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François ALLARD (1824-1898)

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    M. François Allard naquit à la Roche-de-Rame, au diocèse de Gap, en 1824. Ordonné prêtre le samedi de la Trinité 1848, il mourait à Hong-kong le samedi de la Trinité de cette année 1898. Jusqu’à ces dernières années où la maladie le força à l’inaction, cette carrière d’un demi-siècle fut une vie de travail sans trêve ni relâche, que Dieu daigna bénir et dont les fruits resteront dans la Mission de Malacca. Celui à qui Dieu réservait un apostolat si long et si fructueux n’était point taillé en hercule. Il était petit, maigre, chétif, et nous l’avons entendu raconter en riant que Mgr Boucho ne put cacher son désappointement en recevant ce petit maigrichon qu’éclipsaient des compagnons mieux doués sous le rapport physique. Il ne faut pas juger les gens sur la mine ; le bon évêque eut le temps de s’en convaincre durant les 22 années qu’il put voir son missionnaire à l’œuvre.

    Il fût bien autrement revenu de ses premières impressions, s’il eût pu le suivre, jusqu’au bout. Les premières années de M. Allard se passèrent à Malacca. L’ancienne capitale de l’Extrême-Orient était déjà bien déchue de son antique splendeur. Les de Souza, les d’Albu­querque, les d’Almida et autres grands noms d’à présent ne rappellent que de bien loin les puissants conquérants et les riches armateurs d’autrefois. Les plus à l’aise ne sont pas riches, et la plupart n’ont pour vivre que leur barque et leurs filets. C’est au milieu de cette population, pauvre des biens de ce monde et trop ignorante des vérités et des de­voirs de la religion, que M. Allard passa les 16 premières années de sa vie de mission. Il bâtit sur les plans de son prédécesseur  une église gothique qui est encore la plus monumentale du diocèse. Trouvant les écoles insuffisantes, on le vit, à l’exemple de saint François Xavier, parcourir les rues pour y ramasser et les instruire ensuite, les enfants les plus pauvres. De bonnes paroles, quelques friandises les avaient bien vite apprivoisés, et ils n’oubliaient plus le chemin de l’église. Son zèle ne se bornait ni aux limites de la ville, ni à la popu­lation portugaise. Déjà les Chinois étaient ses enfants de prédilection ; il apprit leur langue de bonne heure, et des courses au soleil de 40 à 50 milles ne lui coûtaient rien dès qu’il s’agissait de courir après quelques brebis perdues. Il sut si bien se faire tout à tous que lorsqu’il quitta Malacca au bout de 16 ans, il avait conquis l’estime et l’affection universelles, à tel point que bien des années après, son apparition à Malacca était saluée par tous comme un événement.

    De Malacca, M. Allard fut appelé dans la province Welesley et chargé d’une chrétienté chinoise. Le reste de sa vie, à partir de ce moment, fut voué à l’évangélisation des Chinois auprès desquels il acquit une autorité et une popularité qui n’a pas encore été et ne sera peut-être jamais dépassée. Les dix années qu’il passa à Buket-Martajam furent fécondes, et quand il quitta la province après ces dix ans, il laissa à Matcham-Bubo, sur la limite du territoire anglais, le noyau d’un nouveau poste qui s’est développé et est devenu une des plus belles chrétientés chinoises de la Mission.

     

    En 1875, la conquête et l’occupation de Perak par les Anglais vint ouvrir un nouveau champ d’action au zèle des missionnaires de Malaisie.

    Les Chinois y étaient déjà nombreux ; le Protectorat anglais, en assurant la sécurité et une bonne administration, ouvrit la porte à une véritable invasion d’immigrants. Les catholiques ne pouvaient tarder à y prendre pied. M. Allard demanda et obtint l’honneur d’être le premier missionnaire à Perak.

    Il partit pour Taiping en 1825. En général, les Anglais se connaissent en hommes et savent apprécier le dévouement ; celui du missionnaire catholique, sa bonne humeur, sa rude franchise lui eurent bien vite gagné l’amitié du Résident et l’estime de tous. Il obtint un vaste terrain. A force de privations, il y bâtit une église et une plantation de cocotiers et autres arbres fruitiers. Il dut pour cela se mettre à un régime que bien des estomacs n’auraient pu supporter. Il espérait beaucoup de sa plantation et comptait voir son exemple suivi par d’autres. Malheureusement le terrain contenait de l’étain ; les arbres végétèrent quelques années, puis moururent. L’essai n’était pas encou­rageant. D’ailleurs, les mines d’étain offrent aux Chinois un attrait, une tentation irrésistible. Les beaux rêves d’agriculture de M. Allard furent donc désappointés. Malgré cela, la chrétienté s’est développée, l’église primitive a fait place à une autre plus vaste, plus solide et plus belle. Celle-ci à son tour, est devenue insuffisante pour la popu­lation actuelle, et l’emplacement est déjà acquis pour une deuxième église destinée aux Indiens. D’ici à quelques mois, Taiping aura, j’espère, son couvent de Sœurs et peut-être bientôt son école de Frères. Quant au fondateur de cette belle Mission, cinq années de la vie qu’il menait suffirent pour altérer sa robuste constitution. Il dut céder la place à un autre pour aller chercher à Pinang, puis à Hong-­kong, changement d’air et meilleur régime. Mais la santé se perd plus facilement qu’elle ne se fait. M. Allard passa deux années à Pinang et une à Hong-kong sans pouvoir se remettre.

    Dès lors eu égard à son âge déjà avancé, on put croire sa carrière active terminée. Son évêque en jugea ainsi et lui offrit un poste de retraite que tout autre dans les mêmes conditions eût sûrement ac­cepté. Mais M. Allard n’était point taillé comme un autre. Au lieu de songer à une retraite bien gagnée, il se mit à faire de nouveaux plans et à rêver de nouvelles campagnes. Si bien qu’un beau matin, le confrère de Pinang qui lui donnait l’hospitalité depuis son retour de Hong-kong, le surprit faisant ses paquets en cachette et se préparant à  partir. Pour où ? pour Kinta, pays alors perdu dans la forêt, au fin fond de Perak, à 150 milles de Pinang.

     

    Des chrétiens qu’il avait rencontrés lui avaient parlé de Kinta ; il avait appris d’eux qu’ils étaient là un petit noyau de fidèles sans prê­tre ni église, au milieu de nombreux païens. Il y avait quelque chose à faire ; M. Allard se crut appelé à évangéliser ce pays nouveau. Et il le crut si bien qu’il partit malgré tout ce qu’on put lui dire. Ni remontrances ni objections des confrères ou du docteur ne purent l’arrêter. Il fallut bon gré mal gré se résigner à le conduire à bord du bateau qui devait l’emmener à Telok-Anson. De là il lui fallait encore 4 à 5 jours de barque chinoise avant d’atteindre Kinta. C’était un voyage dur et fatigant même pour un homme jeune et bien portant ; à plus forte raison pour un homme âgé et malade. Mais rien n’arrête la foi et le zèle. M. Allard partit donc muni d’un bien léger bagage. On fut plusieurs mois sans entendre parler de lui. Le bruit courut même qu’il avait été mangé par un tigre. Il n’en était rien. On finit par apprendre que le bon vieux était non seulement vivant mais bien portant. Il avait obtenu un terrain, bâti une église à  saint Joseph et pour lui-même une maison plus que modeste. La Mission de Kinta était fondée et devait quelques années après, donner naissance à celle d’Ipoh. Ces deux stations comptent actuellement plus de 1.500 chrétiens, avec églises vastes et solides, presbytères, écoles, etc... Mais cela ne s’est pas fait tout seul ni dans un jour. M. Allard n’était pas homme à rédiger un journal ni même à écrire ses mémoires. On n’a donc jamais su et on ne saura jamais toutes les difficultés, misères et privations de ces cinq années qu’il passa dans ce coin alors presque ignoré de Perak.

    Pour éviter la location ruineuse d’une habitation, il dut, pendant un certain temps, chercher abri dans des maisons en construction, quitte à décamper pour faire place au légitime propriétaire, dès que le travail était terminé. Il mena cette vie errante jusqu’au jour où ayant acquis un terrain, abattu la forêt et construit une hutte, il put enfin loger sous son propre toit. Sa première église fut renversée par le vent ; il la releva plus vaste et plus belle. Rien ne se fait sans argent. M. Allard savait trouver des ressources là où tout autre moins industrieux fût mort de faim et de misère. Il vendait les œufs de ses poules, les légumes et les fruits de son jardin.

     

    Pour lui, il s’était fait un régime à la fois simple et économique. On lui donnait ou bien il achetait au plus bas prix des bottes de viande en conserve. Il en ouvrait une tous les trois jours. Cette viande bouillie lui faisait une soupe qu’il mangeait avec son riz. La même viande retournait ainsi à la marmite pendant trois jours, et il avouait qu’à la fin le bouillon n’était plus très riche. Mais, comme compensation, il mangeait avec délices cette viande bouillie qu’il trouvait quand même succulente. Comment un estomac délabré put-il se faire à un pareil régime ? Ce qu’il y a de certain, c’est que ce fut pendant  plus de 8 ans le régime de M. Allard. Il s’en trouva bien, si bien qu’il put pendant ce temps supporter un travail et faire des courses qui auraient effrayé de plus jeunes. Il est vrai de dire que le principal aliment de cet homme apostolique, c’était sa foi et son amour de Dieu et des âmes, Foi et amour d’apôtre, avec quelque chose de la simplicité naïve du petit enfant, qui le rendaient d’une familiarité parfois choquante pour ceux qui ne le connaissaient point, lui faisaient trouver doux et aimable tout ce qui tenait de près ou de loin au service de Dieu, et insipide toute autre chose. Je ne sais s’il ouvrit jamais un livre profane ou lut jamais une page de journal. Son temps libre se partageait entre l’église où il passait de longues heures, et la lecture de la Vie des Saints. Celle de Ribadeneira surtout faisait ses délices.

    Il en savait par cœur toutes les légendes dont il émaillait sans cesse ses sermons et même ses conversations. C’était le rayonnement de cette foi et de cet amour qui lui donnait tant de prestige sur tous ceux qui l’approchaient et le faisait respecter et vénérer même des moins croyants. C’était là qu’il puisait la force et le courage nécessaires pour supporter toutes les fatigues et lui rendre légères les plus longues courses, les visites aux malades, les longues heures passées dans les hospices. Pendant plusieurs années, il visita tous les jours le grand hôpital de Kinta et n’en sortit jamais ou presque jamais, sans avoir instruit ou baptisé un ou plusieurs moribonds. Il en baptisait ainsi chaque année, plusieurs centaines. Quelle belle couronne ils doivent lui faire là-haut !

     

    Enfin, il vint un jour où la machine usée jusqu’au dernier ressort refusa tout service. Ses jambes ne purent plus le porter, ses mains depuis longtemps atteintes d’un tremblement nerveux, ne lui permirent plus qu’à grand’peine de célébrer la sainte Messe. Le vénérable vieillard partit pour Hong-kong, conservant sans doute quelque espoir de revoir encore sa chère Mission. Cet espoir ne devait pas se réaliser, et ce dut lui être un grand crève-cœur. Mais son état, au lieu de s’amélio­rer, ne fit qu’empirer. La paralysie s’empara d’une partie de son corps, au point de lui rendre tout mouvement très difficile. Il resta donc à Hong-kong, priant comme Moïse sur la montagne pour ceux encore engagés dans le ministère actif, et attendant l’heure de Dieu avec une patience et une piété vraiment édifiantes. Quand cette heure sonna, elle le trouva prêt et dut être pour lui l’heure de la délivrance, l’heure de la récompense promise au bon et fidèle serviteur. Son souvenir vivra longtemps dans notre Mission, et nous avons espoir que là-haut il n’oublie pas ceux qu’il aima de son vivant.

     

    Pour moi, j’ai une dette toute personnelle de reconnaissance à payer au bon  P. Allard. Quand j’arrivai à Pinang en 1879, il était déjà le doyen de la Mission. Jen’oublierai jamais la sympathie qu’il me témoigna en mainte occasion, ni ses sages avis, ni ses précieux encouragements.

    C’est lui qui s’offrit pour me piloter dans mes premiers voyages à la province Welesley, qui aida de sa bourse et visita, le premier, au prix de grandes fatigues, notre colonie naissante de Kurao. Que Dieu lui rende au centuple le bien qu’il a fait et envoie dans sa vigne beaucoup d’ou­vriers comme lui !

    • Numéro : 575
    • Pays : Malaisie
    • Année : 1848