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Victorin ACCARION (1866-1927)

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    Le nouvelle de la mort de M. Accarion est arrivée comme un coup de foudre à Mandalay, le matin du 1er février, après les nouvelles rassurantes des jours précédents. On nous laissait espérer que son retour à Mandalay n’était plus qu’une question de quelques semaines. Vain espoir ! C’est Rangoon que le bon Dieu a choisi pour se rencontrer avec son serviteur, et quelque vifs que soient nos regrets de n’avoir pas eu la consolation de le voir mourir au milieu de nous, nous n’avons qu’à bénir   les dispositions de la divine Providence.

    M. Victorin Accarion était dans sa soixante et unième année, étant né à Beaulieu, diocèse du Puy, le 21 juillet 1866. Il appartenait à une famille terrienne très considérée dans le pays, plus peut-être pour la fermeté de ses principes religieux que pour son honnête aisance. Si maigres sont les détails que nous avons sur l’enfance du jeune Victorin et les premiers signes de sa vocation que force nous est de laisser cette période de sa vie. Tout ce que nous savons, c’est que pendant cinq ou six ans il fut élève du petit séminaire de la Chartreuse, près du Puy ; qu’il fut un élève turbulent mais travailleur : qu’il était à la tête de sa classe et que comme couronnement à ses études classiques, il obtint le diplôme de bachelier ès lettres. Alors que la plupart de ses condisciples entraient au grand séminaire diocésain, il demandait à être admis au Séminaire des Missions-Etrangères de Paris. C’est là que nous le trouvons en septembre 1886.

     

    Son esprit naturellement tourné vers les études sérieuses et profondes se trouva tout de suite à l’aise dans la philosophie et la théologie et, ce qui trop souvent rebute de jeunes étudiants frais émoulus du collège, fut aussitôt pour lui un vrai régal. Disons-le tout de suite, ce goût pour les études philosophiques et théologiques, il le conserva jusqu’à la fin de sa vie.

    Il fut ordonné prêtre le 28 septembre 1890 par un directeur du séminaire nouvellement consacré évêque, Mgr Mutel, encore à l’heure actuelle Vicaire apostolique de Séoul, Corée. Selon l’usage au Séminaire des Missions-Etrangères, le jour de sa première messe fut aussi le jour où il reçut sa destination pour la Birmanie septentrionale.

     

    Il arriva à Mandalay dans les premier jours de janvier 1891. Tous ceux qui ont connu M. Accarion s’imaginent sans peine avec quelle ardeur il se mit à l’étude des langues. En cette même année 1891, nous le voyons à Pyinmana où il bâtit l’église actuelle. Au commencement de 1892, Mgr Simon l’envoie aux montagnes Chins pour aider MM. Laurent et Jarre dans la fondation d’une mission nouvelle. Pour diverses raisons, dont la principale fut l’opposition du gouvernement anglais à l’établissement d’Européens dans ses contrées trop peu sûres pour eux, l’entreprise échoua. Les trois pionniers furent chassés manu militari et durent revenir à Mandalay attendre des temps meilleurs. D’ailleurs, cette première expérience de la vie apostolique avait ébranlé la santé de M. Accarion. Des mois lui furent nécessaires pour se remettre, mais ce ne furent pas des mois perdus: il en profita pour se perfectionner dans la langue birmane. Sitôt qu’il fut en état de voyager il se rendit à Nabek. C’est là qu’il prêcha en birman pour la première fois. Ce ne fut pas un succès, et il me semble entendre encore le rire franc et sonore du bon Père quand il nous racontait comment, après une phrase ou deux, il s’arrêta net et salua l’auditoire en disant : « Thi pien ma chi », c’est à dire : « Plus rien ». Mais il en aurait fallu bien davantage pour décourager M. Accarion. Il recommença le dimanche suivant, et cette fois réussit parfaitement.

    Si je ne me trompe, ce fut à  l’issue de la retraite 1892 que M. Accarion reçut sa destination pour Bhamo, où il devait se dépenser sans compter pendant onze ans. Quelle activité alors!… Quel dédain des commodités de la vie !… Quelle soif d’entreprise !…Quel inlassable zèle pour planter l’Evangile, non seulement chez les tribus katchins, mais aussi dans les plaines insalubres récemment défrichées par les Shans !…Qui ne l’a pas vu dans ces jeunes années de sa  carrière apostolique , ne peut se faire une idée de l’activité qu’il déploya sur ce nouveau champ d’action. La plupart des villages chrétiens que nous avons dans la plaine doivent leur fondation à M. Accarion. Non seulement il ne s’épargna aucune peine pour receuillir de nouveaux adeptes pour catéchiser et instruire son troupeau, mais, convaincu que le meilleur moyen d’atteindre leurs cœurs était d’améliorer leur condition matérielle, il se mit en tête de les initier aux meilleures méthodes de culture. Il n’y avait pas dans tout le  pays de buffles plus beaux et plus forts que les siens. Une charrue qu’il avait fait venir de France était un objet d’admiration pour ces gens simples, qui admiraient encore davantage l’intrépidité de leur Père quand, enfoncé dans la boue, il mettait lui-même la main à la charrue et stimulait l’ardeur de ses buffles en les appelant de noms familiers.

    Une telle vie n’était pas faite, en vérité, pour éloigner de lui les attaques de la fièvre. De fait, M. Accarion était souvent malade : la fièvre, doublée d’une dysenterie tenace, peu à peu mina sa robuste constitution, et c’est dans un état d’épuisement complet qu’il dut quitter Bhamo en septembre 1904, sans se douter qu’il n’y reviendrait jamais plus. Les médecins ordonnèrent immédiatement un voyage en France ; mais arrivé à Rangoon, il était dans un tel état qu’il lui fut impossible d’aller plus loin. Pendant six semaines il fut entre la vie et la mort  et l’on se demande  encore comment il s’en tira, Il s’en tira cependant et, sitôt qu’il put voyager, s’embarqua pour la France.

    Le coup avait été si rude que trois ans de séjour en France ne furent pas suffisants pour lui rendre la santé. Quand il revint en Birmanie, en juin 1908, il ne nous cacha pas qu’il revenait pour mourir au  milieu de ses confrères et être enterré dans sa   patrie d’adoption. Il avait l’air en effet si faible que nous crûmes tous qu’il disait vrai. Mgr Foulquier pensa que Meiktila serait pour lui la meilleure place : peu de travail, bon climat, toute facilité pout se bien soigner, telles furent les raisons qui guidèrent Monseigneur dans ce choix. Et le choix était heureux. Petit à petit M. Accarion se remit tant et si bien que, pendant huit ans, il se trouva capable de desservir plusieurs  postes, Yamethin, Pyinmana, Kalaw, Taunggyi, voire même Myingyan et la région pétrolifère. C’est durant cette période d’activité nouvelle, en septembre 1915, qu’il célébra ses noces d’argent sacerdotales : au dire de tous, de toutes les célébrations  du même genre, ce fut la plus gaie dont on se souvienne dans la Mission.

    Mais voici qu’en 1918, sa santé connaît un nouveau déclin. De toute son énergie   il essaie de réagir et de se persuader que ce n’est rien. Au bout de quelques semaines, force lui est d’abandonner la partie, de venir à Mandalay, et dans quel état ! … Le voilà de nouveau aux portes de la mort. Son heure cependant n’est pas encore venue ; sa guérison tient du miracle. Dieu sans doute a encore quelque travail à lui confier.

     

    À la léproserie Saint-Jean où il s’installe, M. Accarion entre dans ce que je pourrais appeler la troisième période de sa carrière apostolique, période qui, de l’avis de tous, en est aussi la plus féconde. Enfin il peut donner libre cours à son goût pour l’étude. Non pas qu’il veuille étudier pour le plaisir d’étudier ; son idéal est plus haut. Le bon Dieu lui ayant donné des brebis à paître, il n’a rien tant à cœur que de donner  à chacune la nourriture qui lui convient : Préparer des aliments pour les petits enfants de l’Orphelinat, pour les novices birmanes, pour les religieuses, voilà où il tend de toute l’énergie de son zèle. Levé à quatre heures et demie chaque matin, il dit la messe à cinq heures un quart et à six heures un quart il est à sa table de travail, lisant, écrivant, préparant ses instructions. Des piles de cahiers entièrement écrits de sa main sont là pour attester avec quel soin il s’acquitte de sa tâche. Presque chaque jour il a quelque instruction à donner ; le dimanche, il en a trois. Avec cela, il est prédicateur de toutes les retraites dans nos couvents et nos écoles, maniant avec égal succès les langues française, anglaise ou birmane. Prêcher une retraite est un service qu’il ne sait pas refuser, et nos confrères de Birmanie méridionale font appel à lui en maintes occasions : on l’a entendu à Rangoon, à Moulmein, à Bassein.

    M. Accarion se met encore à traduire en birman, pour l’usage des religieuses et des novices indigènes, des livres de piété et des cantiques… oui des cantiques s’il vous plaît, lui qui pourtant n’a rien d’un musicien. Mais aucune de ces traductions n’a encore été imprimée, sauf « l’Histoire de Notre-Dame de Lourdes » publiée en 1925. C’est un joli volume de 394 pages, que Mgr Perroy, dans une lettre à l’auteur apprécie de la sorte : « Mon cher ami, permettez-moi de vous féliciter : vous avez fait un splendide travail. Votre livre est bien fait pour augmenter dans le cœur de nos catholiques la dévotion à notre bonne Mère ; son divin Fils vous en récompensera. C’est un livre que je voudrais voir dans toutes les familles chrétiennes. Pour aider à sa diffusion, j’ai l’intention de le donner comme livre de prix dans nos écoles. »

     

    Malgré ce travail acharné – peut-être même à cause de lui – la santé de M. Accarion paraissait assez bonne. Mais le moindre changement dans sa nourriture ou ses habitudes avait pour résultat immédiat de le déranger. En mars 1926, il avoua à Mgr Foulquier qu’il ne se sentait pas bien et Sa Grandeur le décida à aller passer quelques semaines à Maymio, après Pâques. Le changement lui fit du bien et il se remit au travail, plus joyeux que jamais, jusqu’en septembre où d’alarmants symptômes se manifestèrent. Le cœur fonctionnait mal ; par moments il se sentait suffoqué, se levait brusquement pendant la nuit, ne pouvant plus souffrir la position couchée. Octobre et novembre passèrent tant bien que mal, sans qu’il cessât son travail. Il avait même en perspective deux retraites qu’il avait accepté de prêcher à Rangoon. Tous ses amis d’ici lui suggérèrent gentiment de renoncer à ce projet, de n’aller à Rangoon que pour s’y reposer. Il accepta la suggestion et quitta Mandalay le 10 décembre pour ne plus y revenir.

    Les médecins cependant ne désespéraient pas de le sauver. De Rangoon, le  bulletin de santé nous arrivait régulièrement, accusant de lents mais satisfaisants progrès, quand, le 13 janvier, un télégramme de M. Mourlanne nous annonçait que le P. Accarion avait reçu les derniers sacrements. Quatre missionnaires partirent immédiatement pour Rangoon où ils eurent l’agréable surprise de trouver le Père légèrement mieux. Le mieux se maintint les jours suivants tant et si bien que nos confrères rentrèrent à Mandalay le 24, avec la nouvelle que M. Accarion était hors de danger.

    Quelle douloureuse surprise nous éprouvâmes en recevant le 1er février le télégramme suivant : « Accarion mort ce matin » ! Qu’était-il arrivé ? Ce ne fut que lorsque Mgr Foulquier et M. Collard revinrent de l’enterrement, le 4, que nous apprîmes que notre confrère avait été trouvé mort dans son lit.

    Les funérailles eurent lieu le 2 février, après l’arrivée de Monseigneur et de deux missionnaires de Mandalay. M. Accarion fut enterré dans la chapelle où reposent déjà deux autres confrères de chez nous MM. Fercot et Vuillez.

    Dans la personne de M. Accarion, la Mission de Mandalay perd un missionnaire  de grands talents, de science profonde dont les conseils étaient très appréciés et très recherchés, un charmant confrère dont le bon rire franc et sonore mettait de la gaîté dans nos petites réunions intimes, et, par dessus tout, un excellent prêtre qui a travaillé trente-six ans à la vigne du divin Maître, sans jamais compter sa peine, toujours prêt à rendre service, un prêtre dont tout le programme a tenu en ces mots :   « Devoir jusqu’au bout. »

     

     

    • Numéro : 1936
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1890