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Henri ADIGARD (1865-1900)

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    M. Henri-Marie-Joseph Adigard naquit à Argentan , diocèse de Séez, le 30 décembre 1865.

    Il apportait en ce monde deux aptitudes naturelles qui devaient le distinguer toute sa vie ; une activité ennemie de toute trêve, et une volonté des plus tenaces. Ces dispositions naturelles, qui sont des qualités à condition d’être dirigées, se traduisent dès l’enfance par l’espièglerie et l’entêtement. Aussi parait-il que le petit Henri fut espiègle et entêté , à la façon un peu vulgaire d’un petit Pierre Dumoulin-Borie. Heureusement, sa mère veillait. La vénération, la piété filiale avec laquelle notre regretté confrère a toujours parlé de sa mère, nous est une preuve que Mme Adigard sut dompter et diriger cette nature frémissante. C’est elle aussi, sans aucun doute, qui lui inspira cette dévotion à la sainte Vierge, qu’il avait si tendre. Vraiment les mères qui commencent par faire aimer à leurs enfants la bonne Mère du ciel, sont assurées de réussir dans l’œuvre, si ardue soit-elle, se leur éducation.

     

    Henri fut d’abord placé au petit Séminaire de Vire pour y faire ses études. IL Demeura dans cet établissement jusqu’à la quatrième, et acheva ses classes au petit Séminaire de Lisieux, sous la direction du vénérable P. Bouet.

     

    Au mois d’octobre 1885, il se dirige vers le grand Séminaire ; mais au lieu de se rendre à Séez, il préfère aller à Bayeux. Après deux ans de philosophie à Sommervieu, l’abbé Adigard entre au Séminaire de théologie. Il y avait commencé sa dernière année, lorsqu’il demanda à être admis aux Missions Etrangères. Bientôt il quitte Bayeux, et arrive à Paris le 31 décembre 1889. Il avait vingt-quatre ans depuis la veille, et était diacre.

     

    Pendant qu’à la rue du Bac il terminait son cours de théologie et se préparait à la prêtrise, Mgr Kleiner, qui venait d’être élu coadjuteur de Mgr Coadou, évêque de Mysore, débarquait en France . Mgr Coadou mourut le 14 septembre 1890. Son coadjuteur, qui devenait son successeur, fut sacré le 21 du même mois, avec Mgr Mutel, vicaire apostolique de la Corée, par S.Em. le cardinal Richard, dans la chapelle des Missions Etrangères.

     

    M. Adigard assista à la cérémonie du sacre ; peut-être même eut-il quelque fonction à y remplir. Quoi qu’il en soit, dès le lendemain, il était chargé d’assister chaque jour Mgr Kleiner au saint autel, et il conserva cet office jusqu’à son départ. Il reçut l’onction sacerdotale le 21 février 1891,et, le soir du même jour, il apprenait, à la salle des exercices, que le Mayssour lui était assigné comme champ d ‘apostolat.

     

    Une agréable surprise lui était réservée avant de quitter la France. Mgr Kleiner, son évêque, qui devait retourner dans l’Inde, fit son voyage « ad limina » à la fin du carême, et prit M. Adigard avec lui.

     

    Quelle joie pour le jeune missionnaire ! Il a conservé quelques pages de notes sur son séjour dans la Ville Eternelle. Elles seraient à reproduire en entier, tellement chaque ligne vous attache à cette Rome, capitale de l’univers, consacrée par la mort glorieuse des bienheureux apôtres Pierre et Paul, empourprée du sang de milliers de martyrs, illustrée par la visite d’innombrables saints de toutes les époques, rayonnante de la majesté du Pontife représentant du ciel et représentant de la terre, élevée enfin de toute la sublimité du Docteur qui enseigne la vérité aux rois et aux peuples.

     

    Notre heureux pèlerin revint à Paris tout embaumé du parfum de Rome. Il n’y resta que peu de jours. Le départ en effet avait lieu le 15 avril. Mgr Kleiner, arrêté par la maladie, ne devait rentrer au Mayssour qu’au mois d’août suivant.

     

    À Bangalore, le nouveau missionnaire fut reçu par M. Baslé, vicaire général, qui l’envoya se familiariser avec l’anglais dans notre collège de Saint-Joseph.

     

    M. Adigard au collège ! Il n’était certainement pas né pour la chaire de professeur ; mais sa vertu lui donna la force de prendre son sort à gré. D’ailleurs, de fréquentes promenades aux environs de la ville, quelques excursions à Closepet, un voyage légendaire à Arsikéré, où, sur l’invitation de M. Rautureau, il alla bénir la chapelle en se faisant accompagner d’un jeune confrère récemment débarqué, lui procurèrent d’excellentes distractions. Arrivèrent enfin les vacances, et, en même temps, une nouvelle recrue, qui prit sa place.

     

    M. Adigard partit aussitôt pour Mysore où il avait l’ordre d’étudier le tamoul, sous la direction de M. Rappart, que M. Vallet devait remplacer un mois plus tard. Dès lors, il fut à même de remuer : il put vivre. Cependant il ne se trouvait pas encore l’apôtre de ses rêves, car il n’avait pas le don des langues. Mais comme, pour les apprendre, la nécessité de parler lui était plus utile que l’étude dans la grammaire et les livres, il se créait lui-même cette nécessité. C’est ainsi qu’il profite d’une occasion pour entreprendre le long voyage de Mercara au Coorg, en plein pays canara, avec un voiturier dont il nr comprend pas le langage et un petit domestique tamoul de douze à treize ans. Notre confrère ne resta pas le long du chemin.

     

    Ce voyage fut en quelque sorte providentiel : il lui apprit une route qu’il devait suivre, deux mois plus tard, sous une pluie battante, pour porter secours à un jeune Français atteint de la fièvre typhoïde, qu’il ramena sain et sauf à Mysore.

     

    Dans le courant de cette même année 1892, il se vit chargé de la diffusion d’une œuvre, admirablement appropriée au caractère et au génie de nos Indiens, et destinée à produire les meilleurs résultats ; je veux dire l’œuvre expiatoire de la Chapelle-Montligeon en faveur des âmes délaissées du purgatoire. Il est aisé de deviner le zèle que notre confrère déploya dans la direction de cette œuvre, et tous ont encore présente à a mémoire la propagande qu’il fit  pour procurer son extension. Qu’il nous suffise de rappeler qu’à sa mort le nombre des associés inscrits par lui s’élevait à deux mille.

     

    Mais hâtons-nous vers Manantoddy, capitale du Wynaad, où notre confrère s’achemine en octobre 1892, pour y prendre la place de M. Troussé. La route n’est pas des plus sûres ; on a la chance d’y rencontrer éléphants et voleurs. Les pachydermes, avec lesquels il devait faire connaissance en 1895, lui épargnèrent leur visite à son premier voyage ; il n’eut rien non plus à démêler avec les brigands.

     

    Au chef-lieu de son district, il y a environ 400 chrétiens à administrer ; c’est plus qu’il ne lui en faut : avec 10 il trouverait à s’occuper utilement. Il commence par réunir les enfants, et leur apprend à chanter en latin les hymnes de l’Eglise ; et il réussit. Il a bientôt une sorte de petite maîtrise qui donne de la solennité aux offices du dimanche, et qui fait parler d’elle à Mysore, où un jour de grande excursion elle exécute plusieurs morceaux de son répertoire. Mais ce résultat matériel est le moindre : un autre, très excellent, est de rendre gloire à Dieu en chantant ses louanges, et d’attirer ainsi, parallèlement avec la prière, les bénédictions célestes sur tout le district.

    Les effets de ces bénédictions ne tarderont pas à se manifester. Dans l’Inde, comme partout, les parents sont heureux et fiers de voir le prêtre témoigner un bienveillant intérêt à leurs enfants. Aussi le bon M. Adigard, par ce premier exercice de zèle si simple et pourtant si fécond, s’attira-t-il des sympathies qu’il sut mettre à profit pour faire oublier certaines rancunes, causes de division entre familles, rétablir l’harmonie et assurer la paix dans sa chrétienté.

     

    Dès qu’il eut fait régner la tranquillité au milieu de son troupeau, sans cesser d’avoir l’œil au maintien de l’ordre, il se tourna vers les païens et s’attacha à leur conversion. Ces derniers vont désormais absorber sa vie. Mais ici, je dois passer la plume à M. Cochet, qui fut son plus proche voisin ; mieux que cela, son ami intime, le confident de ses projets, le témoin de ses travaux, de ses luttes, de son agonie et de sa mort au milieu de ses pauvres « kourchers ».

    Il résume, de la manière la plus édifiante, les dernières années et les derniers jours de notre missionnaire.

     

    «  Le Wynaad, écrit-il, est ha bité principalement par des « coolies » de toute caste venus de Malaber, du Mayssour, de Trichinopoly et même de Ceylan. Les castes aborigènes sont représentées seulement par les « paniers » et les « kourchers » ; ces derniers ne seraient-ils pas parents de leurs voisins du nord les « kouragas ou kourgs « ? Leurs maîtres sont les « nayers » de la côte ou les « chettiars » de Palghat.

    Les «  paniers » sont des esclaves , vivant encore dans la plus abjecte ignorance et pauvreté. Essentiellement instables, il est presque impossible de les fixer quelque part, et le moment ne semble pas encore venu de les évangéliser avec des chances de succès.

    Les « kouchers », quoique moins ignorants et pauvres, appartiennent à une classe différente. Ce sont les anciens chasseurs du pays, et , maintenant encore, ils manient très habilement l’arc et la flèche. Il y a environ deux mille individus de cette race au Wynaad. Ils travaillent pour un modeste salaire chez leurs maîtres païens. Ils sont très timides et à peu près honnêtes. Tels sont les païens que M. Adigard s’efforça de convertir .

    Mais comment débuter ? Il fallait des rizières pour procurer à ces gens un travail convenable. Le missionnaire prit des informations pour savoir s’il ne s’en trouvait pas à acheter. Bref, il fit ses plans avant même d’avoir obtenu une seule conversion. Le bon Dieu récompensa sa foi. Au commencement de 1895 il reçut au catéchuménat ses premiers « kourchers », un homme et une femme, les installa chez lui et leur fournit un peu d’ouvrage. Quelques mois plus tard , il admit une autre famille. IL acheta alors les rizières, et avec les quatre personnes dont nous venons de parler, il entreprit son œuvre. Bien faibles commencements d’une œuvre qui allait se développer pendant cinq ans, et pour laquelle M. Adigard devait sacrifier sa vie.

     

    L’entreprise marcha lentement, mais sûrement. Malgré quelques renvois indispensables et quelques déboires prévus, on peur dire qu’elle se développe sans secousse. Le nombre de bras augmentant, on achetait de nouveaux terrains à mesure que les ressources le permettaient. A sa mort, en septembre 1900, le Père laissait dans ses rizières 50 personnes, dont 40 chrétiens baptisés. Succès considérable, qui donne de magnifiques espérances pour l’avenir, à moins que le manque de ressources ne vienne arrêter l’œuvre si bien commencée.

     

    M. Adigard avait réussi à inculquer à ses néophytes les notions principales du christianisme. Mais quelles difficultés n’avait-il pas rencontrées avec ces gens aux idées matérielles et terre à terre ! Il les avait mis sous la protection de la sainte Vierge, et Mgr Kleiner, en janvier 1900, était allé lui-même bénir la statue de Notre-Dame de Lourdes offerte par M. Baussonnie aux « kourchers » de Wynaad. Au point de vue moral, ces pauvres gens faisaient la consolation du bon Père qui, pendant cinq ans, n’eut pour ainsi dire rien de grave à leur reprocher. Mais aussi, quelle surveillance attentive de la part du missionnaire ! Il passait toute sa journée avec eux, et bien des fois il allait faire un tour au milieu des cases, sur les 10 heures du soir, pour s’assurer que tout le monde dormait.

     

    Tout cela lui occasionnait de grandes dépenses, et, malgré les sommes considérables qu’il recevait de sa famille, il vivait très pauvrement. Sa foi et son ardeur au travail promettaient de beaux jours à notre sainte religion au Wynaad, quand la mort vint briser toutes les espérances et désoler le pays.

     

    La cherté du riz menaçant de plonger dans la misère les chrétiens de Manantoddy, M. Adigard s’engagea à refaire avec leur concours une route pour le compte du « Forest Departement ». Pendant les grandes pluies de juin et juillet, il travailla non seulement aux rizières, mais encore à la restauration de la route en question.

     

    Or, depuis un certain temps, il ressentait une fatigue générale. Le travail sous la pluie mina sa santé, et, le 6 août 1900, il fut obligé de s’aliter ; après avoir lutté deux jours contre une grosse fièvre qu’il prenait pour un simple mal de tête. En réalité, le mal dont il souffrait n’était autre que « le tic douloureux «  affectant le côté droit de la figure.

     

    Persuadé enfin de la gravité de son état, M. Adigard me fit appeler le samedi 11. Je partis aussitôt pour Manantoddy, où j’arrivai le 13, espérant bien le trouver remis de ce que je croyais être la fièvre. Les grandes douleurs névralgiques avaient beaucoup diminué. Elles cessèrent le 20 août. Mais la fièvre restait et aucune médication n’arrivait à la couper.

     

    Le docteur ayant déclaré qu’une descente à Mahé, sur le bord de la mer, était le seul moyen d’enrayer la fièvre, nous partîmes le mercredi 4 septembre. M. Adigard était relativement mieux ; nous le transportions en palanquin et , le long du chemin, il parlait volontiers. Le lendemain, en descendant les Ghates, vers 2 heures du soir, il se plaignit de la fatigue. On lui donna des fortifiants et, comme un infirmier nous accompagnait, nous étions pour ainsi dire sans inquiétude.

     

    À 8 heures nous arrivions à Kuttyadi, au bas des Ghates. Pendant que M. Adigard dormait, je m’empressai de lui préparer un bouillon chaud. Quand il fut prêt, l’infirmier alla réveiller le malade, mais il revint aussitôt effrayé, et me dit que le Père était très bas. Ce fut un coup de foudre pour moi que ne me doutais pas du danger.

     

    Nous lui fîmes prendre un nouveau tonique et le pouls remonta. On le transporta ensuite sur la barque qui devait nous emmener à Mahé ; je l’avertis alors de son état, il me répondit très tranquillement : «  Eh bien ! il faut me donner l’extrême-onction. » N’ayant pas pris la précaution d’emporter mes saintes huiles, je dus me borner à entendre sa confession, qu’il fit avec toute sa lucidité d’esprit.

     

    La nuit, il eut le délire ; ce qui ne l’empêcha pas de boire assez volontiers du lait. Vers 4 heures du matin, il se trouva beaucoup mieux. Au débarcadère, il mangea de bon appétit des biscuits et but une tasse de café . Je le crus sauvé. Nous partîmes pour Mahé où nous arrivâmes, à 10 heures du matin, le vendredi 7 septembre . Le malade reconnut sans peine M. Veaux et les Sœurs de l’école ; il leur demanda de prier pour lui. Le médecin le trouva très fatigué, et ordonna de le laisser reposer quelques heures. Vers 4 heures du soir, il s’endormit, et nous décidâmes de lui donner les derniers sacrements à son réveil. Dans son sommeil, il  perdit l’usage des sens, et tous les efforts du médecin pour le lui faire recouvrer furent inutiles. A 7 heures, je lui donnai l’extrême-onction et la bénédiction apostolique . La nuit fut agitée, et la respiration devint bientôt très pénible. Le matin, il y eut un peu d’accalmie, mais nous ne pûmes lui faire prendre la moindre nourriture ne le rappeler à lui.

    Le 8 septembre, fête de la nativité de la Vierge Marie, notre confrère rendit le dernier soupir, au moment de l’Angelus du soir. Le jour de la nativité de la bonne Mère fut ainsi le jour de la naissance de M. Adigard au ciel. Je perdais en lui un ami intime, et ma douleur fut immense.

     

    M. Robert, administrateur de Mahé, vint lui-même mettre à notre disposition la chapelle du cimetière, et, le lendemain dimanche, à 9 heures du matin, en présence de M. Veaux et du P. Goveas, de Tellicherry, je célébrai la messe d’enterrement. L’assistance était nombreuse, et, au premier rang, on remarquait M. Roberti et M. le juge de Mahé. Le P. Goveas présida les funérailles.

     

    À Manantoddy, la nouvelle inattendue du décès du Père causa une véritable désolation. Quand, le 25 septembre, je célébrai un service solennel, pour le repos de l’âme du cher défunt, dans cette chrétienté, l’église avait été toute tendue de noir aux frais des néophytes, qui tinrent, en outre, à s’approcher des sacrements ce jour-là.

     

     

    De la vie de M. Adigard, il y a surtout à retenir le sacrifice qui l’a couronnée. Ceux qui connaissaient sa robuste constitution auront été surpris d’une mort si prématurée, s’ils n’ont porté plus haut leurs regards. Que faut-il donc se rappeler pour voir juste en cette circonstance ? In suffit de consulter l’histoire et d’y constater que, depuis le rachat du monde par Jésus-Christ, pas un peuple, pas une tribu n’a embrassé la foi chrétienne sans que Dieu ait exigé des victimes, avec ou sans effusion de sang, en union avec la Victime du Calvaire. Au Mayssour, un certain nombre de races ont été jusqu’ici complètement revêches à l’action de l’Evangile. Les « kourchers » étaient  de ce nombre. M. Adigard a entrepris leur conversion ; il leur a montré le chemin du ciel. Il fallait une victime à ces pauvres « kourchers » pour appeler sur eux la miséricorde divine. M. Adigard a été leur victime, et sa mort sera, nous l’espérons, le point de départ de leur conversion en masse.

     

    Dès son enfance, M. Adigard avait rêvé….l’avenir magnifique que Dieu réserve à ses soldats, et il est mort en apôtre : oui, apôtre des « kourchers ». Il a mérité ce titre, et ce titre lui restera.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1940
    • Pays : Inde
    • Année : 1891