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Pierre ALRIC (1886-1923)

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    Le 24 mars, lors d’une secousse de tremblement de terre ressentie à Tatsienlou, on ne se doutait pas que dans la région du Nord, cette secousse était d’une extrême violence et que M. Alric en était victime avec bon nombre de ses chrétiens. Ce n’est que le mardi de Pâques qu’on apprit la triste nouvelle.

     

    Notre confrère venait de terminer le repas du soir et se préparait à sortir faire quelque pas dans la cour de la résidence : la secousse, dès le début, fut si violente qu’il n’eut pas le temps d’arriver à l’extérieur. Son corps n’a pu être retiré des décombres qu’un jour et demi après la catastrophe. Le bon Dieu a dû lui épargner les souffrances d’une longue agonie, car il avait une forte blessure à la tête qui avait occasionné sans doute une mort presque instantanée.

     

    « Veillez dit le Maître, car vous ne savez ni le jour, ni l’heure. » –– Tous ceux qui ont connu le cher défunt ont la conviction qu’il n’a pas été pris à l’improviste. Durant ses treize années de mission, il a toujours été un missionnaire zélé et pieux.

     

    Fils d’une nombreuse famille de Rouergue, il reçut une formation pieuse dès sa plus tendre enfance. J’ai vécu onze années de mission auprès de lui et je me rappelle que dans nos conversations il aimait à parler de la piété de sa chère maman.

     

    Au Séminaire, malgré son tempérament nerveux; il savait toujours se maîtriser ; en aucune manière il ne cherchait à se distinguer, semblait toujours vivre en union avec Notre-Seigneur ; il avait une dévotion toute filiale envers la Sainte Vierge. Il était même heureux de pouvoir, plus que les autres aspirants, donner des marques extérieures de son amour envers la bonne Mère : il était en effet chargé de l’Oratoire et je me rappelle que lors du triduum pour la Béatification des Martyrs de la Société, en 1909, directeurs et aspirants eurent à subir ses pieuses et irrésistibles instances pour faire ouvrir les porte-monnaie : il voulait qu’à cette occasion, la Reine des Martyrs eût aussi une belle fête. Plus d’un mois à l’avance, il passa toutes ses récréations de midi à préparer les décors.

     

    En Mission, son amour pour la Sainte Vierge ne s’est pas démenti. Chaque fois qu’il prêchait, il avait toujours un mot, au moins comme conclusion, pour sa bonne Mère du Ciel.

     

    Il arriva dans la Mission du Thihet au mois d’avril 1911. Durant sa première année, à Tatsienlou même, il se forma à la vie de missionnaire par l’étude de la langue chinoise et par l’exemple de ses confrères plus âgés. Cette formation fut d’autant plus rapide que, même durant cette première année, la souffrance ne lui fut pas épargnée.

     

    En octobre, la Révolution chinoise éclatait. Pour éviter les hordes révolutionnaires venant de Tatsienlou, Monseigneur jugea prudent d’envoyer tout le personnel de la Mission à deux journées au-delà de la ville, en pays thibétain. Les Thibétains, profitant de l’anarchie chinoise se révoltèrent à leur tour, et de leur refuge provisoire, les Pères voyaient passer et repasser les cavaliers. C’est alors qu’ils se préparèrent tous à bien mourir, si le bon Dieu en disposait ainsi.

     

    À ces souffrances morales vinrent s’ajouter les souffrances physiques. Au bout de quelques jours, malgré le froid et la neige, les missionnaires reprirent la route de Tatsienlou ; les mulets portant leurs couvertures et les vivres avaient pris trop d’avance et les Pères durent passer la nuit en deçà de la montagne, sans nourriture et grelottant de froid ; le lendemain matin ils franchirent le col sur une épaisseur de plusieurs mètres de neige à certains endroits.

     

    Le calme revenu dans la région, en mars 1912, Monseigneur chargea M. Alric de l’école des Catéchistes. Avec son tempérament jeune et actif, il dut avoir bien vite la nostalgie de la brousse et des grands espaces, entrevus dans ses rêves d’aspirant; aussi Monseigneur mit le comble à sa joie en le nommant au poste de Kiakulong, en avril de la même année. Comme nous devions partir ensemble pour cette région du Nord, nous faisions ensemble nos préparatifs, quand une nouvelle révolte des thibétains nous obligea encore à attendre jusqu’au mois de septembre. Nous nous mîmes en route enfin le 8 septembre et, durant les cinq journées de cheval que nous avions à faire, mon enthousiaste confrère ne cessait de manifester sa joie d’être entré en campagne sous les auspices de la « bonne Mère », le jour même de la fête de sa Nativité.

     

    Il trouva son poste en ruines ; tout était à refaire. Lors de la dernière révolte des thibétains, l’ancienne résidence avait été complètement pillée et brûlée. Le missionnaire se met aussitôt à l’œuvre et fait bâtir une petite résidence provisoire. Les anciens chrétiens étaient tous dispersés, ou plutôt avaient fui le pays pour ne plus y revenir. Il ne comptait plus que cinq chrétiens, y compris son domestique et son maître d’école.

     

    Onze ans plus tard, à la veille de la catastrophe qui devait couronner sa carrière, il annonçait dans une lettre qu’au prochain compte rendu, le nombre de ses chrétiens allait dépasser la centaine avec un nombre au moins égal de catéchumènes. Onze ans de mission pour un tel résultat ! D’aucuns s’en étonneront peut-être. Oui, mais nous sommes au Thibet où la consigne est de tenir. Les rares fleurs que le missionnaire réussit à faire épanouir ici ont plus de prix parce que Dieu seul connaît les efforts patients, les soins continus, les sueurs et les larmes qu’elles ont coûtés.

     

    A l’arrivée de M. Alric, Kiakulong n’était qu’une grande plaine inculte. Ouvrir cette plaine à la culture, y attirer les chinois cultivateurs et, en leur assurant un peu de bien être, les instruire d’abord et les baptiser ensuite, tel fut le plan qu’il entreprit aussitôt de réaliser. Cela ne se fit pas sans beaucoup de soucis et des dépenses pécuniaires importantes ; on abusait parfois de ses largesses ; il le savait, mais sa charité ne se laissait pas arrêter. « Un tel est venu m’emprunter de la sapèque, me disait-il un jour ; je sais bien que c’est un fripon et qu’il ne me rendra jamais ; aussi, pour la forme, j’ai fait quelques difficultés, mais je lui ai prêté tout de même ; j’aurais trop peur de me tromper et ainsi de ne pas rendre service à ceux qui en ont réellement besoin. » C’est le cas de dire qu’à l’exemple de saint François de Sales, il était « fort comme le diamant, plus tendre qu’une mère. »

     

    Dès 1914, près de la résidence, s’était élevé par ses soins un véritable village chinois ; lui-même ne cessait de construire pour loger les nouveaux venus, Monseigneur lui permit d’élargir sa résidence avec écoles et petite chapelle. Le poste de Kiakulong était bien rétabli ; il en fit un petit centre de commerce assez important. Le procédé fut ingénieux : il n’eut qu’à construire un pont qui faisait dévier avantageusement la route des caravanes et les obligeait de passer par le village. Aujourd’hui bon nombre de familles de Kiakulong vivent dans l’aisance.

     

    En 1920, la chapelle était déjà trop petite ; il fallut en construire une nouvelle assez grande pour les besoins présents et les espoirs que la prospérité du poste permettait de concevoir. Les travaux étaient terminés et le Père en avait fixé la bénédiction solennelle pour la fête du Sacré-Cœur, titulaire du poste. Le tremblement de terre a tout détruit.

     

    Ce côté matériel des soucis du missionnaire n’était que le moyen d’atteindre les âmes ; les Chinois venaient vers le bercail, attirés par la charité et les manières avenantes du Père, puis ils ouvraient leurs âmes à la grâce. Pour les instruire, il expliquait tous les jours le caté­chisme aux élèves des écoles ; tous les soirs, il réunissait chez lui chrétiens et catéchumènes, leur expliquait la doctrine durant une demi-heure ou trois quarts d’heure, puis on causait de choses et autres et tout le monde retournait chez soi après avoir récité en commun la prière du soir.

     

    M. Alric était pénétré de cette vérité de saint Paul : « Omnia possum in eo qui me confortal. » Pour obtenir la grâce divine sans laquelle nous ne pouvons rien, il appuyait son zèle sur la prière et la mortification. Mortifié, il l’était, mais sans ostentation. Seuls, ses gens qui le voyaient habituellement à l’œuvre pouvaient être témoins de ses privations ; devant ses confrères, il n’en faisait rien paraître : lorsqu’il recevait leur visite, le plaisir de bien les traiter faisait toujours paraître sur sa table un supplément modeste, mais suffisant pour cacher la pauvreté de son ordinaire.

     

    On aimait sa compagnie : il était un bon confrère, il était aussi un joyeux confrère. On l’entendait souvent chanter des cantiques ou des vieux airs de son Rouergue. En voyage, durant les longues étapes à cheval, lorsqu’on n’entendait plus sa voix, on n’avait qu’à entonner un cantique à la Sainte Vierge, et aussitôt les échos répondaient à ses accents.

     

    Ces quelques lignes sont bien incomplètes mais elles suffisent pour faire comprendre la grande perte qu’est pour la Mission du Thibet la mort de M. Alric. Ici, tous ceux qui l’ont connu ont la conviction que le bon Dieu l’a appelé, après treize ans seulement de mission, pour lui donner au Ciel, la récompense promise aux bons serviteurs.

     

    • Numéro : 3072
    • Pays : Chine
    • Année : 1910