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Pierre ANCHEN (1879-1967)

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    Le soir des noces d’or du P. ANCHEN, un de ses vieux amis – le P. Cornier, décédé depuis une dizaine d’années – s’est levé : « Aujourd’hui, on vous a fêté, et si quelqu’un le mérite, certes, c’est bien vous ; eh bien ! tant pis ! ce soir je voudrais raconter vos défauts. » Un tonnerre d’applaudissements répondit à ces paroles. Enfin allions-nous connaître quelque chose d’un peu moins banal ? Et le P. Cornier voulut se faire l’avocat du diable. Or, il ne réussit qu’à mettre les vertus du héros en plus parfait relief. Puisque le concert d’éloges est unanime, il faudra bien gratter d’un scalpel acéré, mais en fin d’enquête force sera d’avouer qu’il n’y a rien, absolument rien, pour le diable. Bien sûr, on trouve parfois des détails amusants, mais rien de plus. Le vieux P. Defrennes, qui avait connu le P. Anchen depuis toujours, et qui avait rencontré d’autres sommités fort méritantes, disait tout bonnement : « J’aimerais beaucoup mieux mourir dans la peau d’Anchen que dans la mienne. » A l’hôpital gouvernemental de Suruga où j’étais allé interroger les malades, après qu’on eût abondamment brûlé l’encens, la conversation s’était arrêtée un peu aux menus incidents comiques. Tout à coup, un homme devenu solennel : « D’accord, mais si on ne comprend pas le P. Anchen... » Il n’acheva pas, mais la pensée était lourde de sens et tout le monde d’approuver dans un silence impressionnant.

     

     

    Le Basque

     

    Le Père Anchen était né dans les Basses-Pyrénées le 20 novembre 1879 à Lichans-Sunhar, dans la commune de Alos-Sibas Abense, près de Tardets, en Soule, l’une des trois régions basques françaises. Dans son jeune âge, son père avait quitté le pays et était allé tenter fortune à Cuba, puis était revenu vers la cinquantaine, et s’était fait meunier. C’était sans doute un homme d’une certaine valeur humaine, puisqu’il fut maire de sa commune. Sa femme était sans doute beaucoup plus jeune.

     

    Hilarion, notre futur P. Anchen, alla à l’école primaire à Abense de Haut et Laguinge, puis fit ses études secondaires à St-François-Xavier de Mauléon.

     

    On a tout dit sur le Pays Basque, pays de foi, de braconnage, de contrebande, de vocations. Sa paroisse natale appartenait à la Soule. Le Souletan ne possède pas la puissance physique du Labourdin, mais plus de souplesse, de finesse et même de malice. Le Père Anchen, peu bavard de nature, comme tout Basque parait-il, avait une musculature et une ossature fort enviables, mais Il était également doué de cette légèreté d’esprit, de cette intelligence gracieuse du pays souletan.

     

    Que dire de sa jeunesse, puisqu’il ne parlait jamais de lui-même ? Les braconniers et les contrebandiers sont les amis de tout le monde, là-bas, et il en parlait quelquefois : son bon curé ne faisait-il pas passer dans un cercueil toute une livraison d’allumettes, et au cours de la deuxième guerre mondiale les victimes de la Gestapo – même juifs – devaient parfois leur salut à un déguisement de sacristain et en accompagnant dévotement le saint Sacrement que M. le curé portait à un malade. Et voici une histoire qui s’est bien passée dans la famille Anchen, au moulin de Lichans-Sunhar. Les gendarmes poursuivaient des braconniers bien inoffensifs. On les cacha sous un tas de foin ou de paille ; la maman prépara un bon repas de truites, pêchées dans la rivière, et en régala les gendarmes, trop heureux sans doute de fermer les yeux. Point de braconniers, n’est-ce pas, dans une maison si hospitalière ?

     

    Le virus du braconnage ou de la contrebande avait-il atteint le jeune Hilarion ? Eh oui ! Il avait pris la soutane, et revenu à la maison pour les vacances, le fusil de chasse de son père fut une tentation trop forte. Qui a entendu parler les Basques de palombes comprendra cet appel de la chasse. Il allait donc abattre une de ces bêtes quand il fut interpellé : Halte-là ! Deux gendarmes venaient de le prendre en flagrant délit ; mais la candeur du coupable, la soutane du jeune abbé, l’autorité du père, dont on n’a nullement l’intention de s’attirer le mécontentement : un maire, c’est quelqu’un, et peut-être encore plus un verre de bon vin, et la sanction s’arrête là. Mais ce fut aussi certainement la dernière incartade du jeune Anchen.

     

    Il fut soldat : où ? Combien d’années ? double point d’interrogation. Les séminaristes faisaient alors l’apprentissage de la caserne, et l’esprit anticlérical était particulièrement aigre à cette époque-là. Il a raconté que son capitaine, compréhensif, avait pitié des séminaristes et leur accordait volontiers des permissions de 36 ou même 48 heures pour qu’ils puissent aller dans leurs familles et assister à la messe. La maman Anchen attendait son grand fils très tard dans la nuit, lui faisait cuire une bonne omelette aux pointes d’asperges, dont il se souviendra toute sa vie. C’était une femme, cette maman Anchen, faisant tout ce qu’elle pouvait pour son Hilarion et ses autres enfants. On aime bien s’amuser au pays basque, chanter, jouer, danser, et, le dimanche soir, on rentrait facilement trop tard. Maman Anchen avait pour habitude de servir un bon repas ce soir-là, auquel elle invitait les amis de ses garçons et de ses filles ; ainsi la jeunesse rentrait avant la nuit et l’on passait une bonne soirée en famille.

     

     

    Japonais avec les Japonais

     

    Ordonné prêtre le 21 juin 1903, le jeune P. Anchen partit pour le Japon le 22 juillet suivant. La traversée dura 50 jours et lui fut néfaste. D’une curiosité insatiable, il voulait tout voir, tout savoir. Il aimait les bateaux, la « solennité des abordages » – ce sont ses propres mots –. Il voulait se rendre compte, par les détails, de la manœuvre. Il était donc ainsi constamment sur le pont, oubliant de descendre prendre ses repas. Il finit par se détraquer sérieusement l’organisme ; Il en eut pour deux mois d’hôpital à Yokohama. Son évêque, Mgr Berlioz, maugréait qu’on lui envoyât un sujet si peu solide. Il est bien possible que ces excès – il l’a reconnu lui-même – lui eussent attirer des ennuis de santé pour toute la vie.

     

    Le voilà en mission à Hakodaté (1). Il étudie d’abord le japonais. Puis on le trouve avec le P. Labon, un catéchiste émérite, disent les témoins de l’époque. Il se forme et lui-même devient rapidement un maître incontesté, à la méthode antique, cela va de soi : catéchisme appris par cœur, fidèlement récité. Et cependant on avait déjà dans le Hokkaïdo un très bon et très beau catéchisme en images, Ancien et Nouveau Testaments. Qui l’avait introduit au Japon ? Le P. Anchen, sans doute, mais allez-donc le savoir d’une façon précise.

     

    ––––––––––––

    (1) Hakodaté, (1903-1904). Niigata, (1905). Hakodaté. (1905-1907). Morioka, (oct., 1907-nov. 1908). Sapporo, (déc. 1908-mars 1915). Hakodaté, (mars 1915-sept. 1920). Kameda, (1920-1926). Hachinohé, (1926-1930).

     

     

    On était sévère, très sévère à cette époque. Le P. Anchen fut peut-être encore plus sévère que les autres missionnaires. Mais, alors que ses confrères tiraient les oreilles des enfants, leur frappaient la tête avec un livre – c’était une coutume tout à fait normale en Europe, à cette époque, ne l’oublions pas, – le P. Anchen ne s’est jamais permis de tels gestes, et s’il a laissé croire dans la conversation qu’il faisait comme les autres Pères, il s’est tout simplement calomnié lui-même ; les témoins interrogés sont formels sur ce point. Bien au contraire, il était bon, très bon pour les enfants, leur distribuant des gâteries, nullement offensé de leur curiosité, car ils voulaient voir sa barbe, lui demandaient comment il dormait, la barbe sur ou sous les couvertures, etc., et lui, souriait, souriait, et peu à peu les gagnait. Il n’était point désemparé quand un petit avait besoin d’aide pour boutonner sa culotte. Ces gestes de nourrice touchaient les parents à un point extraordinaire.

     

    Les jeunes disciples sont devenus des adultes et ils se souviennent encore avec émotion ou humour de leurs premières prières. « A souffert sous Ponce-Pilate » (en japonais évidemment) devenait : Pon-Pon-Kan-Kan Pilato. Les mains du Père entraient dans l’histoire. On peut tout savoir au Japon, mais il est bien difficile de tenir les mains comme les « causeurs » de profession. Le P. Anchen avait donc des gestes de français, ce que les enfants trouvaient très amusant. Pour eux, cela évoquait le travail de la ménagère qui pétrit, durcit les boules de riz dans ses mains et, au lieu d’écouter la bonne parole, ils comptaient les boules de riz.

     

    La sainteté du P. Anchen était trop évidente et décourageait les enfants. Certains voulaient bien se faire prêtres, – car il recherchait attentivement les vocations – mais s’il fallait devenir un saint comme le Père, on était sérieusement tenté d’abandonner dès le départ. Ces vocations, du reste, aboutiront sans difficulté. Il avait un bon diable d’enfant de chœur, particulièrement doué. Un jour, il l’avait emmené pour un enterrement. Au retour, on rencontre les petits copains qui se moquent du jeune chrétien. A la fin, l’enfant de chœur n’y tenant plus se met à siffler et à sortir tout son répertoire. Les autres, décontenancés, s’enfuient. Pour le P. Anchen, cette réaction si naturelle de l’acolyte était incompréhensible. Tout contrit d’avoir si mal formé son petit bonhomme, il lui fait un sermon sur la charité, le support des insultes, le pardon chrétien.

     

    Il était déjà toute charité. A cette époque, c’était le « Junkai » c’est-à-dire le déplacement continuel dans les postes. Et la vie était plus que frugale. Le P. Anchen, évidemment, ne recherchait guère à améliorer son alimentation, et le peu qu’il avait, il le partageait. Un jour, dans le train, il sort son riz, une carotte, les offre à son voisin. Celui-ci un peu surpris finit par accepter : le sourire du Père est tellement bienveillant. C’est le point de départ de longues réflexions sur la charité... Et puis le Père se met à recueillir les grains de riz égarés dans sa longue barbe. Cela aussi est sujet de méditation : la propreté, la minutie du Père, quelle âme y-a-t-il derrière cela ? Il avait aussi des gestes autrement significatifs, mais bien plus discrets. En principe, il ne portait une chemise neuve qu’une seule fois. Il la donnait immédiatement aux pauvres, se contentant pour lui de vieilleries. Et toute sa vie, fut ainsi.

     

    Arrivé dans les familles, il disait la messe du jour, une longue messe, suivie d’une interminable action de grâces, puis il faisait le catéchisme aux enfants, enfin, prenait le repas avec tout le monde. D’une façon générale, les chrétiens n’étaient point riches à cette époque-là, et en hiver il faisait froid sous les couvertures trop rares, que du reste on laissait au Père, quitte à se passer de sommeil. Le matin, levé de bonne heure, il disait la messe, prenait une bonne soupe de soja fermenté et repartait pour d’autres visites. Les chrétiens de cette époque ont gardé de lui un souvenir ineffable: les expressions elles-mêmes valent d’être rapportées : « Il était de la famille, comme les enfants. Dans une maison ce qu’on aime, c’est la charpente de bois, ce sont ces vieux et beaux piliers qui supportent tout ; le Père Anchen était cette charpente, ces piliers ».

     

    De toute cette époque, évidemment aucun souvenir venant de lui, le concernant lui-même. Il parlait de ses confrères, de son évêque, de lui jamais. Mgr Berlioz, un saint à n’en pas douter, allait passer les hivers dans les familles aïnou, pour apprendre la langue, nous contait-il. Puis, quand l’âge vint, il lui fallut quitter cet apostolat, mais il passait l’hiver sans feu, il fallait expier. Ce saint évêque était passablement irascible, on le sait par ailleurs ; du P. Anchen, il n’obtint jamais que soumission et vénération, malgré ses colères froides ou retentissantes. Chargé de la cuisine à l’évêché, le P. Anchen essuya un jour une belle algarade : « Anchen, vous me donnez toujours l’œuf le plus petit » – Eh bien ! prenez-en deux Monseigneur ! » Cette réponse fut certes la plus intempestive qu’il se fût jamais permise à son évêque.

     

    Il ne fit pas la guerre 14-18. Appelé à Tokyo et à Yokohama, pour y subir une visite médicale, il répondit précipitamment à l’appel. Mais les voyages étaient alors peu rapides, difficiles. Il fut malade. On ne le mobilisa pas.

     

     

    Avec les Japonais de Corée

     

    En 1931, il fut envoyé en Corée, pour s’occuper des Japonais. Le P. Maugenre avait été pressenti, mais s’était récusé. Le P. Anchen, qu’on aurait pu aussi bien envoyer au pôle nord ou en Afrique équatoriale, accepta le plus simplement du monde. On ne discute pas avec les supérieurs, c’est Dieu qui parle. Pour lui, c’était un axiome de vie spirituelle. Les renseignements venus de là-bas sont plutôt modestes. Il résida à Taikou, d’abord, puis à la paroisse de Mikasa machi. De là, il rayonnait jusqu’à Anto, à cinq heures de train, et Fusan. Combien avait-il de chrétiens ? Les témoignages différent : une centaine disent les uns, une centaine de foyers disent les autres. Du reste, peu à peu le nombre augmenta. Et comme dans le Hokkaïdo, comme plus tard à Koyama, il était toujours à la poursuite de la brebis égarée, allant dire la messe pour un seul chrétien dans les coins les plus reculés. Après deux ou trois ans de présence il fit construire « une jolie petite église » pour ses fidèles. Avec quel argent ? J’ai cru comprendre que les ressources vinrent de sa famille. Il y avait aussi une maison pour le catéchiste, M. Yoshiura, un ancien militaire, qui le gardait comme une sentinelle garde son poste. Mais la guerre et les bombes devaient faire leur œuvre de destruction plus tard. Les m.e.p. feront par la suite de Mikasa machi une de leurs belles paroisses de la ville.

     

    Avant la guerre, la police était particulièrement pointilleuse. On vous soupçonnait pour un rien. Un jour, le P. Anchen – toujours très curieux d’histoire – était allé voir le monument commémoratif de la bataille de Tsushima. Il se souvint tout à coup qu’il n’avait pas noté sa messe du matin ; il sortit son carnet ; mais un policier le surprit. Il fut donc interrogé, mais relâché sans autre incident. L’alerte fut plus chaude un autre jour. Il était allé à Fusan et priait, l’âme bien paisible, dans la chapelle de son confrère, le P. Bertrand. La police l’avait pisté, le moindre déplacement étant suspect... La prière était interminable et les policiers se faisaient de plus en plus pressants. Enfin, ils acceptèrent les explications du P. Bertrand. Mais, pour eux, cet étranger toujours sur les routes, en relations continuelles avec les Japonais ne pouvait être qu’un espion.

     

    Ils se trompaient pourtant grossièrement, car le P. Anchen était résolument pro-japonais. Il ne doutait nullement des récits de victoires rapportées par la presse japonaise. Les « Coréens » le taquinaient bien, mais sa conviction n’en était pas ébranlée pour autant.

     

    Il fut là-bas tel que nous l’avons connu par ici. Le P. Dupont, régional de Corée, qui a bien voulu recueillir les témoignages de ceux qui l’avaient connu, parle de lui en ces termes : « le modèle pour les chrétiens et les curés, très dévoué pour tout, le saint homme absolu ! » Et Mgr Demange disait plaisamment : « C’est embêtant d’avoir un saint dans la mission : on ne sait jamais quand il est malade ». Ses confrères, les « Coréens », lui étant le « Japonais ». dépassaient souvent les justes limites d’une eutrapélie fraternelle : « Voyez, disaient-ils, ce vieil hypocrite ! » Et lui de sourire « Oh ! vous avez bien raison, allez ! » et il continuait ses prières, bien convaincu en effet qu’il n’était qu’un misérable hypocrite.

     

    La fin de la guerre vint et le P. Anchen, à la demande de Mgr Mousset, fut rapatrié par l’armée américaine, avec quatre autres missionnaires. Le voyage se fit par avion jusqu’à Manille, où il resta trois semaines, puis par bateau vers l’Amérique. On avait eu pitié de leurs pauvres soutanes, et le P. Anchen, ô scandale ! dut revêtir un costume qui n’était pas celui de l’Eglise. Bizarre accoutrement ! Voyez-le bien avec sa vaste barbe, son parapluie toujours fidèle, son sac de voyage, revêtu du lourd uniforme américain. Aux Etats-Unis, lui et ses compagnons, voyagèrent en première, – ô sainte pauvreté de l’humble P. Anchen ! – célébrés comme des martyrs revenus du bagne ! Son sens de l’humour devait lui faire apprécier la cocasserie de sa situation. Il arriva en France le 31 décembre 1945.

     

     

    Catéchèse dans un hôpital

     

    Il revint au Japon le 18 février 1947. Après un séjour de quelques mois à Kofu, dans le Nagano-ken, il fut nommé à Koyama, la léproserie historique.

     

    Son activité fut sans éclat, Il y put mener la vie de ses rêves : la contemplation unie à une action pastorale toute en profondeur. L’administration de l’hôpital venait d’être confiée aux religieuses du Christ-Roi. Ainsi, bien assuré sur ses arrières-gardes, il n’avait à penser qu’à Dieu et aux âmes. Il ne construisit donc ni presbytère, ni école, ni église, et cependant il fut quand même débordé par là, car un jeune confrère, le P. Lanher, son socius, voulut faire une paroisse à Gotemba. Le P. Anchen l’aida de son mieux, dans quelle mesure ? Je ne sais. De même, près de Koyama, sur le flanc de la montagne s’accroche une léproserie gouvernementale. Peu à peu, le P. Anchen y alla catéchiser, baptiser, dire la messe. On y voulut une chapelle. Quelle fut la part de as contribution ? mystère encore ; il était d’une habileté de sioux pour cacher ses générosités.

     

    Son apostolat était très simple : catéchisme, prédication, pastorale. Chaque semaine, il faisait un catéchisme aux malades, puis un autre aux employés. Il y ajoutait des catéchismes spéciaux pour les catéchumènes, qu’il soignait très particulièrement avant la réception du baptême. Et il allait encore à l’hôpital gouvernemental. Les catéchumènes les plus ardents, les plus studieux avaient quelque chance d’arriver au baptême avec un an de préparation, mais il fallait, dans bien des cas, reprendre le manuel quatre et cinq fois, et toujours appris par cœur. Les malades, même handicapés du côté des yeux, n’étaient point exemptés de l’effort à fournir. Ils devaient se trouver des répétiteurs. Il avait instruit une petite fille de 10-12 ans, et j’avais eu à la continuer. Elle voulait recevoir le baptême. J’étais assez perplexe : aucun chrétien dans la famille, bien que le père et la mère fussent tout à fait d’accord et que la marraine pressentie fût de toute sécurité. Le dimanche, elle se levait dès 4 heures du matin pour assister à la messe : « Oh ! baptisez-la ! » me dit-il, et les confrères d’ajouter : « Pas d’hésitation, si le P. Anchen vous dit de la baptiser ». Il n’était donc point un bloc de granit.

     

    Pendant ses instructions, quelques jeunes assez malins, d’un coup d’œil rapide sur le manuel, savaient trouver la bonne réponse, mais il ne se laissait pas rouler facilement. Les infirmières et les employées étaient plus dociles. Il savait prendre son temps pour gagner les âmes. Un an, deux ans, dix ans, peu importait. Mais quand on avait décidé d’étudier, il fallait s’y mettre sérieusement. Toujours avec beaucoup de politesse, il attendait ses gens aux heures fixées ou bien allait chez eux ; mais, si pour une raison valable on était empêché, il acceptait bien volontiers les excuses.

     

    Quels étaient les point de base de son enseignement, qu’il livrait très familièrement que ce soit au cours de ses sermons, que ce soit pendant ses instructions catéchétiques ? Autrefois, les « grandes vérités » étaient répétées à satiété, et présentées de la façon la plus forte : Dieu ; Dieu créateur et maître absolu ; nous mourrons tous ; nous allons au Paradis ou en enfer. Il est très curieux de penser que le P. Anchen passait pour un amateur de cosmographie. Il subissait sans doute l’influence de l’apologétique des premières décades du siècle, que du reste un livre de son prédécesseur, le P. Drouard de Lesey, avait popularisé au Japon et qui faisait une bonne place à la preuve de l’existence de Dieu par l’ordre de l’univers. Mais le P. Anchen, avec sa curiosité naturelle de toujours approfondir telle ou telle question, a bien pu essayer de se renseigner un peu plus que l’ensemble des prêtres du XXe siècle sur ce qui touche les astres.

     

    Dieu sait si l’on a dit qu’il était sévère en confession. Ici, il faut des nuances sérieuses. Les chrétiens interrogés ont répondu dans le Hokkaïdo, comme à Koyama, qu’il était précis, pointilleux même ; il fallait donner des détails. Pour lui, les « quatre ou cinq fois » habituels étaient franchement insuffisants. Mais les chrétiens lui ont su gré de les avoir bien instruits : telle ou telle action est mauvaise en sol, etc. Puis arrivait la pénitence, cette pénitence dont on a parlé un peu partout, composée de cinq ou six exercices de piété différents, souvent entremêlés. Un jeune confrère poussa le zèle jusqu’à vouloir corriger le Père de cette habitude : il alla se confesser à lui reçut un bon cocktail de pénitences, s’inclina docilement, attendit la fin... Puis, malicieusement : « Père, j’ai oublié, pourriez-vous me répéter, s’il vous plaît ». Le Père bafouilla. Et le jeune missionnaire se crut en droit d’administrer une bonne monition. Le P. Anchen écouta avec beaucoup d’humilité. Mais on ne se corrige point à 70 ans. Ce que le jeune missionnaire a ignoré, c’est que les fidèles n’étaient point étonnés de pareilles pénitences et qu’eux savaient les exécuter. Ce qu’il ignorait aussi – car j’ai fait ma petite enquête très minutieusement – c’est que les fidèles, et même les enfants, aimaient se confesser au P. Anchen, qui accueillait toujours ses pénitents avec le plus gracieux sourire, qui écoutait toujours avec la charité la plus parfaite, qui visiblement transmettait le pardon du Christ, qui réconfortait, consolait même, car il n’était point une machine à absolutions, mais l’homme qui sympathise, comprend, l’homme de Dieu, le Père. Avouons tout simplement que nous ne comprenons rien à l’influence des saints. Quand on avait été témoin de petits faits comme le suivant, on pouvait un peu comprendre. Un certain dimanche d’été, le Père était particulièrement fatigué. Les messes avaient été longues, les sermons trop convaincus, et sans doute l’estomac douloureux. Toujours est-il qu’à la fin de la deuxième messe, le Père fit une syncope, en arrivant à la sacristie. Les sœurs se précipitèrent, firent deux ou trois piqûres au pauvre Père qu’on avait allongé sur une chaise. Une chrétienne, qui n’avait pas eu « sa part de confession » avant la messe et qui n’avait point vu ce qui s’était passé, s’avança à la sacristie, vit le Père sur la chaise, s’agenouilla devant lui ; le Père alors, revenant à lui, ouvrit les yeux et vit la femme à genoux. Il était prêt pour l’entendre : « Au nom du Père... » et la confession commença. Quels commentaires cinq minutes après !

     

    En dehors de la confession, quelle était « sa direction spirituelle » ? Il était basque et ce n’est pas un basque qui passe de longues heures à donner, ou à recevoir, une direction spirituelle. Il parait que cet art est inconnu – ou à peu près – au pays natal du P. Anchen. Et de fait, lui-même ne cherchera pas à donner une direction spirituelle individuelle. Au Japon, on grignote toujours quelques friandises ; il aurait voulu qu’on se détachât de cette habitude. On voit quantité de magazines, romans, toutes sortes de publications : une âme donnée au Christ y perd son temps, sa délicatesse. Le lépreux, non guéri – autrefois on ne guérissait pas – était détourné du mariage, l’éducation des enfants étant quasi impossible, même si la morale eût été respectée. Les malades, les infirmières ont gardé le souvenir de directives, difficiles à comprendre sur l’heure, mais qui, avec le temps, devaient se révéler la bonne solution... L’humilité du P. Anchen était connue de tous, mais il voulait l’inculquer à ses malades, à tous ceux qui lui étaient confiés : « Si vous n’êtes pas humbles, vous ne pouvez pas vous approcher de Dieu » était l’un de ses mots préférés.

     

    Le P. Anchen n’était pas l’homme à fonder la logique de son action uniquement sur la sagesse humaine. Il lui est arrivé de donner des directives qui ne reposaient que sur des arguments de foi, qui attendaient de véritables interventions de la Providence. Et l’intervention divine se produisait comme il l’avait prédite. On a cité deux ou trois faits plus que curieux.

     

    Ainsi semble se résumer l’action de l’aumônier ; il avait aussi la responsabilité des chrétiens du voisinage, et quel mal ne se donnait-il pas pour eux, allant les voir sans cesse, s’attardant le soir pour catéchiser. Avec sa soutane, son béret basque, as longue barbe et son sac, il était connu, vénéré de tout le monde, et l’influence mystérieuse toute surnaturelle qu’il exerçait était quelque chose de remarquable. Il allait par les campagnes récitant très lentement son bréviaire, saluant Saburo, Ikudo, d’un sourire, d’un mot très simple, engageant parfois une vraie conversation dont les arbres, la culture du riz, les montagnes, l’enseignement de l’Eglise sur le « Birth control » exposé d’une façon bien nette, faisaient les frais. Il connaissait parfaitement le milieu, et, quand il y avait un malade, il voulait tout savoir de la maladie : alors le patient, les familles recevaient avec plaisir quelqu’un qui sympathisait si bien. Des hommes qui ne savaient rien du christianisme disaient tout simplement : « Oh ! moi, si je crois un jour, c’est parce que je connais le P. Anchen ». Les médecins qui visitaient les malades à domicile avaient le travail tout préparé : « Se faire chrétien ! ah oui ! le P. Anchen », et on se faisait instruire et on recevait le baptême. Et n’allez pas croire que c’était un baptême administré à la va-vite. Le P. Anchen était très sévère pour les baptêmes « in articulo mortis » ; il n’y croyait pas. Il fallait une vraie préparation ; si le malade n’était pas capable de communier, il était visiblement contrarié que l’on conférât le baptême, même sous condition. Les témoignages sont là ; nombreux, très nombreux, furent les baptisés dont les noms ne figurent pas sur les registres : encore des actes d’humilité.

     

     

    L’homme qu’on rencontrait

     

    Les malades de Koyama et de Suruga ont pris quantité de photos du P. Anchen. Malheureusement, celles de la jeunesse ou de l’âge mûr sont très rares. Mais, d’après celles qui restent à 35 ou 40 ans, il était un bel homme, physiquement fort avec une poitrine bien développée. Le front large, carré, concentré, têtu même, dénote un bel équilibre, une volonté bien arrêtée. Les cheveux noirs, taillés, en brosse, une brosse courte, bien nette, accentuent encore cette impression. Chez lui, le grand but de sa vie fut la recherche de la sainteté, et déjà cela se lit dans les yeux qui semblent « voir l’invisible ». A 65, 70, 75 ans, le P. Anchen était encore large d’épaules, s’inclinant cependant peu à peu la poitrine s’amaigrissait, tandis que les traits du visage s’amenuisaient encore plus. Encadré dans son abondante barbe, un sourire délicat, bienveillant, venu de l’âme, vous accueillait, vous mettait en confiance. Ce sourire, qui se dessinait uniquement dans le voisinage des yeux, devint avec l’âge de plus en plus immatériel, comme s’il eût rejeté toutes les lourdeurs de la vie. Quant à la barbe, la célèbre barbe du missionnaire des temps passés, elle a toujours fait partie intégrante de l’homme ; et, du reste, elle était très belle, large, impeccable, aux flots amples, toujours bien taillée. Noire dans le passé, peu à peu elle était devenue grisonnante, mais non blanche. Dans la vie du P. Anchen, s’il y eut une petite coquetterie, ce dut être sa barbe. Mais ne serait-ce pas plutôt un sens très fin, très délicat de l’humour ? On le revoit encore allongeant ses grands pas, la soutane ou la douillette tombant largement, car il leur fut fidèle jusqu’à la mort ; mais elles étaient toujours propres. Dans le Hokkaïdo, il avait gardé le chapeau de feutre. Mais à Koyama, il portait le béret basque, non pas de ces petits bérets qui se vendent sur la place du marché, mais un vrai béret venu du pays, qu’il inclinait sur le côté. Avec le parapluie au bras, quand il faisait mauvais temps, et le sac pendant jusqu’à la hanche gauche, qui ne le quittait jamais et où il mettait son bréviaire, « l’Ami du clergé », un livre facile à lire, il était équipé pour toutes les courses, toutes les aventures apostoliques.

     

    Aumônier d’hôpital, voilà un poste de tout repos, penseront quelques-uns. Et certes, le P. Anchen n’a point gaspillé sa vitalité dans de multiples activités extérieures. Mais il a eu une vie bien remplie nullement dispersée. Levé le matin à 5 heures, couché le soir vers 9h30 -10h en hiver, 10h30-11h en été, il ne s’agite pas, ne se précipite pas, mais il est toujours occupé. Il lui faut de longues heures pour dire son bréviaire, son chapelet ou peut-être son rosaire ; il prend bien son temps pour faire ses visites à ses chrétiens, recevoir ses visiteurs, faire ses longues courses dans la campagne. Mais tout est minuté chez lui. A telle heure, c’est le repas, à telle heure la messe, à telle heure le catéchisme, la bénédiction. Fut-il en retard une seule fois dans sa vie, à la messe, à la bénédiction ? Les a-t-il manquées une seule fois ? Chez lui tout est en ordre : l’horaire, sa chambre, sa bibliothèque, son carnet de messes, ses vêtements. Il y a cependant une faille importante par là. Ses registres sont les plus mal tenus que vous ayiez jamais vus. Rédigés d’une écriture lente, précise, très étudiée, mais hachurée comme un cardiogramme, fort lisible cependant, on ne sait où ils commencent ni où ils finissent, s’il s’agit du registre des baptêmes ou de celui des confirmations. Effet de l’âge, à n’en pas douter.

     

     

    L’ami de la nature

     

    Le Père aimait les plantes, les animaux. On le voyait souvent avec une bêche, la soutane relevée, occupé à planter des sapins, des figuiers, des « kiri » (ces arbres avec le bois desquels on fait les gétas, les meubles très riches et très légers). Où avait-il pris cette habitude ? Certains prétendent qu’il la tenait de sa mère, certains disent qu’il songeait à l’avenir : il faut bien donner de l’ombre à ceux qui viendront dans 20, 30 ans. On dit aussi que les vieux missionnaires plantaient des « kiri » pour faire de l’argent pour construire les églises… et le P. Anchen de fait parlait souvent de la valeur monétaire du « kiri » (hélas les « kiri » de Koyama ne sont pas très estimés !). Il avait un faible pour les figuiers, et quand ses arbres, après 2 ou 3 ans, vous donnaient leur premières figues : « goûtez-moi cela », disait-il, tout comme un vigneron vous fait apprécier son vin. Cet amateur d’arbres connaissait parfaitement les essences. Il pouvait parler avec les charpentiers, les amateurs de bois riches ; il savait tout cela. Il connaissait aussi évidemment tout ce qui fait la vie du paysan japonais, le rythme des pluies, l’irrigation des eaux, les sous-sols. Il pouvait prédire une belle moisson, vous détailler les cultures du maïs, du navet, que sais-je ? Evidemment c’était l’atavisme paysan qui s’exprimait ainsi, mais aussi la charité, la sympathie pour ses gens, et en même temps une certaine poésie naturelle toute franciscaine.

     

    Il aimait la nature, la grande nature, les montagnes, le Fujisan, dont le pied s’étalait dans toute son ampleur devant ses yeux perpétuellement émerveillés. Mais il aimait aussi les petites fleurs, le chant des oiseaux et les plus humbles bêtes répondaient à sa bienveillance. Les malades se souviennent encore, amusés et ravis à la fois, d’une scène bien quelconque certes, mais où son âme de tendresse se manifestait si naturellement. Accompagné de ses amis les canards, il plantait ses figuiers ; quand la bêche mettait des vers à découvert, il leur indiquait celui-ci, puis celui-là et les bêtes très attentives suivaient les indications du jardinier, plus que prudent, délicat faudrait-il dire. Par contre, sa sympathie pour les chats était assez fraîche. Il trouvait sans doute qu’on les cajolait beaucoup trop. Il avait assez peur des chiens, mais lorsque la glace des premiers contacts était brisée, il les caressait volontiers.

     

    Voilà donc les petites distractions du Père. Il en avait de plus vieilles. Il fut un grand marcheur devant l’Eternel. Les déplacements, dans le Hokkaïdo, en Corée, se faisaient la plupart du temps à pied. De Koyama, jusqu’à 70 ans, il faisait encore ses six heures de marche pour aller confesser, aux Quatre-Temps, les religieuses de Gora. Il ne refusait point, avec un confrère, une marche de toute la journée, dans les montagnes de Hakoné. On le voyait sans cesse parcourant les petits chemins creux pour aller secouer ses chrétiens. Jusqu’à 72-73 ans, il allait seul depuis Koyama jusqu’à la léproserie de l’Etat : 1h30 - 2h de marche. Il aimait ces courses dans la montagne qui lui dilataient la poitrine, fortifiaient les muscles, rappelaient ses chères Pyrénées natales. Et pourtant, il a dit qu’il n’avait fait aucun voyage pour son plaisir. Mais le devoir, la charité s’imposaient à lui avec une force irrésistible. Il apparaissait en certaines réunions, à 100, 200 km, alors qu’on ne comptait pas sur lui à cause de son âge ou de sa maladie. Il devait cette visite aux confrères, disait-il. La charité, chez lui, à l’égard des confrères était poussée à un degré inimaginable, pratiquée avec une délicatesse inconcevable. Paraissant quand on ne l’attendait pas, il saluait dès la porte de l’extérieur d’une voix forte : « Bonjour, Père Martin ! » Puis, quand l’heure du retour, qu’il s’était fixée, approchait, car il y avait toujours une bénédiction à assurer, il disparaissait sans être vu pour ne pas se faire reconduire en auto à la gare. Impossible de le retenir à ce moment-là, l’heure commandait.

     

     

    Urbanité et discrétion

     

    D’une politesse très raffinée, il provoquait l’admiration des Japonais. Quand il arrivait en visite, il fallait le voir faire le grand salut, le front courbé jusqu’aux tatamis, et l’entendre parler de sa voix de vieillard modeste et forte, mais un peu tremblotante. Il ne se contentait pas des saluts conventionnels ou des formules stéréotypées, il utilisait des expressions plus recherchées, plus adaptées, même si elles étaient un peu vieilles. Et cette politesse sa manifestait d’une façon égale à l’égard des vieillards, des jeunes, des pratiquants, des non-pratiquants, des non-croyants. Les friandises, parfois un peu gâtées, qu’il distribuait étaient pour tout le monde sans distinction. Un gentleman d’une urbanité exquise ! Il aimait profondément ses gens, et ceux-ci le lui rendaient bien. Cette reconnaissance qu’on lui manifestait lui faisait plaisir, dilatait son âme : il l’acceptait avec joie, simplicité. Ce n’était pas un inquiet au sens moderne du mot, il était heureux. Après ses noces de diamant, Mgr Tomizawa, du Hokkaïdo, l’invite ; il lui offrait le voyage par avion. Le P. Anchen hésitait. Puis il demanda : « En Jet ? – Eh oui ! en Jet – Eh ! bien j’irai ». Et il fit le voyage, en Jet, heureux comme un enfant. Du reste, certains confrères qui le connaissaient bien, lui firent la joie de le monter sur leur moto, la barbe et la soutane claquant au vent. Il avouait qu’il avait eu la tentation d’acheter une moto : « Mais, c’est très rapide, et très commode ! ».

     

    Il vivait de la vie de l’hôpital, s’y intégrait. Pour rien au monde, il n’eût manqué les fêtes récréatives, les danses, les séances théâtrales. Bien sûr, il n’acceptait jamais de chanter. Et pourtant, il avait une belle voix de ténor, un peu grave, toujours lente et légèrement tremblante. Ses grandes joies humaines étaient certainement d’écouter les vieux airs du pays natal. Il tombait en arrêt, quand on lui faisait entendre le « Chichtu » et ne pouvait retenir une larme furtive. Avait-il dansé « la danse du verre » dans son jeune âge ? très probablement, mais il ne l’a jamais dit.

     

    Il ne parlait jamais non plus de son cher pays basque, de Lourdes, pourtant si près de chez lui. Pourquoi donc ? Aucune explication, sinon la volonté de ne jamais parlé de lui-même et pour cela, il pensait sans doute qu’il ne devait jamais parler de ce qui le touchait de près. Il prétendait même avoir oublié la langue basque ! Plus fort, il écoutait très attentivement, ceux qui, sans rien savoir de la question, prétendaient que le japonais ressemble au basque. Et n’allez pas croire qu’il était un naïf, sans grande culture intellectuelle. D’accord, il n’était point de ces gens qui savent tout, ont tout lu (il lisait très lentement), tout retenu, mais il représentait une belle moyenne.

     

    Que valait son japonais ? Alors que le japonais est une des langues qui a le plus évolué, ses expressions ne s’étaient pas renouvelées. Seuls, les non-initiés pourraient s’en montrer surpris. Il faut ajouter que l’écriture s’est elle-même modifiée après la guerre. Ce n’est pas à 65, 70 ans que l’on peut réapprendre les caractères. Il en gémissait du reste. Mais, d’une façon générale, il percevait fort bien toutes les nuances de la conversation que son oreille très fine saisissait parfaitement.

     

    Il n’était point un brillant causeur ; tout au contraire, il vous cédait toujours désespérément la parole, par humilité ou pour savoir ce que vous pensiez. Il ne recherchait point les traits d’esprit. On en a cité de très jolis qu’il serait trop subtil de vouloir expliquer. Oui, le souletan réapparaissait fréquemment. L’un de ses chrétiens qui avait mis je ne sais combien d’années avant de se laisser convaincre, fut baptisé Thomas. C’est sans doute la plus grande malice du Père, mais notre incrédule est très fier de cette petite aventure.

     

     

    Curieux de tout

     

    Avant d’entrer dans les détails de sa vie intellectuelle, il faut faire une place spéciale à sa tournure d’esprit : sa curiosité était proverbiale. Quand une question l’avait frappé, il n’en dormait pour ainsi dire plus. Autrefois, il s’était intéressé à la machine à vapeur « à triple expansion », cet essai de solution pratique du théorème de Carnet. Puis, il voulut savoir les mystères de la formation du maïs. Il butait pour ainsi dire sur n’importe quoi, et lisait tout ce qu’il rencontrait à ce sujet – de simples lectures parfois pour amateurs. Il ne semble pas que l’évolution ou la pensée de Teilhard soient entrées dans ses champs de recherche, mais la pathologie de la lèpre et autres maladies, l’ophtalmologie, etc., turent soumises à ses enquêtes.

     

    Ses joies intellectuelles étaient la lecture « d’Ecclesia », l’histoire de l’Eglise, l’Ami du Clergé. Daniel-Rops était son grand ami (« Il dit tout ») et Cristiani n’avait pas de lecteurs plus fidèles, ni plus enthousiastes. Dans sa bibliothèque prenaient place Mouret, Dom Poulet, Prat, Lebreton, la Bible de Pirot. Mais il avait aussi des études de Massis, Bergson, Mounier, Il aimait beaucoup « l’Histoire d’une âmes », et le Curé d’Ars, conté par Trochu, était son modèle préféré. Il s’intéressait intensément à l’histoire de France ; se passionnait pour saint Louis, Louis XIV, Napoléon, « Monsieur de Gaulle » bien qu’il fût légèrement pétainiste. Mais il souffrait visiblement que la piété de Louis XIV converti n’allât guère plus loin que le chapelet, que Napoléon pendant les cérémonies religieuses pensât à tout sauf à la prière. L’athéisme d’une Mme Roosevelt le dépassait. Il voulait toujours savoir la fin religieuse des hommes ayant fait un peu de tapage sur la scène politique. Au cours d’une retraite prêchée par Mgr Ancel, il voulut savoir de bouche autorisée la fin d’Herriot. Il était très bien au courant des démêlés diplomatiques qui avaient abouti à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Le dilettantisme de Briand, l’anticléricalisme de Clémenceau était souvent les sujets de la conversation. Il avait vécu de très près la crise moderniste et le rôle de M. Loisy était pour lui un scandale dont le souvenir le hantait perpétuellement.

     

    Car pour le P. Anchen, la foi ne faisait aucun problème. Il recevait avec la plus sincère soumission le Concile de Trente, les directives de Pie IX, de Pie X. Peut-on parler même de soumission ? le P. Anchen croyait, un point, c’est tout. Sa foi se manifestait en chaque circonstance, comme une chose qui va de soi, qui ne suscite aucune interrogation ou mise au point. Ce n’était pas la foi du charbonnier, au contraire c’était une foi bien cultivée, mais aussi une foi comme l’ont vécue certains saints privilégiés.

     

     

    Simplicité et charité

     

    Il serait très intéressant d’analyser la vie spirituelle du Père... Là encore se dresse le mur de son humilité : Il avait d’abord beaucoup lu Saudreau, puis la théologie mystique et ascétique de Tanquerey... « Prêtre et Apôtre ». Puis sainte Thérèse de l’Enfant Jésus passa par là et déposa sans doute beaucoup de paix dans cette âme de bonne volonté, peut-être un peu janséniste de par sa première éducation. Il fut un dévot de l’Imitation qu’il lisait, relisait et faisait lire. Et la Bible ! nos jeunes prêtres, quand ils auront 70, 80 ans auront-ils une Bible aussi fatiguée que la sienne ? Il possédait les Exercices de saint Ignace, les avaient médités et pratiqués très certainement avec minutie... Mais c’était une âme trop simple pour ne pas en sortir assez vite. Il n’avait pas besoin de préludes et de réflexions en trois points pour posséder « le Royaume de Dieu au fond du cœur ». Je serais même tenté de croire que la méditation « de simplicité » lui était tout à fait habituelle. Il passait des heures à réciter des prières très ordinaires – non, à contempler –, à dire son chapelet – encore un mot inexact : il vivait dans l’union à Dieu. C’était tellement évident quand il se préparait à sa messe, ou bien quand il prolongeait ses interminables veillées devant le Saint Sacrement, ou à la belle étoile, et dans les moindres de ses actes. Son bréviaire, sa messe étaient littéralement épelés, et cependant, ce n’était ni du scrupule, ni le souci de bien faire : le surnaturel lui était naturel.

     

    Cette vie de foi profonde, de vie spirituelle vécue intensément se reflétait dans son admirable charité, son humilité digne de saint Philippe de Néri. Il était impossible de lui rendre visite, sans être assailli de ses prévenances, pour vous apporter les « slippa » – pour voua céder la porte – pour vous servir à table – pour vous verser « un petit verre de vin ». On a dit plus haut qu’il faisait des courses folles pour visiter les confrères. Les religieuses et les malades étaient entourés des mêmes délicatesses. Et en tout cela, absolument aucune obséquiosité. On ne peut pas ne pas mentionner ici sa charité, sa bonté à l’égard des nouveaux prêtres. Dieu sait s’il se mettait en quatre pour recevoir les visiteurs, mais quand il s’agissait d’un nouveau prêtre, sa charité, sa foi, son humilité étaient sans limite. Je le vois encore réciter le confiteor aux pieds des jeunes célébrants, leur baiser les mains après la messe. Certes, les leçons du séminaire les avaient profondément remués, mais ils ne pouvaient imaginer qu’un vieux prêtre pût se recueillir si humblement, si respectueusement sous leurs bénédictions. Son humilité a été poussée à un degré invraisemblable. Il avait pris sans doute la résolution de ne jamais parler de lui, des siens, de son pays, de son activité passée. Il ne fut jamais infidèle à sa résolution. Les jeunes le taquinaient quelquefois : « C’est bien vrai, il faut que je me mortifie ; oui, priez bien pour moi, j’en ai bien besoin. » Il était désespérant jamais une réaction d’agacement, même pas une boutade qui eût tait comprendre qu’il saisissait bien la plaisanterie. A ses propres yeux, il était le pauvre type, qui ne sort jamais de la persuasion de son indignité. Ce n’est point de lui qu’on pouvait attendre une épigramme, une désobligeante parole à l’égard d’un confrère. Au cours d’une conversation, un mot assez grave lui avait échappé : « Mgr X... n’était pas l’homme qu’il fallait ». Ce fut tout et jamais par la suite on n’a pu avoir d’explication, ni même faire répéter la parole. Il a raconté aussi au moins une fois les aventures du P. Mermet, le célèbre P. Mermet, l’un des pionniers de l’évangélisation au Japon. Chargé du Hokkaïdo, nommé agent d’hôpital, possédant chevaux et calèche, il prétendait représenter dignement la France et l’Eglise. Hélas ! hélas ! ses finances ne furent pas à la hauteur de son ambition. Il fallut fermer l’hôpital, vendre la calèche et rentrer en France. Le P. Anchen n’aimait point ce triomphalisme. Cependant, quand il parlait des écoles catholiques, des hôpitaux qui fleurissent en mission : « Cela fait honneur à l’Eglise », disait-il.

     

    Avec un sens absolu de l’obéissance, il eût accepté d’aller n’importe où. On lui demandait parfois, moitié pour le taquiner, moitié pour entendre la réponse : « Si on vous envoyait à tel endroit – et la destination était choisie de telle façon qu’elle ne lui convint pas du tout – que feriez-vous ? » – Oh ! si les supérieurs m’envoyaient, bien sûr j’irais ! » Il n’était point homme à « entrer en jugement » avec Dieu, ni avec les supérieurs. On accepte la volonté de Dieu, on en supporte les conséquences : Ganan, patience ! » (Et cependant, le cher Père regimbait bien un peu parfois quand on voulait lui faire des piqûres !) Il eut une pureté d’ange. Dans sa bibliothèque, pas un roman, pas une revue légère. Et il se montrait sévère pour ces publications lorsqu’il en rencontrait chez les malades. Au Japon, on vous rend le plus signalé service lorsqu’on vous masse le cou, les épaules, etc. Le P. Anchen se montrait alors rébarbatif ; il n’acceptait ces soins que lorsqu’il ne pouvait plus refuser, et toujours visiblement mécontent. Et que dira de son esprit de pauvreté ? Il usait ses vêtements jusqu’à la corde ; il faisait rapetasser ses pantoufles cinq ou six fois. Ce qu’il avait de bon, de neuf disparaissait. On lui avait offert un stylo pour ses 50 ans de sacerdoce ; huit jours après, on le voyait sur le bureau du P. Defrennes. Il dépensait le moins possible. Ce qui lui restait allait à l’hôpital, à la construction de la chapelle de Suruga, etc.

     

     

    Longue et dernière veillée

     

    En 1964, il prit sa retraite remplacé par le P. Pratmarty. Il ne travaillera plus, mais priera toujours, souffrira de plus en plus. Vers 1950, il avait été opéré, à Seibo Byoni, Tokyo, d’une occlusion intestinale. Depuis, il avait toujours été mal en point : estomac en mauvais état, digestion difficile, et des misères encore plus désagréables. Il n’en tenait pas compte. A l’automne 1964, on dut le faire hospitaliser de nouveau à Seibo Byoni, pour l’estomac. Huit jours après l’opération, les forces ne revenaient pas : « Donnons-lui à manger, on verra bien », dit la sœur, médecin-chef de l’hôpital. Le Père mangea et trois jours après, il était sur pied. Puis, il revenait à son cher Koyama et, bien qu’affaibli malgré tout, courait encore dans la campagne secouer ses chrétiens, nullement arrêté par la pluie, la boue, le froid. Mais, au mois de février suivant, il fallut encore une nouvelle intervention chirurgicale : prostate et toute la région hypogastrique en désordre. Cette fois ce fut à Mishima qu’il fut opéré. Ensuite, on le ramena près de ses malades à Sainte-Marie.

     

    Et commença la longue veillée de préparation à la mort. Les infirmières, la garde-malade – un peu spécialistes des vieux missionnaires – ont raconté leur émerveillement. Etendu sur son lit, les mains toujours en position d’orant, comme s’il disait la messe, ou bien les doigts joints comme s’il tenait l’hostie, il dut en faire des sacrifices. Ses infirmières trop zélées l’accablaient de soins. Tandis que les autorités médicales prescrivaient tels ou tels remèdes, la garde-malade pensait que les méthodes chinoises étaient bien supérieures. On s’ingéniait à lui préparer des mets faciles à digérer, mais là encore, certains pensaient, avec la meilleure volonté du monde, que le système végétarien cru était l’idéal. Et le P. Anchen souriait toujours à chacun. Une infirmière a déclaré : « En deux ans et demi, je ne l’ai jamais entendu dire « non, je ne veux pas, je n’aime pas ». Ses infirmières, toutes dévouées et toutes rusées qu’elles fussent, n’ont jamais pu savoir ce qu’il aurait pu désirer. Cependant, étendu sur le lit, incapable de quoi que ce soit, il voulait encore aller visiter ses chrétiens ; il se livrait une véritable bataille en son âme entre le zèle de l’apôtre et l’obéissance qu’il voulait observer à l’égard de ses supérieurs : les médecins, les infirmières. Il fallut lui interdire de célébrer la messe. La sœur infirmière, par un pieux mensonge, rendit Monseigneur responsable de la décision, et le P. Anchen sourit, les larmes aux yeux. La religieuses continue : « Le P. Anchen, non seulement en son âme, se conforma à la volonté de Dieu, mais je crois fermement qu’il fut obéissant de corps, jusqu’au bout des doigts. La pratique de l’obéissance chez lui m’a frappé mille fois plus que tout sermon ». Il ne pouvait plus aller à l’église, mais il voulait savoir si tel ou tel était venu à la messe, s’il s’était confessé, combien de personnes avaient communié. Et la réponse provoquait la joie ou les larmes. Bientôt, il dut cesser son bréviaire, et alors la garde-malade lui récitait le rosaire, puis la chapelet. Elle lui faisait aussi de courtes lectures en français, en japonais, lui montrait des photos. Peu à peu, les facultés baissèrent, la mémoire se fit de plus en plus déficiente. Sa mort fut sans parole aucune, le 2 mai 1967, au matin. Entouré des Pères Jachet, Bombled, Pratmarty, Malin, des religieuses et des infirmières, il s’éteignit comme il avait vécu, dans le silence.

     

     


    • Numéro : 2703
    • Pays : Japon Corée
    • Année : 1903