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Antoine ANTONINI (1875-1908)

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    « Je meurs content, parce que j’ai beaucoup souffert. Puisse le bon Dieu en tenir compte à mes chères peuplades tay ! » Telles furent à peu près les dernières parole de notre confrère. Après des crises répétées et pénibles, il s’éteignit sans secousse à Hanoï où il était descendu pour soigner une pulmonie aiguë.

    Deux années auparavant, M. Jordan, terrassé par la phtisie, se mourait au sanatorium de Montbeton, en laissant échapper les mêmes paroles de joie surnaturelle de ses lèvres exsangues.

    Originaires du même coin de la terre de France, MM. Jordan et Antonini partagent, en mission, les mêmes fatigues et les mêmes travaux. Ils sont les premiers missionnaires envoyés aux peuplades sauvages, perdues dans les montagnes de l’ouest du Tonkin. Tous deux sont mort à la tâche, sans goûter le succès de leurs sacrifices. Mais, à leur dernier moment, Dieu a voulu leur donner la joie fruit de la souffrance, après leur avoir fait savourer l’âpre satisfaction de semer dans la douleur. Tous les deux ont reçu du divin Maître la couronne promise au bon et fidèle serviteur.

    Ces quelques notes biographiques vont nous montrer ce bon et fidèle serviteur en M. Antonini.

    Il naquit à Chambéry, sur la paroisse de Notre-Dame, le 16 mars 1875. Ses pieux parents eurent tout de suite la pensée de consacrer leur enfant à saint Joseph, dont la fête était proche. Il reçut au baptême les noms de Joseph et Antoine.

    Il est facile de se représenter ce que fut l’enfance du petit Joseph dans un milieu si chrétien. Ses parents, originaires de la Corse, avaient été transplantés dans la riante vallée de Chambéry, sans avoir dit un adieu définitif à la grande île, où ils avaient conservé des propriétés et des liens de famille et d’amitié. Ils avaient apporté en France le précieux héritage paternel d’une foi forte et d’une éducation à l’antique.

    Le jeune Joseph fut élevé sur ce modèle. Son père, à la fois maître d’armes et professeur de maintien dans les collèges de la ville, aspirait à faire de ses enfants, deux filles et deux garçons, des exemples de tenue parfaite. Aussi, y avait-il à la maison, de loin en loin, des scènes de correction, dont notre confrère n’avait gardé aucun pénible souvenir. Il avouait même, ingénument, qu’il était loin d’avoir payé toutes ses dettes à la férule paternelle.

    À douze ans, le 4 juin 1887, Joseph fit sa première communion et reçut le sacrement de confirmation l’année suivante, le 19 mars, fête de saint Joseph, et presque le jour anniversaire de sa naissance. Cette même année, en octobre, il était admis au petit séminaire de Pont-de-Beauvoisin.

    Cette maison d’éducation, d’où sont sortis nombre de missionnaires, fut toujours la source de doux et excellents souvenirs pour le cœur de M. Antonini. Il y fit de bonnes études, et, sa rhétorique achevée, il demanda son admission au Séminaire des Missions-Étrangères. C’était chez lui le résultat d’un examen particulièrement sérieux. Il avait tout pesé. Il connaissait l’affection de ses parents et les obstacles à vaincre, mais il complait aussi sur la grâce de Dieu pour triompher des difficultés et sécher les larmes des siens.

    À sa mère en pleurs qui lui reprochait de la délaisser, il répondit : « Vous avez mon frère, «mes deux sœurs et papa : vous pouvez bien me laisser au bon Dieu. »

    Entré aux Missions le 13 septembre 1894, il s’y montra un aspirant sérieux, estimé de ses maîtres et aimé de ses confrères. Des notes trouvées dans ses papiers nous le montrent attentif à répondre à toutes les obligations de sa vocation. Il prendra à cœur sa formation spirituelle. Pour arriver plus sûrement à son but, il écrit ses examens particuliers, résume ses méditations et ses lectures spirituelles. Mais cette œuvre ne peut s’accomplir parfaitement que par la souffrance et l’épreuve. Dieu ne les lui ménagera pas.

    Durant tout son séminaire, sa santé est chétive et souffreteuse. Des abcès très douloureux aux oreilles le rendent à moitié sourd, et il se demande un moment s’il pourra poursuivre ses études. Mettant alors sa confiance en Notre-Dame de Lourdes, il fait un pèlerinage à son sanctuaire, et obtient au mois une amélioration générale pour son état de santé. L’année suivante il est  trouvé bon pour le service militaire. Envoyé en garnison à Chambéry, il est heureux de procurer ainsi, à sa famille, la joie de le posséder quelques mois.

    Mais, hélas! Cette joie est de courte durée. Cette année même son père est rappelé à Dieu, et le retour de l’aspirant au séminaire devient la source de nouvelles larmes et l’occasion de nouvelles et pressantes sollicitations maternelles.

    Son frère aîné est là encore. Il est âgé de trente ans. Il sera le soutien de sa famille. L’espérance est sur lui, lorsque soudain sa santé chancelle, et Joseph vient à peine de recevoir sa destination pour le Haut-Tonkin, qu’un télégramme lui annonce la mort de ce frère chéri.

    La séparation des siens est rendue plus pénible plus pénible par ce nouveau deuil. Il reste trois mois auprès de sa mère et de ses sœurs pour les consoler, et, le 19 novembre, il s’embarque à Marseille pour sa mission. Il arrive à Hung-hoa dans les derniers jours de décembre.

    Mgr Ramond fut heureux de recevoir ce jeune missionnaire qui avait surmonté tant d’obstacles pour suivre sa vocation. Il devina, sous une enveloppe débile, une âme fortement trempée, et à peine reposé du voyage, il l’envoya faire ses premières armes à Hoang-xa, sous la direction de M. Broissier, rappelé aussi prématurément au bon Dieu.

    Les débuts, à cause de la demi-surdité dont il souffre, sont assez pénibles, mais son désir de travailler au salut des âmes, sa persévérante ténacité assurent le succès au nouvel apôtre. Le petit journal de sa vie, rédigé à des intervalles inégaux, indique la date de son premier sermon et de ses premières confessions  entendues, six à sept mois après son arrivée au Tonkin.

    Avec son tempérament réfléchi et ferme, même à l’époque de ses premiers pas dans l’étude de la langue annamite, notre confrère ne se laisse pas facilement démonter. Un jour, à l’occasion d’une fête, les notables de la paroisse font une visite aux deux missionnaires de Hoang-xa. M. Brossier se tournant vers son jeune vicaire : « Eh bien ! Père, vous ne dites rien à nos visiteurs ? Adressez-leur quelques mots pour leur montrer ce que vous savez. » Dans de telles circonstances, un missionnaire a rarement une phrase toute prête, et s’excuse modestement de ne pouvoir encore parler . M. Antonini, sans se déconcerter, de son air le plus sérieux et avec et avec une diction parfaite, posa aux notables la première question du catéchisme : « Que faut-il faire pour arriver à la vie éternelle ? » Tout le monde comprit et l’assistance donna la réponse.

    Les progrès dans l’étude de la langue sont assez rapides. Une année s’était à peine écoulée depuis l’arrivée de M. Antonini en mission, lorsque Mgr Ramond le manda pour l’accompagner dans une tournée d’administration. Durant ces quelques mois de vie avec son jeune missionnaire, l’évêque put apprécier davantage ses qualités, son zèle réfléchi, calme et tenace, son ardeur pour l’étude et son énergie morale. Aussi, ayant besoin d’un homme à l’âme bien trempée, pour l’évangélisation des peuplades muongs et tay de l’ouest de la mission, il n’hésita pas à adjoindre M. Antonini à MM. Granger et Jordan, qui étaient déjà partis pour commencer à défricher ce coin de vigne sauvage.

    M. Antonini ne fit aucune objection à son supérieur, par rapport à sa faible santé, ni à sa demi-surdité qui serait peut-être un obstacle pour l’étude de langues nouvelles. Il était de la race de ces missionnaires qui, pleins de confiance en leurs chefs, acceptent leurs décisions comme la manifestation de la volonté de Dieu. Il partit pour Nghia-lô, vers le milieu d’avril, et y arriva le 20. M. Jordan était venu à sa rencontre à mi-chemin. Quand, du haut de la montagne, ils aperçurent la petite vallée, où reposait tout l’espoir de leurs futurs travaux : «Voilà notre terre promise, s’écria M. Jordan. Chantons quelque joyeux refrain. — Nous «chanterons quand nous serons arrivés », reprit M. Antonini d’un ton calme et tout sérieux. Cependant, il était loin d’avoir un caractère triste et froid. Au contraire dans les réunions de fin de retraite ou autres, il était toujours le boute-en-train et le héros des petites chansons ou romances pour rire. Mais il aimait choisir son heure pour se dérider. Il avait en horreur l’enthousiasme de convention. Il faisait tout par une véritable conviction. Aussi, quand il se montrait ému, c’était sincère.

    L’installation de Nghia-lô ne se fit pas sans difficulté. Il fallait payer de sa personne, aller à la forêt scier des arbres, les traîner, les équarrir, et guider dans les plus petits détails de l’ouvrage, les quelques ouvriers qui avaient consenti à suivre les missionnaires dans ces régions sauvages. Aussi, après six mois de séjour, les deux plus anciens étaient déjà sérieusement fatigués. M. Granger est même obligé de partir pour le sanatorium de Hong-kong en août 1902.M. Jordan l’y rejoint trois mois plus tard. « Je reste le seul dur la brèche, disait M. Antonini, et cependant, selon les apparences, je suis le plus faible des trois. »

    Le jeune missionnaire se met avec un grand courage à l’étude de cette nouvelle langue tay. Il doit l’apprendre sans livres, sans dictionnaire, et avec une ouïe défectueuse. Obligé en outre de prendre contre la fièvre de la quinine à forte dose, il sent son oreille devenir plus dure de jour en jour. Pour ne pas se décourager, il lui faut la patience qui le caractérise et son indomptable persévérance. Son amour pour les âmes l’attache à ces peuplades privées de la vérité, et il étudie, avec leur langage, leurs mœurs, leurs usages et leurs superstitions. A voir la quantité de notes manuscrites qu’il a laissées sur ces questions, on se rend compte de la somme de travail dépensée pour les recueillir. Toujours à l’affût de renseignements utiles et dont il se servira pour l’évangélisation de son peuple, il écrit dans toutes les directions pour s’instruire. La race tay étant apparentée, selon lui, aux aborigènes du Laos, du Yun-nan et du Kouy-tcheou, il entre en correspondance suivie avec ses confrères chargés de la conversion de ces peuplades.

    Cependant, au commencement de l’année 1903, M. Granger revient de Hong-kong et reprend possession de Nghia-lô. M.Antonini va créer un nouveau poste à 20 kilomètres plus loin, dans un village du nom de Gia-hoi dont les habitants semblent inclinés vers l’Évangile. En novembre, son installation rudimentaire est achevée. Aussitôt, pour s’attirer la confiance de ces pauvres sauvages, ce missionnaire leur distribue des médicaments et leur offre ses conseil.

    Deux ou trois familles se rapprochent de lui. Il s’efforce de leur enseigner les premières notions de la véritable religion. Il se trouve alors en face d’une difficulté, connue de tous les premiers missionnaires d’un peuple. Il s’agit de trouver des mots pour exprimer les idées religieuses et chrétiennes. Il faut les emprunter nécessairement à un langage tout païen, et les christianiser d’abord avant qu’ils ne puissent revêtir la pensée de l’apôtre. C’est un travail long et difficile.

    Dans ces conjonctures, M. Antonini, d’ailleurs fatigué, prend quelques mois de congé pour aller à Hong-kong, dans l’espérance d’y rencontrer quelques-uns de ses confrères du Tonkin maritime, établis dans le Laos tonkinois, et travaillant au milieu de peuplades de même race. A plusieurs, se disait-il, nous pourrons plus facilement déterminer le sens des mots, et nous entendre pour adopter quelques termes généraux de religion et quelques formules de prières.

    Cependant la santé de M. Antonini ne s’améliore point au sanatorium. Les médecins lui découvrent même plusieurs maladies : l’anémie, la néphrite, l’albuminurie, la gravelle, que sais-je encore ? Il ne se décourage point malgré tout. « Puisque je suis condamné, dit-il, hâtons-nous de travailler. »

    Après quatre mois de séjour à Hong-kong, il demande avec instance à son évêque à rentrer à Gia-hoi. Comme il y a espérance de conduire jusqu’au baptême les premières familles connues du missionnaire, Mgr Ramond lui donne son consentement pour le retour et lui accorde quelques subsides pour créer une installation plus confortable. A la même époque, M. Tissot, envoyé pour remplacer M. Jordan, plante sa tente, lui aussi, dans cette même région, à 15 kilomètres de Gia-hoi. Il y eut alors comme une véritable émulation entre les deux savoyards. C’est à qui ferait le mieux et le plus vite.

    Hélas ! pendant que M. Antonini faisait encore des rêves de conquête et de conversions, la mort frappait à sa porte. Il se sentait fatigué. C’était une impression vague d’épuisement, sans douleur bien localisée. Après les fêtes de Pâques, célébrées chez M. Tissot, il eut le désir de faire un court voyage à Hong-hoa pour se reposer, quelques jours. Il partit donc gaiement et certes sans se douter qu’il ne reverrait point ses chères montagnes de Gia-hoi. Il n’avait jamais montré autant de joie et d’entrain chez les confrères qu’il visita sur sa route.

    Arrivé à Hong-hoa, il ne se trouvait pas trop fatigué. Le premier soir, il causa longuement avec son évêque. Le lendemain il fut pris d’une forte fièvre. Mais, habitué qu’il était à ses fréquentes visites, il ne s’en préoccupa point d’abord. « Cependant, disait-il, je n’ai jamais éprouvé dans mes accès passés une si grande difficulté pour respirer. » En outre, la quinine n’agissait plus : impossible de diminuer la température.

    Mgr Ramond, n’ayant pas de médecin à sa portée, et craignant des complications, jugea nécessaire d’envoyer le malade à Hanoï. Il le confia à M. Saffray. Le voyage en barque le fatigua moins qu’on ne l’eût craint.

    Le diagnostic du docteur n’était pas encourageant. Il redoutait une bronchite aiguë. Le malade est soigné avec la plus grande sollicitude par les religieuses de Saint-Paul de Chartres. Ses confrères d’Hanoï, redoutant un rapide dénouement, lui proposent les derniers sacrements. Il accepte avec une grande reconnaissance.

    Le mercredi 6 mai, une violente crise fait présager la fin. M. Antonini s’en rend parfaitement comte. Aussi avec quelle joie, ce jour-là même, reçoit-il la visite de M. Granger, un vieil ami et compagnon de ses souffrances à Nghia-lô et à Gia-hoi Il demande à recevoir l’absolution encore une fois, et le délire commence. On récite auprès de son lit les prières des agonisants. Puis, il reprend connaissance quelques instants. C’est pour faire ses dernières recommandations, donner un souvenir spécial à sa famille, à sa mission, à ses chers sauvages tay. Il retombe dans le coma, et le jeudi soir, à 5 heures, sans souffrances apparentes, il rendit son âme à Dieu, pendant que six de ses confrères priaient à côté de lui.

    Le lendemain, ses funérailles sont célébrées très solennellement dans la cathédrale de Hanoï. Plusieurs missionnaires du Haut-Tonkin étaient venus rendre au cher défunt si regretté le pieux devoir de le conduire à sa dernière demeure.

    Il fut inhumé au cimetière de la mission, où sa dépouille mortelle attend la résurrection glorieuse.

     

    • Numéro : 2467
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1899