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Louis ALLARD (1884-1929)

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    Le jour même où M. Hervy mourait à Shwebo, M. Allard, titulaire de ce même poste de Shwebo, malade du choléra, arrivait à Mandalay accompagné d’un médecin, et était transporté en auto à la léproserie de Saint-Jean. C’était sur ses instances réitérées que le docteur avait consenti à l’amener ici. Tout danger du côté du choléra était passé, mais la faiblesse restait grande ; on avait d’ailleurs pris toutes les précautions pour que le voyage se fît dans les meilleures conditions possibles, en auto et en bateau. En fait, quand le malade arriva le 2 septembre 1929, il ne parut pas que le voyage l’eut trop fatigué. La nuit fut assez bonne, la journée du 3 se passa dans de bonnes conditions ; mais le 4, la fièvre fit son apparition, vieux reste de la malaria et de la fièvre de Bhamo dont il ne s’était jamais débarrassé. C’était une complication qui, vu l’état de faiblesse, présenta tout de suite un caractère alarmant. Malgré tous les efforts du docteur et des Sœurs, M. Allard tombait le 5 dans une espèce de coma, prélude de la longue agonie de plus de vingt-quatre heures qui se termina le 6, vers les 5 heures du soir, pendant la bénédiction du Saint-Sacrement. Il avait toujours désiré, paraît-il, mourir et être enterré à la léproserie : le bon Dieu a exaucé ce désir. Il repose à côté de MM. Wehinger, Faure, Bazin, Couillaud, Tobias, qui, eux aussi, dorment leur dernier sommeil dans ce paisible cimetière de la léproserie Saint-Jean.

    Né à Paris, paroisse Saint-Christophe, le 3 avril 1884, M. Allard n’avait donc que quarante-cinq ans et quelques mois au moment où la mort est venue nous l’enlever. Il avait reçu au baptême les noms de Louis-Marie-Joseph. Sa famille était une famille de com-merçants. Les missionnaires qui se trouvaient comme aspirants à la rue du Bac aux alentours de 1904 et 1906 peuvent se souvenir d’avoir vu M. Allard père, au moment des départs, offrant des couvertures de voyage aux partants à des prix très avantageux. Ce père si chrétien donna aux Missions deux de ses fils, M. Germain Allard, missionnaire à Rangoon, et notre Louis ; si mes souvenirs sont exacts, une de ses filles se consacra aussi à Dieu dans l’Ordre des Bénédictines. Le caractère turbulent et très vif du jeune Louis lui attira au foyer familial maintes corrections, dont il parlait, sans acrimonie d’ailleurs, parce qu’elles ne furent jamais imméritées. Avant d’entrer aux Missions-Etrangères, il fréquenta plusieurs Institutions et termina ses études de latin à Saint-Lazare en Bretagne.

    Ce fut le 8 septembre 1903 qu’il entra à Bièvres comme aspirant, en même temps qu’un de ses frères qui ne devait pas continuer. Plein d’enthousiasme et de vie, fortement musclé, il était de tous les sports, et il y excellait. Il en allait autrement au point de vue des études : mais son frère, beaucoup mieux doué, l’aidait. Les deux frères logeaient dans la même chambre, travaillaient ensemble entre deux thèses de Hurter ou de Dupeyrat, on faisait bien un peu de pugilat : « C’était le bon temps », disait notre missionnaire en parlant de Bièvres.

    Le 27 septembre 1908, M. Louis Allard fut ordonné prêtre, et reçut sa destination pour la Birmanie Septentrionale. Il n’arriva à Mandalay qu’au début de 1909. C’est chez M. Hervy qu’il fut  tout d’abord envoyé pour apprendre l’anglais. L’acclimatement lui fut pénible : les premières chaleurs surexcitaient ses nerfs, il se levait la nuit, se promenait tout endormi en poussant de grands cris. Petit à petit cependant, cet état de surexcitation nerveuse cessa à peu près complètement.

     

    En novembre 1909, il fut donné comme assistant à M. Lafon. Vers le milieu de 1910, le départ de M. Roche pour la France obligea Mgr Foulquier à l’envoyer avec M. Faucheux à Bhamo. Il y resta tant que dura l’absence de M. Roche, c’est-à-dire jusqu’en novembre 1911, date à laquelle il revint à l’orphelinat chinois. Six mois s’étaient à peine écoulés — au cours desquels il eut le temps de se faire mordre par un chien enragé et d’aller à Kasauli pour se soigner — qu’un nouveau vide se produisait dans le personnel de la Mission. M. Bouffanais s’embarquait pour la France en mai 1912 ; M. Allard, se trouvant sur place, fut envoyé à la léproserie comme Surintendant. Dans la pensée du Supérieur, ce n’était qu’une mesure provisoire : mais M. Bouffanais ayant été nommé directeur à Paris en 1913, ce provisoire dura jusqu’au début de 1916. Alors M. Allard reprit le chemin de Bhamo. C’est là, en somme, qu’il devait passer la plus grande partie de sa carrière apostolique.

    Bhamo, avec ses grandes forêts et ses grands espaces, l’enchantait ; quoique chargé spécialement de la ville, il était souvent en voyage, à cheval, en bicyclette, ou à pied, selon les saisons, visitant et aidant de son mieux les confrères de la plaine et de la montagne. Il jouait un peu le rôle de procureur pour cette partie nord de la Mission ; très serviable, il ne reculait pas devant un long voyage pour aller porter lui-même les choses dont les confrères avaient besoin. Apprenait-il que quelqu’un était fatigué, il accourait au grand galop avec quelques petites douceurs dans son sac, offrant ses services avec la plus grande amabilité. Les confrères des montagnes katchines surtout ont gardé un souvenir reconnaissant de ses bons offices. A Bhamo, il s’occupa surtout des écoles, se fit quêteur intrépide pour subvenir à leur entretien et pour bâtir le presbytère-école qu’il eut la joie de commencer, mais qui devait être achevé par d’autres. Son activité était souvent entravée par la fièvre ; comme tout missionnaire de Bhamo qui se respecte, il dut lui payer tribut, et bien souvent.

    Près de neuf années s’écoulèrent, que M. Allard considéra toujours comme les meilleures de sa vie apostolique. La mort inopinée de M. Remandet, en août 1924, obligea le Supérieur de la Mission à faire un nouvel appel à son dévouement bien connu, et il devint curé de Chaungu, village de vieux chrétiens, mais de mœurs assez relâchées, difficiles à conduire. Il eut à peine le temps de s’y installer qu’une attaque de « black water fever » le conduisit aux portes du tombeau. Un voyage à Singapore n’eut pas l’effet désiré : il fallut partir pour la France.

    En juillet 1926, il était de retour et s’occupa activement à ramasser les matériaux et l’argent nécessaires à la construction d’une nouvelle église. Mais il semble qu’il était destiné à commencer et à ne jamais achever : à la fin de 1927, des circonstances imprévues le rappelèrent à Bhamo, où il resta une année entière jusqu’en novembre 1928, date à laquelle, le poste de Shwebo devenant vacant par suite de la nomination de M. Herr comme supérieur de la Mission de Bhamo, M. Allard y fut appelé. Dans ce district de nouveaux chrétiens, M. Allard avait une tâche particulièrement difficile. Malgré toute sa bonne volonté, il avoua tout bonnement que la direction de ce district était une besogne au-dessus de ses capacités. D’ailleurs, depuis son arrivée à Shwebo, il traî­nait continuellement la fièvre, une fièvre pas trop forte, mais qui graduellement minait sa constitution. Dans ces conditions, il se trouvait peu apte à supporter une forte secousse. Aussi dès qu’ar­riva la nouvelle que M. Allard était atteint du choléra, l’inquiétude fut-elle très grande. M. Hervy partit immédiatement : on sait le reste. Dans l’espace de quelques jours nous avions à déplorer deux morts : quels vides dans nos rangs !

    M. Allard était un prêtre d’un grand esprit de foi et profondément surnaturel. A voir sa vivacité, son expérience et son enthousiasme, on aurait pu croire qu’il mettait toute sa confiance dans le mouvement perpétuel et les efforts de l’activité humaine. Il n’en était rien. Dans toutes ses entreprises, il comptait toujours beaucoup plus sur les moyens surnaturels. Il était en relation avec bon nombre d’âmes pieuses et de communautés religieuses, auprès des­quelles il quémandait sans cesse prières et sacrifices pour le salut de son peuple. Les petits papiers retrouvés après sa mort en font foi : lui-même priait beaucoup pour ses ouailles et pour les païens et, sans aucun doute, il continue à le faire du haut du ciel avec plus d’amour et d’efficacité que jamais.

     

    • Numéro : 3006
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1908