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lettre n°

Lettre commune NosSeigneurs & Messieurs ;
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    Lettre commune

    NosSeigneurs & Messieurs ;

    Nous commençons cette lettre avec la prévision quelle sera très-longue et exigera de notre part beaucoup de travail ; mais comme notre unique intention est de vous faire plaisir tout en remplissant un devoir de notre charge, si nous parvenons à atteindre notre but, nous serons pleinement dédommagés de nos peines. Nous allons donc reprendre la chaîne des événements religieux et politiques à la date de notre dernière lettre sur le même sujet. À peine lavions nous terminée que la voix dun illustre et savant Pontife se fit entendre pour condamner un livre qui venait de paraître, et lui donner une célébrité quil ne devait pas attendre. Ce livre était intitulé « Manuel du Droit public ecclésiastique, français. » Lauteur était, non un docteur in utroque jure, tenant une place distinguée dans la hiérarchie ecclésiastique, mais bien Mr. Dupin Docteur en droit civil, ancien président de la chambre des Députés, et aujourdhui député et procureur-général. Cette haute position relevée encore par un talent bien connu et un dévouement sans bornes à la dynastie régnante devaient appeler lattention et la faveur du ministère sur un ouvrage qui, dans les circonstances présentes, lui venait en aide. Aussi en fit-il prendre sur le champ 100 exemplaires pour son compte. Lautorité ecclésiastique ne lui réservait pas tant dhonneur. Elle avait tout lieu de se défier dun homme qui dans maintes circonstances sétait déclaré lennemi du clergé, laccusant de faire le mort quand, par prudence, il sétait condamné au silence, et de révolte quand il sest cru obligé à le rompre. Quant à lorthodoxie de Mr. Dupin, elle paraissait plus que suspecte par le simple catalogue des livres placé à la fin de son manuel. Aussi, un célèbre orateur de la chambre des Pairs na-t-il pas craint de lui assigner une place dans un parti religieux quon nomme jansénisme parlementaire. Voilà quel était lauteur du fameux Manuel ecclésiastique condamné par un mandement de son Emce Mgr de Bonald, Archevêque de Lyon. Tous les Évêques de France, ou à peu près tous, ne tardèrent pas de sy donner une adhésion solennelle, les uns sans la motiver, les autres dans des Mandements faits exprès. Nous citerons en particulier celui de lArchevêque de Reims. Ce Prélat après avoir déclaré que le livre de Mr. Dupuis depuis le commencement jusquà la fin noffre presque rien qui ne soit dangereux et répréhensible, quà peine peut-on y trouver quelques articles qui soient sains et tout-à-fait exempts derreur ou dexagération, formule sa condamnation en ces termes : « Nous avons condamné et condamnons le dit ouvrage comme contenant des doctrines propres à ruiner les véritables libertés de lÉglise ; pour mettre à leur place de honteuses servitudes ; à accréditer des maximes opposées aux anciens canons ; à altérer lordre hiérarchique ; à affaiblir le respect dû au Siège apostolique ; à entraver lexercice de la juridiction ecclésiastique, à favoriser le schisme et lhérésie ; comme renfermant des propositions respectivement fausses, hérétiques, renouvelant des erreurs condamnées par les conciles et les constitutions émanées du St Siège. »
    Le conseil détat, fidèle à ses antécédents, ne tarda pas de lancer une condamnation comme dabus contre le mandement de Mgr Bonald. Ce fut un motif de plus pour ses confrères dans lépiscopat, qui ne lavaient pas encore fait, de sempresser de lui envoyer leur adhésion et de protester contre cette sentence. Cette lutte généreuse de la vérité contre lerreur se changea en un véritable triomphe quand on apprit quun décret de la Sacrée Cong. de lIndex portant condamnation du Manuel de Mr Dupin, du livre de Mr Michelet, La femme, le prêtre et la famille, et du cours de Philosophie de Cousin venait dêtre publié à Rome. Cette solennelle confirmation des jugements portés par nos Évêques fut appréciée de ceux mêmes qui la contestaient et sen irritaient le plus. Pour Mr Dupin qui, cent fois dans son ouvrage, sétait dit catholique gallican, cétait le bis morior. Son but évident dans cette publication était de réhabiliter les quatre articles tombés dans un complet discrédit, et de prêter main forte à létat dans sa lutte contre la liberté denseignement. Aussi avait-il fait sonner bien haut lédit de Louis XIV et le décret de Napoléon qui défendent à tout citoyen ou étranger résident en France de rien enseigner ou écrire de contraire aux principes de la déclaration du clergé de 1682. Mgr de Bonald lui répond que, sans tenir compte des prescriptions de nos prétendus lois de lÉtat , il enseignera ce qui lui semblera bon ; Louis-Philippe ne dut pas savoir gré à Mr Dupin dun appel quil fit assez maladroitement à un autre édit de Louis XIV proclamé loi générale de lempire français par Napoléon, lequel édit déclare que la couronne de France est indépendante de toute autre puissance que Dieu, et que jamais, sous aucun prétexte que ce soit, les sujets ne peuvent être déliés du serment de fidélité. On lui rappela 1830, époque où la couronne de France fut déclarée dépendante du peuple, et, sous prétexte de parjure de la part du roi, placée par la main du peuple sur une tête qui nétait point appelée à la porter. Largument était sans réplique.
    Mgr lArchevêque de Paris traita ex professo la question des 4 Art. dans une brochure intitulée « De lusage et de labus des opinions controversées entre les ultramontains et les gallicans. Nous y avons remarqué entrautres excellentes choses cette phrase : « Nous ne dirons pas quil faut être gallican, parce que les divers gouvernements qui se sont succédé depuis 44 ans ont été plus ultramontains que le chef de lÉglise quand ils ont quelquintérêt à exagérer cette opinion, et plus gallicans que Bossuet et les Évêques de 1682 quand ce gallicanisme leur a paru insuffisant ». Cétait démasquer assez franchement les tendances du Manuel qui venait fort à propos ressusciter le gallicanisme au moment où lÉtat en avait besoin. Mais il devait avoir affaire à un adversaire beaucoup plus redoutable que tous ceux que nous venons de vous signaler. Mr de Cormenin lança dans le public un pamphlet sous ce titre : Oui & Non au sujet des ultramontains et des Gallicans, par Timon (qui nest ni lun ni lautre). La 1ère édition tirée à 3000 exemplaires fut épuisée dans les 48 heures, et sept autres lui succédèrent de près. Lassemblée générale le 1682 y était sévèrement jugée, et Bossuet plus que qui que ce soit. Après cela venait le tour de Mr. Dupin qui navait certes pas les rieurs pour lui. Les hommes irréligieux, auraient pardonné à Timon de lavoir si rudement mené, sil ne sétait posé lui-même comme défenseur de la foi catholique et du clergé. Nous ne pouvons résister au plaisir de vous citer les lignes suivantes qui vous le feront apprécier sous ce point de vue. « Pourquoi, lorsquautour de lui tout se dégrade, se flétrit, et se meurt, ny a-t-il aujourdhui dindépendance que dans le clergé ? Nest-ce pas parce quil ny a que Religion qui donne de lindépendance ? Oui. Y-a-t-il ailleurs que parmi les hommes religieux, de fermes esprits et de forts caractères ? Non. Quand la nation corrompue et matérialisée tombera comme un cadavre, aux pieds du despotisme, qui la relèvera ? Qui sauvera la liberté ? Nest-ce pas le clergé ? Oui. » Voilà certes détranges paradoxes pour quiconque na vu dans le prêtre quun ennemi de la liberté et de la civilisation morale de la Société ; et ce qui paraissait plus inexplicable encore cétait de les trouver chez Timon, ce champion intrépide de la liberté. À défaut de raisons, un torrent dinjures plut sur lui de toutes parts ; peu dhommes sérieux essayèrent de le réfuter. Cest pour se débarrasser des uns et des autres quil publia un second pamphlet intitulé : Feu ! Feu ! véritable chef-duvre, il atteignit en peu de temps sa 16e édition. Voici comme en parle son auteur dans lIntroduction dune des dernières éditions : « Commençons par dire à lhonneur du sentiment chrétien dont ma force uniquement procède, que jamais aucun de mes pamphlets neut un si rapide et si prodigieux retentissement ».
    « Je rends grâces publiquement à tous ceux qui mont adressé des témoignages si vifs, et si nombreux de leur adhésion et de leurs sympathies. Jen ai eu de bien touchants, de bien vrais, de tout sexe, de toute opinion religieuse et politique, et de toute condition, riche et pauvre, des pauvres surtout, et je les en remercie, car cest à leur cur que je parlais.
    « Jai du être insulté, je lai été beaucoup, moi qui nai jamais insulté mes adversaires dans leur vie privée, ni dans leur personne. » Timon se glorifie des injures, il ne les réfute pas ; il ne fait que les citer, et on sait que cest la meilleure réponse quil pût y donner. Les pages vives, éblouissantes, pleines de sens et de sel sont un véritable feu roulant qui ne laisse pas à son ennemi le temps de respirer et le rend bientôt lui-même maître du champ de bataille. Nous tâcherons de vous envoyer ces deux pamphlets dont vous jugerez vous-mêmes. Mais comme ils ne parviendront pas à chacun de vous, nous avons voulu vous donner ici une idée de ce nouvel auxiliaire du clergé ; car Timon a promis solennellement de prendre sa défense, et il est assez homme dhonneur pour quon le croire sur sa parole. Il est dailleurs chrétien, et sa conduite est harmonie avec sa croyance.
    Lesprit derreur sest aussi glissé dans le sanctuaire. Un parti quon peut appeler sémi-presbytérien se forma, il y a quelques années, au sein du clergé du 2e. ordre. Il ne mit dabord en avant que linamovibilité des desservants, les rétablissements des officialités, ou tribunaux ecclésiastiques, lélection des Évêques et des curés par la peuple , et la liberté des conciles nationaux. Mais bientôt ses prétentions sélargissent, il ne visa à rien moins quà la réforme universelle de lÉglise de France. Ces esprits mal intentionnés ou égarés soulevèrent contre lépiscopat de violentes récriminations qui servirent de prétexte à leur insoumission. Il publièrent des livres, ils eurent des Journaux, et on ne savait où ils devraient sarrêter quand une lettre pastorale de Mgr lÉvêque de Viviers contre un livre publié récemment par les frères Allignol obtient un succès quon naurait osé espérer, celui du retour sincère de ces deux ecclésiastiques. Mgr lArchevêque de Paris ne fut pas moins heureux dans la publication de son mandement portant condamnation dun journal intitulé le bien Social et linterdit de son rédacteur en chef Mr labbé Clavel, qui paraît aussi sêtre rétracté de bonne foi. Le bien social, principal organe du parti, tomba faute dabonnés. Quelque temps après ses doctrines reparurent timidement dans le Courier des campagnes dont elles causèrent aussi la ruine ; il avait suffi de les signaler. Cette erreur était dangereuse en ce quelle donnait la main à un certain parti politique et irréligieux qui voudrait en France une église nationale eu lieu dune église catholique.
    Nous voici arrivés à lévénement le plus marquant de cette année, la dissolution des Jésuites par les Chambres. Nous vous parlions dans notre dernière de la guerre à mort que leur faisaient les professeurs du collège de France, les écrivains et feuilletonistes de lUniversité, dans le but de faire diversion aux attaques dont elle-même était lobjet. Le P. de Ravignon, prenant conseil de son zèle plutôt que des circonstances, publia un livre auquel il donna pour titre : « Les Jésuites par un Jésuite. Cest une exposition des statuts et des Règles de la Compagnie, avec la réfutation des calomnieuses parodies qui en avaient été faites par ses ennemis que nous venons de désigner. Le silence eût été plus prudent. Par une autre fâcheuse coïncidence, un certain Affnaër, laïque, qui jouissait de toute leur confiance, et avait le maniement de leurs affaires dans leur maison de la rue des Postes, leur ayant soustrait une somme de près de 200,000 frs, ils durent faire acte de présence devant les tribunaux. Ils eurent gain de cause, mais les hostilités recommencèrent comme de plus belle contre eux. Leurs richesses avaient été évidemment exagérées par Affnaër pour se tirer daffaire et faire croire que largent dont il était possesseur nétait que le produit de la commission dun et demi pour 100 que les bons Pères lui avaient assurée sur les 4 millions qui lui passaient chaque année entre les mains. Cest égal, cela fournissait un moyen facile de les rendre odieux : on ne le laissa pas échapper. Les Jésuites étaient donc devenus tout-à-fait impopulaires, du moins leurs ennemis essayaient-ils de le persuader. Le pouvoir lui-même, pas très fâché sans doute de trouver cette occasion de sen débarrasser, faisait entendre quil était impuissant à lutter contre une semblable répulsion. Dailleurs la question larmement du mur denceinte et des forts de Paris était menacée dun échec si on ne lescamotait pour ainsi dire, tandis que toute lattention se porterait sur les Jésuites. Le personnage qui devait mettre la chose en train était déjà tout trouvé ; cétait Thiers qui avait fait voter les fortifications de Paris. On pouvait croire quil ne manquerait pas dardeur pour compléter son uvre en culbutant les Jésuites quil avait déjà contribué plus que personne à perdre dans lopinion en publiant dans son journal (Le Constitutionnel) Le Juif-Errant, cette infâme production dEugène Sue. Il est vrai quil les laissa vivre en paix lorsquil était ministre de lintérieur, quil insista même alors auprès de Mr. Barthe, ministre de la Justice, pour que le gouvernement tolérât la maison des Jésuites à Aix, tout-à-fait inoffensive, disait-il, et réclamée par la population toute entière. Mais il nest pas étonnant quon voie les choses autrement, lorsquon est ministre, que quand on vise à le devenir. Thiers, à ce quil paraît, naurait pas su se défendre de cette faiblesse. Bref, les choses ainsi préparées, il monte à la tribune et annonce quil a quelques interpellations à adresser à Mr. le ministre des cultes au sujet de lexécution des lois relatives aux Congrégations religieuses et entre autres celle des Jésuites. Les réponses du ministre sont pleines de faiblesse, et il est facile de sapercevoir que la place mal défendue sera facilement emportée dassaut dans une seconde attaque. La reprise des interpellations fut ajournée au 2 mai. On était alors dans la 1re quinzaine dAvril. Dire les frémissements de joie et les clameurs de haine avec lesquels la presse libérale et anti-religieuse préluda aux secondes interpellations de Mr. Thiers, ce nest pas possible. Son discours long, ennuyeux, traînant noffrit rien de bien neuf. Les Jésuites chassés, les Jésuites rétablis ; leur première apparition sous lempire, leurs progrès sous la restauration, le grave échec de 1828, leur humble attitude en 1830, le effrayantes révélations du procès dAffnaër, cette formidable organisation de la Compagnie mise au grand jour, et enfin, malgré la solennelle déclaration de lexode de ne pas mettre en cause le clergé, laffaire du dernier appel comme dabus avec les adhésions collectives de 60 Évêques évidemment provoquées et arrachées par les Jésuites Pour conclusion, il lui suffit que leur congrégation soit dissoute et toutes leurs églises fermées. Mr le Ministre de la justice et des cultes (Martin du Nord) avait eu le temps de méditer sa réponse, et il lui eût été facile de la rendre victorieuse en se renfermant dans la légalité. Toutes les lois invoquées par Thiers rappelaient les époques les plus mauvaises pour la religion et la liberté, cétait les débris dune tyrannie passée, annulées par la Charte de 1830. Si Mr. Martin du Nord se fût tenu sur ce terrain, il eût été invincible. Mais, soit crainte, soit mauvaise vouloir, il commença par reconnaître avec lhonorable interpellateur que les lois rendues à différentes époques contre les Congrégations religieuses ne sont nullement abrogées et tombées en désuétude, mais il ajouta que leur application est une question de prudence, qui ne doit se faire quen temps opportun et quand lopinion est suffisamment formée.
    Vous ne serez pas surpris de voir Mr. Dupin élever aussi sa voix contre les Jésuites. Il avait encore sur le cur la condamnation de son Manuel et sa mise à lIndex. Les Jésuites qui se trouvent partout pouvaient bien y être pour quelque chose. Mais sil a tiré lépée contre eux, il nous a mis sous son égide. Payons lui donc un tribut de reconnaissance pour les choses obligeantes quil a dites de notre Congrégation. Voici ses expressions : « On a parlé des Missions-Étrangères ; je ne crois pas que ce soit contre elles quil faille sévir. Je redoute moins les Missions Étrangères ; je ne my opposerais pas. Dailleurs les Missions Étrangères sont composées dhommes dévoués qui se montrent meilleurs citoyens au dehors que beaucoup dautres au dedans. »
    La gauche vint à son tout dans la personne de son chef Odilon Barrot prononcer sa sentence de dissolution contre la Compagnie de Jésus. Plus naïf peut-être quil ne laurait voulu, il laissa échapper dans sa courte harangue tout le secret de son parti : « Laffaire qui nous occupe, dit-il, est une de celles que nous avons à régler avec lÉglise, les autres viendront en leur temps. »
    Disons à lhonneur des défenseurs des Jésuites quils furent plus éloquents que leurs adversaires. Mr de Camé prononça un discours capable de porter la conviction dans des esprits exempts des préventions qui agitaient alors la Chambre. Mr. Berryer en homme loyal, libéral et convaincu défendit la cause de la religion, de la liberté et de la légalité véritable, avec toutes les ressources du talent qui lui assigne le 1er rang parmi les orateurs. Ce fut sans succès ; la Chambre avait hâte den finir. Un ordre du jour motivé rédigé par Mr. Thiers fut adopté à une grande majorité. Il était ainsi conçu : « La Chambre se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de lÉtat passe à lordre du jour. Une vingtaine de membres de la droite, cinq ou six membres du centre, deux ou trois membres de la gauche se levèrent seuls pour garantir aux citoyens français le droit de mettre en pratique les conseils évangéliques. Mr. le Ministre des cultes, soit pour faire amende honorable, soit pour tranquilliser sa conscience contre larrêt quil venait de prononcer de concert avec ses collègues, en votant pour lordre du jour, déclare quil aura besoin pour lexécution de sentendre avec lautorité spirituelle. « Bien entendu, sécrie Thiers, que si lautorité spirituelle que vous avez bien raison de consulter, - car il faut tendrement respecter lÉglise, ne sentend pas avec vous, cela ne vous empêchera pas dexécuter les lois de lÉtat ! » Un signe de tête parti du banc de ministres lui donna lassurance quil est compris.
    Lexamen des crédits supplémentaires accordés au département de la justice et des cultes dont la Chambre des Pairs était saisie fournit à plusieurs de ses honorables membres loccasion de protester contre les atteintes portées à la liberté religieuse dans la chambre des députés dans laffaire des Jésuites. MM. de Montalembert, Beugnot et Barthélemy rivalisèrent de zèle et de talent pour la défense de cette grande et sainte cause. Ce dernier établit victorieusement lincompatibilité flagrante des prétendues lois quon invoque contre la liberté religieuse avec les lois véritables, avec les lois constitutionnelles. Il fait voir que ces lois de la révolution et de lEmpire ne sont plus des lois aujourdhui. Largumentation du noble Pair produisit sur la Chambre une impression profonde, et son discours demeura sans réplique. Mr. Beugnot montra que le droit de propriété était sérieusement compromis dans la question ; et Mr. Portalis fut obligé davouer quon ne peut enlever sa maison à personne, pas même à un Jésuite. Mr Martin du Nord déclara dautre part quon ne peut exiler un citoyen pour cause de Jésuitisme.
    Mr. de Montalembert séleva de toute lénergie de sa parole, et avec lapprobation hautement manifestée de la Chambre, contre ces ordres du jour motivés par lesquels on ne craint pas de décider, en matière légale, lorsquil sagit des droits et de la propriété de citoyens étrangers au débat ; ordres du jour par lesquels on nous ferait revenir au régime des décrets de la Convention. Léloquent orateur déclara donc que le vote de la Chambre des députés navait aucune portée légale, et la Chambre des Pairs sanctionna par des marques dassentiment non équivoques cette déclaration. Faut-il en conclure que, si on lui eût demandé un vote, elle était disposée à céder à ses convictions. Ce serait méconnaître lempire des préjugés et des passions. Cette épreuve lui fut épargnée. Mais les esprits les plus prévenues durent sentir linfluence salutaire dune pareille opposition.
    Les interpellations faites très sérieusement par Mr. Thiers avaient aussi été prises au sérieux par le ministère qui avait promis solennellement de sentendre avec la puissance spirituelle. Cest la 3e partie de ce drame, et ce nest pas assurément la moins curieuse. Étranges contradictions de nos hommes dÉtat, sécrie lÉvêque de Langres ! Tantôt ils se plaignent de ce quon attribue au Pape, ce souverain étranger, comme ils disent, quelque pouvoir sur lÉglise en France ; ils déclarent avec fracas quil nen a aucun, et puis ils envoient leur argent auprès du Pape pour le supplier de se servir tout son pouvoir pour les aider à tenir enchaînés les Évêques de France dans les affaires les plus matérielles de la discipline de lÉglise. » Ce nétait pas seulement la dissolution des Jésuites que le gouvernement voulait obtenir du St Père, mais encore une injonction à lépiscopat français de ne pas élever la voix dans ce que Mgr Langres appelle ici les affaires les plus matérielles de la discipline de lÉglise, et il semblait quon voulût obtenir ce double but par voie dintimidation. Un journal ministériel sétait écrié après le vote de la chambre des députés : « Nos Pères nont pas supporté le jésuitisme, comment le supporterons-nous ? En dissolvant la Société de Jésus, la loi, nous le savons bien, natteindra pas tous les Jésuites ; ce ne sera quun avertissement. » Les Jésuites, dit un journal religieux, ont été mis en avant parce quil fallait punir lÉglise davoir résisté à des maximes de servitude, faire trembler le Pape, les Évêques et le Clergé. » Il ne fut plus permis de douter que ce ne fût là la pensée du gouvernement quand on connut à quel personnage il avait confié la mission de traiter avec le St Père. Cétait à un de ses anciens sujets, à un proscrit auquel la France toujours plus quindulgente pour ces perturbations de leur patrie, avait donné asile et fait une position fort honorable. Il portait entre autres recommandations à son ancien souverain un noble dévouement aux doctrines philosophiques de Mr. Cousin quil eut le courage de soutenir lan dernier avec beaucoup dardeur dans la chambre des Pairs. Son nom est Mr Rossi. Sil faut sen rapporter à ce quen a dit un journal, le Pape le reçut poliment, mais froidement ; le cardinal Lambruschini plus froidement encore et dune manière passablement décourageante ; la moitié des cardinaux ne lui rendirent pas ses visites ; quelques-uns même refusèrent de le recevoir ; la plupart des grandes familles romaines en firent autant. On disait même que découragé par ces préliminaires il avait hésité quelque temps à parler de lobjet de sa mission. Mais bientôt les journaux religieux annoncèrent avec des accents de triomphe que la négociation de Mr. Rossi avait échoué auprès du Pape ; que le St Père refusait dintervenir dans la cause des catholiques et du gouvernement, disant quil navait point à régler les droits constitutionnels des citoyens français. Deux jours après, le Messager feuille officielle du gouvernement publiait la note suivante : « Le gouvernement du roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé Mr Rossi a atteint son but. La congrégation des Jésuites cessera dexister en France et va se disperser delle-même ; ses maisons seront fermées et ses noviciats seront dissous. » À peine cette note eut-elle paru, il ny eut dans la presse et le public tout entier quune seule interprétation, tout le monde comprit que cétait en vertu dune injonction papale que les Jésuites allaient se disperser deux-mêmes. Il nen était rien.
    Cette note fut jugée très sévèrement à Rome, et on assure quelle devint lobjet de communication entre les ambassadeurs et leurs cours ; que le secrétaire de sa Sainteté demanda une explication à Mr Rossi qui assura ny rien comprendre et montra à lappui de sa réponse une dépêche plus conforme à la vérité des faits. La bonne grâce avec laquelle Mr. Rossi avait renié la note du Messager ne parut pas au Souverain Pontife une satisfaction suffisante. Le désaveu en effet était verbal ; la note était écrite. Le désaveu était secret, la note était publique. Il fallait détruire les doutes quelle avait pu faire naître dans les esprits et que le silence du St Siège semblait autoriser. Le Pape dispensa donc du secret les cardinaux qui étaient présents à la séance tenue le 12 juin par la Congrégation des affaires ecclésiastiques et à lavis de laquelle il avait pleinement adhéré. Cest ainsi quon a connu officiellement les motifs qui avaient déterminé les cardinaux à juger à lunanimité que le St Siège ne devait ni ne pouvait rien accorder de ce que le gouvernement français lui demandait. Ces motifs, les voici :
    1°. Le St Siège ne peut coopérer en rien à lexécution des lois iniques et impies ;
    2°. Le St Siège ne peut condamner des innocents ;
    3°. Le St Siège ne peut pas se mettre en opposition avec tout lépiscopat français.
    Comment donc Mr. Rossi avait-il atteint son but ? Le voici : il avait échoué auprès du Pape ; mais il avait réussi auprès du Général des Jésuites. Certains journaux ne manquèrent pas dannoncer que ce succès nétait du quà lintervention de Sa Sainteté ; mais Mr. Guizot dans son discours à la Chambre des Pairs du 15 juillet vint constater quil ny avait eu aucune action directe ou officielle de lautorité du St Père auprès du Général des Jésuites, et que celui-ci avait agi librement et comme une puissance entièrement indépendante dans la sphère de ses attributions. « La société de Jésus, a ajouté Mr. le ministre, a pensé quil était de son devoir de faire cesser létat de choses dont la France se plaignait , et dans lequel apparaissait un péril pour la paix publique, pour lÉglise, pour la religion. » Voilà les motifs avoués pour obtenir la dissolution des Jésuites. Sont-ce les seuls quon ait mis en avant ? Il est permis den douter. Telle est donc lissue dune négociation qui sannonçait si terrible et que la noble attitude de la cour de Rome a fait tomber dans le ridicule le plus complet. Figurez-vous le gouvernement français représenté par un ministre hérétique à genoux devant le Général des Jésuites (ce supérieur étranger auquel on leur a toujours fait un si grand crime dobéir) et dans cette humble attitude demandant quau nom de la religion et de lÉglise il veuille bien commander à ses sujets de France, en vertu de la Ste obéissance, de cesser de vivre en communauté. Lordre est en effet donné ; et Mr Guizot ne se sent pas de joie. Ce nest pas sans raison, car si la Société de Jésus eût refusé de traiter, si elle avait voulu résister à la persécution par les voies légales, comme le lui conseillait Mgr de Langres, la lutte pour le gouvernement eût été périlleuse.
    « Aujourdhui, nous citons encore Mr. Guizot, tout nest pas fini quand le gouvernement a prononcé ; il se retrouve ensuite en présence de toutes les libertés individuelles dont nous sommes en possession° la liberté de la presse, la liberté de la tribune, la liberté des personnes, la liberté des propriétés. Après avoir pris sa résolution, après avoir vidé la question, le pouvoir temporel se trouve engagé dans une lutte de tous les jours avec toutes ces libertés. »
    « Le gouvernement du roi ne pouvait sempêcher de reconnaître que, par la nature de nos institutions et par la situation du pouvoir au milieu de ces institutions, la lutte, si une fois quelle sengageait, serait très-prolongée, très-compliquée, aggravée, quelle pourrait avoir telle ou telle conséquence imprévue quil était sage de prévenir. »
    Les Jésuites ne forment donc plus de communauté en France. Sils occupent encore la plus part de leurs maisons, ce nest que comme particuliers et en nombre insuffisant pour être répréhensibles devant la loi. Bon nombre sont dispersés dans des maisons particulières. Dautres se sont retirés sur la terre étrangère. LEmpereur dAutriche leur a ouvert ses États ; il a fait plus, il leur a confié léducation de la jeunesse autrichienne. LAngleterre a aussi remis entre leurs mains la direction du collège catholique de Malte, au moment où la France faisait entendre contre eux des cris de proscription. (Pourquoi sont-ils les seuls frappés, tandis que les lois quon invoque contre eux sont applicables à toutes les congrégations religieuses ? Ne serait-ce point pour donner à entendre par ce quon a fait ce quon pourrait faire encore et ce quon est disposé à faire ? Le Journal des Débats, interprète du ministère, oubliant sans doutes les aveux que nous venons de recueillir de la bouche de Mr. Guizot et ne pouvant souffrir quaprès le coup qui venait dêtre porté les Évêques osassent de nouveau élever la voix, sexprime clairement à ce sujet. « Les Jésuites seuls sont dissous, dit-il ; mais les autres congrégations religieuses qui nont pas dautorisation restent toujours sous le coup de la loi. Le gouvernement les dissoudrait demain si la nécessité sen faisait sentir, comme il vient de forcer les Jésuites à se dissoudre spontanément ; nous supplions Mr. lÉvêque de Langres de ne se faire aucune illusion volontaire à cet égard. Le gouvernement pourra ignorer lexistence de ces congrégations tant quelles ne feront pas parler delles : il ne souffrira pas, et le pays souffrirait encore moins que les Jésuites reparussent sous un autre habit et sous un autre nom. Nous avons toujours pensé, quant à nous, que la dissolution des Jésuites ne pourrait être que favorable au clergé, à condition cependant que le clergé saidât un peu lui-même et fit tomber par sa conduite prudente et calme le préjugé qui commençait à confondre les deux causes, celle du Jésuitisme et celle du corps clérical tout entier. » Avant que la sentence de dissolution des Jésuites fût portée, le gouvernement avait engagé les Évêques à séparer leur cause de celle de ces religieux en les abandonnant à leur malheureux sort pour ne pas attirer sur le clergé une partie des haines dont ils devaient seuls être lobjet. Mais sa recommandation eut un effet tout contraire et donne lieu à déclatantes manifestations de sympathies à ces illustres persécutés. Plusieurs Prélats soffrirent à les recueillir dans leurs palais, et lÉvêque de Chartres leur donna rendez-vous à lenseigne de la petite croix dor. On peut donc assurer que le gouvernement na pas à se louer de la sévérité de ses mesures à légard des Jésuites. LÉvêque de Langres résume ainsi une admirable lettre quil a écrite à ce sujet. « 1°. Tout y est honorable pour notre sainte religion ; 2°. Nos principes et nos droits en ressortent plus manifestes et plus forts ; 3°. Notre position vis-à-vis du pouvoir en devient plus nette et plus tranquillisante, puisque le pouvoir a pris à notre égard de nouveaux engagements ; 4°. Malgré la confusion que les passions déchaînés jettent dans les âmes, lopinion publique séclaire par leffet de ces débats solennels, et de plus en plus il devient manifeste que le catholicisme est seul le sel incorruptible et sacré qui puisse préserver la France dune corruption totale et dune dissolution sans remède. »
    Les Jésuites sans doute laissent un vide dans les rangs de la milice sacrée, mais selon lheureuse expression de Mr. Dupanloup lÉglise reste aussi toute entière. On a essayé de les confondre toutes deux avec celle des Jésuites : elles couraient grand risque dêtre absorbées toutes deux dans la question des Jésuites, et peut-être dy périr. Eh bien ! on ne le pourra plus ; le gouvernement les a dégagées ; cest un embarras de moins « Nous resterons debout, dit encore le noble pair ; une main sur lÉvangile et lautre sur la Charte, nous réclamerons tout ce que nous avons réclamé, et nous ne diminuerons en aucune façon ni nos justes prétentions, ni le courage que nous y avons apporté. » Sil est permis de compter sur daussi solennelles promesses, il nest pas aussi facile den prévoir le succès, car presque tous les actes officiels du gouvernement en rapport avec les affaires ecclésiastiques ; tous ceux surtout de ces actes qui ont un caractère duniversalité, de perpétuité, et qui, de la sorte, forment à la longue une jurisprudence pratique sur chaque matière, tendent directement à lasservissement total, cest-à-dire à la destruction de lÉglise catholique en France. Pour déguiser ce que ce système a dodieux, on accrédité parmi le peuple ces deux maximes : lÉglise est dans lÉtat, ce qui veut dire que lÉtat est en toutes choses supérieur à lÉglise, et, quil ny a rien au-dessus de la loi civile. Ces maximes issues du rationalisme le plus impie mènent directement et invinciblement au schisme. Cest vers cet abyme que sefforcent de nous entraîner deux classes dhommes, les légistes et les philosophes. Les premiers nous disent avec Mr. Thiers : Il faut que lÉglise sache quil y a des lois pour elle, et que ces lois sont inflexibles ; ou avec Mr. Portalis : La puissance publique nest rien si elle nest tout ; le magistrat politique peut et doit intervenir dans tout ce qui concerne ladministration extérieure des choses sacrées ; ou comme Mr. Dupin° Retenons avec force du côté des souverains tout ce qui concerne ladministration extérieure , le droit de réglementer et de décider dans les matières mixtes ; on ne peut en effet admettre deux puissances absolument égales, dont le concours produirait une sorte de manichéisme politique, et naboutirait quà des luttes périlleuses ou à une négation sans issue. Les philosophes répètent avec Mr. Cousin° LÉtat a en soi de quoi comprendre et apprécier toute morale et toute religion, voilà pourquoi il a le droit de se porter juge. Avec de pareilles maximes et de tels moyens, il y a longtemps que lÉglise de France serait chargée de honteuses chaînes, si le Corps épiscopal tout entier, de savants ecclésiastiques et de nombreux laïques dun mérite supérieur nétaient là pour les repousser. À peine lerreur sest-elle montrée quun cri dalarme vient la signaler. Elle sen irrite, elle voudrait étouffer cette voix importune ; mais ses menaces, non plus que ses ruses ne peuvent y réussir. Nous citerons encore Mgr lÉvêque de Langres : « Les attaques de lerreur contre la vérité divine loin de se ralentir sont devenues de jour en jour plus odieuses et plus acharnées. Au mensonge qui est toujours leur ressource obligée, les ennemis de lÉglise ajoutent maintenant une ruse vraiment infernale ; ils accusent cette divine épouse de J.-C. dêtre elle-même la cause de ce quils vont souffrir, et prenant avec elle un langage de commisération hypocrite : nous voulons vivre en paix avec vous, lui disent-ils, et nous ny mettons quune condition, cest que vous garderez le silence. Nous eussions sans vous accompli tranquillement tous nos desseins pour le plus grand avantage de tous. Vous avez voulu parler, vos Évêques et même vos prêtres ont osé faire des réclamations publiques ; cest de là quest venu tout le mal ; sans vos résistances on ne vous persécuterait pas ; mais puisque vous avez élevé la voix, nous déclarons bons et légitimes tous les moyens employés pour vous perdre. Vous comprenez de suite, N.T.C.F., ce quil y a de malice et diniquité dans ce raisonnement qui se réduirait à dire que les torts de toute persécution se trouvent, non dans la violence des spoliateurs et des bourreaux, mais dans les seuls gémissements des victimes sans doute plusieurs ne savent pas ce que sont sur ce point les devoirs dun Évêque ; ils ne soupçonnent pas ce quil y a dans sa conscience de responsabilité et redoutable envers la vérité divine ; ils nont jamais médité, ils nont peut-être jamais lu ces paroles de St Paul à lÉvêque Timothée son disciple. O Timothée, gardez dans toute sa pureté le dépôt de la foi et ne permettez pas quon y introduise jamais es nouveautés profanes du langage. »
    Comme nous vous lavons déjà fait remarquer, Rome nest point restée spectatrice indifférente dune si noble lutte. Aux témoignages déjà cités nous en ajouterons un tout récent : cest une lettre du St Père et signée de sa main. Elle est adressée à Mr. labbé Dupanloup et se trouve insérée dans la 2e édition dun excellent ouvrage intitulé : De la pacification religieuse. Sa Sainteté après avoir dit que malgré ses nombreuses occupations, elle la lu presquen entier, ajoute : « Cest pourquoi nous approuvons avec une vive effusion dans le Seigneur, votre zèle à défendre lenseignement et la liberté de lÉglise catholique, zèle vraiment sacerdotale. »
    La question de la liberté denseignement gagne toujours un peu de terrain. On vient dacquérir la certitude quelle a été réclamée par tous les Évêques de France à lunanimité. Jusquici on avait eu des doutes dur lArchevêque dAix, et son élévation récente au Cardinalat faisait craindre quil ne dut cette faveur quà son silence. Mais ce Prélat pour écarter cet odieux soupçon a envoyé à Rome sa correspondance avec le ministère français, de sorte quon sait maintenant quil na pas demandé avec moins dinstances que ses collègues la liberté denseignement. Ce bel accord de lépiscopat est noblement soutenu par un grand nombre de bons catholiques. Quatre-vingt mille signatures ont déjà été présentées aux chambres. Cependant le pouvoir ne parait pas décidé à mollir. Mr le Ministre de linstruction publique a bien fait quelques changements dans luniversité, mais la liberté ny a rien gagné. Le principal qui est la transformation du conseil de linstruction publique en celui de Conseil royal de lUniversité, se réduit presque à un changement de mot. Mr. Cousin qui était tout puissant dans le 1er y a vu bien autre chose. Le discours vraiment larmoyant quil a prononcé à cette occasion devant la chambre des Pairs est une preuve que lintérêt personnel nest pas encore mort dans le cur du philosophe éclectique. Mais là où Mr. Cousin perd, la liberté ne peut trouver quà gagner.
    Mgr lArchevêque de Paris avait espéré obtenir le plein exercice pour sa maison de Gentilly, daprès la promesse qui lui en avait été faite précédemment. Mais quand plus tard il a demandé lautorisation, elle lui a été refusée ; le ministre avait subi une honteuse contrainte.
    Les Institutions liturgiques de D. Guéranger dont nous vous avons entretenus dans nos précédents, ont rencontré un terrible adversaire dans Mgr Fayer Évêque dOrléans. Il y trouve des principes faux et dangereux, des faits controuvés ou falsifiés, un obstacle à la paix de lÉglise et un instrument de trouble dans le clergé. Le Rd. Père abbé sest engagé par la voie des journaux à donner une réponse satisfaisante à tous ces chefs daccusation. Nous ne manquerons pas de vous la faire connaître. Louvrage de Mgr Fayet, venu dans des circonstances on ne peut plus fâcheuses, et au moment où un déficit considérable forçait les Bénédictins de vendre leurs maisons de Bièvre et de la N.-D. des Champs pour payer une partie de leurs dettes. Leurs créanciers leur ont accordé un délai de quelques années pour le reste. Ce sont les spéculations imprudentes du frère Procureur qui ont amené cette catastrophe.
    La retraite prêchée aux hommes dans la cathédrale de Paris tous les soirs de la semaine sainte sest terminée comme à lordinaire le jour de Pâques par une communion générale. Cette année environ 3000 hommes ont pris part à ce banquet sacré. Durant toute la semaine sainte, et dans toutes les églises de Paris, les offices ont été suivis avec un zèle inaccoutumé même depuis ce remarquable mouvement des esprits et des curs qui de toutes parts ramène la foule aux Autels. À N.-D. les hommes se pressaient autour de la chaire éloquente du P. de Ravignan, et cette affluence nempêchait pas que la plûpart des autres ne fussent également remplies. Les journaux des provinces nous ont aussi apporté des détails bien consolants pour la religion sur le pieux empressement que les populations ont presque partout montré durant la sainte quinzaine de Pâques.
    Passons aux nouvelles politiques. Vous vous rappelez sans doute les fautes que nous vous signalâmes dans notre dernière au sujet de nos démêlés avec le Maros, fautes qui auraient dû amener la chute du ministère et qui pèsent aujourdhui de tout leur poids sur la France, sans lavoir renversé. LEmpereur Abderrhaman ne sest pas cru obligé par un traité fait de notre part avec tant de légèreté et sans nulle garantie. Ainsi Abd-el-Kader a continué comme par le passé à tirer tous ses approvisionnements de Gibraltar par le Maroc. Un de ses agents bien connu est installé à Tétuam, et là reçoit et expédie armes, poudres, munitions, vêtements, en un mot, tout ce qui est nécessaire à notre ennemi. Cependant Tétuam est une ville entièrement soumise à lEmpereur. Cest assez vous dire que la guerre sest rallumée en Algérie. Elle na eu lieu dabord que contre quelques chefs insoumis ; et si nous y avons eu quelques avantages, nous devons aussi déplorer un fait peu honorable pour nos armes. 800 montagnards, hommes, femmes, enfants et vieillards, renfermés avec leurs troupeaux dans une grotte, sommés vainement et à plusieurs reprises de se rendre ont été brûlés vifs par lordre du colonel Pélissier.
    Cependant Abd-el-Kader ne bougeait pas, encore retenu sans doute par la crainte du Maréchal Bugeaud. Mais à peine celui-ci est-il repassé en congé en France que de tristes événements viennent signaler la réapparition de lÉmir. La trahison dun chef indigène dont jusque-là rien navait fait suspecter la fidélité avait livré aux coups de cet insaisissable ennemi une colonne de 450 hommes qui tous, à lexception de 14, périrent, illustrant leur drapeau par un des plus magnifiques exemples que notre armée ait donnés sur cette terre dAfrique où elle en a tant donné cependant. 80 hommes, après sêtre tirés à larme blanche du cercle de feu où la trahison les avait enfermés, pouvaient encore sauver leur vie en se rendant à Abd-El-Kader. Il leur donnait sa parole de ne les point faire mourir, et aucun soldat en Afrique nignore que lÉmir, sous ce rapport, est fidèle à ses serments. Nos soldats aimèrent mieux rester sur le terrain jusquau dernier. Retranchés dans un marabout, pressés les uns sur les autres, sans eau, sans vivres, sans sommeil, ils soutinrent un siège qui rappelle les plus beaux faits darmes. Lorsque nos troupes vinrent les dégager, ils étaient encore 12 debout. Daprès une décision prise dans le conseil du roi un monument sera élevé à ces braves au lieu même où ils ont si vaillamment soutenu lhonneur du drapeau. Un officier de larmée dAfrique, en garnison à Oran, écrivait en France après cet événement : « Lenthousiasme parmi nous est à son comble ; nous brûlons du désir de venger nos frères darmes ; nous avons tous fait serment, quelle que soit la position désespérée dans laquelle nous nous trouvions, de mourir jusquau dernier homme plutôt que de jamais nous rendre à Abd-El-Kader ou à ses Arabes. »
    À quelques jours de là 200 hommes cernés par la cavalerie arabe mettent bas les armes.
    À la nouvelle de ces revers et de la reprise dhostilités par Abd-El-Kader, une note de Mr. Guizot fit connaître à Abderrhaman que la France était décidée à poursuivre lÉmir sur le territoire marocain. Elle lui rappelait les termes du traité de Mogador quil navait pas observé, comme le prouvaient assez les derniers événements : elle supposait obligeamment que cétait par impuissance quil avait ainsi manqué à ses engagements, et concluait quen ce cas la France était autorisée à se faire justice à elle-même. Il est un peu tard, ce nous semble, de sapercevoir après 15 mois que lEmpereur nexécutait pas le traité, et il est ridicule de dire quil na pu lexécuter quand il est évident quil na rien tenté pour en remplir les conditions. Peu de temps après le réception de cette note lEmpereur du Maroc fit partir pour la France un ambassadeur chargé de présents magnifiques pour Louis-Philippe. Des fêtes brillantes lui ont été offertes aux Tuileries. On a même porté la complaisance jusquà faire manuvrer sous ses yeux, au Champ-de-Mars, plus de 40 mille hommes dans le but unique de lui faire plaisir. Cest au moins ainsi quon voit quil la compris par les remerciements quil a adressés à Louis-Philippe.
    Ici nous nous retrouvons de nouveau en face de lAngleterre. Nos bons amis dOutre-Manche nous contestent le droit de faire bonne justice de la perfidie dAbderrhaman ; et les plus modérés de ses légistes déclarent que lAngleterre ne permettra jamais que nous exigions aucune indemnité territoriale pour le mal quil nous a fait ou laisse faire. Cest-à-dire, en dautres termes, quils veulent assurer à Abd-El-Kader un lieu de sûreté, un asile inviolable, où, protégé en apparence par le Maroc, et en réalité par le drapeau britannique, il se retirera chaque fois que nos braves soldats le serreront de près. Puis, quand il aura réparé ses forces épuisées, il attendra que la trahison lui ménage de nouvelles chances de succès. Ainsi lAlgérie deviendrait pour la France un cancer qui la rongerait et lépuiserait jusquà ce quenfin elle renonçât delle-même à cette magnifique possession en faveur de sa rivale. Espérons que la France comprendra mieux ses véritables intérêts et que lentente cordiale qui nous a déjà coûté si cher naura pas besoin pour se maintenir de continuels sacrifices de notre part. Une nouvelle expédition se prépare contre Abd-El-Kader ; elle ne coûtera pas, dit-on, moins de 20 millions. Cest le maréchal Bugeaud qui en a le commandement. Il y a lieu quil la conduira à bonne fin, si les moyens ne lui manquent pas, et quon le laisse faire : chose sur laquelle il nest guère permis de compter, car son retour en France navait eu dautre motif que le découragement de ne pouvoir faire adopter au ministère les mesures quil croyait nécessaires. Son absence de lAlgérie aura fait voir ce quil vaut. Les Arabes savent aussi lapprécier, comme le prouve la terreur que son nom seul leur inspire. Cest quen effet aucun de nos chefs ne les a menés si rudement pendant la guerre. Nous ne pensions guère en écrivant ce qui précède que nous dussions avoir sitôt un affreux malheur à ajouter aux anciens. La colonne du Général Levasseur composée de 2,500 hommes a été surprise par les neiges et un froid très-intense dans sa marche sur Sétif. À la date du 8 janvier un tiers de linfanterie, environ 800 hommes, navait pas encore rallié à Sétif où la tête de la colonne était arrivée le 4. On évaluait à 200 le nombre de morts, et 500 hommes étaient entrés à lhôpital avec des congélations aux pieds, aux mains et aux oreilles. Plus de 1200 fusils ont été perdus, tout le matériel de campement, les sacs des soldats, les effets des officiers, un grand nombre de chevaux et de mulets.
    La cause sans-cesse renaissante des résistances que nous rencontrons en Afrique, de ces résistances qui nous coûtent tant dhommes et de trésors nest autre que lattachement des Arabes à la foi de Mahomet. Pour nous les attacher il faudrait donc commencer par les convertir ; mais ce nest pas ainsi que la compris un gouvernement qui abrite toutes les religions sous le manteau dune égale protection. Sil croit que Dieu est Dieu, il veut aussi persuader à lArabe que Mahomet est son prophète ; ainsi le canon de la France proclame-t-il solennellement la fin du jeûne du Ramadan.
    Nous venons dapprendre que Mgr Dupuch a donné sa démission et que le St-Père la accepté. Il paraît que le motif qui lui a dicté cette démarche est limpuissance où il se trouvait de faire honneur à ses engagements pour avoir voulu prendre une part trop large dans les bonnes uvres qui soffraient à son zèle. On dit quil va se retirer à la Trappe.
    Nous avons une expédition toute prête contre Madagascar. Voici ce qui a donné lieu à nos différents avec cette île. Plusieurs négociants français et quelques anglais en moindre nombre sy étaient établis avec lagrément de la reine Ronavalo. Peu de temps après, sans quils eussent donné sujet à aucune plainte, elle leur fit intimer lordre de se retirer. Ils en étaient eu point dopter entre la perte de leur liberté et celle de leurs propriétés lorsque les capitaines de deux navires de guerre, lun français et lautre anglais, essayèrent de faire révoquer un ordre nullement motivé, ou tout au moins de ladoucir. Leurs efforts ayant été inutiles, des coups de canon furent échangés de part et dautre avec effusion de sang. On na pas hésité en France à reconnaître dans cette affaire un casus belli, et déjà les vaisseaux qui devaient composer lexpédition étaient désignés et le chef nommé, quand les ministres se ravisant ont voulu avoir là-dessus la décision des chambres. LAngleterre serait-elle encore pour quelque chose dans cet ajournement ? Un journal anglais qui fait autorité sest déjà empressé de nous contester notre droit de souveraineté sur Madagascar reconnue solennellement par lAngleterre dans dautres circonstances. Il veut que le casus belli soit aussi bien pour lAngleterre que pour la France et quelle ne permette à personne de se faire rendre la justice quelle est si bien en état dobtenir toute seule.
    Nous ne vous dirons que peu de mots sur Taïti dont nous vous parlâmes longuement lannée dernière. Il sy publie un journal intitulé : LOcéanie française. Quatre n°s de cette feuille du mois de février dernier ont été vainement attendus à Paris. On ne tarda pas à avoir le secret de cette suppression. Les n°s dont il sagit contenaient dimportants détails sur de nouvelles manuvres des anglais pour insurger les Taïtiens contre nous. En vertu du respect dû à lentente cordiale le ministère navait point voulu que ces faits fussent connus.
    Vous voyez donc que le char de lÉtat suit toujours la même ornière. Son attelage accoutumé au joug obéit fidèlement à la main invisible qui le dirige toujours du côté de lAngleterre. Pour entretenir ces bonnes dispositions la reine Victoria est venue faire sa petite visite annuelle au château dEu, et elle a été assez bonne pour promettre de venir au mois de Juillet prochain jusquaux Tuileries. LAngleterre convoite Chandernagor, et nous traitons avec elle la vente de cette colonie qui rapporte au trésor un revenu de plus de 200,000 frs.
    La princesse de Joinville est accouchée le 4 9bre dun prince qui, daprès les ordres du roi, portera le nom de Duc de Penthièvre. Le 17 du même mois le canon des Invalides nous annonçait aussi que la Duchesse dAumale venait de nous donner un nouveau prince. Louis-Philippe a voulu quil portât le nom de Prince de Condé.
    Le 10 9bre a été célébré dans la chapelle de la famille royale de France, à Frohsdorf, le mariage de S.A.R. Mademoiselle avec le Prince héréditaire de Lueques. Quelque temps auparavant la Princesse avait fait remettre une somme de 1000 frs. à chacun des curés de Paris pour être distribuée aux pauvres, et attirer ainsi les bénédictions du ciel sur son mariage.
    Si laffaire des Jésuites na pu amener Mr Thiers au ministère, elle lui a au moins procuré la consolation de voir, tandis quon instruisait leur procès, plus de 14 millions votés pour larmement des forts et du mur denceinte dont il a embastillé Paris.
    Les chemins de fer ont donné lieu à un nouveau genre de fièvre, celui des spéculations. Capitalistes grands et petits, ont voulu avoir des actions sur les chemins de fer et réaliser des gains énormes dans lespace de quelques mois. Il y a eu grand nombre dheureux, mais beaucoup plus encore de dupes. Rothschild na pas été de ces derniers ; on névalue pas à moins de 40 millions la somme quil a eu lhabitude de faire entrer dans ses coffres pendant le cours de cette année. Sa tactique bien connue la voué à la haine publique, et on assure que, si quelque catastrophe révolutionnaire avait lieu en France, sa vie ny serait pas en sûreté.
    On travaille avec une grande activité à la confection des chemins de fer dont toute la France va être sillonnée. Plusieurs nouveaux seront mis prochainement en circulation.
    On espère que lair remplacera avantageusement la vapeur sans en avoir les inconvénients. On travaille depuis longtemps déjà à un chemin de fer atmosphérique de Nanterre à St Germain. Louverture en a été annoncée pour les premiers jours du mois de Mai.
    Mais voici bien une autre invention. Cest celle du télégraphe électrique. Son action est instantanée : tellement quune nouvelle connue à Pékin à midi et livrée à lheure même à un télégraphe électrique correspondant avec Paris serait sue ici le même jour vers 4 heures du matin, sans tenir compte toutefois du temps que le télégraphe mettrait à la composer. Car cest encore une particularité de ce télégraphe de composer les nouvelles quil donne, ce quil fait en touchant et coordonnant les lettres qui doivent les exprimer. Il a encore limmense avantage de fonctionner nuit et jour, quelque temps quil fasse. Il y en a un sur le chemin de fer de Rouen à Paris. Il était dabord en plein air ; mais pour sen rendre plus sûr le gouvernement lui a fait construire un canal souterrain.
    Nous devons vous parler dun triomphe quont remporté les charpentiers de Paris pendant lété dernier. Ils voulaient obtenir des maîtres qui les emploient 5frs pour 10 heures de travail journalier pendant 10 ans. Jusque-là on ne leur avait donné que 4frs 50c. Les maîtres tenaient bon à ce prix, et les charpentiers de ne point travailler. Plusieurs mois se passent ainsi dans cette obstination mutuelle ; mais à la fin les maîtres sont obligés de céder. 5frs est un salaire assez modéré pour Paris, surtout quand plusieurs mois de lhiver se passent presque sans ouvrage. Cependant cette manière de procéder nest pas sans danger. Tous les autres ouvriers peuvent se faire augmenter de même et ne pas sarrêter dans de justes limites. Plusieurs charpentiers furent cités devant les tribunaux comme capables de coalition, cest-à-dire, davoir empêché leurs camarades par menaces ou mauvais traitements de travailler. Mr. Berryer les défendit avec son éloquence ordinaire, mais il ne put réussir à faire acquitter les plus coupables.

    Espagne, Portugal.

    Les négociations entamées depuis si longtemps avec la cour de Rome se sont poursuivies avec une nouvelle ardeur pendant lannée qui vient de sécouler. Elles avaient un double objet, la sanction de la vente des biens du clergé et la reconnaissance de la Reine Isabelle II. Sa Majesté pour aplanir les voies sétait empressée de faire déclarer solennellement que par le serment prêté à la Constitution du royaume, qui avait causé des inquiétudes de conscience, elle ne prétendait nullement exiger rien de contraire aux lois de Dieu et de lÉglise. Les Chambres avaient, de leur côté, voté 159 millions de réaux pour la dotation du clergé et lentretien du culte, et fait suspendre la vente des biens du clergé séculier. Mais, par une bizarrerie inconcevable, le gouvernement sappropriait les derniers restes des propriétés du clergé régulier, ou en ordonnait la vente à son profit. Néanmoins laffaire du concordat était, disait-on, en assez bien bon train ; on espérait même une solution prochaine quand de nouvelles difficultés vinrent se joindre aux anciennes et ramenèrent les choses au point où elles étaient auparavant. On avait reçu en Espagne plusieurs brefs et rescrits du St Siège par lesquels il confiait ladministration de plusieurs diocèses, dont le siège était vacant, aux Évêques les plus voisins. Le gouvernement ayant invité le tribunal suprême de la justice à examiner si ces actes étaient de nature, dans leur forme ou dans leur contenu, à porter atteinte aux droits de la couronne dEspagne, ce tribunal émit lavis quon ne devait pas leur accorder lexequatur. Cétait rendre impossible tout accommodement. Dailleurs on a su que le St Père avait toujours écarté la question politique et quil ne légitimait nullement la vente des biens du clergé. Les pensions que le gouvernement avait promis en dédommagement de ces biens ne se paient pas exactement, ni intégralement. Le clergé est réduit à une grande pauvreté. Les Églises se détériorent faute de réparations. Cependant, grâce au revirement qui se fait dans les sens des idées religieuses, le clergé reprend peu à peu lempire moral quil avait perdu un moment dans les localités les plus travaillées par lesprit révolutionnaire. Aussi bon nombre de prêtres exilés sont rentrés dans leurs églises.
    Le gouvernement vient dinterdire toutes fonctions de leur ministère aux jeunes Ecclésiastiques qui, depuis un an environ, ont reçu lordination en pays étranger. Il veut aussi remplacer les séminaires par lUniversité. Les Évêques ont protesté contre cette dernière mesure.
    Dr. Carlos sest demis de ses droits à la couronne dEspagne en faveur de son fils aîné le Prince des Asturies. Il a adressé, à cette occasion, des adieux touchants aux loyaux Espagnols qui ont si héroïquement combattu pour le succès de sa cause. Peut-être espérait-il par cet acte préparer les voies au mariage de la Reine avec son fils ; mais cette illusion na pas tardé à se dissiper. Isabelle a fait déclarer Don Carlos et toute sa famille hors la loi, exclus par la Constitution de lÉtat et par des lois spéciales de la succession à la couronne, et privés des droits dont ils jouissaient en qualités dinfants dEspagne. Qui donc sera le mari dIsabelle ? Les journaux ont annoncé, il y a quelques mois, que ce serait le Prince Léopold de Saxe-Cobourg et que le Duc de Montpensier épouserait lInfante Dona Louiza. Ces arrangements auraient été pris aux Tuileries ; mais des nouvelles plus récentes laissent encore la question indécise.
    Le parti modéré sest maintenu au pouvoir malgré les secousses violentes occasionnées par certains de ses actes qui ont été partout fort mal accueillis. De ce nombre sont le décret sur la presse, un nouveau système tributaire et un nouveau mode de recrutement pour larmée. Le calme sest un peu rétabli ; mais il se passera encore bien des années avant quon puisse espérer quil se maintienne. Les partis sagitent sans-cesse. Lannée qui vient de sécouler a été très-féconde en conspirations et émeutes, et lautorité a eu besoin, en maintes circonstances, duser de toute la rigueur des lois contre leurs auteurs. On peut cependant dire que le gouvernement de la Reine gagne en confiance. Le voyage quelle a fait lété dernier dans les provinces Basques a ressemblé à un véritable triomphe et a plus servi à rétablir sa santé toujours un peu faible, que les bains de Barcelone.
    Le schisme est à peu près éteint en Portugal. Le St Père a déclaré que le vénérable serviteur de Dieu D. Barthélemy des Martyrs a porté lexercice des vertus chrétiennes à un degré héroïque. Des désordres sanglants ont eu lieu dans la province du Douro à loccasion de la perception des impôts.

    Angleterre.

    Lordre des événements demande que nous nous occupions dabord de lIrlande. Les violences avaient échoué ; le procès-monstre avait manqué son effet ; OConnell poursuivait sa tâche sans sintimider. Sir Robert Peel va changer de tactique ; il veut essayer si par la voie des concessions il pourra reconquérir laffection des Irlandais. Un bill de dotation en faveur du collège catholique de Maynooth est présenté par lui aux chambres des communes et devient une des questions les plus graves de la situation religieuse. Après de longs et vifs débats où le ministre déploie une supériorité de vues et de talent très-remarquable, le bill de dotation est admis à une grande majorité par la chambre des communes et sanctionnée ensuite par celle des Lords. Ce premier pas fait, lordre du jour appela la 2e lecture du bill abrogeant certaines lois contre les catholiques que Peel avait présenté précédemment aux chambres. De ce nombre était celle relative aux Jésuites et aux ordres religieux. Le jour mérite dêtre remarqué ; cétait le 4 mai, le lendemain du résultat définitif des interpellations de Thiers. Cette lecture ne souleva pour lors aucune discussion. Mais à une 3e épreuve qui neut lieu que quelques mois plus tard, ce projet de loi fut combattu par Sir John Graham et rejeté par la chambre conformément au mot dordre du cabinet. On se demanda alors si ce qui sétait passé en France aurait fait changer les dispositions du gouvernement Anglais, ou Sir Robert Peel aurait voulu donner à Mr. Guizot une preuve dentente cordiale.
    Le vote du bill de Maynooth ne calma point lagitation en Irlande : les meetings sy succédèrent sans interruption. OConnell ne cessait de demander le rappel, et de déclarer que cétait en vain quon voulait le satisfaire par des concessions insuffisantes et quil navait pas demandées. Cependant il pensait quil fallait les accepter en attendant mieux. Voici comment sa verve spirituelle sinspire à ce sujet dans un meeting : « Mon avis est que nous devons recevoir de Peel tout ce quil veut nous donner de bon, et, par exemple, la suppression des droits sur le verre, le bill des banques, le bill de Maynooth ; en vérité tout cela est bon, excellent, parfait. Grâces vous en soient rendues, Sir Robert Peel ! »
    « Sir Robert Peel la dit, il veut joûter avec moi ; il prétend menlever le peuple Irlandais : jaccepte le défi. Les Irlandais y gagneront toujours quelque chose. Allons, Sir Robert Peel, quel enjeu mettez-vous ? Le bill du verre. Allez, Sir Robert Peel ; que mettez-vous encore ? Le bill e Maynooth. Allez toujours ; que mettez-vous encore ? Le bill des banques. Vous arrêterez-vous-là, Sir Robert ? Allez, que mettez-vous encore ? Vous nêtes pas au bout. Le peuple Irlandais est un peuple reconnaissant par excellence ; si vous voulez le gagner, acquérez des titres à sa reconnaissance, procédez de la manière la plus juste, comme vous avez commencé. Moi, jai un seul mot à opposer à tous les enjeux de Sir Robert Peel, et ce mot est le Rappel. »
    Encouragé par ces dispositions du cabinet britannique OConnell quitta Dublin pour reprendre au sein du parlement la place où il avait dédaigné de sasseoir depuis louverture de la session ; mais son apparition ny fut pas de longue durée, et son retour précipité à Dublin fut un fait aussi significatif que lavait été sa rentrée à la chambre des Communes après un an dabsence. Nous allons expliquer les motifs de cette retraite qui fut suivie de celle de John OConnell et de Mr. OBrien.
    Le bill de Maynooth navait été que le point de départ dune réforme complète de lenseignement en Irlande. Sir Robert Peel proposa la création de trois collèges en Irlande pour les hautes études, destinés à recevoir indistinctement des élèves appartenant aux diverses religions, et dans lesquels en conséquence lenseignement serait basé sur une parfaite neutralité en matière religieuse. Pour tout homme de bonne foi, le mot de neutralité en pareille matière. » Synonyme dindifférence ; aussi les Évêques dIrlande ne se montrèrent-ils disposés à accepter le bill de Sir Robert Peel que sous certaines conditions, et en proposant les modifications nécessaires pour mettre à labri de toute corruption la foi et les murs de la jeunesse confiée à leur garde. Le ministre anglais, bien loin de mépriser et de regarder comme non avenues les observations des Évêques dIrlande, les accueillit au contraire avec courtoisie et se montra disposé à modifier son bill daprès ces observations. Malheureusement il ne put faire prévaloir son sentiment, et le bill des collèges irlandais fut définitivement adopté sans aucune modification qui mérite dêtre signalée. Il nen fallait pas davantage pour déterminer OConnell à abandonner de nouveau le parlement. Ses efforts et ceux de ses amis pour obtenir les améliorations demandées par les Évêques avaient été inutiles. Sur 18 Prélats que compte lIrlande quatre seulement sétaient abstenus de faire des réclamations. Cela étonnera moins de leur part quand on saura que dans dautres circonstances ils se sont montrés disposés à accepter les offres du gouvernement, cest-à-dire, un concordat, le veto dans le choix des Évêques, un salaire et dautres concessions analogues qui feraient tomber la hiérarchie ecclésiastique dIrlande sous la dépendance du gouvernement anglais, et ferait descendre ses prêtres environnés aujourdhui de tant de vénération au rang dun clergé Saxon. Deux de ces Évêques se sont rendus à Rome avec lintention, dit-on (1), dappuyer auprès du St Siège leurs démarches et celles de leurs adhérents. On a craint surtout quils ne nuisissent à la cause dOConnell qui a besoin, pour conserver le prestige dont il jouit, dêtre en bons rapports avec Rome. Cest de là et des sentiments religieux quil professe, plus encore que de la supériorité de ses talents, que lui vient la puissance daction quil a sur les masses. On sait, comme il la dit dans un discours à jamais célèbre, quil est prêt à donner sa vie pour le rappel, mais quil ne lachèterait pas au prix dun péché mortel. Aussi tout en cherchant le salut de sa patrie a-t-il soin de ne faire jamais choix que de moyens légaux aussi bien dans leur esprit que dans leur forme. Lenthousiasme pour les meetings a encore été plus grand après sa retraite du Parlement quavant. Cinq cent mille personnes, dont quinze mille étaient à cheval, assistaient à celui de Tipperary, et ce nest pas le seul de ce genre. Ses discours toujours pleins du patriotisme religieux le plus sublime ont été couverts dapplaudissements. Sa confiance en a bonté de sa cause passe dans lâme de ses auditeurs, et personne ne doute du succès quand il a entendu ces paroles de la bouche dOConnell : « Dites à vos amis, à vos familles que je vous ai promis le rappel et que vous laurez ; que jai 70 ans et les cheveux blancs, mais le cur jeune encore et le bras assez fort pour détourner tout coup qui menacerait lIrlande. »
    En remontant aux sources de la tradition chrétienne pour obtenir la solution de ses doutes et se raffermir dans sa croyance, le Puséysme ne sest pas approché ainsi en vain de la vérité. Nous vous avons déjà fait connaître quelques-unes des conversions

    (1) Lun de ces Prélats a réclamé contre linterprétation donnée au but de son voyage, assurant quil nest allé à Rome que pour sacquitter du vu quil fit le jour de son sacre.

    Qui ont été lheureux résultat. Aujourdhui nous avons des nouvelles plus consolantes encore à vous donner. La secte avait emprunté son nom du Docteur Pusey ; mais un autre encore plus habile que lui en avait pris la direction et semblait en être lâme. Cet autre Docteur était Mr. Newman. LÉglise anglicane ne possédait ni dans son épiscopat, ni dans son nombreux clergé, ni dans ses universités, un homme jouissant, comme théologien, dune réputation supérieure à la sienne. Il a fait son abjuration au mois doctobre, et quoique nous ne tracions ces lignes que deux mois après cet heureux événement, nous pouvons déjà mentionner près de 30 conversions parmi ces intelligences délite subjuguées comme lui par la vérité et entraînées par son exemple. Environ la moitié de ces nouveaux convertis appartenaient au clergé protestant. Cependant il restait un scrupule à lillustre néophyte. Comme il croyait depuis 10 ans navoir plus appartenu à lÉglise anglicane quil cherchait à ramener au bercail catholique, il se reprochait les émoluments quil avait touchés en qualité de fellow de lUniversité dOxford. Une souscription ouverte parmi les catholiques lui eut bientôt procuré les moyens de mettre sa conscience en repos.
    Grande fut la consternation parmi les Puséystes à la nouvelle de la conversion de Mr. Newman. Bien des consciences salarmèrent à la pensée que la conviction seule de la vérité lui avait dicté cette démarche, et le Dr. Pusey non moins affligé que les autres eut besoin de toute sa théologie pour calmer les esprits. Il avoua quil avait prévu le coup qui lavait si cruellement frappé du moment où il eut appris que les catholiques dAngleterre et de France priaient pour Mr. Newman devant la sainte hostie et faisaient la communion pour demander sa conversion. Les Évêques dAngleterre prenant acte de cet aveu ont conjuré les Évêques de France de venir à leur secours en sollicitant des prières publiques pour le retour de leur patrie à la foi catholique. Leur circulaire écrite par Mgr Wiseman est trop belle et trop consolante pour que nous puissions résister au plaisir de vous en donner ici un extrait : « LÉglise catholique toute entière, dit ce Prélat, a appris avec allégresse quil se manifeste en Angleterre un nouvel esprit religieux ce nest pas seulement quil sopère, au milieu de nous, des conversions plus nombreuses quautrefois et parmi des personnes occupant dans la Société des positions plus éminentes ; mais les vieux préjugés seffacent ; on nous exprime des sentiments affectueux, et les esprits, en nombre plus considérable que jamais, se préoccupent du retour à lunité et le désirent. Dans ce changement, le Tout-Puissant a eu soin de nous prémunir contre les dangers de la présomption, en nous plaçant dans limpossibilité de nous attribuer même la plus facile part au bien qui sopère. »
    «ce qui se passe en Angleterre ne saurait sexpliquer ni par lactivité des catholiques, ni par les prédications de notre clergé, ni par les ouvrages de nos écrivains, ni par le zèle et la piété des fidèles Une impulsion spontanée de la grâce et une succession providentielle de circonstances sont les seuls moyens auxquels le Maître des hommes et des choses pour produire les glorieux résultats dont nous sommes les témoins. »
    « Nous sommes arrivés à une crise des plus consolantes : les esprits sont plus que jamais agités et inquiets sur ce quils doivent faire. Un grand nombre dhommes qui sont disposés à venir à nous, ont à soutenir les luttes les plus terribles. Ils sont placés dans lalternative de choisir entre la perte de tous les biens terrestres et le rejet de la vérité ; ils ont à vaincre le respect humain, les préjugés, à sacrifier leur plus cher intérêt de famille, et souvent des affections que respectent la nature et la loi de Dieu. Toutes ces circonstances concourent à rendre leur conversion plus difficile, et, pour plusieurs, la démarche dentrer en communion avec lÉglise demande un esprit de sacrifice poussé à un degré héroïque. »
    « Quel catholique pourrait refuser ses prières ? Quel enfant de lÉglise ne sestimerait heureux de venir au secours des âmes engagées dans cette terrible lutte ? Plusieurs sont encore chancelants et indécis sur le parti quils doivent prendre. Qui se refuserait à demander pour eux lesprit de sagesse et de force dans toute sa plénitude ? »&e.
    Les Évêques de France ont répondu généreusement à cet appel fait à leur charité. Ils ont demandé des Messes à leur clergé, des communions et des neuvaines à leurs communautés et aux fidèles, ouvrant pour cet effet le trésor des indulgences.
    Permettez-nous, NosSeigneurs et Messieurs, de vous communiquer une pensée qui nous fait éprouver dans ce moment les plus douces émotions. Vous appartenez aussi à cette grande famille à qui par une touchante sympathie lépiscopat anglais a confié lhonorable mission de se poser comme médiatrice auprès du trône des miséricordes. Son appel sadresse donc aussi à vous, et nous aimons à contempler en esprit ce concert de ferventes prières qui va sélever des extrémités de lAsie pour arracher à lhérésie un pays quon appelait autrefois lîle des saints. Personne ne comprendra mieux que vous toute limportance dune semblable grâce pour les missions qui vous sont confiées. On ne peut pas attendre une conversion en masse. Mais quand un nombre considérable de personnes éminentes par leur savoir et leur position sera revenu au catholicisme, la réaction se généralisera de plus en plus, et Dieu veuille quelle ne tarde pas à être totale. La France doit prendre dautant plus dintérêt à cette réaction quelle date de lexil de son clergé. Cest ainsi quil a payé la généreuse hospitalité quil a reçue sur la terre étrangère.
    Quelques notions préliminaires sont nécessaires avant que nous passions aux événements politiques. Il existe en Angleterre une loi quon appelle la loi des céréales, laquelle frappe de droits exorbitants lentrée des grains étrangers qui ne sont admis en franchise quen temps de disette. De là le monopole du marché national par lequel la propriété foncière acquiert une si grande valeur, et assure à laristocratie des revenus énormes. De là aussi le prix élevé du pain pour les consommateurs, et la souffrance des classes peu aisées. Cette loi a toujours été lécueil du ministère, toutes les fois quil a voulu y toucher. Robert Peel sen était montré dabord lardent défenseur. Mais la marche des circonstances nen faisait déjà plus quune question de temps dont les désastres, de la dernière récolte sont venus hâter linévitable solution, il pensa que le moment était venu de proposer une modification de la législation sur les céréales. Trompé dans ses prévisions il a échoué contre linébranlable opposition du Duc de Wellington soutenu par les autres ministres Torys. Sa démission sen est suivie immédiatement, et elle a entraîné celle de tous les autres membres du cabinet. Il ne pouvait clore cette partie de sa vie publique dune manière plus adroite quaprès sêtre fait ainsi, lui homme de la noblesse, lhomme du peuple. Le retour au ministère lui est assuré par là autant que par sa haute capacité. Nous regrettons de ne pouvoir lui rendre ici le témoignage quil est favorable aux catholiques.
    Voici ce qui sest passé depuis que nous avons écrit ce qui précède. Lord John Russel chargé de former un cabinet Wigh a été obligé davouer, au bout de quelques jours, linutilité de ses efforts. Force donc a été de rappeler Sir Robert Peel et de lui laisser la liberté de faire les changements quil voudrait dans le cabinet quil représente. Il en a usé avec beaucoup de réserve ; mais la crise doù il vient de sortir victorieux lui permet despérer une influence qui est de bon augure en faveur de la loi des céréales. Cest une mesure que les circonstances actuelles paraissent ne pas permettre dajourner ; mais elle ne suffit pas seule pour détourner le terrible fléau de la famine qui menace lIrlande. Les pommes de terre dont elle fait son alimentation presquexclusive, ont été atteintes dune maladie qui en rend lusage fort dangereux. La contagion sest étendue presque sur tout le nord de lEurope ; mais nulle part elle naura daussi funestes conséquences quen Irlande. La Reine en répondant aux habitants de Dublin qui lui avaient fait le tableau le plus affligeant de la situation de leur pays, a promis de réunir très prochainement son Parlement, et de donner avec empressement sa sanction à toute mesure que la Sagesse de la législature jugerait propre à alléger la disette passagère qui menace lIrlande. Cette maladie des pommes de terre a causé de vives inquiétudes en Europe. On avait espéré quaucune famine nétait plus possible, grâce à ce tubercule. Il est vrai quelles nont pas été entièrement perdues même dans les pays les plus atteints de la contagion. Mais qui peut répondre de lavenir ? Cette année, cétait au moment où leur récolte donnait les plus belles espérances que leur tige frappée comme dun vent brûlant, sest desséché, et que des taches noires, indices de la contagion, se sont manifestées. Données à des animaux, ces pommes de terre leur ont causé la mort.

    Suisse.

    Nous laissâmes lannée dernière la Suisse dans un état dagitation qui faisait présager de nouveaux désastres ; ils ne tardèrent pas à avoir lieu. Bien que les Jésuites servissent toujours de prétexte, le débat nétait plus entre leurs partisans et leurs adversaires, mais bien entre les révolutionnaires et les conservateurs. La révolution qui bouleversa le canton de Vaud où il ny a point de Jésuites, en est une preuve évidente. Ce fut aux cris partout et constamment répétés : à bas les aristocrates ! que le gouvernement se vit renversé par une émeute populaire. Si plus tard les cris de mort aux Jésuites ! se firent aussi entendre, ce nétait que pour ne pas perdre le mot dordre. À la suite de ce premier succès révolutionnaire, lanarchie la plus complète régna dans le canton de Vaud et surtout dans le district dAigle. On y dressa larbre de la liberté, et à ce signe de rébellion furent attachés deux drapeaux portant, lun° Amnistie des Valaisans et des Lucernois ! et lautre : mort aux Jésuites ! Le jour de la plantation, deux compagnies armées, habillées en bourgeois défilèrent autour de larbre ; un officier prononça un discours révolutionnaire, et le tout finit par une orgie. Cependant un gouvernement provisoire sétablit à Lausanne chef-lieu du canton, dans le but non de comprimer le mouvement révolutionnaire, mais de lui donner une forme régulière. Lexpulsion des Jésuites, la destination des momiers, dissidents calvinistes, voilà quelles furent ses premières résolutions. Mais malgré ces recommandations et lhabitude où est le peuple de ne voir sous la soutane des prêtres catholiques que des Jésuites déguisés, ils furent respectés, eux et leurs établissements, tandis que des chapelles appartenant aux momiers tombèrent sous la hache des démolisseurs, quon menaçait de mort et quon brûlait en effigie des pasteurs protestants légalement établis. Le fait paraîtra dautant plus surprenant quon ne pouvait guère espérer une semblable réserve de ces hordes qui promenaient dans les rues de Lausanne des drapeaux avec ces inscriptions : Mort à ceux qui ont des domestiques ! et quon entendait crier : À bas les braves gens ! À bas le bon Dieu !
    Le mouvement révolutionnaire se faisait aussi sentire dans plusieurs autres cantons, et quelques-uns donnaient des marques assez significatives aux Vaudois. Cest ainsi que le radicalisme traînant à sa suite limpiété et limmoralité la plus dégoûtante préludait à la tenue de la diète générale qui devait souvrir à Zurich quelques jours plus tard. Les premiers séances ne permirent pas despérer que le bon droit dût y triompher, tant de la passion se montrait arrogante et exigeante du côté des cantons protestants. La question des Jésuites ne fut pas une des dernières quon mit sur le tapis. Dix cantons et deux demi cantons volèrent contre le maintien de la compagnie ; huit cantons et deux demi cantons votèrent pour lintégrité du droit cantonal, et par conséquent en faveur des Jésuites. Cette fois il ne sagissait plus seulement des Jésuites appelés à Lucerne, mais de tous leurs établissements dans toute la confédération. St Gall et Genève se bornèrent à émettre le vu que les cantons qui avaient accueilli les Jésuites les renvoyassent, refusant toutefois dadhérer à la mesure qui prononcerait lexpulsion. Ainsi les cantons se trouvaient partagés en deux camps égaux. Lagitation allait croissant ; les catholiques soutenaient avec énergie les droits et lindépendance de leurs cantons, se montrant prêts à tout sacrifier et même à verser leur sang pour les défendre. Le sort des armes allait donc probablement décider la querelle, lorsque le chef de la légation anglaise fit remettre une note officielle au chef du Directoire fédéral. Elle était dautant plus propre à faire impression quon lattendait moins de ce côté. LAngleterre en effet ne sest jamais montrée fort empressée de conjurer hors de chez elle les tempêtes révolutionnaires dont, de manière ou dautre, son influence politique et ses intérêts commerciaux savent également tirer profit. Quelle que fût la réserve diplomatique dans les expressions de la dépêche Britannique, la redoutable expression dintervention étrangère deux fois employée, fit tout-à-coup fléchir lorgueil soir disant national des corps francs et des meneurs qui leur inspiraient leur jactance. La France fit aussi remettre sa note demandant dun ton hautain et superbe la suppression des corps francs comme unique cause du mal. Pour porter un coup de cette nature, la diète aurait eu besoin de toute son autorité fédérale, et en réalité elle nen avait plus. Tout ce quelle put faire fut délaborer péniblement un conclusum portant une molle désapprobation suivie dune équivoque interdiction des corps francs, lesquels y répondirent par des menaces, et quelques jours après ils entraient à main armée au nombre de 8 à 10 mille dans le canton de Lucerne. Ils étaient attendus de pied ferme par les troupes combinées de ce canton peu inférieur en nombre. Au moment où les assaillants approchaient de la ville, quelques troupes lucernaires, deux ou trois bataillons se replièrent devant eux. Cette circonstance augmenta le courage des corps francs : ils insultaient déjà aux vaincus : « Vous attribuez la victoire des vieux suisses dans le valais à cette créature que vous adorez à côté du Créateur, sécriaient-ils ; nous sommes déjà venus dans le canton de Lucerne un jour de fête de votre idole ; nous y revenons encore un de ses jours de fête : eh bien ! quelle vous protège maintenant votre Marie ! » Cest quen effet la bataille du Valais fut livrée un jour de fête de la Ste Vierge et dans le mois de Mai. La 1ère attaque de Lucerne par les corps francs se fit le jour de lImmaculée conception ; et la 2e., dont il est ici question, eut lieu le 31 Mars Jour de lAnnonciation. Ces blasphèmes ne firent quaugmenter la confiance des catholiques en Celle à qui ils avaient confié le succès de leurs armes et de la Ste cause quils défendaient. Longtemps ils lavaient priée à cette intention, et leurs cris de détresse apportés jusquaux pieds de lautel de Notre-Dame-des-Victoires y avaient trouvé des curs compatissants et généreux. Lissue du combat répondit complètement à lattente des catholiques. Les corps francs furent repoussés vers lEmme, où un grand nombre dentre eux se noyèrent. En outre ils laissèrent 800 hommes sur le champ de bataille, et deux mille des leurs furent faits prisonniers. Tout le reste fut mis dans une déroute complète et se dispersera en divers sens. Les catholiques ne perdirent quun officier et 10 soldats. Lucerne sut profiter de sa victoire ; elle exigea une indemnité pour les frais de la guerre et ne relâcha les prisonniers que sur une juste rançon. Le chef des radicaux avait dabord été condamné à mort, mais le Grand Conseil du canton décida plus tard quil serait sursis à toutes les condamnations à mort, voulant toutefois que les autres jugements fussent immédiatement exécutés.
    Au mois de 7bre dernier quelques arrestations importantes opérées dans une petite ville du canton de Neuchâtel, et les aveux obtenus des individus arrêtés, ont mis la police neuchâteloise sur la voie dune vaste conspiration ourdie en Suisse par des membres de la Jeune Allemagne. Le centre actuel paraît être la ville de Lausanne ; mais on ne compte pas moins de 28 villes en Suisse, dont 7 du 1er ordre, qui renferment des loges de conspirateurs. On assure quil existe des clubs allemands affiliés à cette société dans plusieurs villes de France, notamment à Strasbourg et à Marseille. Le but de lassociation clairement dévoilé par les écrits et la correspondance des chefs, ainsi que par les révélations des défectionnaires, est de parvenir par la prédication de lathéisme, par la démoralisation graduelle des masses, et au besoin par lassassinat de fonctionnaires publics, au renversement de lorganisation religieuse, politique et sociale, et successivement des autres états de lEurope. Lassassinat du conseiller Seu, excellent catholique, et qui comme homme politique jouissait dune grande popularité et avait une extrême prépondérance dans les affaires, est venu fournir des preuves trop convaincantes de la mise en uvre de ces moyens. Seu a été tué dans son lit dun coup de carabine par un homme qui dit avoir reçu de largent pour cela. Les journaux du parti radical nont pas manqué dannoncer avant cette déclaration que Seu sétait brûlé la cervelle ; ensuite, ils ont dit que Muller, (cest le nom de lassassin) avait reçu de largent des Jésuites pour se reconnaître coupable dun crime quil navait réellement pas commis. Nos feuilles libérales ont, comme de juste, appuyé ces assertions, et ce net pas la seule occasion où ils sont venus en aide à leurs frères de la Suisse. Thiers, au jour glorieux de ses interpellations, accompagne dun sympathique regret la défaite des corps francs à Lucerne. Et ces corps francs eux-mêmes nétaient pas composés en entier déléments indigènes. LAllemagne, lItalie, la France &e. y avaient fourni leur contingent.
    Après avoir en vain jeté les brandons dune guerre civile au centre de la Suisse, le radicalisme sest retourné vers le canton de Vaud, où fermentent ses éléments les plus subversifs. Là sest élevé un conflit qui a pu paraître étrange, entre cette loge dilluminés que lon appelle Conseil dÉtat et la compagnie des ministres qui se disent lÉglise nationale. 166 de ces derniers se sont démis de leur fonctions ; mais peu ont eu le courage de soutenir cette 1ère démarche jusquau bout et se sacrifier des avantages temporels pour conserver la liberté de leur ministère.
    Nous vous disions lannée dernière que lappel des Jésuites à la direction du séminaire de Lucerne avait été le motif de la 1re attaque des corps francs. Le décret qui en fut porté alors na eu sa pleine et entière exécution que le 1er 9bre dernier, jour auquel ils ont été solennellement installés. La Suisse est assez tranquille pour le moment ; mais le calme nest quà la surface, et Dieu veuille que ce ne soit pas celui qui précède les tempêtes !

    Italie, États dAllemagne.

    Une tentative dinsurrection a eu lieu à Rimini au mois de 7bre. Les insurgés composés de réfugiés Romagnols, Piémontais et Espagnols, furent quelque temps maîtres de la ville. Ils en profitèrent pour rendre à la liberté un grand nombre de détenus politiques. Ils arrêtèrent les courriers, semparèrent des dépêches et commirent plusieurs autres désordres. Mais nayant trouvé aucun appui dans les populations de la ville et des environs, ils prirent la fuite à lapproche des troupes venues de Forli. Un certain nombre se retirèrent dans les États du grand Duc de Toscane qui les fit embarquer en toute hâte pour la France. Il neut pas lieu de sapplaudir longtemps de cet acte de clémence qui le dispensait den faire lextradition au gouvernement pontifical. Il découvrit bientôt au sein de ses États une conspiration tramée par la jeune Italie dont le général Prim qui a joué un si grand rôle en Espagne devait avoir la direction. Le but de la jeune Italie qui sans doute a ses intelligences au dehors serait, à ce quil paraît, lérection dune république qui ferait du Pape un simple citoyen, ou, à défaut de république de préparer les voies à une invasion étrangère qui le priverait de ses États.
    Quelques prêtres catholiques interdits avant dêtre apostats se sont faits chefs dune Église quils ont appelée lÉglise catholique dAllemagne. Les principaux étaient Ronge et Theiner. Le 1er de ces sectaires, vrai démoniaque, a prêché une croisade incendiaire contre les catholiques dans toute la Prusse, aux grands applaudissements des protestants qui navaient pas assez déloges pour lui tant quils lont cru dangereux à lÉglise. Maintenant quon a reconnu la médiocrité du sujet et linutilité de ses efforts, on rougit de ces éloges et on les remplace par de bruyants sifflets. Chose plus fâcheuse encore pour Ronge et Theiner, cest quils viennent dêtre cités à comparaître devant le tribunal criminel pour répondre à certains passages de leurs écrits souverainement injurieux à lÉglise catholique.
    De graves démêlés ont eu lieu entre les autorités prussiennes et lÉvêque de Munster au sujet des écoles primaires que ce Prélat a voulu préserver du poison de lerreur en les soustrayant au contrôle de lautorité civile. LÉvêque de Munster est frère du célèbre Évêque de Cologne qui est allé depuis peu recevoir la récompense de son zèle à défendre les intérêts de lÉglise.
    Un congrès politico-religieux doit sassembler à Berlin pour sauver le protestantisme miné par le radicalisme religieux, de la ruine prochaine dont il est menacé, ou plutôt pour reconstruire cet édifice déjà croulé ; car il faut sen rapporter au Docteur qui doit y jouer le principal rôle, les protestants dAllemagne nont et ne forment plus une église.
    Une catastrophe plus ou moins terrible, plus ou moins prochaine semble menacer cette Prusse si fière de ses institutions despotico-libérales, si orgueilleuse de ses philosophiques lumières. Lexaltation des partis politiques augmente de jour en jour. Une conspiration a été découverte dernièrement à Posen. Plus de 40 personnes ont été soumises à une enquête criminelle. Une révolte a éclaté à Leipsick (Saxe). Comme elle ne paraît se rattacher à aucun but politique ou religieux, nous nous abstenons de vous en faire connaître les détails.

    Suède, Danemarck, Norwège.

    La condition des catholiques en Suède et en Danemarck ne sest point améliorée depuis lannée dernière. Le tribunal suprême de Stockholm a confirmé larrêt du tribunal de la cour qui condamnait au bannissement perpétuel le peintre Nilson pour avoir embrassé la foi catholique.
    La Norwège marche dans une voie bien différente. Le 16 juillet, jour de la fête de N.-D. du Mont Carmel, la sanction royale a été donnée à la loi votée précédemment par les deux chambres pour lémancipation des catholiques. Voici quelques articles de cette loi. 1°. Toutes les confessions chrétiennes jouissent en Norwège de la liberté religieuse. 4°. Le service divin se fera publiquement. 8°. Léducation des enfants issus de mariages mixtes dépend de la volonté des parents. 15°. Chacun a le droit, à 19 ans révolus, de quitter lÉglise nationale.

    Russie, Pologne, Syrie.

    Il serait difficile de suivre la Russie dans toutes les mesures quelle adopte pour opprimer les catholiques en général et, en particulier ceux de la malheureuse Pologne. Violenter les consciences, corrompre les murs, semer à pleines mains des germes de défiance réciproque entre différentes classes de la société ; diviser pour régner nest pas à beaucoup près tout ce quelle sait faire pour anéantir le catholicisme. Ne pouvant lentraîner à une apostasie générale, elle a trouvé le secret de le ruiner peu à peu. Les séminaires ont été réduits à un très-petit nombre, et le gouvernement sest réservé le droit de vérifier les conditions morales pour la vocation ecclésiastique et religieuse. On ne peut entrer au noviciat quà 24 ans et faire sa profession quà 30. Or, à 21 ans, la jeunesse la plus robuste est enrégimentée ; et parmi ceux qui resteront dans le pays combien y en aura-t-il qui voudront et pourront rester en suspens pour le choix dun état jusquà 30 ans accomplis ? Et dailleurs ceux qui montreront une pareille fermeté ne seront-ils pas repoussés à cause même de cette fermeté ? Aussi remarque-t-on que le nombre des prêtres catholiques décroît sensiblement, et la disette en est déjà très grandes dans certaines provinces. Des Missres étaient tout prêts à y suppléer ; mais comme ils se refusaient à signer un écrit par lequel ils reconnaîtraient le Czar pour leur chef temporel et spirituel, des cosaques armés sont venus les arracher de chez eux et les transporter dans des charrettes hors du royaume. Ce nest pas assez que le clergé séteigne faute davoir où se recruter, il faut encore quon entrave et quon paralyse son ministère. Après lavoir dépouillé de ses biens sous prétexte de lui procurer plus de liberté pour sadonner au service des âmes (Ainsi sexprimait lEmpereur dans son ukase avec une ironie vraiment satanique) on ne paie seulement pas les minces pensions destinées à faire compensation. Si le prêtre est zélé, il est sûr de ne pas avoir un sou. On en agit de même à légard des prêtres grecs-unis qui nont pas voulu se convertir. Leurs prébendes leur ont été enlevées, et le produit de la vente de leurs terres a été donné aux prêtres apostats, ou bien on les a incorporées au domaine de la couronne. Un petit nombre seulement de prêtres restés fidèles à leur croyance reçoivent des pensions. Les autres sont obligés de vivre des contributions volontaires fidèles. Elles ont dû se réduire à bien peu de chose pendant laffreuse famine qui vient de désoler la Pologne. Il faut dire aussi que secourir un prêtre cest par là même se rendre suspect et manquer à lEmpereur dont la sagesse est censée pourvoir abondamment aux besoins de ses sujets.
    Quant au peuple, dans la Lituanie, par exemple, on ne lui permet plus de suivre la Ste Messe un livre à la main ; car ces livres sont nécessairement catholiques et polonais : or, cest là un crime irrémissible. Cette province passe, en vertu dun ukase, pour foncièrement russe. Aussi a-t-on vu dans les églises, pendant les offices, des agents de police arracher brutalement les livres des mains des fidèles. Les catholiques qui se marient dans leur sont obligés de payer 50 florins de Pologne, non au prêtre mais au gouvernement, et cela sans distinction de rang, ni de condition. Sils se marient dans une église grecque, ils ne paient rien. Il est défendu sous peine dexil en Sybérie dinstruire le bas peuple de la Russie méridionale de la scission opérée en grande partie entre lÉglise unie et lÉglise catholique, et de la fusion avec lÉglise non-unie. Pour mieux conserver les apparences, le prêtre apostat garde les habits du clergé romain et se montre sans barbe ; mais il célèbre daprès le rit grec, et le peuple ignore quil assiste à un culte étranger.
    En Pologne cest encore autre chose. Des fonctionnaires et des popes parcourent les campagnes pour convertir les paysans à la religion Gréco-russe. Un grand nombre de paroisses ont été supprimées par ces Missres dun nouveau genre, et les églises données aux grecs. Les ukases qui défendent aux curés de séloigner du lieu de leur résidence et dadministrer les sacrements aux habitants des localités voisines ; qui, en outre, les obligent à soumettre leurs sermons à une censure préalable, et leur interdisent lemploi de tous les moyens propres à empêcher leur ouailles dapostasier, sont exécutés avec une rigueur extrême. Aux Ecclésiastiques qui y contreviennent, on intente un procès criminel dont lissue est presque toujours la déportation en Sibérie. Les Missres russes au contraire se livrent à toutes sortes de menées pour atteindre leur but. Là ou les exhortations et la ruse ne suffisent point, ils recourent à la force et réclament lassistance des soldats qui poussent les paysans, comme un vil bétail dans les églises, où, une fois entrés, on les inscrit en masse, et sans les consulter, sur les livres de lÉglise russe. Tout individu converti de cette manière est à jamais exclu du sein de lÉglise catholique, à moins que pour y rentrer il ne veuille encourir leffrayante rigueur des lois. Non content de ne pas permettre au clergé catholique de se recruter, le gouvernement lempêche même de réparer ses églises. Ainsi a-t-il porté des peines très graves contre un curé dont tout le crime était davoir voulu faire quelques minces réparations à la sienne qui menaçait ruine et exposait les fidèles à être ensevelis sous ses décombres.
    Un autre Ecclésiastique des plus illustres de la Pologne a été condamné à mort sur la simple accusation non prouvée davoir eu des relations avec Rome. LEmpereur a daigné commuer cette peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Quatre-vingt dix-sept prêtres catholiques persécutés en Russie à raison de leur croyance ont été employés comme manuvres dans une ville russe. Un de ces prêtres a encore aux mains les marques de ce rude travail. On les a transportés à Tobolsk, où ils ont été enfermés dans des cellules privées de lumière. On les a menacés de leur infliger un traitement plus dur. Heureusement ils ont pu se soustraire à la rage de leurs persécuteurs. Quelques-uns de ces prêtres se sont dirigés vers la Prusse, dautres vers lItalie, dautres enfin vers la France.
    Mais voici une autre victime de la barbarie du nouveau Néron ; cest lAbbesse des Religieuses Basiliennes. Sa fuite du couvent, où lhorrible Siemasko lavait condamnée à tout souffrir, tient du miracle aussi bien que la conservation de sa vie. Elle a le crâne brisé par un coup du talon de la botte de lÉvêque apostat Siemasko ; ses pieds sont gonflés et tordus par les chaînes quelle traînait, et son cou porte encore la marque de la corde au bout de laquelle ses bourreaux la promenaient dans un lac. Elle était journellement plongée dans leau jusquau moment où la voyant sans forces, ses bourreaux la retiraient par un crochet. Comme la douleur lempêchait de parler, elle navait que la force de faire avec le doigt le signe quelle ne consentait pas à apostasier. Ses surs, en assez grand nombre, soumises au même genre de torture, y ont presque toutes perdu la vie. Quant à elle, il semble que la Providence lui ait confié la mission de venir au nom de lhumanité, protester à la face de lEurope contre la barbarie du tyran moscovite. La France la environnée de sympathies et de respect, et le St Père a senti son curs paternel sattendrir au récit de ses souffrances. Dans ce moment là même le Czar arrivait à Palerme avec la grande Duchesse Olga sa fille. Il venait donner des marques de son bon cur à lImpératrice, que le mauvais état de sa santé avait obligée à venir respirer lair pur de lItalie. Un autre motif ly amenait encore (car il nest pas moins bon père quépoux dévoué), cétait celui de marier sa fille à lun des fils de lArchiduc Palatin. Mais pour ce que ce mariage pût se réaliser, une dispense était nécessaire, et le Prince de Metternich avait donné à entendre à lEmpr que cette difficulté pourrait être facilement levée sil parvenait à sarranger avec la cour de Rome sur ce qui touche les catholiques de Pologne. Ce ne fut que plus dun mois après que le Czar se résolut à aller demander une audience à sa Sainteté. Le Père commun des fidèles lembrassa comme il est dusage en pareil cas. Puis il lui dit quil sestimait heureux davoir assez vécu pour faire entendre la vérité à un si puissant monarque. LEmpereur assez surpris de ce début répondit quil ne fallait pas ajouter foi à tout ce que racontent les gazettes. Mais le St Père lui remit plusieurs documents qui prouvaient que les feuilles publiques nont que trop dit la vérité. Alors le Czar allégua les lois de son empire. « Ce sont des lois humaines : Votre Majesté peut les changer, répliqua le Pape, et je dois réclamer ici contre elles au nom des lois divines. Tous deux, sire, nous sommes souverains, mais avec cette différence que vous pouvez changer les lois de votre empire, et que je ne puis rien sur celles du mien. Tous deux nous paraîtrons devant le juge suprême, moi plus tôt que votre Majesté, mais votre Majesté viendra après moi : lun et lautre nous aurons à rendre compte de notre gouvernement. Cette pensée mimposa le devoir de défendre mes fidèles enfants qui vivent dans les États de Votre Majesté. En ce moment tout lunivers a les yeux fixés sur nous, et tous les catholiques sont dans lattente du résultat de notre entrevue. » À ces mots accompagnés dune majestueuse expression de force et de douleur, lEmpereur fut vivement ému. Il saisit la main du Souverain Pontife et la baisa à plusieurs reprises avec respect et effusion. Il promit de faire des enquêtes et de donner des ordres conformes aux désirs du Pape. Il ny a que quelques jours que les journaux nous ont rendu compte de cette mémorable entrevue, et déjà ils nous annoncent que le Czar vient de dater un ukase de Palerme renfermant une série de dispositions destinées à rendre les changements de religion parfaitement libres et spontanés, « attendu, dit le texte, quil ne doit y avoir aucune contrainte dans cette grave et sainte affaire de la foi. » Cet ukase serait dun heureux augure, sil était permis de croire quil est le résultat des promesses faites par lEmpereur au Souverain Pontife ; mais on pense que des nouvelles assez alarmantes sur lagitation causée dans certaines provinces de lempire par les persécutions religieuses pourraient bien y avoir quelque part. Quoiquil en soit, espérons que les paroles du St Père auront laissé dans cette âme douée dailleurs de plusieurs belles qualités, des impressions qui ne seffaceront pas de si tôt, et que la main qui vient de signer à Palerme un ukase qui allège de tout impôt dargent et dhommes, les contrées de son immense empire, frappées en ce moment par la disette, rendra aussi à la Pologne avec sa religion, des biens si injustement ravis.
    Mgr lArchevêque de Paris cédant aux instances des Polonais résidents à Paris vient de réclamer le secours des prières de ses diocésains en faveur de leur nation.
    La guerre du caucase a encore été plus désastreuse pour la Russie que les années précédentes, malgré les immenses préparatifs faits par elle. Dans un combat qui a duré cinq jours consécutifs, des quatre généraux russes trois ont péri, quatre aides-de-camp ont été tués ou blessés ; 8,000 soldats sont tombés sous le fer ou le feu des Circassiens. La guerre sest prolongée plus longtemps que de coutume, et toujours à lavantage de ces derniers. Les victoires du fameux Schalmyl général circassien, quil a fait connaître au monde par ses proclamations nombreuses ont produit une grande fermentation parmi la population musulmane et ranimé ses idées belliqueuses. Elle est même si fanatisée que les Russes craignent quelle ne fasse cause commune avec les populations des montagnes. Celles-ci ont déjà pour auxiliaires 3,000 Polonais ou Russes déserteurs.
    Nous vous faisions pressentir dans notre dernière lintervention prochaine des cinq grands pouvoirs dans les affaires du Liban. Ils ne tardèrent pas à faire présenter une note collective à la Porte Ottomane, dans laquelle la France avait eu la meilleure part. Cest peut-être la seule raison qui empêche lAmbassadeur dAngleterre dy donner son adhésion ; mais il dut cette fois au moins subir la petite humiliation de céder à un reste dinfluence qui est bien près de nous échapper. Cette note eut son effet ; le gouvernement Turc promit que dans les villages mixtes il y aurait deux délégués, lun maronite, lautre druse, chargés de régler les affaires de leur communauté réciproque. Cétait rétablir les choses sur lancien pied, et on pouvait espérer déviter ainsi les horreurs de la guerre qui était sur le point déclater. Mais il était déjà trop tard ; les Druses et les Maronites étaient aux prises. Ceux-ci eurent dabord quelques avantages ; mais les Druses renforcés par les mutualis les battirent dans plusieurs rencontres, leur firent éprouver des pertes immenses et commirent contre eux des horreurs inouïes. Des milliers de chrétiens furent massacrés ou chassés de leur pays. Plus de 100 villages et une vingtaine de couvents devinrent la proie des flammes.
    On devait sattendre, daprès la promesse solennelle que venait de faire la Porte, quelle ne resterait pas spectatrice oisive de tant dhorreurs. En effet, dès les premières hostilités elle fit avancer des troupes dans le pays, peut-être avec de bonnes intentions, mais qui malheureusement ne furent pas remplies. Les Turcs nopérèrent des désarmements quau détriment des Maronites, se tournèrent dans plusieurs rencontres contre eux au moment où les Druses étaient sur le point dêtre vaincus, ne voulant pas sans doute leur laisser à eux seuls lhonneur de verser le sang des chrétiens. Il y eut une complicité plus odieuse encore, cest celle quon attribua généralement à lagent dAngleterre dans ces parages.
    Ces hostilités furent suivies dune armistice entre les Druses et les Maronites, quon se proposait bien de part et dautre de rompre aussitôt que le moment favorable en serait venu. Ce fut alors que la Porte se décida enfin à prendre des mesures pour pacifier le Liban. La Mission en fut confiée à lÉmir Chékib-Effendi. Son premier acte fut de faire évacuer la Montagne par tous les Européens, y compris les Missionnaires. Le consul français protesta seul contre cette mesure qui nen eut pas moins son exécution. Il obtint plus tard une indemnité pour les deux couvents français qui avaient été incendiés, et promesse de réintégration pour les Missres. Avant de commencer son uvre de pacification, ou plutôt de cruautés, Chékib-Effendi porta encore un coup plus directe à la France. Il fit mettre en liberté le Druse assassin du P. Charles franciscain. Or, cétait à la demande de notre gouvernement que cet officier avait été mis en prison et quil devait être jugé. Tirons maintenant le rideau et voyons la scène dhorreurs qui va commencer. Le désarmement du Liban seffectua dabord avec impartialité. Mais à peine se futil étendu à quelques districts que les troupes turques se livrèrent à des actes dune exécrable barbarie dans les villages chrétiens, tandis quils ménageaient les Druses et leur laissaient la plus grande partie de leurs armes. Quoiquon népargnât pas même les femmes dont un grand nombre furent livrées à la brutalité des soldats, on en voulait surtout au clergé. On vit des prêtres liés fortement trois par trois et en sens invers, comme une balle de marchandise, assommés de coups de bâton et de crosse de fusil. Dautres ont été attachés par les pieds à une corde fixée au milieu dun arbre élevé ; les soldats turcs qui tenaient la corde hissaient la victime, dont la tête était tournée contre terre à une certaine hauteur, et la lâchaient ensuite entièrement. Ces atrocités se répétaient jusquà ce que ces pauvres prêtres eussent la tête et les membres tout ensanglantés par leffet de cette chute meurtrière. Ailleurs on jetait les prêtres dans des cavernes quon remplissait deau jusquà ce quils fussent presque submergés. Un certain nombre furent précipités dans les fleuves, et ceux qui essayaient de gagner la rive à la nage étaient repoussés à coups de pierre ou de bâton par leurs impitoyables bourreaux ; ou bien sils les laissaient aborder, ce nétait que pour augmenter leur supplice et leurs souffrances. Le nom français, autrefois si respecté, était devenu un objet de raillerie pour les Turcs. À chaque coup quils donnaient aux chrétiens, ils leur disaient : puisque tu es français, prends cela pour le compte des français. Et voilà comme nous laissons traiter nos alliés et nos amis les plus dévoués ! Achevons ce tableau. On jeta en prison les principaux Maronites. LÉmir Béchir qui avait si longtemps fait respecter son commandement dans la Montagne, prit avec sa famille le chemin de lexil à lâge de 86 ans. Une affreuse disette se faisait sentir dans le Liban, les sauterelles nayant presque rien laissé de la dernière récolte. Des navires chargés de blé étaient dans le port ; mais pour sen procurer deux choses étaient nécessaires, de largent et un certificat attestant quon avait livré le nombre de fusils demandés. Or, ce nombre avait été porté bien au-delà de la réalité. De sorte que beaucoup de ceux qui auraient pu présenter ce certificat avaient dépensé leur argent pour se procurer des armes quils navaient pas ; et un grand nombre dautres qui avaient encore de largent navaient pu fournir le contingent de fusils nécessaire pour obtenir un certificat. Voilà comme Chékib-Effendi accomplit une mission qui devait être toute pacifique et de réparation. La France et lAutriche en portèrent plaintes à la Porte qui sest engagée à faire examiner la conduite de Chékib-Effendi. Mais le mal était fait, et Dieu veuille que cette nouvelle intervention puisse en prévenir le retour. On ne peut guère lespérer de lorganisation établie par Chékib-Effendi dans le Liban. Cest ainsi du moins quen ont jugé les consuls des cinq grandes puissances qui se sont réunies dernièrement pour présenter à la Porte une nouvelle note collective. Elle porte sur deux points dont le 1er a été admis à lunanimité. Mais le consul de Russie a demandé un délai de 15 jours pour examiner le second. Sous le point de vue politique cette question de lOrient serait très curieuse à étudier. Toute la politique de lEurope se trouve là. La France ny joue certes pas un rôle des plus honorable, quoique bien servie par ses agents ; elle y suit fidèlement la ligne quelle sest tracée. Elle parle, et on lécoute ; mais comme on sait quelle ne veut pas agir on passe outre. LAngleterre met en jeu tous les ressorts de sa politique peu délicate sur le choix des moyens pour établir son influence sur les ruines de la nôtre, et elle ny réussit que trop bien. La Russie dépense chaque année des millions pour acheter des protégés en Syrie, et dans toute la Palestine elle gouverne plus que le Sultan. On pense quelle na pas été étrangère aux mesures de rigueur employées par lui pour ruiner le christianisme dans le Liban. LAutriche, nation catholique, devrait rivaliser avec la France pour le maintien des intérêts de lÉglise ; mais il nen est point ainsi. La politique autrichienne paraît seulement tenir à la gloriole dagir par elle-même en Orient et de se créer à nos dépends quelque crédit, « afin, comme la dit un de ses journaux, que la France ne retire pas toute seule les avantages de cette action religieuse, lors du partage de lOrient. Chose étrange ! ce partage si ardemment désiré de nos rivaux ne se présente à nous que sous un aspect redoutable. Nous craignons, non den être exclus, mais dy contracter des obligations que nous ne nous sentons pas la force de remplir, nayant pas même celle de maintenir les droits dun allié. Aussi nous efforçons-nous de prolonger les jours de cet empire Ottoman qui, comme un moribond, semble attendre sur sa couche que sa dernière heure sonne.

    Etats-Unis, Amérique du Sud.

    Nous ne vous parlerons point des progrès toujours croissants du catholicisme en Amérique ; vous pourrez les voir dans les Annales de la Propagation de la Foi.
    Tous les efforts de la diplomatie anglaise unis aux menaces de guerre du Mexique pour empêcher lannexion du Texas aux Etats-Unis, ont été inutiles ; elle est définitivement consommée. Une autre question plus grave encore excite de vives préoccupations entre lAngleterre et les Etats-Unis et soulèvent des difficultés qui semblent ne pouvoir être levées que par le sort des armes. Il sagit de lOrégon, cet immense pays qui baigne la mer pacifique et qui comprend tout le continent à louest des Montagnes Rocheuses depuis le 42e jusquau 54e degré de latitude-nord. Les Etats-Unis prétendent y avoir un droit exclusif, et lAngleterre ne veut pas renoncer à ses prétentions sur une partie du pays. Delà cette querelle qui dure depuis plusieurs années et devient plus irritante à mesure quelle approche de son dénouement.
    Les petites républiques de lAmérique du Sud sont presque continuellement en guerre. Vous nous dispenserez dentrer dans des détails qui noffrent que peu dintérêt et laissent dans lâme un sentiment pénible. Dailleurs, nous vous lavouerons franchement, nous avons hâte de terminer cette lettre déjà si longue.

    En union à vos prières et S. Sacrifices,

    NosSeigneurs & Messieurs,

    Vos très-humbles et très-obéissants serviteurs,

    Paris 31 Janv. 1846.




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    Lettre commune.

    Paris 10 mai 1846.

    Nosseigneurs & Messieurs,

    Nous avons à vous faire connaître une disposition récente de la S. Cong, qui sera pour vous du plus haut intérêt et qui prouve toute la confiance quelle a mise en nous. Quatre nouveaux vicariats apostoliques viennent dêtre créés par elle et confiés à notre Société. Il est vrai que trois de ces vicariats ne sont que des démembrements des anciens, mais cela nempêche pas quau moins deux de ces derniers naient toute limportance de nouvelles missions. Nous allons vous parler de chacun de ces quatre vicariats en particulier.
    Celui qui doit être considéré en tous points comme une nouvelle concession comprend tout le bas Thibet, et sétend depuis le Sut-Chuen jusquau delà de Lassa dont il portera le nom. Le Vicre ap. de cette nouvelle mission sera pris au Sut-Chuen. La S. Cong. en laisse le choix à Mgr de Mascula. Le nouvel élu doit sattendre à trouver bien des difficultés au début, mais nous espérons quelles ne le décourageront pas et quil viendra à bout de les surmonter. Nous vous parlons déjà comme si vous aviez donné votre consentement pour loccupation de cette nouvelle mission ; cest quen effet nous pensons bien que vous ne le refuserez pas. Mgr Verolles, qui, par son séjour au collège de Môpin, doit être considéré comme très compétent à prononcer en connaissance de cause, nous a déjà donné le sien. Il est bon que vous sachiez aussi que cest le Vicre Ap. dAgra qui a désiré se décharger sur nous dune partie de son immense mission, et que cette considération et dautres plus graves encore et qui font honneur à notre Société, ont été dun grand poids dans la détermination de la S. Cong. Elle ne pourrait donc que se trouver désobligée de notre refus. Nous ne lui donnerons cependant point de réponse définitive avant de nous être assurés de la majorité de vos suffrages. En attendant nous vous communiquerons le peu de renseignements que nous avons pu nous procurer sur un pays encore si peu exploré. « Jai su positivement , nous dit Mgr Suquet, par Mgr Cao ancien vicaire Ap. dAva et Pégou, quil existe a Lassa une chrétienté de plusieurs centaines de personnes abandonnées depuis un temps considérable et désirant, à ce quil paraît, beaucoup larrivée dun Missre, Mgr Cao tient ces détails dun savant hongrois qui a séjourné quelque temps dans cette ville, faisant des études comparatives sur la langue thibétaine avec celle de Hongrie. » Si ces renseignements sont exacts, le nouveau Vicre Ap. devrait tout naturellement aller établir sa résidence à Lassa. Quelle serait la voie la plus facile pour y arriver. Il ne nous est pas encore possible de le déterminer. Il paraît que la route par Ava ou par Calcutta ne serait pas impraticable. Pourrait-on arriver à Lassa par le Sut-Chuen ? Mgr de Mascula voudra bien, nous lespérons, sen assurer et compléter les renseignements que plusieurs de nos confrères ont déjà pris ces années dernières sur la possibilité et les chances de succès de la mission que nous est offerte. Elle doit dautant plus sourire à nos chers confrères du Sutchuen quen lacceptant ils se trouvent à labri du contact des sociétés étrangères, inconvénient qui aurait infailliblement lieu en cas de refus de notre part.
    Nous avions déjà tracé ces lignes quand sont arrivées de Rome toutes les pièces relatives à lérection des quatre Vicariats apostoliques dont il est ici question et à leur concession à notre Société. Nous ne les attendions pas de sitôt. Cet incident rend plus embarrassantes les observations que nous avons à faire au sujet de la mission de Lassa, mais il ne change rien à notre 1re détermination. Nous navons que des remerciements à lui adresser pour les trois autres vicariats apost. Qui ne demandent point une acceptation de votre part, puisquils se trouvent compris dans les limites de nos anciennes missions.
    Le Kouy-tcheou a été détaché du Sut-Chuen pour former à part un vicariat apostolique qui sera confié à Mgr Desflèches actuellement Coadjuteur de Mgr de Mascula. Cest une mission quil faut reprendre, pour ainsi dire, au berceau. On ny compte encore que 1,192 chrétiens. Des prêtres Chinois en ont seuls pris soin jusquà ce jour. La pénurie des Missres et des raisons de prudence navaient pas permis dy régulariser un systême complet de mission. Désormais sous linfluence immédiate dun Évêque secondé par des Missres européens, cette province qui compte plus de 10 millions dhabitants peut offrir en peu dannées une mission florissante, surtout si cette lueur de liberté qui a commencé à briller en Chine sy développe et sy maintient. Nous sommes dautant mieux fondés à lespérer que les Anglais et les Américains en obtenant tout récemment du gouvernement chinois la liberté religieuse, sont venus lui assurer une nouvelle garantie et consolider luvre de Mr. de la Grenée. Avec cette liberté la religion ne peut manquer de faire de nombreuses conquêtes dans toutes les provinces de la Chine. Cest lavis de tous nos confrères qui y exercent le ministère, et de Mgr de Mascula en particulier.
    Il est un pays quon regrette depuis bien longtemps de ne point voir figurer au nombre des missions. Sans doute les moments marqués par la Providence pour porter de nouveau le flambeau de la foi au Japon nétaient pas encore venus. Il est permis aujourdhui despérer que linfluence européenne qui a obtenu de si heureux résultats en Chine ne tardera pas à se faire sentir au Japon, et quavec elle, sils ne la précèdent, les Missres pourront aller lui porter la bonne nouvelle du salut. Ce serait méconnaître le génie de lAngleterre que de penser quils sarrêtera aux portes dun pays dont lexploitation promet de si précieux avantages à ses intérêts commerciaux. Ses bateaux à vapeur qui font aujourdhui en 54 jours le trajet de Chine en Angleterre prolongeront dans quelques années leur ligne jusquau Japon qui leur servira de point de départ. Les intérêts humains iront sans doute les premiers pour aplanir les voies, et la Providence se servira de ces moyens pour rattacher qu giron de son église par les liens de la même Foi et de la même charité une nation qui a dans le ciel de puissants protecteurs. Nous ne sommes pas les seuls à nous nourrir de ces espérances ; la S. Cong. les partage avec nous. Voici ses paroles : « Maturè etiam perplexité iis, quo de Corcano missionis aigue crediti Japonio regni statu, adjunetis que, ac de inducteur nune inter gentes illas Christifideissa, nunciata sunt S. Cong ni proposition, ut ex antenniste regno unà cum insu lis Lieou Kieou alingue adjacentibus et Coreana missioniantea commidis, distinctus item Vicariatus apostolicus ergatif, Sanctissimus probavis sancis tique, et illius régiment probationnaire operating Tehodoro-Augustino Forcade cum caractere episcopali titalo impartibus commotti mondarvis. »
    Notre précédent lettre commune vous aura déjà donné une idée fort avantageuse de Mgr Forcada. Aussi ne pouvons-nous quapplaudir au choix que la S. Cong. fait de lui pour le vicariat ap. du Japon, bien persuadés quil justifiera pleinement la confiance dont il est lobjet. Déjà initié à létude du Japonais quon parle à Sieou tchou, et familiarisé avec les difficultés de fonder une nouvelle mission, ce Prélat paraît résumer en sa personne tout ce qui peut le rendre entre les mains de Dieu linstrument de ses miséricordes sur un peuple quil a si longtemps et si ardemment désiré dévangéliser. Bien des curs sassocieront au sien quand par une belle lettre il aura révélé aux pieux lecteurs des Annales de la Propagation de la Foi lardeur du zèle qui le dévore pour la conversion du japon et sollicite le secours de leurs prières. Le nom seul du Japon et le pensée quil sera bientôt possible dy faire pénétrer lEvangile feront naître des vocations qui seront toutes pour nous. Notre Société se trouvera ainsi de plus en plus en lumière, chose nécessaire pour que les moyens daction ne nous manquent pas. Dieu, nous lespérons, en tirera sa gloire. Quil soit à jamais béni dune préférence sont nous tâcherons partout les efforts possibles de nous rendre dignes.
    Nous navons quun mot à dire sur le 4e vicariat apost. La S. Cong. nous apprend, quà la demande de Mgr Retord, elle a réuni les provinces de Nghêau, Hou-tinh et le Bochinh en un seul vicariat apost. Qui prendra le nom de Méridional. Mgr Gauthier qui est appelé à en avoir la direction changera son titre de Coadjuteur de Mgr Retord en celui de Vicre apostque.
    Nous avons déjà rempli notre tâche à demi, car nous sommes sûrs que toutes les fois que nous mettrons en avant la gloire de Dieu, il y sera répondu par un écho général de toutes nos missions. Mais la prudence exige quavant de se jeter dans de nouvelles entreprises on calcule ses moyens de peur quon ne dise de nous nic homo coepit odificare et non puit consummare. Or dans le cas présent, nous direz-vous peut-être, il nous faut des sujets en grand nombre et des secours pécuniaires considérables, pouvons-nous y compter ? Jusquici nous avons été les enfants de la Providence et nous navons quà nous louer du soin quelle a daigné prendre de nous. Cen est assez pour espérer quelle ne nous abandonnera pas au besoin. Dailleurs ce nest pas de suite que les nouveaux vicariats apostoliques absorberont un grand nombre douvriers et de dépenses. Ses choses se feront peu à peu et la même progression sétablira dans nos ressources. Tout semble déjà préparé pour cela, comme si la Providence voulait nous donner davance lassurance de son aimable assistance et nous engager par là à entrer dans la voie quelle ouvre devant nous. Sept nouveaux Missres se sont embarqués à Bordeaux au mois de mars, et un nombre à peu près égal dont nous ne pouvons encore vous faire connaître les destinations, ne tarderont pas à les suivres. Ces deux départs qui ont dû diminuer notre personnel ne nous empêchent davoir lespoir bien fondé de posséder dans quelques mois dici 40 aspirants dans notre Séminaire. Nous aimons à vous dire que parmi les postulants déjà admis plusieurs sont la fleur du clergé ou du Séminaire de leur diocèse. Bientôt peut-être ne serons-nous plus embarrassés que de choisir les meilleurs parmi les bons. Ce nest donc pas la crainte de manquer douvriers qui doit nous arrêter.
    Quant aux secours pécuniaires, nous avouerons que nous avons eu des craintes sérieuses. Nous vous les exprimâmes comme nous les sentions alors. Mais depuis, les choses ont heureusement changés de face. Les recettes de la Propagation de la foi pour 1845 quon ne pensait pas devoir atteindre le chiffre de lannée précédente lont dépassé de plus de 160 mille francs. Lannée courante sannonce encore sous de plus heureux auspices. Le succès des prédications de Mgr Verrolles en faveur de luvre dans 12 diocèses de France a dépassé toute espérance. Les impressions quelles y ont laissées ne seront pas momentanées ; ce sont comme des germes qui se développeront et dont il est permis dattendre dheureux résultats. Luvre de la Propagation de la Foi est donc en voie de prospérité. Or, vous le savez, cest la source qui alimente les ruisseaux. Nous pouvons donc espérer une augmentation considérable dans les allocations qui nous sont faites chaque année. Nos besoins sont aujourdhui parfaitement compris par MM. Les Membres des Conseils de Lyon et de Paris qui regrettent de navoir pas su plus tôt apprécier notre position. Sous ce point de vue encore le voyage de Mgr Verrolles a été très utile. Nous en avons conclu quil serait à propos quun de nous fût chaque année porter aux deux Conseils la lettre dans laquelle, daprès vos renseignements, nous leur faisons connaître les besoins de nos missions tant pour leur donner les explications quils pourraient désirer que pour nous maintenir avec eux en bons rapports. Cest Mr Tesson qui, cette année, a été chargé de cette commission, et il na eu quà se féliciter du bon accueil quil a reçu de la part de ces MM.
    Maintenant, que nous acceptions la mission du Thibet ou que nous ne lacceptons pas, que le Japon et le Kouy-tcheou érigés en vicariats apost soient confiés à notre Société ou à des étrangers, nous nen serons ni plus riches ni plus pauvres, puisque dans ces deux hypothèses ces nouvelles missions doivent entrer avec les anciennes en partage des aumônes de lassociation, au lieu quen figurant sous notre nom elles donneraient du relief à notre Société.
    Nous ferons précéder le tableau de la dernière répartition des fonds qui nous ont été alloués par les conseils de la Propagation de la foi de quelques observations préliminaires. Les 49,340 francs que le Séminaire de Paris sest réservés sont destinés à couvrir les frais de voyage des Missres et du transport des effets. Les dits conseils en nous permettant de nous indemniser de ces frais nont pas voulu quils figurassent sous un titre quelconque dans le compte rendu des Annales. Cest pour cela que le tableau suivant offre deux colonnes dont lune, celle des totaux réels, mentionne la somme prélevée par le Séminaire et donne le chiffre réel des allocations particulières de chacune de nos missions ; celle des totaux fictifs, qui nest que pour les Annales, présente ces mêmes allocations grossies de la somme destinée au Séminaire. Quelque soit le chiffre de ces dernières, peu importe, puisque ce nest pas à elles quil faut sen rapporter. Peu importe aussi par la même raison que la somme du Séminaire soit repartie dune manière plus ou moins égale sur chacune de nos missions, comme cela a lieu dans le tableau que nous vous mettons sous les yeux. MM. Les Membres des deux conseils mieux éclairés sur lorganisation de notre société consentent que sur la somme annuelle qui forme son allocation nous retenions ce qui est nécessaire à lentretien de notre Séminaire qui est comme la cheville ouvrière de notre uvre. Vous ne serez donc pas surpris de par la suite nous faisons des retenues que lexiguité de nos revenus et laugmentation de nos dépenses rendent absolument indispensables. Les Conseils de luvre de la Propagation de la Foi nous ayant alloué 300,000 francs dans leur dernière répartition, voici comme nous avons distribué cette somme.

    N.B. Nous comptons pour chaque évêque 240 ptres, pour chaque Missre 120, pour chaque dizaine de prêtres 50 (une dizaine commencée est comptée comme complète ; pour 1 coll. 100 ptres, pour un sacre dÉv. 200 ptres. Cest la réunion de tous ces art. qui forme le viatique de chaque mission. Le personnel de la mission a été fixé daprès les données que nous avions au moment où nous avons arrêté la présente répartition. Il a varié depuis.
    En union à vos prières et SS., nous avons lhonneur dêtre, Nos Seigneurs & Messieurs, vos très humbles et dévoués serviteurs,





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    2de Lettre commune

    Nosseigneurs et Messieurs,

    Nous avons des nouvelles assez récentes de toutes nos missions. Nous allons les recueillir en jetant un coup dil sur chacune delles. Nous commencerons par la mission de lInde.

    Inde.

    Le Maysour et le Coimbatour érigés en vicariats apostoliques ont été confiés, le 1er à Mgr Charbonneaux,, et le 2e à Mr de Brésillac qui a refusé daccepter cette charge à laquelle se trouvait jointe la dignité épiscopale ; mais ce cher confrère, ainsi que Mgr Charbonneaux ne devaient avoir provisoirement que le titre de Coadjuteur du Vre Ap. de Pondichéry. Les limites de cette mission long-temps incertaines ont été définitivement fixées à la satisfaction de nos confrères. Un 3e Vicariat apostolique a été érigé à Visagapatam, et notre confrère Mr. Gailhot était désigné pour en prendre la direction provisoire avec le titre de grand vicaire. Quatre religieux venus dAnnecy devaient travailler sous ses ordres ; mais le Vicre apque de Madras, sous la juridiction duquel se trouve le nouveau vicariat, instruit par Mr Gailhot de ces dispositions de la S. Cong. na pas voulu y donner son assentiment. Quant au Séminaire, nous voyons avec une vive satisfaction quil est sur un très bon pied. Le compte-rendu des études et du progrès des élèves dont la ville a été témoin à la dernière distribution des prix na pas sans doute peu contribué à déterminer les autorités civiles aux démarches dont nous venons de parler.
    Après de longues et mûres délibérations sur les instances réitérées des autorités civiles de Pondichéry concernant le collège royal, Mgr de Drusipare et ses Missres à la prequunanimité se sont décidés à le prendre à leur charge. Ils y ont vu de grands avantages pour le bien spirituel et temporel de la mission, et ont pris toutes les précautions suggérées par une prudente prévision pour se mettre à labri des inconvénients quil est possible déviter. Leurs conditions déjà connues et agréées en partie par lAmiral de Makau, viennent dêtre complétées et soumises à sa sanction définitive. Nos confrères se sont engagés à enseigner tout ce quil est nécessaire de savoir pour être admis au baccalauréat des lettres. Ils espèrent pouvoir se procurer des professeurs laïques et navoir au collège que deux ou trois Missres. Nous nous contentons de constater le fait. Quant au Séminaire, & (videtesuprà)
    Les actes du synode de Pondichéry simpriment en ce moment à Rome aux frais de la S. Congrégation. Vous recevrez avec la présente un exemplaire des Éclaircissemens au dit Synode dont Mgr Suquet est lauteur. La S. Cong. lui a assez témoigné sa satisfaction par le choix quelle a fait de lui pour coadjuteur de Mgr de Drusipare. Mgr Suquet reçut la consécration épiscopale des mains de Mgr le Cardinal Fransni le 7 7bre dernier avec le titre dÉvêque de Hésébon. Ce Prélat est venu nous faire une courte visite au mois d8bre et est retourné de nouveau à Rome où il est encore aujourdhui. Nous nous proposons de vous écrire une lettre spéciale à son sujet.
    Malaisie

    Mgr Boucho nommé Vicaire Apost. de la Malaisie avec le titre dÉvêque dAthalie a été sacré le 19 8bre à Calcutta par Mgr Carrew. Nos confrères aussi bien que les chrétiens de sa mission se félicitent de son élévation à lépiscopat. Sa Gr. a vu Mr. Barbe à Calcutta et nous annonce quil est rentré dans sa mission ; nous nous en réjouissons. À larrivée de Mr. Favre à Malacca il ne sy trouvait 15 chrétiens restés fidèles. Au bout de quelques mois ce cher confrère a eu la consolation d en arracher 200 au Schisme. Son zèle dirigé par la prudence, nous permet despérer de nouveaux succès. La mission de Nicobar est de nouveau abandonnée. Tout ce que le zèle le plus ardent, tout ce que la charité la plus tendre et la plus ingénieuse peuvent inspirer de dévouement et de généreux efforts a été employé inutilement par nos chers confrères. Pas une conversion ! Pas lombre despoir ! Cependant ils auraient attendu en toute patience les moments de la Providence, si le délabrement de leur santé ne les eût convaincus quils allaient faire en vain le sacrifice de leur vie. Mr. Sacrampe atteint de la fièvre se retira à Pinang. Quelque temps après MM. Chopard et Plaisant profitèrent dun bateau à vapeur anglais pour se rendre à Merguy dans un état pitoyable de santé. Le 25 juin dernier le bon Mr. Chopard, dont la vie a toujours été si édifiante, rendait sa belle âme à Dieu entre les bras de Mr. Plaisant. Mr. Sacrampe rejoignit ce dernier confrère avant même dêtre bien rétabli, et de concert ils ont étudié la langue des Kariants pour pouvoir évangéliser ce peuple, sil ne leur était pas permis de retourner à Nicobar quils nont quitté quavec regret et le vif désir dy rentrer au plus tôt. Leurs vux seront satisfaits. Mgr Boucho est décidé à faire encore une tentative dans lespérance que le séjour des Danois dans ces îles où ils se sont établis de nouveau, et les moyens hygiéniques quils se proposent demployer pour assainir le lieu de leur résidence, seront une garantie pour nos confrères contre le retour des privations et des maladies quils y ont éprouvées précédemment. Sa Gr. sest déjà entendue avec le chef du gouvernement danois qui lui est très particulièrement connu, et sait déjà quil sestimera heureux de voir ses Missres à Nicobar et de leur rendre tous les services qui dépendront de lui.
    Siam

    La publication de louvrage de Mgr Pallegoin contre le bouddhisme, dont nous vous avons parlé précédemment, excita la surprise et lindignation des mandarins et surtout du Barcalon à qui on en avait fait remettre un exemplaire. Il menaça les Missres et les chrétiens. Ceux-ci avaient grand peur, mais heureusement il nosa en venir aux effets. Sa colère ne fit que donner plus de vogue au dit ouvrage écrit dailleurs en beau style Siamois. Quand elle fut un peu calmée, Mr. Claudet curieux de savoir quelle impression la lecture de ce livre aurait produite dans lesprit de ce haut personnage put le trouver dans son palais, et contre lattente générale il put lentretenir pendant une heure. Le Barcalon avait fait tomber la conversation sur la persécution suscitée aux Missres français en Cochinchine, sur limmortalité de lâme Se. Mr. Claudet répondit à toutes ses questions, parla du dogme de lunité de Dieu, de la certitude des peines et des récompenses après cette vie, donna des explications sur la publication du livre de Mgr Pallegoin dont le Barcalon qui avait évité den parler parut satisfait. Mais ce nétait que dissimulation. Bientôt on le vit prêter son appui aux chefs des Laotiens qui étaient venus se glorifier auprès du roi des moyens de vigueur dont ils avaient fait usage pour empêcher MM. Grandjean et Vachal de prêcher la religion chrétienne dans leur pays et de la défense sous peine de mort quils avaient portée contre quiconque les écouterait. Sa Majesté sans louer ni blâmer leur conduite dit au Barcalon que quand les prêtres Parang iraient quelque part, ils devaient prendre des lettres en forme de passe-portes. Il sexprima encore plus nettement en faveur des Missres dans une autre circonstance où le Barcalon était revenu à la charge contre eux. Nos confrères disent quils nont à craindre que des mandarins ; deux frères du roi sont pour eux. Les prédications en plein air de Mr. Claudet nont eu jusquici aucun succès bien marqué ; mais cest déjà beaucoup quon les ait tolérées. Le zèle de nos confrères pour la conversion des Chinois ne sest point ralenti. Mr. Vachal attaqué dune forte dyssenterie à son retour du Laos, après avoir épuisé sans succès tous les remèdes connus à Siam est passé à Macao où il a trouvé une prompte guérison.
    Nous venons dapprendre deux pertes bien douloureuses faites par la mission de Siam. Mr. Labbé qui ny était que depuis 3 mois et sétait déjà fait apprécier par toutes les excellentes qualités que Dieu avait mises en lui, revenait avec Mr. Larnaudie le 31 8bre de Juthia où il était allé pour vénérer les restes de nos premiers vicaires apost. et célébrer la messe près de leurs tombeaux. Leur barque glissant rapidement sur le fleuve grossi par les pluies abondantes de la saison donna avec violence contre un pieu destiné à arrêter des filets de pêcheurs et chavira. Mr. Larnaudie qui savait un peu nager put être sauvé par les gens de la barque de Mgr de Mallos qui suivait à peu de distance, mais Mr. Labbé ne parut plus, et ce ne fut que deux jours après que son corps fut retrouvé surnageant dans le fleuve à deux lieues de distance de lendroit où laccident était arrivé. Quatre jours plus tard Mr. Vernhet succombait à une maladie de consomption dont Mgr de Mallos semble attribuer lorigine à sa vie mortifiée et laborieuse.
    Cochinchine.

    Il y a eu recrudescence de persécution en Cochinchine pendant lannée 1844. Un village soupçonné de receler le prêtre que les chrétiens avaient arraché précédemment aux mains des Satellites a été livré au pillage et à la dévastation ; des enfants de 4 à 8 ans ont subi la question, et quatre des principaux habitants nont obtenu leur liberté quà prix dargent et après plusieurs mois de prison. Les effets de Mr. Delamotte restés dans ce village où lui-même fut arrêté ont été enlevés par les persécuteurs venus à limproviste. Des bandes de voleurs, après avoir essayé à plusieurs reprises et toujours inutilement de dévaliser la maison habitée par Mgr Cuenot sont parvenus à y mettre le feu ; mais fort heureusement on a pu arrêter lincendie avant quil eût fait de grands ravages, et faire face aux brigands. Vous savez déjà que Mgr Le Febvre a fait un assez long séjour dans les prisons de la capitale et quil na dû sa délivrance quà lAmiral Cécile, lequel envoya la corvette lAlemène commandée par Mr. Fornier-Duplan avec une belle lettre par le roi de Cochinchine, reproduite par tous les journaux de France, dans laquelle il demandait la liberté de sa Gr. et le libre exercice de la religion chrétienne. Malheureusement cette lettre trop au-dessus de la portée des interprètes, de Thiêu Tri ne put lui être fidèlement rendue. Il comprit seulement quon lui demandait lélargissement du Prélat prisonnier, et il eut lieu à peu près dans la même forme que celui de nos cinq confrères réclamés par Mr. Favin Lévêque. Quand cette nouvelle nous fut connue, Mgr Verrolles voulut bien se faire linterprète de toute notre Société auprès du roi et de Mr. Guizot, et deux de nous firent offrir nos remerciements à Mr. le Ministre de la marine. Tous se félicitèrent du fait accompli et témoignent prendre beaucoup dintérêt à nos missions. Nous avons voulu aussi nous montrer reconnaissants envers MM. Cécile et Fornier-Duplan ; Mgr Suquet sest chargé de demander pour eux au St. Père des distinctions honorifiques. Peut-être serons-nous plus heureux pour eux que pour Mr. Favin lévêque. Au reste, le gouvernement a dédommagé ce dernier en lui donnant le grade de capitaine de vaisseau qui lui a été décerné au choix. Nous espérons terminer ici les fâcheuses nouvelles de Cochinchine, mais nous venons de recevoir une lettre de Mgr Le Febvre écrite de Singapore le 8 Xbre, lequel nous annonce avoir appris par des lettres du Tonquin sans aucun détails que Mr Chamaison est en prison à Houé. Devra-t-il aussi délivrance à lintervention des agents de notre gouvernement ? Nous osons lespérer, mais nous ne pouvons nous défendre dun sentiment pénible en voyant que leffet moral de cette intervention sur lequel on avait tant compté se trouve maintenant entièrement anéanti, et quil réagira contre nous si on ne prend des moyens efficaces pour larrêter. Quoi quil en soit, comptant plus sur la Providence que sur les pouvoirs humains qui ne sont pour nous que ses instruments, nous ne cesserons de nous confier en elle et de lui recommander ceux qui nous était chers à tant de titres ont encore acquis de nouveaux droits sur nos curs par tout ce quils souffrent pour le nom de J.-C.
    La division des deux vicariats naura lieu quaprès la rentrée de Mgr LeFebvre en Cochinchine. Sa Gr. attendra à Pinang loccasion vivement désirée qui le rendra à son troupeau. Mr. Miche et les quatre nouveaux Missres qui laccompagnaient sont débarqués en Cochinchine sans le moindre danger. Nous espérons que MM. Galy et Pellerin nauront pas été moins heureux.
    Tonquin.

    Les nouvelles les plus récentes que nous ayons reçus directement du Tonquin sont du 14 juin dernier. Mgr Retord nous disait : «La délivrance de nos cinq confrères par la corvette française na pas produit un mauvais effet sur Thiêu-Tri ; depuis lors nous avons été assez tranquilles. » Nos confrères profitaient de ce calme momentané pour se livrer avec ardeur aux travaux de leur ministère. Mr. Titaud avait déjà entendu plus de six mille confessions depuis son arrivée au Tonquin. Mr. Masson nous parlait de la visite quun mandarin avait faite à son église à linstigation dun payen poussé par un esprit de vengeance, du conseil que ce mandarin avait donné aux chrétiens de démolir cette église trop connue pour éviter de nouvelles tracasseries, dune somme de dix barres dargent quil lui faudrait donner pour empêcher les suites de cette affaire, et il ajoutait à ce sujet : « Or cest là une grande tentation pour les autres payens, et tous les petits mandarins qui ne demandent pas mieux que de faire un coup semblable. Il suit de là que dans toute la province les prêtres indigènes eux-mêmes sont obligés de se tenir sur leurs gardes plus que par le passé ? » Les élèves de ce cher confrère ont été dispersés, et il na retenu auprès de lui que les théologiens. Mr. Charrier avait été reçu avec un enthousiasme extraordinaire par nos confrères et les chrétiens. Voilà quelles étaient les nouvelles du Tonquin à la date des dernières lettres dont une partie est encore en route. Celle par laquelle Mgr LeFebvre a connu larrestation de Mr. Chamaison annonçait aussi la prise de Mr. Titaud pour la délivrance duquel il avait fallu donner 16 barres dargent. Un prêtre annamite avait aussi été arrêté.

    Sut-Chuen.

    Mr. Libois nous a rendu compte de deux lettres quil a reçues de Mgr Desflèches en date du 16 avril et du 24 juin. Le Prélat annonçait dans la première que la commission de lEmpereur en faveur de la religion chrétienne quoique connue seulement dans les prétoires, avait déjà eu le plus heureux résultats ; que tout était tranquille et quon nattendait que la publication du décret impérial pour changer de conduite à légard des chrétiens. Cette lettre fut envoyée au ministère des affaires étrangères par Mr. de la Grénée enchanté de ces nouvelles et de la prudence de nos confrères. La lettre du 24 juin annonçait quun certain nombre de chrétiens avaient été mal traités et jetés en prison dans deux endroits différents, les uns parce quils portaient des livres de religion, les autres parce quon avait trouvé chez eux les tables de la vie des saints. Nous espérons que la publication du décret impérial qui a dû suivre dassez près ces persécutions locales y aura mis fin.
    Le chiffre du baptême des enfants dinfidèles était porté sur le dernier catalogue à 24,381. Nos confrères se proposent de faire prendre un développement encore beaucoup plus vaste à cette uvre, si les ressources pécuniaires leur en fournissent les moyens.

    Yun-Nan.

    MM. Chauveau et Huot arrivés en février auprès de Mgr Ponsot étaient déjà à luvre en 7bre. Ce Prélat avait grand besoin de ce renfort, et même il ne lui suffit pas ; aussi a-t-il envoyé deux courriers à Macao pour lui amener un autre confrère. Son dernier catalogue, quoiquil neût alors pour le seconder quun prêtre chinoise maladif, portait 50 adultes baptisés et 2,000 enfants admis à la même grâce à larticle de la mort. Trop pauvre pour avoir un collège, sa Gr a envoyé ses élèves au nombre de quatre à Mô-pin.
    Corée.

    Mgr Ferréol désespérant dentrer en Corée par la voie ordinaire quon lui disait pleine de dangers, et ne trouvant dailleurs aucun chrétien qui consentît à lui servir de guide voulut tenter la voie de la mer. Il envoya en conséquence ce son élève André déjà diacre, avec recommandation, sil était afin heureux pour réussir, de venir le prendre à Chan-hai avec une barque. Mais sa Gr. comptant peu sur le succès de cette expédition se rendit elle-même à Macao, espérant profiter de quelque navire de guerre français pour se rendre enfin dans sa chère mission. Mais la Providence trompa ses prévisions. Le courageux André, après avoir échappé comme par miracle au danger dun naufrage, arriva à Chan-hai avec sa barque à laquelle il avait donné le nom de Raphaël. Mgr Ferréol sempressa de ly rejoindre. André fut ordonné prêtre avec une pompe extraordinaire dans le Séminaire de Mgr de Bési dirigé par les Jésuites ; et les premiers jours de 7bre la Raphaël voguait vers la Corée, ayant à son bord Mgr Ferréol, notre cher confrère Mgr Daveluy et le P. André qui a lhonneur dêtre les prémices du clergé Coréen. Ce jeune homme plein de talent a écrit une relation fort intéressante de son voyage en Corée. Dans une autre il rend compte de létat actuel de le religion dans cette mission ; mais Mr Libois layant expédiée par la voie du Cap, elle ne nous est pas encore parvenue. Une lettre de Mr Libois du 25 9bre nous donne la nouvelle suivante. « Mr. Faivre a écrit de Mandchourie le 10 8bre à Mgr de Bési , « Nous sommes partis de Trong-Ming le 18 7bre remorquer la barque Coréenne. Le 22 nous étions vis-à-vis le Chan-tong ; là il a fallu nous séparer, soit à cause du mauvais temps, soit parce que le câble qui remorquait la barque coréenne sest cassé. Ce jour-là le temps a été très mauvais et la mer très grosse. Malgré cela jai la ferme confiance que le bon Dieu et la Ste Vierge se seront plus à protéger cette chère barque qui renfermait des personnes qui leur sont si chères ». Mr. Faivre en visiteur général des Lazaristes français. Mr. Maistre est resté en Tartarie avec lélève Thomas, diacre. Ce cher confrère y attendra sans doute les ordres de Mgr Ferréol.
    Lieu-tchou.

    Mr. Libois nous a envoyé la copie dune longue lettre de Mr. Forcade quil avait reçu le 17 7bre. Nous y avons vu que ce cher confrère confiné dans une pagode y était dabord tellement circonvenu par les mandarins et leurs gens quil ne pouvait être seul nulle part, que dans ses promenades on écartait à coups de fouet les personnes qui se trouvaient sur son passage, quon refusait de lui apprendre la langue, quon le trompait même sur la signification des mots. Ce cher confrère porta plainte au mandarin supérieur de la conduite tenue à son égard, et depuis lors sa position devint peu à peu meilleure. On lui permit dêtre seul dans sa chambre ; un jeune bonze sembla le prendre en affection et consenti à être son maître de langue. En promenade on faisait approcher ceux qui voulaient lui parler, et quelquefois même pour lui faire plaisir on les y invitait. Mais jusqualors toutes ses instances pour obtenir la liberté de prêcher la religion avaient échoué. Il comptait sur la visite prochaine dun navire de guerre français pour triompher du refus obstiné du mandarin, lesquels alléguaient toujours pour excuse quétant sous la dépendance de lEmpr. de Chine ils ne pouvaient se compromettre avec lui en permettant lexercice dune religion quil réprouve. Le peuple est bon et paraît facile à convertir. Mr. Libois nous annonce quil va rappeler Augustin-Ko et le remplacer par Mr. Leturdu. Espérons que les prières et le zèle apostolique de ces deux chers confrères obtiendront la conversion dun peuple qui semble mûr pour lÉvangile. La conduite de Mr. Forcade nous a paru digne déloges à tous égards. La fermeté sy trouve jointe à la prudence, le zèle à la longanimité ; et sil attend quelque chose des hommes, il compte encore beaucoup plus sur Dieu.
    Mand-tchourie.

    Nous vous avons fait connaître précédemment la position on ne peut plus gênante de Mgr Verrolles. Ses représentations à Rome nayant produit aucun résultat satisfaisant il se décida à venir les faire en personne. Sa présence fit plus que tout ce quil avait écrit auparavant. Il fut reçu avec beaucoup de bienveillance par le St Père, le cardinal Fransoni et le Secrétaire de la Propagande. On lui accorda tout ce quil demandait, cest à dire que le méridien de Pékin formât les limites de sa mission à louest, depuis la grande muraille jusquà la Russie. Par cette nouvelle division sa Gr. acquiert environ 3,000 chrétiens, trouve à se fixer et où bâtir un collège. Son désir serait de retourner au plus tôt rejoindre son troupeau et prendre possession de ses nouvelles chrétientés ; mais une charge aussi honorable que pénible à remplir lobligera à prolonger son séjour en France jusquau commencement de mai. MM. Les membres du conseil de la Propagation de la Foi à Lyon désirant réchauffer le zèle de certains diocèses pour luvre ont pensé que Mgr Verrolles remplirait parfaitement leurs vues sil faisait dans chacun de ces diocèses le récit de ce qui se passa dans les missions, lexpérience ayant prouvé que rien nintéressa à un si haut point la piété des fidèles. Ces MM. Ont donc communiqué leur projet à la Propagande qui y a donné une pleine approbation. Mgr Verrolles commencera ses courses apostoliques les 1ers jours de février. Les résultats en seront très consolants sil obtient autant de succès quil en a obtenu dans le diocèse de Bayeux où il a excité partout un véritable enthousiasme. Sa Gr. a reçu dernièrement des nouvelles très consolantes de sa mission. Le décret impérial en faveur de la religion y avait déjà fait sentir son heureuse influence. Près de 200 schématiques, cest-à-dire la presque totalité avaient fait leur soumission. Luvre du baptême des enfants à larticle de la mort est en voie de prospérité. Nos chers confrères ne trouvant pas un champ assez vaste à leur zèle dans les chrétientés déjà établies se proposaient daller évangéliser les sauvages du nord. Ils prient Mgr Verrolles demmener avec lui deux nouveaux Missres. Sa Gr. a pris à sa charge personnelle tous les frais de son voyage en Europe.
    Collège de Pinang.

    Le collège de Pinang est pour nous depuis assez longtemps lobjet dune attention toute spéciale. Il y a actuellement 117 élèves appartenant en grande majorité à la mission de Cochinchine. Les dépenses de cet établissement ont été fort considérables ces dernières années. Mr. Libois, sur notre autorisation, lui a fourni de fortes sommes en 1844 à 1845 pour suppléer à linsuffisance de ses allocations, et nous-mêmes nous avons dû, pour tirer nos confrères de létat de gêne où ils se sont trouvés, leur faire des avances qui nous ont mis fort peu à notre aise. Nous avions pensé que ces divers envois ne rétabliraient pas seulement léquilibre entre les dépenses et les recettes, mais encore quil y aurait du côté de celles-ci un excédent qui nous permettrait de rentrer cette année dans une partie de nos déboursés. Il paraît que nous nous serons trompés, car on nous a écrit que des augmentations fort considérables allaient être faites au dit collège, de sorte que le compte-rendu de 1845 pourrait bien encore accuser quelque déficit. Cependant il faut que nous nous dédommagions de nos avances, et point dautre moyen que de prendre sur les fonds alloués cette année à notre société par la Propagation de la Foi. Cela sans doute les diminuera considérablement, mais il nous est impossible de supporter seuls les frais dun établissement ruineux, tandis que nous ne pouvons nous suffire à nous-mêmes. Dun autre côté il nous semble quil nest point de bonne justice de faire contribuer toutes les missions à lentretien dun séminaire qui na, à proprement parler, dutilité que pour deux dentrelles et ne paraît pas devoir jamais mériter le titre de collège général quon lui a faussement décerné. Nous prendrons donc des mesures à ce sujet et nous osons espérer que vous y donnerez votre assentiment. Nous sommes déjà surs des dispositions de Mgr Cuenot.
    Mgr Suquet nayant point trouvé ce que nous vous disions dans notre circulaire de lannée dernière touchant nos martyrs, conforme à ce quil nous en avait écrit dans sa lettre du 6 janvier 1845, nous allons vous citer les propres expressions de cette lettre : « Il paraît du reste quon béatifiera seulement ceux des martyrs à loccasion desquelles N.-S. aura manifesté sa puissance et sa volonté par des miracles authentiques. Si lon parvient à obtenir des faveurs de ce genre par lintercession commune de tous ces glorieux témoins de la foi, cela suffirait pour faire procéder à la béatification de tous ; autrement les uns recevront cet honneur dont les autres seront privés. »
    La S. Congrégation se propose denvoyer une longue instruction aux vicaires Apost. des missions, témoins des combats et des triomphes de ces généreux héros de la foi, pour leur indiquer la marche et les formalités à suivre dans les informations quelle demande sur chacun deux : informations qui demanderont beaucoup de temps donneront lieu à de nombreuses difficultés.
    La publication de lhistoire de la persécution de Cochinchine a éprouvé des retards auxquels nous ne devions pas nous attendre. Ils viennent, à ce quil paraît, du peu de santé et des grandes occupations de lAuteur.
    Nous navons pas perdu tout espoir dobtenir une province maritime en Chine. Il en sera probablement question dans la prochaine assemblée où se traiteront les affaires de Chine. Si le résultat répond à nos espérances, nous nous empresserons de vous le faire connaître.
    Nous ne pouvons point encore vous envoyer le tableau de la répartition des fonds de la Propagation de la Foi, parce que le chiffre nen paraît pas encore invariablement fixé. Si on le maintient tel quon nous la fait pressentir il ne sélèvera guère au-dessus de celui de lannée dernière. Nous avons lieu despérer mieux pour lavenir. La présence de Mgrs Verrolles et Suquet à Lyon a eu une heureuse influence sur les membres du Conseil ; mais malheureusement elle était trop tardive pour cette année. Des craintes se mêlent bien aussi à nos espérances ; luvre nest point en voie de prospérité, tandis que les demandes et les besoins se multiplient de jour en jour. Les nôtres grandissent chaque année. Notre Séminaire sest constamment maintenu plus nombreux quà lordinaire, et depuis assez longtemps nous avons 32 aspirants. De ce côté nous avons lieu de remercier la divine Providence autant pour le nombre que pour le choix des sujets. Espérons quune uvre qui lui appartient à tant de titres ne sera pas arrêté dans ses développements faute de secours pécuniaires.
    Mgr lArchevêque de Calcédoine, Supr. général de la communauté de Picpus a succédé à Mgr. De Forbin-Janson dans la direction de luvre de la Sainte-Enfance. Vous dire où elle en est aujourdhui, et si elle a des chances davenir, cela nous est pas possible, parce que nous sommes obligés de nous tenir entièrement en dehors de tout ce qui sy passe, pour nous conformer à la recommandation expresse qui nous en a été faite par MM. Les Membres du Conseil de la Propagation de la Foi de Lyon. Aussi, à leur sollicitation, Mr. Langlois a-t-il donné sa démission de :membre du conseil de la Str. Enfance, et avons-nous dû prendre à leur égard lengagement de vous prier de cesser toute correspondance directe avec le dit conseil. Cela nempêchera pas que vous ne parliez de vos succès et de vos espérances pour le baptême des enfants infidèles ; seulement il faudra prendre vos mesures pour que vos lettres paraissent dans les Annales de la Propagation de la Foi, et non dans les Bulletins de la Ste. Enfance. Vous apprécierez mieux toute limportance de cette recommandation quand vous saurez que ces MM. nous ont dit positivement dans la lettre par laquelle ils nous ont annoncé lallocation de cette année, quils avaient eu égard aux 20,500 frs que nous avions reçu de la Ste Enfance, pour la diminuer dautant. Cela est dautant plus fâcheux que, comme vous le savez, les fonds de cette dernière uvre ont une destination spéciale dont ils ne peuvent être détournés. Nous vous disions dans notre lettre de lannée dernière que sil ny avait point de fusion entre ces deux uvres et quon voulût les faire marcher côte à côte il sétablirait entre elles une rivalité dont les résultats ne pourraient être que fort déplorables. Nos prévisions ont déjà commencé à saccomplir.
    Mr Jurine nous annonça par une lettre du 12 8bre que, de lavis des médecins et pour des raisons de santé, il se séparait de nous. En conséquence nous profitâmes de la 1ère occasion pour en donner avis à Mgrs Cuenot et Lefebvre, afin quils pourvussent à lenvoi dun nouveau Procureur. Environ 2 mois après sa sortie de notre Séminaire Mr Jurine nous écrivit pour nous demander une pension quil nous faisait le soin de fixe. Nous lui envoyâmes 1000 frs, nous contentant de lui renouveler la promesse que nous lui avions déjà faite de lui venir en aide autant que nous le pourrions. Nous espérons que sa santé qui, dit-on, sest améliorée, lui permettra daccepter quelquemploi, et alors nous serons déchargés de tote obligation à son égard.
    Nous sommes chargés de la part de Mr. labbé depuis long-temps notre bienfaiteur, de prier chacun de nos Vicres Ap. de vouloir bien acquitter 2 messes pour le repos de lâme de Mme Augustine-Louise-Céleste de Lucy, et de sa sur Mme Émilie-Françoise-Hyppolite de Lucy, aussi nos bienfaitrices, et den faire acquitter 4 autres par leurs Missres, ce qui fait en tout 6 messes pour chaque mission. Nous espérons que vous voudrez bien vous prêter à cet acte de reconnaissance, quoiquil ne vous soit demandé quà titre de charité.
    Nous allons expédier 7 Missres par une navire de Bordeaux qui ira directement à Singapore. Ce sont MM. Jean-Pierre-Henri Borel de Toulouse, Pierre-Henri Borie de Tulle, Pierre-Alexandre Mesnard de Poitiers, Mathurin Adret de Verdun, Pierre Négierie de Tulle, Ferréol Sage de Besançon et Aumet Pinchon de Limoges. Ces cinq derniers iront à Macao et seront à la disposition de Mr ; le Procureur. Mr. Borie est destiné à Siam et Mr. Borel à la Cochinchine.

    En union à vos prières & S. Sacrifices, nous avons lhonneur dêtre,

    Nosseigneurs & Messieurs,

    Paris, le 10 février 1846. Vos très-humbles & très-obéissants serviteurs.

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