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Georges ANDRÉ (1891-1965)

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    Georges ANDRÉ est né le 14 avril 1891 en Haute-Saône, à Champagney. Ses parents étaient cultivateurs, marchands de bois, et riches. Le Père ANDRÉ aimera toujours son Champagney, ses forêts et son église, et ses origines le marqueront toute sa vie.

     

    Comme souvent en Franche-Comté, on était religieux chez les ANDRÉ, surtout sa mère. Marie RENAUD. Aussi, l’entrée de Georges au petit séminaire de Luxeuil ne semble pas avoir rencontré d’objections de la part de ses parents. Cette école était placée sous le vocable de Saint Colomban. qui fut apôtre, défricheur, civilisateur… et savait se faire obéir. Tous traits qui ressemblent fort au futur Père ANDRÉ.

     

    Le 22 juin 1908, il envole se lettre de demanda d’admission au supérieur du séminaire des Missions étrangères. Cette lettre mérite quelques citations, même si le style en est un peu pataud.

    « Je crois avoir cette belle vocation innée depuis longtemps dans mon âme. Etant tout jeune et émerveillé par les récits que l’on faisait d’un explorateur au pôle (Andrée, je crois) » – tiens, un homonyme, justement ! – « j’eus l’idée (peut-être pas très sincère) de partir au pôle. J’aimais les récits d’aventures lointaines. Mais je ne songeais encore pas à me faire missionnaire, ou peu d’ailleurs. Ce fut seulement à l’âge de 8 ans, allant au catéchisme, en entendant parler du martyre et des grâces qui le suivaient, que je désirais être martyr. Peu à peu, cette idée se greffa sur l’autre, dès qu’on m’eut parlé de missionnaires. Je désirais faire comme les saints martyrs et réaliser les mêmes rêves (...) J’offris les prières de la neuvaine à ce grand saint... (François-Xavier) « pour obtenir la grâce d’être plus tard un grand missionnaire, mais inconnu et ignoré. J’étais alors en cinquième ». Il parle ensuite de l’attrait exercé par l’exemple de ses condisciples, toujours nombreux dans le diocèse de Besançon, partis pour le séminaire des Missions Etrangères. Puis il se déclara prêt à se consacrer au service des missions lointaines, dans une vie de sacrifice, d’abnégation. « et s’il le faut, de pauvreté », lui qui était de famille fortunée. Enfin, il trace son propre portrait : « Une vertu assez peu solide, un caractère brusque, irascible et assez original, des talents assez médiocres, peu d’ardeur au travail intellectuel et surtout au travail manuel... » ce qui veut dire, en fait, qu’il a surtout de l’ardeur pour le travail manuel.

     

    Ce portrait peu flatté n’en est pas moins lucide et ressemblant, sauf en ce qui concerne la solidité. Si un homme donna jamais l’impression de solidité, de puissance, ce fut bien lui ! Mais ne voyons pas dans sa lettre, si molle, modeste et certainement sincère, une de ces manifestations d’humilité facile – et même factice – si fréquentes dans le style ecclésiastique. Non ; comme généralement les forts authentiques. Georges ANDRÉ ne surestimait pas sa force. Et puis, comme il arrive souvent aussi, ce costaud avait un cœur d’enfant, sensible et même tendre. Toute sa vie il s’attachera beaucoup aux lieux et aux gens. Il avait la larme facile. Cette sensibilité d’enfant devait le faire douter de sa propre solidité. Aussi, la fin de la lettre de demande d’admission est-elle pour déclarer au supérieur du séminaire des Missions étrangères qu’il espère de tout cœur être admis à la rentrée prochaine, mais qu’en tout étal de cause il regardera la réponse, acceptation ou refus, comme le signe de la volonté de Dieu même. N’est-il pas émouvant de trouve, déjà dans cette lettre écrite par Georges ANDRÉ, âgé de 17 ans, tout le Père ANDRÉ, avec ses défauts énumérés sans complaisance, mais aussi avec les qualités de ces défauts, qu’il ignore en toute sincérité, mais que verront bien ceux qui l’ont connu et aimé.

     

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    *  *

     

    Voici Georges ANDRÉ au séminaire des Missions étrangères en septembre 1908. Il est désormais sur la voie de cette vie d’aventures pour Dieu qu’il a désirée. Ce puissant a voulu aller à la rencontre de ce que nous appelons aujourd’hui les coups durs. Il sera servi, et avant même son départ en mission !

     

    Après trois ans de séminaire sans histoires (cet homme d’une existence hors série n’en faisait jamais), Georges ANDRÉ part en 1911 pour effectuer son service militaire. Premier coup dur : la situation internationale étant jugée inquiétante, la durée du service est portée à trois ans. Il va donc être libéré en 1914, en ayant assez, on le comprend. On connaît la suite ! Il va faire toute la guerre. Verdun y compris, consciencieusement et humblement, « inconnu et ignoré », montant en grade tout doucement, « par le rang ». 1918 ! Triomphe ! Libération ? Oh, que non ! On envoie le modeste et précieux adjudant ANDRÉ en Allemagne avec les troupes d’occupation jusque fin août 1919. Neuf ans de service, et quel service !

     

    L’homme qui revient Rue du Bac à la rentrée de septembre doit être trempé, ou alors... Il n’est d’ailleurs pas le seul dans son cas, encore qu’il représente – comme presque toujours – un cas extrême. Et il paraît que ce séminaire de poilus n’avait plus tout à fait la même physionomie qu’avant 1914. On le croit aisément... Après avoir été marqué par sa province natale et sa condition de paysan riche. Georges ANDRÉ a reçu une seconde marque tout aussi profonde : celle du poilu de 14-18. Il en gardera toujours une certaine façon de juger les événements, les idées et les hommes, ainsi que... le vocabulaire.

     

    Et maintenant, il s’agissait de faire vite pour expédier le plus rapidement possible vers les missions tous ces hommes revenus du front plus adultes que plusieurs de leurs directeurs qui se sentaient quelque peu désemparés en présence de tels séminaristes. Aussi Georges ANDRÉ achève-t-il son séminaire « en accéléré », et reçoit-il sous-diaconat, diaconat et prêtrise en février, mars et juin 1920. Il va célébrer sa première messe solennelle à Champagney en août, puis quitte sa famille et son village au prix d’un véritable arrachement. N’empêche qu’avant le départ, avec set confrères du bateau, il demande à Dieu la grâce du martyre. A ce point de vue, comme à bien d’autres, la guerre ne l’avait pas changé.

     

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    En attendant, il est menacé par un nouveau coup dur, même si, selon le sens commun, ce coup dur serait plutôt jugé bonne fortune. L’adjudant ANDRÉ ayant eu à s’occuper d’intendance, le Père ANDRÉ est dirigé sur Chang-Haï pour le service des procures. Utilisation des compétences... Malgré l’adage militaire qui demande de « ne jamais exécuter un ordre avant d’avoir reçu le contrordre », le Père ANDRÉ se met en route sans barguigner. Mission de dévouement, « inconnue et ignorée », souvent payée de continuelles récriminations, avec, en compensation, plus de sécurité et de confort, ce dont on voua fait d’ailleurs grief... A Chang-Haï, le contre-ordre arrive immédiatement. Direction : le Tibet ! Le P. ANDRÉ grogne et marche. Hong-kong, Haïphong, l’acrobatique chemin de fer du Yunnan qui le fait monter à 2.000 mètres dans la capitale du Far West chinois, Kunming. Désormais, on ne descend pratiquement plus au-dessous de cette altitude, et le voyage continue en caravanes de mulets ou de poneys tartares. Une quinzaine pour atteindre Talifou ; puis, direction plein nord. Le premier coude du haut Yang tsekiang atteint à Chekou, la caravane longe le fleuve, torrentiel à ce niveau, quatre jours durant. Ensuite, direction ouest, et longue remontée vers le col du Litiping, de 3.600 mètres, frontière de la mission du Tibet. Politiquement, ce sont les Marches tibétaines, le pays des routes sans lois, sur lequel le gouvernement chinois n’exerce qu’un contrôle purement théorique.

     

    Il faut avoir fait ce voyage pour éprouver ce singulier sentiment fait à la fois d’angoisse et d’exaltation. Angoisse pour un homme d’Europe, à chaque pas qui l’éloigne de tout ce qui représente pour lui la civilisation et la sécurité, avec, comme ultime horizon, cet énorme Tibet indépendant, hostile et impénétrable. Exaltation pour le jeune missionnaire, d’une qualité tellement supérieure à celle de l’explorateur, de vivre l’aventure rare, mais vécue pour l’amour de Dieu, et de retrouver soudain les paysages familiers d’Auvergne, des Alpes – et de Franche-Comté ! – mais à une échelle démesurée... et malheureusement sans bonne auberge pour le repos de l’étape. L’ordinaire des caravaniers est plutôt spartiate ; et quant à la couche, il est recommandé de préférer la table de l’auberge (quand il y en a une) aux nattes de paille que l’on voua propose, et qui sont surtout des haras à punaises. – Tout cela, le Père ANDRÉ le ressentit certainement. Mais ce fort, sensible et timide, n’était ni l’homme des éclats, ni celui des confidences. Sa correspondance, toujours un peu empruntée, est avant tout affective ; et, à part ce trait, primordial d’ailleurs, de son caractère, elle ne nous renseigne guère sur ses impressions.

     

    Du col du Litiping, redescende sur la dernière sous-préfecture chinoise : Weisi. Pour « situer » cette ville, précisons que ses notables refusaient absolument de croire à l’existence des avions jusqu’en 1944 où il fallut bien se rendre à l’évidence du fait des multiples passages d’avions américains de Chine en Inde... – De Weisi, descente vers le Mékong, un peu moins gros, mais encore plus torrentiel que le Yang tsekiang ; tellement torrentiel que, pour le traverser, hommes et mulets ont recours à une glissière de bois à laquelle on les attache, et qui glisse rapidement sur un gros câble de fibre de bambou tendu en pente en travers du fleuve. Ce sont les téléfériques tibétains. Ici, pas question de ponts, encore moins de lancer un bac sur cette trombe horizontale ! C’est donc dans ces conditions que le Père ANDRÉ traversa le Mékong et arriva à Tse-Dzjong, centre du vicariat forain de la partie sud-ouest de la mission du Tibet, Tse-Dzjong ? Pas même un village. A peine quelques masures éparpillées sur un beau petit plateau irrigué en rizières. Tel est le « centre » du vicaire forain, le Père OUVRARD, supérieur direct du Père ANDRÉ. L’évêque du Tibet, lui, se trouve à Tatsienlou à un mois de voyage vers le nord-est. Le Père ANDRÉ fera sa connaissance dans trente-deux ans, à Paris. Le voyage du Père ANDRÉ, de Marseille à Tse-Dzjong, avait duré sept mois. Si nous nous sommes quelque peu étendu sur ses péripéties, ce n’est pas seulement pour le plaisir ; c’est surtout parce que nous pensons qu’il n’est pas possible de se faire une idée exacte du personnage du Père ANDRÉ sans avoir une idée suffisamment précise du pays formidable qui est désormais le sien. Le Père ANDRÉ aurait sans doute réussi dans n’importe quelle mission. Mais je doute qu’il eût trouvé sa véritable dimension hors des Marches tibétaines. Ce pays correspondait à son calibre qui, lui aussi, était formidable.

     

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    Le Père OUVRARD confie son nouveau missionnaire à un professeur improvisé qui zézaye un peu de latin, et se met en devoir d’enseigner à son élève les premiers rudiments du chinois et du tibétain. Coup dur ! Deux longues à la fois, et totalement différentes l’une de l’autre... D’autant que, pour l’étude des langues, plus on commence jeune, et mieux cela vaut. Or, du fait de son « service militaire » de neuf ans, le Père ANDRÉ a déjà dépassé la trentaine. Il commence vaguement à baragouiner les deux langues, lorsqu’un remue-ménage se produit dans la répartition des postes dans la région. Pour le Père ANDRÉ, direction : l’ouest. Col du Sila : 4 400 mètres. Vallée du Séwalomba. Col du Gniserla : 4 000 mètres. Descente vers la vallée de la Salouen. Arrêt à mi-pente, à Bahang, poste dont le Père ANDRÉ est chargé. Ici, on est dans le district du Loutsekiang. On n’y parle ni chinois ni tibétain, mais le dialecte loutse, dérivé du tibétain, mais dialecte tout de même. Alors, pour la troisième fois en un an, B, A : Ba ; B, E : Be... « Peu d’entrain pour le travail intellectuel... » Pauvre Père ANDRÉ !

     

    Tse-Dzjong n’était pas même un village. Bahang n’est pas même un hameau. Les masures des Loutse sont complètement dispersées dans la nature, une nature où on chercherait vainement dix mètres carrés de plat. A l’ouest, la tranchée abrupte des gorges de la Salouen. Et de l’autre côté du troisième grand fleuve, les glaciers de la Dignityimbo étincellent en plein ciel, à 5 700 mètres. Voici le bon colosse à la barbe de prophète placé pour trente ans dans son décor. L’ensemble (cet homme dans ce paysage) était saisissant. A part un congé en France en 1934 et un intérim à Tse-Dzjong, de 1937 à 1939, le Père ANDRÉ demeura le solitaire de Bahang.

     

    Et pourtant, si puissant que fut l’attachement du Père ANDRÉ pour son Loutsekiang et son nid d’aigle de Bahang, c’est toujours vers l’ouest qu’il regarde, vers le Tibet indépendant tout proche, le pays interdit aux missionnaires, et pour la pénétration duquel onze d’entre eux ont déjà donné leur vie. Pour le Père ANDRÉ, l’implantation dans les Marches ne saurait être qu’une étape. Le but, c’est Lhasss la chimérique. Et il faut avoir entendu à la prière du soir dans la petite église de Bahang, à la fin des graves litanies tibétaines, le Père ANDRÉ qui entonne de se voix puissante, sur l’air du « Regina Apostolorum » en usage à la Rue du Bac : « Cor Jesu sacratissimum, adveniat regnum tuum in Tibeto-o », à quoi l’assistance répond avec un bel ensemble : « O-ora pro nobis », le tout trois fois, comme il se doit !

     

    En attendant l’ouverture du Tibet indépendant, le Père ANDRÉ s’occupe de son district. Il bâtit plusieurs postes secondaires qu’il visite souvent. Il forme des catéchistes qu’il envoie missionner dans les environs. Au centre, il instruit lui-même les enfants ; et le dimanche, l’instruction catéchétique des adultes ne prenait fin que lorsque l’orateur était devenu aphone. Ici, le temps ne compte pas.

     

    Lors de son intérim à Tse-Dzjong, on vit même ce fait unique dans les annales de la mission du Tibet : plusieurs villages Lissous demander à se convertir en bloc. Hélas, le roitelet de Yétche mit des bâtons dans les roues.., et il ne fallait pas oublier que c’était là que les Pères DUBERNARD et BOURDONNEC avaient été assassinés en 1905.

     

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    « ... Et surtout pour le travail manuel ».

    Un autre aspect de l’activité du Père ANDRÉ allait faire de lui une véritable célébrité dans tout le sud des Marches. Les Loutse, tribu tibétaine périphérique, de mœurs assez douces, étaient depuis longtemps résignés à leur pauvreté, qui était immense. En effet, leur district est isolé au nord et au sud par les gorges impraticables de la Salouen, à l’est et à l’ouest par des cols de plus de 4 000 mètres. Les sentiers Loutse se dirigeaient droit vers leur but sans tenir compte de la pente des montagnes. Aussi, la seule bête de somme qui pouvait les utiliser était... l’homme. Le porteur loutse était donc un acrobate qui se donnait beaucoup de peine, pour un rendement dérisoire.

     

    Le Père ANDRÉ résolut de changer cet état de chose. Pour cela, il fallait mobiliser toute cette population aussi insouciante qu’imprévoyante, et d’ailleurs chrétienne en petite minorité. Impensable gageure ! Le père ANDRÉ commença à mettre dans le coup le chef de district chinois, puis – c’était le principal – les chefs locaux. Alors, malgré toutes les récriminations, il fallut bien suivre. Transformé en ingénieur des ponts et chaussées, le Père ANDRÉ apprit aux Loutse comment réaliser les pistes en longs lacets de pente toujours égale qui ouvriraient un jour leurs districts aux caravanes. C’est par les arguments qu’il avait convaincu les chefs ; c’est par l’exemple qu’il entrains le peuple. Autant qu’ingénieur des ponts et chaussées, le Père ANDRÉ se fit chef de chantier, dirigeant lui-même les travaux par tous les temps, couchant au milieu des terrassiers sous la tente ou dans les chaumières. Pas étonnant qu’il y ait récolté des rhumatismes ! Lorsque les efforts conjugués des terrassiers n’arrivaient pas à faire basculer un rocher trop lourd, alors le Père ANDRÉ exécutait son « numéro ». Après avoir bien bougonné, il écartait tout le monde. Puis, s’arc-boutant du pied contre le flanc de la montagne, il agrippait le rocher à deux mains, et le balançait avec un « han ! » formidable. Ceux des assistants qui n’étaient pas chrétiens disaient alors « qu’il avait été causer avec le diable » ; et tous, galvanisés, reprenaient le travail. Pas étonnant qu’après semblables performances il ait un jour récolté une hernie qu’il dut aller faire opérer à l’hôpital de Kunming, en 1945 ! – Toujours est-il que, mises bout à bout, les pistes du Père ANDRÉ totalisaient près de trois cents kilomètres. Les caravanes de mulets et de yacks purent désormais accéder au Loutsekiang, et la condition des Loutse s’en trouva sensiblement améliorée. Cela, tous le reconnurent une fois le travail mené à bien. Le Père ANDRÉ fut alors le roi du pays.

     

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    Notre héros est arrivé à la plénitude de son personnage. Tout ce qui le touche prend une allure grandiose. Ses confrères l’appelèrent d’abord « l’ours de Bahang », ce qui le faisait ronchonner, mais qui, au fond, ne lui déplaisait pas du tout. De l’ours, il avait la carrure, la puissance, la démarche lente et chaloupée, les grognements, et, quand cela s’avérait nécessaire, les rugissements. Toute cette impressionnante carapace constituait la protection de son cœur d’enfant sensible, qu’une timidité, une pudeur, empêchait de s’extérioriser autrement que par sa bonté foncière et les larmes qui perlaient dès qu’il était un peu ému. Aussi, lors de son jubilé d’argent, ses confrères lui firent-ils cadeau d’un véritable ours tibétain, avec lequel il s’entendit très bien !

     

    Plus tard, on l’appela « l’Empereur du Loutsekiang », et Bahang devint « Georgetown ». L’explorateur américain Rock, lui, appela Bahang « le dernier avant-poste de la chrétienté », dans sa relation qui parut dans le National Geographic Magazine. Le Père ANDRÉ était bien devenu un des archétypes des missionnaires du Tibet.

     

    L’empreinte tibétaine était l’achèvement de son personnage ; son achèvement seulement, car elle n’avait en aucune façon effacé les précédentes. Toutes étaient visibles à Bahang. Le poste, construit autour d’une cour carrée, était bien tenu. En entrant dans la salle de séjour, on avait la surprenante impression de pénétrer dans un cercle militaire. Disposés en trophée sur la cloison de bois, le casque « Adrian », la capote « bleu horizon » et le sabre de l’adjudant ANDRÉ surmontaient le médaillon qui encadrait sa croix de guerre 14-18 et sa médaille militaire. Le 14 juillet, il offrait une grande réception aux missionnaires voisins (dont les plus proches étaient à deux jours de caravane). Il évoquait alors le grand défilé de la victoire. « défilant » lui-même martialement, sabre au clair, devant ses confrères un peu estomaqués. Puis, au cours du repas, c’était au tour des histoires de guerre, de défiler... avec, paraît-il, quelques petites fioritures supplémentaires chaque année.

     

    Pour ce qui est du folklore de la Rue du Bac, j’eus moi-même la surprise d’entendre un jour le Père ANDRÉ se lancer dans une série d’impressionnantes périodes oratoires balancées de main de maître, à propos de Mgr RETORD, le grand évêque des persécutions du Tonkin... Cela tenait beaucoup plus de l’orateur dominicain que du laconisme habituel de l’homme de Bahang... Je ne croyais pas si bien dire. Il s’agissait d’un sermon prononcé à la chapelle des Missions étrangères par le célèbre Père Janvier, prédicateur de Notre-Dame, sermon qui avait si profondément impressionné le jeune Père ANDRÉ que du coup, il l’avait appris par cœur, et était encore capable de le déclamer trente ans après !

     

    Bien sûr, tout ce qui lui rappelait la famille, le cher pays natal, les années d’enfance, lettres et photographies, étaient pieusement conservées. De ses origines de riche fermier franc-comtois, il gardait le goût de l’hospitalité large, cordiale Le paysan qu’il était resté avait réussi, à force de patience, à acclimater plusieurs plantes potagères et des arbres fruitiers avec des graines ramenées de France. Tout cela lui permettait de bien traiter ses hotes, qu’il parvenait souvent à étonner. Je me souviens de ma stupeur lorsqu’au cours de mon repas d’adieu à Bahang, je vis le Père ANDRÉ s’éclipser un moment, puis revenir avec un air quelque peu solennel, et poser sur la table une authentique bouteille de Bordeaux. Non ! Voir cela dans un pareil bled ? J’en demeurai le souffle coupé... C’était son côté seigneurial, « empereur du Loutse-kiang ». Et l’empire avait même son étiquette. C’est ainsi que lorsque la caravane de l’hôte attendu était en vue, le Père ANDRÉ tirait en l’air neuf coups de carabine qui, immensément répercutés dans les énormes replis montagneux, prenaient la valeur de véritables coups de canon. Accueil royal !

     

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    À l’ouest !

     

    Un douzième missionnaire, le Père TORNAY, du Saint-Bernard, vient d’être massacré par les hommes de main des lamas pour avoir tenté de se fixer en territoire indépendant. Cela ne change rien aux idées du Père ANDRÉ.

     

    Le grand hic, pour les caravanes qui se rendaient au Tibet, était le passage des gorges du Mékong par le système des « téléfériques », avec tout le temps que cela demandait pour faire passer un à un, hommes, animaux de bât et charges ; sans parler des péages... et des risques, car il arrivait qu’un câble se rompe. Les gros marchanda de Ly-Kiang, la ville chinoise de quelque importance la plus proche du point de passage des caravanes (à trois semaines de là...), proposent de faire monter un vrai pont suspendu sur câbles d’acier. Ils arrivent avec les autorisations du gouvernement provincial et les câbles. Mais à qui faire appel pour la réalisation d’un pareil ouvrage ? Pas d’hésitation : au Père ANDRÉ ! Pour lui, cela prend valeur de signe. Les travaux du pont achevés avec un succès complet, les caravanes à destination de Lhassa mettent quelques minutes pour traverser le formidable obstacle du Mékong, au lieu d’une journée entière. Regardant la rive interdite, le Père ANDRÉ dut imaginer une caravane qui passerait un jour son pont, avec, dans cette caravane, lui-même, ou son successeur... D’autant plus que les choses bougeaient en Chine. Nous arrivons aux années 50. Guidées par le général Lin Piao, le « Dragon borgne », les armées communistes conquièrent l’immense Chine en une campagne éclair.

     

    Les communistes ? Beaucoup de vieux missionnaires de Chine ne s’émeuvent guère. – « Oh, vous savez, la vieille Chine en a vu d’autres ! Elle a sinisé tous ses conquérants successifs : Mongols, Tartares, Mandchous ; elle a épuisé les Japonais ; elle a digéré à sa façon l’occidentalisme. Elle en fera autant du communisme. Les Chinois sont bien trop sceptiques, bien trop frondeurs pour s’accommoder d’un communisme à la russe. Si seulement les communistes arrivent à remettre un peu d’ordre, à supprimer la concussion et les brigands... D’ailleurs, ils ont proclamé solennellement la liberté de religion ». Et les plus optimistes parmi les missionnaires des Marches tibétaines ajoutaient : C’est peut-être eux, finalement, qui arriveront à mettre les lamas au pas et ouvriront le Tibet interdit ».

     

    C’était se faire singulièrement illusion...

     

    Les premiers contingents communistes qui se présentèrent, disciplinés et bienveillants, semblèrent donner raison aux optimistes. Mais les choses ne tardèrent pas à se gâter. Les lavages de cerveaux avaient commencé. Les missionnaires furent peu à peu l’objet des pires accusations de la part des commissaires politiques, qui en arrivèrent à donner consigne aux gens de ne plus les regarder s’ils les rencontraient. Si la masse du peuple fit preuve de passivité (elle y avait intérêt...), l’ensemble des chrétiens se montrèrent totalement réfractaires à la propagande comme aux consignes. Les malheureux missionnaires avaient bien besoin de cette ultime consolation, car leur exil était déjà décidé.

     

    *

    *  *

     

    Au moment où nous écrivions que « notre héros était arrivé à la plénitude de son personnage », nous étions tentés d’ajouter, nous référant à ses sentiments lors de son départ en mission : « Il ne lui manquait plus que le martyre ». Son martyre, il va l’avoir, mais pas comme il l’aurait souhaité. « Quand tu seras vieux… un autre te mènera où tu ne veux pas aller »... Vieux ? Le Père ANDRÉ vient seulement de doubler le cap de la soixantaine. Mais depuis 1914, c’est-à-dire depuis trente-huit ans, on peut dire que ce sont, pour la plupart, des années qui comptent double.

     

    Un malheur n’arrive jamais seul. Au moment où la campagne des communistes chinois contre les missionnaires est méthodiquement orchestrée, la santé du Père ANDRÉ va lui faire brusquement défaut. Des troubles de la circulation sanguine font gonfler ses jambes dès qu’il marche un peu, et c’est un infirme qui reçoit pour la troisième fois des autorités communistes l’ordre de partir pour Hong-kong, en mai 1952. Cette fois, plus moyen d’atermoyer : un groupe de soldats vient prendre livraison de sa personne en présence des chrétiens en larmes, auxquels le Père ANDRÉ, aussi oppressé qu’eux, ne peut que montrer le ciel, sans rien dire. Cependant un groupe obtient l’autorisation d’accompagner leur Père jusqu’à la frontière de la mission. Cela faisait d’ailleurs l’affaire des communistes ; car faire passer les deux grands cols à un infirme (et de ce poids) constituait un problème dont ils préféraient laisser la solution à d’autres. Les chrétiens portèrent littéralement le Père ANDRÉ sur les pentes abruptes et encore enneigées du Sila. Le malheureux faillit en mourir ; et, arrivé à Weisi, il était dans un état de faiblesse tel que la petite caravane dut s’y reposer plusieurs semaines. En passant dans les gorges sauvages de la rivière de Weisi, les quelques soldats communistes de l’escorte commencèrent à donner des signes d’inquiétude, se trouvant tout à coup bien seuls, malgré leurs fusils, au milieu de cette bande de Tibétains, qui n’avaient que leurs longs coutelas passés dans la ceinture, mais étaient plus nombreux et les dévisageaient avec hostilité, l’air farouche, avec leurs visages aigus aux cheveux longs et coiffés de feutres à larges bords, et parlant entre eux une langue inintelligible aux soldats. Ils proposèrent même aux missionnaires (des Pères suisses du Saint-Bernard se trouvaient expulsés en même temps que le Père ANDRÉ) de les enlever et de prendre avec eux le maquis... C’eût été folie, et les missionnaires les calmèrent.

     

    Cette fois, c’est la fin. Partie de Weisi, la caravane arrive le soir au col du Litiping, frontière de la mission. Là il faut se séparer. Le Père ANDRÉ se retourne, le visage inondé de larmes, vers les immenses horizons du Tibet, ce Tibet où les communistes chinois ont déjà pénétré en empruntant son pont ! Il se met debout, soutenu par ses confrères, et trace vers l’ouest un grand signe de croix, tandis que les Tibétains se lamentent, et que le catéchiste Zacharie, se traînant à genoux, s’agrippe en hurlant aux jambes du Père ANDRÉ. Scène insoutenable : et les soldats communistes eux-mêmes ne savent quelle contenance prendre. C’est fini. Les chrétiens tibétains redescendent le col sers l’ouest, et les missionnaires et leur escorte se dirigent à l’opposé, vers la vallée du Yang tse-kiang...

     

    …Le reste du voyage fut un cauchemar. Avant d’arriver à Tchoung-­King, le Père ANDRÉ se trouva paralysé des deux jambes. Le voyage, commencé à dos de mulets, continua sur des camions surchargés et à bout de souffle. Le Père ANDRÉ resta dix-huit jours sans prendre de nourriture, sans parler des multiples fouilles et convocations aux postes de police auxquelles étaient encore astreints le moribond et ses compagnons. La seule consolation des exilés ? La bienveillance et la pitié que leur témoignèrent les pauvres paysans chinois durant tout le voyage.

     

    C’est dans ces conditions que le Père ANDRÉ arriva le 31 juillet 1952 à Hong-kong, où il fut immédiatement hospitalisé. Le 20 octobre, il était ramené en France par avion et dirigé sur l’hôpital Pasteur. Sa robuste constitution arriva tout de même à reprendre le dessus : mais les médecins déclaraient : « Cet homme de soixante ans en a, en réalité, quatre-vingts ».

     

    *

    *  *

     

    Après avoir au la consolation de revoir son Champagney et les familles qu’il y connaissait, le Père ANDRÉ accepta volontiers de rendre encore des services compatibles avec son état de santé. Ainsi alla-t-il en Normandie en qualité de gardien du château de Cuverville, qui avait été offert aux Missions étrangères, et dont on pensa un moment faire une maison de repos pour les missionnaires malades. Le « château » était, à vrai dire, un bâtiment assez délabré, et le Père ANDRÉ reçut mission de le rendre habitable. Il se refit chef de chantier (bien petit chantier !), tout en assurant la messe à l’église du village, qui n’avait pas de curé. Là, le « solitaire de Bahang » se sentait un peu « seul »... Aussi, quelle fête lorsqu’un confrère, et surtout un confrère du Tibet passait le voir, même si cela ne pouvait se comparer aux réceptions de Bahang !

     

    En 1960, il doit retourner à Paris, ses troubles de circulation s’étant aggravés. Ses, jambes étaient redevenues énormes. Sa patience était admirable, et sa fierté naturelle lui interdisait de se plaindre, au point qu’il n’osait pas même demander un service aussi élémentaire que celui de lui lacer ses chaussure, ce qu’il n’était plus en état de faire lui-même. Il attendait, sans jamais récriminer, qu’un confrère s’aperçoive de son embarras et le tire d’affaire, ce dont il le remerciait avec confusion.

     

    Ayant perdu l’espoir de retrouver un minimum de santé, il accepta sans histoires d’aller prendre sa retraite à Montbeton, où il fut amené en ambulance le 20 juillet 1960. Là encore, quel bonheur lorsqu’un confrère de passage pouvait parler du Tibet avec lui ! Si on l’interrogeait sur sa santé, il répondait le plus brièvement possible ; et si on insistait, « l’ours de Bahang » se remettait à grogner. Il pouvait même encore rugir lorsqu’il lui arrivait de tomber sur les géniales dissertations des stratèges du Témoignage à l’usage des pays sous-développés, au sujet des « erreurs qu’il aurait fallu éviter », et sur « ce qu’il aurait fallu faire » pour éviter tous les malheurs dont les missions de Chine avaient été victimes depuis la conquête communiste... Lui qui avait tout fait pour la promotion tant morale que matérielle de ses Loutse, lui qui s’était battu toute sa vie contre la stagnation qu’entretenait la toute-puissance des lamas, au point d’avoir accueilli en libérateurs les premiers contingents communistes...

     

    Deux joies allaient encore lui être réservées en ce monde. D’abord quelques lettres infiniment touchantes qu’il reçut de plusieurs de ses chrétiens qui avaient fini par prendre le maquis et réussi à passer en haute Birmanie, lui apportèrent des nouvelles du Loutsekiang. Ensuite, deux mois avant sa mort, la visite du curé de Champagney. Avec lui, il fit moralement « le tour des maisons », et le pria de saluer toutes les familles qu’il connaissait, et qu’il lui nomma une à une.

     

    Et cet homme oui avait vécu une existence hors série dans un pays fantastique, et qui répétait pourtant : « Je n’ai rien fait de ma vie… » mourut tout simplement le 4 décembre 1965.

     

    Il est bien probable que son dernier souvenir aura été ce moment où, encadré par quatre soldats rouges, et incapable de prononcer un mot d’adieu à ses chrétiens de Bahang, il avait seulement élevé la main pour leur désigner le Ciel.

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3212
    • Pays : Chine
    • Année : 1920