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Jean-Baptiste ARBINET (1861-1890)

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    M. Gréa, provicaire de Kouy-tcheou, nous transmet la notice suivante sur M. Arbinet : Depuis mes dernières lettres, j’ai recueilli quelques renseignements sur la vie et la mort du cher Père Arbinet : j’ai l’honneur de vous les envoyer aujourd’hui.

    Voici en premier lieu ce que m’écrit M. Poinsot : « Quelques mots sur mon cher et regretté Jean-Baptiste Arbinet, d’Urcy-en-Bourgogne, parti pour le ciel vingt ans trop tôt.

    « Je m’examinerai souvent sur les vertus de charité et d’humilité. Je dois éviter dans ma « conduite tout ce qui pourrait la faire remarquer. »

    « Ces quelques lignes trouvées dans ses notes intimes, sont comme le résumé de la vie de notre regretté confrère. C’est bien ainsi que nous l’avons connu pendant son trop court séjour au milieu de nous. Charité, humilité, sa belle âme est peinte dans ces deux mots : « J’aime « tous mes confrères », disait-il souvent, et chez lui ce n’était pas une vaine parole : il les aimait sincèrement et pratiquement ; faire plaisir à ses confrères, c’était son plus grand bonheur. D’ailleurs, jamais la moindre parole de blâme ou de simple critique n’est sortie de sa bouche ; le moindre mot qui pût blesser la charité lui faisait une peine incroyable.

    « Un de ceux qui l’ont vu de plus près et plus longtemps, M. Ménel a pu écrire de lui : « Depuis sept ans que je le connais, je n’ai jamais entendu sortir de sa bouche le moindre « mot de critique sur ses confrères ou ses supérieurs. » Un jour, on voulut le mettre à l’épreuve : quelques pointes plus spirituelles que malignes étaient lancées adroitement dans la conversation à l’adresse de tel ou tel. Elles ne blessèrent que notre cher Arbinet. Son front si limpide se rembrunit aussitôt ; ce fut pour lui un véritable tourment ; il fallut battre en retraite et parler d’autre chose.

    « Cette règle de conduite, il se l’était tracée depuis longtemps. Nous trouvons dans son journal de rhétorique : « J’ai pris une bonne résolution, c’est d’être plus énergique, de ne « jamais murmurer contre mes maîtres, de veiller sur ma langue qui galope trop souvent à tort « et à travers. »

    Si nous en croyons encore son même  journal, il était par caractère fort porté au murmure et à la critique, et ce n’est qu’à force de combats et de victoires qu’il pût arriver à ce degré de vertu qui nous le faisait tant aimer.

    « Les mêmes notes nous le montrent fort enclin à la mélancolie. Qui s’en serait jamais douté en voyant son enjouement et sa belle humeur ? Il a toujours été  la joie de nos réunions. Pourquoi une mort aussi cruelle qu’imprévue l’a-t-elle ravi si tôt à notre affection et à celle de ses chrétiens ? Car, si nous l’aimions, il est vrai de dire que ses chrétiens ne le chérissaient pas moins. Au fait, il ne s’épargnait point pour leur salut. Quand il s’agissait de son cher troupeau, il allait gaîment au devant du travail et de la fatigue. Chargé seul depuis un an d’un immense district, il ne recula devant aucune difficulté ; courses longues, marches forcées, nourriture plus qu’insuffisante, difficultés d’un ministère souvent ingrat, au milieu de populations grossières et apathiques, rien ne l’a arrêté : sa robuste constitution semblait même se jouer de la fatigue. La maladie elle-même ne put entraver son zèle. Elle le surprit au cours de ses visites, il la dédaigna, et malgré les prières de ses chrétiens qui lui demandaient de s’accorder quelque repos, il continua jusqu’à ce qu’enfin abattu par la fièvre, il dût demander hospitalité et secours à un de ses confrères, le cher P. Layes, dans le marché de Pin-fa. C’est là qu’il reçut les soins les plus affectueux et les plus empressés ; mais épuisé bien vite par des vomissements continuels, consumé par un feu intérieur, il rendit paisiblement son âme à Dieu. »

    Ainsi se termine la petite notice du P. Poinsot. On pourrait sans doute y ajouter quelques autres traits édifiants, mais pour sûr, il n’en faut rien retrancher. Pendant que l’amitié écrivait, c’était bien la vérité qui tenait la plume.

    Pour achever cette lettre qui parle surtout de la vie, il me faut vous en transcrire une autre qui vous entretiendra spécialement des derniers moments et de la mort de notre aimable et bien-aimé P. Arbinet. Le confrère que j’envoyai auprès du malade m’a transmis la petite relation ci-jointe :

    « Le mercredi, 24 septembre, sur l’ordre de Votre Grandeur, je partais au secours de notre confrère malade. Trois jours plus tard, à huit heures du matin, j’étais à son chevet. Le P. Arbinet me reconnut, me serra affectueusement la main et vous remercia d’avoir si promptement répondu à ses désirs. Auprès de lui se trouvait son ami M. Layes, qui depuis un mois lui prodiguait ses soins les plus affectueux et les plus dévoués. Hélas ! si l’amitié la plus tendre et la plus délicate suffisait pour guérir un mal, notre cher Arbinet serait aujourd’hui plein de vie et de santé !

    « Le jour de mon arrivée, un peu avant midi, il fut pris d’une défaillance subite, nous n’eûmes que le temps de le recevoir entre nos bras. Les yeux morts, les membres inertes, il ne donnait plus signe de vie. C’est en cet état qu’il reçut l’absolution et l’Extrême-Onction. Peu à peu, cependant, grâce à des sinapismes et à des frictions, il revint à lui et recouvra la parole ; mais à partir de ce moment la situation était visiblement désespérée. C’est alors que je l’exhortai à recevoir la sainte communion. A cette proposition, il se recueillit un instant, et me dit : « Père, tout à l’heure qu’est-il arrivé ? quelles paroles me disiez-vous ?… Il me semble « que vous portiez un surplis ? dites-moi, que s’est-il donc passé ? »

    « Bien cher ami, lui répondis-je, vous venez de recevoir l’Extrême-Onction et l’absolution « in articulo mortis… maintenant que vous avez repris connaissance, ayez le courage « d’entendre la vérité ; il faut offrir à Dieu votre vie de missionnaire, mais auparavant le bon « Dieu veut se donner encore une fois à vous dans la sainte communion ; prépazer-vous à « vous donner à lui »

    « Il me regarda alors en face avec ses bons yeux bleus, bien plus résignés et bien plus secs que les miens ; puis laissant échapper ces mots qui peignent la candeur de son âme, il me dit : « Père, je ne me crois coupable d’aucun péché mortel ; cependant, avant cette dernière « communion, je veux faire ma dernière confession. »

    « Il se prépara dans le plus profond recueillement, et reçut pieusement son Dieu pour lequel il avait tout quitté, tout sacrifié. Son action de grâces terminée, le P. Layes et moi, nous nous rapprochons de son lit. A nos questions inquiètes et réitérées, il répondit : « Mais soyez « donc tranquilles, jamais je n’ai été si bien qu’aujourd’hui. » Et pourtant le hoquet était continuel, la respiration haletante, la langue noire et comme cautérisée. Toutes les gorgées liquides qu’il pouvait absorber tombaient dans l’estomac avec un bruit étrange.

    « C’était la mort ! Elle arriva le samedi 27 septembre 1890, mais elle n’osa point se faire précéder de son cortège ordinaire d’affres et d’agonie. Pas une contraction n’a crispé ce visage que nous avons toujours connu souriant. Une minute à peine avant de rendre à Dieu sa belle âme sacerdotale, le P. Arbinet, répondant aux exhortations qui lui étaient faites, offrait au Divin Maître pour la persévérance de ses chrétiens et la conversion des païens, le dernier souffle d’une vie qu’il leur avait consacrée tout entière. Enfin un dernier sourire (sic) vint caresser ses lèvres, et pendant que nous continuions la récitation des prières liturgiques, J.-B. Arbinet s’éteignait doucement dans le baiser du Seigneur.

    « Sa dépouille mortelle repose aujourd’hui à l’ombre de la belle église de Pin-fa. Depuis le moment du décès jusqu’à la fin de la semaine suivante, les prières des morts furent récitées sans interruption jour et nuit. Chrétiens et païens accoururent en foule aux funérailles et nous n’avons eu qu’à nous louer de la piété des uns et du respect de tous.

    « C’est ainsi, Monseigneur, que votre cher missionnaire, le P. Arbinet, a accompli sa dernière étape sur la terre. Il a suivi gaîment et courageusement son Dieu dans la peine, la souffrance et la mort ; il est donc allé recevoir la récompense promise aux travaux du bon et fidèle serviteur ! »

    « Tels sont, ajoute M. Gréa, les parfums qui s’exhalent de cette vie et de cette mort aussi humbles que belles. »

     

    • Numéro : 1700
    • Pays : Chine
    • Année : 1886