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Charles Isidore ACKERMANN (1870-1932)

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    Le 8 octobre 1932, à 20 heures 40, s’éteignit au séminaire de Cùlaogien le bon et pieux confrère Charles Ackermann. Sa mort fut ce qu’avait été sa vie entière : un acte de foi, de résignation et d’amoureux abandon.

    Il naquit le 6 décembre 1870 à Stiring-Wendel, localité industrielle de plus de 6.000 ha-bitants de l’arrondissement de Forbach (Moselle). Ses parents étaient de vaillants chrétiens, le père, lorrain de naissance, la mère, fille de l’instituteur de Joppécourt (Meurthe-et-Moselle) qui comptait parmi ses enfants un grand missionnaire dont le nom — M. Gernot — reste béni en Cochinchine où, pendant 50 ans, de 1862 à 1912, sans jamais retourner en Europe, il fut un apôtre dans toute la force du terme. La sœur du missionnaire était profondément attachée à son frère Charles ; aussi la séparation fut douloureuse et resta toute sa vie une plaie entr’ou-verte. Mais le sacrifice fut fait en vraie chrétienne, et il est sans doute permis de croire que c’est à cela qu’il faut attribuer le choix que Dieu fit d’elle pour donner à la Sainte Eglise deux prêtres missionnaires. Le père étant mort relativement jeune, la mère resta seule avec ses nombreux enfants ; mais sa foi et son courage étaient à la hauteur de la situation. Elle tenait une maison de commerce et réussissait si bien qu’elle put élever tous ses enfants très honora-blement : l’aîné devint professeur, 2 filles furent mariées à des instituteurs, Lucien et Charles suivirent l’oncle missionnaire. Ils firent leurs études classiques au collège de Montigny, établissement très réputé en Lorraine ; mais l’aîné, faute de santé, ne put aller en Mission qu’après le cadet.

    Charles passa 8 années à Montigny. Il en garda un très doux souvenir ; volontiers, dans ses  conversations intimes, il rappelait ce lieu béni où s’étaient écoulées les belles années de sa jeunesse, et ces dignes professeurs qui lui avaient donné l’éducation intellectuelle et morale. Plus de 30 ans après avoir quitté l’établissement il envoya, à titre de reconnaissance, à l’un de ses professeurs de latin un ouvrage de 150 exercices qu’il avait composé pour ses élèves.

    En 1890 il fut admis au Séminaire des Missions-Etrangères de Paris et y fit ses études de philosophie et de théologie. Ses condisciples lui rendent le témoignage qu’il fut un aspirant modèle, simple dans ses manières et charitable dans ses relations. Il se distingua surtout par une ardente dévotion aux âmes du Purgatoire.

    Ordonné prêtre le 1er juillet 1894, il reçut sa destination pour le Cambodge. Il y eut sans doute un peu de déception dans la famille. La mère eût été heureuse de voir son cher Charles près de l’oncle bien-aimé et se former à son école ; mais tous : la mère, l’oncle et le neveu, se résignèrent sans hésitation. Il y avait alors dans la Mission de Cochinchine deux  Provicaires, M. Gernot et M. Thiriet. Or chacun d’eux avait son neveu au séminaire de Paris, et les deux neveux étaient de la même année. MM. les Directeurs ne pouvant donner tous les deux à la même Mission, les envoyèrent dans les Missions voisines ; mais deux ans plus tard Lucien partant à son tour eut le bonheur de rejoindre son oncle.

    M. Gernot aimait son jeune neveu Charles d’une affection d’autant plus sensible qu’il ne l’avait pas près de lui et ne pouvait le voir que rarement. Il alla le recevoir à bord du courrier de France et le conduisit lui-même à Phnompenh auprès de Mgr Cor­dier. Il s’intéressa fort à sa première formation de missionnaire, et, pendant les 18 années qu’il vécut encore, il ne cessa de lui témoigner le plus tendre attachement. Le neveu le lui rendait bien ; il alla le voir aussi souvent que possible, l’aidait dans son travail et affectionnait ses œuvres.

    Mgr Cordier envoya notre confrère à Banam chez le P. Pianet pour étudier la langue annamite ; mais à peine s’était-il sérieusement mis au travail qu’il lui fallut plier bagages et rallier le Séminaire de Cùlaogien où l’on avait besoin d’un professeur. Il y fit son entrée dans les tout premiers jours de janvier 1895 et n’en sortira plus. Pendant 37 ans et 9 mois il travaillera et souffrira sur place jusqu’au jour où le bon Dieu viendra cueillir l’âme de son fidèle serviteur.

    La vie d’un professeur est plutôt l’activité monotone, elle ne change guère. Nous n’aurons donc pas à signaler l’action extérieure d’un apôtre parcourant le pays en quête d’âmes, fondant des chrétientés, des œuvres, étendant visiblement le règne de Dieu. L’existence d’un professeur s’écoule, comme celle d’un moine au fond de son cloître, dans une retraite continuelle, sans apparence et sans éclat, mais ne ressemble-t-elle pas à ces sources humbles et discrètes qui, du fond des vallées, envoient leurs eaux limpides arroser les prés et les champs et répandre partout la vie et la fécondité ?

    Parlons donc du professeur, du confrère, du prêtre et suivons-le jusque dans son dernier sacrifice.

    Le professeur. — Charles Ackermann commença sa carrière de professeur par les cours les plus infimes pour monter ensuite graduellement de classe en classe et enseigner pendant 22 ans les humanités et la rhétorique.

    Au séminaire de la Mission, pour ne pas multiplier les professeurs, il n’y a de rentrée que tous les deux ans, en sorte que 4 professeurs suffisent pour les 8 années de latinité, chacun conduisant ses élèves deux années consécutives. Le cours préparatoire, de 2 ans également, est confié à un catéchiste diplômé.

    M. Ackermann profita de son stage en 8e et 7e pour étudier la langue annamite. Un peu plus tard il dira : « Il importe de bien connaître la langue maternelle des élèves afin d’en faire « le véhicule des langues étrangères ; enseigner l’inconnu par un autre inconnu, ou du moins « pas suffisamment connu, c’est perdre beaucoup de temps et faire mauvaise besogne. » Ses stages successifs dans les cours supérieurs le raffermirent dans cette idée et le portèrent à faire des travaux complémentaires. Il revisa les grammaires latine et française usitées dans la maison, ajoutant beaucoup de règles capables d’aider les élèves bien rendre dans la langue étrangère ce qu’ils comprenaient dans leur idiome maternel. En même temps il composa des exercices de versions et de thèmes dans lesquels ces règles étaient mises en application. Par le fait il facilitait singulièrement la tâche des professeurs.

    Ce travail personnel fit du professeur un habile latiniste qui se délectait dans les purs classiques et exigeait de ses élèves tout effort vers ce but. Il voulait que les élèves apprissent non seulement les règles de la grammaire, mais encore des vocabulaires de mots afin d’arriver à faire des devoirs sans dictionnaire ni lexique.

    Pendant de nombreuses années il faisait faire, au dernier semestre de la rhétorique, sans le secours d’aucun livre, des compositions générales en chaque matière : discours latin, français, dictées, mathématiques, histoire, etc… afin d’exciter chez ses élèves une vraie émulation et afin de faire connaître aux supérieurs la valeur de chaque élève.

    Nommé directeur des études du séminaire avec charge de faire faire chaque mois une composition dans les divers cours, il accepta de bon cœur ce surcroît de travail, parce qu’il y voyait le moyen de pousser les élèves à n’oublier ni les règles de la grammaire, ni les autres matières déjà apprises. Le but visé fut atteint et le professeur s’en réjouissait.

    Il ne reculait devant aucun sacrifice quand il pouvait se rendre utile au Séminaire et aux élèves. C’est ainsi qu’il acheta une lampe à projections pour donner des séances instructives et récréatives. Quelques centaines de plaques bien choisies firent voir aux élèves beaucoup de choses intéressantes dont ils ne pouvaient se faire une idée exacte. Un professeur — quand ce n’était pas M. Ackermann lui-même — donnait les explications à l’assistance. Après une demi-heure de séance, l’opérateur faisait passer quelques vues pour égayer la jeunesse, puis il revenait à l’utile.

    Dès que le gramophone eut obtenu du succès dans le pays, M. Ackermann s’en procura un à la satisfaction de tous, professeurs et élèves ; car les uns comme les autres étaient avides de connaître la nouvelle invention et d’entendre de belles voix. Le séminaire en profita même, ces derniers temps, pour donner aux élèves des leçons de parfaite exécution du chant grégorien, grâce aux disques des Pères Bénédictins de Solesmes.

    Il faut dire que M. Ackermann était un musicien. Il savait l’harmonium et le violon, mais n’ayant pas fait beaucoup d’exercice, il ne prétendait pas être un habile virtuose. Cependant il avait le sens musical très développé, tout comme son frère Lucien, et s’il avait été dirigé de ce côté dès sa première jeunesse, il aurait certainement connu le succès.

    Mais tous ces détails qui, de prime abord, semblent être des occasions à la distraction et des entraves à une vie sérieuse, n’absorbaient pas notre confrère ; il avait son travail bien ordonné, et pour principe : chaque chose en son temps. Il faisait de la musique les dimanches et les jours de congé pendant une heure ; souvent le matin, après son petit déjeuner, il jouait de l’harmonium pendant un quart d’heure et c’était tout ; car il s’y livrait moins pour sa satisfaction que pour rendre service à l’établissement et aux élèves.

    Il réussissait bien auprès des élèves, parce qu’il les aimait beaucoup et le leur montrait en toute occasion, cherchant à faire plaisir et à rendre service. Sa générosité était connue de tous. Ceux qui à la veille de la sortie manquaient d’argent pour payer le bateau qui devait les emmener, savaient le trouver, et ce ne fut jamais en vain. Il donnait souvent et beaucoup ; car il prenait pitié des élèves pauvres qui n’avaient ni parents aisés ni « marraine » libérale. Cependant il savait toujours garder sa dignité au milieu d’eux et les laisser à leur rang.

    Il ne se contentait pas de former l’intelligence de ses élèves et de leur rendre des services matériels ; il contribua aussi pour une large part à la formation de leur cœur ; car le professeur avait bon esprit et prêchait l’exemple. Il aimait la règle du séminaire, l’observait lui-même et la recommandait aux élèves. Il ne cachait point sa soumission à son Evêque, sa déférence à toute autorité, l’estime et l’affection qu’il avait pour ses collègues et tous les prêtres de la Mission. Souvent il profitait de 2 ou 3 minutes de repos en classe pour inculquer ces sentiments aux élèves en leur disant que c’était le vrai chemin qui conduit au sacerdoce. Aussi tous l’estimaient fort, l’aimaient comme un père et l’honoraient de leur confiance.

    Le confrère. — M. Ackermann était un charmant confrère. A sa mort on a dit de lui : « Il n’a jamais eu d’ennemi ! » Et de fait, d’un caractère heureux, simple, sans prétention, avenant, charitable… il plaisait à tous, et sa place de professeur, fort ab­sorbante et pénible, ne lui suscita pas de compétiteur. Ses notes marquantes étaient la charité, le dévouement, la gaîté. Il aimait ses confrères plus encore que ses élèves. Il les recevait volontiers chez lui et s’entretenait aimablement avec eux malgré ses occupations multiples. Pendant les vacances il raccourcissait souvent l’autre confrère de la Mission. Jamais on ne l’entendit se plaindre, ni parler désavantageusement de quelqu’un. A l’occasion il excusait ou atténuait du moins ce qu’il pouvait entendre de désobligeant sur autrui. Il priait beaucoup pour ses confrères et leurs œuvres ; il leur montra son attachement jusque dans la mort puisqu’il inscrivit dans son codicille la clause suivante : « J’ai un titre de rente ; je le donne à l’Œuvre de Montligeon en demandant une messe basse à perpétuité pour les missionnaires et les sœurs défunts du Cambodge. »

    À sa charité il joignait le dévouement. Il savait faire plaisir, rendre service, aider, remplacer, donner et se donner. Aucun confrère, se trouvant dans la gêne ou en train de faire une œuvre importante, ne s’adressait à lui sans recevoir une belle marque de générosité. Des étrangers même faisant appel à sa libéralité en sentirent les bienfaisants effets. Sachant que les professeurs, ses collègues, manquaient souvent d’honoraires de messes et étaient de ce fait dans la gêne, il laissa la note suivante dans son testament : « Tout ce qui pourra me rester d’argent après ma mort et dont je n’aurai pas disposé, devra être distribué à mes confrères du séminaire pour dire des messes aux âmes du purgatoire. » — Remarquons ce détail : ce n’est pas pour lui-même qu’il demande des messes, mais pour les âmes du Purgatoire en général. Il veut pratiquer la charité et le dévouement jusqu’au bout.

    Une des marques principales de son caractère était sans con­tredit la gaîté. Il la sonnait partout, et facilement devenait le boute-en-train à table et dans les réunions. Ce n’était ni fanfaronnade, ni recherche de lui-même, mais effet de sa charité qui voulait voir tout le monde heureux... C’était aussi le reflet de son âme pure qui respirait la douce paix du Christ. Il garda ce caractère jovial jusqu’en face de la mort. La Sœur Supérieure Principale, le sachant près de sa fin, alla lui rendre visite avant de s’absenter pour quelques jours ; au moment de le quitter elle lui dit : « Mon Père, ne partez pas trop vite, attendez mon retour. » Et le malade de répondre avec un léger sourire sur les lèvres : « Oh ! ma chère Sœur, je ne suis pas pressé ! »

    Le prêtre. — Le sacerdoce et l’apostolat avaient attiré M. Ac­kermann dès sa première jeunesse. Il estimait l’un et l’autre au plus haut degré. Il voulait être prêtre-missionnaire comme son oncle, il le sera et le restera toujours.

    Il aimait sa mère et toute sa famille d’une affection profonde. Nous l’avons vu cacher son émotion et ses larmes à la nouvelle de morts douloureuses et rester pendant des semaines recueilli, absorbé par des sentiments intimes de piété et de sacrifice ; son cœur saignait, mais l’apôtre était chaque fois à la hauteur de son caractère sacerdotal. Il avait dans sa chambre le portrait de sa mère, de la maison paternelle, et ses murs étaient tapissés de photographies des membres de sa famille. On sentait chez lui l’attache profonde qui aurait pu, un jour ou l’autre, le ramener au milieu des siens ; mais il aurait cru diminuer son auréole d’apôtre en repassant les mers et en s’absentant pour de longs mois sans un motif impérieux. Jamais il n’a manifesté de velléité de retour en France.

    Sa vocation lui était si chère qu’elle renfermait pour lui tous les secrets d’une vie parfaite. Il était pieux, zélé, fidèle. Il menait une vie de séminariste. Sa journée était réglée et il se donnait tour à tour à sa vie de prêtre et à son double devoir de professeur et de confesseur. Son âme n’a jamais dû rien perdre de sa blancheur ; jamais sa conduite n’a donné lieu au moindre soupçon. C’est que toute son exitence il est resté fidèle à ce qui constitue la vie intime du bon et saint prêtre. Sa dévotion aux âmes du Purgatoire était devenue légendaire. Il était grand zélateur de l’Œuvre de Montligeon et il prêchait d’exemple par sa ferveur à gagner des indulgences et par l’exercice fréquent du Chemin de la Croix.

    Pendant 24 ans il remplit l’office de confesseur ordinaire des religieuses, se substituant tous les trois ans à un confrère tantôt à la communauté des Sœurs, tantôt au noviciat. Il passait  tous les jeudis une grande partie de la matinée au confessional ; aux quatre-temps il confessait la moitié des orphelins, et au Séminaire beaucoup d’élèves lui confiaient également  le soin de leur âme. Il ne se refusait pas non plus à la prédication de retraites pasto­rales ; à son tour il prêchait celle des élèves, et parfois il accepta même des retraites paroissiales. Son zèle faisait donc rayonner le sacerdoce à l’envi et semait le bien tout autour de lui.

    Le sacrifice. — Notre récit semble laisser croire que M. Ackermann jouissait d’une robuste  santé, or c’est le contraire qui est vrai. Dès ses premières années de Mission il eut le tube digestif dérangé et dut s’astreindre à un régime pénible pour tout le reste de sa vie. Mais la mortification ne paraissait guère lui coûter ; il s’y soumit sans se plaindre et sans perdre sa gaîté habituelle.

    En 1920, à la suite d’une grosse fatigue et d’un refroidissement, il eut une nuit fort pénible, mais ne voulut déranger personne. Au réveil seulement il appela son voisin de chambre  qui accourut et le trouva si affaissé, le visage si défait, la voix presque éteinte, qu’il lui dit :  « Mais vous avez le choléra ». C’était malheureusement vrai et la maladie avait fait de si rapides progrès que toutes les tentatives pour provoquer une réaction restèrent infructueuses. Sur le soir on crut à un dénouement fatal imminent et on proposa au cher malade de recevoir les derniers sacrements. Sans la moindre émotion il accepta la proposition et suivit attentivement les paroles et les gestes du prêtre. Après minuit, au moment où l’on craignait le plus pour sa vie, une légère réaction se produisit, le malade était sauvé, mais la convalescence fut longue. Dès qu’il put sortir, il alla en villégiature dans la Mission, puis à Hongkong, et revint faire son cours à la rentrée suivante.

    Quelques années plus tard, en 1928, il se sentit faiblir des jambes, mais croyant à un rhumatisme, il ne s’inquiéta pas. Cependant la faiblesse augmentant, il dut se servir d’une canne pour se soutenir et fut privé de la célébration de la Sainte Messe. On l’envoya à la clinique Angier, de Saïgon, où les docteurs lui trouvèrent une si grave urémie qu’elle devait l’emporter à brève échéance. Avec force prescriptions de régime, de repos, de précautions de toutes sortes on nous ramena le malade au séminaire. Il se soumit à tout avec une patience et une résignation admirables ; seul l’abandon de sa classe lui coûtait ; il demanda à la faire dans sa chambre tant qu’il aurait un brin de force. Peu à peu les jambes se raffermirent, l’urée diminua et le Père suivit le train ordinaire de la maison, disant la messe, allant en classe, au réfectoire... il continua son régime sans un mot de plainte.

    Dans le courant de l’année 1931, ses confrères constatèrent chez lui une tumeur au cou  qui semblait augmenter rapidement. « Ce n’est rien leur dit-il, il y a deux ans qu’elle pousse sans « me faire grand mal. » On l’obligea à aller voir le docteur qui ne lui dit rien mais fit savoir à la Mission que cette tumeur, de nature cancéreuse, pourrait bien emporter le malade dans les six mois.

    M. Ackermann ne se doutait pas du danger. Un confrère ami le prévint. Il le remercia très aimablement, tout en disant : « J’ai échappé deux fois ! c’est bien rare qu’on s’en tire à la « troisième ! Je vais me préparer, mais je demande à continuer mon devoir de professeur tant « que j’en aurai la force. » Il reprit donc gaîment son cours comme si l’orage ne menaçait pas. Il lui arrivait parfois d’avoir la gorge fatiguée, la voix un peu éteinte, alors il donnait à ses élèves un petit devoir, et un quart d’heure après il continuait sa classe.

    Cependant la tumeur grossissait à vue d’œil. A la fin du semestre le malade se déclara vaincu ; il dit en toute simplicité à son évêque : « Monseigneur, je suis à bout de force, « nommez quelqu’un pour me remplacer, je le mettrai au courant à la rentrée, puis je ne « penserai plus qu’à me préparer à la mort. » Après avoir donné les renseignements nécessaires à son remplaçant, craignant de gêner ses confrères en restant au milieu d’eux, il demanda à aller à l’infirmerie ; mais ceux-ci avaient pour lui une affection telle qu’ils ne voulurent pas consentir à son éloignement. Fort touché de cette délicatesse de ses collègues, il resta dans sa chambre.

    La tumeur grossissait démesurément, formant deux énormes bourgeons charnus qui finirent par suinter quelque peu, mais sans répandre d’odeur désagréable. Dans la nuit du 1er au 2 octobre il eut la sensation qu’il allait étouffer ; à partir de ce moment on ne le laissa plus seul. La journée du jeudi, 6 octobre, fut pénible ; le malade semblait s’affaisser et l’on craignait un accident. On lui proposa de l’administrer et il y consentit de bon cœur ; mais le prêtre avait à peine achevé la cérémonie qu’une très forte hémorragie se produisit. Son évêque accourut dès le lendemain et le trouva encore en pleine connaissance. Le samedi il paraissait être dans le coma, mais il suffisait de l’appeler pour qu’il se réveillât aussitôt. Vers 20 heures Monseigneur lui dit : « Père Ackermann me reconnaissez-vous ? » Il ouvrit de grands yeux, fixa son évêque et, le sourire sur les lèvres, répondit : « Et pourquoi pas ! » — Ce fut son dernier sourire sur terre. Il baisa encore à plusieurs reprises son crucifix et sa médaille scapulaire, puis entra en agonie. Nous récitâmes toutes les prières liturgiques, et à 20 heures 40 notre cher confrère, sans secousse aucune, rendit son âme à Dieu en présence de Monsei-gneur, de ses collègues du séminaire et de 2 religieuses de la Providence. Il avait vécu 38 ans et 11 jours en Mission.

    Les élèves veillèrent le corps de leur Père nuit et jour en récitant des prières. Dans les journées du dimanche et du lundi de nombreux chrétiens du voisinage vinrent également s’agenouiller près de la dépouille mortelle du vénéré défunt.

    L’enterrement eut lieu le mardi 11 octobre à 8 heures. L’Evêque de la Mission chanta le service funèbre et donna l’absoute ; M. Chouffot, supérieur du séminaire, présida la cérémonie au cimetière. Mgr Dumortier, évêque de Saïgon et jadis successeur de M. Gernot à Caimon, vint s’unir à nous en compagnie de 4 prêtres de sa Mission. Une trentaine de prêtres, 135 élèves, le couvent des Sœurs de la Providence, une forte division d’orphelines et beaucoup de chrétiens accompagèrent notre cher M. Ackermann à sa dernière demeure. M. le Gouverneur de la Cochinchine avaitchargé le Chef de la Province de le représenter aux funérailles, et 6 autres compatriotes du chef-lieu vinrent apporter leur témoignage d’estime au cher disparu.

    Le voilà maintenant, ce brave Charles Ackermann, inhumé dans cette terre de Cùlaogien qui a été témoin de sa vie de missionnaire, de son action bienfaisante et de sa mort édifiante ; elle le gardera et il la sanctifiera jusqu’au jour où sonnera pour ­le corps comme pour l’âme l’heure de la récompense et de la gloire éternelles.

     

    • Numéro : 2122
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1894