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Joseph ARSAC (1855-1886)

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    « Nepotidnus meus, tuus, noster, imo Christi, reliquit intolerabili dolore confectos... illum nostra pagella decantet. (Saint-Jérôme.) Le 31 février 1881, l'arrivée au Tonkin Méridional de deux nou­veaux confrères, les PP. Gras et Arsac, fut un sujet de joie pour la mission qui réclamait du renfort. Hélas! cinq ans plus tard, on dut prendre deux fois le deuil à leur occasion. Partis de Paris ensemble et compagnons de voyage jusqu'au Tonkin, la même année devait les réunir dans la tombe à quelques mois de distance: Amabiles et decori in vita sua, in morte quoque non sunt divisi. » C'est en ces termes émus que le P. Frichot, provicaire du Tonkin Méridional, nous annonçait la mort de notre confrère.

    M. Joseph-Marie-André Arsac était né à Grozon, au diocèse de Viviers, au sein d'une honorable et très chrétienne famille, qui a déjà donné à Dieu plusieurs de ses enfants et qui, malgré les épreuves des temps, lui en prépare d'autres encore pour l'avenir.

    Dès son enfance, le petit André se fit remarquer par une grande bonté, une affection extraordinaire pour les siens, une tendre compassion pour les malheureux. « On le trouvait, ce cher neveu, nous écrit M. l'abbé Arsac, curé de Saint Prix, toujours empressé auprès de sa mère, docile à recevoir ses pieux et saints avis. Il ne la quittait que pour servir à l'autel, ce qui était l'objet de ses désirs; puis il revenait promptement après s'être acquitté de ses chères fonctions d'enfant de chœur. Quand il était seul avec sa mère, il se plaisait à monter sur une chaire improvisée et à lui faire un petit discours, comme pour lui montrer de quelle manière il s'acquitterait de sa tache, quand il serait prêtre et missionnaire. »

    C'est qu'en effet, il avait entendu dès cette époque l'appel de Dieu. Sa piété grandissant avec l'âge, il dut à son grand esprit de foi d'échapper aux pièges et aux dangers auxquels son cœur naturelle­ment affectueux aurait pu l'exposer. Tous les jours il assistait à la Messe et récitait son chapelet. « A l'âge de douze ans, dit un de ses condisciples, ce qui touchait à la religion l'intéressait déjà, je me rappelle qu'un jour, la conversation étant tombée sur une entreprise en projet. - Oui, dit-il, mais la religion n'en souffrirait-elle pas? »

    A ces heureuses dispositions, le jeune André joignait un caractère ardent et généreux, mais un peu susceptible; il s'étudiait de toutes manières à surmonter ce défaut, très déterminé qu'il était à se sanc­tifier lui-même pour sanctifier les autres. Lui faisait-on quelque observation sur sa turbulence il répondait invariablement : « Laissez­ moi faire et rire un peu, un jour viendra où je ne serai plus auprès de vous. »

    Entré d'abord au Séminaire de Vernoux, il demanda lui-même à quitter cet établissement, à cause d'un condisciple qui n'était pas, disait-il, à son affaire. Il fut placé ensuite au Séminaire de Ver­rières où il acheva ses études classiques. Là, sa nature enjouée et un peu trop ardente l'empêcha parfois d'être apprécié comme il le méritait, plus d'une fois même, elle faillit lui être funeste, mais le supérieur l'aimait et le défendait toujours, parce qu'il recon­naissait en lui beaucoup de foi et un grand cœur.

    Depuis longtemps il était travaillé du désir de porter la foi aux nations infidèles; pendant les vacances qui suivirent son année de troisième, ce désir devint plus vif. Après avoir longtemps réfléchi et prié, le jour de l'Assomption, il promit à la sainte Vierge de se dévouer aux missions. Il avait une piété tendre pour cette bonne Mère. « Un jour, dit une de ses sœurs, je le surpris disant l'office de l'Immaculée-Conception; je lui demandai s'il le récitait souvent; il me répondit qu'au collège il le disait tous les jours. »

    En 1876, il entra au Grand-Séminaire de Viviers. Voici ce qu'a bien voulu nous écrire à son sujet M. Brunelière, qui fut alors son professeur et son directeur: « Arrivé à Viviers, M. Arsac se mit tout de bon à l'œuvre de sa sanctification. Il me semble le voir encore au jour de la rentrée. Je lui demandais s'il voulait être un bon séminariste ; et avec son petit air simple et respectueux, mais franc et résolu, il me répondit: « Monsieur, je ne viens ici que pour cela. »

    « Il tint parole. Depuis ce jour de la rentrée jusqu'à la fin, il fut vraiment irréprochable. Vivant au milieu de mes élèves, je l'avais constamment sous les yeux; je ne l'ai jamais vu une seule fois en faute contre la règle. Et que de fois, depuis, je l'ai proposé comme modèle du bon séminariste, accomplissant de son mieux l'action du moment ! En récréation, il suffisait d'être un instant sur la cour pour savoir où il se trouvait, car on l'entendait aussitôt, tant il se livrait avec ardeur au jeu ou à la conversation. Mais dès que la cloche sonnait, il était immédiatement très recueilli et ne paraissait plus le même. Il allait à la chapelle où il priait de tout son cœur, puis dans sa chambre où il travaillait de son mieux. En classe, il ne compre­nait pas toujours la leçon, mais il la savait toujours.

    « Il était cependant au début et avait besoin d'une direction. Lors­qu'on lui donnait un conseil, il le recevait avec une humilité et une docilité qui touchaient, et il ajoutait parfois : « Monsieur, il « faut me dire, parce que moi, je ne sais pas, et pourtant je désire bien faire  le mieux possible; « car je veux me sauver à tout prix et pour cela  je veux prendre les moyens les plus sûrs. »

    Tel il s'était montré à Viviers, tel il fut au Séminaire des Missions­ Étrangères où il entra le 6 septembre 1877. Ordonné prêtre trois ans plus tard, il reçut sa destination pour le Tonkin Méridional. Il y arriva au commencement de l'année suivante:

    « C'est comme en se jouant, écrit M. Frichot, que le P. Arsac apprit la langue annamite dans la paroisse de Phi-Loc. Sa gaieté et son entrain lui attiraient une foule de visiteurs avec lesquels il se faisait un plaisir de converser. Aussi, après huit mois d'études, fut-il donné comme auxiliaire à Mgr Pineau, alors simple mission­naire et chargé du vaste district de Quinh-Luu et Dong-Thanh.. »

    « Pendant les dix-huit mois que j'ai passés en sa compagnie, dit Sa Grandeur, j'ai pu apprécier son zèle, son dévouement, et sa charité sans bornes. Son humeur gaie attirait tout le monde à lui, et sa franchise lui ouvrait tous les cœurs. Aussi quand vint le moment de la séparation, ce nous fut à tous deux un coup très sensible. Les chrétiens prouvèrent en cette circonstance combien ils lui étaient attachés; ils étaient inconsolables de son départ. »

    « Vers la fin de l'année 1883, continue M. Frichot, on le retrouve à Nghe-Yen. Dans ce nouveau poste, il consacra ce qu'il avait de cœur et d'activité à l'évangélisation des infidèles. Le compte rendu de 1884 dit quelques mots de ses premiers succès. Il n'était pas moins ardent à l'administration des chrétiens. Même pendant les mois les plus chauds de l'année, qui sont comme un moment d'arrêt forcé, il n'interrompait pas le ministère. Il était dur à la fatigue.

    « Un jour, comme il faisait l'administration, on le trouva étendu par terre, sans connaissance, dans le jardin de la maison qu'il habitait; il gisait là depuis une demi-heure, sous une pluie battante. Rapporté dans sa chambre et ayant repris ses sens : « Bah ! dit-il, ce n'est rien » et il reprit ses travaux.

    « Il était rare qu'il quittât une localité avant d'avoir complètement éclairci tous les cas embrouillés. Les pécheurs refusaient-ils de venir à son tribunal, il allait de maison en maison les chercher, et quand il partait, c'étaient eux qui le regréttaient le plus. On rapporte qu'à Manh-Son il y avait un ivrogne invétéré. Il eut la charité, pour l'aider à se débarrasser de ce vice, de le tenir nuit et jour comme prisonnier dans sa propre chambre, l'espace d'une quinzaine de jours; puis dans la journée il lui faisait plusieurs exhortations pressantes.

    « Du reste, il possédait un fonds de solide piété. Son supérieur lui fit une fois en public une réprimande sur une imperfection qui à ses yeux n'en était pas une, et qui pourtant aurait pu lui causer du préjudice plus tard. Tout d'abord, le pauvre cœur se souleva; mais il promit de

    s'amender; et se rendant ensuite à la chapelle, il déposa sa peine dans le Cœur du doux Jésus, lui demandant force et courage. C'est lui-même qui, avec sa simplicité ordinaire, m'a raconté ce fait.

    « Que dire de sa générosité avec ses confrères ? Il était vraiment prodigue de sa personne et de ce qu'il possédait. Il donnait avec tant de grâce et pressait si doucement qu'il fallait accepter.

    « Le compte rendu de cette année 1886 ne donne qu'une idée bien faible de son désintéressement et de son entier dévouement aux chrétiens, dans les épreuves que nous partageons avec eux. Il faudrait surtout lire les charmantes lettres qu'il a écrites à sa famille, et dans lesquelles il dévoile, sans le savoir, toutes les richesses de son cœur aimant et dévoué. Quelques ébauches de ces lettres, trouvées dans ses papiers après sa mort, en font foi.

    « On peut dire que le P. Arsac est mort les armes à la main. C'est à la suite d'une pénible expédition, entreprise pour améliorer le sort de ses chrétiens, qu'il contracta ces violents maux de tête qui le tourmentèrent depuis la mi-juillet jusqu'à son décès, et qui lui causaient parfois un délire de courte durée. On croyait à une indis­position passagère. Mais lui ne se faisait pas illusion. « J'ai vu la description de ma maladie dans le livre du P. Desaint, disait-il le 13 août, quatre jours « avant sa mort, je n'ai plus que deux jours à vivre. » Du reste le médecin consulté constata la gravité du mal qu'aucun remède ne put enrayer.

    « Le jour de l'Assomption, la messe fut dite à son intention par le P. Magat. La veille, le malade avait demandé de l'eau de Notre-­Dame de Lourdes. On ne put lui en procurer à temps. Le 16 au matin, le pouls avait considérablement baissé. Le P. Magat, attentif aux progrès de la maladie, lui proposa vers les 8 heures de recevoir les sacrements. Sentant une fatigue excessive, le malade manifesta le désir de différer jusqu'au soir. Mais sur l'observation de son confrère qu'il serait peut-être trop tard, il accepta de grand cœur et demanda une heure pour se préparer. Après qu'il se fut confessé à 9 heures, le P. Magat lui dit qu'il allait lui donner le saint Viatique, l'Extrême-Onction et l'indulgence plénière. « Oui, dit le moribond, donnez-moi tout en même temps : à quoi bon « attendre davantage ? »

    « Les cérémonies se firent au milieu des sanglots du personnel de la Sainte-Enfance convoqué à cette intention. Vers midi, un mieux se fit sentir. Il semblait aussi que la chaleur vitale revenait. Ce n'était que quelques moments de paix que le Bon Dieu lui donnait pour qu'il se recueillit plus facilement. A 10 heures et demie, l'agonie commença. Le P. Magat, qui ne le quittait plus depuis la veille au soir, lui donna une dernière absolution après minuit, et quelque temps après, l'âme de notre confrère avait paru devant son Dieu.

    « Les funérailles se firent aussi solennellement qu'il convenait. L'adjudant, commandant le poste voisin de Dinh-Cau, et le sergent assistèrent aux obsèques. Ils n'entendirent pas sans émotion, je ne dis pas les sanglots, mais les cris déchirants de nos chrétiens, quand on descendit dans la fosse creusée dans l'église de Nghe-Yen, les restes mortels de celui qui avait été dans toute l'acception du mot, leur père et leur sauveur. »

     

    • Numéro : 1472
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1880