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Pierre ABRIAL (1922-1990)

ABRIAL Pierre, Auguste. Né le 11 avril 1922 à Sumène ; diocèse du Puy (Haute-Loire). Entré au séminaire des Missions Étrangères le 11 décembre 1942. Ordonné prêtre le 29 juin 1945. Parti pour le Vicariat apostolique de Chungking (province de Sichuan, en Chine). Nommé au diocèse de Malacca-Singapore en octobre 1951. Décédé le 31 octobre 1990 à Singapore.
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    Pierre Abrial et ses carnets d’adresses !... Car ils sont nombreux ceux qui, à Singapore et dans le monde, peuvent dire avec fierté : « C’est le P. Abrial qui m’a baptisé ! » Et ces gens qu’il a instruits, il les visite, correspond avec eux fidèlement, reste leur pasteur de fait, sinon de droit. « Abrial, c’est le label de qualité ! »

    Il prépare les catéchumènes avec soin, leur donne une bonne formation biblique et liturgique, leur fait goûter la prière et les oriente au service des autres. Il est patient et persévérant, mais gare aux fantaisistes trop souvent absents ! La Légion de Marie part sur leurs traces... Les églises, les presbytères qu’il bâtit, c’est du solide, du fonctionnel, pas de fioritures mais ici et là une touche artistique pour célébrer le Seigneur de toute beauté et de toute majesté. Les architectes et entrepreneurs doivent compter parmi les meilleurs, bâtir dans les délais prévus et selon les normes car l’œil du maître surveille de près le chantier...

    Cérémonies liturgiques soignées, chants enlevés, enfants de chœur stylés, curé qui « préside » vraiment, aussi le lecteur qui prononce mal ou le commentateur donnant la mauvaise page s’attirent un regard réprobateur.

    Finances administrées avec sagesse et utilisées à bon escient. Pas d’excès dans les dépenses et, au conseil paroissial, qu’on ne s’avise pas de dire : « L’église a de l’argent », car arrive la réponse, sèche : « Qu’en savez-vous ? » Le pasteur, et lui seul, sait ce qu’il y a dans la caisse, mais il donne généreusement à d’autres ce qu’il a économisé. Et s’il a collecté pour bâtir, il n’a jamais fait de dettes.

    Les gens l’apprécient tel qu’il est, solide et rugueux basalte du Velay. « Le P. Abrial ? Pas commode, coléreux, mais toujours là quand on a besoin de lui », disent ses paroissiens de langue anglaise. Ceux d’expression chinoise font écho : « Le vieux tigre, il rugit mais n’ayez pas peur, il n’est pas dangereux, il a du cœur. » Il faut du temps pour le connaître, ou plutôt il faut qu’il soit en confiance pour se laisser connaître, et alors on découvre sa bonté, apprécie son zèle. « Le Père Abrial, mais c’est un amour ! (he is a darling) » disaient d’élégantes paroissiennes... exactement le genre de compliment qui le met mal à l’aise, car ce timide qu’il est ne sait comment les recevoir. Il grogne, bougonne... et au fond ça lui fait du bien.

     

    Saint-Julien-Chapteuil

     

    Né à Sumène le 11 avril 1922, quartier de Saint-Julien-Chapteuil, en Haute-Loire, il est l’aîné de trois garçons, de parents agriculteurs dans ce village à 800 m d’altitude. Il y reçoit sa première formation à l’école des Sœurs de Saint-Joseph puis des Frères des Écoles chrétiennes, jusqu’à l’âge de onze ans. Il a déjà décidé de devenir prêtre et en a fait part à ses parents. Il étudie au petit séminaire de la Chartreuse jusqu’en philosophie. Grand séminaire du Puy en 1939. Il y reste deux ans, ce qui lui permettra de connaître beaucoup de prêtres du diocèse avec lesquels il gardera contact sa vie durant. Un de ces condisciples raconte cette petite aventure qui donne déjà un aperçu de son caractère : Pierre le volontaire !

    « Le parc du séminaire entoure le rocher volcanique sur lequel est érigée la statue monumentale de Notre-Dame de France. Ce rocher s’élève à pic : une paroi de 40 à 50 mètres verticale, faite de basalte lisse. Avec Pierre Abrial et un autre séminariste nous avions décidé, sans autorisation du supérieur, d’en faire l’ascension, à mains nues... Un jeudi matin, la soutane autour des reins (car il était interdit de la quitter), peu confortable comme tenue d’escalade, on l’a essayé en varappe... On a failli « dévisser » plusieurs fois... Et aux quatre cinquièmes de l’escalade il a fallu redescendre, impossible de passer... Je l’entends encore nous dire : « Jeudi prochain on recommence, il faut qu’on trouve le passage et qu’on y arrive ! » Jeudi suivant il est passé en tête et nous avons réussi, non sans efforts et sueurs froides. Cette volonté d’arriver sans bruit mais efficacement c’était lui, et je crois qu’il l’a gardée toute sa vie. »

    Le même correspondant ajoute : « Je retiens de lui que c’était un garçon sans bruit, effacé même, mais studieux, travailleur acharné, tenace, peu causant, à l’amitié franche et solide ; un vrai copain, sans détour, et un élève bien noté. »

    Chantiers de jeunesse durant huit mois à Saint-Pons dans l’Hérault. C’est de là qu’il écrit à ses parents son intention d’entrer aux Missions Étrangères. L’ambiance chrétienne de la famille l’y préparait. Son grand-oncle paternel, le P. Henri Roubin, missionnaire de qualité exceptionnelle en Mandchourie, rentré malade en 1928, avait fait de longs Séjours à Saint-Julien. Le jeune Pierre l’avait bien connu et avait même accompagné à la maison familiale le P. Paul Yupin, futur archevêque et cardinal alors étudiant à Rome, venu voir celui qui l’avait baptisé et envoyé au séminaire. Quelques années plus tard, il sera à nouveau près du vicaire apostolique de Nankin venu prier sur la tombe de son mentor, décédé en 1935 et enterré dans le caveau familial.

    Le 29 août 1942, bien à sa manière, Pierre annonce ce qu’il pense être la volonté de Dieu : « Pour moi, le moment est venu de prendre une décision. Sachez bien que ce que je vais vous dire, je l’ai depuis longtemps mûrement réfléchi. J’aurais voulu vous en entretenir de vive voix lors de ma dernière permission ; hélas, une permission c’est bien court et puis, je le dis franchement, j’ai manqué de courage, je ne voulais pas faire de peine autour de moi. Je viens aujourd’hui solliciter une permission. En octobre prochain je n’ai pas l’intention de rentrer au séminaire du Puy. J’ai pris conseil auprès d’un prêtre éclairé. Je lui ai parlé de mon intention de me faire missionnaire à l’exemple du Père Roubin. Il m’a dit que j’étais fait pour cela, que là je serai vraiment à ma place. Ce désir n’est pas un pur caprice. Il y a longtemps que j’y avais pensé, à vrai dire tout au cours de mon collège à partir de la quatrième. Cette pensée m’avait soutenu au milieu de mes difficultés : cette idée de porter un jour la lumière du Christ à d’autres âmes... Pour moi le seul but est celui-là : être missionnaire. Au cours de mes Chantiers, Dieu m’a fait cette grâce de me faire connaître ma voie. Mais, en fils obéissant et soumis, je viens aujourd’hui vous demander votre avis là-dessus avant de faire ma demande pour entrer aux Missions Étrangères de Paris... Je sais que la séparation sera dure, plus peut-être pour moi que pour vous ; mais c’est la volonté de Dieu... Cette lettre fera couler des larmes... Peut-être apportera-t-elle une grande joie parce que vraiment chrétiens... Si oui, je ferais le nécessaire pour pouvoir prendre mes études en novembre à Paris. Je pourrai passer avec vous le mois d’octobre. »

     

    Paris

     

    Le 11 décembre 1942 Pierre entre en théologie à Paris. Mais c’est l’occupation, le STO. Pas question pour lui de s’y laisser prendre. Pour un temps il se cache dans sa famille puis, recherché, il change de nom et sous fausse identité enseigne dans un collège près de Lyon.

    Il regagne le séminaire à la libération. Calme, tranquille, il y trace son sillon droit et profond. Pas de vagues, pas d’éclats... Ses condisciples l’évoquent comme quelque peu bourru, mais aussi avec de l’humour, jouant au basket, avec modération, sérieux dans le travail. Le formateur qui le marque et qu’il admire c’est le P. Dedeban, son professeur et directeur spirituel. Lors de ses congés il se fera un devoir et une joie d’aller le visiter à Paris ou à Montbeton.

    Pendant les vacances il travaille à la ferme familiale, fenaison, moisson, arrachage des pommes de terre ; il s’occupe aussi de camps de jeunes. Sous-diaconat en décembre 1945, en présence de son père, mais c’est la maman qui assiste à l’ordination sacerdotale le 29 juin 1946. Le même jour – sa fête patronale – il reçoit sa destination pour Chungking, la Chine devient sa terre promise. Il part pour le Sichuan le 15 octobre et y arrive le 10 janvier 1947. Ce n’était pas encore très rapide !...

    Vers la Chine

     

    Sur l’André-Lebon, bien connu pour sa vétusté et sa lenteur, s’embarquent huit jeunes accompagnés de plusieurs anciens, dont le P. Bourgeois qui rentre à Chungking. Le voyage n’en finit pas. À Colombe il faut changer un arbre d’hélice, huit jours d’escale, apprentissage de la chaleur tropicale. 17 novembre, Singapore et une réunion un peu bousculée à la procure. Ce n’est qu’un premier passage. Pierre Abrial ne soupçonne pas que bien des années plus tard un de ses compagnons allant en Chine du sud lui ferait célébrer annuellement cette première rencontre avec l’île qui deviendrait leur second champ d’apostolat... Saigon... Hongkong... Les confrères se dispersent... Ceux du Sichuan passent à Shanghai où le jeune P. Amiotte s’occupe fort bien d’eux, puis prennent l’avion à l’exception des PP. Bourgeois et Abrial qui convoient les bagages par bateau : attelage assez boîteux, le jeune désirant apprendre et observer à loisir, l’ancien pensant beaucoup connaître et tendant à « coiffer ». Cependant voyage profitable dont Pierre racontera souvent quelque épisode haut en couleur. Car entrer en Chine par la voie royale du Yangtse, ses marins, bateliers et dockers au long des quelque 2000 km qui séparent Shangai de Chungking, c’est plonger la tête la première dans un maelström d’humanité tour à tour ou à la fois débonnaire et cruelle, amusante et inquiétante, paisible et querelleuse, s’adonnant au farniente ou croulant sous d’incroyables fardeaux, hostile ou bienveillante, jamais neutre ni indifférente. Cacophonie de cris ; rires, appels, commandements, disputes, chants, composent un fond sonore qui bruisse jour et nuit. Et les odeurs... Comédie humaine, oui, mais la tragédie n’est jamais loin, témoin ces nombreux cadavres qui passent au fil de l’eau... Bref, navigation pleine d’imprévus, le fleuve est en basses eaux, on s’échoue pour six jours sur un banc de sable : comme le bateau a de la gîte la vie de bord perd son agrément. Tous les matins on pousse les chaudières au maximum, chaque capitaine tente de se dégager... sans succès... sous les lazzi et les rires des autres équipages tout aussi malchanceux. Car personne ne veut venir au secours d’un concurrent. On devra donc attendre un bateau frère de la même compagnie pour se faire tirer hors du sable...

     

    École des Maréchaux, puis des Amiraux : Kweiyang, Chungking

     

    Arrivés à destination vers le 10 janvier, dès le 18 les nouveaux partent en autobus pour Kweiyang où, autour du P. Etcheverry et avec l’aide de deux prêtres chinois, une douzaine de jeunes confrères étudient la langue mandarine à ce qui est appelé avec une pointe d’humour l’École des Maréchaux. « Travail très intense avec étude et écriture des caractères chinois. Il n’y avait pas de temps à perdre dans ce prépetit séminaire en pleine campagne. Tout le monde travaillait d’arrache-pied, il fallait ingurgiter dix caractères par jour et pouvoir les écrire au tableau. »

    Mais en juin Mgr Jantzen rappelait ses jeunes à Chungking. Le Père Bourgeois voulait les avoir sous sa direction et avait réussi à établir sa propre école de langue, « l’Ecole des Amiraux » (on est au bord du fleuve). Dès septembre s’y retrouvent les Pères A. Danion, Presse, Abrial, Pecoraro, Kerouanton et Barbier. « Là encore travail acharné : écriture, composition de petits textes sur tel ou tel sujet. Exercices d’écriture au pinceau. Cela ne dura pas longtemps car le P. Abrial protesta vigoureusement. ces exercices retardant notre apostolat futur : il fallait étudier rapidement l’essentiel du chinois pour pouvoir faire du catéchisme. La calligraphie fut abandonnée malgré les protestations énergiques du P. Bourgeois ! » Il est amusant et révélateur de lire sous la plume du chroniqueur de Chungking dans le Bulletin de juillet 1948 : « Les trois anciens y sont allés, m’a-t-on dit, de leur premier sermon, dans l’église de l’hôpital. Les chrétiens auraient dit que c’était très bien, comme composition et comme élocution. Mais le directeur de l’école, interrogé dit n’avoir rien su de ces sermons.., les intéressés n’ayant nullement jugé bon de l’avertir de leur volonté de pousser en haute mer. Soupçonnant dans ses paroles quelque susceptibilité mal réprimée, j’ajoutai : « Allons, M. le directeur, un peu de patience. C’est jeune et ça ne sait pas. Mais bien qu’en cachette de vous, vos jeunes continueront de faire honneur à votre école ! »

    Lors de l’examen de fin d’année la performance du P. Abrial est déclarée satisfaisante. Il est « envoyé au district lointain de Miaoyutsao remplacer le P. Perriot-Comte rappelé au séminaire de Paris ». Le voici donc immédiatement laissé à lui-même, ce qui n’est pas pour lui déplaire.

     

    Dans les montagnes : Miaoyutsao

     

    Miaoyutsao, ce sera le seul poste qu’il aura connu en Chine de 1948 à 1951, aux confins du diocèse, tout près de la province de Hupeh, dans un district où travaillaient déjà quelques Pères dominicains polonais auxquels on céderait éventuellement cette partie de la mission. C’est une petite communauté de vieux chrétiens au pied de la montagne et nombre de familles éparpillées sur les hauteurs. Deux jours de bateau de Chungking à Wanshein, siège d’un autre évêché et étape obligatoire (Mgr Tuan, sacré en 1948, encore actif aujourd’hui, et ses prêtres sont pour Pierre des amis chez qui il s’arrête volontiers), puis un jour de marche pour traverser la ligne côtière. L’axe de tout cela : le Yangtse, formidable, sauvage et imprévisible en cette région où il se ramasse pour percer les fameuses gorges et se ruer sur l’immense plaine de la Chine centrale. Pierre évoquera souvent cette voie « navigable », ses crues (qui peuvent dépasser trente mètres au-dessus du niveau de référence) avec un courant de 18 à 20 nœuds, ses tourbillons féroces ou ses contre-courants plus dangereux que tout le reste et raison majeure d’un étrange spectacle en période de basses eaux : épaves de barques, jonques et même petits steamers accrochées aux rochers de la rive à dix ou vingt mètres au-dessus de l’eau. Les basses eaux ? Là c’est le slalom entre les rochers qui émergent ou affleurent et les bancs de sable en perpétuelle mouvance. Mais les épaves de la saison, la prochaine crue n’en laissera pas trace

    À Miaoyutsao le P. Abrial règne. Il est enfin chez lui, pasteur de plein droit. Conditions matérielles difficiles, chrétiens plutôt frustes, longues marches en montagne, rien ne l’arrête, au contraire : c’est ce qu’il pensait trouver. Aussi, il fonce ! Il visite ses familles, couche dans leurs huttes, s’adapte à leur ordinaire plus que simple. Il est heureux !

    La Mission donne sur l’unique rue du village. Il ouvre un dispensaire, très fréquenté surtout les jours de marché. Il distribue des médicaments mais peut aussi faire des piqûres et panser des plaies profondes, aidé en cela par. une religieuse chinoise. Pierre voit dans ce service un moyen privilégié d’approcher les non-chrétiens. Quand la situation politique devient menaçante, il cache ses médicaments dans le plafond de l’église avec l’espoir de les utiliser plus tard !

    Mgr Jantzen s’inquiète de son missionnaire seul alors qu’approche la tourmente communiste. En août 1949 il lui adjoint le P. Paul Decroix. Ce dernier n’avait jamais pu arriver à sa première destination, la Mandchourie, et après des études de langue qui l’avaient mené à Pékin, Shanghai et Macao, il avait été affecté « temporairement » au Sichuan ! Ils sont donc deux maintenant qui, selon le Bulletin en novembre 1950, « continuent avec le même zèle et le même succès le redressement commencé par leur prédécesseur, le P. Perriot-Comte ».

    Surprenant optimisme de ce chroniqueur !

     

    Tracasseries. Arrestation. Jugement

     

    Car dès le 5 novembre 1949 – un an auparavant ! – Pierre écrivait à ses parents : « Depuis hier nous attendons les communistes. L’armée nationale cède la place sans combat. Beaucoup de gens, les riches, ont fait leur baluchon pour chercher refuge dans les fermes isolées Deux chrétiens sont venus de nuit nous réveiller, le P. Decroix, les religieuses et moi, nous disant de faire nos bagages. J’ai écouté les nouvelles et suis allé me recoucher. Ce matin rien de nouveau. J’ai mis en sûreté les objets les plus précieux, ceux de l’église et les miens personnels. Les gens s’étonnent que nous restions sur place. Je pense qu’il y aura tout de même moyen de faire bon ménage avec eux. Le dispensaire peut sauver peut-être bien des choses et m’éviter des ennuis... Des ennuis, on en aura certainement. Priez pour nous et pour tous les missionnaires de Chine. Que notre souffrance soit utile au salut de la masse païenne. Je pense qu’il sera encore possible de correspondre, je tâcherai de le faire au début de chaque mois. Ne vous faites pas trop de souci à mon sujet. En Chine on s’arrange toujours à l’amiable… »

    Optimiste comme son chroniqueur, le Pierre, avec l’excuse d’écrire un an plus tôt ! L’ « amiable » ne se réalisera pas. Déjà, le 16 février 1950, dernière lettre reçue de lui, il s’exprime à la troisième personne, s’appelant le Pierrou – forme familière qui sent bon la langue d’oc : « Du pays libéré où flotte le drapeau rouge... Le jour de l’apparition de la Vierge à Lourdes le Pierrou eut la visite d’un monsieur en uniforme – c’est un ancien ami du Pierrou mais il a tourné sa veste – qui après bien des hésitations finit par demander au nom du chef du peuple la grande maison où le Pierrou enseigne une fois par semaine à son petit troupeau la parole de Vérité. Le Pierrou indigné refuse. Quelques minutes après, le grand chef le fit appeler. C’est un fait, le Pierrou n’a pas peur mais il ne met pas assez de forme dans ses paroles... Pour le moment il est encore maître de sa maison et le Maître du Ciel habite encore la sienne. Mais pour combien de temps ?... Le Pierrou est de la part des occupants objet de spéciale attention. Deux fois par jour on vient voir ce qu’il fait. Heureusement Pierrou sait casser le bois et faire son jardin, il a même reçu des graines de France. Pierrou sourit et continue de rendre service, soignant les rouges aussi bien que les blancs. Cependant il se rend très bien compte qu’il devient indésirable et qu’on voudrait bien l’expulser »...

    De fait, en fin d’année 1950 les communistes font savoir aux deux Pères qu’ils feraient bien de quitter le pays de leur propre gré, sinon il pourrait leur en coûter cher. À cette époque d’exécutions sommaires, des rumeurs parlaient d’une sentence de mort contre l’un des deux missionnaires. Directement visé, le P. Abrial ne se laisse guère impressionner et continue ses travaux de jardin, puisqu’il est devenu impossible de contacter les gens, ou même de sortir de la maison.

    Les choses se précipitent. « Le mercredi saint 1951, écrit le P. Decroix, nous sommes convoqués à la sous-préfecture, Wusan, où on nous donne la défense formelle de prêcher la religion en dehors de l’église. Nous passons donc les jeudi et vendredi saints sur les sentiers de montagne le long des gorges du Fleuve Bleu. De retour le samedi saint au soir, nous entendons les confessions de quelques chrétiens qui profitent de la nuit pour pénétrer dans l’église. Une bien triste fête de Pâques...

    Le mercredi de Pâques (28 mars 1951), ce que nous craignions arrive avec la venue d’un commissaire du peuple ; c’est l’heure du « jugement populaire ». À l’école du village on nous fait monter sur une estrade et agenouiller les mains liées derrière le dos, face à un juge et ses deux greffiers. Parmi ceux qui nous accusent nous reconnaissons deux de nos chrétiens qui avaient été forcés de le faire. Ils montent l’estrade plus morts que vifs si bien qu’ils ne peuvent parler clairement. Le P. Abrial lance à l’un d’eux : « Tu as mal appris ta leçon ! » Aussitôt un garde lui fait baisser la tète et lui rappelle qu’il n’a pas le droit de parler. Déclarés « criminels et ennemis du peuple chinois », nous sommes incarcérés dans un vieux grenier à grains, le P. Abrial à l’étage et moi au rez-de-chaussée en compagnie de deux fumeurs d’opium. Avant la tombée de la nuit, alors qu’on entend fusiller les condamnés à mort dans la cour, nous nous donnons mutuellement l’absolution générale, demain pourrait être notre tour. Mais non, après deux jours nous sommes transférés à la sous-préfecture. En route, couchant dans un petit village, nous sommes enfermés dans une pièce qui ressemble fort à une cage à lions, enchaînés aux parois par des fers aux pieds et aux poignets. Finalement transfert à la prison centrale de Chungking où nous passons quatre mois et demi.

    Avec huit détenus chinois, dans une petite cellule, nous devons rester assis toute la journée avec interdiction formelle de parler. À tour de rôle nous comparaissons devant un fonctionnaire qui nous demande de nous reconnaître coupables : le peuple nous a jugés, le peuple ne peut pas se tromper ! Refuser de reconnaître ses torts est une attitude impérialiste ! Finalement nous devons écrire une « confession » et après avoir argué ligne à ligne, nous nous reconnaissons ennemis du peuple et suppôts des impérialistes. Le chef de camp fait écrire au P. Abrial une note pour Mgr Jantzen lui demandant l’argent nécessaire aux frais de notre voyage et au riz mangé en prison ! Notre archevêque fut heureux de recevoir cette note car il croyait que nous étions exécutés. Le 3 août nous franchissons les portes de la prison… et le 12 nous étions accueillis à Hongkong par le P. Destombes et d’autres amis venus nous attendre au poste frontière.

    On trouve dans le Bulletin de la Société (septembre 1951) : « Le 12 août arrivaient à la Procure deux autres expulsés, les PP. Abrial et Decroix. Incarcérés le mercredi de Pâques sous plusieurs chefs d’accusation, ils avaient passé de prison en prison jusqu’à Chungking. Ils y ont connu les interminables et épuisantes journées en position accroupie, sans pouvoir même remuer tant soit peu pour la recherche des poux et autres vermines. Condamnés comme les autres à l’exil hors du paradis démocratique et populaire... Ils se reposent à Béthanie. Leur arrivée fut pour nous tous un soulagement car elle brise la chape de silence qui s’était abattue sur eux depuis la date de leur incarcération. Malheureusement la joie du retour a été assombrie pour le Père Abrial par l’annonce de la mort de son père. »

    Au vert jusqu’en octobre, les deux confrères récupèrent. Mais Pierre Abrial trouve le temps long, témoin cette note : « Plus de deux mois que je suis sorti du bagne. Cette vie de Hongkong est peu enrichissante du point de vue spirituel. Comme je me sentais plus uni au Christ dans ma prison ! » Et un peu plus tard : « J’écris pour essayer de garder le contact, reparler de la Chine, entretenir le désir d’y retourner et d’y reprendre le travail apostolique... Nous les vieux Chinois... qui nous consolons difficilement d’en être sortis !... »

    Pour le moment c’est dans un autre champ qu’il labourera : Singapore, où il arrive le 30 octobre, toujours en compagnie de Paul Decroix.

     

    Nouveau début, nouvelle langue

     

    En Malaisie/Singapore il y a des communautés chinoises nombreuses. Mais si dans les écoles on enseigne le mandarin que Pierre Abrial connaît fort bien (avec les particularités du Sichuan), dans la vie quotidienne et au niveau paroissial on utilise les dialectes : teochew, cantonnais, hakka, selon les lieux et traditions culturelles. En outre il faut une bonne connaissance de l’anglais. On apprend donc d’abord cette langue, puis un dialecte.

    En ces années 50 on ne soupçonne pas encore l’importance future du mandarin et surtout on ne voit guère comment l’utiliser au niveau de l’apostolat.

    Le P. Abrial est envoyé à Kuala Lumpur, à l’église Saint-John où le P. Noël Maury, vert septuagénaire auvergnat, est le seul maître après Dieu. Dans cette communauté qui rassemble les Eurasiens et les Anglais de la ville il est accueilli et traité comme étudiant de langue. Il est arrivé le 12 novembre. Dès le 20 il note assez découragé : « Sortir des prisons communistes pour vivre à nouveau entre les quatre murs de ma chambre ! Sans avoir de contats avec les chrétiens ! Où sont-ils ceux que j’avais en Chine ! » Cette vie lui pèse... et en Malaisie les curés ne sont pas habitués à vivre avec des vicaires, surtout étudiants : pour éviter les faux-pas de ceux qui ne connaissent pas bien la langue, il est prudent de limiter leurs contacts avec les familles,... dont le curé tient à rester le seul pasteur. « J’aurais désiré rencontrer des familles pour m’essayer à parler, mais je suis absolument en dehors de la paroisse... » Mais l’étudiant est doué pour les langues. L’anglais rentre bien. Dès mi-52 il va à la paroisse chinoise mère de Singapore : Saint-Pierre-et-Paul.

     

    Bon démarrage

     

    Il s’y trouve avec le P. E. Bécheras, septuagénaire lui aussi et ardéchois, pionnier de l’apostolat en chinois à Singapore. L’ancien et le nouveau sympathisent de suite, et aussi le P. H. Berthold qui entre autres choses essaie de démarrer la Conférence de Saint-Vincent de Paul et un premier groupe de jeunes travailleurs.

    Pierre trouve vite sa ligne : catéchisme d’adultes, visites aux familles éparpillées dans la ville (car on en est encore aux paroisses par dialectes), ferme enracinement de la Légion de Marie (qui est et restera son option de base dans l’apostolat des laïcs). Au mandarin et à l’anglais il ajoute le teochew, dialecte principal de la paroisse, et arrive à le parler couramment.

    Pendant des heures il enseigne, en anglais, en chinois, individuellement, par petits groupes : il ne s’en fatigue jamais. Un confrère disait avec une pointe d’humour : « En anglais ou en chinois, si quelqu’un tombe dans les mains d’Abrial, il est condamné au baptême. » De fait il devient baptiseur, dans cet apostolat il se sent missionnaire à fond. Le soir, après un rapide repas il saute dans sa voiture, et souvent accompagné de légionnaires visite les familles, chrétiennes sans doute, mais aussi en priorité les familles non chrétiennes qu’on lui a signalées comme étant à la recherche du Seigneur. Le fait qu’il parle plusieurs langues met les gens à l’aise. Un jour le P. Bécheras, un érudit en teochew qui a construit des écoles où l’on enseigne le mandarin bien que lui-même ne le parle pas, appelle le vicaire dans son bureau : « Père Abrial, comprenez-vous ce monsieur ? – Oui – Quel langage parle-t-il ? Je ne com­prends pas son chinois. – Il parle mandarin et veut devenir catholique. – Ah, pouvez-vous l’instruire ? – J’essaierai », répond l’ami Pierre épanoui. Ainsi s’affirma la nécessité d’un apostolat en mandarin, dont il sera l’un des champions. Quant au curé, chevronné et zélé, même à son âge il s’efforcera d’acquérir les rudiments de cette langue, alors dite « de Pékin » : la langue nationale chinoise.

    Pour épauler ce travail il y a dans l’ensemble paroissial la fameuse « Catholic High School » dont la renommée ne fait que grandir, car elle dispense un chinois et un anglais de qualité. Les Frères Maristes la dirigent. parmi eux plusieurs avaient enseigné à Chungking avant de se faire eux aussi expulser. De l’autre côté de la cathédrale les Dames de Saint-Maur ont également une école chinoise réputée, Saint-Nicolas. Pour autant ces institutions ne sont pas de tout repos en ces années 1954-1955. Des éléments communistes noyautent les étudiants. Le P. Abrial aidera à l’échec d’une grève à la Catholic High School, il interdit la cour de l’église au camion ravitaillant en nourriture les étudiants grévistes. Le lendemain il flanque le P. Bécheras qui filtre les élèves à l’entrée pour écarter les meneurs étrangers à l’école. Le P. Nah (son nom chinois) « commande le respect » !

     

    Premier congé, 1956

     

    En avril il revoit la France et y restera jusqu’en janvier suivant. Comme il le fera plusieurs autres fois il va à Rome car c’est un fidèle de l’Église et du pape. Et aussi il veut rencontrer le jeune P. Gregory Yong (son archevêque plus tard) qui y poursuit ses études. Plein de vie, mince et énergique il porte toujours sa robe chinoise noire. Il partage volontiers avec ceux qui ont sa confiance. Il visite ses anciens condisciples du Puy. L’un d’eux écrit : « Il acceptait de parler de la vie missionnaire, mais très peu sous son aspect personnel. J’avais dû insister pour qu’il parle de son ministère en Chine. Il ne parlait pas de lui, mais de l’Église de Singapour, des chrétiens, de l’Évangile. Et surtout il n’acceptait pas d’être missionnaire quêteur. Difficile même de lui faire accepter quelque chose d’ami à ami. Lors de son premier congé il eut beaucoup de peine à comprendre l’attitude des chrétiens de France, et des prêtres qui faisaient un bout de chemin avec les marxistes au plan syndical ou autre. Il est allé trouver un ami commun qui était prêtre-ouvrier. Il voulait le mettre en garde contre les risques qu’il courait et l’incompatibilité d’un mariage évangile-marxisme. Il avait objectivement raison et son expérience lui donnait le droit de parler. Ils ne se sont pas compris. Cela l’a fait souffrir mais il n’a pas coupé les ponts pour autant. Il disait ce qu’il estimait devoir dire. Il était intransigeant et fraternel. »

    Il passe du temps avec sa maman, sa famille. Avec eux il va à Lourdes, à Montbeton, célèbre le mariage de son frère cadet, enchante ses neveux et nièces avec les cadeaux originaux qu’il leur a apportés. Il revient à Singapore avec un neveu du P. Bécheras qui décidera le tonton à prendre un congé en Ardèche à 78 ans ! .... Abrial devient donc le curé intérimaire. Sans tarder il fait disparaître le presbytère vétuste, bâtit un ensemble simple et spacieux. Il voit loin car il prépare même la climatisation future des bureaux. Et les confrères de questionner : « Comment va réagir l’ancien à son retour ? » Or de réaction il n’y en aura pas, car le P. Bécheras meurt devant Aden, et le vicaire a deux semaines devant lui pour organiser à son vieux curé de grandioses funérailles fin octobre.

    Devenir curé de Saints-Pierre-et-Paul ? Il n’y tient pas car sans le dire il pense à du neuf. Or le P. Noël Goh, vicaire général, est nommé à la place du P. Bécheras et Pierre reçoit la charge de construire une nouvelle église, pour laquelle il choisit le patronage de Bernadette... Le pèlerinage à Lourdes !…

     

    Le bâtisseur

     

    Il ne traîne pas, choisit un jeune architecte qui vient juste d’achever l’église Saint-François-Xavier, organise la collecte de fonds dans tout Singapore, prêche dans les paroisses, se fait aider de nombreux volontaires. Il veut créer, faire du nouveau, du solide et du beau. De fait, la nouvelle église, qui a la forme d’un losange, montre belle allure. Il n’hésite pas à lui donner trois cloches – un luxe ! – qu’il fait venir de France. La surface bâtie lui laisse assez de place pour édifier une école primaire de filles confiée aux Dames de Saint-Maur. En même temps qu’il brasse le ciment il bâtit aussi la communauté. Lors de la bénédiction de l’église en 1959, la paroisse déborde de vie et, toutes dettes payées, il reste en banque une somme rondelette. Et maintenant en avant toute !

     

    L’église de Sainte-Bernadette. Elle le marquera comme l’œuvre de sa jeunesse. Il en est le curé épanoui pendant neuf ans. La seule ombre au tableau : il lui faut travailler avec des vicaires. Personnel, volontaire tirant sur l’autoritaire, c’est un timide désirant certes le partage mais s’y trouvant mal à l’aise. Pourtant, combien ses vicaires recevront de lui ! Et plusieurs noueront avec lui une amitié solide. Il a le charisme du curé. Il connaît ses gens. Il lui arrive de dire à la fin des messes dominicales qui ont rassemblé 800 personnes ou plus : « Il y avait deux têtes que je ne connais pas. » Or il n’exagère pas, les autres il les connaît, il les a visités, il a leurs adresses. Ses vicaires ont du mal à découvrir une famille qu’il n’a pas encore repérée, et même s’il accepte le fait, prend vite les renseignements qu’il n’a pas encore, il n’est guère content. Cette ignorance lui est comme un reproche.

     

    De nouveaux quartiers apparaissent, la première ville satellite, toute en HLM, s’élève début 1961. Les messes à Sainte-Bernadette débordent, les præsidia de Légion de Marie prolifèrent et durant plusieurs années on baptisera plus de 250 adultes. Aussi il sera pénible à Pierre de laisser partir une partie du troupeau quand s’ouvrira la nouvelle église du Saint-Sacrement.

     

    La catéchèse est vraiment au cœur de sa vie : « il travaille ses leçons » comme on disait alors, il couvre ses livres de notes, est à l’affût de nouveaux manuels. Il compose même sur certains sujets où il se sent plus à l’aise. Cartes et plans de la Terre Sainte décorent les murs. Il fait faire des panneaux où il résume ce qu’il enseigne, telle cette grande carte détaillant la matière et la forme des sacrements. On le taquine, un confrère commente un jour : « Alors tu enseignes à tes catéchumènes la philosophie de saint Thomas ! » Évidemment ça fait mouche : « Dis donc, un tel, mais il est tordu ! » se défoule-t-il, « ... il m’a dit que j’enseignais au catéchisme la philosophie de saint Thomas... quand même... pas idée ! » – « Mais ce n’est pas un crime, allons, saint Thomas ! » Alors vient la justification suprême : « Il faut bien que les catéchumènes connaissent quelque chose et aient des idées claires… autrement... » De fait, le « savoir » est important pour lui. Il veut une foi de roc. Aussi a-t-il rassemblé des formules éclair à l’américaine qui permettent de retenir et clarifier les notions de base, en faisant remplir des blancs dans les phrases par les mots correspondants. Système utilisé d’ailleurs dans les écoles à l’époque et qui n’étonnait pas en 1960. En 1970, cela datait. En 1985 notre curé n’osait s’en servir qu’en cachette... car qu’auraient dit les confrères ? Mais il ne peut s’en empêcher : il faut faire des chrétiens solides !

     

    C’est à Sainte-Bernadette qu’il vit Vatican II, très intéressé par le renouveau liturgique et catéchétique, tandis que le Père Charbonnier, son vicaire durant plusieurs années, se consacre davantage à l’Action catholique des jeunes et des adultes. Le Père Abrial ajoute encore des salles paroissiales ; les organisations, en anglais ou chinois, sont nombreuses et vivantes. Pendant son congé en France en 1965, il se tient à l’affût de tout ce qui pourrait rendre la paroisse encore plus missionnaire.

     

     

    Saint-Michel : un intérim

     

    En 1968 on a besoin de reprendre en main la jeune paroisse de Saint-Michel. Il faut quelqu’un de solide, qui engendre la confiance des gens. Pierre accepte cette responsabilité mais sans enthousiasme. Il s’y donne, certes, mais ce n’est pas « son église » ; il trace son sillon fidèlement, mais reste mal à l’aise : malgré ses efforts la communauté chrétienne manque de vie et de mordant.

     

    Mais bientôt du nouveau : une ville satellite, Toa Payoh, va s’élever sur ce qui n’était que jardins et marécages. Il ne laisse personne s’approprier le nouveau chantier, et le voilà reparti pour bâtir. Mais comprenons bien : il ne bâtit pas pour le plaisir de bâtir. L’édifice matériel n’est important pour lui que parce que c’est le foyer et l’instrument nécessaire à une nouvelle cellule d’Église, une communauté. C’est pourquoi il travaille tout autant à créer celle-ci qu’à élever les murs. Oh, bien sûr il grogne, pour la forme ! « Je me fais vieux, je ne monte plus les escaliers aussi vite (mais il les monte), l’argent ne se ramasse plus comme autrefois (mais il en aura suffisamment), le terrain est trop petit et mal placé (en plein centre de la ville, au carrefour de toutes les communications !) » Il fonce. Le dimanche, il laisse fort volontiers le soin de Saint-Michel à son vicaire. En attendant l’église, il célèbre deux messes dans la salle des fêtes de la nouvelle ville, qu’il a réussi à louer pour trois heures tous les week-ends. Il a un équipement transportable, il est heureux, il innove, et les gens répondent avec enthousiasme. A nouveau c’est son projet, l’œuvre de choix dans la force de l’âge : il a 48 ans et juste quelques jours avant l’ouverture officielle il célèbre ses 25 ans de sacerdoce. Près de lui à l’autel ses condisciples et amis, les PP. Ciatti et Munier.

     

    Ce jour-là il rayonne et sort les bouteilles spécialement gardées pour les grandes occasions...

     

     

    Toa Payoh : le Christ-Ressuscité

     

    Pierre a raison : il a peiné pour construire. En particulier le terrain, certes bien placé, est petit. Et les contraintes sévères : emplacement, surface bâtie et prix sont imposés par le gouvernement ; il faut donc englober église, presbytère et salle de réunions en un seul bâtiment. Là encore le projet confié à des architectes imaginatifs et étroitement surveillé par le curé est une réussite. Surtout l’église proprement dite est un beau lieu de culte de 800 personnes au moins, qui avec les tribunes et les espaces du fond peut en contenir le double. C’est agréable, confortable, c’est aussi... la première église climatisée de Singapore. Naturellement on y trouve certaines caractéristiques Abrial, notamment la symétrie, un sanctuaire et un autel de belle taille, et une touche d’originalité : un chemin de croix dont chaque station épouse la forme d’une lanterne chinoise éclairée de l’intérieur. Sur sa chaise curiale, sérieux, l’œil à tout, cheveux bouclés sur le devant du front, Pierre « préside » vraiment, ou comme le taquine un vieil évêque de ses amis « sur ton trône, tu as tout de l’empereur romain ! » Et lui, grognant de plaisir : « Vous n’avez rien de mieux à me dire ! »

     

    Deux vicaires l’aident, c’est une grosse paroisse. Ce qui le fait s’interroger, anxieusement parfois, car les visions pastorales sont différentes. Lui reste fidèle à la visite des familles – mais est-ce perte de temps ? – à la Légion de Marie – c’est bien vieillot et pas assez engagé ? – aux catéchismes d’adultes – mais la formation est-elle adéquate et les prépare-t-elle à la vie ? Il se pose bien des questions. Et comme trois de ses vicaires durant ces douze années quittent le sacerdoce, il se rend en partie responsable et tend à se blâmer. Pourtant il est le seul qui restera en contact avec l’un d’eux, et un autre passera un long moment près de lui lors de la veillée funèbre, disant toute l’estime qu’il a pour son ancien curé.

     

    Mais les satisfactions ne manquent pas non plus. Cette nouvelle ville sort de terre, grandit, s’organise et finalement comptera 250.000 habitants. Lui il accueille les catholiques, qu’il a parfois connus ailleurs, et en même temps que la ville, la paroisse s’étoffe, se structure, prend sa pleine dimension. Il bénit les appartements (durant sa vie il a dû en bénir des milliers), suscite les bonnes volontés, en particulier pour la catéchèse des enfants. Et puis il y a la chorale, de réputation diocésaine et bientôt internationale ; son directeur, un jeune enseignant chinois doué, exige travail et qualité d’où haute tenue des célébrations. Sans être toujours sur même longueur d’onde, curé et maître de chapelle se complètent et s’apprécient. Et Pierre sera heureux d’accompagner sa chorale aux États-Unis pour une tournée de récitals.

     

    La vie et le travail en paroisse, c’est son affaire. Mais il a aussi d’autres talents. Ses confrères MEP l’élisent représentant au conseil régional il réussit à s’en dégager assez vite : « Toutes ces discussions, des pertes de temps ! » L’évêque, Mgr Olçomendy, le veut comme conseiller, Pierre ne l’entend pas de cette oreille. L’évêque, qui le connaît bien, lui force gentiment la main. Il lui rend visite en fin d’après-midi, cause de choses et d’autres, et au moment où le curé s’excuse, trop heureux d’avoir à célébrer la messe du soir, il glisse : « Alors, c’est entendu, vous acceptez de faire partie du Conseil. – Écoutez, Monseigneur, j’ai la messe à dire... – Alors, c’est oui. – Bon, bon, O.K., je vais être en retard ! » L’archevêque repart souriant, il connaît son bonhomme qui bougonne en gagnant la sacristie : « Animal, il m’a coincé !... »

     

    Nul, doute, il est avisé et de bon conseil, ses supérieurs peuvent compter sur lui. Mais au fil des ans il commence à fatiguer. Il dort mal, digère mal. Ne pas se sentir au mieux de sa forme l’irrite. Il a vraiment besoin de ses congés, il les prendra d’avril à octobre 1978, puis de mai à octobre 1983. Et puis, douze ans à Toa Payoh, ça suffit !

     

     

    Congés difficiles : 1978 et 1983

     

    Sa mère est décédée. Il se sent plus seul. Ses frères au travail, c’est avec ses belles-sœurs qu’il doit le plus souvent communiquer et il sait apprécier leur accueil et leur foi. Les enfants ont grandi, il ne les connaît guère, et essaie de les comprendre. L’Église en France le déroute. Il a beau chercher, vouloir découvrir ce qu’il y a de vrai, de qualité, l’assistance réduite aux messes du dimanche le meurtrit profondément. Et pourtant il sait discerner le bon grain de l’ivraie. Lors d’une réunion de cours à Chamalières en 1983 il préside la concélébration et n’hésite pas à déclarer : « À Singapour, bien que noyés dans la masse païenne, 100.000 chrétiens sur 2.500.000 habitants, j’ose dire que nous nous réjouissons de l’enthousiasme des nouveaux baptisés, de leur soif de mieux connaître la Bible, du taux élevé de pratique religieuse. Ces Églises de mission portent témoignage d’une intense vitalité.

     

    Lorsqu’un missionnaire revient en France, il est parfois, disons le mot, un peu choqué de ce manque de pratique religieuse et de toute cette évolution qu’il n’a pas suivie, et qu’il n’est pas à même de juger. Cependant lorsqu’il veut y réfléchir, ouvrir les yeux, il reste beaucoup de générosité parmi les chrétiens des vieilles chrétientés, une foi profonde, un esprit de charité et d’entraide, leur souci de porter témoignage et de combattre les inégalités et les injustices, le souci des opprimés bien que parfois, vous et vos militants, vous vous heurtiez à l’incompréhension, à l’indifférence de ceux qui sans avoir perdu la foi ne pratiquent plus.

     

    Je vous assure que chaque fois que je reviens en congé, je suis plein d’admiration pour le travail que vous faites, et je le trouve beaucoup plus difficile, beaucoup plus exigeant que le nôtre, missionnaire, et peut-être plus profond ! Je me garderai bien de comparer ou de critiquer. – L’Église du Puy, c’est aussi mon Église et je lui dois beaucoup. »

     

    Et puis il raconte à ses frères prêtres ce qui lui a apporté une très grande joie : « Avant de revenir au pays je suis allé en Chine. J’y ai retrouvé l’évêque chinois, quelques prêtres, la religieuse qui travaillait au dispensaire de la paroisse où j’étais, quelques chrétiens... Cette ville est située au bord du Fleuve Bleu (Wanshien). Ils sortent tous de prison ou de camp de concentration : quinze ans de prison, d’autres vingt ans de travaux forcés. Leurs activités sont contrôlées par les membres de l’Église patriotique : ils ne doivent avoir aucune relation avec Rome. Le nom du pape est supprimé dans le missel latin imprimé à Pékin dont ils se servent... J’ai pu célébrer la messe à l’église à condition qu’il n’y ait personne. Je logeais dans un hôtel près de l’église : tous les soirs les prêtres sont venus me poser des tas de questions. Ils ont voulu concélébrer avec moi selon le nouveau rite (j’avais réussi à amener avec moi un missel et les rituels du baptême et des sacrements en chinois).

     

    Ce qui m’a le plus frappé, c’est leur foi et leur confiance en Dieu. Lorsque j’ai vu les conditions qui leur sont faites, la surveillance à laquelle ils sont soumis, je pensais comment cette Église peut-elle survivre ?

     

    Eh bien, je n’ai pas trouvé chez eux la moindre trace de haine, de rancune ou de découragement, malgré leur âge (de 55 à 78 ans). Ils veulent repartir sur des bases nouvelles, rassembler leurs chrétiens dispersés. Ils s’intéressent au renouveau de l’Église. Ils ne comprennent pas eux-mêmes qu’à l’heure actuelle il puisse y avoir des conversions. Ils sont unanimes à dire : c’est le travail de l’Esprit-Saint ! Au contact de ces confesseurs de la foi, nous, missionnaires à Singapour, nous sommes tout petits ! Malgré les difficultés du voyage je crois que ma visite leur a fait un immense plaisir. Au cours d’un repas d’adieu ils ont tenu à exprimer leur gratitude pour les anciens missionnaires qui avaient apporté l’Évangile et dont ils n’ont pas oublié les noms. Leur dernier mot est : Que pense de nous l’Église ? Dites aux chrétiens de prier pour nous ; dites-leur bien que nous voulons rester fidèles au Christ, à son Église, au pape.. »

     

    Dans cette déclaration des prêtres chinois il se retrouve ; lui-même n’exprime pas sa foi autrement que dans les lignes écrites au fil des années au dos d’enveloppes ou de vieux papiers retrouvés parmi ses lettres. Ce voyage en Chine a illuminé la dernière étape de sa vie et lui a donné une plus grande sérénité : après des années de persécution l’Église restait bien vivante !

     

    Même du seul point de vue humain les congés lui font du bien, car il demeure très attaché à sa famille, à son village. Il arrive avec des cadeaux pour tous (à Singapore il s’inquiète : quoi leur rapporter ?). Il emmène ses neveux et nièces en voyages ou excursions, leur donnant de belles frayeurs par sa manière britannique de conduire. Et puis il aime retrouver d’autres prêtres pour des sessions de formation, des retraites... Mais au bout d’un moment l’inaction lui pèse. Le courrier de Singapore lui rappelle qu’on l’attend, et il repart « chez lui ! »

     

     

    Un vicaire chevronné

     

    Son archevêque, Mgr Yong, lui donne le choix : curé de la vieille paroisse du Sacré-Cœur de tradition cantonnaise, où vicaire à la paroisse nouvelle de la Sainte-Croix. Beaucoup pensent : Abrial ne peut être que curé ! Lui n’hésite pas : vicaire. – Et il explique : « C’est mon tour. J’ai eu assez de vicaires, à moi de le devenir. » Et durant trois ans (1983-1986) auprès du P. Nicolas Chia, de seize ans plus jeune que lui, et d’un autre prêtre eurasien nouvellement ordonné, il fait un excellent travail auprès des chrétiens de culture chinoise, qu’il est plus à même de comprendre. Avec lui les célébrations en mandarin, l’Action catholique de même langue prennent un nouvel essor. Et bien sûr il continue les visites et les catéchismes. Oh, ce n’est pas toujours facile de ne plus commander le bord, mais il découvre et sait apprécier les nouvelles façons d’être pasteur. Les sessions de Renouveau paroissial l’intéressent, et il les anime volontiers soit en anglais, soit en chinois. Il est plus détendu, se dit même parfois quelque peu sous-employé, mais reconnaît volontiers que la paroisse marche, dans une belle coopération entre clergé et laïcs. Même le groupe de prière du renouveau charismatique lui apparaît positif pour la communauté entière. Enfin il fait l’expérience du travail pastoral avec les groupes de quartiers. Il avait désiré les lancer à Toa Payoh mais il s’était trouvé seul pour tenter cette nouvelle approche et n’avait pas osé. À Clementi les groupes sont bien établis et bien vivants, il sent qu’ils répondent à des besoins réels. Cet apprentissage à60 ans il faut le faire ! Et cela l’équipera pour sa prochaine étape. Au bout de trois ans on lui demande de redevenir curé. Il dit oui, avec regret : à Clementi il évoluait dans une paroisse de grands ensembles. Maintenant cela va être bien différent.

     

     

    La dernière étape : Saint-François-Xavier

     

    Paroisse située dans un quartier de bungalows, de maisons privées construites voici une trentaine d’années, et où les gens, selon un mot d’un de ses prédécesseurs, « sont très occupés avec leurs orchidées et leurs poissons rouges ! » Dans les grands ensembles, pour visiter les chrétiens il suffit de frapper aux portes. Ici il faut :1) secouer le portail, 2) ce qui réveille le chien familial, 3) qui immédiatement donne le « la » à tous ses frères du quartier, 4) dont les sonorités conjuguées amènent à la fenêtre une face ou surprise – parfois joyeusement, dans ce cas le mouvement va s’accélérer – ou endormie, ou ennuyée, 5) laquelle face redisparaît dans les profondeurs, 6) et réémerge après vingt secondes ou deux minutes – voir plus haut sentiments exprimés par la face – avec la clé du cadenas, 7) qui vous ouvre enfin l’accès au paradis.

     

    Malgré tout, les gens sont sympathiques et fervents, mais ce n’est pas l’enthousiasme des paroisses nouvelles. La vitesse de croisière convient plutôt au troisième âge, mais si le curé a lui-même l’âge de la retraite, il reste encore vert. Et puis les groupes de culture chinoise lui manquent dans ce monde très anglicisé. Plus de messe en mandarin !

     

    Habitués aux façons débonnaires du P. Brygier, les paroissiens se sentent secoués. On leur a envoyé le « vieux tigre », qui de suite reprend les choses en main , y compris les clés de tous les locaux paroissiaux. Ils courbent l’échine, s’habituent au zèle du nouveau curé, qui les visite même s’ils n’ont pas encore signalé leur présence et les invite à être plus actifs. Après quelques faux départs, il parvient à lancer les sessions de renouveau paroissial. Pas sur vitesse TGV, sans doute, mais enfin ça démarre. Puis lui-même arrive à accepter la formation catéchuménale selon le nouveau rite d’initiation des adultes : leçons en groupes, avec accompagnement de laïcs qui interviennent même pour les partages d’Évangile. Sa vieille méthode d’instruction individuelle ou par tout petits groupes lui remonte parfois en regrets nostalgiques : « Alors, les catéchumènes je ne les connais plus ! – Mais si, la différence c’est que d’autres les connaissent avec toi. – Oui, oui, c’est ce qu’on dit, mais en pratique... – Allons, toi le spécialiste, tu ne vas pas te laisser dépasser, tu le regretterais tous les jours. – Et puis je suis trop vieux, c’est bon pour vous... ! » Mais il ne peut rester à la traîne quand il s’agit de non-chrétiens. Et quelques jours avant sa mort il déclarait publiquement : « À Saint-François-Xavier, le catéchuménat c’est ce qui marche le mieux ! »...

     

    Au bout de quelque temps les paroissiens ont découvert le cœur d’or de leur curé. Le courant passe. Et tandis que les hommes s’ouvrent librement avec lui et le taquinent, les dames en le cajolant arrivent toujours à leurs fins et proclament : « Le Père Abrial, c’est un amour ». Le noviciat est terminé.

     

    Mais c’est la santé qui ne va pas. Mauvaise circulation du sang, jambes gonflées, insomnies, digestion difficile. Il ne veut pas voir le docteur. Seule une praticienne qu’il connaît depuis plus de trente ans, a toute sa confiance et le traite d’ailleurs avec une grande compétence. Il se plaint de fatigue : « Autrefois je montais les escaliers quatre à quatre, maintenant je ne peux plus. Je comprends pourquoi Mgr Olçomendy me demandait : Comment arrivez-vous à monter ces escaliers des grands ensembles ? »

     

    Les examens médicaux ne montrent rien de grave. Pourtant la fatigue s’accentue. Et le 13 octobre 1990 au matin, à peine arrivé à l’hôpital c’est l’infarctus. En soins d’urgence pendant plusieurs jours, il se rend compte de son état et reçoit le sacrement des malades. « Je suis en paix. Quand le Seigneur voudra, mais s’il veut que je continue à travailler, pourquoi pas ? » Il se remet lentement. Les radios révèlent un caillot dans le cœur : il lui faut des semaines de repos ; après nombre d’objections, il accepte de les passer à la maison régionale de Siglap. Du moins il est d’accord sur le principe, mais qui le connaît soupçonne une échappatoire. L’inaction lui pèse : « Alors, je suis inutile... – Non, tu es simplement inactif pour quelque temps. – Oh, c’est un peu mieux dit, mais c’est la même chose ! »

     

    Le 30 octobre, dans l’après-midi il rentre chez lui, le seul endroit où il se sent bien, mais aussi le seul où il ne faut pas qu’il aille. Mais où pourrait-il aller, « ... puisque la confirmation aura lieu le 2 décembre et les listes. Sont à terminer ! » La nuit et la matinée du 31 se passent bien, il reste dans sa chambre... mais annonce son intention de concélébrer la messe anticipée de la Toussaint, et de célébrer seul l’une des messes de la fête le lendemain. Vers 18 h 20, son vicaire ne le voyant pas descendre entre dans sa chambre : il est étendu sans vie sur son lit, sans doute depuis le début de l’après-midi. Mort qui n’étonne aucun de ceux qui connaissaient son état. Mort aussi qui, à n’en pas douter, comble les vœux de Pierre. Comment aurait-il pu vivre handicapé, « au repos » ? Or il vient d’entrer dans celui qui ne finit jamais : « Il faudra un miracle pour qu’il y trouve son bonheur ! »

     

    La veillée funèbre commence. Il veut être enterré, pas d’incinération. Il veut aussi le cercueil le meilleur marché : celui des pauvres. Mais là ce n’est plus à lui de décider, car avec sa corpulence on doit même lui en faire un sur mesure ! Les prières se succèdent, en anglais, en chinois. Les fidèles venus de toute l’île défilent sans arrêt et c’est toujours la même introduction : « Le Père Abrial m’a baptisé ! »

     

    Funérailles présidées par l’archevêque, Mgr Yong, et concélébrées par une soixantaine de prêtres, avec plus de 1.500 paroissiens et amis. C’est le samedi 3 novembre à 14 h 30. Une cérémonie comme lui-même aurait aimé en organiser pour un confrère. Le P. Peter Tan, son vicaire, et les membres de la paroisse n’ont pas ménagé leur peine pour faire tout vite et bien. Le P. A. Chan, son ancien séminariste de Sainte-Bernadette, donne l’homélie en chinois et le P. Arro en anglais. Puis, c’est l’inhumation au cimetière de Chua Chu Kang, à côté de son vieil ami le P. Bouttaz, lui aussi Pierre et lui aussi ancien du Sichuan. Le P. Louis Danion est venu tout exprès de Malaisie pour représenter aux obsèques le diocèse de Chungking.

     

    Le même jour son neveu prêtre, Jean-Pierre Abrial, préside à Saint-Julien-Chapteuil une messe qui rassemble la famille et les amis. Le P. Arotçaréna, son ancien vicaire de Toa Payoh, avec le P. Bretaudeau, représente la Société et donne l’homélie... Enfin le 2 décembre, fête de la paroisse et jour de la fameuse confirmation qui « l’obligeait » à rentrer chez lui, son successeur le P. John Sim est officiellement installé comme curé...

     

    La vie continue et Pierre est vivant !

     

     

    Pierre Abrial tel que nous le connaissions

     

    Personnalité riche aux multiples facettes. On pourrait les résumer ainsi :

     

    Pierre le volontaire... mais aussi Pierre le timide. C’est du basalte du Velay. Il prend des décisions, les exécute, mais comme on l’a dit plus haut, il ne sait pas les expliquer ou les discuter, alors il les impose. Ce qui lui donne plus d’une fois des arêtes tranchantes. Lorsqu’il bâtissait Toa Payoh, le délégué apostolique l’avait invité à présenter une demande de fonds à Rome, demande qui devait être signée par l’archevêque bien entendu. Les mois passent... Le délégué affirme n’avoir jamais vu venir le document. Alors notre Père Abrial, flanqué de l’ami fidèle, le P. Munier, prend d’assaut les portiques épiscopaux. « Monseigneur, qu’avez-vous fait de la demande de fonds à envoyer à Rome ? » L’archevêque, qui n’a rien d’un quêteur, l’avait sans doute laissée dormir sur son bureau parmi les vieux papiers, avant de tout faire glisser dans la corbeille. « Mais ça suit son cours », répond-t-il en une première parade. « Monseigneur, vous ne l’avez pas envoyée ! – Père, qu’en savez-vous ? – Je le sais. – Alors, vous croyez que je perds la tête... » dit l’Ordinaire du lieu qui commence à réagir. « En tout cas vous avez perdu le rouleau des plans de l’église, qui était gros comme çà ! » Argument plutôt ad hominem... « Bon, alors vous croyez que c’est bien nécessaire, vous voulez que j’écrive ? – Monseigneur, il vous suffit de signer, j’ai fait une nouvelle demande. – Ah c’est plus sûr », conclut l’archevêque avec un sourire en coin, et il s’exécute, car « le lion » lui tend un stylo... Ils se quittent, heureux de la solution, et tandis que l’ami Pierre démarre en trombe, Mgr Olçomendy se tourne vers le P. Girard qui apparaît sur le seuil de la procure : « Le Père Abrial a l’air un peu nerveux aujourd’hui », puis tire la conclusion de l’affaire : « Ah, bâtir une église, ce n’est pas facile ! » Et il disparaît dans les profondeurs de l’évêché.

     

    Pierre de la ligne droite, du sillon profond... Pas de fioritures ni de fantaisies, encore moins de compromissions. Il avait écrit pour lui-même : « Je ne suis pas un révolutionnaire ni un contestataire : fidélité à Dieu, à l’Église, au pape. Deux voyages en Terre sainte (le dernier en 1989) n’avaient fait que le rapprocher davantage de son Patron, le pêcheur de Galilée.

     

    Pierre de la Parole de Dieu, de la prière... Il n’était pas orateur, mais en anglais comme en chinois ses sermons étaient de haute qualité, bien préparés, nourris de lectures et écrits mot à mot, même les courtes homélies des messes de semaine. Dès le mercredi ou jeudi matin, on pouvait le voir marcher autour de l’église apprenant par cœur son prêche du dimanche. Il en était de même pour la catéchèse : intense préparation. Durant ses congés il visitait les églises, pas pour les chefs-d’œuvre de peinture ou sculpture, mais pour y glaner les bulletins paroissiaux, les dépliants de sessions, les ouvrages de formation qui pouvaient lui donner des idées ou lui indiquer des manières de faire. Sur ce point encore il écrivait : « Seigneur, j’aurais voulu parler de toi mieux et plus fidèlement. » Et pourtant, quel catéchiste !

     

    Son bréviaire tombe en miettes... Sur la fin il aura cet ultime désir : « Je me recommande plus spécialement à la prière de ceux que j’ai préparés au baptême. » Les charismatiques le déconcertent et le fascinent, surtout leur manière spontanée de prier, si peu dans ses cordes à lui, l’homme de l’oraison traditionnelle.

     

    Pierre l’ami fidèle... Sa famille, la Chine, ceux qu’il a instruits il n’en oublie aucun, même s’il doit leur dire qu’il n’est pas d’accord avec eux. Il ressentira vivement le décès d’une belle-sœur et fera même un rapide voyage en France pour apporter soutien et réconfort à son frère et à ses neveux et nièces. Il gardait toutes les lettres de sa famille reçues depuis son arrivée à Singapore, et avait accueilli avec joie deux de ses nièces venues lui rendre visite. Finalement c’est à son neveu prêtre qu’il a donné le calice qu’il avait lui-même reçu de son grand-oncle, le P. Roubin.

     

    Ses amis peuvent compter sur sa présence, son soutien et sa prière. Il va les voir, même au loin, à Rome, à Hawaï, ailleurs, même si c’est pour leur dire qu’ils ont perdu leur ferveur première et qu’il en éprouve de la peine. Sa fidélité demeure exigeante, même si elle le déchire, car pour lui un oui est un oui, un non est un non !

     

    Pierre le douloureux... On le connaissait rugueux, on le savait sensible, ceci expliquant peut-être cela. Mais sa souffrance est restée le trait le plus secret de sa personnalité. Nul sans doute n’en a même soupçonné l’étendue et la profondeur. On n’y lance un coup de sonde que par les notes hâtives et fragmentaires qu’il jetait soudain sur n’importe quoi : des bouts de papier déchirés, chiffonnés, au dos d’enveloppes, en marge de carnets, de réflexions catéchétiques. Sans ordre, ni suite logique ou temporelle. Vrais cris irrépressibles quand une personne, un événement dans l’Église ou la société le meurtrissaient, ou, comme on dit aujourd’hui, « déstabilisaient » ses certitudes. D’où un lancinant questionnement intime. Pierre était un roc, tout le monde le voit ainsi. Mais quel débat intérieur, quelle tâtonnante recherche !

     

    Même ses problèmes de santé, il les dissimulait. Les deux ou trois dernières années, on le sentait malade, à l’évidence. Or dès avant 1968 les troubles avaient commencé. Il n’en parlait jamais, sauf pour glisser en passant que son docteur de toujours lui causait de la gêne en n’acceptant aucune rémunération. Mais, comme dit ci-dessus, son vrai calvaire venait de l’esprit et du cœur. Son ami prêtre du Puy souligne : « J’ai été témoin ou confident pendant ses congés, et aussi par lettres, de son étonnement, de son désarroi devant les bouleversements de société et de valeurs en France, dans l’Église, dans les familles. Cela le dépassait... Il voyait des cas particuliers là où c’était un phénomène collectif. Il a souffert, mais je suis sûr qu’il a soupçonné que c’était plus complexe qu’une somme de cas individuels, que les choses n’étaient pas aussi tranchées que cela. Dans sa dernière lettre il me demandait mon point de vue sur tout cela, sur son attitude à lui. Il voulait savoir » ... L’anxieux qui se questionnait sans cesse...

     

    Pierre l’affable, qui partage, donne la joie... Le curé qui économise est aussi celui qui très discrètement aide les autres pour un projet d’apostolat, pour une nouvelle église, un équipement de catéchisme. Il va en France avec des cadeaux, il en revient avec des cadeaux : il pense aux uns et aux autres. « Qu’est-ce qui ferait. plaisir ? », c’est l’interrogation qui préside à tous ses préparatifs de voyages. Ce qu’on lui donne d’un côté, il le donne de l’autre. Lors de fêtes, il pose des bouteilles sur la table en s’excusant : « Je ne sais pas si ça vaut encore grand-chose ! »... Et c’est toujours du premier cru !... Enfin, mis en confiance c’est un joyeux convive. Bien sûr il se fait prier, mais on lui fait chanter ses morceaux favoris. « Là-haut sur la montagne » ou « Chevalier de la table ronde»... Les convives ne comprennent pas les paroles, mais son entrain est contagieux, et puis cela fait tellement plaisir de le voir détendu ! Entre confrères il se joint volontiers au « Gai bonjour » ou au « Cantique des voyous ». En insistant on lui fait même chanter l’hymne national chinois au temps de Chang Kai Chek !

     

    Oui, l’ami Pierre. Il y aurait encore beaucoup à partager sur lui. Mais je l’entends qui s’agite et ronchonne : « Allons, ça suffit ! Tu en as déjà assez raconté ! » En vicaire formé par lui, je m’incline.

     

    Tu es parti bien tôt et tu nous manques. A Dieu, Pierre Abrial.

    Et que le Seigneur te fasse apprécier le mystère du repos éternel !

    • Numéro : 3746
    • Pays : Chine Malaisie Singapore
    • Année : 1946