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Paul ANOUILH (1909-1983)

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    Un soir, où nous étions à table à la Maison régionale de Tôkyô le P. Anouilh nous déclare : « Moi, je suis cartésien ». Grand éclat de rire de tous les auditeurs, car, si nous étions prêts à reconnaître à notre procureur régional de nombreuses qualités, il ne nous semblait pas que ce jovial méridional avait beaucoup en commun avec le philosophe du « Discours de la Méthode ».

     

    C’est pourquoi on ne sait pas trop par où commencer pour parle d’une personnalité plutôt haute en couleurs, d’autant plus que sous des apparences extraverties, le P. Anouilh était, au fond, un homme très secret, qui cachait son âme profonde sous des allures désinvoltes

     

     

    Jeunesse et vocation missionnaire

     

    Paul Anouilh était né à Pamiers, le 21 novembre 1909, cent ans jour pour jour après un grand-oncle qui avait été supérieur du grand séminaire. Il était le troisième de quatre enfants, un frère aîné qui a été longtemps adjoint au maire de Pamiers, une sœur religieuse et directrice d’une institution privée, et une sœur plus jeune morte d’une façon tragique au moment de la libération. Son père était ébéniste, un homme amoureux de son métier, issu d’une famille d’artisans, qui donnait traditionnellement des prêtres et des religieuses ; sa mère était fille d’instituteurs et comptait parmi ses ancêtres un médecin israélite qui avait été exilé à Tahiti, comme communard. Le P. Anouilh n’avait pas hérité des tendances gauchisantes de son aïeul, mais il aimait à faire état de sa qualité de « cousin » de Jésus.

     

    Dès l’âge de six ans, il avait déclaré : « Je veux être prêtre saint, et puis au ciel ». Rien d’étonnant donc qu’on le trouve dès l’âge de dix ans au petit séminaire. Mais Dieu le voulait pour des horizons plus larges que son Ariège natale. Vers ses quinze ans un petit drame : on trouve dans son pupitre la photo d’une jolie violoniste ariégeoise qu’il conservait par goût de la beauté et de l’art, de la musique en particulier ; il est alors prié d’aller ailleurs. Pas question pour lui d’abandonner son désir du sacerdoce, et nous le retrouvons au petit séminaire de Conflans où, rapidement, il entre en contact avec les Missions Étrangères et se considère tout de suite comme postulant. Mgr de Guébrian aimait beaucoup ce petit méridional et l’avait mis en contact avec le P. Chambon, futur archevêque de Tôkyô. Il l’invitait parfois pour les vacances dans ses domaines en Bretagne.

     

    En 1927 il entre à Bièvres, où il passe trois ans, fait connaissance avec l’abbé Courtois, fondateur du mouvement Cœurs Vaillants, et, lors des vacances, avec le vicaire de sa paroisse, lance le mouvement à Pamiers, composant lui-même des chants pour les enfants, et les entraînant de sa belle voix, en parcourant dès le matin les rues encore endormies de la ville.

     

    Il accomplit son service militaire en 1930-1931. Voici un épisode qu’il racontait dans un sermon chez les lépreux, vers 1955 : « J’étais militaire, et j’avais 20 ans ; je me promenais dans les rues de Montmartre, et la vie, cette vie que j’aimais tant, se présentait sous des couleurs bien séduisantes. Je me sentais des envies d’en jouir à plein. Pourquoi ne pas faire comme tout le monde. Et voilà que j’aperçois sur le mur d’en face, en grosses lettres rouges, une phrase de l’Écriture, écrite là sans doute par des protestants : “Dieu est amour” et ça a été fini ; la tentation était passée, j’avais compris où était la vraie vie, le véritable amour. » C’était un sermon pour le dimanche de la Trinité, bien révélateur de son tempérament primesautier.

     

     

    Au séminaire de Tôkyô

     

    Ensuite il est envoyé à Rome où il prend sa licence en théologie, et il reçoit sa destination pour le diocèse d’Osaka, étant bien entendu qu’il serait professeur au séminaire de Tôkyô, qui groupait alors les séminaristes de tout le Japon. Comme l’enseignement se faisait en latin, il n’eut que peu de temps pour s’initier à la langue et aux coutumes du pays. Son initiateur a été M. Tanaka Kôtarô qui devait devenir, après la guerre, ministre de l’Éducation, puis Président de la Cour Suprême de Justice et enfin juge à la Cour internationale de La Haye. Mais toute sa vie missionnaire se ressentira de ce manque de temps donné à l’étude de la langue et il enviera son confrère très aimé et respecté, le P. Sauveur Candau qui avait su exiger le temps nécessaire pour l’étude de la langue, avant de devenir supérieur du grand séminaire. Quant à son adaptation à la vie japonaise, voici ce qu’il en dit lui-même : « Je dois cependant avouer que tous mes efforts pour me japoniser le plus possible n’ont guère eu d’autre résultat que d’habituer mon estomac et mon épine dorsale à un genre de vie que beaucoup d’étrangers estiment sinon agréable, du moins amusant par son exotisme. Je suis resté, hélas ! terriblement « barbare ». Il n’est pas exagéré de dire que les Japonais que je connais se sont plus habitués à moi que je ne me suis habitué à eux. Serait-ce un individualisme exagéré, ou une personnalité trop marquée, ou bien encore un refus inconscient de mimétisme ? Je n’ai pu encore supprimer une mimique trop expressive, et mes gestes, que je crois suggestifs, ne peuvent que choquer ceux dont l’idéal peut s’exprimer par ce vers de Baudelaire : “Je hais le mouvement qui déplace les lignes”. » Le P. Anouilh ne se faisait donc pas d’illusion, mais on l’aimait tel quel.

     

    Au grand séminaire, il enseignera surtout le dogme, ce dogme classique qu’il avait appris à Rome, mais il dirige aussi la chorale, se passionne pour le chant grégorien. Après le départ du P. Arvin pour l’Amérique, il devient économe.

     

    Il trouvait aussi du temps pour étudier les psaumes et en refaire une traduction latine. Mais bientôt ses activités devaient déborder les murs du séminaire : en 1939, à la demande de musicologues japonais, il commence des cours de chant grégorien à l’école de musique de Ueno. Ces cours ont un grand succès et devaient déboucher sur une « Académie grégorienne », en relation avec Solesmes, et sur de nombreux groupes grégorianisants, encore très vivants maintenant au Japon. C’est là aussi qu’il rencontra M. Hasegawa Shin-Ichi, qu’il devait aider pour la fondation d’un groupe de « Petits chanteurs de Tôkyô ».

     

    Puis ce fut la guerre, avec toute la désorganisation que cela suppose. Le grand séminaire continua cependant à fonctionner, avec un supérieur japonais qui avait pris la place du P. Candau, mobilisé. Encore svelte et sportif à cette époque, le P. Anouilh parcourt Tôkyô à bicyclette pour aller donner des cours de français, de latin, de grec à l’Université de Keio. Le séminaire brûla deux fois, une fois par la maladresse d’un élève, l’autre lors d’un bombardement, et le P. Anouilh y perdit tous ses livres, ainsi que son précieux manuscrit sur les psaumes, ce qui ne l’empêcha pas de mener l’œuvre jusqu’au bout.

     

     

    Procureur et professeur

     

    À la fin de la guerre, comme les MEP n’avaient plus le personnel compétent suffisant, les évêques du Japon décidèrent de passer le séminaire aux jésuites, et le P. Anouilh devint économe régional, pour Shizuoka d’abord, puis pour toute la Région. Il continuait évidemment ses cours, y ajoutant un enseignement à l’Athénée français, puis à l’Institut franco-japonais, et aussi au « Gakushuin », ancienne école des nobles, ce qui flattait sa fibre royaliste.

     

    C’est lui qui achète et aménage une maison pour la Procure dans le quartier de Ueno. Il doit faire de multiples voyages au port de Yokohama, puis à l’aéroport de Haneda pour l’accueil des confrères. Il apprend à conduire, achète une jeep, et pendant plusieurs années fait tous les mois le voyage de Shizuoka, par des routes défoncées, pour apporter aux confrères des provisions qu’on ne trouve qu’à Tôkyô. Il y a de nombreuses anecdotes sur Anouilh et sa jeep, une si bonne jeep, la meilleure qui pouvait exister, pour laquelle il voulait acheter douze bougies. Il y a aussi ses démêlés avec la Police militaire américaine, en particulier un jour où il avait calé son moteur dans un carrefour très fréquenté et donnait comme excuse qu’il était venu là pour s’exercer à conduire. Le M.P. irlandais commença par lui demander sa bénédiction, remit son moteur en marche, et lui conseilla de choisir un autre endroit pour apprendre à conduire.

     

    Toujours il sera rebelle à la mécanique, mais cela ne l’empêchera pas de profiter de ses vacances pour parcourir le Japon du nord au sud. Pour être sûr d’avoir une voiture en état de marche, il en changeait souvent et faisait cadeau à l’un ou l’autre d’entre nous d’un véhicule presque neuf.

    Ses fonctions de procureur et de professeur le mettaient en contact avec beaucoup de gens, de tous les milieux, artistes, acteurs, en particulier, et il leur rendait aussi de nombreux services, ainsi qu’à des groupes de religieuses, contemplatives en particulier.

     

    De 1948 jusqu’à sa mort, le P. Anouilh aura donc été surtout procureur et professeur. Procureur par devoir, disait-il, mais au fond il aimait ce travail. Parfois il nous disait que les régionaux passaient, mais que lui restait, et il considérait un peu la Région comme sa propriété personnelle. « Vous me coûtez cher », lui arrivait-il de dire aux étudiants de langue. Et c’est un fait qu’une bonne partie de ses revenus d’enseignant ont été employés pour la Région, mais de telles remarques n’étaient pas toujours comprises.

     

    Cependant sa véritable passion était l’enseignement. Enseigner le latin d’abord, la langue de l’Église : il y a, paraît-il, un texte pontifical qui donne cette mission d’enseignement du latin aux missionnaires. Mais il avait autant de plaisir et de compétence pour la littérature profane, grecque, latine, ou française. Pendant de longues années il a aussi corrigé des cours par correspondance.

     

    Ses cours étaient minutieusement préparés, et il s’astreignait lui-même aux traductions qu’il demandait à ses élèves, traduisant œuvres grecques, d’Aristophane, de Platon, en Japonais, et des œuvres littéraires japonaises en français. Ces traductions sont toujours très fidèles et écrites en une langue correcte et élégante. Certaines mériteraient sûrement d’être publiées.

     

    Ce travail lui a mérité des décorations françaises : officier des Palmes académiques, officier de l’Ordre national du Mérite, et chevalier de la Légion d’Honneur. Mais sa conscience professionnelle, son attitude humble pour travailler les textes en collaboration avec ses élèves, sa jovialité, son gros rire, sa gentillesse étaient aussi un témoigna personnel en faveur de l’Évangile.

     

     

    Aumônier

     

    Mais le P. Anouilh a aussi exercé un ministère d’apostolat direct, comme aumônier de divers groupes. Pendant son séjour au grand séminaire, il avait été aumônier des carmélites ; il allait aussi régulièrement faire des séjours chez les, trappistines, à qui il rendait de nombreux services, et enseignait le grégorien, du moins tant qu’elles ont récité l’office en latin. Il rendait aussi de multiples services et soutenait moralement les petites Sœurs du Père de Foucauld dans les débuts de leur installation au Japon. On peut dire qu’il avait une sorte de vénération pour les religieuses, en particulier pour les contemplatives, et avait parfois l’air de s’en excuser en disant qu’il comptait bien être récompensé sur les mérites de leurs prières pour l’expiation de ses péchés.

     

    Le P. Anouilh a été aussi aumônier des Français de Tôkyô, leur disant la messe tous les dimanches, avec un sermon court, toujours original et sans prétention. C’était un travail difficile, parce que les pratiquants de la communauté étaient d’origine et de mentalité très diverses, et souvent partaient au bout de quelques années, mais il mettait tout son zèle à les aider à régulariser leur situation, à secourir aussi ceux qui étaient en difficulté. Cependant, comme il avait peu suivi l’évolution de la pastorale en France, il finit par être moins accepté, et il eut de la peine quand il lui fallut céder la place à un autre. Il avait pourtant ses fervents, en particulier M. Robert Guillain, correspondant du « Monde » et vieux résident de Tôkyô qui envoya, pour ses funérailles, un télégramme de condoléances dans lequel il appelle notre Père Anouilh « un saint », tout simplement. Il le connaissait bien, mieux que nous, peut-être.

     

    C’était aussi en cette qualité d’aumônier des Français qu’il a été pendant longtemps membre du bureau de l’Association des Français du Japon, à laquelle il avait appartenu depuis sa fondation. Il n’était pas peu fier d’être celui qui recueillait le plus de voix aux élections prévues par les statuts.

     

    Mais, surtout, pendant 35 ans, il aura été l’aumônier des lépreux, ou plutôt d’un groupe de lépreux catholiques, pensionnaires d’un grand hôpital d’État, près de Tôkyô. Le premier dimanche du mois, et aussi les jours de grande fête, il allait leur dire la messe et distribuer la communion dans les salles d’infirmerie. Il était pour eux un véritable ami, ne manifestant jamais la moindre crainte de la contagion, n’hésitant pas à manger avec eux, leur empruntant une chemise lorsque la sienne était trop mouillée après une longue tournée dans les salles d’infirmerie. Plusieurs fois il avait renouvelé le geste de saint François du baiser au lépreux.

     

    Pendant longtemps il avait voulu garder le vieil idéal MEP du départ sans esprit de retour, mais finalement il se décida à prendre de courts congés pendant les vacances d’été, par charité pour sa famille, en particulier pour sa sœur religieuse. Il parlait assez peu des siens, par esprit de détachement du missionnaire qui avait tout quitté, mais il envoyait de nombreuses lettres qui ont été fidèlement conservées, ainsi que toutes celles qu’il recevait.

     

     

    L’homme et le prêtre

     

    Si l’on cherche à cerner un peu sa personnalité spirituelle, il faut dire d’abord qu’il était heureux et fier d’être prêtre, d’abord pour adorer le Seigneur. Il se contentait de peu de sommeil, se levait très tôt, célébrait la messe, seul et en latin, disait son bréviaire, en latin aussi, se donnant la peine de corriger les textes de la Vulgate sur la dernière édition, et faisait un brin de méditation avant de se mettre à la correction de ses copies ou à la préparation de ses cours. Il faut reconnaître que les longues visites à la chapelle ne correspondaient pas à son tempérament, mais il était très fidèle à son chapelet récité abondamment, mais rapidement : l’intention virtuelle suffit, nous disait-il parfois. On enseignait tout de même des choses bien pratiques autrefois.

     

    Apôtre, venu pour se donner, et rayonner le Christ au Japon, il avait aussi beaucoup reçu de ce pays. Comme il le disait lui-même, son exubérance n’était pas tout à fait dans la ligne, et je crois qu’il souffrait de ce que cet extérieur un peu trop voyant ait empêché certains de le prendre au sérieux. Mais il s’était pris d’admiration pour les vertus stoïciennes des guerriers japonais et s’en était fait un idéal : parler peu, tout supporter en silence. Il avait écrit sur la page de garde de son petit carnet d’adresses ce mot de La Fontaine : « Le sage est ménager du temps et des paroles.» Et de fait, il n’était pas un homme de conversation, mais il était capable de prêter l’oreille aux longs bavardages de ses amis et de ses moins amis. Malgré ses prétentions à la misogynie, il avait de nombreuses admiratrices, qui l’admiraient pour beaucoup de raisons, mais surtout peut-être parce qu’il savait écouter.

     

    Il était d’une patience vraiment extraordinaire. Quelqu’un qui l’a bien connu et qui a vécu près de lui pendant treize ans, dit qu’il ne l’a jamais vu en colère. La patience était chez lui source d’optimisme, persuadé qu’il était que tout s’arrangerait bien un jour. Et il considérait comme sa mission particulière de rayonner la joie. Voici ce qu’il écrivait au début de sa vie missionnaire : « Ai-je trouvé ma place dans l’Église ? Sainte Thérèse était l’amour, moi je serai la joie. Depuis plus de deux mois, c’est l’unique objet de ma méditation matinale, qui se termine inévitablement par un cantique sur la flûte à la Cause de notre Joie. »

     

    Chez lui patience n’était donc nullement synonyme de tristesse, et il savait jouir de la vie ; son bon appétit était légendaire, avec souvent un prétexte de charité : il fallait vider tous les plats pour faire plaisir à la cuisinière. Il faut dire un mot aussi de sa santé à toute épreuve, de ses petites manies, de ses vantardises ; « comediante » disait-il aussi souvent de lui-même. Et il lui arrivait d’avoir des réflexions vexantes pour ceux qui ne le connaissaient pas. Il faut bien tout de même lui laisser quelques petits défauts.

     

     

    La préparation dernière

     

    Et voilà que cet homme qui avait tant aimé la vie et la joie allait devoir se préparer au grand passage par un temps douloureux de purification. « Anouilh mourra debout » avait-il dit souvent, enviant la mort de son père décédé assez subitement et qui n’est resté alité que trois jours avant sa mort, mais aussi par un souci d’éviter d’être livré aux mains des médecins et des infirmières ; la réalité allait être tout autre.

     

    Déjà une fois, juste après la guerre, il avait fait l’expérience de la maladie : pneumonie et typhus l’avaient mené aux portes de la mort, mais aussi lui avaient fait faire l’expérience fatigante de trop nombreuses visites de sympathie, qu’il se faisait un devoir de recevoir avec le sourire.

     

    Aussi, c’est à Hakodate, loin de Tôkyô, qu’il alla se faire examiner en février 1981, après avoir souffert en silence pendant des mois. Le verdict fut net : cancer au rectum, il faut opérer. Mais il y avait les cours, et Anouilh ne sacrifie pas ses cours. Il attendit donc le mois d’avril 1981 pour être hospitalisé, à Hakodate aussi, fixant d’avance la date de sortie de l’hôpital, date aussi évidemment du début de l’année scolaire.

     

    Malheureusement le mal était trop avancé, et le résultat de l’opération ne pouvait être qu’un répit. Bientôt les souffrances reprennent, avec des hémorragies parfois. Les visites au médecin, les soins sont réduits au minimum, car le P. Anouilh ne veut pas se voir condamné à l’immobilité. Et il a son diagnostic à lui, très peu scientifique. L’année suivante, il trouve encore l’énergie suffisante pour aller passer quelques semaines en France. Mais le mal progressait, et il arriva un moment où il lui fut impossible de cacher sa souffrance. Et puis, il n’avait plus d’appétit, et c’était là un signe certain que rien n’allait plus. Finalement en avril 1983, il prend une décision : « Comme j’ai de nombreux élèves au nouveau cours de latin, je ne peux pas les abandonner. Je ferai mes cours jusqu’à la fin de juin, puis je rentrerai à l’hôpital, et je mourrai en septembre. » Programme qu’il réalisa à la lettre, au prix d’un courage extraordinaire pour la première partie.

     

    La vie de malade, à l’hôpital des sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie, à Tôkyô, fut aussi un beau témoignage d’offrande, d’attention aux autres, de prière. Cette fois il avait voulu que sa porte soit ouverte à tous, c’était la fin et tous avaient des droits sur lui. Et pour tous ceux qui se sont occupés de lui ce fut une révélation, celle d’un P. Anouilh que nous ne connaissions pas encore. D’abord, il y avait cette patience, non seulement pour supporter les souffrances de plus en plus aiguës, malgré les calmants, mais aussi pour faire bon visage à tout le monde : un malade facile à soigner, un malade que les infirmières viennent voir, pour jouir de son sourire ; il y avait la prière, le chapelet, les plaisanteries ; il y avait aussi le souci d’aider les pauvres cachés qu’il connaissait ; il disait bien parfois : « Qu’est-ce que je me suis fait avoir ! » mais cela ne l’empêchait pas de recommencer. Il y avait un souci de continuer à travailler et il remuait dans sa tête des problèmes de grammaire, mettait à contribution ses visiteurs ou ses garde-malades : « Je ne comprends pas pourquoi... Dites-moi. » Lorsque les calmants eurent atténué sa lucidité, il se mit à faire des projets d’avenir : quand je serai guéri, je pourrai au moins corriger des copies, je me spécialiserai dans le chant grégorien, les traductions. Bref, il a profondément édifié ceux qui l’ont veillé avec dévouement, jour et nuit pendant plus de deux mois. A tous il manifestait sa reconnaissance. Une scène que n’oublieront pas ceux qui en ont été témoins, c’est sa dernière visite à la chapelle de l’hôpital : bien que la position assise lui fût particulièrement pénible, il avait accepté de se laisser conduire en fauteuil roulant, et, tout au long des couloirs, il se retenait pour ne pas crier, tant la moindre secousse se répercutait dans tout son corps ; et voilà qu’arrivé devant la statue de la Vierge qu’il aimait tant, d’une voix ferme, lente, très juste, il chante tout seul, jusqu’au bout l’« Ave Maria ».

     

    Puis il est parti, juste avant minuit, le 22 septembre 1983, prenant enfin dans la mort une attitude hiératique de samouraï, qu’il aurait tant voulu faire sienne de son vivant.

     

    « Je vais encore gasconner, mais vous verrez, il y aura du monde à mon enterrement », nous avait-il prédit. Et il ne se trompait pas. Pour la veillée funèbre, pour la messe de sépulture, il y avait beaucoup de monde, des prêtres, des religieuses, des chrétiens, des non-chrétiens, les enfants de la schola des « Pueri cantores » dont il était président, une délégation des lépreux, bien sûr, des représentants de la colonie française et des écoles où il enseignait, ses élèves de grégorien qui assuraient les chants. Ses cendres reposent maintenant dans le cénotaphe de la cathédrale de Tôkyô.

     

    Gageons qu’au Ciel il continue sa mission de donneur de joie, et qu’il s’exerce à faire entendre à Marie, sa cousine aussi, quelques airs de flûte.

     

     

    • Numéro : 3503
    • Pays : Japon
    • Année : 1934