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Jean-Pierre AÏNCIART (1923-1987)

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    Enfance et jeunesse

     

    Jean-Pierre Aïnciart naquit à Hélette, diocèse de Bayonne, le 2 juin 1923. Après ses études primaires à Hélette, il entra d’abord pour trois ans à la Maîtrise épiscopale de Rayonne, puis ensuite au petit séminaire d’Ustaritz pour y terminer ses études secondaires couronnées par le baccalauréat.

     

    Depuis longtemps, Jean-Pierre Aïnciart désirait être missionnaire. Il fit donc sa demande d’entrée aux Missions Étrangères, le 12 juin 1942. Admis sans difficulté, il entra au séminaire de Paris, le 1er octobre 1942.

     

    Tout de suite il se mit au travail avec toute l’ardeur qui le caractérisait. Un confrère du Japon, son condisciple note : « Pierre était un aspirant des plus sérieux, des plus résistants. Le temps de l’étude était sacré pour lui. S’il était content de prendre une bonne suée enjouant à la pelote, l’horaire de ses journées était méticuleusement observé : il ne perdait pas de temps. Tout était réglementé. Son but était d’acquérir le plus de connaissances possibles pour être un instrument efficace en mission, et il en prenait les moyens. » Dans cette optique, l’étude de l’anglais lui tenait à cœur. Pendant la récréation de midi, il suivait les cours de la méthode Assimil. Sa facilité pour assimiler les diverses connaissances le firent remarquer de ses supérieurs. Aussi fut-il envoyé à Rome pour y faire une licence de théologie. Ordonné prêtre, le 28 mars 1948, il reçut sa destination pour la mission de Fukuoka, ou plus exactement pour le district de Kitakyushu confié aux Missions Étrangères. Comme il l’espérait, il s’embarqua pour l’Amérique le 29 octobre 1948. Un de ses frères travaillait en Californie. Il séjourna en Californie pendant quelques semaines et se livra à une étude intensive de l’anglais. Il acquit ainsi une bonne connaissance de cette langue, comme il le désirait vivement.

     

     

    En mission

     

    Après ce séjour en Californie, le P. Aïnciart gagna le Japon. Voici ce que dit le P. Toquebœuf  à son sujet : « Le P. Aïnciart débarqua à Yokohama, le 9 février 1949, accueilli par les Pères Toquebœuf  et Mauget arrivés quelques jours auparavant à Kobé. Sans tarder, tous les trois gagnèrent Fukuoka et ensemble s’en allèrent rendre visite à Mgr Breton, ancien évêque de Fukuoka qui, en 1942, avait cédé son siège épiscopal à un évêque japonais, Mgr Fukaori. Mgr Breton, alors retiré dans un hôpital tenu par les Sœurs de la Visitation, recommanda aux trois jeunes arrivants une étude sérieuse de la langue japonaise : conseil superflu pour le P. Aïnciart, comme l’avenir allait le prouver.

     

    La Mission qui accueillait ces trois jeunes missionnaires est située au nord de l’île méridionale du Kyushu. Elle est devenue aujourd’hui une ville d’un million d’habitants. Le centre de la Mission se trouvait alors à Moji, ou plus exactement à Moji-Port. Le supérieur local en était le P. Benoît.

     

    Le Japon commençait à se relever de ses ruines. En dépit des difficultés de l’après-guerre, le P. Benoît mit au service des trois jeunes arrivants tous les moyens favorisant l’étude de la langue et l’initiation aux coutumes japonaises.

     

    L’école de langue n’existant pas encore, un ancien séminariste connaissant le français, accepta volontiers d’aider les nouveaux arrivants dans leurs premiers pas. La méthode « Naganuma » en cinq volumes avait été adaptée. Au bout de quelques semaines, alors que les Pères Toquebœuf et Mauget commençaient le deuxième volume, le P. Aïnciart, lui, attaquait le cinquième ! Chaque jour, dès cinq heures du matin, il était attelé à la besogne. Un professeur ne lui suffisait pas ; dans la ville de Moji, il en avait découvert deux autres chez lesquels il se rendait le soir, à des jours différents.

     

    Pour se rendre à l’église de Moji-Port, située à flanc de colline, il fallait gravir un escalier d’une centaine de marches. Le P. Aïnciart montant et descendant cet escalier avec son vélo sur l’épaule était devenu une célébrité dans le voisinage ! Sa robuste stature paraissait encore plus impressionnante. Habituellement les vélos portent les hommes, mais à Moji, on pouvait voir un homme qui portait son vélo !

     

     

    En poste

     

    La ville actuelle de Kitakyushu a été créée il y a vingt ans par la fusion de cinq villes : Moji – Kokura – Tobata – Yahata – Wakamatsu devenues des arrondissements.

     

    En 1950, après à peine un an d’étude du japonais, le P. Aïnciart fut nommé responsable du centre paroissial de Tobata, avec le jardin d’enfants le plus renommé du Kitakyushu, et aussi une école catholique dirigée par les Sœurs canadiennes de Notre-Dame. Cette école venait juste d’être lancée.

     

    En ce temps de l’après-guerre où beaucoup de Japonais, désemparés par la défaite militaire de leur pays, cherchaient des raisons de vivre, le P. Aïnciart ne tarda pas à se faire remarquer par son enseignement clair et bien adapté de la foi chrétienne. Parmi les parents des enfants du jardin d’enfants et de l’école des Sœurs de Notre-Dame, le nombre des catéchumènes augmentait de jour en jour. On peut parler sans exagération de succès apostolique. L’accent convaincu du missionnaire, sa facilité d’expression, ainsi que la profondeur de son enseignement, impressionnaient les auditeurs. La paroisse de Tobata connut en peu de temps un magnifique essor. Le zélé pasteur donnait aussi son cœur à la JOC qui venait de naître au Japon, sous la forte impulsion du P. Murgue.

     

    Le P. Aïnciart se donnait tout entier à tous, tout en manifestant une attention particulière à chacun ; il faisait siens les problèmes et difficultés de tous ceux qui venaient le consulter et il les suivait fidèlement dans leur cheminement. Un grand espoir animait les cœurs de tous : prêtre, religieuses et chrétiens : une paroisse « pilote » se formait à Tobata.

     

     

    L’heure de l’épreuve

     

    En juin 1953, coup de théâtre ! Le P. Aïnciart est désigné pour la fondation du nouveau district de Hakodaté, dans le Hokkaido. Il était resté trois ans à peine à Tobata. Il était en pleine action. Inutile de souligner qu’il fut très regretté. Quant à lui, il accepta le sacrifice, sans discuter, sans rien manifester !

     

     

    Le P. Aïnciart au Hokkaido

     

    Le P. Gourraud, qui l’a bien connu pendant cette période de sa vie, retrace les activités du P. Aïnciart : « Quand Mgr Tomizawa, premier évêque de Sapporo depuis le mois de février 1953, demanda aux Missions Étrangères de reprendre le district de Hakodaté, le P. Delbos, supérieur régional, envoya trois anciens du Hokkaido : Les Pères Hervé, Hutt et Maugenre auxquels il adjoignit le P. Aïnciart, comme futur responsable du groupe. Hakodaté n’avait alors que deux paroisses : Motomachi, avec Presque cent ans d’histoire, et celle de Miyamaecho, plus récente, mais déjà bien enracinée dans la ville et qui comptait presque 2000 chrétiens sur une population de 300000 habitants, ce qui est une bonne proportion pour le Japon. Le P. Aïnciart, alors vicaire du P. Hutt, curé de Motomachi, devint en fait le curé de toute la ville, grignotant même sur le fief du P. Maugenre, curé à Miyamaecho. Les derniers prêtres japonais, les Pères Fukazawa, à Motomachi, et Hiratsuka, à Miyamaecho, avaient laissé des communautés en plein essor. C’était la fin des années heureuses où, dans le tohu-bohu de l’après-guerre, beaucoup de Japonais cherchaient encore une voie nouvelle dans le christianisme, en quête à la fois d’une espérance religieuse et d’une ambiance fraternelle.

     

    Le P. Aïnciart fit « mouche » à Hakodaté comme au Kyushu. Il assurait les cours de religion à l’école des Sœurs de Saint-Paul de Chartres (1000 élèves) ; il menait tambour battant des réunions de parents de leur école enfantine ; il allait d’hôpitaux en hôpitaux où il faisait travailler des chrétiens qui recrutaient des catéchumènes ; il faisait le soir, à la paroisse, le catéchisme pour le grand public, et aussi l’après-midi pour des cas particuliers. Il assurait messes, mariages, enterrements. Il s’occupait de tout, sans compter son activité débordante au service des pauvres particulièrement nombreux à Hakodaté, ville refuge pour les rapatriés de l’île de Sakhaline. Le Père trouvait ses meilleurs collaborateurs dans la Légion de Marie et la Conférence de Saint-Vincent de Paul. Avec eux, il rassemblait de vieux matériaux pour bâtir, ici ou là, quelques logements provisoires. Avec eux, il créa dans le quartier un foyer pour recevoir le soir, après l’école, et pendant les jours de congé, les enfants dont les parents au travail ne pouvaient pas s’occuper. Chaque année, « la moisson des âmes », comme il disait, était satisfaisante, soit entre 30 et 40 baptêmes d’adultes. Les PP. Hutt et Maugenre grommelaient bien un peu sur la boulimie apostolique du jeune, mais, au fond, ils l’admiraient. Ils l’admiraient comme tous à Hakodaté, chrétiens et non-chrétiens.

     

    Le P. Aïnciart parlait bien japonais et chantait à la perfection. Il était toujours prêt à rendre service ; il souriait toujours : ce qui est un atout majeur en Extrême-Orient. Enfin, plus japonais que les Japonais, il était toujours très occupé, prenant ses repas en cinq minutes, sans se soucier du menu. Quand je suis arrivé à Hakodaté, dit le P. Gourraud, j’avoue que le dynamisme du P. Aïnciart m’avait paru extraordinaire. Il était pour moi le missionnaire idéal et je reste encore persuadé qu’il fut un très grand missionnaire. Mais il avait deux points faibles qu’il faut souligner.

     

    Un problème de santé d’abord. Le P. Aïnciart se plaignait toujours de maux de tête. Pour calmer ses migraines, il se bourrait de pilules « Norshin », remède pas aussi inoffensif que le prétendaient les chrétiens qui le lui fournissaient. De plus il avait une prédisposition naturelle aux troubles circulatoires. Il lui aurait fallu du repos et un régime alimentaire bien équilibré. Or il était toujours tendu. Il avait aussi la coquetterie de vouloir faire plus que son voisin. Si vous vous leviez à 5 heures, il ne pouvait moins faire que d’être le premier « sur le pont », à quatre heures et demie.

     

    Dans sa sensibilité aussi le P. Aïnciart portait en germe un drame latent. Sa mère est morte en le mettant au monde. Le P. Aïnciart fut élevé, si l’on peut dire, par l’Eglise : formation ecclésiastique stricte, avec comme seul élément humain et « folklorique » son cher pays basque, sa campagne basque et son fromage de lait de brebis, délicieux d’ailleurs, que lui envoyaient ses frères à Hakodaté.

     

    Le P. Aïnciart, très doué, était quand même l’homme d’un livre, d’une méthode. C’était sa force ; ce fut aussi son talon d’Achille. Quand les jeunes confrères se trouvèrent successivement mis au travail, chacun demanda un minimum de respect des zones de rayonnement des paroisses. Le P. Aïnciart dut céder quelques groupes, non sans inquiétude. Et puis l’évolution de la société japonaise se fit sentir. »

     

    Après son premier congé en France, pendant lequel il eut une attaque au cours d’un voyage à Rome, le P. Aïnciart, dont les deux mandats de supérieur local venaient d’expirer, passa de Hakodaté à Yakumo où il n’eut à gérer qu’une petite paroisse de 170 chrétiens. Là où il aurait dû faire l’expérience de quelques années « sabbatiques », en attendant des jours meilleurs et surtout en se soignant, il entreprit de courir par monts et par vaux à la recherche de la brebis perdue. Il donna certes à la paroisse de Yakumo une vive impulsion, mais il n’était déjà plus tout à fait le même. Il avait perdu son sourire. Dans les réunions des confrères, il ne parlait plus. De petites attaques répétées inquiétaient son entourage. Il en minimisait l’importance. On l’obligea à prendre quelque temps de repos à Hongkong. Des vacances ! Remède pire que le mal. C’est alors que les supérieurs lui demandèrent de retourner au Kyushu où le climat est quand même plus clément.

     

    Le P. Toquebœuf donne ses impressions sur les dernières années du P. Aïnciart au Japon. « Après 14 ans de travail au Hokkaido, le P. Aïnciart revenait à ses premières amours au Kyushu. Nous fûmes heureux de le retrouver, mais, malheureusement, il n’était plus le même. Il nous semblait prématurément vieilli.

     

    La paroisse de Yukuhasi lui fut confiée avec la desserte de Toyotsu. Il se remit au travail avec ardeur et toujours la même sévérité dans l’observation de son règlement de vie et l’accomplissement de ses fonctions.

     

    Cependant quelques semaines après son retour au Kyushu, on commença à éprouver de l’inquiétude à son sujet. Sur son visage se lisait la fatigue ; les maux de tête devinrent plus fréquents et plus intenses ; il lui fallut recourir à des médicaments à doses de plus en plus fortes. Il m’avoua un jour où j’étais allé prêcher chez lui une retraite pour ses paroissiens : « Je vais bientôt partir en congé pour la France ; il sera long ; je me demande même si je reviendrai au Japon ». – « Pourquoi donc ? » lui dis-je. « Ma tête », me répondit-il. Je devinais dans son regard une profonde tristesse. »

     

     

    En France

     

    De fait le P. Aïnciart arriva en congé en France, au mois de mai 1969. C’est pendant son séjour en famille qu’il eut une attaque grave. Il fut soigné au mieux, mais sur le conseil du médecin traitant qui jugeait son cas très grave, il entra à la maison de retraite de Montbeton au début de 1970.

     

    « Malgré toute la gentillesse et tout le dévouement dont il a été entouré, quelle croix pour un missionnaire si actif, frappé en pleine force de l’âge ! » dit le P. Gourraud qui continue. « Je suis allé le visiter deux fois avec des groupes de chrétiens de Hakodaté. Le P. Juigner, son successeur à Yakumo a fait, lui aussi, son pèlerinage à Montbeton. Autant de joies pour le P. Aïnciart qui ne pouvait guère s’exprimer que par des larmes, mais qui se souvenait bien de ses chrétiens. Joies aussi des lettres reçues du lointain Japon où il n’avait laissé que des amis ! »

     

    Voici les quelques lignes écrites par le supérieur de la maison de Montbeton sur le P. Aïnciart : « Arrivé au début de 1970, âgé seulement de 47 ans, le P. Jean-Pierre Aïnciart devait passer 17 années à Montbeton. Au cours de ces années, ses facultés de mouvement et d’expression diminuèrent progressivement mais non totalement. Les dernières années, il fallait s’occuper de lui comme d’un enfant, mais un enfant qui comprenait ce qu’on lui disait ; il était très probablement conscient de l’état où le réduisait la maladie et devait en souffrir intérieurement, même s’il ne le faisait pas paraître. Sa piété était peut-être le signe le plus visible de la lumière qui l’habitait : il assistait régulièrement à la récitation de l’office et à la célébration de la messe à laquelle il communiait et donnait des signes évidents d’une participation consciente et fervente. Il avait souvent son chapelet à la main ou parfois serrait une statuette de la Sainte Vierge. Comme l’a noté plus haut le P. Gourraud, il fut très ému lorsque un groupe de chrétiens de Hakodaté vint le visiter. De même il manifestait son émotion lorsqu’il recevait une lettre des chrétiens du Japon ou de sa famille. Lui-même ne rêvait que de retourner au Japon et il lui arrivait de prendre son rêve pour la réalité. Les voies du Seigneur ne sont pas les nôtres, certes, et il ne faut pas lui demander pourquoi un missionnaire jeune, brillant, dynamique, est arrêté tout d’un coup dans son apostolat pour mener une existence devenue apparemment sans objet. Qui sait, des deux parties de la vie de Jean-Pierre, laquelle fut aux yeux de Dieu, la plus féconde ?

     

    Le Seigneur l’a rappelé à lui, le 13 avril, premier jour de la semaine sainte ; ses obsèques ont été célébrées dans notre chapelle de Montbeton, en présence de plusieurs membres de sa famille, le mercredi saint. Nous avons confiance qu’il a fêté Pâques dans l’Assemblée des élus. »

     

    Pour terminer cette évocation de la vie du P. Aïnciart, rappelons, avec le P. Gourraud, quelques éléments de satisfaction qui ont été sans doute les points les plus lumineux de sa vie missionnaire à Hakodaté.

     

    « Le premier a été la fondation des paroisses de Yunokawa, à Hakodaté et de Yakumo où furent envoyés les deux jeunes confrères : le P. Schoutith, à Yunokawa, et le P. Gourraud, à Yakumo.

     

    Le deuxième a été la célébration du centenaire de la paroisse de Motomachi pour rappeler l’arrivée du premier Père des Missions Étrangères, le P. Mermet, en 1859. Ce centenaire fut organisé de main de maître par le P. Aïnciart qui était alors supérieur local.

     

    La troisième satisfaction du P. Aïnciart fut la fondation en 1960 de l’école des Frères de Saint-Jean-Baptiste de La Salle, sur un terrain acquis depuis longtemps par l’institut, mais qui avait bien failli être repris par le gouvernement. Le Père rêvait d’une grande école chrétienne efficace pour former des catéchumènes, et qui plus est des hommes catéchumènes, trésor si rare dans la région !

     

    Enfin il faut noter la mise en route du pèlerinage de Sengendake, montagne de 1000 mètres, située à 70 kilomètres de Hakodaté où furent martyrisés, en 1640, 106 chrétiens travaillant dans une mine d’or de la compagnie Matsumae. Ces pèlerinages furent les seules sorties en campagne du P. Aïnciart, avec nuit sous la tente dans la campagne. Les pèlerinages au Sengendake sont devenus une institution. Les études sur les Ezochristan, anciens chrétiens du Hokkaido, se poursuivent. Le P. Aïnciart nous aidera-t-il du haut du ciel à retrouver les tombes de ses chers martyrs ? Si oui, nous leur bâtirons une chapelle commémorative et il y aura son “ex-voto” bien mérité. »

     

    • Numéro : 3828
    • Pays : Japon
    • Année : 1948