : 1869