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lettre n°

Circulaire de 1848. Nosseigneurs & Messieurs,
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    Circulaire de 1848.

    Nosseigneurs & Messieurs,

    En jetant un regard rétrograde sur cette masse immense dévènements qua accumulés derrière nous lespace de moins dune année nous sentirons notre courage défaillir à la pensée quil nous faut les coordonner & les grouper dans cette lettre, si lintérêt que vous y attacherez et le vif empressement avec lequel vous attendez la suite de ce grand drame que nous vous avons montré si terrible à son début, on nous dissimulait les difficultés dune tâche si peu proportionnée à nos faibles moyens. Nous suivrons, autant que possible, lordre des évènements. Vous vous rappelez, sans doute, que son Emce Mgr lArchevêque de Lyon avait protesté contre larrêté du commissaire de la République, qui frappait dinterdit toutes les communautés de son vaste diocèse non autorisées. Dans sa réponse à Mgr de Bonald Mr le ministre des cultes approuve complètement cet arrêté par la raison entre autres, que ces communautés sont des associations qui ont pour fondement des vux qui sont en désaccord avec lesprit non moins quavec le texte de la législation du pays. Ses capucins & les Jésuites étaient nominativement désignés dans larrêté du commissaire. Les 1ers cessèrent de desservir lEglise des Brotteaux ; les Jésuites se dispersèrent pour quelques & revinrent ensuite. Leurs confrères dAvignon ne furent pas aussi heureux ; on les obligea dévacuer leur maison dans un délai de 48 heures. Les autres Religieux & Religieuses sont restés constamment à leur poste, parfaitement tranquilles du côté de lautorité. Mais les ouvriers de Lyon voulant tirer tirer une vengeance personnelle dune prétendue concurrence préjudiciable à leurs intérêts, envahirent en groupes nombreux les établissements des frères des Ecoles chrétiennes et quelques communautés qui apprennent aux enfants à gagner leur vie et brisèrent ou incendièrent tous leurs métiers. A Ste Etienne les mêmes scènes commençaient déjà à se reproduire ; il fallut que la garde nationale engageât une lutte sanglante avec ces spoliations des couvents, dont une partie étaient des femmes transformées en vraies furies.
    Paris offrait alors un spectacle bien différent. Des ouvriers sétaient avisés de planter un arbre de la liberté au milieu du Champ de Mars & de convier le curé du Gros-caillou à en venir faire la bénédiction. Ce respectable ecclésiastique sy prêta de bonne grâce et adressa, à cette occasion, un discours plein dà propos à son auditoire qui lécoutait, chapeau bas, malgré une pluie abondante. Il fut applaudi avec enthousiasme par les cris de Vive Mr le Curé ! Vive la Religion ! Cet exemple ne tarda pas à être imité dans toutes les paroisses de la capitale. Mgr lArchevêque & MM les curés de Paris se sont empressés de se rendre aux Religieuses et pressantes sollicitations du peuple parisien, chaque jour les rues & les principales places de Paris voyaient le clergé des paroisses défiler en procession, précédé de la Croix et respectueusement accompagné par le peuple sous les armes et criant avec énergie : chapeaux bas ! Respect à la Religion ! Il en fut de même dans les provinces.
    Ces cérémonies en rapprochant le peuple de la Religion et du clergé lempêchaient de se livrer au désordre. Paris et la banlieue comptaient alors près de 200,000 ouvriers sans travail. Il est vrai que pour contenir, autant que possible, ces masses dans lordre, le gouvernement provisoire avait eu le bon esprit de donner à chaque homme, fr 50c par jour à ceux quil ne lui était pas possible doccuper, et 2 frs à ceux à qui il pouvait fournir du travail ; mais il nen est pas moins certain que cétait là le grand danger et la grande plaie de la capitale, qui navait pour défense que la garde nationale. Plusieurs tentatives étaient venues échouer en présence des 100,000 hommes quau 1er coup de tambour elle mettait sous les armes ; mais elle pouvait être surprise, ou se trouver impuissante à faire face à lémeute. Dun autre côté le communisme déjà infiltré dans les masses commençait à se traduire en actes. Dans plusieurs quartiers de Paris un certain nombre de locataires sétaient permis dexiger de leurs propriétaires des quittances de loyer sans en avoir effectué le paiement et avaient signalé cette espèce de triomphe par des signes extérieurs, tels que lexhibition du drapeau tricolore. Sous une telle pression la confiance ne pouvait renaître, et sans elle les bras de louvrier restent inactifs. Après les évènements de février le Gouvernement provisoire qui avait promis daméliorer le sort des travailleurs avait chargé un de ses membres, Mgr Louis Blanc, de former des Ateliers Nationaux. A lexposé de ses théories dorées quil débitait dans lancienne chambre de Pairs, au Luxembourg, on vit plus dune fois son auditoire en blouse battre des mains et pleurer denthousiasme. Mais le charme ne fut que momentané. « La commission du Luxembourg, disait Lamennais au commencement dAvril, abandonnée de ceux mêmes dont elle avait dabord excité lenthousiasme, siège maintenant dans le désert. Les ouvriers se sont refusés aux sacrifices quon leur demandait, ils nont pas consenti à se vendre pour une pitance de moine, ils ont voulu rester libres, rester hommes. » Voici en deux mots le fond du système de Louis Blanc : remplacer les patrons par létat qui seul aura le droit davoir des ateliers & de faire travailler. Chaque ouvrier recevra un salaire qui sera le même pour tous, sans égard à la capacité individuelle. La paresse sera prévenue par cette inscription écrite en grosses lettres sur un poteau : Tout paresseux est un voleur ! Le sort des ouvriers resta donc toujours le même. Mais on espérait que lélection des 900 membres qui devaient composer lAssemblée constituante ramènerait la confiance et avec elle le travail. Cette élection annoncée dabord pour le 9 avril fut ensuite fixée aux 23 & 24, Dimanche et lundi de Pâques. En attendant, les clubs sans nombre et les mille voix de la presse pesaient la valeur des candidats et discutaient leurs professions de foi dont tous les murs de Paris étaient bariolés. Ledru-Rollin voulant peser de tout son poids sur les élections quil regardait comme son uvre favorite, avait adressé à tous les électeurs de France une circulaire dans laquelle il déclarait positivement que si lAssemblée Nationale nétait pas composée de manière à satisfaire les vux des républicains de la veille tels quil les montrait, ce serait un devoir dannuler ses décisions en élevant contre elle de nouvelles barricades. Les commissaires quil envoya dans les départements entrèrent parfaitement dans sa pensée. Cétaient des républicains de la veille du plus mauvais aloi. Il nest pas de moyens quils ne missent en usage pour procurer des suffrages à leurs candidats. Quelques-uns se permirent même dusurper les pouvoirs des Evêques en suspendant des curés de leurs fonctions. Partout ils jetèrent la division parmi les citoyens. A Rouen il y eut un combat très meurtrier ; Limoges fut quelque temps au pouvoir des communistes ; Lyon courut les plus grands dangers. De toutes parts les plaintes les plus énergiques éclataient contre les commissaires de Ledru-Rollin ; plusieurs villes même en firent justice en les chassant ignominieusement. Tous leurs efforts tournèrent contre eux. On se défia dune République qui avait à son service de tels agents. Le résultat des élections prouve quil y avait eu réaction. Au nombre des candidats élus étaient les Evêques de Langres, de Quimper et dOrléans & 13 Ecclésiastiques. Cependant il y avait de fort mauvais choix, mais cétait la minorité. Lamartine avait été élu 11 fois. Il dut cet honneur tant à lopposition, peut-être trop gratuitement supposée, quil semblait faire à Ledru-Rollin, quà la puissance de son éloquence qui chaque jour triomphait des difficultés dont le gouvernement provisoire était continuellement environné. Cest ainsi que plus dune fois il conjura lémeute prête à éclater, tout en repoussant ses injustes exigences. Ses rapports avec les cours étrangères ne laissaient rien à désirer ; on admira surtout ses réponses aux malheureux Irlandais & aux réfugiés Polonais qui avaient cru, mal-à-propos, pouvoir réclamer lintervention de la France pour reconquérir la liberté et la nationalité de leur pays. Lamartine arrivait donc à lAssemblée nationale avec une immense popularité. Cétait le 4 mai que se fit louverture solennelle de cette assemblée. Le gouvernement provisoire sy rendit à pied et fut salué à son passage et à son entrée dans les palais par des cris enthousiastes de Vive la République ! auxquels se mêlait avec non moins denthousiasme le cri de Vive La Martine ! Aucun costume particulier ne distinguait les députés. Le Père Lacordaire en habit de Dominicain fixait naturellement tous les regards. Il fut sasseoir au second banc de lextrême-gauche sur la même ligne que le groupe des Montagnards et non loin de Lamennais. Le discours douverture, précédé, accompagné et suivi dimmenses acclamations de Vive la République ! Voilà tout ce qui sest passé dans cette 1ère séance, qui ne fut en résumé que la proclamation de la République. Les jours suivants les Ministres du gouvernement provisoire présentèrent à lassemblée le compte-rendu de leur administration. MM. Garnier-Payès, Arago, Marie & La Martine occupèrent successivement la tribune. « à celui-ci encore, dit un journal, les honneurs de la séance. Cette parole pleine dimages, harmonieux écho de grandes pensées, exerce une puissance magique sur lAssemblée qui, toute entière à ses émotions, ne songe pas même à se défendre contre lentrainement de son enthousiasme pour envisager un peu de sang-froid le fond des choses. Il a même fallu toute la modestie de Mr la Martine pour empêcher cette Assemblée électrisée de lui décerner une sorte dovation qui aurait pu établir un fâcheux précédent. » Sous lempire de cette impression lAssemblée ne balança pas à déclarer que le gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie. Après cette solennelle apologie il dut peu coûter au gouvernement provisoire de remettre entre les mains des Représentants de la Nation les pouvoirs quil tenait des circonstances auxquelles il devait son élévation. LAssemblée se décida à reconstituer un second gouvernement provisoire avec les éléments du 1er, consistant en une commission exécutive qui serait composée de cinq membres & choisirait elle-même ses ministres ; mais elle paraissait décidée à exclure de ce quintumvirat Mr Ledru-Rollin. La Martine monte alors à la tribune pour plaider la cause dun collègue pour lequel il professe une profonde estime, et déclare en propres termes que ce lui serait une punition de rester à un pouvoir qui ne serait plus partagé par ceux qui lont acheté par tant de grands sacrifices. Ce langage parut dautant plus étonnant quune scission bien tranchée paraissait avoir jusqualors existé entre les deux ministres. La Martine obtint néanmoins ce quil avait demandé à la Chambre ; mais elle lui fit payer bien cher le sacrifice quil lui imposait. Son nom ne sortit que le 4e. de lurne, accolé à celui de Ledru-Rollin qui avait à peine le nombre de voix nécessaire pour faire partie de la commission exécutive. Depuis lors lopinion publique a complètement changé sur le compte de La Martine. Il se retira avec ses collègues au palais du Luxembourg qui devint le Siège de la commission exécutive. Le choix quelle fit de ses ministres ne fut pas heureux. Un gouvernement ainsi composé ne pouvait manquer dêtre faible, et cependant les circonstances demandaient plus que jamais quil fût fort.
    Ses Républicains de la veille avaient résolu de se venger de léchec prétendu quils avaient éprouvé aux élections. Déjà des placards où leurs projets étaient assez clairement exprimés avaient dû donner léveil à la police. La demande dune intervention en faveur de la Pologne était le prétexte avoué du coup quils préparaient. Le 15 mai, au moment où un député dorigine polonaise traitait cette question à la tribune de lAssemblée Nationale, sa voix se trouva tout-à-coup couverte par un bruit beaucoup plus fort venant de lextérieur. Cétait une colonne de 20,000 insurgés dont la tête avait déjà pénétré dans les cours du palais au cri de Vive le Pologne ! On sut alors que le général Courtais à qui la garde en était confiée navait pris aucune des précautions qui lui avaient été recommandés, et quen présence de lémeute il navait donné dautre ordre au peu de gardes nationaux et mobiles qui défendaient les abords du palais, que celui de mettre leur baïonnette dans le fourreau. La trahison était manifeste et la défense impossible. « Les portes étaient forcés, dit un journal à qui nous empruntons ces détails, par une masse de peuple sans armes, à la vérité, mais ardente et brûlante comme lémeute. Les tribunes déjà remplis par un public nombreux, eût été envahies dans un clin dil par de nouveaux spectateurs à qui personne ne savisait de demander leurs billets. On sy étouffait, on sy écrasait : les tribunes ont versé leur trop plein dans lAssemblée, tandis que par toutes les portes intérieurs le torrent qui débordait par les tribunes se précipitait dans lenceinte. Ici commencent des scènes de confusion que nous navons ni le temps ni le courage de décrire. Le premier mouvement de lAssemblée est de se maintenir impassible : les Représentants du peuple déclarent quils ne quitteront pas leurs places. Et en effet, de ce moment on dirait quils assistent à cette séance en simples spectateurs. Cest le peuple venu du dehors qui occupe la tribune, cest lui qui fait les motions les plus extravagants (telle, par exemple, que celle de limpôt dun milliard sur les riches), qui les discute et qui bientôt les décide. Les temps néfastes de la convention ont seuls été témoins de pareilles scènes. On nentend que des vociférations, des menaces contre les membres de lAssemblée que tant daudace révolte et dont lindignation ne peut se contenir. Des luttes corps-à-corps sengagent dans lenceinte de la chambre. Le scandale de cet attentat à la Majesté de lAssemblée Nationale se prolonge pendant 2 heures. La révolte triomphe : le citoyen Hubert prononce au nom du peuple, de ce peuple égaré qui lapplaudit avec des témoignages frénétiques, la dissolution de lAssemblée Nationale. Les factieux sont complètement maîtres de la Salle ; on proclame un gouvernement provisoire et lon court linstaller à lhôtel-de-ville. »
    « Cependant le rappel a battu dans plusieurs quartiers de Paris. La garde nationale accourt avec un élan qui donne du cur aux plus tièdes. Tout le palais de lAssemblée Nationale est occupé par la force armée. Dautres colonnes de gardes nationaux marchent sur lhôtel-de-ville, où les factieux déjà installés, sont cernés et les plus coupables arrêtés. Le bruit de cette heureuse péripétie se répand bientôt dans Paris ; la joie éclate de tous côtés ; la population parisienne sent la gravité du péril auquel elle vient déchapper. »
    Aussitôt que la nouvelle de lattentat du 15 mai fut parvenue dans les provinces, de nombreux détachements de gardes nationales se dirigèrent sur la capitale pour apporter leur concours à lAssemblée constituante, et pour fraterniser avec la population parisienne, qui venait de défendre avec tant de dévouement & de succès la Représentation Nationale odieusement violée. La troupe de ligne ne tarda pas non plus à reparaître dans les murs de la capitale doù elle avait été bannie depuis les évènements de février. Cétait un soulagement aux fatigues de la garde nationale et une nouvelle garantie de sécurité pour les citoyens.
    En bien des points nos révolutionnaires modernes nont été que les plagiaires de leurs dévanciers. Quiconque se rappelle ce quont été les fêtes mythologiques de Messidor en aura retrouvé le caractère tout payen dans la fête qui, le 21 mai, réunissait au Champ-de-Mars une immense population. Disons pourtant que tout sy est passé avec ordre & décence. On lui donna le nom de Fête de la Fraternité. Après les fêtes, les affaires sérieuses. LAssemblée nationale noubliait pas que sa mission était de donner à la France une nouvelle constitution. Elle soccupa dabord de former des commissions qui discuteraient en dehors de ses séances les questions relatives aux diverses branches dadministration. Mgr de Langres fut nommé Président de la commission à laquelle étaient dévolues les affaires religieuses. Mr. Hambert quil avait pour collègue ne se montra pas un adversaire aussi redoutable que ses antécédents pouvaient le faire croire. On disait même que Mgr de Langres lavait converti. Une commission particulière dont Mr. De Cormenin était président fut chargée de rédiger la Constitution. Lammennais qui faisait partie de cette commission sempressa de soumettre à lAssemblée une constitution de sa façon qui avait bien son mérite sans être irrépréhensible en plusieurs points. On ne jugea pas à propos de ladmettre, et le célèbre & orgueilleux publiciste fit valoir des missions de santé et doccupations multipliées pour se dispenser dassister désormais aux séances de la commission.
    Lorganisation de ces diverses commissions navait pas fait oublier à lAssemblée Nationale quelle nétait pas au complet ; plusieurs de ses membres ayant été élus à la fois dans plusieurs départements, et dautres ayant donné leur démission depuis louverture de ses séances. Au nombre de ces derniers était le Père Lacordaire qui ne pouvait, disait-il, allier les devoirs du député avec ceux du religieux. Pour combler ces vides il fallut recourir à de nouvelles élections ; elles furent fixées, si nous ne nous trompons, au 6 ou 7 juin. Deux cinquièmes des électeurs du département de la Seine sabattirent dy prendre part. On dut sen apercevoir au résultat des élections : 4 des nouveaux députés appartenaient à la république rouge et étaient dignes dêtre ses représentants. Nous citerons en particulier lathée Proudhon qui poursuit lidée de Dieu quil regarde comme le bourreau des consciences avec toute la rage dun énergumène, qui a dit que, sil existe un enfer, cest Dieu qui doit y aller le premier, que la propriété cest le vol, etc. etc. Mais ce triomphe de la république rouge passa presquinapperçu en présence dun autre candidat qui avait été nommé dans 4 départements. Les premières élections nous avaient déjà donné 3 neveux de Bonaparte. Les secondes nous en donnèrent un 4e auquel personne navait paru songer jusqualors, - Louis-Napoléon Bonaparte. Ses antécédents nétaient pas glorieux. Voici comme en parle un Journal : « Le Napoléon qui arriva ce nest pas celui qui sest couvert de gloire à Austerlitz ; cest celui sest couvert de ridicule à Boulogne ; ce nest pas celui dont les aigles, volant de capitale en capitale, eussent fait le tour du monde, cest celui dont laigle apprivoisé comme un volatile de nos basses-cours, sest laissé mettre en cage par la police du juste-milieu. Cest ce jeune étourdi qui, au lieu de ceindre la couronne de Napoléon Bonaparte, a emporté au front le pardon de Louis-Philippe. » On savait dailleurs que le neveu du grand homme était dune médiocrité profonde. Qui donc avait pu songer à un candidat si peu recommandable ? Dabord les mécontents de la république, à quelque parti quils appartinssent, le peuple des campagnes à qui on avait fait croire que Louis-Napoléon, possesseur dun fortune de plusieurs milliards, était prêt à la sacrifier pour les exempter dimpôts pendant plusieurs années ; larmée qui espérait trouver dans son nom plus que des souvenirs de gloire ; la classe ouvrière qui attendait de lui le travail & laisance ; la république rouge parce quelle voulait sen servir comme dun mannequin, et enfin les légitimistes parce quils se flattaient darriver par lui à Henri N.
    Le nouveau député reçoit à Londres, lieu de sa résidence ordinaire, la nouvelle de sa quadruple élection et ne se pressa pas de venir prendre place parmi ses collègues. Chaque jour le peuple qui lattendait comme un sauveur trépignait dimpatience de ne pas le voir arriver. Des troubles excités par la république rouge sorganisaient, ils devenaient menaçants. Les cris de Vive Napoléon II ! Vive lEmpereur ! retentissaient aux abords de la chambre comme celui de Vive la Pologne ! au 15 mai. LAssemblée nationale alors électrisée par la parole brûlante de La Martine qui lui demandait durgence un décret de bannissement contre le citoyen Louis-Napoléon nosa néanmoins le prononcer. Dans une lettre que le prince écrivit au Président au sujet des troubles qui avaient eu lieu à son occasion il disait que, si le peuple lui imposait des devoirs, il saurait les remplir. LAssemblée sindigna de ce langage qui ne fit quaugmenter ses inquiétudes, mais bientôt Louis-Napoléon y mit fin en lui envoyant sa démission. Cette démission dérangeait un peu les projets de la république rouge qui perdait par là un excellent prétexte aux sanglantes journées quelle nous préparait, mais elle ne tarda pas à en trouver un autre. Les ateliers nationaux coûtaient 3 millions par mois à lEtat, et leur travail presque nul nétait daucune utilité (1). Toujours au service des partisans du désordre et de lanarchie, ils étaient devenus lembarras le plus sérieux de la République et lobstacle le plus infranchissable au rétablissement de la (1) Ces ateliers nétaient différents de ceux que Louis Blanc était chargé de former que quant au genre de travail : les individus étaient les mêmes. Confiance et du travail. Déjà une mesure avait été prise pour diminuer le nombre de ces ouvriers ; mais la commission exécutive manqua de fermeté pour en presser lexécution. Par une décision ultérieurs il fut prescrit aux ouvriers de 17 à 25 ans de contracter des engagements dans larmée. Sous peine dêtre rayés de la liste des travailleurs, en leur faisant toutefois le temps nécessaire de faire leurs choix avec maturité. Cette mesure exaspéra une partie de ces hommes qui déjà sétaient fait du désordre et de loisiveté une douce habitude. Le république rouge exploita habilement leurs dispositions, et put, à laide des rassemblements tumultueux quils formaient chaque soir aux portes St Martin et St Denis compléter lorganisation des moyens quelle se proposait de mettre en jeu pour arriver à ses fins. On donnait un rendez-vous aux combattants ; on formait des dépôts darmes et de munitions ; on assignait les postes et les chefs tenaient conseil.
    Le 22 juin, veille du jour où les enrôlement devaient commencer, des ouvriers des ateliers nationaux, en assez grand nombre, quittait leurs travaux dès le matin, se forment en bandes de 4 ou 5 cents avec drapeaux & bannières et parcourut ainsi plusieurs quartiers de Paris en chantant et en poussant des cris divers. Le soir du même jour le club du peuple annonçait la prise darmes pour le lendemain. Cétait jeter le défi au gouvernement qui, malgré les troubles des jours précédents, navait pris aucune disposition pour prévenir lémeute. Lexcuse la plus charitable, mais peut-être pas la plus vraie, à une telle négligence, serait de supposer que la commission exécutive avait voulu laisser la république rouge déployer toutes ses ressources, pour pouvoir lécraser une bonne fois.
    Le 23, à 9 heures du matin, des barricades avaient été dressées à la porte St Denis, à la porte St Martin et dans les rues qui avoisinent le boulevard. Il était déjà plus de 10h. quand le rappel appela la garde nationale aux armes. La 2e légion marcha seule à lattaque de la barricade de la porte St Denis, et ne sen rendit maîtresse quaprès un combat acharné et des pertes considérables. La troupe narriva au secours de la garde nationale quà midi. Plusieurs barricades furent enlevées dans laprès-midi et beaucoup de sang versé de part et dautre. Le soir lémeute sétait réfugiée dans les faubourgs Ste Antoine et St Marceau. Des barricades y avaient été élevées en grand nombre pendant toute la nuit ; elles étaient occupées par de nombreux ouvriers qui annonçaient hautement lintention de se faire tuer si la troupe essayait de les débarquer.
    Linsurrection avait fait de nouveaux progrès pendant la nuit du 23 au 24. Dès 3 heures et demie du matin le rappel général a battu et la canonnière sest fait entendre. Le canon na pas cessé de gronder tout le jour. Le quartier du Panthéon, la place Maubert, les rues voisines de lhôtel-Dieu sont le principal théâtre du combat. Les insurgés retranchés derrière leurs barricades et dans les maison environnantes se défendent avec lacharnement du désespoir ; la garde nationale, les troupes de ligne et la garde mobile montent à lassaut de ces formidables barrières avec un courage héroïque. Pendant que des flots de sang inondent les rues de Paris, lAssemblée Nationale comprenant toute létendue des grands devoirs que cette crise lui imposa, prend enfin la mesure de vigueur qui depuis la veille était dans les vux du plus grand nombre de ses membres. Elle proclame létat de siège et concentre tous les pouvoirs dans les mains du général Cavaignac, ministre de la guerre. Dès ce moment la Commission exécutive comprend que son triste rôle est fini. Véritablement destituée par la vote qui confère lautorité souveraine au ministre de la guerre, elle cherche à échapper à lhumiliation de cette chute forcée par un simulacre de démission volontaire.
    Le plan des insurgés commençait à être connu. Lémeute sétendait sur la rive droite depuis le faubourg Poissonnière jusquà la Seine, embrassant ainsi le faubourg St Martin, le faubourg du Temple et le faubourg St Antoine ; sur la rive gauche elle occupait le faubourg St Marcel, St Victor, et le bas du quartier St Jacques. Ces deux positions étaient reliées entre elles par loccupation de plusieurs points tels que lEglise St Gervais, une partie du quartier du Temple, les abords de Notre Dame et le pont St Michel. Le faubourg St Antoine servait de place darmes. Ce plan était ingénieusement conçu ; car linsurrection était ainsi maîtresse dun immense demi cercle qui forme à peu près la moitié de Paris. En cas déchec, la nature des maisons et le nombre incalculable des rues étroites créaient des difficultés presquinsurmontables aux troupes et laissaient aux émeutiers chances presque certaines de retraite. En cas de succès, il était facile de à linsurrection, en savançant un peu, doccuper les lignes importantes des quais et des boulevards et elle cernait peu à peu lhôtel de Ville qui serait trouvé cerné de tous côtés. Une fois maîtres de la préfecture les insurgés y établissaient leur gouvernement, et se portaient de là par les quais sur lAssemblée Nationale. Disons en passant quen dehors de ces dispositions stratégiques qui ont frappé de surprise les militaires les plus expérimentés, que des essais ont été tentés en avant des Champs-Elysées et dans le faubourg du Roule ; que le faubourg St Germain a été le théâtre de plusieurs tentatives dinsurrection ; que des barricades y furent commencées sur plusieurs points, et notamment rue du Bac, rue de Sèvres, rue du Cherche-midi et sur les boulevards extérieurs dont plusieurs arbres furent abattus.
    Le premier acte du général Cavaignac, après quil eut été revêtu de lautorité souveraine, fut une proclamation par laquelle il invitait les insurgés à déposer les armes, leur promettant à cette condition une pleine amnistie ; mais ce nétait pas au moment où lémeute était dans sa période daccroissement que des paroles pacifiques pouvaient être entendues. Après avoir fait la part de lhumanité il fallut donc se résigner aux rigueurs dune guerre acharnée. Arrêter linsurrection et isoler lun de lautre ses principaux rameaux, telle fut luvre du 24 juin. A la chute du jour toute communication était coupé entre le clos St Lazare et le faubourg St Antoine, comme entre ce faubourg et le quartier Latin° la soirée suffit même à enlever les dernières barricades du quartier St Marcel, et la rive gauche toute entière se trouva nettoyée.
    Les points sur lesquels le combat fut plus acharné furent le pont de lhôtel-Dieu et le pont St Michel sur le bâtiment de lhôtel-Dieu. Il fallut faire usage du canon. Les émeutiers sétaient retranchés dans lhôtel-Dieu et dans les maisons voisines. Une lutte plus vive encore et qui ne dura pas moins de deux heures sengagea sur la place Maubert. Dans le faubourg St Marceau, le combat fut très vif ; les insurgés défendirent pied à pied toutes leurs barricades. Sur ce point lacharnement avait été tel, que des femmes ont jeté par les fenêtres de leau et de lhuile brûlante sur les malheureux soldats. Au Panthéon, le combat fut des plus vifs. 1500 insurgés sétaient retranchés dans lintérieur du monument ; pour les déloger il fallut braquer des canons dans la rue Soufflot, et faire une brèche dans les portes. Ce fut alors que la ligne et la garde nationale se précipitèrent dans lintérieur au pas de canard, malgré une grêle de balles, et firent mettre bas les armes à leurs adversaires.
    Cette journée avait été beaucoup plus sanglante que la précédente, et cependant la lutte nétait pas finie. Nous constaterons ici entre autres deux actes dune extrême barbarie de la part des insurgés, lassassinat du général Bréa et de son aide-de-camp qui sétait rendu auprès deux comme parlementaire avec leur consentement, et le massacre de 4 gardes mobiles devenus leurs prisonniers. Paris offrait alors un spectacle navrant. Une morne stupeur, un silence de mort régnait dans toutes les rues. Toutes les boutiques, toutes les fenêtres des maisons étaient fermés. Les rues sont désertes. Des familles inquiètes se tiennent groupées devant leurs portes, espérant recueillir quelques nouvelles. La nuit, les braves combattants épuisés de fatigue bivouaquent sur les trottoirs, étendus sur la paille, et de minute en minute retentit ce cri lugubre : Sentinelle, prenez garde à vous !
    Le 25 juin Paris se réveilla encore au bruit du canon et de la générale. Linsurrection était alors concentrée dans les faubourgs du Temple, St Antoine, St Denis & Poissonnière, et dans les quartiers du Temple & St Martin. Toutes ces positions, après un combat des plus opiniâtres, lui sont enlevées, moins toutefois le faubourg St Antoine. Les insurgés y étaient plus nombreux que partout ailleurs, et ils avaient eu deux jours pour sorganiser et se fortifier. Ils avaient pour première ligne de défense le canal et la rivière qui ne permettaient de les attaquer que par un petit nombre de points ; le 1er rang des maisons était occupé par des insurgés, les ouvertures de toutes les rues étaient barricadées, le faubourg entier était transformé en une place forte. Une barricade des plus formidables avait été élevée sur la place de la Bastille. Depuis longtemps lartillerie la battait inutilement en brèche quoique les troupes eussent déjà enlevé plusieurs autres barricades et fussent en partie rendues maîtresses de la rue du faubourg. Des pertes cruelles avaient été éprouvés de part et dautre, et cependant lacharnement était toujours le même du côté des insurgés. Le général Négrier veut tenter un dernier effort pour ramener à la raison ces hommes égarés. Pendant quil les harangue pour les exhorter à se rendre et à compter sur la clémence du vainqueur, plusieurs coups de feu sont dirigés sur lui et il tombe sans vie.
    Entre 7 & 8 heures du soir un autre pacificateur paraissait sur le théâtre du combat : cétait lArchevêque de Paris. Il venait porter aux insurgés des paroles de paix et de charité ; il venait les exhorter avec lautorité de son caractère à faire cesser leffusion du sang français. Il était accompagné de ses deux grands vicaires, MM. Jaquemet & Ravinet.
    Le général Cavaignac avait approuvé sa généreuse résolution, sans toutefois lui en dissimuler le danger. Tout ce quon peut lui dire dailleurs pour le détourner de son dessein ne peut ébranler sa résolution. « Ma vie, disait-il, est bien peu de chose, et je ne puis renoncer à lespoir de ramener à des meilleurs sentiments ce malheureux peuple quon a trompé. » A peine lArchevêque avait-il fait quelques pas dans le faubourg, et élevé la voix pour faire entendre ces mots : Mes amis, mes amis, en étendant les mains vers les insurgés, quun coup de fusil parti on ne sait doù ni comment, fut le signal dun grand désordre . Les cris à la trahison ! aux armes ! à nos barricades ! retentissent dans le faubourg ; les insurgés font une décharge, la garde mobile riposte. Au milieu de ce feu croisé et de tout ce tumulte lArchevêque frappé dune balle fléchit sur ses jambes et tombe sur le trottoir. Ses insurgés sempressent autour de lui pour le relever avec de grandes démonstrations de douleur et de regrets. Ce nest pas nous, sécrient-ils, qui vous avons blessé ; ce sont ces brigands ; mais nous vous vengerons. Non, non, mes amis, disait lArchevêque, ne me vengez pas ; je ne veux pas être vengé ; Il y a assez de sang répandu ; je désire que le mien soit le dernier ! (Il a été constaté avec la dernière évidence que la balle qui a frappé lArchevêque ne pouvait venir que des insurgés.) Les vux du Prélat mourant ne furent pas entièrement exaucés. Le combat se prolongea jusquà la nuit pour recommencer encore le lendemain ; mais on remarqua moins dacharnement dans les insurgés. On dit même quon a vu des femmes arracher le fusil des mains des combattants en les rappelant aux sentiments que lArchevêque était venu leur inspirer. Le 26 juin, après une demi-heure de combat les insurgés se rendent sans conditions, comme il avait été exigé par le Président de lAssemblée Nationale. Ils nauraient pas dailleurs suivi une lutte trop inégale. Déjà grand nombre de garde nationaux étaient accourus de tous les points de la France au secours de la Capitale, et au bout de quelques jours on y en compta de 40 à 50 mille.
    Elle est donc finie cette grande lutte de 4 jours, mais au prix de quels sacrifices ! LArchevêque est frappé à mort par ceux mêmes quil voulait sauver ! Quatre Généraux sont tués sur le champ de bataille ! De 8 autres qui sont blessés 3 succombent encore ! On évalue à 10,000 le nombre total des morts & des blessés. Beaucoup de ces derniers meurent à lhôpital. « Les balles extraites, dit un journal, ne permettent pas despérer de nombreuses guérisons ; en effet des balles faites de plomb, sont percées dun trou dans lequel est passé un clou dont les deux extrémités font saillie, puis par un excès inouï de cruauté elles sont recouvertes dun morceau de drap enduit darsenic ». « On napprendra pas sans un frémissement dhorreur, dit un autre journal, que les moyens dattaque des révoltés étaient des balles mâchées, déchiquetées et faites en cuivre vert-de-grisé ; des pompes à vitriol pour incendier les maisons, et à acide sulfurique pour en inonder les hommes quon brûlait à laide dallumettes chimiques lancées sur eux ; que des prisonniers ont été, non pas seulement fusillés, mais torturés, suppliciés, pendus, mutilés, éventrés et empalés encore vivants ! Il faut quon sache bien que depuis 2 ou 3 mois une direction, que chacun soupçonne sans que personne se décide à lavouer, avait fait appel à tout ce que les départements comptent de malfaiteurs. » Voici, dit-on, quels étaient les chefs & les lieutenants de linsurrection° dabord des chefs & des sous-chefs des ateliers nationaux ; les officiers de la garde républicaine écartés de ce corps lors de réorganisation ; les hommes expulsés de cette garde & les Montagnards ; quelques rares déserteurs de la garde mobile, et quelques officiers même de cette garde, mais en très petit nombre ; des officiers des 8e et 12e légions de la garde nationale, les clubistes les plus véhéments - & enfin les plus capables et les plus résolus des condamnés libérés. On névalue pas au dessus de 50 mille le nombre des insurgés ; mais avec lavantage des positions, lordre et la combinaison de leurs mesures stratégiques ; avec les immenses ressources quils possédaient en munitions de toutes sortes on comprend quils se soient crus surs de la victoire. Dans cette prévision ils avaient fait un projet de décret quon a trouvé dans leurs papiers. Il était ainsi conçu : 1° Tous les citoyens qui paient plus de 200 frs dimpôts seront privés de leurs droits civils & politiques pendant 10 ans ; 2° tous les biens meubles & immeubles des citoyens qui ont exercé les fonctions publiques, de quelque nature que ce soit, depuis 1815, sont confisqués. 3° La Constitution de la France est celle de 1793. 4° Larmée est licenciée parmi les nombreux drapeaux qui furent arrachés sur les barricades, 3 surtout se faisaient remarquer : sur lun on lisait ces mots : Pillage pendant 3 heures ; sur le second : mort aux propriétaires ; et sur le 3e : Vainqueurs, pillage ; vaincus, incendie. Tels sont les malheurs dont nous avons été préservés, sans doute par la protection de Dieu, mais aussi par lhabileté du Général Cavaignac. Content davoir rempli heureusement la mission dont lAssemblée Nationale lavait chargé, il sempressa de lui remettre les pouvoirs dont elle lavait donné. Ses Représentants du peuple lui donnèrent alors une nouvelle marque de confiance et de satisfaction en le nommant chef unique du pouvoir exécutif jusquà lélection du Président. Paris était alors plongé dans le deuil, le Général Cavaignac comprit que la Religion seule pouvait adoucir de si grandes et si justes douleurs et rapprocher dans un même sentiment des curs ulcérés par la haine. Il veut quon prie pour les morts, pour les vainqueurs comme pour les vaincus, et parmi ces derniers il y en avait beaucoup de bonne foi. Mais ce nest pas dans lenceinte de quelque Basilique que doit soffrir le divin sacrifice : cest en plein air, afin quil y ait place pour tous. Le 6 juillet fut choisi pour laccomplissement de cette importante cérémonie. Voici comment on rend compte un jour religieux « Sur cette place de la Révolution (Place de la Concorde) où sont tombés tant dillustres victimes ; au lieu maudit où léchaffaud de 93 a laissé des taches de sang ineffaçables, sélevait aujourdhui un autel ; à cet autel un Evêque catholique, entouré de 4 pontifes, de plus de 500 prêtres ou lévites, en présence de lAssemblée Nationale, du Pouvoir exécutif, de la garde nationale et de larmée, célébrait nos divins mystères et offrait à Dieu le sang de la grande victime qui a sauvé le monde, qui seule peut encore sauver la France Jamais cérémonie funèbre nexprima dune manière plus pathétique et plus vraie limmense douleur dun deuil public ; jamais nation éprouvée comme lest aujourdhui la France, ne fut mieux inspirée pour expier le sang répandu, pour calmer et pacifier les âmes irritées ou blessées, pour honorer les morts, pour désarmer & réconcilier les vivants Un char funèbre, en forme de catafalque, portant les restes mortels de quelques-unes des victimes stationnait derrière lautel A 10 h. & demie, le roulement des tambours, et les fanfares des trompettes ont annoncé que la Messe commençait. Elle a été célébrée par M. lEvêque de Langres. Les chants dEglise ont alors retenti sur cette place que tant de révolutions ont agitée de leurs vociférations sinistres. Leffet de cette religieuse et lugubre harmonie, au milieu dun silence universel, en un tel lieu, est inexprimable. Tout ce quont dû remuer de profondes émotions les chants du Dies ira & du De Profundis, mêlés aux douleurs récentes et au souvenir dune autre époque, ceux-là seuls peuvent se le figurer qui ont assisté à cette religieuse et patriotique solennités. Rien de profond ne se mêla à cette pieuse et touchante cérémonie qui commença et finit par les prières et les chants de lEglise.
    Le 7 juillet fut encore plus glorieux et plus consolant pour la Religion. Personne ne lavait oublié ce bon pasteur qui avait donné sa vie pour ses brebis. Après 48 heures de douleurs très aigus supportées avec une patience angélique le vertueux Prélat sétait endormi paisiblement dans le Seigneur. Son corps resta exposé pendant 8 jours dans une chapelle ardente ; toute la population de Paris y affluait en si grand nombre quon a estimé à plus de cent mille le nombre des personnes qui lont visitée dans un seul jour. On ne se contentait pas de contempler avidement les traits de ce Martyr de la charité, chacun voulait remporter, comme un précieux souvenir, un objet qui eût touché à ce corps quon regardait déjà comme une précieuse relique. Ses funérailles ressemblèrent à la translation dun corps saint. « Cest avec une profonde émotion, dit un journal, avec larmes que nous avons suivi dans les rues de la Capitale le convoi du Martyr de la charité ; ce nétait pas une cérémonie de nos jours. Nous nous sommes vus reportés à ce temps où lEglise sortant victorieuse des catacombes reprenait aux tombes secrètes et aux sables du désert les reliques de ses premiers saints pour les placer sur les autels. » Le cortège se mit en marche suivant la rue St Louis, le pont Marie, les quais jusquau pont Notre-Dame, le quai aux fleurs, la place du palais de justice, le quai du marché neuf et le parvis de Notre-Dame. Le défilé dura 2 heures & demie. En avant marchaient les communautés religieuses de femmes ; puis les Séminaires et les communautés dhommes, le clergé de Paris et de la banlieue. Dix évêques étaient rangés autour du cercueil que précédaient les insignes voilés de crêpes et 4 étendards sur lesquels étaient tracées en lettres dargent les inscriptions suivantes : La paix soit avec vous ! le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Seigneur, prenez pitié de votre peuple. Je désire que mon sang soit le dernier versé ! Chacun de ces étendards qui rappelaient les dernières paroles de lhéroïque Archevêque était porté par un des curés de Paris. Deux autres portaient aussi, lun un rameau vert, en souvenir de celui que lArchevêque présenta comme signe de paix aux insurgés, et lautre une palme, image glorieuse et vraie du Martyre. Un char funèbre avait été préparé pour recevoir la dépouille mortelle du Pontife ; mais le clergé, la garde nationale et larmée ont voulu successivement porter comme en triomphe sur leurs épaules le lit de parade sur lequel lArchevêque revêtu de ses habits pontificaux, et le visage découvert, était exposé aux regards dune population immense quil semblait bénir et évangéliser encore sur son passage par les paroles écrites sur les étendards, et que des milliers de bouche repéraient avec attendrissement. Derrière ces restes vénérés la famille de lArchevêque, la députation des représentants du peuple auxquels sétaient joints plus de 200 autres membres de lAssemblée nationale. Des soldats de toutes armes formaient la double haie de ce long cortège et contenaient les flots dune multitude qui affluait de toutes les rues. Malgré cet empressement lattitude de tout ce peuple était admirable. Nous avons entendu bien des paroles touchantes, nous avons vu couler bien de larmes. Quand le cortège est entré dans la cathédrale, les tambours ont battu aux champs, et la garde nationale, la garde mobile et la troupe ont présenté les armes. Le corps a été déposé sur un catafalque élevé au milieu du chur, et le service funèbre a commencé. Le soir à 7 heures la dépouille mortelle de lArchevêque Martyr a été descendue dans le caveau où reposent déjà celles de ses prédécesseurs. Son cur a été déposé dans lEglise des Carmes.
    LEglise de Paris na pas éprouvé un long veuvage. Le Chef du pouvoir exécutif, usant du privilège des gouvernements précédents, a appelé Mgr Sibour, Evêque de Digne à succéder à Mgr Affee de si glorieux mémoire. Ce choix fait honneur au général Cavaignac. Mgr Sibour, au dire de Mr Desgenettes qui la eu pour vicaire aux Missons-Etrangères, est une perle enchâssée dans de lor. Le clergé de Paris la accueilli très favorablement, quelques-uns de ses membres se sont cependant un peu trop empressés de le prémunir contre la pensée de remplacer la liturgie parisienne par la liturgie romaine, comme il lavait fait à Digne. Puisque nous en sommes sur cet article nous dirons que depuis peu lArchevêque de Reims a adopté le Romain et que 3 autres Evêques sont sur le point dimiter son exemple. Le gallicanisme séteint avec les liturgies particulières. LAmi de la Religion, son seul organe dans ces derniers temps, vient de passer entre les mains de Mr labbé Dupanloup qui ne manquera pas de lui imprimer une direction toute opposée.
    Le Général Cavaignac na pas été moins bien inspiré pour pourvoir à la vacance de plusieurs autres sièges. Mr Jacquemet qui avait accompagné Mgr Affre à la barricade du faubourg St Antoine et dont le chapeau avait été traversé dune balle a été nommé à lévêché de Nantes. LEvêque de Troyes a remplacé à lArchevêché dAvignon Mgr Naudo qui a succombé à une attaque dapoplexie foudroyante. Le siège de Troyes a été confié à Mr labbé Cur, lami & le panégyriste de Mgr Affre. Tous ces choix ont été conformés par le Souverain Pontife. LEglise de France pourrait donc vivre en paix et glorieuse avec une république sage et qui voudrait lordre dans la liberté.
    La république rouge était vaincu et désarmée. Près de 100 mille fusils arrachés des mains des insurgés étaient rentrés dans les arsenaux de lEtat. Il ne sagissait plus que de rechercher les traces de cette vaste conspiration qui avait ensanglanté la Capitale et menacé la France entière des plus grands malheurs. Où lémeute avait-elle pris ses armes et ses munitions ? Doù venait largent quon avait trouvé sur les insurgés dont quelques-uns étaient porteurs de valeurs considérables ? Daprès lenquête des jurys ces armes & ces munitions venaient en partie de Vincennes et navaient été délivrés que sur lordre de lautorité pour un usage tout autre que celui auquel on les avait fait servir. Qui donc les avait mises aux mains des insurgés ? Cest ici que se révèlent des prévarications dans les employés de la république. Un préfet de police condamné par lAssemblée nationale se réfugie en Angleterre, et la réputation de plusieurs fonctionnaires plus éminents encore reçoit de terribles échecs. Quant à largent trouvé sur les insurgés et quon avait supposé trop légèrement distribué par les agents de la Russie, de lAngleterre et des partis monarchiques, quelle en était lorigine ? Il a été impossible de le constater ; mais pour un grand nombre cette origine ne pouvait être honorable. Ses personnes qui, en nombre considérable avaient été obligés dabandonner leurs maisons à lémeute nont pas tardé à sapercevoir lorsquelles y sont rentrées, après la lutte terminée, que largent et les objets précieux quelles avaient laissés dans leurs domiciles en avaient disparu.
    Les prisonniers des journées de juin étaient très nombreux. Tous passèrent à un conseil de guerre. Ceux qui, outre la part quils avaient prise dans linsurrection, se trouvèrent coupables de quelquautre délit, subirent des condamnations en rapport avec leur culpabilité : une sentence de bannissement frappa indistinctement tous les autres, au nombre de 3,423. Ils étaient déjà embarqués sur les navires qui devaient les porter dans une colonie française autre quAlger, Bourbon & Pondichéry. Mais soit que le gouvernement ait reculé devant le danger dune semblable mesure, soit quil eût dessein de les amnistier, on ne les a point déportés ailleurs quà Belle-Ile. Tel a été le dénouement de cette grande conspiration qui devait étendre ses réseaux sur plusieurs grandes villes de France ; elle échoua à Marseille par trop de précipitation, et elle néclata pas à Lyon par trop de retard.
    La dissolution des ateliers nationaux fut une des conséquences de lémeute, quoique la grande majorité des ouvriers qui les composaient ny eussent point pris part. Ceux-ci reçurent des secours du gouvernement, à domicile jusquà ce quil leur fut possible de se procurer du travail. Dun autre côté lAssemblée nationale prit lengagement de faire transporter en Algérie pendant dix ans, à raison de 12,000 par année, les personnes qui constateraient navoir aucun moyen dexistence. Plus de 13,000 de ces colons sont partis cette année. Chaque convoi était de 800. Tous ont voulu quun acte religieux consacrât leur dernier adieu à la patrie et quun prêtre vint sur le bateau-à-vapeur qui devait les conduire à Marseille, implorer pour lheureux succès de leur voyage les bénédictions du ciel. Les paroles pleines de charité et de consolation que les ministres de la Religion leur ont adressées dans ces circonstances solennelles les ont pénétrés dune vive et salutaire émotion. LEglise dAlger, accompagné de plusieurs membres de son clergé, reçut avec les démonstrations dune affection toute paternelle ces nouveaux enfants que la Providence leur envoyait. Lassurance quil leur donna quils auraient des prêtres et des églises les combla de joie, et plusieurs même demandèrent avec empressement si dans leur nouvelle patrie ils trouveraient aussi des frères des Ecoles chrétiennes et des surs de la charité pour instruire leurs enfants. A chacune de ces familles le gouvernement donnera le terrain suffisant pour sa subsistance.
    Létat de siège fut maintenu à Paris pendant environ 4 mois. Le chef du gouvernement en prit occasion de réprimer sans aucune formalité certains écarts de la presse qui se plaignait alors fortement de ne plus jouir de la liberté quon lui avait si solennellement promise après les événements de février. En outre, tous les journaux furent soumis à un cautionnement de 24,000 frs : ce qui pour un grand nombre des plus dévergondés était un coup mortel. « Ce quest un froid subtil pour certains insectes malfaisants, dit le Voix de la Vérité, le cautionnement la été pour toutes les spéculations périodiques sans consistance. Plus de 150 sont restés sur le champ de bataille. Les colporteurs de ceux qui survécurent au cautionnement eurent ordre de ne plus les crier et de ne pas circuler dans les rues, comme ils le faisaient auparavant en si grand nombre et avec tant dimportunité. Il leur est seulement permis de les étaler et de les donner à qui les demande. Ce nombre de 150 journaux tués par le cautionnement pourrait paraître exagéré, si on ne savait que jamais la fureur du journalisme nétait parvenue au point où nous la voyons aujourdhui. On dirait quelle sest chargée de remplacer toute autre industrie. En quelques mois seulement les provinces on annoncé 37 feuilles périodiques, et la capitale 234. La moitié de ces nouveaux journaux sadressent directement au peuple et nambitionnent que le suffrage des rues. Tels sont Le Peuple ; Le Peuple constituant, Journal du citoyen Lamennais ; Le Populaire ; Le Réveil du Peuple ; La Sentinelle du Peuple ; La Voix du Peuple ; LApôtre du Peuple ; LEcho du Peuple ; Le tribun du Peuple ; LEsprit du Peuple ; La cause du Peuple ; Lami du Peuple ; Le bon sens du Peuple ; Le triomphe du Peuple ; La souveraineté du Peuple ; Le fanal républicain ; La voix des Clubs ; Laimable faubourien , Journal de la canaille ; Les Murs de Paris , Journal de la rue ; Le Gamin de Paris ; La Carmagnole, Journal des enfants de Paris ; Le Journal des Pauvres, prix annuel 1f50, etc. Chaque arrondissement, chaque faubourg, chaque club a son organe périodique. Les femmes elles-mêmes ont leurs journaux. Cest La Voix des femmes, Journal socialiste et politique ; cest lOpium des femmes ; Le Volcan, par la citoyenne sans peur ; La Politique des femmes, Journal publié pour lutilité des femmes et par une société douvrières.
    Ces diverses mesures jointes aux impressions quavaient laissées les journées de juin firent prendre à Paris une physionomie de tranquillité quil navait pas auparavant ; mais ce na pas été assez pour rétablir la confiance ; largent a continué à se cacher et la gêne a envahi toutes les classes de la société. Beaucoup de riches propriétaires ne peuvent se faire payer par leurs fermiers, parce que ceux-ci ne trouvent découlement à leurs produits agricoles quau prix le plus infime et que le bétail ne se vend pas aujourdhui la moitié de sa valeur ordinaire. Si le rentier, par la crainte dune banqueroute de létat, veut rentrer dans ses fonds, il est obligé de sacrifier la moitié de sa fortune. La plus part des négociants et des marchands de toute espèce se ruinent ; les banqueroutes ne peuvent plus se compter ; les objets de luxe attendent en vain des acheteurs ; les petits propriétaires sont écrasés par les impôts ; le chômage condamnerait louvrier à mourir de faim si le gouvernement ou la charité ne venaient à son secours. Et cela après deux années de grande abondance, et quand le pain se vend 2 sous la livre à Paris ! Eh bien, malgré cet état général de souffrances, (qui le croirait ?) le budget se grossit chaque jour de quelque nouvelle charge. Sous ladministration imprévoyante du gouvernement provisoire comme sous celle de la Commission Exécutive qui ne sest guère montrée plus habile, il sest à peine écoulé un jour sans quun dépense ait été décrétée. Lesprit provocateur de ces dépenses, cétait la recherche dune vaine popularité, adoptée comme principal moyen de gouvernement. En même temps quon augmentait aveuglément le passif de notre situation financière, on en diminuait lactif en absorbant certains impôts, toujours dans les mêmes vues. Et aujourdhui que fait-on ? On sest aperçu que linstruction primaire laisse beaucoup à désirer, et au lieu de sinquiéter sérieusement des caisses de cette insuffisance qui nest que trop réelle, on sest imaginé quen imposant au trésor une dépense denviron 50 millions, on résoudrait tout dun coup le grand problème de moraliser le peuple, en la lui distribuant gratuitement par lEtat. On sest empressé dappliquer le principe de lenseignement gratuit à lEcole Polytechnique, à lEcole de St Cyr, à lEcole Normale. On accorde des subventions aux théâtres ; on a voté des secours aux Lettres et aux arts. La situation de lEurope et la nôtre nous ont fait un devoir délever le chiffre du budget de la guerre. Cest ainsi quon a disposé du budget en tout et partout, comme sil nétait pas le produit des centaines arrachés à lépargne du pauvre. Cette année on nous annonce que le chiffre de limpôt montera à un milliard huit cent millions et que le déficit sera de 300 millions. Autant vaudrait-il dire que le budget sera de deux milliards cent millions. Les budgets du gouvernement déchu étaient bien loin datteindre ce chiffre, et cependant combien de plaintes nont-ils pas soulevées ! Toutefois lAssemblée Nationale a fait quelques économies, entre autres celle de diminuer les appointements des fonctionnaires de la république ; seulement elle aurait pu le dispenser de comprendre dans cette catégorie les Evêques eux-mêmes.
    Des actes solennels restaient encore à accomplir ; il convenait que lAssemblée Nationale fût au complet. Plusieurs de ses membres, hommes de cur et de dévouement sétaient transportés pendant les journées de Juin sur le théâtre des évènements pour encourager par leur présence la cause de lordre et remplir auprès des insurgés une mission de paix. Lun deux y reçut une blessure extrêmement grave et un autre y fut frappé à mort. Dun autre côté il navait point encore été pourvu à la nullité de ka quadruple élection de Louis-Napoléon. Au mois de 7bre il fut réélu à une très grande majorité dans les départements de la Seine et de lYonne. Après lui venait Raspail, candidat de la république rouge et prisonnier à Vincennes depuis lévénement du 15 mai auquel il avait pris une part très active. LAssemblée nationale valida lélection des citoyens Louis-Napoléon et Raspail, mais elle autorisa la continuation des poursuites contre ce dernier qui resta prisonnier. Voici en quels termes un journal rend compte de lapparition de Louis Napoléon à lAssemblée nationale : « Enfin il est venu, nous lavons entendu ce personnage extraordinaire dont le nom depuis 3 mois excite tant de frayeurs et tant despérances ; dont le pied en touchant le sol de la France devait ébranler la République et relever lEmpire de Napoléon. Il est venu, il a parlé et ni sa présence ni sa parole nont causé le moindre trouble, nont fait poindre la plus petite révélation. Il est allé prendre possession de son siège parmi les Représentants comme un simple mortel, son chapeau dune main et sa canne de lautre. Pas le moindre reflet du prestige impérial, point dovation sur son passage ni au dedans ni au dehors de lAssemblée. Le pouvoir exécutif lui-même en le voyant passer sest donné le maintien de la plus complète indifférence : rien sur la physionomie du Général Cavaignac na trahi lémotion qui devait cependant exciter dans son cur la présence dun si redoutable compétiteur à la future présidence de la République Le nouvel élu est monté à la tribune : il a lu avec un accent dont il serait cruel de lui faire un crime, car il est un des malheurs de 30 ans dexil, il a lu quelques paroles fort convenables par lesquelles il remercie les électeurs qui lui ont rendu sa patrie, et promet tout son dévouement à lordre, aux libertés du peuple et à la République. »
    Louis Napoléon ne tarda pas à être jugé comme orateur. Obligé de monter à la tribune deux fois dans la même séance pour répondre à des inculpations portées contre lui, il sen tira fort mal et ses plus chauds partisans durent craindre sérieusement que sa cause ne fût grandement compromise. Pour la mettre désormais à labri de semblables échecs il reparut encore à la tribune, mais cette fois il avait un papier à la main ; son parti était pris, disait-il dans son petit discours quil lut en mauvais écolier, il garderait dorénavant le silence, quelque chose quon pût alléguer contre lui. Cette 2e élection de Louis Napoléon à laquelle la république rouge a contribué pour environ le tiers des voix sur les 110,753 quil a obtenus dans le département de la Seine est venue, pour ainsi dire, coïncider avec les banquets commémoratifs de la fondation de la 1ère république dont le 56e anniversaire a été célébré à Paris dans un superbe banquet dont Ledru-Rollin a bien voulu accepter la présidence et être lorateur. Son discours où les doctrines anti-sociales étaient proclamés et les hideux souvenirs de 93 évoqués fut dune véhémence à étonner même les représentants de la Montagne. Ce 1er banquet na été que le prélude dun grand nombre dautres qui, depuis plus de 3 mois se sont succédé à Paris et dans les provinces. Les femmes même ont voulu avoir leur banquet à Paris comme elles y avaient eu leur club. Pour donner une idée de ces banquets il suffit de dire quils ont été provoqués par la république rouge ; alors on ne sétonnera plus que les cris de Vive Marat ! Vive Robespierre ! Vive la guillotine ! que les cris de mort contre les riches et les prêtres et beaucoup dautres du même genre y aient été prononcés avec un enthousiasme frénétique. La révolution de février avait été précédé du banquet des partisans de réforme, les mêmes qui aujourdhui shonorent dappartenir à la république rouge, serions-nous donc encore menacés de quelque grande catastrophe ? Nos craintes à ce sujet ne nous paraissent que trop bien fondées. Dieu veuille que nous nous trompions dans nos prévisions !
    Si le clergé a tout à craindre de la république rouge, il faut avouer quil est en très-bons rapports avec la république modérée. Nous en donnerons en preuve ces quelques mots que nous extrayons dune circulaire du ministre des cultes adressée aux Archevêques & Evêques de France. « La Constitution est votée, dit-il ; lAssemblée Nationale, en décidant par un décret de 6 de ce mois (9bre) que la publication en serait faite dans une solennité publique, a voulu que la Religion intervient pour consacrer ce grand acte, déclaration souveraine de la volonté du pays. LAssemblée a ainsi terminé son uvre dans le même sentiment quelle lavait commencée, en invoquant la Providence qui inspire et soutient les institutions humaines. Elle a senti, suivant les dignes paroles du Rapporteur de sa Commission, que dans toutes les circonstances solennelles de la des nations, cest vers Dieu que doit sélever la première pensée, et que la consécration religieuse de lActe qui va régir les destinées dun grand peuple est à la fois un hommage de reconnaissance et une demande de protection. »
    En conséquence Mr le Ministre prie les Archevêques & Evêques de donner les institutions nécessaires pour quun Te Deum solennel soit chanté dans toutes les églises de leurs diocèses, le Dimanche 19 novembre, jour de la promulgation de la Constitution dans toutes les communes de la République. Cette promulgation eut lieu à Paris sur la place de la Concorde. LArchevêque fut invité à sy rendre avec tout son clergé. Lecture faite par le Président de lAssemblée Nationale de la nouvelle constitution, le Te Deum fut entonné par lEvêque de Langres, et pendant quon le chantait Mgr Sibour célébrait le Saint Sacrifice de la Messe sur un autel élevé au milieu de la place, et le canon des Invalides mêlait sa voix au son de toutes les cloches. Après la Messe le clergé est retourné en procession à lEglise de la Magdelaine comme il en était venu. « Des acclamations touchantes et sincères, dit un journal, ont accueilli le clergé. Sur son passage, les légions ont crié : Vive lArchevêque ! Vive la Religion !
    La constitution que viennent de nous donner les 900 Représentants du Peuple Français se compose de 116 articles, non compris le préambule qui commence par ces mots : « En présence de Dieu et au nom du Peuple Français. » Le 1er de ces articles consacre la souveraineté du Peuple, de qui émanent tous les pouvoirs publics. Cest le peuple qui délègue le pouvoir législatif à une assemblée unique composée de 550 membres élus par le suffrage direct et universel, sans condition de cens soit pour les électeurs, soit pour les éligibles ; cette Assemblée doit être renouvelée tous les 3 ans. Cest encore le Peuple qui délègue le pouvoir exécutif à un citoyen qui reçoit le titre de Président de la République. Il sera nommé pour 4 ans par le suffrage de luniversalité des Electeurs. Voici quelques-unes de ses prérogatives. Il a le droit de faire présenter des projets de loi à lAssemblée Nationale par les Ministres. Il surveille et assure lexécution des lois. Il dispose de la force armée sans jamais pouvoir la commander en personne. Il négocie et ratifie les traités ; mais aucun traité nest définitif quaprès avoir été approuvé par lAssemblée nationale. Il a le droit de faire grâce, mais les amnisties ne peuvent êtres accordées que par une loi. Il préside aux solennités nationales, il est logé aux frais de la République & reçoit un traitement de 600,000 frs par an. Il ne peut sortir du territoire continental sans y être autorisé par une loi. Il nomme et révoque les ministres ; il nomme et révoque, en conseil des Ministres, les agents diplomatiques, les commandants en chef des armées de terre et de mer, les préfets, le commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, le gouverneur de lAlgérie, les procureurs généraux et autres fonctionnaires dun ordre supérieur et les agents secondaires du gouvernement. La peine de mort est abolie en matière politique. Lesclavage ne peut exister sur aucune terre française. Chacun professe librement sa Religion, et reçoit de lEtat, pour lexercice de son culte, une égale protection. Les ministres soit des cultes actuellement reconnus par la loi, soit de ceux qui seraient reconnus à lavenir, ont le droit de recevoir un traitement de lEtat. Les citoyens ont le droit de sassocier, de sassembler paisiblement et sans armes, de pétitionner, de manifester leurs pensées par la voie de la presse ou autrement. La presse ne peut dans aucun cas être soumis à la censure. Lenseignement est libre. La liberté denseignement sexerce selon les conditions de capacité et de moralité déterminés par les lois, et sous la surveillance de lEtat. Cette surveillance sétend à tous les établissements déducation et denseignement, sans aucune exception. Sont abolis à toujours, tout titre nobiliaire, toute distinction de naissance, de classe ou de caste. La Constitution garantit aux citoyens la liberté du travail et de lindustrie. La Société favorise et encourage le développement du travail par lenseignement primaire gratuit, léducation professionnelle, légalité de rapports entre le patron et louvrier, les institutions de prévoyance & de crédit, les institutions agricoles, et létablissement par lEtat, les départements & les communes, des travaux publics propres à employer les bras inoccupés ; elle fournit lassistance aux enfants abandonnés, aux infirmes t aux vieillards sans ressources et que les familles ne peuvent secourir.
    En dotant la France de cette nouvelle constitution lAssemblée Nationale avait atteint les dernières limites de son mandat et devait faire place à la chambre des 550 Représentants investis après elle du pouvoir législatif. Malheureusement elle a pris le parti détendre sa mission à la confection de 9 lois comprises sous la dénomination vague et arbitraire dorganiques, voulant ainsi prolonger son omnipotence et légifier indéfiniment, au risque de nuire à son autorité et dencourir la réprobation du pays. Cette résolution de lAssemblée Nationale ne laissait plus lieu quà un seul vote pour compléter lorganisation du pouvoir, celle de la nomination du Président de la République. Les candidats ne manquèrent pas. La République rouge présenta Ledru-Rollin & Raspail, les modérés Cavaignac & Louis Napoléon, sans parler de plusieurs autres dont les chances étaient peu sérieuses. Lélection fut fixée au 10 Décembre. Un mois durant les partis sagitèrent pour faire triompher la cause de leur candidat et ruiner celle de son adversaire. La lutte fut surtout très vive entre Cavaignac et Louis-Napoléon Bonaparte. A lexception de quelques journaux qui sabstinrent, tous les autres entrèrent dans la lice. Parmi ces derniers se signala La Presse dont le rédacteur en chef navait pas oublié les jours que Cavaignac lui avait fait passer en prison. Il forme un furieux orage contre ce candidat et cest au sein de lAssemblée nationale quil doit éclater. Un représentant armé des arguments dEmile de Girardin, accuse le Général Cavaignac davoir, aux journées de juin, trompé la Commission exécutive sur leffectif des troupes de la garnison de Paris, davoir désobéi aux ordres donnés, davoir laissé volontairement linsurrection se développer au début, prétendant que le désir de la dictature a seul été le mobile dune pareille conduite et quil est responsable de tout le sang versé.
    Pour répondre à ces accusations le Général Cavaignac occupe 3 heures durant la tribune et parle en orateur consommé, aux applaudissements cent fois répétés de lAssemblée. Son triomphe est complet ; LAssemblée déclare quaux journées de juin il a bien mérité de la patrie.
    Les antécédents de Louis Napoléon ne peuvent aller de pair avec ceux de Cavaignac, mais il est le neveu de lEmpereur qui a fait de si grandes choses, il pourra peut-être comme lui étouffer dans les étreintes de son ambition cette malheureuse république cause de tant de maux, ou amener des catastrophes qui fassent triompher les parties qui ne lauront élevé que pour le précipiter dans labîme creusé sous ses pas. Au moment où nous écrivons ces lignes la candidature de Louis Napoléon triomphe et la confiance renaît à tel point que dans lespace de quelques jours les fonds publics ont subi une hausse de 10 pour 100. Cette hausse sest encore augmenté de près du double jusquau résultat définitif de lélection. Voici la répartition des 7,426,252 suffrages exprimés.
    Louis-Napoléon Bonaparte : 5,534,520
    Le Général Cavaignac : 1,448,302
    Ledru-Rollin : 371,431
    Raspail : 36,964
    La Martine : 17,914
    Le Général Changarnier : 12,434
    Lélection des députés à lAssemblée Nationale avait été une protestation contre les commissaires de Ledru-Rollin, celle du Président de la République est une protestation contre la République elle-même ; cette république proclamée à Paris le 24 février par une poignée démeutiers, acceptée sans répugnance par le pays qui a pu croire un moment quelle réaliserait la devise de son programme Liberté, Egalité, Fraternité. Mais revenu de son 1er entraînement, le Peuple na plus foi aux principes que la République proclame, en présence des maux quelle a fait peser sur lui, et de ceux plus grands encore quelle lui laisse à craindre ; et voilà pourquoi la candidature de Cavaignac, le représentant dune république juste et modérée, appuyé de la presque totalité de lAssemblée nationale, succombe sous une accablante minorité, tandis que presque toute la France se groupe autour de son concurrent, bien quil offre moins de garantis à la République, mais parce quil représente le drapeau dun autre ordre de choses.
    Aussitôt que le résultat de lélection fut connu, lAssemblée nationale sempressa de proclamer le Président de la République. On sattendait à ce quelle donnât à cet acte la solennité convenable ; elle ne lannonça pas même davance. Nous nous abstiendrons de mentionner ici les interprétations assez malveillantes quon a données à cette espèce de huis-clos. Si, comme elle la laissé entendre, lAssemblée nationale craignait une émeute, elle a rendu un vrai service au pays, en évitant ce qui aurait pu y donner occasion. Nous entrerons dans quelques détails sur la séance du 20 décembre. La lecture du rapport qui rendait compte du résultat de lélection étant terminée, Mr Cavaignac est monté à la tribune au milieu du silence et de lattention de lAssemblée, il a prononcée les paroles suivantes : « Jai lhonneur dinformer lAssemblée que MM. Les Ministres viennent de me remettre à linstant leur démission collective ; je remets, moi-même, entre ses mains tous les pouvoirs quelle ma confiés. LAssemblée comprendra mieux que je ne puis lexprimer quels seront mon souvenir et ma reconnaissance pour ses bontés et pour la confiance quelle ma témoignée. » (Vifs applaudissements.) Louis-Napoléon paraît à son tour à la tribune et lit dun ton très convenable la formule du serment. Après quacte en a été pris, le nouveau Président donne lecture dun discours qui est couvert de vifs applaudissements. Nous nen citerons que quelques phrases : « Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer, par des voies illégales, ce que la France entière a établi. Entre vous & moi, citoyens Représentants, il ne saurait y avoir de véritables dissentiments. Nos volontés, nos désirs sont les mêmes La nouvelle administration, en entrant aux affaires, doit remercier celle qui la précède des efforts quelle a faits pour transmettre le pouvoir intact, pour maintenir la tranquillité publique. La conduite de lhonorable Général Cavaignac a été digne de la loyauté de son caractère, et de ce sentiment du devoir qui est la 1ère qualité du chef dun Etat. Nous avons, citoyens Représentants, un grande mission à remplir, cest de fonder une République dans lintérêt de tous, et un gouvernement juste et ferme, qui soit animé dun sincère amour du progrès sans être réactionnaire ou utopiste. Soyons les hommes du pays, non les hommes dun parti, et, Dieu aidant, nous ferons au moins le bien si nous ne pouvons faire de grandes choses. » En descendant de la tribune, Louis-Napoléon va serrer cordialement la main du Général Cavaignac, en lui disant : « Je mestime heureux, Général, de succéder à un homme tel que vous. » Cette démonstration honorable provoque un vif & général assentiment. A 6 heures du soir le canon des Invalides a annoncée la proclamation du Président qui a été reconduit avec les honneurs dus au chef de lEtat, et à coté de deux détachements de cavalerie jusquà lEglise Bourbon que lAssemblée nationale lui a assigné pour résidence.
    Mr. Odilon Barrot a été chargé de constituer le nouveau ministère. Voici lappréciation quen fait un journal religieux. « Sil fallait juger des dispositions du ministère actuel sur les questions religieuses daprès les antécédents parlementaires de ses membres, son esprit pourrait paraître douteux. Mr Rulthière na pas été appelé à montrer ses sentiments à cet égard. Ceux de MM. Passy et Drouin de Lhuys étaient hésitants. N MM. Barroty Faucher & Bixis nont pas été pendant longtemps les adversaires les moins acharnés de lEglise, Mr de Maleville, quoique protestant, a toujours été favorable à la liberté religieuse pour tout le monde ; Mr de Tracy est un des plus honorables vétérans de la liberté denseignement, et nous navons pas besoin de redire avec quelle générosité Mr. De Falloux avait accepté à la chambre des députés la mission de soutenir et de défendre nos droits. » Or, Mr de Falloux est ministre de lInstruction publique & des cultes. Ce choix ne pouvait donc être plus heureux.
    Dimanche dernier, veille de Noël, le Président de la République a passé la revue générale de toutes les troupes et de la garde nationale. Tout sest passé dans le plus grand ordre et dans le plus grand calme. Il y a eu des cris nombreux de Vive la République ! Vive Napoléon ! Mais en général la Garde Nationale sest fait remarquer par une tenue calme & digne. Elle semblait bien sympathique au nouveau pouvoir dont elle espère le rétablissement définitif de lordre et de la sécurité. Au moment où la ligne sest présentée au défilé, le Président de la République sest détaché de lEtat-major général pour venir serrer affectueusement la main au vieux Général Petit. « Général, a dit le Président, lEmpereur vous a embrassé lorsquil a passé sa dernière revue, je suis heureux de vous serrer la main lorsque je passe ma première. »
    Le Maréchal Bugeaud est nommé commandant en chef de larmée des Alpes, et Mr le Général Changarnier réunit le commandement de la 1ère division militaire à celui de la garde nationale du département de la Seine et de la garde nationale mobile. Cette mesure qui méritait une approbation générale a été attaquée avec autant densemble que de violence par tous les journaux du parti de la Montagne et du Socialisme, et Mr. Ledru-Rollin , toujours prêt à réprouver tout ce qui tend à rétablir lordre et la sécurité, ne pouvait manquer dadresser des interpellations au pouvoir à ce sujet. Il trouve quen confiant le commandement de la Garde Nationale à un officier supérieur ayant déjà un commandement, en plaçant sous la main de ce Général 300,000 hommes, et en lui donnant le pouvoir dagir, sauf à rendre compte de ses actes dans les 24 heures au ministre de la guerre, le ministère a violé la légalité dans la loi de 1831, a violé la constitution, parce quil fait disparaître la responsabilité des ministres. Ledru-Rollin nétait pas si scrupuleux sur la légalité quand il envoyait dans les provinces, avec des pouvoirs illimités, ses commissaires & ses agents de toute espèce. Lintention du tribun de la Montagne comme de tous ceux dont il est lorgane, est facile à deviner. Il veut venger la défaite de son partie, créer de nouveaux embarras au pouvoir, anéantir les espérances quil fait déjà concevoir, entretenir la malaise, linquiétude, les souffrances et la misère dont lui & ses partisans sont les véritables auteurs.
    Les femmes socialistes et démocrates ont donné un 2e banquet la veille de Noël ; il réunissait environ 800 convives, hommes, femmes, et enfants. Ces dames avaient convié à ce banquet surtout ceux qui les calomnient sans les connaître. « Il est temps que cette fête de Noël, disent elles, instituée en lhonneur du 1er socialiste, de lhomme qui vint prêcher au monde labolition de tous les privilèges, de tous les esclavages ; il est temps que cette fête, depuis 2 mille ans circonscrite dans le cercle étroit de la famille civilisée, réunisse dans une communion sainte tous ceux qui, semblables au divin Maître, reçoivent pour prix de leur ardent amour de lhumanité, le mépris, la dérision & linjure. Venez donc, frères ! Et vous, femmes encore hésitantes, venez retremper vos curs et vos courages dans ces fraternelles agapes. Rappelez-vous ces mots de notre Père : « En vérité, je vous le dis, ceux qui se réuniront en mon nom, et pour se nourrir de ma parole, me trouveront au milieu deux. »
    Le citoyen Châtel, fondateur de lEglise française, a voulu rivaliser avec les dames socialistes. Il a aussi annoncé un banquet pour la nuit de Noël. » Cette solennité, portait son affiche, étant la fête de la fraternité universelle, les dames y seront admises, ainsi que tous ceux qui veulent communier en Dieu et en lhumanité, quelles que soient dailleurs leurs opinions politiques ou religieuses. » Nous ne parlerons pas des discours & des toasts de ces sacrilèges réunions. Il suffirait de nommer quelques-uns des convives, Pierre Leroux, Proudhon, pour sen former une idée. Ainsi, ce nest plus dans les églises, daprès les socialistes, quil faut célébrer la naissance du Sauveur du monde, cest dans un salle de théâtre, au milieu dun banquet, où son nom adorable sera indignement profané.
    Suisse.

    Vous savez déjà, Nosseigneurs & Messieurs, que SS. Avait fait choix de Mgr Luquet pour être son délégué extraordinaire en Suisse. Sa Gr. se rendit dabord dans les valais dans le but dy aplanir les difficultés élevées entre le clergé & le nouveau gouvernement, à loccasion de quelques décrets contraires aux lois de lEglise que ce dernier avait portés. Le Grand Conseil du Valais avait, le 11 janvier, décrété en principe « la réunion au domaine de lEtat des biens meubles et immeubles dont jouissent le Révérendissime Evêque de Sion, le vénérable chapitre et les recteurs de la Cathédrale, le Séminaire les couvents & les corporations religieuses existent dans le canton. » Le même Grand-Conseil porta, le 26 janvier, un second décret qui développait et appliquait les principes posés dans le 1er, déterminant le traitement octroyé au clergé dépouillé, et enlevait à lAbbaye de St Maurice et à lhospice du Grand St Bernard la collation des bénéfices paroissiaux appartenant à ces deux maisons, pour les donner à lEtat. Daprès larticle 37 de ce dernier décret, le conseil détat était autorisé à ne pas le mettre à exécution, si, dans 15 jours, le clergé proposait des moyens plus propres à amortir la dette publique. En conséquence Mgr Luquet entra immédiatement en relation avec le Conseil détat, et de concert avec lEvêque de Sion, les Abbés de St Maurice et du Grand St Bernard et quatre chanoines, il offrit au Conseil 850,000 frs de Suisse. Le Conseil dEtat répondit quune telle proposition nétait point acceptable vu létat de la fortune du clergé, quen conséquence il allait mettre le décret à exécution ; ajoutant toutefois quil était disposé à faire un concordat avec Rome aussitôt que Mgr Luquet se serait muni de pleins pouvoirs. Profitant de cette dernière lueur despérance, Sa Gr, dans des intentions que nous nous garderons bien de blâmer, sempressa dadresser au Direction de Berne un manifeste dont nous regrettons de ne pouvoir citer quun très court extrait. « Le clergé catholique, MM., lauguste Pontife que je représente, viennent aujourdhui , par mon organe, vous proposer de marcher dun commun accord dans cette voie du progrès que lEglise a si souvent offerte dans le cours des siècles aux nations éclairées & civilisées sous ses auspices Toujours constante avec elle-même dans ce quelle a dessentiel en soi, lEglise acceptera la transformation sociale du temps Elle a longtemps accepté avec reconnaissance les bienfaits des puissances de la terre ; elle le fait encore là ou cet appui passager lui reste. Elle ne refusera pas davantage, quand le moment sera venu, à reconnaître le grand principe de séparation complète entre elle et les Etats. Elle nhésitera pas, si les circonstances ly portent, à inscrire elle-même sur sa bannière cette expression éminente et suprême de tolérance & de liberté. Elle la fait depuis longtemps dans la jeune Amérique ; elle le fera peut-être demain à vos frontières, chez lun ou lautre de ces peuples qui sagitent glorieusement pour conquérir leur indépendance, ou pour reconstituer sur de nouvelles bases lordre ébranlé . » Ce langage causa un étonnement général. Un journal dailleurs fort peu religieux, en publiant cette pièce, faisait remarquer quelle contenait des principes tout à fait nouveaux en matière de gouvernement papal. Mgr Luquet ne tarda pas à comprendre quil sétait trop avancé. « Une interprétation inexacte de mes paroles, écrivait-il le 2 mai à lavoyer du canton de Lucerne, a donné lieu à un bruit qui sest accrédité dune manière très préjudiciable à lEglise, dans les différents parties de la Confédération. On voudrait supposer que je reconnais aux gouvernements le droit de supprimer ou de modifier notablement les maisons religieuses sans lintervention du Souverain Pontife. Je nai jamais ni admis ni exprimé une telle maxime. En conséquence je proteste, comme cest mon devoir, contre les conséquences quon pourrait en déduire. De plus, par cette déclaration je réserve, autant quil est en moi, les droits du St Siège sur la question relative au couvent de St Urbain et autres monastères de votre canton. » La Gazette officielle de Rome du 20 mai fait suivre cette lettre des réflexions suivantes. « Du reste, sur tous les objets qui peuvent se rapporter à la mission de Mgr Luquet en Suisse, nous sommes autorisés à déclarer que, non obstant tout ce quon a pu annoncer, croire ou imaginer en sens contraire, le St Père en pourvoyant, selon la diversité des circonstances, aux besoins de la religion, a pris & prendra les déterminations convenables avec toute la maturité nécessaire de conseil, et en suivant toujours les maximes constantes du St Siège. » Dans son n° du 23 mai la même Gazette ajoutait : « Attendu les nombreux commentaires quon fait chaque jour sur une note que lEnvoyé pontifical extraordinaire et délégué apostolique en Suisse, Mgr Luquet, a adressée, le dix-neuf Avril dernier, au directoire fédéral de Berne, nous devons ajouter ici que cette note doit être considérée comme une simple manifestation des idées particulières de ce Prélat, et non comme lui ayant été dictées par les instructions spéciales du St Père &e. » Les négociations postérieures à cette note, basées uniquement sur les instructions du St Siège ne donnèrent aucun résultat : elles se terminèrent par la lettre suivante de Mgr Luquet. Lucerne, 8 juin, 48. Très honorés Messieurs, Dans la dépêche adressée par moi le 19 avril dernier à S.E. le Cardinal secrétaire dEtat de S.S., je faisais observer que pour aboutir à un résultat convenable, ma mission en Suisse exigeait plus de temps quon ne lavait supposé dabord. Je demandais conséquemment des instructions sur cette prolongation de séjour. Dans cette même dépêche et dans plusieurs autres qui la suivirent, jexposais en outre létat des questions religieuses dans ce pays. Pendant ce temps aussi il saccomplissait sur plusieurs points

    (1) Voici quelles étaient ces instructions :
    « Sil (le gouvernement) se déterminait à laisser lEglise et le clergé en pacifique possession de ses biens ; sil acceptait la somme qui lui a été offerte, le Pape na aucune difficulté à autoriser le même clergé à se procurer la dite somme en hypothéquant ses biens pour le montant et même en vendant une partie.

    de la Confédération, des actes qui ne pouvaient être que très pénibles à S.S., et quelques-uns de ces actes étaient attribués en partie à une fausse interprétation donnée à mes paroles. En conséquence, dans la lettre du 9 mai dernier, le Cardinal Secrétaire dEtat me répondit quavant de rien déterminer sur la prolongation de mon séjour, le St Père avait besoin de conférer avec moi verbalement sur létat des choses dans ce pays. Plusieurs lettres échangées depuis confirmèrent S.S. dans cette résolution et je quitte momentanément la Suisse pour my conformer. »
    Après environ un mois de séjour à Rome, Mgr Luquet nous annonça quil allait retourner en Suisse, mais nous ne tardâmes pas dapprendre par la voie des journaux que lEvêque de Bethléem, abbé de St Maurice, était muni, par ordre du St Père, dinstructions spéciales pour entrer en négociation avec les parties intéressées sur les points qui touchent aux intérêts de lEglise. Quel sera le résultat des négociations de lAbbé de St Maurice, nous lignorons complètement ; mais à en juger par les faits qui se sont produits postérieurement dans le canton de Fribourg contre le vénérable Evêque de Lausanne & Genève, il y a beaucoup plus lieu de craindre que despérer. Voici ce qui sest passé. Une circulaire où le Prélat rappelait aux fidèles les obligations relatives à lacte religieux du serment, à loccasion de celui quils allaient être appelés à prêter à la nouvelle constitution° circulaire où il ne prononçait aucun jugement, où il ne faisait aucune réflexion sur les nouvelles lois cantonales, se contentant davertir les fidèles dexaminer dans leur conscience si la promesse quon allait exiger deux était conforme aux lois de Dieu et de lEglise, avant de la donner sans restriction ; cette circulaire enfin à laquelle il défendait aux curés dajouter aucun commentaire, a été considérée par les autorités fribourgeoises comme une déclaration que la Constitution du canton était hérétique. Et, sur ce motif, elles firent intimer à lEvêque que cette même circulaire, si elle nétait pas révoquée, out toute autre publication faite sans autorisation préalable du gouvernement, serait regardée et punie comme un acte de révolte et de provocation à la désobéissance aux lois. Le gouvernement de Fribourg a trouvé aussi un grief contre lEvêque dans le refus de celui-ci de se soumettre aux lois qui font entièrement dépendre de lautorité civile la collation des bénéfices ecclésiastiques, et qui prétendant même régler lenseignement théologique. La constance avec laquelle, dans ces deux questions, lEvêque a sauvegardée un droit qui nétait pas son droit, mais celui de lEglise, a paru un motif suffisant à un des 5 cantons, dont les populations catholiques composent le diocèse de Lausanne & Genève, non seulement de lenlever violemment de sa résidence, mais encore de le garder en prison comme un coupable dEtat.
    Le St Père na pas manqué de protester contre linjustice & lillégalité dun traitement si peu mérité. Mais que peut la voix du chef de lEglise contre ses ennemis les plus acharnés, quand ils ont la puissance en main ? Le gouvernement de Fribourg ne daigna pas même répondre au St Père.
    Mgr Marilloy, après environ 2 mois de réclusion pendant lesquels il na été fait contre lui des procédures daucune forme, est sorti de prison pour aller en exil ; lentrée de son diocèse lui est désormais interdite.
    « La défaite du Sonderbund, dit un journal religieux en date du 26 10bre, a jusquici coûté à lEglise catholique la suppression denviron 40 abbayes, monastères ou couvents, ceux des Jésuites non compris, dont les habitants, quelque soit leur sexe, sont en butte à de cruelles persécutions. Lucerne a perdu les Jésuites et les Religieuses Ursulines, et bientôt après les abbayes de St Urbain et de Ruthausen. Le nouveau gouvernement de Fribourg a supprimé et banni de son territoire les Jésuites, les Ligoriens, les frères des Ecoles chrétiennes, les Dames du Sacré-cur. Les capucins qui nétaient pas originaires du canton en furent immédiatement chassés, les Augustins, les Bernardins, les Bernardines, les Chartreux, ont été également expulsé de leurs maisons ; et la police veille à ce que deux dentreux ne puissent pas habiter la même maison. La Thurgovin possédait 9 monastères ; tous sont tombés sous le même arrêt de proscription. Les chanoines réguliers de St Bernard et de St Maurice ont été dabord taxés à des contributions de 120,000 et de 75,000 frs. de France, et lon attend incessamment un décret du Grand-conseil qui supprime entièrement le bien faisant hospice du Grand St Bernard. Le couvent des Ursulines de Sion a été clos le 10 8bre dernier. »
    Nous empruntons ce qui nous reste à dire sur la Suisse à une correspondance : « Notre situation est grave, très grave, nos proconsuls sont de véritables révolutionnaires par en bas et non par les idées, par le progrès de lintelligence. Ils flagornent le peuple en faisant de la démagogie aux dépens de la morale, du bien public ; en excluant toutes les capacités consciencieuses, en répudiant tout principe déquité et de justice. Avant, pendant et après la guerre contre le Sonderbund catholique, nos héros criaient à tue-tête, proclamaient par monts et par vaux la souveraineté du peuple, la plus large, la plus illimitée, et aujourdhui cest au nom de cette souveraineté que des échappés de prison imposent au peuple fribourgeois une constitution réprouve, quil détesté, quil abhorre ; sans quil ait été entendu, consulté, sans quon lui ait demandé son adhésion Le peuple Fribourgeois est souverain à peu près comme létait le peuple français en 93 Dans le fait jamais le peuple fribourgeois ne fut plus esclave, jamais il ne fut plus despotiquement, plus tyranniquement, plus pitoyablement gouverné.
    La session ordinaire de la Diète helvétique a été ouverte à Berne le 3 juillet avec un grand apparat. Tous les membres du corps diplomatique y assistaient, à lexception des 3 envoyés des cabinets de la Russie, de lAutriche et de Prusse.
    Etats dItalie.

    A la fermentation qui régnait dans toutes les provinces, Italiennes soumises à la domination de lAutriche ; à lattitude de la Sardaigne qui avait son armée toute prête à marcher ; aux manifestations enthousiastes de tout lItalie pour reconquérir son indépendance afin de reconstituer sa nationalité, on devait sattendre à une lettre sérieuse et prochaine entre lItalie et lAutriche. Au mois de Mars Milan en donna le signal en se ruant avec un acharnement inouï sur les troupes autrichiennes. Les rues furent hérissées ça & là de clous & de pointes aiguës pour empêcher les charges de la cavalerie ; et, tandis que les hommes retranchés derrière leurs barricades tiraient sur les Autrichiens, les femmes jetaient sur eux par les fenêtres de lhuile, de leau bouillante, les meubles, les lits, les secrétaires. On en vit même plusieurs armés de pistolets combattre à côté de leurs frères ou de leurs maris auxquels elles ne le cédaient pas en courage. Repoussés sur tous les points, les Autrichiens se contentaient de garder les portes de la ville pour empêcher les secours darriver aux Milanais, mais ils en furent encore débusqués et obligés de se renfermer dans la citadelle. Cest alors que les Milanais sempressèrent dannoncer leur victoire au St Père dans une adresse dont nous ne donnerons quun extrait. « La grande cause de lindépendance italienne, disaient-ils, bénie par N.S. a triomphé aussi dans notre cité. Nous lavons scellé de notre sang, et nous nous en réjouissons dans lespoir que ce sang deviendra leau régénératrice pour nous & pour toute lItalie. Cest en votre nom, T.S.P., que nous nous sommes préparés à combattre, nous avons inscrit votre nom sur nos drapeaux ; sur nos barricades, dépourvus de tout, sans autres armes que la Sainteté de notre droit, nous avons affronté en votre nom lennemi formidable ; en Votre Nom, nos femmes & enfants, jeunes et vieux, ont joyeusement combattu, sont morts joyeusement, et maintenant cest en votre nom que nous découvrons la joie de nos curs devant Dieu qui a remporté pour nous la victoire. »
    Il est vrai que Pie IX désirait vivement lentier affranchissement de toute lItalie ; mais il ne voulait pas lobtenir par la voie des armes ; cette adresse des Milanais ne pouvait donc lui causer quune satisfaction mêlée damertume. Il nen fut pas de même des Romains. La nouvelle des évènements de Milan donnant à leur patriotisme un élan quon pourrait appeler sublime, dix mille hommes se firent inscrire aussitôt sur les listes denrôlement ; des femmes de toutes les classes apportèrent pour fournir aux frais de leur équipement, depuis leur simple anneau de mariage, jusquà leur argenterie, leurs bijoux, leurs bracelets, leurs chaînes & des montres dor. Le St Père nessaya pas de comprimer limpétueuse ardeur des jeunes volontaires ; il ne leût pu ; mais il voulut la retenir dans de justes bornes en leur défendant de franchir la frontière. Ils portaient une croix tricolore sur la poitrine comme sils fussent allés à une guerre sainte. Tous voulurent recevoir la bénédiction du St Père qui les congédia par ces paroles : « Rappelez-vous que je ne suis point un conquérant, mais bien un roi pacifique qui ne demande quà voir régner la paix et lunion dans toute lItalie. » Larmée pontificale navait donc mission que de sauvegarder les Etats de lEglise contre une invasion étrangère ; elle ne sen tint pas là.
    Charles-Albert, roi de Sardaigne, était depuis longtemps préparé à la guerre ; mais il ne sy décida que lorsquil ne put plus résister sans danger pour lui-même à lentraînement de son peuple que les évènements de Milan avaient surexcité à lexcès. A peine eut-il fait connaître sa détermination de marcher au secours de la Lombardie que lenthousiasme fut extrême et général dans toute lItalie. De toutes parts éclataient les cris de Vive Charles-Albert ! Vive lannée Italienne ! Aux armes ! Aux armes ! Aux armes ! Charles-Albert commandait en personne son armée dont leffectif était de 60,000 combattants. Les troupes pontificales, Toscanes & Napolitaines laugmentèrent de 25,000 hommes. Le 23 mars les chasseurs Piémontais qui formaient lavant-garde de larmée entraient de Milan. Le même jour les troupes autrichiennes évacuaient la forteresse à limproviste et sans capitulation, espérant échapper par une prompte retraite à la vengeance et aux représailles de la population ; mais les Milanais que le bombardement de leurs maisons avait exaspérés attaquèrent avec fureur les Autrichiens démoralisées et en firent une véritable boucherie. Dès lors la révolution se propage dans les Etats Italiens de lAutriche avec la rapidité de lincendie. Paris est abandonnée par la garnison autrichienne ; Reggio Padoue, Veronne, Mantoue, Venise ont arboré le drapeau tricolore Italien ; Trente & le Tyrol Italien sont soulevés. Lodi & Crémone ont vaillamment combattu. Ces deux villes sont en flammes, mais victorieuses. Brescia & Desenzone ont chassé les Autrichiens. Les troupes qui défendaient Ghittone ont fait défaction ; la forteresse a été prise par les Milanais avec 17 canons, les duchés de Parme & de Modène se sont réunis au Piémont & à la Lombardie.
    Charles-Albert pour premier fait darmes sempare à Goito du passage important de Mincio, fait deux mille prisonniers et prend quatre pièces de canon aux autrichiens. Puissamment secondé par ses braves Piémontais, le Général-Roi bat plusieurs fois les Autrichiens sur ces rives où la génie de Bonaparte et limpétueuse bravoure des Français ont imprimé pour jamais les glorieuses traces de leur bravoure et de leur sang. Charles-Albert sempare des places fortes et des positions qui sont à sa convenance et sétablit sur la rive droite du Mincio (rive autrichienne). Les Milanais reconnaissants votent la réunion immédiate de la Lombardie aux Etats Sardes. LEmpereur dAutriche fait des propositions qui ne sont pas acceptées. Les hostilités recommencent, mais les chances ne sont plus les mêmes. De nouvelles recrues arrivaient chaque jour aux Autrichiens qui avaient déjà la supériorité du nombre. Les troupes de Charles-Albert étaient épuisées de fatigue. On se battit 4 jours de suite avec un terrible acharnement sans résultat décisif ni pour les Piémontais ni pour les Autrichiens. Charles-Albert comprit alors quil ne devait pas prolonger une lutte qui devenait de plus en plus inégale. Il ordonne que toute larmée opérât sa retraite sur Goito où il avait établi son quartier général. Cette retraite se fit lentement et en bon ordre, non pas jusquà Goito seulement, mais jusquà Milan. Le 10 août Ch. Albert adressait à ses sujets une proclamation dans laquelle, après avoir rappelé les succès de larmée Piémontaise au commencement de la guerre, il expliqua que les renforts arrivés à lennemi, le manque de provisions de guerre et de bouche et les fatigues endurées par ses soldats, lont contraint à abandonner les positions quils avaient conquises et le pays que les armes Italiennes, avaient déjà rendu à la liberté. Puis il ajoute : « Dans ce mouvement (de retraite) nous avions à cur la belle métropole de la Lombardie, et persuadés que nous la trouverions abondamment pourvue, nous nous sommes disposés à consacrer tous nos soins à sa défense. Toutes les troupes ont été amenées par nous sous ses murs, prêtes à faire une vigoureuse résistance, lorsque nous avons appris que lon y manquait dargent et de munitions de bouche et de guerre, tandis que les nôtres avaient été en grande partie consommés, dans la bataille livrée aussitôt après notre arrivée. Ces circonstances nous démontrèrent quil était de toute nécessité, vu limminence du péril, de chercher tous les moyens de sauver Milan et larmée, et dépargner une inutile effusion de sang ; nous avons atteint ce but moyennant une convention aux termes de laquelle la place était évacuée par nous, le passage nous était laissé libre au-delà du Tessin et les biens et la vie des Milanais restaient garantis autant que possible. »
    Les Autrichiens rentrèrent à Milan aussitôt que Ch.-Albert en fut sorti. Une armistice de 40 jours fut signée par Sa Majesté Sarde & le Général autrichien, Radetzky ; elle a été prolongée dabord deux mois, puis indéfiniment, et dure encore aujourdhui, 2 Janvier. Ainsi lItalie na rien obtenu de ces quelques semaines denthousiasme, de sacrifices et de batailles. Ch.-Albert au temps de sa prospérité avait dédaigné le secours que lui avait offert le Gouvernement provisoire de France. Nous avions alors une armée plein dardeur sur les frontières dItalie. Au temps de ses revers le roi de Sardaigne a imploré vainement notre assistance. Le général Cavaignac na pas voulu ajouter aux maux qui pesaient déjà sur la France celui de lexposer au danger dallumer une guerre générale en Europe, qui aurait pu lui coûter bien cher. Le chef du pouvoir exécutif sest contenté doffrir la médiation pacifique de la France unie à celle de lAngleterre. Jusquici aucun arrangement na encore été possible.
    Tandis que lItalie était aux prises avec lAutriche pour reconquérir son indépendance, des événements très fâcheux se passaient dans la capitale du monde chrétien, et accumulaient une foule de dangers autour de la personne du Souverain-Pontife. Des émissaires travaillaient depuis quelques jours avec une ardeur fanatique à soulever lopinion contre le sentiment attribué au Pape tout haut une déclaration de guerre à lAutriche. Cétait le thème de tous les discours dans les cercles, dans les cafés, sur les places publiques. Lagitation des esprits était déjà vivement excitée, lorsque le 29 avril, le St Père, dans un consistoire secret, protesta hautement quen sa qualité de Vicaire de J.-C. auteur de la paix, et comme père commun de tous les fidèles, il ne saurait se résoudre à déclarer la guerre à aucun peuple. Aussitôt que cette allocation fut connue dans Rome, des groupes animés se formèrent de tous côtés : les chefs du mouvement se répandirent dans les cercles ; des adresses furent signées. Le ministère en masse donna sa démission. Lagitation allant toujours croissant, des actes coupables jetèrent un moment la consternation dans Rome. On enleva à la poste la correspondance de plusieurs Cardinaux et on la porta au Capitole pour y être ouverte. Mais grâce à la noble fermeté du Sénateur, aucun cachet ne fut rompu. Le domicile de deux Cardinaux fut violé. Des hommes du parti exalté envahirent le palais du Cardinal Bernetti pour semparer de ses papiers. Le Cardinal della Genga était également menacé de quelquinsulte par ces hommes égarés. Le Pape aussitôt lenvoya prendre dans une de ses voitures et lui donna lhospitalité dans son propre palais. Pour arrêter de pareils excès et de plus grands encore envers les oints du Seigneur, le St Père menaça de frapper du glaive spirituel ceux qui sen rendraient coupables. « Que tous le sachent bien une fois, disait-il à ce sujet, nous sentons la grandeur de notre dignité et la force de notre pouvoir. Ces paroles se trouvent dans une proclamation datée du 1er mai. Le 4 du même mois répondant à une adresse du Sénat et du conseil municipal Pie IX disait : que la Mission du Sénat Romain nétait pas de soccuper de propositions de guerre ; que les désordres, les scandales, tous les maux quon avait à déplorer venaient précisément de ce que chacun ne se renfermait pas dans les limites de ses attributions ; quil maintenait inébranlable la déclaration quil avait faite, après lavoir prudemment & mûrement pesée : quil voyait très bien quon cherchait à se servir de lui comme dun instrument pour arriver aux fins que se proposent les agitateurs de lItalie, lesquels, après avoir atteint leur but, nauraient rien de plus pressé que de le mettre de côté ; que depuis longtemps on caressait lidée denlever au Souverain Pontife son domaine temporel ; que si on avait laudace de le lui ravir, il jetterais au monde ses protestations formelles & solennelles. Il ajouta quon incriminait ses paroles comme condamnant implicitement la guerre de lindépendance Italienne, mais quil protestait contre une pareille interprétation, car il avait dit seulement quil ne voulait pas la faire et quil navait pas la puissance dempêcher lélan de ses sujets : que déclarer la guerre est une prérogative spéciale de la souveraineté, et quil nentendait pas la céder à personne, que par conséquent ladresse quon lui présentait se réduisait à une proposition dabdication pure & simple, à laquelle il ne consentirait jamais. Le 18 Mai on écrivait de Rome : « Ces mauvais jours sont passés (ceux dont nous venons de parler) : la crise terrible que la faction radicale avait fait naître à propos de la dernière allocation consistoriale de N.S.P. séloigne avec les périls quelle avait amenés. Le calme est déjà rétabli : la confiance revient Le peuple, le vrai peuple romain est resté complètement en dehors de tout ce fatras politique débité par les tribunes. Il a gémi de ces scandales, et il a mieux fait que de gémir, il a protesté. Le cur romain na pas failli : cette brave et religieuse population ; que ni lor ni les pompeuses promesses ne sauraient corrompre a bondi dindignation à la première menace prononcée contre Pie IX : les quartiers dei Monte et de Transtevere ont énergiquement protesté, hommes & femmes, quils se feraient tuer jusquau dernier pour soutenir le Souverain-Pontife. Ce courage a singulièrement intimidé tous ces beaux meneurs qui parlaient déjà de gouvernement provisoire La peur a pu seule les empêcher de proclamer ce gouvernement provisoire, car de fait il a existé pendant 2 fois 24 heures, si on peut donner le nom de gouvernement provisoire à ce triomphe momentané de lanarchie. Le plus fâcheux résultat de cette tempête soulevée contre le Souverain Pontife fut la création du ministère Mamiani quon lui imposa. Déjà toutes les hautes fonctions de ladministration étaient au pouvoir des laïques à lexception de la secrétairerie dEtat confiée à un cardinal qui avait en outre le titre de Président des ministres. Par ce moyen le St Père qui avait précédemment tant cédé aux exigences séculières, conservait une liberté entière dans ses rapports extérieurs soit pour le spirituel soit pour le temporel. Mamiani proposa à S.S. la création dun ministère séculier des Affaires-Etrangères, afin quElle neût plus à soccuper que du Gouvernement des âmes ; et en cas de refus il offrait de donner sa démission. Le St Père ne crut pas à propos de faire cette nouvelle concession, seul moyen cependant, lui disait-on, de concilier les esprits. Le ministre nen garda pas moins son portefeuille ; mais il imagina un autre expédient darriver à son but. Ayant trouvé la chambre des Députés assez complaisante pour lui accorder un vote de confiance, Mamiani en profita pour réaliser son projet, et le lendemain il vint annoncer à cette même chambre, de la manière la plus affirmative, que tout ce qui est relatif à lintérêt temporel du peuple était abandonné à des ministres laïques ; et cela du consentement du Souverain. Mais la vérité ne tarda pas à être connue.
    Le ministre séculier des Affaires-Etrangères fit dinutiles efforts pour donner un peu dimportance à son ministère à peu près sans fonctions comme sans raison dexistence. Dans la visite quil sempressa de faire, en qualité de ministre, à Mr. DHarcourt notre ambassadeur à Rome, celui-ci lui déclara que notre république lavait accrédité auprès du St-Siège, et que pour toute affaire catholique ou séculière, cétait à son Emce le secrétaire dEtat quil comptait sadresser. Le St Père ne tint lui-même compte de la création du nouveau ministère, et nen continua pas moins ses rapports avec les cours étrangères. Au dedans le Pape nétait pas libre, rien ne se faisait par lui, tout saccomplissait en dehors de lui. Le mensonge le plus affronté régnait à Rome, le mensonge organisé pour tromper le monde catholique sur la situation des choses et des esprits et faire croire à un parfait accord de vues politiques entre Pie IX et ses ministres. Mais le voile dont Mamiani sefforçait de couvrir sa coupable attitude vis-à-vis du Souverain Pontife fut enfin déchiré par le Souverain Pontife lui-même, à loccasion de la présentation dune adresse par le conseil des Députés où se trouvaient toutes les tendances de la politique de Mamiani qui avait cru devoir lappuyer de sa présence. Voici la réponse du St. Père. « Si la Pontife pria, bénit & pardonne, il a aussi le devoir de lier et de délier. Et si comme rince, dans lintention de mieux protéger et de fortifier la chose publique, il appelle les deux conseils à coopérer avec lui, le Prince-Prêtre a besoin de toute la liberté nécessaire pour que son action ne soit pas paralysée en tout ce qui touche les intérêts de la Religion et de lEtat ; cette liberté, il la garde intacte, tant que demeurent intacts, comme ils doivent lêtre, le statut et la loi sur le conseil des ministres que nous avons spontanément octroyés. » et comme le conseils des Députés avait aussi exprimé le vu dune déclaration de guerre, le St Père ajoutait : « Si les grands désirs se multiplient pour la grandeur de la Nation Italienne, il est nécessaire que le monde entier sache de nouveau que pour notre part la guerre ne peut être le moyen datteindre ce but. Notre nom a été béni sur toute la terre pour les premières paroles qui sortirent de notre bouche ; il ne pourrait plus lêtre assurément, si des paroles de guerre en sortaient maintenant. Ce fut donc pour nous une grande surprise quand nous apprîmes que cette question était soumise aux délibérations du Conseil, contrairement à nos déclarations publiques, et au moment où nous entrepris de négocier la paix. » « Rappelez-vous souvent que Rome est grande, non par son domaine temporel, mais principalement parce quelle est le Siège de la religion catholique. Cette vérité, nous voudrions quelle fût gravée, non sur le marbre, mais dans le cur de tous ceux qui participent à ladministration publique, afin que chacun respectant notre primauté universelle, personne ne donne carrière à certaines théories limitées, ou même quelquefois à des désirs de parti. »
    Il y avait à peine quelques jours que le St Père avait prononcé ces admirables paroles quand arriva à Rome la nouvelle de loccupation de Ferrare par les Autrichiens. Mamiani chercha à exploiter lémotion produite par cette nouvelle au profit de son ambition et pour garder un pouvoir prêt à lui échapper. Déjà il avait fait un appel aux clubs. Ceux-ci invitèrent les amis & frères à une manifestation en lhonneur de Mamiani. Elle eut lieu sous les fenêtres du ministre. On cria : Vive le Ministre Mamiani ! Vive le soutien de lEtat ! A bas le gouvernement des prêtres ! Mort aux noirs ! Ce nétait pas encore assez ; il fallait que lémeute vint en aide à la faction qui disputait au Souverain Pontife les prérogatives de son autorité Suprême. Une bande dindividus se rua dans lenceinte du Conseil des députés, demandant avec des cris de fureur que la patrie en danger fut sauvée par des mesures énergiques. Et cette chambre oubliant sa dignité vota des remerciements à cette troupe démeutiers quelle appelait le peuple. Cependant les factieux comprirent quen rompant violemment les liens dobéissance envers le Souverain Pontife, ils jouaient une grosse partie dont le gain nétait rien moins quassuré pour eux. Ils changèrent donc dattitude et de langage. Pie IX venait de lancer une prestation énergique contre loccupation récente de Ferrare par les Autrichiens : les deux chambres sempressèrent de lui présenter lexpression de leur reconnaissance pour sa sollicitude à défendre lintégrité et linviolabilité de lEtat de lEglise. Mais quelques jours après, à la nouvelle de la défaite de larmée Piémontaise, le Conseil rédigea une nouvelle adresse quune commission fut chargée de présenter au St Père. Nous nen citerons que ce peu de paroles : « Nous croyons nécessaire dappeler aux armes un nombre suffisant de volontaires, de mobiliser les gardes nationaux, dappeler sous les drapeaux de N.S. une légion étrangère, et de procurer au trésor de lEtat des moyens extraordinaires. » « Vous réclamez de grandes et extraordinaires mesures, leur répondit le St Père, qui doivent être soumises dabord à lexamen du Haut-conseil avant que je puisse vous faire ma réponse. En attendant je dois vous prévenir, Messieurs, que les armées ne simprovisent pas. Le grand capitaine de notre siècle (Bonaparte) qui vivait encore au temps de ma jeunesse, même dans les extrémités les plus pressants, ne se hasarda jamais à conduire sur le champ de bataille des hommes ramassés à la hâte et non formés à la discipline militaire. Vous parlez de faire appel à des légions étrangères ; mais cet appel exige du temps pour les négociations, pour les voyages, et dun autre côté vous parlez de dangers imminents, &e » Le ministère Mamiani peu satisfait de cette réponse et se reconnaissant incapable de suffire aux nécessités dune situation dont il avait si malheureusement aggravé le péril ne sut que renouveler loffre de sa démission. Cette fois elle fut formellement acceptée.
    Dans le nouveau ministère on supprima le ministre des affaires extérieures séculiers, ce département étant rentré dans les attributions du secrétaire dEtat. Dès lors le parti exalté qui, depuis 3 mois, soutenait contre lautorité du Souverain Pontife une lutte sacrilège, le parti qui a ruiné pour faire une guerre impossible, les finances de lEtat, sentit la nécessité de se rapprocher de lAuguste Pontife qui aurait, si on avait su le suivre pacifiquement, conduit à bonne fin le mouvement démocratique imprimé à lItalie. « Hier soir, dit un journal italien, un peuple immense était rassemblé sur la place du Quirinal. On disait que le Souverain Pontife devait bénir les armes. Illusion innocente pour beaucoup qui poursuivait un simulacre, un fantôme de guerre sans réalisation possible, avec le peu de forces matérielles dont nous disposons. Tel était donc le but prétendu de la démonstration ; mais un but bien plus relevé, bien plus réel la commandait à tous ceux qui, confiants, non dans la force des armes, mais dans la toute-puissance du Pape, savent quen face de lEurope et du monde le Pontife protestant désarmé au nom de la justice, est plus sacré et plus inviolable quà la tête de ses bataillons. On venait se mettre sous les ailes protectrices de Dieu et de son vicaire, faire acte dexpiation, damende honorable, comme solidaires de tous les méfaits dun petit nombre dhommes, en implorant facilement le pardon. Oh ! il nest pas difficile de lobtenir de Pie IX ! Ne représente-t-il pas Celui qui pour nous sauver mourut sur la croix ? Pour que Pie IX nous pardonne il suffit de le désirer. Le Père de tous les croyants apparaît. Quel éclat de voix porté de tous les curs, quels sentiments il exprime ! Pie IX était ému, mais quelle majesté en Lui dont lunivers attend les oracles Il donne la bénédiction à ce peuple qui sera toujours son peuple ; et, pendant le religieux silence qui sétait emparé de la multitude, il ajoute : Que Dieu vous bénisse et vous rende heureux ! Des vivats, des acclamations retentirent avant que le Pontife se retirât, pareils aux vivats et aux acclamations qui saluèrent lhomme du siècle et de la Providence, alors quil ouvrit lère nouvelle par le grand pardon. Ces paroles aussi sortirent des mêmes bouches : Courage, St Père ! »
    Le St Père avait fait choix de Mr. Rossi notre ancien ambassadeur à Rome, pour composer son nouveau ministère : il neût quà sapplaudir de la confiance dont il lavait honoré. Mr Rossi se chargea à la fois de lIntérieur, des finances & de la police. Il a eu fort à faire dans chacun de ces départements ; Mamiani avait tout désorganisé et tout délapidé. Avec Mr Rossi laction gouvernementale ne tarda pas à donner des signes de vie ; lanarchie se retira des rues et la physionomie de Rome changea complètement.
    Cependant les Autrichiens non contents doccuper Ferrare avaient envahi une partie des légations. Bologne seule leur avait fermé ses portes et les avait repoussés après une lutte sanglante. Le St Père protesta de nouveau contre cette injuste invasion, se montrant disposé à la repousser par tous les moyens possibles ; et il aurait mis ses menaces à exécution si les troupes autrichiennes nétaient sorties des Etats Pontificaux.
    Nous ne vous avons point encore fait connaître, Nosseigneurs & Messieurs, tous les sujets de douleur qui, dans ces jours mauvais, ont rempli damertume le cur du Grand Pie IX. Il était sincèrement affectionné au Jésuites et il lutta jusquà la dernière extrémité contre la faction qui voulait lobliger à les proscrire. Réduit à limpuissance de pouvoir les protéger au moment où leur sûreté personnelle se trouvait menacée il en fit prévenir le P. Général. Celui-ci ayant convoqué les PP. Consulteurs à délibérer, il fut décidé par eux quil valait mieux céder à lempire des circonstances que de donner lieu à quelque grave désordre et à leffusion de sang. Ainsi, après quelques mesures de précaution, tous les membres de la Compagnie de Jésus sortirent de Rome, y laissant un grand vide et dimmenses regrets dans la partie saine de la population, seule capable dapprécier leurs services, surtout en ce qui concerne léducation de la jeunesse.
    Mais tandis que les ennemis de Jésuites sapplaudissaient de leur triomphe Pie IX assistait à la lecture du Décret pour la béatification du P. Claver Jésuite, et prononçait ces paroles : « Ce nest pas un médiocre encouragement que nous donne le Seigneur de nous laisser contempler des hommes dévoués pendant tant de lustres à enrichir lEglise de nouvelles conquêtes. Cette consolation est dautant plus douce quil est plus douloureux de voir au temps où nous vivons quon ait laudace dintroduire dans lItalie toute catholique et jusque dans le centre de la chrétienté, le protestantisme, par cent, par mille et par 10 mille complices. » LArchevêque de Florence en signalant les efforts de ces satellites de lerreur dans son diocèse dit : « Nous avons à pleurer sur quelques victimes de leur séductions. » A la suite de cette propagande au profit de lhérésie que verrons-nous arriver ? Le meurtre devenu un moyen de gouvernement à lusage du radicalisme. Le Comte de Latour à Vienne, le Comte de Lambert à Perth, le prince de Lenowski à Francfort venaient de tomber sous le poignard dinfâmes sicaires, parce quils étaient un obstacle aux desseins des radicaux. Rome allait aussi leur fournir sa victime ; mais avant de limmoler ils veulent que la presse accumule sur elle toutes les haines populaires, pour trouver dans leur crimes non pas seulement une excuse, mais un sujet de mérite devant leurs concitoyens. Voici comment un journal raconte lassassinat de linfortuné Rossi : « Les chambres devaient tenir aujourdhui (15 9bre) leurs séances douverture. La plupart des Membres étaient déjà dans la Salle, les tribunes étaient remplies ; le corps diplomatique était présent ; à ce moment arrivait Mr Rossi ; il était seul, suivi seulement dun domestique : il se dirige vers le grand escalier, et cest alors quil est frappé dun coup de poignard à la gorge. La blessure était horrible, le sang jaillit à plusieurs pieds jusque sur le mur ; Mr Rossi poussa un profond soupir, fit encore un pas saffaissa sur lui-même, et il na plus parlé, dit Mr DHarcourt, on ne la pas même essayé ; quelques gendarmes & gardes nationaux qui étaient sur les lieux ont laissé faire ; la population est resté froide et muette devant cet événement. Lassemblée sur les degrés de laquelle sétait commis le meurtre a continué gravement la lecture de son procès verbal, et il na pas été fait la moindre mention de lincident pendant toute la durée de la séance. Le soir, les meurtriers et leurs adhérents, au nombrée quelques centaines, avec des drapeaux en tête, ont été fraterniser avec les soldats des casernes, et lautorité ne sest montrée nulle part ; le directeur de la police, pressé de prendre quelques mesures énergiques, sy a refusé et sest retiré. » Il y a quelque chose de plus odieux peut-être que cet assassinat, dit une correspondance de Rome : ce sont les scènes dont nous avons été témoins ce soir ; je viens de voir une bande de 5 à 600 hommes savançant dans le Corso, poussant des cris sauvages, et forçant les habitants des maisons voisines à illuminer en signe de joie ; à la tête de cette troupe se trouvait un carabinier portant un drapeau aux couleurs Italiennes, et de temps en temps il sélevait du milieu de cette foule des cris & des chants horribles : Béni soit le poignard sacré qui a frappé le traître ! Ces affreuses paroles trouvaient des applaudissements ; et dautres criaient : vive Jésus-Christ démocrate ! et ils trouvaient également des applaudissements. »
    Ces mêmes hommes se portèrent jusque sous les fenêtres de Mme Rossi, et là, des torches à la main, et dansant autour dun bûcher, ils chantèrent le Miserere. Que devait être le lendemain dun pareil jour et dune pareille nuit ? Nous en empruntons le récit au rapport de Mr dHarcourt daté du 17 9bre « Hier, nous avons eu la continuation de ces excès qui vous feront peut-être regretter de navoir pas (il écrit au ministre) dans le temps, donné quelquappui au Souverain Pontife, il est difficile dassister à un spectacle plus triste pour la nation que celui dont nous avons été les témoins oculaires. Vers deux heures une assez grande foule de peuple sest transportée au Quirinal avec un programme connu à lavance et sorti des presses du Cercle populaire ; programme qui consistait à renvoyer le ministère, à en former un autre, à former une constituante, à déclarer solennellement la guerre &e. Il y a dans lintérieur du Quirinal une centaine de Suisses qui sont seuls à la garde du Pape avec quelques gardes du corps. Quand les Suisses ont vu cette manifestation hostile, ils ont fermé les portes et se sont préparés à se défendre. Le corps diplomatique avait eu le temps dentrer dans le palais et doffrir au Pape son appui moral contre les violences quon pourrait vouloir lui faire. Ce rassemblement a dabord proféré des menaces pour se faire ouvrir ; et voyant quon nobtempérait pas à ses désirs, il a cherché à mettre le feu à la poste principale. Quelques coups de fusil des Suisses et leur attitude décidée ont bientôt forcé les agresseurs à séloigner. Jusque-là il ny avait que la population qui fût en jeu ; ainsi, lattaque naurait pas duré longtemps, et cette population commençait à se dispenser, quand nous avons été témoins, à notre grand étonnement, dun spectacle inattendu. La garde civique, la gendarmerie, la ligne, la légion romaine, au nombre de quelques milliers dhommes, en uniforme, avec la musique et les tambours en tête, sont venus se mettre en bataille sur la place du Quirinal, et là se sont joints au peu de peuple qui sy trouvait encore, et se sont mis comme lui à faire de la fusillade contre les fenêtres du palais ; quelques balles ont pénétré dans les appartements, et une, entre autres, a tué un Prélat qui était dans sa chambre. Comme les Suisses continuaient à faire bonne contenance, et quon ne croyait pas en avoir assez bon marché, on a fait venir du canon pour enfoncer les portes du palais de ce malheureux Pape, qui est la douceur même, et qui navait que 100 Suisses pour se défendre. On pense généralement quil ny avait que quelques centaines de meneurs qui avaient fait le plan de cette conspiration. (On sait aujourdhui avec toute espèce de certitude que le principal et le plus ardent de ces meneurs était Charles Bonaparte, prince de Canino et cousin du Président de notre République. Canino a été amnistié par Pie IX pour homicide.) Il ny a eu autour du Pape pendant toute la journée, continue Mr dHarcourt, que le corps diplomatique. Le Pape, pendant tout ce temps, a montré beaucoup de sang-froid et de fermeté. Mais comme au fond il lui était impossible de faire de la résistance, et que dailleurs il était mois en mesure et en volonté que personne de faire verser du sang, il a bien failli en passer par ce que voulaient ses propres troupes qui lassiégeaient dans son palais. On est entré alors en pourparlers, et on lui a proposé une liste ministérielle en tête de laquelle figuraient Mamiani, Sterbini & Galetti &e, quil a adopté en protestant toutefois contre la violence quon lui faisait, et en déclarant quil sen remettait aux chambres des autres mesures quon prétendait lui imposer. Aujourdhui lautorité du Pape est absolument nulle. Il nexiste plus que de nom, et aucun de ses actes ne sera libre et volontaire. »
    A la nouvelle de ces évènements le Général Cavaignac sempressa denvoyer en mission extraordinaire près de S.S. Mr de Corcelles, lun des membres de lAssemblée Nationale, et expédia en même temps à Toulon, par le télégraphe, lordre dembarquer sur les bateaux à vapeur une brigade dinfanterie de 2,500 hommes pour Civitta-Yecchia. On crut un moment que la France allait intervenir dans les affaires de Rome ; mais la joie quavait fait concevoir cette espérance ne tarda pas à se dissiper. Le Général Cavaignac déclara en pleine chambre quil navait eu dautre intention que de mettre en sûreté la personne du St Père. Il est même douteux quil nait pas révoqué lordre du départ de lEsquadrille pour Civitta-Yecchia après cette déclaration qui lui fut faite par lAmbassadeur dAngleterre : « Tout débarquement à Civitta-Yecchia autorise toute autre intervention, et dès ce moment je ne réponds plus de la paix. » Ce quil y a de certain cest que les bateaux à vapeur étaient encore à Marseille quand y arriva la nouvelle que le St Père avait quitté Rome et quil se rendait en France sur le bateau à vapeur français le Tenare. « Nous écrivons les yeux pleins de larmes de douleur et de joie, dit à ce sujet lami de la Religion. A cette heure, Pie IX touche peut-être la terre de France ! Une dépêche télégraphique, lue hier à lAssemblée Nationale, au milieu de lémotion universelle, a annoncé que le St Père avait abandonné la ville ingrate où régnait ses oppresseurs , et quil accepte lasile qui lui a été offert au nom de notre patrie. Il est impossible de répondre à limpression qua causée cette grande nouvelle. LAssemblée entière sest levée dans une vive et sympathique agitation, et elle ne sest calmée que devant les nobles paroles par lesquelles lIllustre Evêque de Langres se faisait, comme il la dit, « Lorgane non seulement de toutes les consciences catholique, mais de toutes les âmes religieuses et libres, a rendu de solennelles actions de grâces à la République, au nom de la France, de lEglise & du monde. » Que le vénérable Prélat nous permette de lui dire : il ny avait quun cur dEvêque pour exprimer ainsi les sentiments qui font battre tous les curs des chrétiens. » Cette fois encore lespérance de toute la France fut trompée. Le St Père en effet, secondé par Mr dHarcourt dont la conduite est au-dessus de tout éloge, avait quitté son palais, déguisé en simple prêtre et sétait embarqué à Civitta-Yecchia sur le Tenare ; mais au lieu de venir en France, il sétait rendu à Gaïté, ville maritime du royaume de Naples, peu éloigné des Etats-Pontificaux. Cest de là quil écrivit la protestation suivante qui porte la date du 27 Novembre.

    Pie IX. Pape
    A ses sujets bien-aimés.

    « Les violences exercés contre nous ces jours derniers, et la volonté manifeste de se précipiter dans dautres excès (Que Dieu veuille éloigner ces malheurs, en inspirant des sentiments dhumanité et de modération dans les âmes !) Nous ont contraint à nous séparer momentanément de nos sujets et de nos enfants, que nous avons toujours aimés et que nous aimons toujours. »
    « Parmi les motifs qui nous ont déterminé à cette séparation (et Dieu sait combien elle est douloureuse à notre cur !), celui dont limportance est la plus grande, cest davoir le pleine liberté dans lexercice de la puissance Suprême du St Siège, exercice que lunivers catholique pourrait supporter à bon droit, dans les circonstances actuelles, nêtre plus libre entre nos mains. Que si une telle violence est pour nous le sujet dune grande amertume, cette amertume saccroît outre mesure quand nous pensons à la tache dingratitude dont sest couverte à la face de lEurope et du monde, une classe dhommes pervers, et bien plus encore à la tache qua imprimée sur leurs âmes la colère de Dieu, qui, tôt ou tard, exécute les châtiments prononcés par son Eglise. »
    « Dans lingratitude de nos enfants nous reconnaissons la main du Seigneur qui nous frappe et qui veut que nous expiions nos péchés et ceux de nos peuples. Mais nous ne pouvons, sans trahir nos devoirs, Nous abstenir de protester solennellement en présence de tous (comme dans la funeste soirée du 16 9bre, et dans la matinée du 17, nous avons protesté verbalement devant le corps diplomatique, qui nous avait honorablement entouré et qui a tant contribué à fortifier notre cur), que nous avons souffert violence inouïe & sacrilège : laquelle protestation nous entendons renouveler solennellement en la circonstance présente, à savoir que nous avons été opprimé par la violence ; et, en conséquence, Nous déclarons tous les actes qui en ont été la suite, nuls & de nulle valeur ni force légale
    « Et cependant, ayant à cur de ne pas laisser sans chef, à Rome, le gouvernement de Notre Etat, Nous nommons une Commission de gouvernement, composée des personnes suivantes : Le Cardinal Castracone, Mgr Roberto, Roberti &e ». Nous mettons les autres noms. & & &
    « A Rome et dans les Etats de lEglise, dit un journal, leffet de la protestation du St Père et incalculable. Les radicaux sont atterrés, le Ministère est en désarroi, les chambres nont dautres ressources que les plus honteuses subtilités et les plus insolentes révoltes. Rien nest comparable à la rage concentrée des journaux du parti, rien, si ce nest leur déconvenue et le soin maladroit quils prennent vainement pour le cacher. »
    Deux ministres ont donné leur démission. Mamiani a aussi fait semblant de vouloir donner la sienne, et na paru ensuite consentir à garder son portefeuille que sur les instances du Conseil, lequel a traité de scrupule la raison alléguée par le ministre de ne pouvoir garder un pouvoir usurpé. De plus les nouvelles de Bologne sont désolantes pour les exaltés. Toute la province refuse de reconnaître les héros de lassassinat. Le Général Zucchi y jouit de la plus légitime popularité ; il reçoit des félicitations & des adresses de toutes parts. Il se prépare à agir : il a pris le titre officiel de commissaire de Sa S. Même attitude dans la délégation de Forli.
    Le St Père a transmis au Chef du pouvoir exécutif en France sa protestation du 27 Novembre, avec un Bref apostolique où S.S. dénonce à lindignation universelle les violences inouïes dont elle a été la victime par suite de la criminelle conspiration ourdie par les plus pervers artisans du désordre. Elle rappelle quau milieu de ses plus amères douleurs, une de ses principales sollicitudes a été celle de sa souveraineté temporelle, ainsi que ses droits et du patrimoine de St Pierre consacrés par le droit public, et notamment garantis par les glorieuses traditions de la France. Elle ne doute pas que les gouvernements ni lui laisseront pas longtemps attendre leur généreux concours. Un bref analogue à celui-ci et contenant également copie de la protestation, a été envoyé à toutes les puissances, même non-catholiques. Le monde entier est donc appelé par le Souverain-Pontife lui-même à se prononcer dans une cause où la justice et les droits les plus sacrés ont reçu les plus indignes outrages. Nous ne craignons pas dassurer quil sera répondu à cet appel et que le St Père rentrera sous peu triomphant dans ses Etats.
    LEspagne, le Portugal & lAngleterre se sont disputé avec la France lhonneur de donner asile au Pèlerin apostolique. « Mon cur est touché, a-t-il écrit au Général Cavaignac, et je suis pénétré de reconnaissance pour lélan spontané et généreux de la fille aînée de lEglise qui se montre empressée est déjà en mouvement pour accourir au secours du Souverain Pontife. Loccasion favorable soffrira sans doute à moi pour témoigner , en personne, à la France, mes sentiments paternels et pour pouvoir répandre sur le sol Français, de ma propre main, les bénédictions du Seigneur, de même quaujourdhui je le supplie par ma voix de les répandre en abondance sur vous & sur toute la France. » Le St Père, comme il lécrit au même Général, fut conduit par des voies surprenantes de la Providence, sans la moindre préméditation ni le moindre concert, à Gaïté. La nouvelle de son arrivée dans cette ville parvint presquaussitôt à Naples et y causa la joie la plus vive et lémotion la plus profonde. Le Roi & toute la famille royale sembarquèrent immédiatement pour Gaïté et firent à lHôte illustre que la Providence leur envoyait un accueil digne de Lui. A quelques jours de là ils laccompagnèrent à une chapelle célèbre dédiée à la Ste Trinité et située sur une montagne, à quelque distance de Gaïté. Le Divin Sacrifice terminé, le Pontife voulut donner Lui-Même au Roi la bénédiction du Très-Saint Sacrement. Sétant approché de lautel et sétant mis à genoux pendant que tous les assistants prosternés attendaient la bénédiction, Pie IX, cédant tout-à-coup à un transport surhumain, avec une ferveur angélique, la voix haute et profondément ému, se mit à parler au Dieu présent sur lautel ! Qui pourra reproduire, dit un témoin oculaire, lémotion, les sanglots et les cris qui séchappèrent de toutes les poitrines en entendant ces paroles dune inspiration surnaturelle ? « Dieu Tout-Puissant, mon auguste Père & Seigneur, voici à vos pieds votre vicaire très indigne, qui vous supplie du fond de son cur de répandre sur lui, du haut du trône éternel où vous êtes assis, votre bénédiction. Dirigez, ô mon Dieu, dirigez ses pas ; sanctifiez ses intentions ; régissez son esprit ; gouvernez ses actes, soit sur ce rivage où dans vos voies admirables vous lavez conduit, soit dans quelquautre partie de votre bercail quil doive chercher un asile, puisse-t-il être toujours le digne instrument de votre gloire & de la gloire de Votre Eglise, trop en butte, hélas ! aux coups de vos ennemis !
    « Si pour apaiser votre colère, justement irritée par tant dindignités qui se commettent en paroles, en écrits & en actions, sa vie même peut être un holocauste agréable à votre cur, de ce moment il vous loffre & la dévoue ! Cette vie, vous la lui avez donnée, et vous, vous seul êtes en droit de la lui enlever, quand il vous plaira. Mais, ô mon Dieu, faites triompher votre gloire, faites triompher votre Eglise ! Confirmez les bons, soutenez les faibles, réveillez du bras de votre toute-puissance tous ceux qui dorment dans les ténèbres et les ombres de la mort !
    « Bénissez, Seigneur, le souverain qui est ici prosterné devant vous, bénissez sa compagne, bénissez sa famille ! Bénissez tous ses sujets & sa fidèle armée ! Bénissez avec les Cardinaux, tout lépiscopat et le clergé, afin que tous accomplissent, dans les douces voies de votre sainte loi, luvre salutaire de la sanctification des peuples ! avec cet espoir, nous pourrons échapper, non seulement ici-bas, dans ce pèlerinage terrestre, aux embûches des impies et aux pièges des pécheurs ; mais nous espérons aussi pouvoir mettre le pied au rivage de léternelle sécurité, Ut hic &in Oternusn salvi esse mercamer. »
    Aussitôt quon connut à Rome le lieu de la retraite du St Père le ministère lui dépêcha un exprès avec une lettre dans laquelle, après lui avoir rendu compte de la situation de Rome depuis son absence, il ajoutait : « Les soussignés rendent grâces de tout leur cur à V.S. de lhonneur quElle a bien voulu leur faire et de la confiance quElle a mise en eux, la prient, la conjurent de manifester ses volontés ultérieur, afin de les tirer de lagitation grave, continuelle et remplie dangoisses dans laquelle ils vivent, et qui ne pourrait se prolonger sans les mettre dans limpossibilité de remplir le mandat élevé que V.S. leur a confié. » Cette lettre se termine par lexpression du vu de retour à Rome du Souverain-Pontife.
    Pour toute réponse à cette lettre, on remit à Mr le marquis de Sacchette qui en était chargé, une copie de la proclamation du 27 Novembre, qui, révélant à tout à tout lunivers quelles horribles violences ont été faites au St Père, et comment le ministère en question Lui a été imposé par ces violences, déclare nuls, illégaux, sans force ni valeur les actes qui en ont été la suite. Cette 1re lettre du ministère du 16 novembre fut bientôt suivie dune 2de que nous citerons presquen entier. « La certitude où nous étions jusquà présent dexercer les fonctions de ministres de V.S., sous son bon plaisir, certitude que nous donnait et la nomination que nous avons reçue du Cardinal Soglia et la lettre laissée depuis par Votre Béatitude, au moment de son départ à Rome, à Mr le Marquis Sacchetti, est cause que nous nous sommes employés de toute manière, autant quil était en nous, à maintenir lordre et la tranquillité publique, comme cela nous était recommandé dans la lettre susdite. Mais aussitôt que nous avons eu pris connaissance de lacte de V.S. en date de Gaïté le 27 9bre, qui annule tout ce qui a été fait depuis le 16 du mois passé, nous croyons quil nest plus convenable, ni pour notre dignité, ni pour le but élevé que doit se proposer tout homme de bien, de demeurer dans la même situation. Cest pourquoi, bien que lacte en question ne nous ait pas été communiqué par les voies officielles, bien quil neût pas été publié régulièrement, toutefois, ayant la certitude morale que cet acte est émané de V.S., nous nous faisons un devoir de satisfaire ses désirs en remettant entre ses mains ce pouvoir quElle nous avait concédé par un acte régulier. »
    Aucune réponse ne fut faite à cette lettre : il ne fallait pas donner lieu de croire que le st Père, en acceptant une pareille démission, reconnaissait comme ayant été légitime un ministère imposé par la violence, et qui, malgré sa tache criminelle, sétait empressé de déclarer en entrant en fonctions quil avait été régulièrement institué par la libre volonté du Souverain Pontife. Dailleurs, dans des circonstances aussi critiques il eût été dangereux, pour ne pas dire impossible, de remplacer le ministère du 16 9bre par celui que le Cardinal Castracane était chargé de former, bien que S. Em. eût, ainsi que ses collègues, accepté avec reconnaissance cette marque de confiance de la part du St Père. Cependant ce silence dans lequel S.S. semblait vouloir se renfermer nétait nullement du goût de ceux qui étaient à la tête du gouvernement ; ils voulaient à tout prix que le St Père sexpliquât. Dans la matinée du 6 Xbre, S. Em. le Cardinal Antonelli, secrétaire du St Père, reçut 3 lettres des députations envoyées par le conseil municipal de Rome, par le Haut-Conseil et par le Conseil des Députés. La lettre de la députation du Haut-Conseil contenait en outre une adresse de cette assemblée à S.S. Les 3 députations se plaignaient davoir été retenues à la frontière du royaume de Naples, et elles demandaient à être présentées au St Père. Mais, pour des raisons quil est facile de comprendre, S.S. ne crut pas devoir les admettre, et S.Em. le Cardinal Antonelli dut leur répondre en ces termes : « Dans le motu proprio du St Père, daté de Gaïté le 27 9bre S.S. fait connaître à tous les cases principales qui lont portée à séloigner momentanément de Rome. Son cur souffre de ne devoir pas, pour les mêmes raisons, recevoir ceux de ses sujets qui ont reçu la mission spéciale de lengager à retourner dans sa capitale. Le St Père demande de tout son cur au Très-Haut, dans ses prières, de hâter le moment des ses miséricordes et sur Rome et sur tout lEtat. »
    La nouvelle que le St Père avait refusé de recevoir les députations accrut démesurément la fureur du parti révolutionnaire. On ne parlait de rien moins que de proclamer au gouvernement provisoire. Cétait entre autres lavis de Canino Bonaparte, et il le soutenait avec chaleur. Il est rare que Canino trouva des opposants sérieux à la chambre, car il est toujours appuyé par les tribunes garnies de ses sicaires. Cependant cette fois au moins son avis ne put prévaloir : les conséquences en paraissaient trop redoutables ; on prit donc un autre parti, celui de nommer une Junte dEtat, ou régence extraordinaire pour remplacer momentanément le pouvoir du Souverain Pontife. Aujourdhui cet acte dusurpation et de révolte est consommé, la Junte a déclaré quelle acceptait ces hautes fonctions jusquà la convocation dune Assemblée Constituante destinée à fixer les conditions futures du pays. Le ministère Mamiani a été dissous & remplacé par un autre. Qui peut dire où sarrêteront désormais ces démagogues ? Aveugles qui ne voient pas que leurs excès ne font que précipiter leur ruine. Ce ne sera pas du moins ce Saint Pontife quils ont si indignement outragé et dont ils ont percé le cur à lendroit le plus sensible, qui viendra, appuyé sur les baïonnettes étrangères, leur arracher son pouvoir usurpé ; il a déclaré que, roi pacifique et père de ses sujets, il ne voulait pas rentrer dans ses états par la voie du sang. Ses armes à lui, ce sont ses droits quil a mis sous la sauvegarde des gouvernements de lEurope ; cest la prière, arme dautant plus puissante dans la bouche de ce Juste persécuté, quelle sélève du lieu de son exil avec celles de toute lEglise dont il est le digne chef. Modèle de toutes les vertus, il saura attendre avec résignation les moments marqués par la Providence, pouvant dire en toute vérité : Rome nest plus dans Rome, elle est toute où je suis.
    Pie IX environné, dans le lieu de son exil, des témoignages de lamour le plus sincère & de la sympathie la mieux sentie qui lui arrivent de toutes parts, consacre à Gaïté tous ses soins aux besoins de son Eglise, aussi bien quil laurait pu faire à Rome, au temps de ses plus beaux jours.
    Le sol sur lequel le St Père a demandé momentanément un asile nest pas non plus à labri des commotions révolutionnaires. Au mois de Mai, des barricades furent élevées dans les rues de Naples ; une partie de la garde nationale le prêta main forte à lémeute, mais après une lutte de plusieurs heures, elle fut vaincue & dispersée par les troupes. Des mesures énergiques & sévères, telle que la dissolution et la réorganisation de la garde civile ont prévenu le retour de ces scènes fratricides, quoique lémeute ait encore essayé, à plusieurs reprises, de relever son drapeau sanglant. Le Roi a montré constamment beaucoup dénergie, et ses troupes lui sont restées fidèles.
    Après les évènements consignés dans notre dernière la Sicile se hâta de proclamer son indépendance de Naples & de se donner une constitution. Néanmoins la citadelle de Messine restait encore au pouvoir des Napolitains qui y avaient une forte garnison. Dans le courant de lété dernier une escadre Napolitaine composée dune vingtaine de bâtiments à vapeur portant 22 mille hommes de troupe de débarquement se dirigea sur Messine qui fut encore une fois livrée à toutes les horreurs de la guerre la plus sanglante et resta au pouvoir des Napolitains, après 5 jours de combats et le bombardement de la ville. Le Roi avait déjà pris ses mesures pour reconquérir la Sicile, quand la France et lAngleterre vinrent offrir leur médiation. Le prince Cariati, ministre des Affaires Etrangères de Sa Majesté protesta contre cette interposition quil regardait, disait-il, comme une véritable intervention faite contre le droit des gens et le texte formel des traités existants. La médiation Anglo-française ne se laissa pas décourager par ce refus nettement exprimé, et plutôt que de laccepter, Ferdinand aima mieux renoncer momentanément à sa conquête. La Sicile rendue à son indépendance a hésité quelque temps entre un gouvernement constitutionnel et une république et sest décidée pour cette dernière. Nous lisions ces jours derniers dans un journal : « La Sicile est aux abois, comme Venise (aujourdhui républ.) en est aux emprunts formés ; elle vend ses antiquité à des brocanteurs comme la république des Doges aliène les splendides tableaux de ses galeries. » Voilà la grande destinée que leur a faite lenvie dimiter les folies de la France.
    Le Roi de Naples en combattant de front le radicalisme a pu conserver sa couronne. Charles-Albert pour conserver la sienne après une marche tout opposée ; il sest laissé emporter au courant de ce torrent impétueux qui débordait de toutes parts dans ses Etats. Voilà pourquoi il sest rué sur lAutriche, pourquoi ses ministres, dans des termes si peu mesurés, ont voulu exiger du Pape le secours de ses armes et de ses trésors, pourquoi ses chambres ont voté la proscription définitive dans tous les Etats Sardes de la Compagnie de Jésus, des Dames du Sacré Cur, des oblats de la Très-Sainte Vierge et le bannissement de lArchevêque de Turin, pourquoi enfin linfâme calomniateur des Jésuites, labbé Gioberti, après avoir parcouru lItalie en appelant les peuples à lindépendance, et en les soulevant contre la timidité de leurs gouvernements, est aujourdhui chef du cabinet de Turin. Il est facile de concevoir tout ce que de pareils sacrifices ont dû coûter à la conscience de Charles-Albert, prince religieux, mais faible. Son sceptre est aujourdhui sans pouvoir et sa couronne sans gloire. Toute lautorité est entre les mains dun prêtre apostat qui ne doit sa fortune quaux déplorables antécédents que nous venons de mentionner.

    Etats dAllemagne.

    Le vieil Empire Germanique fondé par le génie de Charlemagne noffrait plus, depuis sa dissolution commencé il y a près de deux siècles, quune faible barrière à linvasion moscovite. Napoléon dont les vues politiques égalaient le génie militaire, comprit, après sa conquête de 1806, tout ce quil y avait à craindre de ce côté, et voulant opposer une digue au torrent qui avait déjà débordé sur la Pologne, il imagina cette confédération germanique dont il se fit le protecteur et le médiateur souverain ; mais il ne put, malgré ses efforts, arrêter les tristes conséquences de la destruction de lancien empire Allemand, et la Pologne gémit encore aujourdhui sous le pied du colosse qui lécrase. Eh bien ce que Napoléon navait pu faire, ce que Frédéric de Prusse avait tenté en vain, lAllemagne dun commun accord travaille à lexécuter en reconstituant son antique & forte unité. Cest dans ce but quune assemblée composée des députés des différents Etats dAllemagne sest réunie à Francfort et prépare à la sanction de tous les Etats Confédérés un projet de constitution fondamentale. Nous citerons quelques-unes des principaux articles.
    « Article 1er Bases.
    Les pays qui ont appartenu jusquici à la Confédération Germanique, y compris les provinces prussiennes qui viennent dy être incorporés, et le duché de Schleswig, forment désormais un Empire (Etat fédéré). Lindépendance des différents Etats Allemands formant la Confédération est maintenue, mais limitée pour autant que lexige lunité de lAllemagne. Cette limitation consiste en partie en ce que quelques affaires dEtat particuliers seront désormais du domaine exclusif du pouvoir impérial, en partie en ce quil sera garanti au peuple certains droits fondamentaux et certaines institutions.
    « Art. 3. Constitution de lEmpire.
    « Tout le pouvoir impérial est réuni dans le chef suprême de lEmpire et dans la Diète de lempire. Ladministration des différentes branches de ce pouvoir seffectue par des autorités impériales spéciales, à la tête desquelles sont placés des ministres de lEmpire ; la justice est administrée par une cour impériale. »
    « Le chef Suprême de lEmpire.
    « La dignité de chef Suprême de lEmpire (Empr dAllemagne) sera héréditaire pour assurer la véritable prospérité et la liberté du peuple Allemand. Le chef Suprême de lEmpire réside à Francfort-sur-Mein ; il touchera une liste civile à fixer conjointement avec la Diète de lEmpire. » Ainsi donc, daprès la nouvelle constitution, lEmpereur dAllemagne et la Diète de lEmpire formeront le centre dunité, réuniront comme dans un faisceau toutes les forces de la Confédération, et traiteront dune manière exclusive quelques affaires dEtat particulières. Au nombre de ces affaires sont toutes les relations diplomatiques dAllemagne, comme il a été déterminé par une décision de lAssemblée de Francfort prise ultérieurement aux art. que nous venons de mentionner. Voici cette décision° « Le pouvoir central allemand représente lAllemagne vis-à-vis de létranger, il nomme des ambassadeurs et des consuls, fait des traités &e. Les gouvernements particuliers nont le droit ni denvoyer ni de recevoir des ambassadeurs. » Cette prétention a rencontré une énergique opposition à Vienne & à Berlin ; néanmoins lAssemblée de Francfort loin dy renoncer a déjà pris linitiative des pouvoirs quelle sattribue. Elle sest dailleurs donné beaucoup dimportance en appelant dans son sein lArchiduc Jean, très-proche parent de lEmpereur dAutriche et lui conférant le titre de Vicaire de lempire jusquà la nomination du chef suprême de lempire.
    Si les souverains dAllemagne seffraient de certaines décisions de lAssemblée de Francfort, les catholiques ont aussi eu quelques sujets de plaintes mêlés toutefois de grandes espérances pour ce qui les concerne. Après avoir déclaré que tout Allemand a le droit denseigner et détablir des écoles, que les Allemands ont le droit de former des Associations, que ce droit ne peut être restreint par des mesures préventives, lAssemblée décrète que les ordres des Jésuites, des Ligoriens et des Rédemptoristes sont bannis à tout jamais du territoire Allemand. Il fallait bien que le radicalisme trop souvent inconséquent avec ses principes de liberté, marquât de son sceau la nouvelle constitution allemande. Mais voici quelque chose de plus consolant pour lEglise Catholique dAllemagne, asservie depuis si longtemps sous le joug de lEtat. LAssemblée de Francfort a reconnu le droit absolu de toutes les sociétés religieuses, de pourvoir par elles-mêmes à tout ce quexige leur administration dans lordre spirituel & matériel. Cette décision a été imposée à lAssemblée de Francfort par lattitude énergique et résolue des populations catholiques qui, de tous côtés, se sont levées, ont fait des pétitions, des manifestations, des associations, &e, pour montrer leur ferme volonté davoir enfin une véritable liberté religieuse. Ces manifestations ont été provoquées et dirigées par une Association fondée à Mayenne, sous le nom dAssociation de Pie IX. Elle a essayé des mêmes moyens, mais sans succès, pour faire révoquer le décret de proscription porté contre les Jésuites & les Ligoriens. Au reste, comme la constitution qui nest encore quà létat de projet, naura de valeur quaprès son acceptation par les Etats confédérés, il est encore permis despérer le rappel de cet article. Quant aux Evêques, ils paraissent surtout préoccupés des moyens de tirer avantage des précieuses concessions qui sont faites aux catholiques. Réunis en concile national à Vurzbourg, ils ont adressé à lAssemblée Nationale de Francfort un mémorandum fort remarquable dont nous ne détachons que ces quelques lignes : « Les Soussignés Evêques dAllemagne se sont assemblés afin de désigner et de proclamer ensemble la position quil appartient à lEglise de maintenir dans la vie publique et sous le nouvel ordre de choses daprès son antique & traditionnelle institution. Leur but est de fixer les lignes capitales de la situation de lEglise envers lEtat, comme envers dautres congrégations religieuses, et de tracer la démarcation des droits de lEglise quant à lordre de ses affaires intérieures, cest-à-dire quant au gouvernement de lEglise. » Ce Concile nationale sera suivi de conciles diocésains dans toute létendue de lAllemagne.
    Voilà pour ce qui regarde lAllemagne en général. Nous avons déjà parlé de lAutriche à loccasion de la guerre dItalie ; nous complèterons ce qui nous reste encore à dire en observant dêtre très-sobres de détails. Tandis que lEmpereur Ferdinand luttait en Italie, en Hongrie et en Bohême pour y maintenir sa domination, il trouvait au sein de sa capitale de sérieux embarras dans lopposition systématique de la faction radicale à la tête de laquelle sétaient placés les étudiants dont lattitude était constamment menaçante. Au mois de Mai, sans aucun avis préalable lEmpereur se retira à Inspruth dans le Tyrol, moins pour raison de santé (quoique ce fût le seul prétexte quil alléguât alors), que pour se soustraire à une émeute qui paraissait inévitable et que sa fuite déconcerta. Rappelé après plusieurs mois dabsence dans sa capitale par les vives & pressantes sollicitations des Viennois, il fut bientôt obligé den sortir de nouveau. Cette fois cétait une insurrection formidable. Le peuple ayant chassé les troupes resta maître de la ville dont il ferma les portes. Toujours fidèle à son drapeau, larmée impériale vint mettre le siège devant la capitale. Aucune proposition ne fut agréée de la part des insurgés qui comptaient sur le secours des Hongrois dont ils défendaient la cause, car cétait à loccasion dune mesure prise contre eux que le peuple de Vienne avait levé létendard de la révolte. Après un délai de 48h. le bombardement commença. Les Viennois ripostèrent vivement, mais sans succès faute de bons artilleurs. Néanmoins ils ne firent leur soumission quenviron 8 jours plus tard, lorsquils eurent acquis la certitude que les Hongrois ne pourraient venir à leur secours et quils eurent perdu lespoir de réussir dans les négociations successives tentées auprès de lEmpereur.
    Instruit par une fâcheuse expérience, Ferdinand avait senti tout le poids de la couronne impériale dans les crises difficiles quil venait de traverser ; aussi se hâta-t-il, quand le calme fut rétabli, dabdiquer en faveur de son neveu François-Joseph 1er. Le nouvel Empereur vient dinaugurer son avènement à la couronne par une expédition contre la Hongrie. Le succès nen saurait être douteux pour lAutriche qui a de bonnes troupes & dexcellents généraux.
    Une insurrection a aussi éclaté dernièrement à Berlin, à loccasion du vote dun impôt que le peuple voulait forcer le roi à retirer. La ville a été mise en état de siège. Lassemblé nationale sest retirée à Brandbourg, pour nêtre pas forcée dans ses délibérations. Cette retraite a grandement irrité le peuple ; mais le roi sest montré ferme jusquau bout et il a bien fallu que les insurgés fissent leur soumission.
    La Bavière & les autres Etats ont plus ou moins ressenti la commotion de létincelle électrique partie en février dernier des bords de la Seine et qui a si violemment secoué la plus grande partie de lEurope.
    Angleterre & Irlande.

    LAngleterre sest vu menacé dun double danger, dune insurrection en Irlande et dune révolution de la part des chartistes à Londres. Parlons dabord de celle-ci. Préparée longtemps davance dans des meetings où la révolte à main armée contre le gouvernement était prêchée et applaudie, elle avait annoncée pour le 10 Avril, comme son 1er acte de mise en scène, une procession de 500,000 personnes. En voici le programme : « Les divers métiers sassembleront à Kennington-Common, avec leurs bannières respectives. Chaque homme portera un bâton pour sa protection personnelle & pour la conservation de la paix publique. Delà on se rendra à la chambre des communes. » Le but de cette procession était de porter à la Chambre une pétition-monstre quon disait avoir près de 200 yards (mesure de 3 pieds anglais) et poser plus dun quintal ; 6 hommes devaient la porter sur leurs épaules. Mr Fargus OConnor, lun des députés de lIrlande, sétait chargé de la présenter à la Chambre des Communes ; un banquet devait terminer cette 1ère démonstration. Mais le résultat nen fut pas aussi brillant que les chartistes se létaient promis. « 10 ou 12 mille citoyens, la plupart Irlandais, dit un journal, se sont réunis vers onze heures dans Kinnington-Common. Mr OConnor commençait à les haranguer, lorsquun inspecteur de police sest présenté. Mr OConnor lui a demandé si la procession pourrait passer les ponts sur la Tamise pour se rendre au Parlement. Linspecteur a répondu négativement, en déclarant que les ponts étaient gardés par la troupe. Alors Mr OConnor sest désisté de son projet de procession et en a dissuadé le meeting. La plupart de ouvriers qui sétaient rendus à son appel lui ont crié quil les avait trompés, mais que ce serait la dernière fois ; puis chacun sen est retourné paisiblement à son domicile. Les délégués de la convention nationale se sont seuls présentés à la porte du Parlement, portant la colossale pétition. Elle contenait les 6 points de la charte : le suffrage universel, le vote secret, labolition du cens déligibilité, le paiement des députés, les parlements annuels & la division du royaume en districts, basée sur la population. Mr OConnor présenta la pétition en peu de mots ; le Ministre lui répondit que la demande présentée par cinq millions dindividus serait considérée avec attention & respect. Lautorité avait pris ses mesures pour empêcher toute tentative dinsurrection, et depuis lors la police na pas cessé un seul instant de surveiller toutes les démarches des chartistes, dopérer les arrestations nécessaires et de déployer dans les circonstances les plus critiques un grand appareil de forces militaires. Voilà pour le premier danger. Quant à linsurrection de lIrlande, depuis longtemps elle paraissait imminente et se présentait au grand jour, lorsque le gouvernement effrayé des proportions quelle avait déjà acquises, résolut de larrêter par ladoption de mesures dune sévérité extrême. Dans la séance du 21 juillet, après un long discours de Lord John Russell, la Chambre des Communes vota un bill de suspension de lhabeas corpus, et la loi martiale contre lIrlande fut adoptée sans désemparer et comme par acclamation. « Ainsi, dit un journal, voilà labyme que les agitateurs de la Jeune Irlande ont ouvert à leur patrie déjà si malheureuse. Laudace, les provocations à la guerre civile, les rebellions sans profit pour la liberté, avaient remplacé dans les meetings, léloquence, le calme et le respect de la loi qui distingua le règne de lautorité dOConnell. Nous avons déjà dit précédemment que le parti de la Jeune Irlande voulait obtenir par la voie des armes ce quOConnell navait demandé que par des moyens légaux & une agitation pacifique. En conséquence des mesures adoptées par la Chambre le désarmement commença en Irlande et beaucoup darrestations eurent lieu. « Une circonstance fâcheuse (nous copions un Journal) est venue coïncider avec cette multiplication des arrestations : un certain nombre de grands propriétaires qui, depuis un an ou 18 mois étaient tenus en échec par lagitation irlandaise et la crainte du pillage, ont voulu profiter de la présence des troupes pour expulser de leurs domaines les locataires dont les baux étaient expiés, et tous les intrus qui sinstallaient malgré eux sur leurs terres. Cette rigueur malencontreuse, cet abus inopportun du droit ont exaspéré les paysans en même temps quils donnaient des armes à linsurrection. La résistance à lautorité devint ouverte et plusieurs arrestations ne purent sopérer quà laide de la force. Lactivité déployée par les clubs, les achats darmes faits par certains individus, la multiplication des signaux nocturnes, tout vint alarmer les autorités anglaises. Linsurrection a commencée dans deux comtés à la fois, dans celui de Tipperary & dans celui de Waterford. Cependant lordre ne tarda pas à se rétablir dans ces 2 comtés, comme dans le reste de lIrlande.
    Au nombre des chefs de linsurrection dont on avait opéré larrestation, les deux plus fameux étaient Mitchel & 0Brien. Le 1er fut condamné à 10 ans de réclusion pour excitation à la révolte et provocation à la guerre civile, et le second à la strangulation, comme coupable de haute trahison. Voici en quels termes le juge prononça avec beaucoup de solennité la sentence portée contre lui : « William Smith OBrien, vous allez être emmené dici et conduit à la place doù vous êtes venu ; delà vous serez mené sur une charrette au lieu de lexécution pour être pendu par le cou jusquà ce que mort sensuive ; ensuite votre tête sera séparée de votre corps, qui, lui-même, sera divisé en 4 quartiers pour quil en soit disposé ainsi Sa Majesté le jugera convenable. Puisse le Seigneur avoir pitié de votre âme ! » OBrien entendit cette sentence sans le moindre signe démotion ce qui fit supposer quil savait déjà par quelquindiscrétion que la Reine avait commué sa peine. OBrien était membre du Parlement, et son nom illustré par ses ancêtres jouissaient en Irlande de la plus haute considération. Par sa vaine tentative dinsurrection lIrlande na donc fait quaggraver sa position déjà si déplorable. Cette année encore cette île infortunée voit la famine sajouter à ses maux. Les Evêques dIrlande réunis en synode expriment en ces termes leurs sentiments sur létat de leur pays : « Nous contemplons avec douleur, anxiété et alarme la famine qui menace lIrlande et les misères quune autre armée de souffrances doit faire peser sur une population déjà misérable, dont une partie doit inévitablement succomber dinanition durant lhiver qui approche, sil nest pas adopté sans retard quelque vaste mesure pour lui venir en aide. »
    Dans ce même Synode les Prélats Irlandais ont renouvelé leur protestation contre le projet du gouvernement anglais de doter lEglise Catholique dIrlande. Voici les termes du synode : « Ayant appris quil devait être présenté au Parlement une motion au sujet dun dotation par lEtat en faveur du clergé Catholique dIrlande, nous repoussions ce projet. Le clergé qui a partagé le sort de son troupeau fidèle dans la prospérité, est déterminé à partager aussi ses privations et à résister à toute mesure capable de faire naître un mécontentement général, de séparer le peuple de ses pasteurs et de mettre ultérieurement en péril le catholicisme en Irlande. »
    Une autre question qui avait amené quelques dissentiments parmi les Evêques Irlandais, la fondation par lEtat de collèges mixtes, a été résolue à Rome dans le sens que ces Prélats devaient sabstenir de tout concours dans létablissement de semblables collèges.
    Si lAngleterre, grâce à la fermeté de son gouvernement, a pu sarrêter sur le bord du gouffre révolutionnaire, elle na pas pu du moins se mettre à labri du malaise général qui a atteint toute lEurope. « Lhiver, dit le Times, ne se présente pas sous de riants auspices. Le vagabondage et les crimes qui naissent du manque de travail, augmentent chaque jour dans notre métropole & plusieurs parties du pays. Les charges locales deviennent intolérables Le poids des taxes est écrasant et force les petits industriels à se retirer des affaires Les 12 mois dans lesquels nous entrons vont accroître dun demi million la population indigente de cette île Notre échiquier est en décadence. Malgré ses embarras intérieurs lAngleterre nen maintient pas moins son influence et sa politique à létranger. « Sir Charles Napier, dit lAmi de la Religion (2 janv.) est arrivé à Rome ; il parcourt les cercles & les clubs. Le caractère remuant de ce personnage nindique que trop les manuvres de lAngleterre, qui, depuis lentrée de Lord Palmerston aux affaires, a la main dans toutes les révolutions. » Ainsi le ministre anglais qui prend tant de précautions pour ne pas laisser ces flammes dévorantes des révolutions sallumer dans son pays ne craint pas denvoyer ses agents avec des torches à la main les propager dans le reste de lEurope au profit de sa politique, absolument comme le voleur qui incendie dans lintention de piller plus à son aise. Pour ce qui regarde la France en particulier, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que le cabinet anglais a eu jusquici bon marché de nos diplomates improvisés de la République. LAmiral Cécile qui vient dêtre nommé ambassadeur en Angleterre est-il bien à la hauteur de sa Mission ? Nous noserions lassurer, malgré les bonnes qualités que nous nous plaisons à lui reconnaître. Sous le rapport religieux lAngleterre est digne du plus grand intérêt ; elle opère rapidement son mouvement de retour vers le catholicisme, plus heureux en cela quaucun des peuples qui lont abandonné jusquà ce jour. Peut-être ne doit-elle ce privilège quà la généreuse hospitalité quelle a donnée au Clergé français au temps de nos malheurs. Aujourdhui encore elle ne craint pas de donner asile aux Jésuites & aux Rédemptoristes chassés de lAllemagne & de lItalie par des assemblées aveugles & persécutrices. Dieu veuille lui tenir compte de ce nouveau service rendu à la Religion & à lhumanité !
    Russie.

    La Russie a vu les flots soulevés par la tempête révolutionnaire de février venir mourir, en grondant, sur ses frontières. Le 28 mars, environ 6,000 Polonais, à la tête desquels était le prince Czartoriski, quittèrent Paris, enseignes déployées, avec lespérance de délivrer leur patrie du joug tyrannique sous lequel elle gémit depuis si longtemps. Ils trouvèrent beaucoup de sympathie en Allemagne ; il paraît même que le Roi de Prusse leur promit de faire tous ses efforts pour le rétablissement de la Pologne. Il est au moins certain quil nessaya pas de réprimer une insurrection qui sorganisait pacifiquement dans le grand Duché de Posen qui releva de sa couronne. Mais les paysans de ce duché se soulevèrent non contre la Prusse et dans lintérêt de leur nationalité, mais contre la noblesse du Pays. Dès-lors tout espoir de succès abandonna les défenseurs de la cause Polonaise. Aussitôt que lEmpereur de Russie eut appris combien de sympathies cette cause avait rencontrées en Allemagne, il se hâta dordonner denlever dans le Pologne-Russe tous les hommes de 18 à 35 ans, et de les faire conduire dans lintérieur de la Russie ; puis, par une proclamation, il fit connaître lopinion et la ligne de conduite que les évènements survenus en France, à Vienne et à Berlin lui avaient inspirées. Nous citerons cette proclamation en entier : « Par la grâce de Dieu, Nous Nicolas 1er, Empereur & autocrate de toutes les Russies Après une paix longue & heureuse, louest de lEurope est tout-à-coup agité par des troubles qui menacent de renverser les pouvoirs légaux et tout ordre social. Après avoir éclaté dabord en France, la révolte & lanarchie ont gagné promptement lAllemagne voisine, et ce torrent dévastateur, qui se répandait avec une impétuosité qui augmentait à mesure que les gouvernements cédaient, a fini par atteindre les Etats autrichiens nos alliés. Aujourdhui laudace ne connaissant plus de bornes, menace aussi dans son délire notre Russie que Dieu nous a confiée. Mais il nen sera pas ainsi. Daprès le St exemple de nos prédécesseurs orthodoxes, nous sommes prêts, en invoquant lappui du Dieu tout-puissant, à combattre nos ennemis partout où ils se présenteront ; et sans reculer devant aucun sacrifice, nous protégerons, dans un accord indissoluble avec notre Sainte Russie, lhonneur de nos Russes et linviolabilité de nos frontières. Nous sommes convaincu que chaque Russe obéira avec joie à lappel de son Empereur ; que notre ancienne devise Pour la Religion, le Czar & la Patrie ! nous montrera aujourdhui encore le chemin de la victoire ; et alors, dans le sentiment dune gratitude respectueuse, de même quaujourdhui, dans le sentiment dune sainte confiance dans le Seigneur, nous jetterons ensemble ce cri : Dieu est avec nous ! Reconnaissez-le, vous payens, et inclinez-vous, car Dieu est avec nous ! »
    En présence des troupes autrichiennes qui arrivaient en grand nombre, la Pologne comprit linutilité dune tentative insurrectionnelle, et resta tranquille. Au reste sa position sous le rapport religieux, ainsi que celle de tous les catholiques dépendants de la Russie sest beaucoup améliorée depuis le concordat dont Pie IX a donné connaissance dans le consistoire secret du 3 juillet. Voici les principaux articles convenus entre S.S. & lambassadeur Russe. Sept diocèses cathoiliques-romains sont établis dans lEmpire des Russies, un Archevêché et 6 Evêchés suffragants. Plusieurs articles déterminent le traitement des nouveaux Evêques, la composition de leur chapitre, le nombre délèves Ecclésiastiques quils pourront avoir dans leurs séminaires aux frais du gouvernement. Larticle X porte que le nombre de des diocèses dans le royaume de Pologne reste tel quil a été fixé dans les lettres apostoliques de Pie VII ; le 12e que la désignation des Evêques pour les diocèses & pour les suffragants de lempire de Russie et du royaume de Pologne naura lieu quà la suite dun concert préalable entre lEmpereur et le St Siège pour chaque nomination. Linstallation canonique leur sera donnée par le Pontife Romain selon la forme accoutumée ; le 13e que lEvêque est seul juge et administrateur des affaires ecclésiastiques de son diocèse, sauf la soumission canonique due au St Siège apostolique ; le 21e que lEvêque a la direction suprême de lenseignement de la doctrine et de la discipline de tous les Séminaires de son diocèse suivant les prescriptions du Concile de Fiente ; le 22e que le choix des recteurs, inspecteurs et professeurs pour les Séminaires diocésains est réservé à lEvêque ; le 31e quil sera procédé à la construction de nouvelles églises, à laugmentation du nombre des paroisses lorsque lexigeront laccroissement de la population, létendue trop vaste des paroisses existantes, ou la difficulté des communications. « Voilà, dit le St Père dans son allocution, ce que nous avons commencé et ce que nous avons fait à présent pour régler les affaires de lEglise catholique dans lEmpire de Russie. Beaucoup dautres choses et de la plus grande importance restent encore, que dans le traité les plénipotentiaires nont pu mener à fin, et qui cependant excitent nos plus vives sollicitudes et nous remplissent dangoisses, car elles touchent au plus haut degré à la liberté de lEglise, à ses droits, à ses fondements et au salut des fidèles. » Cependant S.S. espère beaucoup des dispositions de lEmpereur de Russie, comme il le témoigne par les paroles suivantes : « Nous avons donc en ce moment une plus grande confiance de voir ce Sérénissime et Très-puissant Prince, dans son équité, sa justice, sa prudence, et la grandeur de son âme élevée, se rendre à nos désirs et à nos demandes si justes, et de pouvoir bientôt vous annoncer que tout ce qui concerne lEglise catholique dans ces contrées est terminé comme nous le souhaitons avec tant dardeur. » Le St Père demande encore les 7 points suivants : 1°.une vraie et entière liberté pour les fidèles de communiquer avec Rome ; 2°.la restitution des biens dont le clergé a été dépouillé ; 3°.léloignement du membre laïque qui siège dans le consistoire des Evêques ; 4°.la validité des mariages mixtes reconnus civilement sans quil soit nécessaire de recourir à la bénédiction du prêtre schismatique ; 5°.de faire examiner les causes matrimoniales en matière de mariages mixtes par un tribunal ecclésiastique catholique ; 6°.labolition des lois qui déterminent lâge pour la profession religieuse, qui détruisent les écoles dans les monastères & les maisons religieuses, qui défendent les conversions à la Religion catholique ; 7°.le rétablissement de lEglise Rhuténienne, cest-à-dire, lEglise catholique du rite oriental qui a été livrée aux schismatiques par 3 Evêques apostats. « En résumé, dit une lettre de St Petersbourg, la conclusion du concordat a causé aux catholiques autant de joie que de surprise ; car, comme dordinaire, rien ne transpirait des négociations ouvertes & poursuives à Rome. Il paraît incontestable que le système doppression sous lequel gémissait notre Eglise, et qui, comme je lai dit, avait pour base dans lesprit de lEmpereur son idée fixe dhomogénéité nationale, sest profondément modifié par suite de son entrevue toute providentielle avec le Souverain Pontife. Autant nous avons lieu de glorifier la Providence dun si grand changement, autant nous avons lieu de bénir la mémoire du Vénérable Grégoire XVL, et de révérer son grand et illustre successeur auquel nous devons un si grand bienfait. » La même lettre ajoute, au sujet des Evêques qui ont été préconisés par le St Père, que le choix en est bon et que 2 surtout sont excellents.
    Nicolas qui appelle nos révolutionnaires des payens devrait bien plutôt leur voter des remerciements, car ils ont merveilleusement accru son influence en Europe et avancé ses projets denvahissement du côté de Constantinople. Voici comment. Il y a en Moldavie et en Valachie des hommes nourris de la lecture de nos journaux démocrates les plus avancés, qui, épris dun bel amour pour nos glorieuses journées de Février, ont voulu en donner le spectacle à leur pays. Ils ont obligé lhospodar, le pistolet sous la gorge ; à accepter une constitution de leur façon (bien entendu quils navaient pas oublié dinscrire sur leur drapeau notre devise mensongère : Liberté, Egalité, Fraternité). Cette première concession ne leur ayant pas suffi, lhospodar a mieux aimé donner sa démission et se condamner à un exil volontaire que dobtempérer à toutes leurs exigences. Tout glorieux de leur triomphe, les révolutionnaires des provinces Danubiennes se hâtèrent de lannoncer à leurs amis de France. Pour compléter la parodie un gouvernement provisoire fut créé et une garde nationale organisée. Les choses allaient donc à merveille, cest-à-dire quune insurrection en amenait une autre, quand la Russie toujours prête à salarmer savisa de diriger des troupes sur la Moldavie pour y rétablir lordre, en vertu de son protectorat. Voici ce quon écrit de Jassy à ce sujet en date du 22 7bre : « Loccupation de la Moldavie par larmée russe prend chaque jour un caractère plus despotique, et les vexations de toute nature exercées sur les habitants de cette malheureuse principauté rappellent les malheurs de la Pologne. En effet, après avoir été forcées de céder pour rien les produits de leurs terres et dabandonner leurs propres habitations aux soldats russes, les Moldaves se voient menacés jusque dans leur liberté individuelle. Plusieurs propriétaires ont été arrêtés dans leurs maisons par des bandes de cosaques et traînés à Jassy comme des malfaiteurs. Lun des chefs du mouvement Moldave vient dêtre condamné à 10 années de forteresse, et lArchevêque de Roman sest attiré la peine de lexil pour avoir élevé la voix en faveur de son pays. » « A laspect de tous ces malheurs qui pèsent sur leurs frères, les Valaques se sont soulevés ; ils ont livré aux flammes linsigne le plus important du protectorat, le règlement organique, et lArchevêque de Bucharest a lancé lanathème contre tous les ennemis de la volonté du peuple. Un appel général a été fait au pays, et le pays tout entier y a répondu. Des corps de volontaires armés sorganisent sur tous les points ; les paysans aiguisent leurs faux pour en faire des armes. Plus de protectorat ! Mort aux Russes ! Tels sont les cris qui retentissent dun bout à lautre de la Valachie. » Ces belles démonstrations nont servi quà faire occuper la Valachie par une armée russe de 40,000 hommes. Il est impossible de ne pas considérer cette occupation indéfinie comme lavant-coureur du partage de lEmpire dOrient que la moindre secousse peut renverser.
    Le Roi de Naples, à la persuasion de lEmpereur de Russie, va reprendre la guerre contre la Sicile. La médiation anglo-française y mettra-t-elle son veto ? Assurément non ; car une flotte russe entrerait immédiatement dans la Méditerranée.
    Espagne.

    LEspagne aurait joui dune parfaite tranquillité si la politique de lAngleterre neût, à plusieurs reprises, essayé de la troubler. Voici entrautres ce qui sest passé à Séville le 13 mai, jour où le Duc & la Duchesse de Montpensier y étaient arrivés. Un bataillon du régiment de Guadalajara sétait dirigé aux cris de Vive la République ! vers le quartier de cavalerie situé hors la ville ; des cavaliers se réunirent au bataillon, et les rebelles, après avoir enfermé leurs officiers, retournèrent dans la ville et firent une attaque principale dans le quartier où se trouvait le chef politique. Après un quart dheure de feu, les révoltés étaient repoussés ; un grand nombre déntreux en passant dans les rangs des troupes fidèles assuraient quon les avait trompés. Le gouvernement espagnol a acquis jusquà lévidence la certitude que Mr. Bulwer, lAmbassadeur anglais, avait joué un rôle très actif de complicité dans cette affaire comme dans celles qui avaient lieu précédemment coup-sur-coup à Madrid. Hommes, argent, correspondance de lagent anglais, tout a été surpris, et cest avec les preuves à la main que Narvaez a dit à Mr. Bulwer : « Partez ; vous nétiez jusquici quun brouillon ; nous voici convaincus que vous êtes un conspirateur de bas étage. » Lord Palmerston na pas paru sentir sa joue flétrie par ce soufflet du cabinet espagnol, et obligé de répondre aux interpellations quon lui adressait à la Chambre à ce sujet, il a simplement déclaré que lhonneur du pays ne semblait pas devoir être atteint, ni les rapports avec lEspagne compromis.
    Linutilité de ces émeutes prouve mieux que tout ce quon pourrait dire combien le trône dIsabelle sest affermi depuis que, détrompée des conseils perfides de ce même Bulwer, elle est rentrée dans une ligne de conduite qui met son honneur à labri de toute censure. Dailleurs le parti de Don Carlos ne donne plus à peine que quelques faibles signes de vie ; et Cabrera à la tête dun petit nombre dhommes dévoués à sa cause fait des efforts inutiles pour le relever. Avec la paix au dedans et au dehors lEspagne pourra peu à peu guérir au moins en partie les plaies qui lui ont été faites par plus de 10 années de révolution. Il nen est aucune qui demande un plus prompt remède que la misère du clergé, autrefois le plus riche de la Chrétienté et aujourdhui le plus pauvre. Les mesures prises jusquici nont point eu le résultat désiré, tant parce quelles étaient insuffisantes que parce quelles nont pas en une entière exécution. Le gouvernement mieux disposé aujourdhui à légard du clergé ne peut manquer de soccuper sérieusement daméliorer sa position. On ne peut dailleurs douter que les intérêts de la Religion ne lui soient chers après lheureux résultat des négociations de Mgr Brunelli, envoyé extraordinaire du St Siège. Cet événement qui a rempli de joie toutes les âmes catholiques & lEglise dEspagne en particulier, a été célébré à Madrid et dans tous les diocèses du royaume par un Te Deum solennel. Depuis lors Martinez de la Rosa est resté à Rome comme ambassadeur dIsabelle II auprès de S.S. et sy est fait distinguer par son dévouement à sa personne sacrée aux jours de ses malheurs. « Les catholiques, dit un journal, ont déjà applaudi à la noble initiative que lEspagne avait prise à légard du St Siège, ainsi quà la conduite de son ambassadeur à Rome. » Puis il ajoute : « Aujourdhui le ministère entier a tenu à honneur de présenter à la couronne un projet de décret pour solliciter au nom du gouvernement, de la part des Evêques du royaume, la célébration dun triduo solennel de prières, afin dimplorer le secours du Tout-puissant, pour que les nécessités de lEglise catholique et les tribulations de son pasteur universel aient une fin heureuse & prompte. » Nous navons pas besoin de dire que ce décret a été approuvé par la Reine. Nous voyons dans un journal daujourdhui (10 janv.) « On écrit de Madrid au Constitutionnel : « La diplomatie espagnole a pris depuis peu linitiative auprès de tous les gouvernements catholiques, et surtout auprès de celui de Paris, pour presser le rétablissement de lautorité spirituelle & temporelle du Pape. La cour de Madrid, autant par les sentiments pieux des deux Reines que par lesprit religieux de tous les Espagnols, sest engagée dans cette affaire dune manière toute particulière Le gouvernement Espagnol désirerait marcher daccord avec le vôtre dans cette question, de crainte que Naples & lAutriche ne prennent les devants & ne fassent les choses trop brusquement, comme ils menacent de le faire, et votre gouvernement doit bien le savoir. »
    Nous ne ferons mention du Portugal que pour dire quil jouit dune parfaite tranquillité.
    Aucun événement marquant na eu lieu en Amérique. Bon nombre de Jésuites y sont allés chercher un asile que nos gouvernements libérâtres dEurope leur ont refusé. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans une correspondance de New York : « Lhospitalière Amérique reçoit chaque jour des proscrits dEurope ; nous avons vu arriver successivement des Jésuites chassés de la Suisse, des Jésuites chassés de lAllemagne, des Jésuites chassés de lItalie Nous rendons grâces à Dieu qui, dans sa miséricorde, nous envoie un si grand nombre de si excellents ouvriers. Leur travail sera fécond sur cette terre dAmérique, à laquelle il sera beaucoup donné, parce quelle aime sincèrement la liberté et quelle respecte véritablement la conscience humaine. »

    Nous avons lhonneur dêtre,

    Nosseigneurs & Messieurs,

    Vos très humbles & très-obéissants serviteurs,

    L. Legrégeois

    Paris, 10 janvier 1849

    P.S. Nous navons pu encore nous occuper de la lettre commune concernant les affaires de notre Congrégation, parce que nous manquons des données suffisantes pour vous faire connaître létat actuel de lAssociation de la Propagation de la Foi, et le chiffre de notre prochaine allocation qui sera, selon toute apparence, beaucoup inférieur à celui des années précédentes.





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    Lettre commune de 1849.

    Nosseigneurs & Messieurs,

    Il nous tardait de nous entretenir avec vous des affaires particulières de notre société, de vous dire que notre plus douce consolation dans ces temps calamiteux, ce sont vos lettres toujours pleines de cet esprit apostolique et de ce zèle de la gloire de Dieu qui dévore vos âmes ; que confidents de vos succès, de vos peines & de vos espérances nous nous y associons de toute la sympathie que peuvent former entre nous les liens de la plus délicieuse confraternité, resserrés encore davantage par les circonstances critiques où nous nous trouvons.
    Nous avons de nouvelles récentes de toutes nos missions ; celles de la Mandchourie nous sont parvenues à 3 mois 1/2 de date et vont jusquau 11 février. Quil nous soit permis de payer tout dabord un juste tribut de regrets aux 5 jeunes et vertueux confrères que la mort a moissonnés dans le courant de lannée dernière au début de leur carrière apostolique. MM. Louis-Charles Panthier & Pierre Bansard ont succombé, le 1er au Coïmbatour et le 2e à Pondichéry. La mission de la Malaisie a perdu 2 excellents sujets, MM. Augustin Rassat & Jean Dastugue. La mort de Mr. Mathurin Adnet, arrivée à Lieou-Kieou a fait abandonner momentanément cette mission qui ne donne pas dailleurs despérances prochaines dy voir fructifier la semence évangélique, lautorité civile ne permettant pas de la répandre parmi le peuple.
    Mr. Le Turdu revenu à Hong-Kong après la mort de Mr. Adnet, y partage avec 3 autres confrères les travaux apostoliques de Mgr Forcade. Le succès a déjà répondu aux efforts de leur zèle. Depuis que sa Gr. est dans cette nouvelle colonie la Religion catholique y gagne chaque jour dans lestime des hérétiques & des payens. Néanmoins Mgr Forcade ne perd pas de vue sa chère mission du Japon. Il espère que les intérêts commerciaux de lAngleterre & de lAmérique ne tarderont pas à lui en ouvrir les portes. Déjà un navire de guerre américain est allé demander un pied-à-terre aux Japonais, et en cas de refus le commandant est autorisé à faire appel à la force.
    La persécution ne sest point rallumé en Corée, mais il y a une fermentation sourde produite par la connaissance qui commença à se divulguer de la présence de nos confrères, ce qui les oblige à être continuellement sur leurs gardes. Ils sont dailleurs fort à létroit, nayant reçu aucun secours dEurope depuis leur entrée en Corée. Les nouvelles de la Mission sont assez bonnes ; il y a un certain nombre de conversions, mais au reste rien dextraordinaire. La Mandchourie auparavant si tranquille a aussi eu ses jours dépreuve. Mgr Verrolles poursuivi par des payens qui voulaient le livrer au prétoire a été assez heureux pour leur échapper. Huit de ses chrétiens sont en prison. On est toujours sans nouvelles de Mr. De la Brunière.
    Le Sutchuen a porté le nombre des baptêmes denfants dinfidèles en danger de mort à 84,416. Celui des adultes sest élevé à 888. La situation de la Mission est la même que précédemment : point de tranquillité parfaite, mais de petites persécutions locales qui nont souvent que dheureux résultats. La persécution qui a ruiné les pauvres chrétiens du Yun-nan a cessé. Tous nos confrères sont à leurs postes. Dieu a béni leurs travaux par un assez bon nombre de conversions de payens et le baptême de près de 5000 enfants dinfidèles.
    Le démon jaloux du bien qui sopère au Koui-tcheou a voulu y mettre obstacle en suscitant une persécution dirigé principalement contre Mr. Albrand. Ce cher confrère a pu échapper aux poursuites de ses persécuteurs. On espère que la tranquillité se rétablira peu à peu.
    Thiêu Tri roi de la Cochinchine & du Tonkin est mort le 4 9bre dernier. Son second fils, jeune homme de 18 ans, plus capable que son aîné, et dun caractère très pacifique lui a succédé sous le nom de Tu Duc. Il signale son avènement au trône par une amnistie générale qui ouvrit toutes les portes des prisons et gracia tous ceux qui y étaient détenu, à lexception des condamnés à mort dont le peine fut changé en exil. Les chrétiens ont joui comme les autres de cette faveur royale. De tels précédents firent naître des espérances qui ne se sont pas réalisées ; on sattendait à ce que la liberté de la religion chrétienne fût proclamée. Au lieu de cela un édit est venu la prohiber de nouveau, mais avec des adoucissements pour les chrétiens qui nont plus à redouter la peine de mort. Pour les missionnaires, au contraire, cest un redoublement de cruauté. Ils doivent être mis à mort sans aucune forme de procès et leurs corps jetés à la mer. De fortes primes sont offertes aux dénonciateurs. Cet édit a été directement interprété par nos Confrères. Les uns semblent sen alarmer outre mesure, dautres au contraire y voient un acheminement à de nouvelles concessions en faveur des chrétiens qui nétaient pas accoutumés à être traités avec tant de ménagement dans les édits précédents ; ils pensent que ce qui concerne les Missres est dû à des exigences politiques et quil nest pas dans lintention de Tu Duc dempresser lexécution. Quoiquil en soit, cette distinction entre les nationaux & les Européens nous fait mieux comprendre que jamais toute limportance que nous devons attacher à la formation déglises qui nauraient plus besoin de notre concours.
    Les autres nouvelles de nos missions annamites noffrent rien dextraordinaire. Nos confrères du Tonquin se livrent toujours avec beaucoup dardeur & de succès à ladministration. Mgr Cuenot est vivement préoccupé douvrir une mission chez les sauvages des montagnes du Laos et dy former un collège. La santé de Mgr Lefebvre est très affaiblie. Mgr Miche est au Cambodge très bien vu du Roi. Il y a déjà un petit collège dont Mr. Borelle est supérieur.
    Quelques renseignements fournis au Roi de Siam par Mgr Pallegoix sur lexploitation des mines a valu à nos confrères de cette mission la faculté de pouvoir circuler librement dans tout son royaume et dy prêcher notre Sainte Religion.
    La mission des Cariants et celle des Sauvages de la presquîle Malaise continuent de donner des espérances. Mais les plus douces consolations sont réservées à ceux de nos confrères qui, dans divers postes de la Malaisie, soccupent de la conversion des Chinois. « Notre chrétienté va toujours assez bien, nous écrivait récemment Mr. Baurel. En ville nous avons baptisé une centaine dadultes, et à St Joseph Mr. Mauduit en a baptisé 31. »
    Une retraite ecclésiastique a eu lieu au mois de janvier dernier à Pondichéry. Elle a été prêchée par Mgr de Brésillac. A lissue de la retraite se fit louverture dun Synode tenu selon toutes les règles canoniques. Mgr Charbonnaux et Mgr de Brésillac y assistaient. Nous navons rien de particulier à dire de la mission de ces deux Prélats ; les choses y vont leur train ordinaire.
    Tels sont en abrégé, NN.SS. & MM., les principaux faits consignés dans votre correspondance dune année. Il nous reste à compléter ce cadre de ce qui peut-être dun intérêt général pour votre société ; cest ce que nous allons faire.
    Il y a une 10e dannées, lorsque la S. Congrégation nous propose une mission sur le littoral de la Chine, nous consultâmes toutes nos missions, et nous en eûmes une réponse favorable à son admission. Comment en effet naurait-on pas compris, à défaut dautres raisons, combien il est important de faciliter la communication entre notre procure et les missions aux besoins desquelles elle est chargée de pourvoir. Mais quand cette réponse nous arriva, la S. Congrégation avait changé davis, et dautres sociétés recueillirent lhéritage de lancienne mission Portugaise de Nankin quelle nous avait promis. Nous neûmes cependant pas trop lieu de nous en plaindre, car la S. Congrégation prit dès lors lengagement de nous en dédommager par quelque nouvelle concession que nous offrirait les mêmes avantages. La réalisation de cette promesse nous a été notifiée par une lettre du Cardinal Préfet en date du 30 7bre 1848. Il est à propos que nous vous en donnions connaissance en la reproduisant ici textuellement. Elle est adressée à Mr. Langlois.

    (Suit une lettre entièrement en latin)

    La mission du Kiang-nan, ou Nankin, qui nous a échappé pour passer entre les mais des Jésuites, des Misres de la Propagande et des Lazaristes français, préférable sous quelques rapports à celles dont la Sacrée Cong. vient de nous confier ladministration, ne nous offrait dautre avantage pour la communication que celui dun pied-à-terre pour nos Misres de la Tartarie, de la Corée et du Japon, au lieu que le Kouantong et le Kouang-si relient toutes nos missions de louest entre elles et avec notre procure de Hong-Kong. En remerciant la S. Congn. de cette nouvelle marque de sa bienveillance à notre égard, nous avons cru, NN. SS. & MM., ne pouvoir mieux interpréter vos intentions déjà suffisamment manifestées quen acceptant en votre nom lhonorable fardeau qui nous était imposé. Si quelque chose eut été capable de nous faire éprouver un moment dhésitation, ceût été sans doute létat actuel de lEurope ; mais bien que la crise soit sérieuse, il y a espoir quelle aura un terme assez prochain pour ne pas anéantir toutes nos espérances, et quun avenir meilleur nous est réservé. Nous savions dailleurs que une autre société qui se trouva dans les mêmes conditions que la nôtre naurait pas demandé mieux que daccepter loffre de la S. Cong., si nous lavions déclinée, quoiquil ny eût pas eu pour elle autant davantages que pour nous. Eh bien ! ce que cette société se proposait de faire avec la grâce de Dieu & les secours de la Propagation de la Foi, nous espérons pouvoir le faire, nous-mêmes, par les mêmes moyens, sans préjudice pour nos anciennes missions. Voulant donc pourvoir au plus tôt à la réorganisation dune administration presque nulle aujourdhui dans le vaste champ que nous sommes chargés de cultiver, nous avons provisoirement confié la supériorité de cette nouvelle mission à Mr. Libois, qui, étant sur les lieux et en bons rapports avec lEvêque de Macao, pouvait mieux que tout autre sentendre avec lui pour les pouvoirs & les mesures à prendre avec les quelques prêtres Chinois qui sont sous sa juridiction. Déjà, sur la demande de ce cher confrère, le Prélat Portugais a permis lenvoi de Mr. Renou au Kouan-si. Le reste souffrira peut-être un peu plus de difficultés, parce que Mgr Matta paraît vivement préoccupé de certains ménagements à garder avec lautorité civile Portugaise. Néanmoins, comme il est disposé à se soumettre à la décision du St Siège, nous espérons que tout sarrangera peu à peu. Notre espoir semble dautant mieux fondé que nous sommes allés au devant des désirs de sa Gr. en autorisant Mr. Libois à rappeler Mr. Albrand qui navait été envoyé que provisoirement au Koui-tcheou, pour le mettre à la tête de la mission de Kouanton. Or, Mgr Matta, juste appréciateur du mérite de ce cher confrère, lavait vivement sollicité, à son passage à Macao, daccéder au désir quil avait de le retenir dans la mission de Kouanton, et ce désir il la renouvelé lorsquil a appris que cette mission nous était donnée. Mr. Libois pourra adjoindre à ce cher confrère quelques-uns des jeunes collaborateurs que nous avons laissés à sa disposition. Aussitôt que les nouvelles missions seront organisées, nous déposerons avec plaisir une autorité que les circonstances exceptionnelles ne nous permettaient pas de refuser.
    Il y a encore une autre mission qui est pour nous lobjet de sérieuses préoccupations, cest celle du Thibet. Nous apprîmes avec bonheur lannée dernière quune tentative allait être faite par Mr. Renou. Ce cher confrère parti du Sut-chuen avait traversé toutes les principautés qui séparent de ce côté la Chine du Thibet, quand, arrêté par des mandarins chinois, il fut ramené à Canton. La nouvelle de son arrestation, qui nous parvint dabord sans aucuns détails, nous fît juger comme moralement impossible lintroduction de nos Misres au Thibet par la Chine. Nous tournâmes en conséquence nos vues du côté de lInde. Munies de documents dautant plus précieux quils avaient été recueillis sur les lieux par un Ecclésiastique fort estimable & très judicieux, nous pensâmes que, si nos Missres avaient un pied-à-terre à Assam, ils pourraient pénétrer jusquau Thibet, vu quon nous assurait que la communication entre les deux pays était fréquente surtout par le Barampouter. Assam étant sous la jurisdiction de Mgr Olliffe, vicaire apost. du Bengale oriental, cest à lui que nous dûmes demander pour nos Missres la faculté de pouvoir y faire un séjour momentané. Nous attendions prochainement une réponse, quand Sa Gr., qui navait pas encore reçu notre lettre avant son départ du Bengale, vint Elle-même nous offrir sa mission toute entière. Nous lui témoignûmes le regret de ne pouvoir laccepter. MM. Les Picpuciens sen chargeront, mais Mgr Olliffe a demandé, avec notre agrément, à la S. Congn. quAssam en fût distrait & réuni à notre mission du Thibet. Assam compte environ 500 chrétiens qui depuis longtemps demandent des Missres, sans pouvoir en obtenir. Nos confrères ne pourront donc manquer dy être bien accueillis ; et comme Assam est limitrophe du Boutan qui fait déjà partie de notre Mission du Thibet, ils auront toute la facilité désirable pour sintroduire dans cette province. La langue & la Religion des Boutanais sont les mêmes qu celles du Thibet. Nos Missres essaieront plus tard darriver jusque dans ce dernier pays, si, comme nous lespérons, laccès nen est pas impossible. Dans le cas contraire ils auraient un assez vaste champ dans Assam et le Boutan qui ne pourraient par la même raison être évangélisés que par lInde. Cest une des raisons qui nous ont déterminés à donner notre consentement à la demande que Mgr Olliffe a faite à la S. Cong., et qui, nous lespérons, ne peut manquer davoir votre approbation. Assam nest point en effet une nouvelle mission, mais bien un pied-à-terre indispensable & une annexe peu importante à la mission du Thibet.
    Depuis que Mr. Renou est revenu à Hong-Kong, il nous a communiqué des détails aussi intéressants que judicieux sur son voyage. Daprès les renseignements quil donne sur les diverses routes qui conduisent de la Chine au Thibet, il paraît quil ne serait pas impossible déchapper au danger dêtre pris par les mandarins chinois. Ce cher confrère pense aussi quil serait à propos de former des chrétientés dans les principautés intermédiaires, à laide de quelques familles chrétiennes du Sut-chuen qui iraient sy établir et serviraient dasile aux Miss res, lesquels savanceraient ainsi peu à peu vers le Thibet, en conquérant des âmes à Dieu. Aller directement à Lassa ce serait, selon Mr. Renou, fournir au Gouverneur chinois loccasion de renouveler ses procédés envers MM. Gabet & hue.
    Dun autre côté nous avons appris par notre cher confrère, Mr. Huot, Missre au Yun-nan, que des caravanes Thibétains se rendent chaque année en pèlerinage dans son district. Voilà donc encore une nouvelle voie ouverte au zèle de nos Missionnaires. Ainsi nous pourrons attaquer le Thibet de 3 côtés à la fois. Avec laide de Dieu, comment ne pas espérer de réussir quand les choses seront organisées ? Nous ferons de notre côté tout ce qui nous sera possible pour cela dans les limites de nos attributions. Mais cest surtout vers le collège de Pinang que sest portée notre sollicitude.
    Désirant diminuer, autant que possible, les dépenses de cet établissement, à son propre avantage, nous avons recommandé à nos chers confrères à qui la direction en est confiée de renvoyer à leurs Vic. Apost., après un examen sérieux, ceux de leurs élèves qui noffriraient pas les garanties suffisantes dune véritable vocation à létat ecclésiastique, sous le triple rapport de la piété, des talents ou de la santé. Le résultat de cette mesure a été de débarrasser le collège dun bon nombre délèves dont la plupart appartenaient à la Cochinchine. Quelque nouvelle épuration sera bien encore nécessaire parmi les 117 qui ont trouvé grâce devant ce 1er examen qui a fait preuve dune assez grande indulgence. Laccomplissement de cette importante mission nous a révélé un fait qui serait un abus intolérable, si jusquici il neût été le plus souvent que le résultat des circonstances, cest que le choix des jeunes gens envoyés à Pinang na pas été fait avec toute la maturité convenable. Ce choix ne devrait, ce nous semble, tomber que sur ceux qui seraient sortis avec honneur de lépreuve de quelques années détude & de surveillance. Mais quand la persécution est flagrante, est-il possible den agir ainsi ? Non, sans doute, et voilà ce qui explique le passé. Quant à lavenir, sil est permis davoir quelque confiance à des espérances en partie réalisées par lérection dun collège au Cambodge pour la Cochinchine Occidentale, et le projet de Mgr Cuenot den établir un chez les sauvages voisins du Laos, nous ne tarderons pas de voir la Cochinchine rendue à son état normal pour le choix des sujets quelle destine au collège de Pinang, rentrer de même dans le droit commun de nos autres missions pour le nombre, une fois quil sera définitivement fixé. Il sensuivra nécessairement une diminution dans le personnel de cet établissement ; mais ce quil perdra en nombre, il le gagnera abondamment par la diminution des dépenses et surtout par la valeur des sujets. Or, cest là le point important, car le collège de Pinang, lune des gloires de notre société, destiné à préparer davance par de fortes études et une piété solide et éclairée tous les éléments dune hiérarchie complète parmi le clergé indigène natteindra jamais son but quavec des sujets délite appartenant aux Missions qui composent notre société. Si cette uvre doit saccomplir avec le temps, ce nest quà léducation cléricale quil appartient de lui préparer les voies, et elle remplira, nous nen doutons pas, cette glorieuse mission, si chacun de nos Vicres Apost. envoie au Collège de Pinang, où cette éducation se distribue, ceux de ses sujets qui lui paraîtront les plus capables dêtre placés un jour sur le chandelier de lEglise. Quil nous soit permis de faire observer ici que cet établissement mérite plus que jamais toute la confiance de nos Missions. Sorti de certaines crises que le concours des circonstances rendait presque inévitables, il est entré dans une nouvelle phase qui semble en rendre le retour impossible. Vous nen jugeriez pas autrement que nous, NN. SS. & MM., si vous connaissiez personnellement les 5 confrères à qui la direction en est actuellement confiée. Pleins de zèle, de dévouement et daptitude pour luvre à la quelle la volonté de leurs supérieurs les a appelés, ils y travaillent avec un concert admirable et vivent entreux dans lunion la plus parfaite. Ce serait ici le lieu de constater le résultat de la démarche que nous avons fait auprès de toutes nos missions en leur soumettant par notre circulaire du 22 Av. 1847 le projet de rédaction de plusieurs articles omis dans le Règlement, et dont quelques uns regardent le collège de Pinang ; mais nous avons le regret de ne pouvoir le faire encore aujourdhui, à cause du retard apporté par plusieurs de nos vicaires apostoliques dans la manifestation des sentiments de leur mission. Cest pourquoi nous prions ceux de ces Prélats qui sont en retard de ce côté de vouloir bien se hâter de nous les faire connaître.
    Nous ne pouvons différer plus longtemps, Nosseigneurs & Messieurs, à vous parler de notre position qui vous intéresse dautant plus quelle est intimement liée à la vôtre et à lavenir de nos chères missions. Hâtons-nous de le dire, la Providence a veillé sur nous dans ces jours orageux que nous avons eu à traverser. La marche ordinaire de nos affaires na jamais subi la moindre entrave tant à lintérieur quau dehors, et aucune manifestation malveillante ne sest produite contre nous. Aussi quoique lhorizon politique se montre souvent chargé de nouveaux orages, nous ne cessons davoir une pleine confiance en celui qui commande aux flots irrités, et en Marie létoile de lespérance au fort de la tempête. Grâce à cette puissante protection, le fléau du choléra morbus qui sest de nouveau abattu sur la France & sur Paris en particulier où il fait de si nombreuses victimes dans tous les rangs de la société nous a épargnés jusquà ce jour. Mais ce nest là que le beau côté de notre position. La révolution de février a traîné après elle des résultats dautant plus fâcheux quils se sont généralisés davantage. Pour notre part, nous avons vu réduire à 2000 frs le secours annuel du gouvernement qui était encore de 4000 sous lancien règne. Comme propriétaires, il nous a fallu subir une augmentation dimpôts et une perte considérable dans le produit de nos loyers. Nous ne disons rien de nos rentes sur les fonds publics. Dieu veuille quelles ne courent aucun danger, surtout celles de Rome. Il était de notre devoir dans des circonstances aussi critiques de nous imposer une grande réserve dans ladmission des aspirants. Aussi, malgré les demandes plus nombreuses que de coutume, nous navons plus en ce moment que 21 aspirants dont 1 tonsuré, 5 diacres et 15 prêtres. Six de ces derniers doivent sembarquer pour lInde au commencement du mois prochain. Le vide quils laisseront dans notre séminaire ne tardera pas à être rempli par 12 ou 15 nouveaux qui sont ajournés aux vacances. Cest donc à 20, à peu près, que se trouvera réduit le personnel de notre établissement avec une diminution de plus de moitié sur lannée dernière. Nous en éprouverions une peine bien sensible, si nous nétions persuadés que ce nombre est suffisant aux besoins actuels de nos missions. Y multiplier sans nécessité les ouvriers évangéliques, ce serait priver lEglise des services quils pourraient lui rendre ailleurs, les exposer eux-mêmes au découragement et à des privations que létat actuel de la Propagation de la Foi, qui peut saggraver encore, ne fait que rendre plus probables. Ainsi notre allocation de cette année se trouve déjà presquentièrement absorbée par les viatiques, quoiquelle ne soit inférieure à celle de lannée précédente que denviron 31,000 frs. Il est vrai que MM. Les membres des Conseils Centraux, toujours pleins de bienveillance pour nous, nous est promis une augmentation dans lallocation prochaine ; mais qui sait si les circonstances leur permettront de remplir cet engagement.
    Nous noublions pas, NN. SS. & MM., que vous navez point part aux Secours de la Ste Enfance. Nous le rappelons fréquemment à MM. de la Foi, à qui cette exclusion doit être imputée, afin quils vous en dédommagent. Voici en quels termes nous leur avons écrit dernièrement à ce sujet ; nous vous dirons ensuite quelles sont nos espérances.
    « Vous savez, Messieurs, combien nous tenons à marcher avec vous ; nous vous en avons donné une preuve lorsque, sur votre simple recommandation, nous nous sommes mis complètement en dehors de la Ste Enfance et avons prié nos Vicaires Apostoliques de cesser tout rapport direct avec elle. Cependant aucune congrégation ne devait plus que la nôtre porter un vif intérêt à cette uvre naissante si elle avait eu votre approbation, puisque dans une seule de nos missions on baptise plus denfants dinfidèles que dans le monde entier. Aussi la Ste Enfance fut-elle saluée par bon nombre de nos confrères avec de vives démonstrations de joie et despérance auxquelles nous-mêmes nous naurions pu manquer de nous associer, si nous navions cru devoir le sacrifice de nos propres sympathies aux graves raisons qui vous avaient engagés à nous recommander un isolement complet. Les résultats vous en sont connus, Messieurs ; nous avons contristé plusieurs de nos Vicaires Apostoliques. Les autres congrégations nous ont laissés seuls dans cette voie que vous leur aviez indiquée comme à nous et nont eu probablement dautre embarras que celui de disposer de lemploi des allocations opimes de la Ste Enfance, tandis que nous, nous avons été rayés du cadre de ses répartitions à dater du mois de mai 1845. Il y a cependant eu une exception en faveur du Sut-chuen et du Yun-Nan qui ont reçu lannée dernière, chacun 5000 frs. mais en dehors de toute participation de notre conseil, et comme un gage de reconnaissance pour les documents quils avaient fournis à cette uvre, laquelle a pu, à ce prix, revendiquer sa part dhonneur dans les succès obtenus par ces deux missions dans le baptême des enfants. Ce succès a dépassé cette année toute espérance : le Sut-chuen seul a baptisé 84,416 enfants dinfidèles à larticle de la mort ; et si nous y joignons ceux de nos autres missions, nous arriverons à 100,000 pour une seule année. Nous ne pouvons, sans un serrement de cur, rapprocher ce chiffre des 1385 frs. que vous avez reçus pour le baptême des enfants et compris dans notre allocation. Nous les avons affectés à Mgr de Mascula, mais ce sera un bien faible secours pour ce Prélat qui a promis de mettre sous vos yeux lan prochain 100,000 baptêmes & de doubler ce nombre plus tard, si vous lui venez puissamment en aide. Vous naurez pas laissé passer inaperçu dans la lettre de ce Prélat le désir si vivement exprimé de nous voir renouer des rapports avec la Sté Enfance (à laquelle il nécrit pas cette année et dont par conséquent il na rien à attendre). Cest aussi le vu de plusieurs de nos autres Vicaires apostoliques. Comprenant, comme vous ne pouvez manquer de le faire, et les difficultés de notre position vis-à-vis de ces Prélats, et le bien quils pourraient opérer sils avaient part aux allocations de la Ste Enfance qui se trouve aujourdhui dans les conditions dune existence assurée, vous ne pourrez vous empêcher, Messieurs ; de regretter bien vivement limpossibilité où vous allez peut-être vous trouver de nous indiquer un moyen de rapprochement. Quoiquil en soit, pleins de confiance en la droiture et en la pureté de vos vues, non moins quen la bienveillance dont nous sommes honorés par vous, nous nous en remettons entièrement à ce quil vous plaira de nous communiquer à ce sujet. Néanmoins, comme nous ne doutons nullement que vous nayez un extrême désir de venir en aide à la Société Angélique du baptême des enfants dans nos Missions, qui, vous ne lignorez pas, est bien antérieure à la Ste Enfance et na jamais été distraite de la Propagation de la Foi, vous devriez, ce nous semble, Messieurs, prendre un moyen de ne pas vous la laisser vous échapper, et denrichir vos Annales des précieux documents quelle ne demanderait pas mieux que de vous fournir. Ce moyen serait de prélever, en dehors de toute allocation & sans préjudice daucune en particulier, une somme qui varierait selon les besoins de cette uvre et la mesure de vos ressources. Nous disons sans préjudice de lallocation que vous attribuez chaque année à notre Congrégation car cette allocation étant déjà si peu proportionnée aux plus urgents besoins de notre uvre principale qui est la propagation de lEvangile, nous ne pouvons le sacrifier à luvre secondaire du baptême des enfants, toute belle & consolante quelle soit. »
    Ces MM. tant de Lyon que de Paris ont pris en sérieuse considération lidée que nous leur avons suggérée de nous faire une allocation spéciale pour le baptême des enfants, mais nous ne savons point encore sils la réaliseront. Au moins est-il certain que notre lettre, remise aux deux Conseils avant la répartition de la prochaine allocation qui est déjà arrêtée, les a déterminés à nous faire une meilleure part que cette année. Nous ne savons point encore le chiffre de cette dernière allocation qui ne nous a point encore été officiellement notifiée. Celle de cette année nest que de 288,024frs15. Le tableau suivant vous fera voir la manière dont nous lavons répartie.
    N.B.1°. Les 90,000frs retenus par le Séminaire pour prix de passage et autres frais de voyage des nouveaux Missres, ne pouvant figurer avec cette désignation dans le compte-rendu des Annales, pour les raisons indiquées dans nos lettres communes des années précédentes, nous avons été obligés de faire, comme de coutume, une répartition spéciale pour les Annales où ces 90,000frs se trouvent reportés sur nos 17 Missions & la procure de Hong-Kong en portions de 5000frs, comme on peut le voir dans la colonne des totaux fictifs. De sorte donc qu chacune de ces allocations paraîtra, sur le compte-rendu des Annales, de 5000frs plus forte quelle ne lest en réalité.
    N.B.2°. MM. du Conseil de Lyon ne nous ont avertis quaprès-coup quayant reçu une somme de 1974frs15c pour le baptême des enfants, ils lont portée sur lallocation de la procure, tout en nous en laissant la libre disposition. Nos lavons allouée au Sut-chuen auquel nous avions déjà attribué les 1385 reçus précédemment pour le même objet. Cette dernière somme se trouve comprise dans le chiffre de lallocation de cette Mission.
    Voici la liste et la destination des nouveaux Missres que nous avons expédiés ou sommes sur le point dexpédier, depuis notre dernière.
    5 juillet 1848 : Mr. Nicolas Cornevin, de Langres (Coïmbatour), Mr. Josep-Louis Ravel, de Digne (Coïmbatour), Mr. Pierre Prieur, de Dijon (Pondichéry), Mr Yves Balcou, de St Brieux (Pondichéry), Mr. Privat-felix Bouquet, du Puy (Mayssour), Mr. Pierre-Antoine Tuffou, de Rhodez (Mayssour).
    9 août 1848 : Mr. Philippe-fr. Guillemin, de Besançon (Sut-chuen), Mr. Fabien Tapies, de Tarbes (Sut-chuen), Mr. J-B. Aimé Franclet, de Reims (Mandchourie), Mr. Pierre)fr. Néron, de St Claude (Tonquin occidental), Mr. Eugène-Etienne Charbonnier, de Digne (Tonquin occidental), Mr. Simon-Jules Minhières, dAix (Koui-tcheou).
    6 7bre 1848 : Mr. Charles-Nicolas Languereau, de Dijon (Collège de Pinang), Mr. Charles-Emile Bouillevaux, de Langres (Cochinchine occidentale), Mr. Jean-Pierre Combes, dAlby (Cochinchine orientale), Mr. Marie-Jr.-Fr. Allard, de Gap (Malaisie), Mr ; Ambroise Maistre, dAnnecy (Malaisie).
    24 Janvier 1849 : Mr. Jacques-Auguste Mailfait, de Reims, Mr. Charles-Pierre Amat, de Toulouse, Mr. Jean-Eyraud, de Gap, Mr. Julien-Jean-Baptiste Lalanne, de Bayonne, Mr. Guillaume Latry, dAire, Mr. Protais Marisien, de Langres, Mr. Jean-Louis Bonnard, de Lyon. Ces derniers sont laissés à la disposition de Mr. Libois.
    Partiront au commencement de juillet par un navire de Bordeaux :
    MM Louis-Joseph Monge, dAuch (Pondichéry), Joseph-Henry Bourmaud, de Nantes (Pondichéry), François-Xavier Poirault, de Poitiers (Pondichéry), Jean Barbé, de Tarbes (Pondichéry), Jean-Baptiste Renaudin, de Reims (Mayssour), Jacques-Pierre Croisé, de Rouen (Mayssour).
    Nous avons lhonneur dêtre avec un profond respect, en union à vos prières & S. Sacrifices, Nosseigneurs & Messieurs,

    Vos très humbles & obéissants serviteurs.

    Paris, le 22 juin 1849


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