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Henri ARMBRUSTER (1842-1896)

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    Fils de Simon et de Catherine THOUVENET.

    C’est le 22 juin 1842 que naquit, à Langres, dans la rue du Petit-Cloître, Henri Armbruster, devenu plus tard missionnaire au Japon, Directeur du Séminaire des Missions-Étrangères, Supérieur du séminaire de Philosophie à Meudon puis à Bièvres, et enfin Supérieur du Séminaire de Paris. Il reçut le baptême à la cathédrale. Saint Henri lui ayant été donné pour patron, il fut toujours heureux de porter le nom de ce grand serviteur de Dieu ; il l’honorait d’un culte spécial et aimait à avoir son image sous les yeux. Il l’invoquait tous les jours et célébrait sa fête avec une dévotion extraordinaire.

    Henri était le second enfant de la famille. Les exemples qu’il eut sous les yeux, au foyer paternel, développèrent de bonne heure les dispositions naturellement excellentes du futur apôtre. Sa pieuse mère n’épargna rien pour faire de lui un « petit ange » et un « petit saint », comme elle disait. L’esprit et le cœur de l’enfant se tournèrent dès lors vers Dieu et cette piété aimable qui devait plus tard lui gagner tant de cœurs, ne tarda pas à se manifester en lui.

    Il fit ses études primaires chez les Frères, à Langres. « Il était gai, dit sa marraine, causeur « et d’un caractère très doux. »

    Après quelques années passées à l’école des Frères, il entra à la Maîtrise, où il commença ses humanités. Son père et sa mère ayant dû s’en aller à Valenciennes, Henri resta à Langres avec sa tante, Mlle Annette Armbruster, et y acheva ses études.

    « Pendant les vacances, dit sa marraine, il s’asseyait près de nous et nous racontait « longuement les belles cérémonies dont il était témoin à la cathédrale et auxquelles il prenait « part comme enfant de chœur. On voyait qu’il avait un goût très prononcé pour les offices de « l’Eglise. Sa tante Annette lui avait confectionné tous les ornements nécessaires au prêtre. « Que de fois il a dit pieusement la messe sur la commode de ma chambre. »

    Ses condisciples n’ont pas oublié les cérémonies qu’il aimait à organiser avec eux, et dans lesquelles il se réservait toujours le rôle principal, celui de l’officiant.

    « Ce que je sais sur les années qui précédèrent son entrée au grand séminaire, écrit sa « belle-sœur, c’est qu’on ne l’appelait que le « petit saint », quand il venait passer ses « vacances à Valenciennes. Tout le monde le remarquait lorsqu’il était à l’église ; on eût dit « qu’il n’appartenait plus à la terre. »

    « Il venait souvent chez nous, dit, de son côté, une pieuse dame, et, à chaque visite, il nous « disait des choses ravissantes. Il nous racontait de temps en temps quelques traits de la Vie « de Notre-Seigneur, ou quelques-uns de ses miracles ; mais le sujet ordinaire de ses conver-« sations était la sainte Eucharistie ou la sainte Vierge. Il ne tarissait pas sur ce double sujet. « Oh ! qu’il était pieux ! qu’il était bon ! C’était un cœur d’or. Son âme appartenait toute à « Dieu, et il n’avait qu’un seul désir celui de faire aimer Notre-Seigneur et sa sainte Mère. »

     

    A son entrée au grand séminaire, il se proposa de reprendre en quelque sorte par le pied l’œuvre de sa sanctification : « Il est temps, écrivait-il dans son journal de séminariste, il est « plus que temps de reconstruire sur des bases solides l’édifice dont Dieu nous a tous créés les « architectes et les maçons. Il est temps, il est plus que temps de mettre la main à l’œuvre. « Que chaque jour donc apporte sa pierre à l’édifice ; que, chaque jour, je fasse quelques « progrès et dans la vertu et dans la piété. Courage, le Seigneur est avec moi ; Marie, ma mère « du ciel, a les yeux sur son enfant ; saint Henri, mon patron, veille sur moi ; mon saint Ange « gardien se prépare à m’aider de ses conseils ; saint François de Sales, saint François Xavier, « saint Joseph, saint Louis de Gonzague, le vénérable curé d’Ars me protègent. Je veux « devenir un saint ; je veux travailler à ma sanctification afin d’être un jour à même de me « sauver en sauvant les autres. Voilà l’édifice que je veux et dois élever ; voilà à quel but « tendront mes efforts pendant mon séjour dans cette maison bénie. »

    « Avant le sous-diaconat, il disait à Dieu : « O mon Seigneur, il faut au prêtre une sainteté « éminente, une « archisainteté », donnez-moi la grâce de l’acquérir. Si j’avance dans votre « sanctuaire, si pour l’éternité j’embrasse le service des saints autels, ce n’est qu’en vertu de « la confiance extrême que j’ai en votre souveraine miséricorde et à raison de l’espèce de « contrat qu’il a plu à votre bonté infinie de faire avec mon indignité : contrat en vertu duquel « je m’engage dans le saint et si redoutable état ecclésiastique. Je me donne tout entier à vous « avec un extrême désir de vous servir fidèlement, amoureusement ; je vous fais le sacrifice « de mon âme et de mon corps, de mes facultés et de mes sens, de ma vie, de ma santé, de « mes amis, de mes parents. En retour, votre miséricorde fera de moi un saint prêtre, un prêtre « selon votre cœur et me donnera, en dépit de ma misère, tout ce qui m’est nécessaire pour « vous aimer dans le temps et dans l’éternité ; vous ferez de moi, de ma vie, de mes œuvres, la « reproduction de mon bien-aimé Jésus, de sa vie, de ses œuvres.

    « Ce contrat a été fait avant mon appel aux ordres sacrés ; j’ai supplié mon Seigneur, au « nom de Jésus, son Fils bien-aimé, de ne pas permettre que j’entre dans le sanctuaire si je ne « dois pas être un saint prêtre, un prêtre « archisaint », un autre Jésus-Christ, autant que cela « est possible à une créature. Je préfèrerais plutôt, s’il le fallait, mendier mon pain que de le « manger avec délices dans le sanctuaire sans avoir cette sainteté indispensable à un ministre « du Seigneur. »

    Le 14 mars, lendemain de son ordination au sous-diaconat, il notait ainsi ses impressions : « J’ai été appelé aux saints ordres ; mon directeur, véritable saint que le Seigneur m’a donné « pour guide, pour lumière, pour foyer, m’a déclaré que je n’avais pas à hésiter. A l’appel de « mon supérieur, directeur et confesseur, j’ai donc répondu le fiat secundum verbum tuum. Et « j’ai fait le grand pas, et au moment où j’écris ces lignes, je suis lié pour l’éternité ; je me « suis donné sans réserve. Ce pacte sacré m’inspire une confiance vraiment sans bornes, qui a « produit en moi durant la retraite et au moment où j’ ai contracté mon solennel engagement, « un calme vraiment inexplicable, surhumain.

    « Je me sens une nouvelle vie, une nouvelle ardeur pour faire à mon Seigneur l’immolation « de tout moi-même ; car la vie que j’ai embrassée est une vie de sacrifice ; c’est ainsi du « moins que j’ai le bonheur de la comprendre. Loin d’éprouver le moindre regret des « engagements que j’ai contractés, la pensée m’en cause une joie immense. Aussi ai-je pris la « résolution générale de marcher avec plus de générosité dans la voie de la perfection, de « remplir mieux que jamais tous mes devoirs jusqu’aux moindres, de travailler constamment à « former Jésus-Christ en mon intérieur, comme en un foyer d’où partiront mes pensées, mes « désirs, mes paroles, mes actions, de manière que je prêche sans cesse Jésus-Christ par mon « extérieur, que je n’agisse, que je ne parle, que je ne désire et pense qu’en lui et pour lui. « Bénissez, ô mon bien-aimé, mon Amour, mon bon Père, ces sentiments, ces résolutions que « vous m’avez inspirées ; faites que, de jour en jour, je marche dans les voies de la sainteté « que vous m’ayez promise ; que, sans cesse, j’avance dans la vertu, dans l’accomplissement « de votre adorable volonté, dans votre saint amour. Faites que je corresponde mieux à vos « grâces et aux vues de votre Majesté ; qu’uni en tout, pour tout, au Pontife par excellence, au « bien-aimé de mon cœur, je vous adore, je vous bénisse, je vous glorifie, je vous serve, je « vous aime dans le temps ; que je vous fasse glorifier, aimer et servir; que je meure pour « vous, par amour pour vous, et que je vous bénisse, glorifie et aime durant toute l’éternité, « dans le ciel, en union encore plus intime avec le Cœur  de mon Jésus, avec sa glorieuse « Mère, Marie Immaculée, avec les Saints Anges et les Bienheureux mes frères.

    « Mon Dieu, pour le temps et pour l’éternité, je suis à vous !!!

    Un peu avant la réception du diaconat, il écrivait : « O mon Jésus, quelle n’est pas ma « confusion ! Voilà quatre ans que je suis au séminaire, à votre école. Tous les jours vous me « parlez, tous les jours vous me comblez de grâces ; plusieurs fois la semaine vous descendez « dans mon cœur et je ne vous connais pas !! Oh non, mon bien-aimé, je ne vous connais pas, « mes lâchetés me le disent assez haut ; ma vie est trop opposée à la vôtre. Je ne vous connais « pas ; du moins, ô mon Seigneur, je désire ardemment apprendre à vous connaître. Ouvrez « donc les yeux de mon âme, que je n’étudie plus que vous, et que la reproduction de votre vie « en moi soit le fruit de cette étude. Noverim te. » Et le jour de l’ordination : « O mon bien « aimé Jésus, qui pourrait dire le bonheur que vous m’avez donné de goûter en ce beau jour ; « ah ! combien les douceurs de votre amour sont délicieuses ! Quelle paix j’ai ressentie en ce « jour qui me rappelle ma naissance spirituelle ! Oui, il y a 22 ans, à pareil jour (le dimanche « 26 juin 1842, fête des saints Jean et Paul, Dieu m’a, par pure miséricorde, fait naître à la « grâce et m’a purifié dans les eaux saintes du baptême. Il y a 22 ans, le Seigneur m’a pris, « moi, pauvre néant d’un jour, vil esclave de Satan, et m’a adopté pour son fils. Et aujourd’hui « (dimanche 26 juin 1864), malgré mon indignité extrême, mon bien aimé m’a rendu « participant de son divin ministère en m’élevant au diaconat. Il a oublié mes iniquités pour « m’appeler à devenir de toute manière un autre lui-même. A mon ordination assistait ma « vénérable aïeule qui me présenta elle-même aux fonts baptismaux. Ce soir, j’ai eu le « bonheur de remplir les fonctions de mon ordre en cette chère cathédrale qui, il y a 22 ans, « fut témoin de ma naissance spirituelle. Enfin j’ai assisté comme diacre M. Bareillet qui, il y « a 22 ans, versa sur mon front l’eau sainte du baptême.

    « Oh ! jour mémorable, vrai jour du ciel ! Hœc dies quam fecit Dominus,exultemur et « lœtemur in ea. Merci, ô mon Jésus ; merci, ô Cœur adorable de mon bien aimé. Gloire, « amour, louanges à mon Amour. Oui, Seigneur mon Dieu, ma vie, mon bonheur, mon tout, je « veux désormais vous appartenir sans réserve. Je vous consacre tous les moments de ma vie. « Faites que jusqu’à mon dernier soupir, je sois fidèle à votre amour et que sans cesse je me « dépense à votre service. »

    Depuis longtemps déjà, le fervent lévite se sentait attiré vers les missions lointaines ; toutefois, son sage directeur n’avait pas osé se prononcer sur cette importante question, et M. Armbruster priait Dieu de manifester sa volonté. Au mois d’avril 1865, après une neuvaine en l’honneur de St Joseph, il recevait enfin, de la bouche de son père spirituel, l’assurance que Dieu l’appelait à l’apostolat et l’autorisation de donner suite à cet appel. Cette grande affaire une fois décidée, il s’écriait dans l’ardeur de sa joie : « Misericordias Domini in œternum « cantabo.Je ne saurais dire ce qu’en ce moment mon cœur éprouve de reconnaissance et « d’amour. Mais quelle que soit cette reconnaissance, quel que soit cet amour, que c’est peu « de chose en comparaison de l’insigne bienfait que le Seigneur vient de m’accorder ! Mes « prières ont été exaucées au gré de mes désirs ; il a plu à l’infinie bonté de me révéler ses « ineffables desseins sur moi. Maintenant, je connais d’une manière positive, claire et « indubitable, la très sainte et adorable volonté de mon Dieu. Et cette sainte volonté « m’appelle, moi, pauvre petit ver de terre, à la sublime vocation de l’apostolat. Je serai « missionnaire, et pour la gloire de mon bien-aimé, pour la conversion des pauvres infidèles, « je quitterai tout ce qui m’est cher, ma famille, mes amis, ma patrie. J’irai arroser de mes « sueurs et peut-être de mon sang une terre lointaine. O mon âme, bénis le Seigneur ton Dieu : « Benedic anima mea Domino et omnia quœ infra me sunt nomini sancto ejus. »

    A la fin de sa dernière retraite, avant de quitter le grand séminaire, il exprimait ainsi ses sentiments : « Encore quelques heures, et le beau temps de mon séminaire appartiendra au « passé. O Seigneur ! qu’ils furent délicieux, les jours que vous m’avez donné de passer en « cette sainte maison. Oui, le séminaire a été vraiment pour moi une Sion ; bientôt, transplanté « sur les rives de l’Euphrate, je ne pourrai plus que reporter mes souvenirs, mes affections et « mes regrets vers ce lieu qui était pour moi un avant-goût des joies et de la félicité du ciel. « Cher séminaire, je te quitterai, ainsi l’ordonne le Seigneur ; je dirai adieu à ta chère solitude, « à ta tranquillité, à tes joies, à ta sécurité : je te quitterai, mais je te laisserai mon cœur. « Périsse ce cœur, si jamais il venait à t’oublier ; périsse mon cœur, s’il ne te conservait pas « ton affection ! Mais il n’en sera pas ainsi, ô mon Dieu ; non, il n’en sera pas ainsi, car je ne « saurais oublier le séminaire sans vous oublier vous-même. Cher séminaire, tant que j’aurai « une mémoire, ce sera pour me rappeler ton souvenir ; tant que j’aurai un cœur, ce sera pour « t’aimer. »

     

    Le 7 août 1865, M. Armbruster entra aux Missions-Etrangères. « Je me souviens très bien, « dit sa belle-sœur, du départ de mon beau­-frère pour le Séminaire des Missions-Etrangères. « Il y avait un an que j’étais mariée. Mon beau-père ne voulait pas consentir au départ de son « fils, et cependant Dieu l’appelait, il devait partir. Quelle scène déchirante se passa alors ! il « est plus facile de comprendre que d’exprimer ce qu’un cœur aussi aimant que le sien dut « éprouver de tristesse en entendant sa mère elle-même mêler quelques paroles de blâme aux « reproches de toute la famille. Mon premier enfant avait à peine six semaines à cette époque ; « il reposait dans son berceau, quand soudain notre cher abbé, s’approchant de lui pour « l’embrasser, dit tout en larmes :  — « Ah ! mon petit ange, si un jour tu dois causer tant de « chagrin à tes parents, que le bon Dieu te prenne avant l’âge de raison ! » — Et mon enfant, « si gentil, est mort à l’âge de cinq ans !... Je demandai à mon beau-frère, après son retour du « Japon, s’il se souvenait de ce fait — « Oui, oui, me répondit-il,ces choses-là ne s’oublient « pas !! »

    Pendant son noviciat à la rue du Bac, il se montra constamment tel qu’il avait été au grand séminaire de Langres et fut ordonné prêtre le 26 mai 1866. Néanmoins sa santé était loin d’être satisfaisante ; il désirait vivement partir pour les Missions ; mais il craignait d’être forcé de rester en France à cause de la faiblesse de son tempérament.

    Le jour des destinations arrivé, Monsieur le Supérieur appela le jeune apôtre dans sa chambre. « Que va-t-on faire de vous, mon cher enfant, lui demanda-t-il ? — Monsieur le « Supérieur, mon désir est d’aller en mission, cependant je suis prêt à aller à Cambrai, si vous « le jugez à propos. — Eh bien, non, mon cher enfant, vous n’irez pas à Cambrai, vous irez au « Japon. »

    M. Armbruster partit de Marseille, le 19 juin 1866. Il eut le bonheur de voyager jusqu’à Chang-haï en compagnie de Mgr Theurel. Toute sa vie, il garda du saint évêque d’Acanthe un reconnaissant souvenir. « C’est lui, disait-il, qui, oubliant son caractère épiscopal, nous « soignait dans nos petites incommodités et nous égayait. »

    La pensée de ses parents ne le quitta pas durant la traversée ; il leur écrivit souvent pour les mettre au courant des incidents du voyage et leur prodiguer les témoignages de sa filiale tendresse. Il n’oubliait pas que si le sacrifice accompli par le missionnaire est pénible à la nature, celui qu’il impose à ses parents l’est encore bien davantage.

    En parcourant les lettres qu’il adressa à sa famille, on le suit pour ainsi dire pas à pas dans son long voyage.

    Au Caire, il visite un hôpital où, depuis plus de vingt ans, les Sœurs de la Charité se dépensaient au service de 300 malades mahométans, et où « pas un de ces fanatiques ne leur avait encore donné le moindre signe de reconnaissance, pas un ne s’était converti ».

    Il salue en passant l’île de Socotora, où soixante-dix ans plus tôt, deux prêtres des Missions-Etrangères avaient arrosé de leur sang cette plage inhospitalière.

    A Colombo, il dit adieu à un missionnaire qui, ne voulant pas « perdre son temps » en France, quoique les médecins lui promissent encore cinq ans de vie, s’en allait bravement mourir dans sa chère Mission des Indes.

    A Saïgon, il se repose dans l’humble case en bois qui servait de palais épiscopal à l’austère Mgr Miche

    Quand il arrive à Hong-kong, le Procureur le trouve tellement fatigué qu’il le retient un mois auprès de lui. M. Armbruster profite de cette escale forcée pour se retremper dans la piété et jouir des douceurs de la solitude.

    Il reprend la mer, le 28 août, et aborde, le 1er septembre, à Shang-haï. Là , il rencontre M. Ridel, l’intrépide confesseur de la Corée, qui venait d’échapper comme par miracle au massacre des missionnaires.

    Cependant Mgr Petitjean avait accepté la charge de Vicaire apostolique du Japon et demandait au plus vite son missionnaire. M. Armbruster prend congé de ses confrères, et s’embarque sur un steamer américain qui allait à Nagasaki. Après quelques jours de navi-gation, le 30 septembre, il contemple pour la première fois cette terre tant désirée du Japon, et ses yeux se mouillent de larmes de joie à la vue de la colline des Martyrs, située tout près de Nagasaki. L’apôtre était dès lors au comble de ses vœux : son voyage avait duré trois mois.

     

    M. Armbruster résida d’abord à Nagasaki et y apprit les premiers éléments de la langue japonaise. Il fit de rapides progrès dans cette étude et ne tarda pas à être en mesure de prêter à ses confrères un concours qui leur fut toujours précieux.

    Au printemps de 1867, Mgr Laucaigne, pour fortifier ses chrétiens d’Urakami et des environs contre la persécution dont ils étaient menacés, prêchait une Mission dans chacun des postes confiés à sa sollicitude. M. Armbruster l’aida à entendre les confessions, et la mission produisit partout d’excellents fruits.

    Cependant son désir était de travailler à la conversion des païens : « Jusqu’ici, écrivait-il à « cette époque, les missionnaires n’ont fait tomber la rosée céleste que sur les rejetons des « anciens chrétiens ; mais voici d’autres plantes qui viennent embellir le jardin du Père de « famille. L’olivier sauvage, greffé sur l’olivier franc, va se dépouiller de sa nature et donner « des fruits. »

    Le jeune missionnaire suivit plus tard, en qualité d’auxiliaire, M. Mounicou que Mgr Petitjean avait chargé de rétablir le poste de Hakodaté. M. Armbruster, déjà fort attaché aux chrétiens de Nagasaki, ne les quitta pas sans un grand déchirement de cœur ; mais il avait reçu l’ordre de partir et il s’embarqua pour Hakodaté. M. Mounicou se sépara bientôt de lui pour fonder la Mission d’Osaka, et M. Evrard vint tenir compagnie à M. Armbruster.

    Les deux jeunes missionnaires travaillèrent vaillamment, sans se décourager, dans cette ville qui grandissait de jour en jour. Ils disaient la messe sur les navires de guerre en station dans le port. M. Armbruster prêchait les marins français, et M. Evrard, les marins anglais. Une première conversion parmi les Japonais, celle d’un petit marchand ambulant, les consola beaucoup. Ce jeune néophyte, les prémices de leur apostolat, après avoir été soigneusement instruit par M. Armbruster, fut admis au baptême. Mais l’arrivée d’un envoyé du mikado à Hakodaté, fit bientôt évanouir les espérances que les missionnaires commençaient à concevoir pour l’avenir. En effet, le premier soin du délégué impérial fut de proscrire, sous les peines les plus graves, l’exercice de la religion chrétienne et de promettre une récompense aux délateurs. Les chrétiens reçurent l’ordre de se déclarer et d’apostasier dans le délai de trois ans. Pour inspirer plus d’effroi, un écrit, où étaient énumérés les détails de la persécution de Nagasaki, fut répandu de tous côtés. Peu après, l’île de Yeso devint le théâtre d’une lutte suprême entre les partisans de Tokugawa et les Kwangun (troupes impériales). L’heure était donc aussi peu favorable que possible à la prédication de l’Evangile, dans le Nord du Japon. Néanmoins les soldats de Jésus-Christ, debout à leur poste d’avant-garde et préparés à tout événement, attendaient des temps meilleurs.

    Pendant la durée des hostilités, ils transformèrent leur maison en ambulance ; mais, au dernier moment, ils durent se réfugier sur les navires de guerre européenne. M. Armbruster demanda asile au Coëtlogon, et M. Evrard au navire anglais le Pearl.

    Après la prise de Hakodaté par les impériaux, les missionnaires se trouvèrent plus isolés que jamais ; leur premier néophyte lui-même les abandonna.

    Au commencement de 1870, M. Armbruster fit à Niigata un voyage d’exploration, qui faillit lui coûter la vie. Parti le 1er janvier, sur un brick anglais, il arriva le 8 à Niigata, mais après une traversée des plus dangereuses. La mer, sur la côte nord-ouest, est terrible en cette saison. Après avoir lutté pendant plusieurs heures contre la tempête, le navire était venu échouer sur un banc de sable près de la côte ; par bonheur personne ne périt.

    M. Armbruster, à qui Mgr Petitjean se proposait de confier la procure de la Mission, fut ensuite envoyé à Tokio. Il s’y installa dans une maison de louage, en attendant que la révision des traités permît d’acquérir un terrain convenable à une installation répondant aux exigences de la capitale.

    Tels sont les détails que nous avons empruntés à l’excellent ouvrage de M. l’abbé Marnas, la Religion de Jésus ressuscitée au Japon, sur la carrière apostolique de M. Armbruster. On a bien essayé de lui faire raconter à lui-même les travaux de ses huit années d’apostolat ; on n’y a jamais réussi. Sa modestie lui fermait la bouche ; il détournait adroitement la question et parlait de ses confrères. Tout ce qu’on a su par lui, c’est qu’il demeura longtemps enfermé dans une pauvre petite chambre où il disait la messe sur les caisses qu’il avait emportées de France.

     

    M. Armbruster dut quitter sa chère Mission en 1874 pour venir à Paris, où le rappelait l’obéissance, en qualité de directeur du Séminaire des Missions-Etrangères. Il était chargé de représenter, dans le Conseil d’administration de la Société, les missions de la Mandchourie, de la Corée et du Japon. Successivement professeur de Dogme et d’Ecriture Sainte, secrétaire du Conseil, directeur des Aspirants, il s’acquitta de ces diverses obédiences d’une manière qui fit éclater à tous les yeux les précieuses qualités de l’esprit et du cœur dont Dieu l’avait orné. Nommé supérieur du séminaire de Philosophie en 1884, il remplit pendant onze ans cette importante fonction.

    Au mois de juillet 1895, le vénéré M. Delpech ayant accompli, pour la seconde fois, le cycle de douze années, après lequel, aux termes du Règlement approuvé par le Saint-Siège, tout supérieur du Séminaire des Missions-Etrangères doit céder sa place à un autre, au moins pour un temps, M. Armbruster fut appelé à lui succéder, et prit la direction du Séminaire, au moment où des difficultés particulières, que tout le monde connaît, rendaient si lourde la charge de supérieur.

    A Paris, comme à Meudon et à Bièvres, M. Armbruster ne cessa d’édifier ses confrères et les aspirants par l’exemple de toutes les vertus.

    Il était avant tout un homme de règle, un homme obéissant, vir obediens. « Il me semble, « répétait-il souvent, qu’il nous est bien facile d’être des saints. Observer notre règlement qui « est l’expression de la volonté de Dieu, mais l’observer pour Dieu, n’est-ce pas que cela est « facile ? Et c’est la perfection. »

    Il revenait souvent, dans ses conférences spirituelles et dans ses directions, sur la nécessité de se tenir en la présence de Dieu. Quel est celui de ses pénitents qui n’entende maintenant encore résonner à ses oreilles cette question : « Où en êtes-vous, mon cher enfant, pour « l’exercice de la présence de Dieu ? »

    Sa maxime à laquelle il fut lui-même constamment fidèle et qu’il trouvait utile surtout au missionnaire, était celle-ci : « Marchez devant Dieu et soyez parfait : Ambula coram me et esto perfectus. »

    Il ne perdait jamais Dieu de vue. Il vivait en lui, de lui et pour lui ; tout chez lui était empreint de la pensée de sa divine présence. « Que nous sommes heureux dans cette maison « de la rue du Bac, disait-il souvent, de pouvoir aimer Dieu tout à notre aise ! Ici tout nous « parle de Dieu, et tout nous porte à l’aimer ! »

    « Ah ! répétait-il encore, peu de temps avant sa mort, nos aspirants ont beau faire, à quoi « aboutiront-ils, s’ils agissent sans esprit de foi ? »

    L’oraison du matin, le saint sacrifice de la messe et les visites au Saint-Sacrement n’étaient pour lui que des colloques pieux où le cher Père parlait à son Jésus comme à un ami, comme à un père. Aussi qu’il souffrait quand ses maux de tête si fréquents l’empêchaient de faire oraison comme il l’aurait voulu ! « Ah ! mon cher enfant, disait-il à un de ses dirigés la veille « du jour où il fut frappé à mort, que vous êtes heureux de pouvoir parler ainsi tout à votre « aise au bon Dieu ! Moi, je ne le puis plus depuis quelque temps. Mais que voulez-vous ? « C’est la volonté du bon Dieu, fiat ! »

    Que de fois aussi n’a-t-il pas dit à ses enfants spirituels que son plus grand bonheur était de leur donner Jésus, chaque jour, à la sainte Table.

    La dévotion du bon Père dans ses prières n’était pas moins remarquable. Longues ou courtes, il les faisait toutes avec tant de modestie, de piété et de recueillement, qu’on voyait bien que l’amour divin embrasait son cœur.

    Et cependant, chez lui, la piété n’avait rien d’exagéré ; il aimait beaucoup « son bon Jésus », comme il l’appelait, il ne vivait que pour lui, mais il l’aimait avec une grande simplicité.

    Les autres vertus qu’on admirait le plus en lui, étaient la mortification, la modestie et la charité.

    On ne vit jamais le Père se rechercher lui-même, on le vit souvent au contraire sacrifier ses commodités et ses aises à l’exemple du divin Maître. C’est par la pratique habituelle de la mortification et de la modestie qu’il devint tout à fait maître de lui-même. On l’a entendu rarement prononcer une parole sur un ton plus haut que de coutume. Dans les discussions auxquelles il prenait part, il ne montrait jamais ni humeur, ni vivacité, ni ténacité. Il formulait son opinion et exprimait son sentiment avec douceur, et c’était tout. « A quoi bon s’émouvoir « et perdre la paix de son âme ? » répétait-il souvent.

    Sa charité était admirable. Jamais on ne l’entendait dire du mal de qui que ce fût, et personne n’aurait osé se permettre devant lui la moindre médisance. « Qu’il est bon pour des « frères de vivre ensemble ! Voir Jésus-Christ dans chacun d’eux, les respecter, les aimer, « supporter avec patience les contrariétés, fermer les yeux sur les défauts pour ne jamais voir « que les qualités, voilà le ciel sur la terre. »

    En un mot, le cher et regretté Supérieur possédait dans sa plénitude l’esprit de charité de Notre-Seigneur. Son plus grand bonheur était de rendre service, de compatir à une peine, de consoler un chagrin, de ramener la paix et la joie dans une âme éprouvée. Il savait alors trouver ces paroles aimables et douces dont les saints seuls ont le secret. Aussi chacun était-il convaincu qu’il avait en lui un ami et un père.

    Nous étions heureux de le posséder, et nous espérions le conserver longtemps ; mais hélas ! il devait bientôt nous être enlevé, dans les circonstances que nous avons racontées, l’année dernière, au chapitre des Etablissements Communs. Il est mort le 26 janvier, en la fête de la Sainte Famille. Et memoria ejus in benedictione erit.

     

     

    • Numéro : 907
    • Pays : Japon
    • Année : 1866