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Joseph AIGOUY (1878-1904)

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    Nous étions réunis pour les exercices de la retraite annuelle, quand le télégraphe nous apporta la triste nouvelle du décès de M. Aigouy. Notre jeune confrère venait de mourir à l’hôpital de Hanoï : la phtisie l’avait ravi à notre affection. Ni les remèdes les mieux appropriés, ni les soins les plus assidus, ni nos ferventes prières ; rien, en un mot, n’avait pu conjurer le fatal dénouement. Le bon Dieu enlevait à la mission M. Aigouy au moment où, après avoir appris la langue, il allait entrer résolument dans la carrière.

    M. Marie-Joseph-Paul Aigouy naquit à la Cresse (Rodez, Aveyron) le 27 juin 1878.

    Ses parents, honnêtes cultivateurs d’un pays plus riche en beautés naturelles, cascades et torrents, qu’en moissons plantureuses, savaient ce qu’il en coûte de sueurs et de peines pour obtenir une maigre récolte de blé ou de raisin. Aussi, quand le bon Dieu leur donna un fils, voulurent-ils faire de lui un petit savant. Ils l’envoyèrent tout jeune encore chez l’instituteur du village. Paul, intelligent et bien doué, entendant répéter à son père que les gens instruits arrivaient toujours facilement à se créer une belle situation, se mit de tout cœur à la besogne. Les livres lui plurent ; il ne regretta guère les courses au bois et la garde de son petit troupeau dans les pauvres pâturages du Causse. La vue des messieurs qui, chaque année, venaient en foule visiter les gorges du Tarn, servait sans doute de stimulant à son goût pour l’étude.

    L’instituteur présenta son élève, dès l’âge de douze ans, à l’examen qui devait lui permettre d’obtenir une bourse dans une école du gou­vernement ; mais le jeune candidat ne fut pas admis. Il faut voir dans cet échec une grâce du bon Dieu, car, la même année, Paul entrait au petit séminaire de Belmont, ce qui valait infiniment mieux pour lui que d’entrer au lycée ou à l’École normale.

     

    À Belmont, sous la direction de maîtres pieux et instruits, les pensées de l’élève se tournèrent peu à peu vers le sacerdoce, et quand, six ans après, il sortit de rhétorique à la tête de sa classe, sa déter­mination était prise. Au mois d’octobre 1897, nous le trouvons au grand séminaire de Rodez. Il a laissé dans cette sainte maison un excellent souvenir : les lettres de son directeur, avec lequel il était resté en correspondance, en sont une preuve évidente. Connaissant le zèle et l’activité du missionnaire, le bon sulpicien, qui fut son guide dans les voies du ciel, lui écrivait quelque temps avant sa mort : « Mais, mon bien cher, avec votre « tempérament ardent, ne soyez pas imprudent ; sachez ménager un peu la machine, graduer « la dépense du travail selon votre réserve de forces. Il faut, autant qu’il plaît à Dieu, faire vie « qui dure. Je m’imagine que vous devez devenir un bon, un très bon missionnaire. »

    Ce fut sur le conseil de cet excellent directeur que M. Aigouy demanda son admission au séminaire des Missions-Étrangères.

    Les trois années qu’il passa à la rue du Bac furent pour lui des années précieuses. A l’amitié de ses confrères se joignit bientôt l’estime de ses maîtres. Son application à l’étude, et le désir qu’il avait de connaître plus de choses, le firent sans doute désigner comme aide-bibliothécaire. Cette charge lui plaisait beaucoup, et il la remplit consciencieusement. Ordonné prêtre le 23 juin 1901, il fut destiné à la mission du Haut-Tonkin.

     

    Il nous arriva dans les premiers jours de septembre, et se mit tout de suite à l’étude de la langue annamite. Les leçons que lui donnait le catéchiste chargé de lui apprendre le rudiment lui parurent bientôt insuffisantes, et le désir ardent qu’il avait de s’instruire lui fit commettre de véritables imprudences. A plusieurs reprises, Mgr Ra­mond dut, le soir, lui faire éteindre sa lampe et lui ordonner de se reposer. Une nuit qu’il s’était endormi sur un manuel de sermons, le feu prit à sa moustiquaire, et il se réveilla juste à temps pour empê­cher l’incendie de gagner la toiture en feuilles de latanier de la maison qu’il habitait.

    Cette ardeur au travail, jointe à un grand zèle pour le salut des âmes, faisait augurer que M. Aigouy serait plus tard un excellent ouvrier apostolique. Mgr de Linoë voulut l’initier lui-même à la prédication, et, comme au bout de six mois d’étude, il pouvait déjà confesser et prêcher convenablement, il le prit avec lui dans une tournée pasto­rale. Pour le jeune missionnaire qui accompagne l’évêque, ce sont de vraies promenades que les tournées épiscopales : peu de sermons, peu de confessions, pas de tracas, pas de soucis ; ce sont les anciens qui donnent, et le nouvel arrivé est là presque uniquement pour regarder et se former. M. Aigouy entra parfaitement dans son rôle. Comme il était pratique et qu’il ne voulait pas oublier ce qu’il avait  vu, il prenait des notes, interrogeait, interrogeait encore, pour se rendre un compte exact de tout. Il se perfectionnait, en même temps, dans la langue.

    La visite pastorale terminée, le vicaire apostolique l’envoya conti­nuer sa formation à Bau-no, auprès de M. Hue. Sa joie fut grande de se voir assigner une partie du champ où le B. Cornay avait travaillé jadis. Deux œuvres distinctes se partagent l’activité du missionnaire de Bau-no. Un centre français, avec une assez forte garnison, est situé non loin du chef-lieu de la paroisse annamite et, de temps en temps, entre deux visites aux chrétientés indigènes, le missionnaire y fait une courte apparition. Le dimanche, il y dit la messe. Le ministère auprès des Français échut plus particulièrement à M. Aigouy qui s’y adonna de tout cœur, voulant en quelque sorte convertir les pécheurs dès le premier jour. Il visita assidûment les malades de l’ambulance, rechercha avec soin les catholiques indigènes établis au milieu des Français. Il aimait à courir après les brebis égarées. Était-il heureux quand il en ramenait une au bercail !

    Les travaux du ministère n’avaient pas interrompu le cours de ses études. Après la langue annamite, il voulut connaître la langue chinoise, et on le vit se lancer à corps perdu dans l’étude des caractères. « A corps perdu », c’est bien le mot ; en effet, ses forces physiques s’usaient à ce labeur incessant, et le supérieur lui ordonna de renon­cer à l’étude des caractères chinois. Le missionnaire se soumit, mais à regret, car il s’imaginait qu’on exagérait les précautions. Hélas ! le médecin devait bientôt lui interdire toute espèce de travail.

     

    Un matin, après une quinte de toux un peu plus violente que d’ordi­naire, il se mit à vomir le sang. Le docteur de l’ambulance fut appelé et M. Hue qui se trouvait à quelques kilomètres de là fut prévenu ; on s’empressa autour du malade, qui était étonné qu’on fit attention au léger accident qui venait de se produire. De fait, le lendemain il était mieux, et ne parlait de rien moins que de se remettre à l’ouvrage. Le médecin exigea un repos absolu, recommanda des précautions, pres­crivit des fortifiants et conseilla un changement d’air. Mgr Ramond envoya le cher malade à Sontay, chez M. Robert, aumônier de l’hôpi­tal.

    Là, notre confrère fut l’objet des soins les plus assidus ; mais il ne devait pas guérir. « M. « Aigouy est perdu, écrivait M. Robert à Mgr Ramond aux environs de Noël ; peut-être ne « verra-t-il pas la nouvelle année. Le médecin qui le soigne a rarement rencontré « d’hémoptysie si rebelle. Notre pauvre malade est presque tout le temps couché ; seule, la « position horizontale, jointe à la glace qu’on lui fait prendre, empêche les crachements de « sang. » Néanmoins, le cher malade put célébrer plusieurs fois la sainte messe pendant la neuvaine qu’il fit à Notre-Dame de Lourdes. Hélas ! le mieux ne se maintint pas et M. Aigouy dut quitter Sontay ; M. Robert l’accompagna jusqu’à l’hôpi­tal de Hanoï. C’est de là qu’il eut encore la force d’écrire à Mgr Ra­mond, pour lui présenter ses vœux de bonne année : « Me « voici donc à l’hôpital de Hanoï, disait-il, atteint de tuberculose pulmonaire. Je suis entouré « des meilleurs soins, mais, comme mon état est grave et que la fièvre ne me quitte pas, M. « Letourmy m’a proposé de m’apporter un de ces jours, peut-être dimanche, la sainte « communion en viatique et de m’administrer l’extrême-onction, ce que j’ai accepté avec « grand plaisir. »

    Monseigneur, après l’avoir remercié de ses affectueux souhaits et lui avoir exprimé les siens, ne pouvait pas manquer de lui donner de salutaires encouragements : « J’ai prié, et je « prie pour vous tous les jours, disait Sa Grandeur, afin que Dieu vous accorde la santé, si « c’est sa sainte volonté ; surtout, qu’il vous console et vous protège. Remettez-vous « entièrement entre ses mains, et prononcez du fond du cœur le fiat voluntas tua. Vous serez « toujours un de mes chers missionnaires, à la vie comme à la mort, sur la terre et au ciel. « Offrez vos souffrances pour l’œuvre commune qui nous est confiée, la conversion des « infidèles. Vos mérites sur un lit de douleur ne seront pas moindres que ceux que vous « pourriez acquérir au milieu des plus grands travaux entrepris pour la gloire de Dieu. Je vous « bénis de tout cœur, cher ami, et vous recommande à la sainte Vierge, notre unique « espérance. »

     

    Le malade ne se faisait pas illusion ; il se préparait à la mort avec une piété qui faisait l’admiration des confrères de Hanoï. Mgr Gen­dreau voulut lui porter lui-même ses consolations, et voici en quels termes le vénéré vicaire apostolique du Tonkin occidental racontait sa visite dans une lettre : « Hier, je suis allé voir le cher M. Aigouy, car on m’avait « dit qu’il était très mal. Quand je suis arrivé à l’hôpital, la crise avait diminué ; mais le « pauvre malade est toujours très bas : la respiration est haletante, il ne peut presque plus « parler ; on le soutient avec des piqûres d’éther. Les médecins disent qu’il ne peut aller loin, « quelques jours au plus. Il est très bien préparé et édifie M. Letourmy, qui fait tout ce qu’il « peut pour le soulager. M. Letourmy l’a vu pleurer une ou deux fois, mais ne lui a pas « demandé la cause de ses larmes. Était-ce le regret de mourir loin de sa mission ? Était-ce un « autre sentiment ? on l’ignore. En tout cas, il voit son état et l’accepte avec une parfaite « soumission à la volonté du bon Dieu. »

    Mgr Gendreau écrivait cette lettre dans les premiers jours de jan­vier. La crise finale ne tarda pas à arriver. Le mardi 12 janvier au matin, nous recevions le télégramme qui nous annonçait que tout était fini. M. Aigouy avait rendu son âme à Dieu, un peu après minuit, assisté jusqu’au dernier moment par M. Chauvière, de la mission de Hanoï, qui remplaçait M. Letourmy, parti pour la retraite.

     

    Il est mort dans l’octave de l’Épiphanie, cette fête si chère aux Missions-Étrangères, qui rappelle la manifestation de Jésus aux Gen­tils. C’était à la veille de cette fête, que le pauvre malade avait été surpris versant des larmes silencieuses sur son lit d’hôpital. A nous, qui le connaissions, qui savions son désir ardent de prêcher la bonne nouvelle et de convertir des âmes, n’est-il pas permis de suppo­ser que ces larmes muettes, notre confrère les versait à la pensée de se voir mourir si jeune et sans avoir pu manifester, comme il l’aurait voulu, Jésus aux Gentils ? Le souvenir de ses parents lui était aussi présent, sans doute, à cette heure suprême. Il voyait son père et sa mère, auxquels son départ avait fait tant de peine ; son plus jeune frère, qui de la caserne lui écrivait souvent ; il voyait tous ces êtres chéris, qui avaient pleuré au jour des adieux, et qui, bientôt, pleure­raient sa mort ; mais l’espoir de les revoir au ciel le consolait : la rési­gnation reprenait le dessus et les larmes cessaient d’elles-mêmes.

    D’ailleurs, autres sont les calculs de Dieu et autres les calculs des hommes : qui sait si cette mort, longuement préparée et si bien accep­tée, n’a pas été aux yeux du souverain Juge plus précieuse que de longues années d’apostolat ?

    Dès la nouvelle du décès de M. Aigouy, Monseigneur délégua deux confrères, MM. Hue et Jaricot, pour assister aux obsèques. Elles se firent, aussi solennelles que possible, dans la chapelle de l’hôpital, et M. Aigouy fut conduit au cimetière par le cortège recueilli de tous les confrères présents à Hanoï et par une délégation des Sœurs de Saint­-Paul de Chartres et des Frères des Écoles chrétiennes. À la même heure, à Hung-hoa, nous chantions la messe pour le repos de son âme, et notre retraite, à peine interrompre par cette cérémonie funèbre, se continuait tranquillement. Chacun de nous, j’en suis sûr, demandait à Dieu la grâce de mourir, un jour, comme était mort le confrère qui venait de nous quitter.

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2577
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1901