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Jean-Baptiste ARNAL (1826-1893)

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    « Les deuils se succèdent rapidement dans notre chère mission, écrit M. Têtu. Il y a deux ans, c’était notre vénéré vicaire aposto­lique qui, après plus de quarante années de travaux accomplis pour la gloire de Dieu, s’en allait recevoir la récompense du bon et fidèle serviteur. L’an dernier, la mort du P. Gatin faisait un grand vide parmi nous. Aujourd’hui, le vénéré P. Arnal, le doyen de la mission, a quitté la terre d’exil et pris son essor vers la patrie céleste : c’est une perte bien sensible. Par ses longs travaux, son expérience con­sommée et ses vertus apostoliques, le P. Arnal était pour nous comme un enseignement vivant et un véritable trésor où chacun pouvait puiser à son aise.

    M. Arnal était âgé de trente ans lorsqu’il arriva au Su-tchuen vers la fin de 1855. Prêtre depuis 1851, il avait d’abord exercé le saint ministère dans le diocèse de Toulouse. Une année de noviciat au Séminaire des Missions-Étrangères mit le dernier sceau à sa vocation. Laissons-le nous raconter lui-même son histoire depuis son ordina­tion au sacerdoce jusqu’à son arrivée au Su-tchuen : »

    « Vicaire à Caraman pendant trois ans, je goûtai bien des conso­lations dans cette paroisse : « humainement parlant, j’y étais heu­reux. Je partis en 1854 pour les Missions-Étrangères, où « Dieu m’appelait depuis longtemps. En 1855, je quittai Paris, en compagnie de six confrères « qui sont tous morts maintenant. Nous nous embarquâmes à Anvers sur un mauvais voilier « qui allait en Chine.

    « Dès le second jour, j’eus le mal de mer qui ne me laissa aucun repos jusqu’à notre « arrivée à Hong-kong. Je n’avais plus la force de me tenir debout et il fallut me porter à « terre. Huit mois de repos à la procure de Hong-kong me rendirent mes forces, et je partis « pour ma mission en compagnie de Mgr Spelta, vicaire apostolique du Houpé. Je n’avais « qu’un néophyte pour me conduire au Su-tchuen. Les Français et les Anglais venaient alors « de bombarder Canton. De grandes affiches rouges promettaient 50 taëls pour chaque tête « d’Européen ; il fallait donc se cacher pour ne pas être raccourci. Ici on feignait une maladie, « là on faisait le fou ou le muet, ailleurs on devait se recommander à « Notre-Dame des « jambes » ; souvent il fallait se cacher dans quelque cimetière et attendre la nuit pour passer « un endroit dangereux : et cela pendant quatre longs mois ! Seul, sans livres, sans chapelet, « sans médaille, affublé d’un mauvais habit chinois et d’une longue queue fausse que je « perdais toujours, à la suite d’un guide dont je ne comprenais pas un mot. Malgré tout, on est « fort et habile lorsqu’on a un ange de Dieu pour conducteur et gardien. J’arrivai sain et sauf « chez mon évêque, la veille de Noël 1857. »

    La formation d’un tel prêtre à la vie apostolique ne pouvait demander beaucoup de temps. Après quelques mois d’étude de la langue, son évêque l’envoya visiter le district de Ngan-io, l’un des plus importants de la mission, puis celui de Ma-sang-pa. Le P. Arnal laissa dans ces deux postes un excellent souvenir. Il se fit aimer par son affabilité toujours joyeuse, sa générosité à toute épreuve, son dévoûment sans bornes. Mgr Perocheau distingua de bonne heure le missionnaire d’élite que la Providence lui avait envoyé ; il le jugea dès lors capable d’occuper plus tard les emplois les plus élevés, comme le témoigne sa correspondance où l’on trouve une excellente appréciation des qualités de notre cher confrère.

    Cependant la mission du Su-tchuen avait marché de progrès en progrès, et avait été divisée en trois vicariats. En 1859, M. Pinchon, supérieur du Séminaire de Mou-pin, ayant été nommé coadjuteur du vicaire apostolique, on ne crut pouvoir choisir, pour le remplacer au collège, un sujet plus digne que le missionnaire relativement jeune, dont les débuts avaient déjà attiré l’attention de ses supérieurs. Il serait intéressant de suivre notre confrère dans les différentes occupations de sa nouvelle charge. Disons seulement qu’il fut tou­jours à la hauteur de la position. Il avait eu des prédécesseurs dis­tingués : NN. SS. Imbert de Corée, Verolles de Mandchourie, Ponsot du Yun-nan, et en dernier lieu Mgr Pinchon, avaient tour à tour dirigé cet établissement. Le P. Arnal marcha courageusement sur les traces de ses devanciers pour former ses élèves à la science et à la piété. Les prêtres indigènes, dont la formation remonte à cette époque et qui sont encore nombreux aujourd’hui, se distinguent entre tous par leur science, leur piété et leur zèle vraiment aposto­lique. Le nouveau supérieur sut se faire aimer de tout son monde ; tel est, à mon avis, le secret du succès qu’il obtint à Mou-pin. Ses élèves ont gardé de lui le plus reconnaissant souvenir, et, jusqu’à la fin de sa vie, lui ont donné des preuves non équivoques de leur vénération. Le P. Arnal dirigea le séminaire pendant neuf ans. Il y enseigna tour à tour la philosophie, la théologie et l’Écriture Sainte.

    Un supérieur de séminaire, dans les missions, doit aussi, très sou­vent, s’occuper du temporel de la maison. Sous ce rapport, notre confrère fit preuve d’une habileté remarquable ; les difficultés ne lui manquèrent pas, mais il les surmonta toutes par son énergie et sa prudence. La situation devint particulièrement délicate à l’occasion des troubles qui agitèrent la petite principauté de Mou-pin. Grâce à la sagesse du P. Arnal, le collège fut épargné par la tourmente et le cours des études put se poursuivre sans être interrompu, même un seul jour.

    Une maladie des yeux étant venue, sur ces entrefaites, éprouver le supérieur du collège, le vicaire apostolique se vit obligé de lui donner une autre obédience. Il y avait, au nord de la mission, un pays aussi grand que trois départements français, où le nom chrétien était à peine connu. Seules, quelques familles très éloignées les unes des autres, y pratiquaient en cachette les préceptes de l’Évangile. Des prêtres indigènes les visitaient à de rares intervalles, pour leur admi­nistrer les sacrements et entretenir chez elles les restes d’un feu prêt à s’éteindre. Les grandes villes de Pa-tchéou, Tong-kiang et Lan­-kiang n’avaient encore jamais entendu prononcer le saint nom de Dieu. Le P. Arnal fut envoyé prêcher dans ce véritable désert spirituel. Il arrive, et le démon qui voit son empire menacé excite aussi­tôt les païens contre la religion nouvelle. Loin de se laisser intimider, l’apôtre se met au travail avec ardeur et son troupeau s’augmente de jour en jour. La persécution se rallume plus violente contre le missionnaire et ses néophytes. Le P. Arnal n’échappe à la mort que par la fuite et les fidèles sont dispersés. Cependant le pasteur n’a aban­donné momentanément ses brebis que pour les mieux défendre. A l’exemple de saint Paul, il s’adresse aux autorités civiles et les somme de faire respecter les traités, qui assurent aux missionnaires le droit de prêcher la religion du Seigneur du ciel, et aux sujets de l’empe­reur la liberté de l’embrasser. Les mandarins écoutèrent ses réclama­tions et adressèrent au peuple une proclamation dans laquelle la religion chrétienne était déclarée bonne et le droit de la suivre clai­rement affirmé. Le calme se rétablit immédiatement et les chrétiens ne furent plus molestés.

    Le P. Arnal avait semé dans les larmes ; il moissonna dans la joie. La ville de Pa-tchéou s’ébranla à sa voix : des centaines d’âmes y furent régénérées dans les eaux du baptême ; des milliers de païens manifestèrent ouvertement leurs sympathies pour le christianisme et le peuple tout entier reconnut aux fidèles le droit de cité. Victorieux dans sa lutte avec le démon, le missionnaire fit mieux encore : il sut mettre tant de modération dans sa conduite, il apporta tant de man­suétude dans ses rapports avec tout le monde, il arrangea les diffé­rends avec tant de justice et d’équité que, d’une voix unanime, les habitants de Pa-tchéou le proclamèrent homme de bien, ami de la paix, protecteur des faibles ; et, en témoignage de la haute estime qu’ils avaient pour lui, ils le nommèrent « commandant de la garde nationale » de la ville. Faut-il s’étonner, après cela, que le P. Arnal, qui n’avait trouvé que dix-sept chrétiens dans son district, y en ait laissé plus de trois mille quand l’obéissance le força de le quitter.

    Le Père était fatigué : son vicaire apostolique, pour lui permettre de prendre un repos bien mérité, l’appela à Mou-tchang, où il n’y avait guère que d’anciens chrétiens. La paroisse était facile à desservir, et notre confrère espérait y finir sa carrière dans la solitude et le recueillement. Il se trompait, car, au bout de douze ans, il reçut l’ordre de se rendre à la capitale pour prendre la direction d’une chrétienté des faubourgs : il avait 64 ans. Homme de foi, le P. Arnal dit adieu à son cher Mou-tchang et vint s’installer dans sa nouvelle paroisse. Ses chrétiens étaient pauvres comme Job ; la plupart men­diaient leur vie. Le Père, dès son arrivée, mit son cœur et sa bourse à leur service. Il comprit qu’il y avait un bien immense à faire au milieu de ces déshérités du monde, et ne négligea rien pour le réali­ser. Il se disait avec raison que la charité peut seule toucher le cœur des malheureux. Aussi répandait-il, chaque jour, l’aumône autour de lui. Assidu à la visite des malades, il veillait à ce qu’ils reçussent, en temps opportun, les derniers sacrements. Pour être en mesure de secourir plus efficacement ses ouailles, le zélé missionnaire vivait et s’habillait pauvrement ; rien de superflu dans sa chambre: un misé­rable lit, une chaise, une petite table, son bréviaire, un livre de lecture spirituelle, sa pipe... et c’était tout.

    Trois ans s’écoulèrent dans l’exercice de ces fonctions, si humbles aux yeux des hommes, si élevées aux yeux de la foi. La santé du Père paraissait encore robuste et le travail ne le fatiguait pas outre mesure. Il songeait même à développer encore les œuvres qu’il avait entreprises pour le bien spirituel de ses chrétiens. Mais le moment de la récompense était arrivé. Notre confrère avait-il quelque pressenti­ment de sa fin prochaine ? ou bien son grand âge lui inspirait-il seul les réflexions qu’il faisait depuis plusieurs mois sur la nécessité de se préparer à la mort ? Toujours est-il qu’il consacrait un temps plus considérable à ses exercices de piété ; son recueillement était plus profond ; plus pressantes aussi les exhortations qu’il adressait à son troupeau.

    Il redoubla de ferveur à l’occasion de la fête de la Toussaint et de la Commémoraison des morts. Mais personne ne soupçonnait alors qu’il allait nous quitter. Le 4 décembre, après souper, il se promena en égrenant son chapelet ; neuf heures sonnaient quand il se mit au lit. A minuit, il appela son domestique et se leva : il éprouvait une très grande difficulté à respirer. Un médecin fut appelé et jugea le cas très grave. Il prescrivit une potion, mais on était au dimanche, et le Père fit observer qu’il devait dire la sainte messe : « Je prendrai le remède après déjeuner » , ajouta-t-il. Le médecin laissa faire et le P. Arnal continua à marcher dans sa chambre jusqu’à deux heures ; il se remit alors au lit. Dès l’aurore, le domestique vint pour s’informer de son état : hélas ! il ne trouva plus qu’un cadavre : notre saint con­frère était mort.

    « Dieu de bonté, ajoute le P. Têtu, votre serviteur était prêt à paraître devant son Juge. J’en « ai la douce confiance, il repose maintenant en paix dans les tabernacles éternels ! »

     

     

     

    • Numéro : 668
    • Pays : Chine
    • Année : 1855