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Charles Lucien ACKERMANN (1866-1925)

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    En regardant une photographie du regretté M. Lucien Ackermann, on a de suite l’impression, tant elle dénote une vivacité extraordinaire, que le personnage ne donnera pas le temps à celui qui voudrait l’essayer, d’en tracer un portrait physique et surtout moral vraiment res-semblant. Il le sentait si bien lui-même qu’il exprimait un jour à son frère missionnaire le désir de n’avoir pas de notice nécrologique.

    Le meilleur moyen de faire revivre notre cher confrère sera donc de retracer son « curriculum vitae » à l’aide de renseignements recueillis de-ci de-là.

    Le journal « Le Lorrain » nous raconte ainsi ses premières années : « Lucien Ackermann est né à Stiring-Wendel en 1866. Son père fut, pendant de longues années, chantre-sacristain de cette paroisse et greffier de la commune ; sa mère, une femme à poigne, tenait un commerce d’épicerie ; il y avait une famille nombreuse à faire vivre. Trois fils, Isidore, Lucien, les aînés de la famille, et Charles, plus jeune, entrèrent au petit séminaire de Montigny. Lucien et Charles devinrent missionnaires. »

    « Comme on n’enseignait plus le français à l’école communale de Stiring-Wendel, écrit Charles, Lucien alla à Joppécourt, chez les parents du P. Gernot, notre oncle ; il y suivit les cours de l’école primaire et l’abbé Bauchot, curé de la paroisse, lui ayant donné les premières leçons de latin, le fit entrer en sixième à Montigny, en octobre 1877. Il en sortait sept ans après bachelier avec la mention « Bien », pour entrer au grand séminaire de Metz. Minoré en 1887, il fut admis au séminaire des Missions-Étrangères. Quelque temps après, étant tombé gravement malade, il fut obligé de rentrer dans sa famille. Guéri, son évêque ne l’autorisant pas à retourner aux Missions, Lucien continua ses études ecclésiastiques à Metz. »

    « En octobre 1889, continue « Le Lorrain », n’étant encore que sous-diacre, il fut adjoint comme auxiliaire au directeur de l’œuvre de l’abbé Risse. Boute-en-train et gai de caractère, il s’entendait à égayer la jeunesse et de suite s’en fit aimer. Plus d’un ancien « abbérisse » se rappellent encore aujourd’hui les petites fêtes de famille qu’il savait si bien organiser.

    « Ordonné prêtre en juillet 1890, Lucien, toujours résolu à se consacrer à l’œuvre des Missions, réitéra sa demande d’admission à Paris. Mais ses Supérieurs de Metz hésitaient à le laisser partir, pensant que ses talents nombreux pouvaient être utiles au diocèse, ou bien jugeant que son caractère parfois enjoué outre mesure, parfois aussi quelque peu frondeur, avait encore besoin de formation sérieuse. Le jeune prêtre dut se résigner à accepter un poste de vicaire à Thionville sous la direction de M. Hackspill, son ancien curé de Stiring. Il occupa ce poste jusqu’en 1894. Enfin, ses Supérieurs firent droit à ses instances et Lucien put aller au Séminaire des Missions-Étrangères que son frère Charles venait de quitter pour évangéliser le Cambodge. »

     

    Arrivé à Saïgon vers la fin de 1895, M. Lucien Ackermann fut envoyé par Mgr Dépierre à Caimong, pour apprendre la langue annamite auprès de son oncle, M. Gernot, provicaire, curé d’un des plus importants districts de la Mission, supérieur d’un nombreux couvent de religieuses annamites. C’est dire que le neveu était à bonne école pour se former à tous les genres de travaux apostoliques et se familiariser avec le langage indigène. L’oncle, malgré un âge avancé, était d’un enthousiasme vibrant, très optimiste et toujours prêt à de nouveaux essais ; le neveu le scandalisait presque par son flegme imperturbable favorisé un tantinet, il faut bien le dire, par le malin plaisir du contraste.

    Le Père « Luciano », ainsi l’appelèrent vite les religieuses, fut bientôt à même de faire un peu de ministère. Ce fut le début d’une série d’aventures qui rempliraient des pages. Un jour, comme il portait le saint Viatique à un mourant, le quinzième « pont de singe» qu’il passait, céda sous son poids. Le petit arroyo charriait peu d’eau mais beaucoup de vase ; et l’on entendit ce monologue : « Eh bien ! nous voilà propres !… » Depuis cet accident, les ponts lui devinrent suspects ; il préféra désormais, toutes les fois que ce fut possible, passer dessous en barque, que dessus à pied. Une autre fois, la barque chavira : Luciano coula jusqu’au fond de l’eau. Les rameurs eurent vite fait de remettre leur pirogue à flot ; mais le Père ne reparaissant pas, ils le crurent devenu la proie d’un crocodile. Bientôt cependant ils virent émerger sa grande barbe soulevée par le courant. Il fut hissé à bord, les habits ruisselants de vase et tout en lambeaux. Le malheureux avait failli tout simplement s’empaler sur un piquet de filets de pêcheurs ! Accroché par ses habits, plus il se débattait pour remonter, plus il se liait au maudit piquet et plus il s’enlisait dans la vase. Un suprême effort. Les habits se déchirent, cèdent et il peut enfin remonter à la surface remerciant Dieu de tout son cœur de l’avoir préservé d’une mort affreuse.

    En mars 1898, il accepta, sans trop de peine, de quitter les 217 « ponts de singe » et la batellerie de Caimong, pour remplir à Saïgon les fonctions de vicaire du vieux curé de la cathédrale, M. Le Mée. Là, le ministère changeait : il fallait s’occuper des fidèles de diverses nationalités et de diverses langues ; ce n’était plus les courses dans les marécages, mais de longues séances au confessionnal et de nombreuses catégories de catéchismes par jour qui l’immobilisaient sur place. Il savait tout de même trouver le moment de pousser de temps en temps une visite aux confrères dans le ministère aux environs de la ville, et surtout aux professeurs du séminaire « dont il n’enviait le sort, disait-il, que pendant les vacances ». On parle encore à Saïgon des séances de rire homérique suscitées par « Lucien » — tout le monde le désignait ainsi à l’imitation de son oncle — mettant aux prises deux professeurs, deux gascons pleins d’esprit mais qui éprouvaient le besoin de se contredire continuellement.

    En 1900, M. Ackermann fut nommé chef du district de Bienhoa. En­ dehors des courses apostoliques et du ministère paroissial, il s’occupa de créer des revenus à ce district en construisant des compartiments mis en location, d’aménager un terrain pour servir de cimetière et de réparer le presbytère.

    Du mois de mars au mois de juin 1906, nous le trouvons curé du Cap Saint-Jacques où il continue les travaux de l’église en construction. Puis, à la mort de M. Combalbert, il prend la direction du district de Datdo, en pleine brousse annamite : courses à pied, à cheval, en char à bœufs, en bicyclette, lui sont permises et commandées par la nécessité et lui donnent de quoi satisfaire son besoin de mouvement. Quelle aubaine pour lui, quand le P. Clair, un autre fervent de la pédale, le demandait comme compagnon pour ses tournées d’inspection des écoles dans le Sud-Annam ! Avec la science religieuse, il enseigne à ses paroissiens celle de l’exploitation régulière et productive de la forêt, réduisant ainsi le domaine du « seigneur tigre » et autres fauves, ainsi que leurs méfaits. Il serait bien volontiers resté de nombreuses années dans ce poste.

    Mais en janvier 1909, il dut accepter de succéder à M. Lallement, provicaire et curé du district de Vinhlong, mort en décembre 1908. Il quittait la région des plateaux pour retrouver les rizières, les arroyos et les grands fleuves, le cyclisme pour le canotage ; cela lui souriait tout juste ; mais en compensation il se rapprochait de son frère Charles, professeur au séminaire de Culaogieng, situé sur le même fleuve, le Mekong, et de son oncle le patriarche de la Cochinchine. Il allait souvent à Caimong réveiller le vénérable vieillard dont l’ardeur était parfois assoupie sous le poids des années ; cela lui était facile ; il n’avait qu’à se poser en pessimiste convaincu : « On perd son temps... Il n’y a rien à faire... Nous n’aboutissons à rien… » Il fallait voir les yeux du vieil athlète s’animer d’une sainte colère et l’entendre rétorquer victorieusement les arguments du... faux désabusé ! L’oncle était réveillé, le but atteint. On se réconciliait et l’on causait familièrement. Malgré tout, l’oncle ne pouvait s’empêcher de dire à Charles : « C’est malheureux, il me semble que Lucien n’a pas l’esprit missionnaire. »

    Heureusement les faits réfutaient cette appréciation sévère. Mgr Mossard, qui le connaissait bien, disait : « Le P. Lucien Ackermann pourrait, le cas échéant, faire un bon supérieur du séminaire de Saïgon. » Pendant les six années qu’il passa à Vinhlong, il régularisa beaucoup d’unions illégitimes, augmenta le nombre des chrétiens, tripla le chiffre des confessions et des communions. Au point de vue matériel il s’ingénia d’abord à créer des revenus à la chrétienté, puis révéla ses talents d’architecte en construisant un presbytère et la maison des Sœurs, l’un et l’autre à étage, très pratiques, de bon goût et à bon marché. Il pouvait désormais recueillir à la Sainte-Enfance tenue par les Sœurs, les petits enfants abandonnés par les païens et recevoir convenablement les confrères de Cochinchine et du Cambodge, passagers à bord des bateaux des Messageries Fluviales faisant tous les jours escale à Vinhlong.

    Son église réparée, spirituel et temporel étant bien à point, l’obéissance lui fit quitter Vinhlong (mars 1915) pour remplacer M. Bourgeois à Bentre. Là encore il augmenta les revenus du district, répara l’église et le presbytère, construisit une école et s’occupa avec zèle des malades remplissant le grand hôpital provincial du chef-lieu.

    La santé, jusque-là très bonne, déclina ; le tube digestif était détraqué ; plusieurs crises d’appendicite l’obligèrent à subir une opération à Saïgon. La convalescence étant longue, les médecins lui conseillèrent de retourner au pays natal.

     

    Il partit, content d’aller revoir sa chère Lorraine enfin redevenue française. C’était en 1919 ; il y avait vingt-quatre ans qu’il l’avait quittée. « Nous l’avons vu à cette époque, écrit le correspondant du « Lorrain », âgé de cinquante et quelques années ; il avait déjà l’air d’un vieillard sous sa longue barbe blanche ; mais avec quelle animation il nous faisait le récit de ses œuvres ! Ses amis qui l’avaient connu si fort et si vaillant, voyant ses forces amoindries, lui conseillaient tous de rester définitivement en France pour y jouir d’un repos bien mérité. Mais non ; malgré une santé encore bien chancelante, fin 1921, il repartait pour la Cochinchine, retournant à son œuvre « pour la compléter », disait-il. »

    À son arrivée, Mgr Quinton lui demanda de tenir le district de­ Thudaumot, très étendu, exigeant de continuels déplacements. Lui, jadis si amateur de randonnées, constata vite avec peine qu’il ne pouvait plus se déplacer longuement sans éprouver de grandes fatigues. Aussi lui, le grognard par routine mais marchant quand même et toujours par devoir, fut-il obligé de déclarer sérieusement à son évêque qu’il ne pouvait plus occuper un pareil poste. Il revint avec plaisir à Bentre comptant sur l’habitude qu’il avait de cette région pour rendre son labeur plus facile. Près de deux années durant, il vaqua à sa besogne habituelle sans trop de fatigue. Mais en 1924, une émaciation sans cause apparente se produisit : une diarrhée opiniâtre l’affaiblit ensuite de plus en plus ; les soins à domicile, à l’hôpital de Bentre, à la clinique du docteur Augier à Saïgon, le repos au sanatorium de la Mission à Dalat et à celui de la Société à Hongkong, rien n’arrête les progrès de ce mal qui déroute les médecins. Une seule chance de salut restait à tenter : le retour en France.

    Après une traversée relativement bonne, notre malade arriva à la procure de Marseille n’ayant, selon l’expression annamite, « que la peau pour envelopper ses os ». La bascule n’accusait que 45 kilos, au lieu de 85, son poids ordinaire. Cependant, selon l’aphorisme  « vita in motu » qui lui était cher, notre Père Lucien, mû par la volonté de vivre, faisait encore des promenades en ville. Quelques légères améliorations, par suite de la réaction du climat, s’étant produites, il put, sur le conseil des médecins, aller faire une cure à Chatelguyon, en mai 1925. De là il se rendit chez sa sœur en Lorraine d’où il écrivait deux mois après : « Ça a l’air de vouloir marcher, j’ai rattrapé cinq kilos de mon poids. »

    Hélas ! la saison froide cloua bientôt au lit le cher valétudinaire. Il patienta bien ainsi pendant un mois, mais un jour il se leva et se fit transporter au train pour Paris. Il arriva exténué aux Missions-Étrangères puis, quelques jours après malgré les objurgations de tous, il quittait le Séminaire pour la procure de Marseille. « Le soleil seul de Provence peut me faire du bien, disait-il ; vous verrez qu’il me guérira. » Le moyen de s’opposer à un tel espoir exprimé par une volonté si tenace ?

    Sur le quai de la gare Saint-Charles à Marseille, M. Bonhomme et un autre confrère l’installent doucement sur une voiture de malade qu’on roule jusqu’à un taxi. A la procure, du fauteuil sur lequel on l’a monté au premier étage, le pauvre malade brisé de fatigue, à bout de souffle, les jambes enflées, est déposé sur son lit. Les confrères présents croient bien tous qu’il ne se relèvera pas ; le médecin appelé s’étonne même qu’il ne soit pas mort en cours de route.

    Lui, au contraire, de dire : « Un jour de repos, la grande fatigue aura disparu ; puis je soignerai l’anémie et petit à petit je me retaperai. » C’était le 28 novembre. Le 29, il se lève, ne veut pas qu’on le serve dans sa chambre et descend au réfectoire pour le repas de midi. Il cause gaiement comme d’habitude, mais en se levant de table où il n’a presque rien mangé, il s’affaisse et tombe en syncope. Revenu à lui, il comprend que désormais il sera obligé de ménager ses forces, mais il ne se croit pas du tout en danger. Aussi est-il tout étonné le soir, quand M. Masseron vient lui proposer les derniers sacrements. Il accepte bien volontiers, sans être convaincu de l’extrême gravité de son état. Mgr Gauthier, de passage, entouré de tous les confrères hôtes de la procure lui administre le sacrement des mourants. Le malade répond à tous les versets, récite le confiteor d’une voix forte, s’unit à toutes les prières et cérémonies de l’Extrême-Onction et de l’indulgence plénière. Comme on insiste pour qu’il reçoive le Saint Viatique : « Il est déjà tard, répond-il, je puis facilement attendre à demain matin et communier plus convenablement. »

    Il était 9 heures du soir. Tout le monde se retira, laissant le malade se reposer, sous la surveillance de M. Bonhomme, aide-procureur et de deux religieuses gardes-malades. Tous étaient persuadés que l’issue fatale ne se produirait que dans la journée du lendemain.

    Vers 10 heures, le sommeil du cher malade est interrompu par un râle ; il s’agite, prononce quelques paroles incohérentes, c’est l’agonie qui commence. M. Bonhomme lui suggère de pieuses invocations et les prières de la recommandation de l’âme terminées, une dernière absolution, un dernier soupir… et l’âme du « voyageur » est parvenue au terme de sa route.

     

    • Numéro : 2194
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1895