Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

René AMBIEHL (1867-1903),

Add this

    M. René Ambiehl naquit à Rüstenhart (Strasbourg, Alsace) le 29 juin 1867. il eut le bonheur, trop rare peut-être à notre époque, d’être baptisé le jour même de sa naissance : c’est dire les sentiments profondément chrétiens de bénédiction. Du côté maternel, le jeune René comptait deux oncles ecclésiastiques. L’un deux, missionnaire au Chan-Long (Chine), est mort en 1903 à Che-foo, quelques mois seulement avant son neveu ; l’autre, resté dans le diocèse, est actuellement curé de Wünheim. Il est plus facile d’imaginer que de décrire de que dut être la formation de l’enfant au contact de si heureuses, et, c’est avec la plus tendre ferveur que son âme s’épancha dans le cœur de Jésus-Hostie pour y puiser l’amour de Dieu et des âmes. Aussi, le grand jour passé, personne à Rüstenhart n’est surpris d’apprendre que René veut marcher sur les traces de ses oncles, et, comme eux, aspire au sacerdoce : qui sait ? peut-être même à l’apostolat. Mais soudain un accident grave conduit l’enfant à deux doigts de la mort. Voici comment notre confrère le racontait lui-même au cours de sa dernière maladie.

     

    « Je venais de faire ma première communion et j’allais encore à l’école communale, mais « je n’aimais pas beaucoup l’étude et j’étais heureux de trouver un prétexte pour rester à la « maison. Un jour donc que j’étais en rupture de ban, je faillis me briser une jambe et je dus « garder le lit pendant un mois. Le médecin qui me soignait était d’avis de me couper la jambe « pour la préserver de la gangrène. Ma mère ne voulut jamais y consentir. « Non, disait-elle « au docteur, je ne le permettrai pas. Mon fils veut être prêtre ; si telle est la volonté du bon « Dieu, Dieu saura bien le guérir. » De fait, ajoutait M. Ambiehl, ce ne fut qu’une affaire de « temps ; la guérison se fit attendre, mais elle progressait de jour en jour et je sentais croître « en moi le goût de l’étude, car j’aurais préféré mille fois fréquenter l’école que de rester si « longtemps immobile jour et nuit. Après coup, ni ma mère ni moi ne fûmes trop fâchés de « l’aventure : j’étais guéri, donc le bon Dieu m’appelait au sacerdoce. »

    Et c’est le cœur plein de reconnaissance envers la divine miséricorde que René, désormais sûr de sa vocation, entrait, peu après, au petit séminaire de Lillisheim. Il se mit de suite au travail. D’ailleurs il était loin de manquer de moyens. Doué d’une intelligence plus qu’ordinaire et d’une mémoire prodigieuse, il avait tout ce qu’il fallait pour réussir. Le nouvel élève occupa dès le principe un bon rang dans sa classe. Par sa franche bonhomie, son caractère enjoué et surtout son cœur d’or, il devint bientôt l’ami de tous ses condisciples, en même temps que, sous le rapport de la piété, il était leur modèle à tous. C’est que déjà le jeune étudiant avait des aspirations plus fautes encore que celles qu’on lui supposait. Le sacerdoce seul ne le satisfaisait plus ; à l’exemple de l’un de ses oncles, il rêvait l’apostolat dans les pays lointains.

     

    Ses études terminées, M. Ambiehl n’eut rien de plus pressé que de solliciter son admission au séminaire des Missions-Étrangères. Il y entrait laïque le 22 novembre 1888.

    Ses heureuses qualités ne firent que se développer à la rue du Bac.

    Ordonné prêtre le 2 juillet 1893, il fut destiné le même jour à la mission de Birmanie méridionale. Parti de Paris le 13 septembre suivant, il arriva à Rangoon dans la première quinzaine d’octobre. Mgr Bigandet, de vénérée mémoire, le retint quelque temps à l’évêché, et notre jeune confrère profita de son séjour auprès de Sa Grandeur pour se familiariser avec l’anglais. Sur ces entrefaites, M. Bringaud, qui se trouvait très fatigué, ayant demandé un auxiliaire « jeune, zélé, charitable et endurant », l’évêque de Ramatha n’hésita pas à lui accorder la nouvelle recrue.

     

    À Mittagon comme à Rangoon, M. Ambiehl se livra avec ardeur à l’étude des langues. Qu’on en juge plutôt par l’éloge que lui décernait M. Bringaud, dans son rapport annuel de 1894 :

    « M. Ambiehl, en s’habituant à voir les choses d’un œil moins pessimiste, deviendra un « bon et solide missionnaire. Ses progrès dans l’étude des langues sont rapides. Il est, pour « l’avenir, l’espoir de tout le district, car il a le jugement droit et sait s’adapter à toutes les « exigences. »

    Cependant M. Bringaud dont la santé laissait toujours beaucoup à désirer et qui avait pleine confiance en son jeune collaborateur, se décida bientôt, sur le conseil des médecins, à se rendre en France pour y réparer ses forces épuisées. Resté seul à la tête de 3.000 chrétiens, M. Ambiehl se met au travail avec un zèle admirable ; il visite les 30 chrétientés cariannes du district et parcourt ensuite les montagnes de l’Arracan où il réussit à convertir un bon nombre de Chins. Il est heureux à la fin de l’année d’offrir à son évêque la belle gerbe de 125 baptêmes d’adultes.

     

    Le jeune missionnaire avait fait ses preuves et, au retour de M. Bringaud, le poste de Dambi se trouvant vacant, Mgr Cardot s’empressa de le confier à M. Ambiehl. Sous le rapport matériel, Dambi ne laissait rien à désirer ; mais au spirituel, par suite de la fondation récente du poste, tout restait encore à organiser : écoles au chef-lieu et dans les chrétientés annexes, œuvres de propagande, etc.. ; en un mot, tout ce qui assure la prospérité d’un district. Notre confrère se montra à la hauteur de la tâche qui lui incombait. Il commença par habituer ses chrétiens à une observation parfaite du dimanche. Il construisit ensuite une école pour les petites filles, et en confia la direction à des religieuses indigènes, dont plusieurs étaient originaires de Dambi et avaient donné toute satisfaction pendant leur noviciat à Bassein. Il sut discerner parmi ses chrétiens quelques enfants mieux doués que les autres et envoya comme élèves au petit séminaire. Par son zèle et son savoir-faire, M. Ambiehl a mis Dambi sur un excellent pied ; il en a fait, au dire du titulaire actuel, un des postes modèles de la mission.

    Son plus beau fait d’armes est la conversion du gros village de Chimbo. Le missionnaire avait à cœur d’implanter la religion catholique à Chimbo, parce que ce village avait été le premier pied-à-terre de M. Naude-Theil à son arrivée dans le pays. M. Ambiehl fut tout heureux de baptiser enfin le bon vieillard qui avait donné l’hospitalité au missionnaire. M. Naude-Theil, alors malade à Thinganaing, s’en réjouit lui-même bien sincèrement. La plupart des habitants de Chimbo sont catholiques actuellement. Ainsi tout allait à merveille à Dambi, quand soudain, vers la mi-juin, on apprend que le missionnaire, tombé malade, a dû se faire transporter à l’hôpital d’Henzada. Le médecin qui le soigne  ne découvre d’abord rien de grave dans son état et réussit sans trop de peine à arrêter momentanément la diarrhée ; mais la fièvre qui est assez forte le déconcerte. M. Maigre étant allé voir le cher malade, le médecin lui conseille fortement de l’emmener à Rangoon, où il trouvera plus facilement la guérison.

     

    M. Ambiehl arrivait donc à l’évêché dans l’après-midi du 24 juin. Pâle et d’une faiblesse extrême, il se traînait péniblement. Il éprouvait une douleur très vive au côté droit et désirait être conduit aussi tôt que possible à l’hôpital. Dès le lendemain, il y était installé.

    On le trouvait un peu mieux, mais la diarrhée, qui était revenue, ne lui laissait point de repos, et les trois médecins européens qui l’observaient s’aperçurent alors que le mal provenait d’un abcès au foie. A leur avis, le danger était imminent et une opération s’imposait. Elle est fixée au mardi 30, avec le consentement du malade, qui, sans rien perdre de sa gaieté ordinaire, se prépare à toute éventualité par une confession générale et la réception des sacrements.

    Le 30 juin, libre de toute préoccupation il se rendit à la salle des opérations. Le médecin constata que la première cause de la diarrhée était un abcès qui avait crevé à l’intérieur ; il en ouvrit lui-même un second, mais il en restait encore un troisième à l’arrière et tout au fond du viscère. La nuit qui suivit l’opération fut si mauvaise que les confrères présents à Rangoon crurent devoir veiller le cher malade. Le lendemain, un mieux réel se manifesta. Cependant le docteur ne dissimulait à personne la gravité du mal. « Quelle que soit l’issue, le Père est perdu « pour la mission, disait-il, et son renvoi en Europe s’impose. Si j’avais affaire à un « fonctionnaire du gouvernement, il n’y échapperait sûrement pas. »

    Le cher malade faisait l’admiration de tous par sa patience et sa bonne humeur ; il avait toujours un bon mot pour égayer son entourage. Le dimanche et le jeudi, son confesseur lui portait la sainte communion. –  « Ah ! disait-il, après son action de grâces, voilà qui me fait « plus de bien que toutes les médecines… sans compter que la sainte Vierge pourrait bien me « guérir. » Il faut dire que des infirmières catholiques lui avaient suggéré de faire une neuvaine à Notre-Dame de Lourdes ;  de là sa confiance en Marie Immaculée. Toutefois, la maladie suivait son cours ; le foie s’était de nouveau congestionné et le médecin décide un sondage. Il l’exécute le 9 juillet. Si le patient ne peut retenir quelques cris de douleur, du moins il ne bouge pas sous la pointe de la cruelle aiguille. Hélas ! le résultat du sondage est nul ; au lieu du pus que le docteur attendait, il ne sort que du sang. Loin de se lamenter, M. Ambiehl dit alors en souriant : « Cette fois encore, je n’en ai pas pour mon argent… mais je « n’en doute pas, le bon Dieu me tiendra compte de tous ces chatouillements du docteur. Il « Lui serait si facile de me guérir ; tenez, déjà je me trouve mieux. » Tant il est vrai que le pauvre malade ne se soutenait qu’à force d’énergie morale et d’espoir en Dieu. Hélas ! le mieux qu’il disait ressentir devait être le mieux de la mort. Le samedi 18 juillet au matin, il fut pris d’une forte fièvre accompagnée de délire. Il gardait néanmoins un peu de connaissance, car il reconnut son confesseur et Mgr Cardot qui arrivait de Mandalay.

    La journée fut relativement calme, mais la nuit encore plus agitée que la précédente. Le 19, il tomba dans une sorte de demi-sommeil dont il ne devait plus sortir, bien qu’il ait eu sa connaissance jusqu’au bout. Il répétait volontiers les invocations qui lui étaient suggérées. A 3 h. ½ après-midi, on lui porta de nouveau le saint viatique. L’agonie commença vers 5h. ¼. Elle fut douce, et c’est au milieu de ses confrères, accourus pour les dernières prières que, deux heures après, le cher M. Ambiehl nous quittait pour un monde meilleur.

    Le soir même, le corps revêtu des ornements sacerdotaux était transporté de l’hôpital dans le salon de l’évêché, pour y reposer sur un lit de parade en attendant les funérailles. Elles eurent lieu le 21, avec toute la solennité possible. Mgr le vicaire apostolique tint à conduire lui-même à sa dernière demeure la dépouille mortelle d’un de ses bons missionnaires.

     

    Coïncidence douloureuse ! La triste cérémonie était à peine terminée que nous apprenions la mort de Léon XIII. C’était donc pour nous le deuil complet. Longtemps nous unirons dans nos prières l’âme de l’illustre Pontife et celle de l’humble et zélé missionnaire que fut M. Ambiehl. Lux perpetua luceat  eis.

     

     

     

     

    • Numéro : 2067
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1893