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lettre n°

Lettre commune. NosSeigneurs, Messieurs & chers Confrères,
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    Lettre commune.

    NosSeigneurs, Messieurs & chers Confrères,

    Nous revenons à notre ancienne coutume de réunir dans une seule lettre les événements politiques et religieux qui ont eu lieu pendant le cours de lannée. Si nous nous en écartâmes lannée dernière, en ne vous donnant que les nouvelles religieuses, ce fut pour des raisons indépendantes de notre volonté, comme nous eûmes lhonneur de vous le dire. Le journal que nous vous envoyâmes pour suppléer aux nouvelles politiques a cessé de paraître. Vous avez dû le recevoir jusquau mois de juin. Cest donc à peu près de cette époque que nous reprendrons les événements politiques. Quant à la partie religieuse, vous savez où nous en étions restés. La question de lenseignement dont nous vous entretîmes très longuement venait de recevoir un échec par le projet de loi de Mr. Villemain. Le rapport de Mr. de Broglie qui parut peu de temps après ne valait guère mieux pour le fond. Non content de mettre des entraves à lenseignement donné dans les petits séminaires, il laccusait dêtre faible et défectueux. Mr. labbé Dupanloup, supr. du petit séminaire de St Nicolas, lattaqua sur ces deux points avec un goût exquis dans les formes et une force de logique très remarquable. Sur le second il lui porta le défi de faire concourir tous ses élèves avec ceux des classes correspondantes de lUniversité.
    Mgr lÉvêque de Langres combatit le projet de Mr. Broglie dans tout son ensemble, et le plus grand éloge que nous puissions faire des trois lettres quil écrivit à ce sujet, cest que les journaux même universitaires nessayèrent pas de les refuter.
    Lors de la discussion du dit rapport à la chambre des pairs, Mr. de Montalembert défendit les associations religieuses avec toute la conviction de ses croyances et la véhémence de son éloquence ; Néanmoins, lArt. 4 qui excluait celles qui ne sont pas reconnues par lÉtat fut admis à une grande majorité. Le 1er art. subit seul un léger amendement. Après 27 séances de discussion, la chambre vota le projet de loi de Mr de Broglie relatif à linstruction secondaire. Sur 136 votants 85 boules blanches sanctionnèrent la loi nouvelle ; Dans le cours de la discussion Mr. Persil avait prononcé certaines paroles qui tendaient à faire croire que le clergé du 2e ordre ne partageait pas les sentiments de lépiscopat unanime, à une ou deux exceptions près, dans ses réclamations contre le monopole universitaire. Bientôt les chapitres et le clergé des divers diocèses réclamèrent contre une assertion qui, à leurs yeux, était une véritable injure, et protestèrent de leur entière et parfaite adhésion à tous les principes soutenus avec tant dénergie, déloquence et de logique par les illustres chefs du clergé français.
    De la chambre des Pairs la question de linstruction secondaire passa à celle des députés. Des bureaux se formèrent pour lexaminer, et on conclut à préparer un nouveau rapport. Mr. Thiers fut chargé de ce travail. Il promit, avant de se mettre à luvre, dêtre voltairien, révolutionnaire et impérialiste. Il tint parole. Nous nous abstiendrons de vous parler en détail de ce rapport. Une seule phrase suffira pour vous en donner une idée, au point de vue religieux. Cest son argument le plus fort en faveur de lUniversité : le voici : « Au sein dune société déjà corrompue, il vaut mieux dans lintérêt de la religion et du respect quon lui doit, donner un enseignement indifférent quun enseignement religieux. » La Session touchait à son terme quand le projet de Mr. Thiers parut, de sorte que la chambre ne put sen occuper. Cette question a donc très peu avancé depuis lannée dernière. Mr Villemain qui y avait joué un si grand rôle a été frappé daliénation mentale sur la fin de janvier. Le 1er égarement de sa raison se porte sur les jésuites quil croyait transformés en bourreaux et prêts à sélancer sur lui. Dans un moment lucide, il demanda un prêtre & se confessa au Vre de S. Thomas dAquin sa paroisse. Sa femme atteinte dune semblable infirmité était séparée de lui depuis plusieurs années. Le gouvernement prenant sa position en considération fit proposer par les chambres de voter une pension annuelle de 15000 frs reversible à ses enfants après sa mort et celle de sa femme. Maintenant sa santé est à peu près rétablie. Mr le comte de Salvandy vient dêtre nommé ministre de linstruction publique et grand-maître de lUniversité, poste quil avait déjà rempli auparavant avec distinction. Indépendamment de son caractère et de ses qualités personnelles, on a souvent applaudi à lindépendance de ses votes et de sa conduite vis-à-vis du ministère du 29 8bre, et on lui attribue comme certaine cette opinion sur la loi secondaire ; je suis contre cette loi pour trois motifs : elle blesse mes sentiments universitaires, libéraux et chrétiens. On nose cependant espérer quil satisfasse entièrement les vux des bons catholiques pour la liberté denseignement. Leurs pétitions arrivent aux chambres en plus grand nombre que les années précédentes. Les électeurs du collège de Reims nont voté pour leur député actuel quà condition quil serait favorable à la liberté denseignement. Il serait à désirer que cet exemple fût imité.
    Que vous dirons-nous de létat de la religion en France ? Il se présente à nous sous deux faces. Dun côté nous voyons le clergé, les frères des écoles chrétiennes, grand nombre dassociation laïques unissant leurs efforts pour donner à lenfance et à la jeunesse une éducation chrétienne, préserver les classes ouvrières de vices grossiers qui ne sont que trop communs parmi elles ; réhabiliter des unions désavouées par la religion, arracher au vice lexcuse de lindigence ; enfin des chrétiens fervents par plusieurs centaines de milliers faisant monter en même temps les vux ardents de leur charité pour la conversion des pécheurs vers le trône de Celle qui en est le refuge. Quen résulte-t-il ? Laissons parler Mgr de Langres dans sa brochure contre le rapport de Mr. Thiers sur linstruction secondaire. «Jamais peut-être, depuis longtemps, dit ce Prélat, il ne sy fit (à Paris), tant de conversions notables quaux dernières fêtes de Pâques ; jamais il ne sy organisa plus duvres chrétiennes que depuis un an ; (celle de St François-Xavier compte maintenant plus de 4000 ouvriers) Jamais nous navons trouvé les enfants de Paris plus empressés à courir publiquement au devant du prêtre, et nous ne croyons pas abuser de la confiante amitié dont nous honore le pieux et savant Prélat de cette puissante capitale, en révélant ce quil nous a confié. Jamais il na vu de jeunesse plus pieuse que celle qui lui a été présentée pour la confirmation dans ses dernières tournées pastorales. » Tel est le beau côté, plein de consolation pour le présent et despérance pour lavenir. Le revers de la médaille vous sera présenté par Mr. le Comte de Montalembert dont nous vous envoyons le discours prononcé à la chambre des Pairs. Des cris de proscription se font entendre depuis longtemps contre les Jésuites, et deviennent plus menaçants que jamais. Faut-il sen étonner après lapparition du Juif-Errant dEugène Sue, romancier qui nécrit que dans les égout de Paris et qui y ramasse toute la boue dont il couvre la religion et ses ministres. Son livre infâme lui a valu 100,000 frs. et 26,000 abonnés au Constitutionnel qui la donné par feuilletons. Michelet qui, a tant aboyé à la soutane du Jésuite dans ses leçons au collège de France, vient aussi de se signaler par un livre dans le goût du Juif-Errant, intitulé : Du prêtre, de la femme et de la famille. Il le conclut par demander labolition du célibat ecclésiastique et de la confession.
    Une perte bien sensible pour la religion et que vous ne manquerez pas de déplorer avec nous est celle de Mgr de Forbin-Janson. Il est mort le 11 juillet, aux Aygalades, près Marseille, dans une maison de campagne de Mr. le Marquis de Forbin-Janson, son frère. Ce Prélat portait depuis quelque temps le germe de la maladie qui la conduit au tombeau, et qui semblait ne venir que de la fatigue de ses excursions apostoliques, et surtout de ses dernières prédications pour propager luvre de la Ste Enfance. Le repos lui avait été conseillé, ordonné même par les médecins ; mais son zèle na cédé quà lépuisement total de ses forces, et il se croyait encore plein de vie lorsque la mort est venue lenlever ; il na pas même eu le temps de faire aucunes dispositions testamentaires. Il est à croire que sil eût connu son état, il neût point oublié la Ste Enfance. Son frère, son unique héritier à qui il lavait recommandée, a promis de lui consacrer chaque année pendant 20 ans une somme de 2,000 frs. Que va devenir cette uvre qui a excité tant de sympathies en Europe et que vous avez saluée comme laurore dun beau jour pour vos missions ? Peu de temps après la mort de Mgr de Janson, le Conseil décida quelle serait maintenu sur les bases quil lui avait données ; mais plusieurs prélats auxquels on en avait offert la direction layant refusée, cette uvre est restée acéphale et entravée dans sa marche par les obstacles que lui suscite la crainte de la voir devenir rivale de la Propagation de la Foi. Cette crainte nest pas sans fondement, et déjà on a eu lieu de remarquer dans plusieurs endroits quelle lui avait enlevé des souscriptions. Que faire donc ? opérer la fusion de ces deux uvres en une seule ? mais cest tuer celle de la Ste Enfance, qui a besoin pour vivre de tout le prestige dont on a pris soin de lenvironner. En faire une branche de lAssociation de la Propagation de la Foi ne serait point écarter linconvénient de la rivalité, mais au moins le trop plein de lune pourrait servir à alimenter lautre. Jusquici aucunes dispositions nont été prises pour cela, et Mr. James, ancien grand-vicaire de Paris, est presque le seul qui se donne un peu de mouvement pour réorganiser luvre de la Ste Enfance. Il ne paraît pas désespérer de pouvoir y réussir. Les recettes continuent à seffectuer ; mais linquiétude sur le sort de cette uvre empêche quelles ne soient plus abondantes.
    Nous vous parlâmes lannée dernière des Institutions liturgiques de Dom Guéranger et de lopposition quelles avaient rencontrée de la part dune certaine portion du clergé. Il vient de faire paraître sa défense à laquelle il nest guère possible de répliquer. LÉvêque de Périgueux vient de rétablir la liturgie romaine dans son diocèse, et celui de Quimper de maintenir le bréviaire diocésain. Après avoir motivé sa détermination, il ajoute : «Telle est donc notre volonté : le maintien du bréviaire diocésain ; au besoin de rares dispenses et bien motivées.

    Des faits dune haute gravité ont eu lieu en Afrique. Abd-el-Kader ne pouvant plus tenir la campagne avec ses seules forces se retira dans lempire du Maroc. Bientôt les troupes impériales envahirent nos frontières et y commirent des hostilités. La France fit entendre à lEmpereur des réclamations énergiques dont il ne tint aucun compte, et les hostilités continuèrent. Plus donc dautres moyens de se faire rendre justice que la guerre. À ce mot lAngleterre salarme ; elle en prévoit toutes les conséquences pour lEmpereur du Maroc et pour son commerce ; elle craint pour Abd-el-Kader quelle na cessé dexciter contre nous. Elle essaie damener Abderhaman à un accommodement, mais elle échoue ; il a résolu de lutter contre la France dans la Ste croisade où il sest enrôlé avec tous ses sujets. Que fait alors notre bonne alliée ? Elle se plaint de nos exigences exorbitantes, elle crie à linjustice, et son 1er Ministre Sir Robert Peel fait entendre ces paroles du haut de la tribune : « Non, lAngleterre ne reconnaît pas la souveraineté de la France sur lAlgérie. » Les menaces ne nous sont pas épargnées et nous devons craindre davoir bientôt sur les bras non lEmpereur du Maroc seulement, mais lAngleterre, la Russie &e. qui ne trouve pas notre guerre juste. Mr. Guizot toujours assez complaisant pour nos bons amis dOutre-Manche, le fut outre mesure dans cette circonstance. À peine savions-nous à quoi nous en tenir sur les éventualités de la guerre avec le Maros, que Sir Robert Peel dévoilait à la chambre des Lords les plans de notre expédition et assurait que nous ne devions occuper aucun point dans lempire du Maroc. On conçoit quune semblable déclaration avait de quoi rassurer lAngleterre. Notre flotte qui semblait nattendre que son bon plaisir mit de suite à la voile, et le 6 août, sous le commandement du prince de Joinville, elle bombardait Tanger ville du Maroc, située en face de Gibraltar. Au bout de quelques heures, des 70 pièces qui défendaient la place il nen restait plus que 5 ou 6 en batterie. Le vaisseau-Amiral, le Suffren, avait tiré 1650 boulets, quoiquil neût fait usage que de ses batteries de tribord. Le prince sy tenait debout, à son poste de combat, en grand uniforme avec sa plaque de la Légion-dhonneur sur la poitrine et servait ainsi de mire à lennemi. Aussi le Suffren reçut-il 49 boulets dans sa carcasse. Nos troupes rendent témoignage à la bravoure des Marocains. Les 2 ou 3 cents hommes qui servaient les 70 pièces dont notre flotte eut à essuyer le feu, ne les abandonnant quà la dernière extrémité. Beaucoup dentreux furent tués ou blessés par les éclats des embrasures, car il nen resta pas une seule intacte ; toutes les murailles, toutes les batteries furent démantelées. Nous ne perdîmes que deux mousses, pour lesquels un service funèbre fut célébré le 7 par labbé Coquereau aumônier de la flotte. Le feu avait commencé aux cris de : Vive le Roi ! il cessa aux cris de : Vive le Prince de Joinville !
    Le 15 août, à une heure de laprès-midi, une autre lutte sengageait avec lîle et la ville de Mogador. À quatre heures et demie le feu de lennemi qui avait été dabord très vif commença à se ralentir. Une heure plus tard le débarquement seffectuait sur lîle. Elle avait été défendue avec le courage du désespoir par 320 Maures ou Kabyles qui en faisaient la garnison. Un grand nombre fut tué et 140 dentreux renfermés dans une mosquée finirent par se rendre. Nos pertes de cette journée sélevèrent à 14 tués et 64 blessés. Lîle prise, dit le Prince dans son rapport du 17 août, auquel nous empruntons ces détails, il ne nous restait plus quà détruire les batteries de la ville qui regardent la rade. Notre canon les avait déjà bien endommagées ; il fallait les mettre complètement hors de service. Hier donc sous les feux croisés de trois bateaux à vapeur et deux bricks, 1500 hommes ont débarqué ; ils nont point rencontré de résistance. Nous avons encloué et jeté à la mer les canons, nous en avons emporté quelques-uns ; les magasins à poudre ont été noyés ; enfin, nous avons emmené ou défoncé toutes les barques qui se trouvaient dans le port.
    La ville est, au moment où je vous écris, en feu, pillée et dévastée par les Kabyles de lintérieur, qui, après avoir chassé la garnison impériale, en ont pris possession.
    Notre armée de terre ne remportait pas de succès moins brillants contre les troupes combinées de lEmpereur et dAbd-el-Kader. Nous laisserons parler le Maréchal Bugeaud qui en avait le commandement en chef. Ayant marché, dit-il, sur larmée marocaine qui devenait chaque jour plus forte et plus menaçante pour lAlgérie, je lai rencontrée, le 14, à deux lieues en avant de son camp. Elle a pris loffensive avec 20,000 chevaux, au moment où nos têtes de colonnes passaient lIsly. Nous avons été enveloppés de toutes parts. La victoire la plus complète nous est restée. Notre infanterie, dune extrême solidité, et un peu plus tard notre cavalerie, ont fait des prodiges de valeur. Nous avons pris successivement tous les camps qui couvraient un espace de plus dune lieue. Onze pièces de canon, 16 drapeaux, mille à 12 cents tentes, dont celle du fils de lempr, son parasol signe du commandement, tout son bagage personnel, une grande quantité de munitions de guerre et un butin immense sont restés en notre pouvoir. Lennemi a laissé environ 800 morts sur le champ de bataille. Nos pertes, quoique sensibles, sont légères pour une journée aussi capitale, que nous nommerons la bataille dIsly.
    Pour vous faire mieux apprécier le mérite de cette journée quon a comparée à celle du mont Thabor, nous devons vous dire que le Maréchal Bugeaud navait que 9000 hommes contre 40,000, favorisés en outre par lavantage du lieu. Après de semblables victoires nous étions en droit dexiger beaucoup de lEmpereur du Maroc et de nous assurer dun autre ennemi qui a coûté tant de sang à la France et épuisé ses trésors. Déjà un plénipotentiaire était venu de sa part demander la paix au Prince de Joinville qui lui présenta de suite les conditions des ministres qui navaient pas moins hâte de la conclure. Elles devaient être acceptées ou refusées sans discussion. Le plénipotentiaire nhésita pas à y apporter sa signature. Elles étaient en effet assez peu onéreuses, et lEmpereur sétonna avec raison de notre modération. Voici quelles étaient les principales.
    Lémir (Abd-el-Kader) est déclaré hors la loi. En conséquence les Marocains sengagent à le poursuivre à main armée dans toute létendue de leur territoire jusquà ce quils laient expulsé ou quils se soient emparés de sa personne. Si lÉmir tombe dans leur main, ils sengagent à linterner dans une des villes du littoral-ouest de lempire, jusquà ce que les deux gouvernements se soient entendus pour prendre des mesures qui garantissent à jamais contre ses entreprises la tranquillité de lAlgérie. Un châtiment exemplaire sera infligé aux chefs marocains qui ont violé la paix et envahi notre territoire. Lempereur sengage à empêcher à lavenir tout rassemblement de troupes sur notre frontière. La délimitation des frontières reste fixée comme elle létait à lépoque de la domination des Turcs en Algérie.
    Vous remarquerez que dans ce traité il nest nullement question dindemnité pour les frais de la guerre qui, selon lestimation du Prince de Joinville et du Maréchal Bugeaud, ne sélevaient pas à moins de 12 millions. Pour prévenir le reproche quon aurait pu leur faire à ce sujet, les ministres sempressèrent de faire publier par un de leurs journaux que la France était assez riche pour payer sa gloire. Triste consolation pour ceux qui se plaignent de laugmentation annuelle du budget !
    Quant aux conditions du traité lui-même, tout porte à croire quelles sont illusoires ; jusquici du moins nous navons pas entendu dire quune seule ait été mise à exécution. Aucune armée marocaine na été mise aux trousses dAbd-el-Kader qui campe tranquillement à peu de distance de nos frontières tout prêt à recommencer les hostilités quand il en trouvera loccasion favorable. Les ministres auraient dû, ce semble, se plaindre de la non-exécution de cette condition la plus essentielle, et cependant ils ne lont pas fait, et ils ne pouvaient le faire sétant liés envers lAngleterre qui avait fait annoncer davance par ses journaux quon ninsisterait pas sur la condition relative à Abd-el-Kader. Cest aussi aux exigences de lAngleterre quils ont sacrifié le seul moyen qui leur restait de faire exécuter le traité, en sengageant avant les hostilités à noccuper aucun point dans lempire du Maroc. Voilà pourquoi ils se sont empressés de faire évacuer Mogador et pour être plus sûrs de ne pas manquer à leur engagement ils avaient à dessein laissé la flotte manquer des approvisionnements nécessaires.
    Nous ajouterons que la tente du fils de lempr, son parasol, les 16 drapeaux pris à la bataille de lIsly, après avoir amusé quelque temps la curiosité des Parisiens dans le Jardin des Tuileries, ont été déposés aux Invalides. Cest là tout le profit dune triple victoire.
    Nous devons vous dire aussi que le Maréchal Bugeaud a reçu le titre de Duc de lIsly, et que le Prince de Joinville a été élevé au grade de vice-amiral. Cest pour ce dernier un faible dédommagement du désaveu aussi blessant pour son patriotisme que pénible à son amour propre, qui lui fut infligé peu de temps avant lexpédition contre le Maroc. Nous voulons parler dune note sur les forces navales de la France, remarquable par lélévation des pensées, la justesse des aperçus et la précision des détails, qui parut sous son nom. Écrite dans la prévision dune guerre avec les Anglais, la justesse des aperçus et la précision des détails, qui parut sous son nom. Écrite dans la prévision dune guerre avec les Anglais, et après lhumiliant désaveu de lAmiral Du Petit-Thouars, elle releva les espérances de nos marins, à qui elle permettait de voir un appui auprès du trône, et un fidèle interprète du sentiment national. La presse française, moins toutefois le Journal des Débats qui se permit de faire la leçon au royal écrivain, y applaudit vivement. Les Journaux Anglais, au contraire, jetèrent feu et flamme contre lauteur de la note. Le Journal des Débats reproduisit dans un langage radouci le blâme insolent de nos voisins doutre-manche, et le Prince fut désavoué comme lAmiral Du Petit-Thouars ; mais le sentiment national qui nest pas encore éteint en France lui a rendu justice, et son nom a acquis une popularité précoce.
    Une autre affaire non moins fâcheuse que celle du Maroc et qui neut pas une issue plus honorable pour la France se traitait en même temps avec lAngleterre. Vous avez vu que Pomaré, reine de Taïti avait accepté de son plein gré la protection de la France. Les choses se passaient en parfaite harmonie entrelle et les agents de notre gouvernement jusquà larrivée dans ces îles de Mr. Pritchard envoyé là par la Grande-Bretagne avec le titre de consul. Ce Pritchard est le fameux ministre protestant qui, quatre ou cinq ans auparavant, avait forcé Pomaré à chasser inhumainement deux Missres Picpuciens descendus dans son île pour y prêcher lévangile. On ne tarda pas à sapercevoir quil avait repris sur elle son ancien ascendant. Bientôt un pavillon de fantaisie remplaça celui du protectorat, et vous savez ce qui en suivit. Lamiral du Petit-Thouars se crut autorisé par cette infraction au traité du protectorat de déclarer la déchéance de la Reine et de proclamer la prise de possession de Taïti au nom du Roi des Français. Par ce changement de souveraineté le caractère consulaire de Pritchard se trouvait éteint, à moins dun nouvel exequatur délivré par le gouvernement français, ce qui neut pas lieu. Quelque temps après, toujours à linstigation de Pritchard, les vivres cessèrent darriver à notre garnison. Les populations se soulevèrent, des collisions eurent lieu et le sang coula. Pour se délivrer dun ennemi si dangereux Mr le Lieutenant dAubigny qui était chargé du commandement en labsence de Mr. Bruat le fit arrêter et garder prisonnier à bord dun navire, doù il fut renvoyé en Angleterre.
    Ces faits eurent un grand retentissement en Europe. LAngleterre se fâcha, moins par la conviction de linsulte qui lui avait été faite dans la personne de son prétendu consul, que pour faire plier notre cabinet, dont les dispositions pacifiques sont assez connues à Londres, par limminence dune guerre quelle nétait pas, elle-même, en état de soutenir. Elle insistait sur un blâme officiel pour Mr. Bruat et le rappel de Mr. DAubigny. Cétait demander beaucoup à Mr. Guizot qui était bien convaincu, comme il le reconnaît dans sa correspondance avec notre chargé daffaires à Londres, que ces Messieurs navaient fait que leur devoir. Voici en substance ce quil lui écrivait : « Le gouvernement français, après une mûr examen des affaires de Taïti, est resté convaincu 1° du droit quavaient ses agents dans cette île déloigner tout résident étranger qui troublerait lordre établi ; 2° que Mr Pritchard, du mois de février au mois de Mars 1844, a constamment travaillé par toutes sortes dactes et de menées à entraver, troubler et détruire létablissement français à Taïti, ladministration de la justice, lexercice de lautorité des agents Français et leurs rapports avec les indigènes ; quil nétait plus revêtu du caractère consulaire lors de son expulsion ; que néanmoins une équitable indemnité (qui nétait pas demandée) lui sera accordée. La conclusion vous paraîtra étrange. Hé bien, nous avons payé 25,000 frs à ce persécuteur de nos Missres, à cet ennemi de notre patrie, coupable du sang quil a fait verser, à cet homme qui comme particulier na rein que dodieux dans son passé. Mr Guizot se montra moins coulant sur les deux autres points ; on dit même quil joua son porte-feuille par sa résistance à une volonté supérieure quon accuse de vouloir la paix à tout prix. Le cabinet de St James qui se trouve assez bien de ses rapports avec Mr. Guizot se rebattit un peu de ses prétentions et voulut bien souscrire à ce que le gouvernement français témoignât simplement un regret et exprimât un blâme au sujet des procédés inutilement rigoureux dun de ses officiers envers un sujet anglais.
    Cette affaire était à peine terminée et le traité du Maroc signé que déjà Louis-Philippe sacheminait vers lAngleterre pour rendre sa visite à la reine Victoria qui lavait prévenue lannée précédente. Le royal voyageur ne porta chez nos bons voisins que des paroles de paix : « Lunion de la France et de lAngleterre est dune grande importance pour les deux nations ; notre vue doit être la paix Je suis heureux de voir que vous appréciez mes constants efforts, dans le but de maintenir les relations les plus amicales et les plus pacifiques entre les deux pays. La France na rien à demander à lAngleterre, et lAngleterre na rien à demander à la France quune cordiale union. » il avait fait la même profession de foi politique aux bourgeois de Portsmouth. Il ne faut pas demander, après cela, sil a été fêté et si les journaux lui ont épargné les éloges. Il y avait de quoi lui faire tourner la tête, si elle eût été moins solide. Son séjour à Windsor ne fut que denviron une semaine. Il y fut reçu chevalier de la Jarretière par les mains de sa royale et gracieuse hôtesse. Ce devait être quelque chose dassez curieux, dit un Journal, de voir un monarque pacifique de 71 ans, armé chevalier par une jeune femme, laquelle en retour des plus belles harangues sur la paix du genre humain lui faisait lire à haute voix cette formule « Sois ferme, sois intrépide pour soutenir une cause juste. » En retour de tant dhonneurs, Guizot qui avait aussi sa part de lencens quon avait prodigué à son maître, fut chargé de distribuer des croix dhonneur aux personnages marquants de la grande Bretagne. Il noublia pas sans doute ceux qui sétaient montrés les ennemis les plus acharnés de la France. À son retour en France personne ne sest présenté pour imprimer sur son front la flétrissure que quelques mois auparavant il infligeait en pleine chambre aux cinq députés qui étaient allés offrir leurs hommages à Henri V. Mais ses actes sont là, et cest à eux quon sattaque pour le culbuter. MM. Molé, Thiers et Billault lui ont fait une guerre de portefeuille dans laquelle ils ont fait habilement ressortir toutes les fautes du ministère dans les affaires du Maroc et de Taïti. Aussi na-t-il obtenu dans le vote de ce paragraphe en réponse au discours de la couronne quune majorité de trois voix. Des ministères précédents étaient tombés devant une aussi faible majorité ; mais celui de Mr Guizot est resté et veut courir les chances dun nouvel échec. Certains journaux annoncent quon lui en prépare un qui serait mortel. Voici ce qui arriverait. À loccasion dun nouveau vote les députés qui ont voté contre le ministère dans laffaire de Taïti se retiraient, et les autres nétant pas en nombre suffisant pour voter, il serait obligé de se retirer. Cette lutte ministérielle est lobjet dune attention générale. Cependant que gagnerait-on à un changement de ministère ? Si le système reste toujours le même ? Il nest plus vrai que le roi règne et ne gouverne pas. Or, les dispositions de Louis-Philippe sont assez connues : il veut la paix, toujours la paix, la paix à tout prix, la paix avec tout le monde. Mais nous nignorons pas que la guerre est quelquefois un mal nécessaire.
    La Duchesse de Némours est accouchée le 13 juillet dun prince qui, daprès les ordres du Roi, porte le titre de Duc dAlençon. La famille royale sest aussi accrue par le mariage du Duc dAumale avec sa cousine la Princesse Marie-Caroline de Salerne, fille du Prince de Salerne, oncle de sa Majesté le Roi de Naples et frère de Sa Majesté la Reine des Français.
    Après une longue et douloureuses maladie soufferte avec la patience et la résignation dun véritable chrétien, Mr. le Duc dAngoulême sest éteint à Goritz au milieu de sa famille le 3 juin, à lâge de 69 ans. Voici la déclaration que le Duc de Bordeaux a notifiée à cette occasion à toutes les cours dEurope. « Devenu par la mort de Mr le Comte de Marnes chef de la Maison Bourbon, je regarde comme un devoir de protester contre le changement qui a été introduit en France dans lordre légitime de succession à la couronne, et de déclarer que je ne renoncerai jamais aux droits que, daprès les anciennes lois françaises, je tiens de ma naissance.
    Ces droits sont liés à de grands devoirs quavec la grâce de Dieu je saurai remplir ; toutefois je ne veux les exercer que lorsque, dans ma conviction, la Providence mappellera à être véritablement utile à la France.
    Jusquà cette époque, mon intention est de prendre dans lexil où je suis forcé de vivre, que le titre de Comte de Chambord. Cest celui que jai adopté en sortant de France ; je désire le conserver dans mes relations avec les cours.

    Angleterre.

    Vous nous demanderez avec empressement des nouvelles dOConnell que nous avons laissé lannée dernière sous le poids dune odieuse condamnation dont la sentence navait pas encore été portée. Laudience de la cour où il lentendit prononcer présenta un aspect extraordinaire, et il est impossible den lire les détails sans une véritable émotion. Dès que les portes eurent été ouvertes, la salle fut immédiatement envahie et remplie de toutes parts. Quand OConnell y fit son entrée, tous les membres du barreau se levèrent en poussant des acclamations et frappant des mains. Cest, dit-on, la 1ère fois que lon a vu le barreau applaudir ainsi un homme qui venait entendre lecture de sa sentence. OConnell lui-même parut étonné et salua plusieurs fois avec émotion. Les applaudissements se prolongèrent pendant plusieurs minutes malgré les cris répétés des huissiers qui réclamaient le silence. Les juges ayant pris place sur leurs sièges, OConnell savança au banc des accusés. Alors les cris : « Debout ! debout ! » retentirent de toutes parts. Les membres du barreau se levèrent, et les applaudissements recommencèrent et furent répétés par la foule au dehors. Dune voix tellement émue que par moment elle ne peut se faire entendre, un des Juges rappelle les incidents du procès au milieu dun profond silence et semble demander pardon à OConnell de la tâche si pénible quil remplit à son égard. Puis tout-à-coup il sarrête vaincu par son émotion ; il fond en larmes, et dune voix entrecoupée et presquinintelligible, il donne lecture de la sentence. Elle condamnait OConnell à un emprisonnement dune année, à 2,000 livres sterl. damende, et à fournir 5,000 livres sterl. de cautionnement, et deux cautions de 2,500, en total 150,000 frs. Une large bande noire entoura les journaux de Dublin qui apportèrent le jugement de la cour du Banc de la Reine et le récit des circonstances qui avaient précédé et suivi lemprisonnement dOConnell et de ses co-accusés.
    OConnell appela à la chambre des Lords de la sentence qui venait de le frapper, et choisit pour prison le pénitencier de Richemont, peu éloigné de Dublin. Il y reçut de fréquentes visites de ses amis et des Prélats de lIrlande. Chaque jour lun dentre eux disait la Messe dans ses appartements, et lIllustre Prisonnier recevait souvent la Ste communion. Les Évêques réunis en Synode à Dublin composèrent une prière spéciale qui devrait être récitée dans toutes les paroisses, tant que durerait sa captivité ; et le 28 juillet fut désigné par eux comme un jour de deuil et de pénitence, afin dobtenir du Tout-Puissant quil jetât sur lIrlande un regard de miséricorde. Dieu exauça les prières des bons Irlandais en leur rendant leur libérateur et leur père, noms quils se plaisent à donner à OConnell. La nouvelle de son acquittement parvint à Dublin le 5 7bre. Les avocats des prisonniers qui avaient quitté Londres la veille, immédiatement après le jugement, arrivèrent à Kingstown, sur le bateau à vapeur, à 5 heures. Ils se tenaient sur le pont, portant des drapeaux en satin blanc, sur lesquels étaient écrits ces mots : « Jugement cassé par les Lords ! OConnell est libre. La foule qui les attendait sur le quai les salua dune explosion dapplaudissements et de cris de joie, et les accompagna ainsi jusquà la station du chemin de fer. À Dublin, on croyait si peu à lacquittement des prisonniers, quon eut dabord de la peine à y ajouter foi. Mais quand les cloches de lÉglise catholique de St Paul furent mises en branle et sonnèrent à pleine volée, le peuple sabandonna à un enthousiasme sans bornes &e. OConnell reçut la nouvelle de son acquittement sans montrer démotion. Le 6 arriva le Warrant de la cour des Pairs. La prison souvrit ; les amis dOConnell sy précipitèrent,et il dut descendre dans les Jardins pour recevoir les félicitations qui lui étaient adressées. La foule qui inondait les rues était immense, compacte ; elle paraissait impénétrable. OConnell déclare quil veut sortir à pied de la prison, et fait prier le peuple de lui livrer passage et dobserver le plus grand calme. Devant cette prière la foule souvre, et OConnell savance à pas lents, suivi de ses amis, et rentre paisiblement chez lui dans Merrion-Square. Il dit alors au peuple : « Allez en paix reposer dans vos maisons ! » Et le peuple alla se reposer en paix. Le lendemain samedi était le jour du triomphe.
    De grand matin le 7, OConnell, suivi de ses co-martyrs, pour nous servir de lexpression Irlandaise, retourne au pénitencier pour achever une neuvaine. Ce devoir religieux accompli, il délivra quarante prisonniers retenus pour amendes non acquittées, puis déclara être prêt à monter sur le char qui avait été préparé. Il serait trop long dénumérer les bannières et les corps de métiers présents à cette procession triomphale, où figuraient 500,000 personnes. Ce fut un moment solennel que celui où OConnell accompagné de son fils John et de ses autres co-accusés franchit le seuil de la prison. Au bruit des acclamations succéda tout-à-coup un profond silence. Mais quand OConnell, conduit par Mr. OBrien, membre du parlement, fut monté sur le char-haut de 14 pieds, et doù la foule pouvait lapercevoir de tous côtés, un tonnerre dapplaudissements éclata. Le libérateur était calme ; mais sa figure portait lempreinte des plus profondes et des plus délicieuses émotions. Nous ne vous rendrons pas compte du discours quil adressa à la foule du haut du balcon de sa maison ; vous vous ferez facilement une idée de ce quil dut être et de combien dapplaudissements il fut couvert.
    Pendant les 3 mois que dura lemprisonnement dOConnell, plusieurs hommes influents qui jusque-là sétaient tenus à lécart se déclarèrent pour le rappel. Il y eut une augmentation considérable dans le chiffre des recettes, et le peuple mit autant dempressement que jamais à se rendre aux meetings de Conciliation-hall. Ce fut bien autre chose quand OConnell put en personne présider ces assemblées. Ses ennemis avaient opéré que dans livresse de sa victoire et dans lentraînement si facile de lamour et de lenthousiasme de son peuple, il compromettrait par quelque motion séditieuse ou seulement imprudente, la grande et sainte cause pour laquelle il avait soulevé des millions dhommes ; mais ils furent trompés. Voici quelques fragments de son 1er discours en reparaissant au milieu de ses bons Irlandais : « Nous sommes arrivés à un moment où nous allons éprouver les véritables sentiments à légard de lIrlande. Aujourdhui les Anglais doivent être pour ou contre nous. Je le déclare hautement à lAngleterre ; si elle sunit à nous, nous lui rendrons justice complète, et nous ferons son éloge avec tant de force que le bruit de nos acclamations retentira jusque sur le sol anglais. Nous demandons au ciel que lAngleterre soit grande et puissante ; quelle recueille tous les bienfaits de la paix et toutes les palmes du triomphe dans la guerre. Anglais, en échange de votre amitié, je vous promets cur de lion et le bras de fer de lIrlande. Je vous promets lappui de son intelligence et de ses vertus, de sa tempérance, de sa moralité, de sa chasteté Que le peuple anglais abandonne lespoir de triompher de lIrlande ; que lAngleterre offre à lIrlande et son cur et sa main, ou bien quelle sattende à trouver dans lIrlande son ennemie la plus acharnée. Voici ce quau nom de lIrlande joffre à lAngleterre, si elle veut être notre amie ; je lui offre le dévouement du peuple Irlandais qui fera trembler Louis-Philippe sur son trône. Mais je demande une récompense : cette récompense, cest la justice. Donnez-nous la justice et nous ferons de lAngleterre la plus grande des nations du monde On fera bien de punir les auteurs de notre captivité, et puis je me ferai un plaisir de leur pardonner quand ils se seront reconnus coupables. »
    Bientôt des auxiliaires puissants arrivèrent de toutes parts aux Repealers. Les protestants et les presbytériens irlandais commencèrent à se ranger sous leur bannière. OConnell profita de leurs dispositions pour adresser au secrétaire de lAssociation Irlandais un admirable lettre, pressant la conciliation des partis et faisant dentraînantes avances aux protestants qui restaient encore en arrière. Cette lettre ne produisit pas moins de sensation en Angleterre quen Irlande. Lhabileté avec laquelle le Libérateur sefface, après avoir réuni les éléments disjoints de la nationalité Irlandaise, prouve à la fois la supériorité de ses vues et celle de son caractère. Cest aux mains des protestants quil demande à remettre lachèvement de son uvre dont les protestants sétaient alarmés. Le rappel étant demandé par lIrlande papiste à lAngleterre protestante, il était bien difficile, sinon impossible, dobtenir une solution. Létablissement dun parlement fédéral étant demandé par des hommes de toutes le communions, la question religieuse napparaît plus que sur le 2e plan, et dès lors on peut sentendre.
    Les choses en étaient là lorsquOConnell fut respirer lair de la campagne et se livrer aux exercices de la chasse. À son retour il reprend ses nobles travaux ; mais bientôt un obstacle lui est suscité ; il vient de Rome : cest une lettre de son Eminence le Cardinal Fransoni adressée à Mgr Crolly Archevêque dArmagh en Irlande en date du 15 8bre 1844, recommandant instamment à ce Prélat dengager ceux de ses collègues lépiscopat qui se mêlent aux affaires politiques de ne plus soccuper que des soins de leur ministère. Voici les paroles : « Ce sera le devoir de N.G. de suivre cette ligne, et en exposant selon loccasion les sentiments de cette Sacrée Congrégation et de Sa Sainteté sur cet important objet, dadmonester en toute charité et patience, mais efficacement, les Ecclésiastiques et surtout les Évêques qui dévieraient en quelque façon de cette voie.
    Cette lettre a surpris OConnell qui a toujours attaché beaucoup de prix au concours du clergé et surtout des évêques ; mais elle ne la pas déconcerté. Un meeting est convoqué. On a hâte dentendre OConnell sexpliquer sur les circonstances récentes qui excitent en Irlande un si vif intérêt. Il ne veut voir dans la lettre reçue par lArchevêque dArmagh quune paternelle exhortation adressée par la Cour de Rome au Clergé dIrlande, pour quil continue à mettre dans son action publique ou privée cet esprit de charité et de bienveillance qui est un des principaux attributs du St ministère. Cependant il est davis que deux délégués se rendent à Rome, pour y porter au nom de lIrlande toutes les explications et tous les renseignements qui peuvent éclairer sur ces grandes questions. Quant à sa conduite future, OConnell ny apportera pas moins de fermeté et de constance que par le passé. Il nadmettra ni palliatifs ni demi-mesures. Il veut que les droits de lIrlande soient solennellement reconnus et dans leur entier. Larme du rappel est la plus efficace, et sous aucun prétexte il ne sen dessaisira. Ces paroles et ces assurances de Mr. OConnell ont été accueillies par les plus vives acclamations. Jamais lunion ne sest manifestée dune manière plus éclatante entre lIrlande catholique et lhomme illustre quelle a surnommé le Libérateur.
    Les Évêques dIrlande ont donné à la lettre du Cardinal Fransoni la même interprétation quOConnell. Dire que cette lettre qui semblait dabord devoir entraîner la ruine du rappel, non seulement ne lui a fait perdre aucun catholique, mais lui a même gagné grand nombre de protestants qui, par esprit de contradiction à ce qui émane de Rome, ont adopté le rappel quils avaient jusqualors repoussé impitoyablement.
    Après la question du Rappel nous ne remarquons plus dans la politique intérieure de lAngleterre aucun événement qui mérite de fixer votre attention. Quant à sa politique extérieure vous savez déjà ce quelle a été dans ses rapports avec la France. Ses intérêts commerciaux lui servent toujours de point de mire, cest à leur donner plus dimportance quelle dirige tous ses efforts ; cest là le but de ses guerres, de ses alliances, de ses négociations, de ses traités, la cause de ses jalousies, de ses susceptibilités, de ses colères quand elle craint quelque concurrence. Aussi avec ces moyens habilement combinés voit-elle presque chaque année de nouveaux débouchés souvrir à son commerce. Robert Peel a été en instance auprès du Pacha dÉgypte pour quil permît à lAngleterre de faire un chemin de fer dAlexandrie à Suez. Le Pacha na pas refusé, mais il veut lexploiter lui-même, et ce nest pas ce quentendait Robert Peel. LAngleterre veut un libre passage à ses domaines des Indes Orientales et elle y travaille de concert avec la Russie qui vise à la libre entrée et sortie des Dardanelles et à la jonction de la mer Noire au Levant.
    Une chose qui vous surprendra cest que les coffres du gouvernement sont presquau trop plein. Les Journaux déclarent que les recettes dépassent cette année les dépenses de trois cent millions, grâces à lhabileté de Mr Peel qui a trouvé moyen de créer de nouveaux impôts. Dernièrement encore un navire venant de Chine lui a apporté un million de dollars en indemnité des frais de la guerre avec le Céleste-Empire que lAngleterre peut maintenant tout à son aise exploiter à son profit. Quel contraste avec ce qui sest passé entre la France et le roi de Maroc ! Jamais le gouvernement Anglais ne dira quil est assez riche pour payer sa gloire ; il est vrai quil ny en a jamais beaucoup dans ses guerres et notamment dans celle quil a faite à la Chine.
    Passons aux nouvelles religieuses. Un Journal protestant en annonçant la conversion de Mr. Penny, Maître-ès-arts dans lUniversité dOxford, à la religion catholique, remarque que cest depuis quelques semaines le 8e qui tombe victime des traités ou publications puséistes. Voici sur le mouvement du Puséysme à Exeter quelques détails assez curieux publiés par le Morning-Chronicle. « Dimanche dernier la population sest vivement émue des changements apportés dans le service divin dans toutes les églises de paroisse, daprès les instructions de lÉvêque dExeter. Dabord, à St. Sidwel on a baptisé au milieu du service ; dans toutes les autres églises de paroisse, le ministre a prêché en surplis au lieu de porter sa robe. Plusieurs Congrégations de St Sidwel & St. David ont été tellement blessées de ces innovations quelles ont quitté lÉglise au moment où le ministre, ainsi accoutré, montait en chaire. » LArchevêque de Cantorbéry alarmé de ces tendances vers le papisme a annoncé quil convoquerait bientôt une assemblée dÉvêques pour aviser aux moyens de faire cesser le schisme qui divise en ce moment lÉglise Anglicane. Quelque mesure quon y adopte, ce sera une bien faible digue contre des hommes qui sont prêts à faire le sacrifice de leurs intérêts temporels à leurs convictions religieuses. Les conversions qui ont lieu dans lUniversité dOxford en sont une preuve assez convaincante. Un Journal Anglais remarque que dans les trois dernières années dix-neuf membres, la plupart Ecclésiastiques, de lUniversité dOxford, ont embrassé la foi catholique. Ce ne sont pas des hommes de cette trempe qui fléchiraient le genou devant les statuts dun synode protestant. Tout donc nous porte à croire que des Jours de lumière pour le catholicisme se sont levés sur lancienne île des saints. Chaque jour nous entendons parler de nouveaux membres qui rentrent dans son sein, de létablissement de nouvelles missions, de lérection de nouvelles églises, égalant presque en grandeur celles qui furent érigées autrefois par les catholiques. Un rapport statistique contenu dans lAlmanach catholique pour lannée 1845, fait monter le nombre total des églises en Angleterre à cinq cent neuf, desservies par 666 prêtres. On y compte en outre deux collèges catholiques et 32 couvents de religieuses. Il y a en Écosse 73 chapelles, outre 23 stations, où le service divin et célébré ; le tout desservi par 91 prêtres.
    Les Surs de la charité ont été installées à Londres, il y a quelque mois. La Société de St. Vincent de Paul y obtient les merveilleux résultats quelle a obtenus à Paris et dans les principales villes de France. Quel bien à faire dans une ville qui compte en ce moment un million neuf cent mille habitants !

    Espagne et Portugal.

    Au temps de nos démêlés avec le Maroc, lEspagne eut aussi les siens avec cet empire. La mise à mort de son agent consulaire par un Pacha marocain y donna lieu, et les réparations nécessaires lui furent refusées. LAngleterre offrit alors sa médiation qui fut acceptée des deux puissances ; mais elle ne dut quà la persistance de ses efforts damener lempereur à accéder aux conditions de lultimatum de lEspagne. Elles pouvaient en effet lui paraître un peu dures. 1°. le Pacha devait être dépouillé de tous les honneurs et décorations de sa charge sur les lieux mêmes de son crime, en face du pavillon Espagnol qui, au moment de lexécution, serait salué par les Marocains de 21 coups de canon ; 2°. lEspagne serait indemnisé des actes de piraterie dont elle avait eu à souffrir ; 3°. LEmpereur sengagerait en outre à lui céder deux lieues de terrain contesté, au-delà de la ligne de Ceuta. Nous livrons ce traité et la part quy a eu lAngleterre, à vos réflexions.
    Il ny a que quelques mois lEspagne présentait encore limage dun volcan après une violente éruption dont le cratère toujours ouvert vomirait encore des flammes. Le terrain y était brûlant ; des révoltes, des émeutes, des conspirations éclataient de toutes parts. Plusieurs provinces furent déclarées en état de siège ; de nombreuses arrestations sen suivirent et donnèrent lieu à de sanglantes exécutions. La Reine a cependant gracié quelques-uns des coupables, entre-autres le général Prim dont la peine de mort est changée en exil aux Philippines.
    Maintenant les affaires semblent prendre une tournure plus rassurante. Nous reprendrons les choses de plus haut. Au mois de mai un nouveau ministère fut créé, et lopinion modérée fut représentée par plusieurs noms significatifs. Le 4 juillet la Reine dissout les anciennes Cotès ; convoque les collèges électoraux pour le 3 7bre et les nouvelles cortès pour le 10 octobre. Alors commença lintrigue entre trois partis bien distincts, les modérés représentés par le ministère, les Monarchiques purs et les progressistes. La tactique de ces derniers pour alarmer les esprits fut dannoncer et de crier bien haut quon allait suspendre la vente des biens ecclésiastiques fut mise en alerte. Les monarchiques voulaient une réconciliation avec le St Siège et avec la portion des hommes restés fidèles à D. Carlos et le mariage de la Reine avec le fils de ce prince. Le parti ministériel qui ne sétait pas non plus endormi sur ses propres intérêts lemporta à une grande majorité aux élections.
    La Reine lut son discours du trône à louverture des Cortès le 10 8bre. Bientôt communication leur fut faite du projet de réforme de la constitution. Après de longues discussions il vient dêtre admis à la majorité de 74 voix contre 12. La dotation du clergé a aussi été votée à une forte majorité. Il est donc probable que, si le parti modéré peut se maintenir au pouvoir, lEspagne sortira enfin du gouffre révolutionnaire dans lequel elle na cessé de sagiter depuis 10 ans. Déjà des entreprises industrielles prennent naissance ou se développent dans diverses provinces. À Barcelone quatre ou cinq projets de chemins de fer sont en étude, et des compagnies se présentent pour les exécuter. Il est toujours question dun chemin de fer qui ouvrirait des communications entre Madrid et les provinces méridionales. Une société sest formée pour canaliser le Tage dAranguez à Lisbonne ; des routes , des ponts se construisent. Dans les Asturies les mines de houille commencent à être exploitées.
    Il est encore incertain quel sera le mari de la Reine dEspagne ; il a été longtemps question du Prince des Asturies fils de D. Carlos ; on a aussi parlé dun prince de Naples ; mais les journaux gardent maintenant un profond silence sur ce mariage. Les cortès en répondant au discours du trône ny ont pas même fait allusion. La politique en décidera et probablement lAngleterre aussi, car il faut bien quelle mette la main partout. D. Carlos est toujours à Bourges ; sa position nest pas changée depuis lannée dernière.
    Comme pour applaudir les voies à un accommodement avec Rome il paraît certain que la reine a signé un décret suspendant la vente des biens ecclésiastiques du clergé séculier. Elle a aussi par un ordre royal supprimé le décret du 5 août 1842 qui défendait de donner suite aux demandes adressées à la cour de Rome, à lexception des dispenses de mariage et des brefs de pénitence. Ainsi les lois sur ces matières seront de nouveau exécutées comme par le passé. Cest peut-être en retour de ce bon vouloir quon commence à soccuper très activement à Rome des affaires de lEspagne. Elles sont soumises à lexamen de la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires, composée de plusieurs cardinaux et dun certain nombre de prélats et théologiens consulteurs.
    Des fréquents changements de ministère, de petites révolutions, puis des fêtes politiques, des chants de liberté et de triomphe ; mais dordre , de paix et surtout de calme religieux il nen saurait être question en Portugal. En ce qui touche les ordres religieux, la suspension de la vente des biens ecclésiastiques, la nomination des curés, la formation régulière des séminaires, le gouvernement montre une opposition qui peut avoir des suites très fâcheuses. À légard de ce qui reste encore decclésiastiques intrus, les ministres sont dune faiblesse incroyable. Protégés par les clubs révolutionnaires dont le ministère croit avoir besoin dencourager lappui, quelques-uns de ces pasteurs illégitimes affligent encore de leur présence les populations religieuses et entretiennent un trouble bien funeste dans les consciences.

    Suisse.

    Les troubles que nous vous annoncions dans notre dernière devaient déjà vous faire pressentir une collision prochaine en Suisse. Elle a eu lieu au mois de mai entre le haut et Bas-Valais. Les catholiques quoiquinférieurs en nombre remportèrent une victoire signalée : presque tous les morts, les blessés et les prisonniers se trouvèrent du côté de la jeune Suisse provocatrice et coupable de brigandages et dincendies. La protection de Dieu se montra dune manière éclatante en faveur des catholiques qui ne cessèrent de limplorer et de sen montrer dignes. Voici ce quen écrit un témoin oculaire : « Au pont de Triente, notre commandant voyant la piété de ses soldats, et se rappelant toutes les marques quil en avaient données depuis leur départ, sécria : « Si javais été impie jusquici je cesserais de lêtre après avoir vu la conduite de tous ces braves gens. » Aussi était-ce au cri la Religion et lÉtat sont en danger ! que la plupart avaient quitté les vallées les plus reculées. Le chapelet se disait tout haut le soir dans presque toutes les compagnies. En les envoyant au feu pour la 1ère fois, le commandant général leur rappela le mois de Marie, et ce fut en invoquant la Protectrice des Chrétiens que nos soldats firent leur 1ère décharge. Ajoutons que tout a été terminé le 24, Fête de Notre-Dame Auxiliatrice, instituée par Pie VII en mémoire des victoires remportées par les chrétiens sous la protection de Marie contre les ennemis de leur foi. »
    Au mois de Xbre Lucerne fut aussi le théâtre dune guerre civile et religieuse qui neut pas un plus heureux succès pour la jeune Suisse. Voici ce qui y donna lieu. Les Jésuites ayant été appelés à diriger le séminaire épiscopal de Lucerne, les révolutionnaires de Berne et dArgovie ne virent dans cet acte quune réaction catholique et attaquèrent Lucerne dont le gouvernement ne leur déplaît pas moins que les Jésuites. Ils furent bientôt repoussés avec perte et dispersés. Mais des nouvelles récentes font craindre quils ne reviennent à la charge. Le gouvernement argovien, loin de désavouer linvasion de ses corps-francs sur le territoire de Lucerne, a menacé le gouvernement Lucernois de mesures sévères, si celui-ci refuse les propositions damnistie que lArgovie sengage à lui accorder. Le canton de Lucerne est maintenant tout entier sous les armes et prêt à repousser toute attaque qui pourrait lui venir du dehors ou de lintérieur. Les petits cantons toujours sur le qui-vive sont prêts à convoyer leur fidèle confédérée le secours de leurs populations toutes entières.
    Si, comme la dit Voltaire, les révolutions de la Suisse sont des tempêtes dans un verre deau parce quelles nont aucun influence sur les affaires des gouvernements étrangers, il nen est pas moins vrai que celles de notre époque ont du retentissement au dehors et quelles trouvent dans la presse libérale et révolutionnaire des voix disposées à encourager ceux qui les excitent et à accuser les catholiques dintolérance et de cruauté quand ils nont fait que se défendre ; et sous ce rapport elles portent aussi leur funeste influence au-delà des montagnes où elles ont pris naissance.
    À côté de tous ces désordres si funestes à la religion, nous vous signalerons une conversion qui a beaucoup réjoui tous les catholiques, cest celle de Mr Hurter homme dun mérite très distingué, ancien pasteur et Président du consistoire de Schaffhouse en Suisse, historien et justificateur dInnocent III. Elle eut lieu à Rome à la suite dune visite faite au St Père qui lui avait demandé quand il pourrait lappeler son fils, et paraît due à ses travaux consciencieux.

    Russie, Pologne, Turquie, Égypte, Syrie, Grèce.

    Par une curieuse coïncidence le jour de lemprisonnement dOConnell arrivait à limproviste en Angleterre le bourreau de la Pologne, lempr Nicolas. On ne manqua pas de sépuiser en conjectures sur le but politique de son voyage. Celle qui obtint le plus de crédit fut que son dessein en allant à Londres était de porter les premières bases du partage de la Turquie dEurope entre les cinq grandes puissances, et que pour obvier à la perturbation de léquilibre actuel de lEurope, il aurait offert au prix de la part qui lui serait faite la reconstruction du royaume de Pologne. Il est évident que la Russie se rattache avec une affectation marquée à lAngleterre. Cette puissance ne néglige rien dans les contrées du Danube pour accroître ses espérances ; cest elle qui y domine, et non pas le Sultan. Quoiquil en soit, au bout de trois ou quatre jours, le Czar quitta Londres, après avoir semé lor à la livrée des princes et des châteaux honorés de ses visites, appelé les soldats anglais ses camarades, honoré le monument de Nelson et les souvenirs de Waterloo, touché la main à Sir Robert Peel, dîné chez le Duc de Wellington, et montré partout sa belle stature, ses belles manières et son savoir-vivre de Gentleman. Il fit en huit jours son voyage de Londres à St Petersbourg, rappelé létat désespéré de la princesse Alexandre sa fille pour laquelle il avait une extrême affection. Sa mort le jeta dans un état de mélancolie qui fit craindre pour ses jours. On a même fait courir le bruit dernièrement quil avait succombé ; mais non, il vit encore pour le malheur des catholiques soumis à son empire, et de la Pologne en particulier. Convaincu que le catholicisme est le plus ferme appui de la nationalité polonaise, il veut forcer ce malheureux pays à apostasier, afin de pouvoir ensuite le compter avec assurance parmi les provinces de son empire. Pour atteindre ce but tous les moyens lui sont bons ; cependant on dirait quil a une sorte de préférence pour les plus perfides et les plus lâches. Il a chassé les Missres catholiques de la Géorgie, en exigeant deux comme condition essentielle sils voulaient rester, quils se fissent sujets russes et cessassent désormais tout (texte illisible) avec le St Siège. Maintenant sa sollicitude se porte sur les Arméniens-unis. Depuis plus de 10 ans il avait interdit et coupé toute communication entre les prêtres de ce rit et leur patriarche en résidence sur le territoire Ottoman. Aujourdhui il les oblige à porter le costume du clergé schismatique, quil a eu soin de conformer à celui de ses popes. Dans cette uniformité de costume il voit assurément un acheminement à la fusion finale des Arméniens dans son église nationale. Quelle cruauté dans les mesures adoptées par ce nouveau Julien contre les paroisses Rhuténiennes qui sétaient, disait-on, volontairement réunies en 1839 à léglise dominante. Aujourdhui elles sen séparent, prêtres et fidèles, pour retourner à lÉglise catholique romaine, en protestant contre les artifices dont on les avait si longtemps circonvenus. Eh bien ! les prêtres sont enlevés et enfermés dans des monastères russes ; les habitants des villages récalcitrants sont dispersés et déportés en dautres provinces, et mêlés aux populations gréco-russes !
    Les religieuses même nont pas été à labri des vexations du gouvernement russe. Plusieurs surs de la charité, après la suppression de leur couvent établi à Wilna, ayant désiré venir en France, il les a fait conduire jusquaux frontières de la Russie par des cosaques dont elles ont eu beaucoup à se plaindre.
    LAngleterre a un évêque à Jérusalem ; la Russie veut y élever une église. Voici à ce sujet une lettre écrite de Moscou en date du 4 août. « Notre Église orthodoxe triomphe de lÉglise romaine en orient aussi bien quen occident. Tandis quelle remporte victoire sur victoire dans les provinces polonaises, elle vient dêtre aussi triomphante dans la Terre-Sainte. On connaît les luttes continuelles entre nos prêtres et le clergé romain au St Sépulcre. Ces derniers ont pour protecteur le roi très chrétien des français, de même que les prêtres grecs notre Empereur. La population catholique de Jérusalem avait à peine célébré la fête de son protecteur, que la Russie manifesta insensiblement son protectorat, non par des paroles, mais par des actions. Notre gouvernement sest procuré à Constantinople un firman daprès lequel le droit dentretenir le St Sépulcre en bon état est décidé en faveur de lÉglise grecque. On va élever sous les auspices de la Russie une nouvelle église au-dessus du Saint-Sépulcre. Les prêtres catholiques sont mécontents de cela. Ils craignent dêtre expulsés. On a entamé à ce sujet des négociations avec la France et les autres puissances catholiques ; mais pendant que la diplomatie négocie, la construction avance. Notre église orthodoxe ne reculera pas devant la papauté, et la coupole sera bientôt achevée. »
    Que résultera-t-il de ces négociations ? rien sans doute davantageux pour la France. Il y a environ un an que M. Guizot rassurant les chambres sur notre influence incontestable est incontestée en Syrie en donnait pour preuve sans réplique la permission que la France venait dobtenir du gouvernement Turc de réparer et dentretenir le St Sépulcre. Si cette assertion était vraie, la Porte aurait cédé aux exigences de la Russie au risque de se compromettre avec nous. Au moment où nous traçons ces lignes nous lisons dans lUnivers daujourdhui 31 janvier : « On écrit de Constantinople sous la date du 7 janv. : Les troubles du mont Liban ont enfin attiré lattention du divan et de la diplomatie. Des conférences à ce sujet auront lieu incessamment entre les ministres et les ambassadeurs des cinq grandes puissances. On ajoute que la Porte montre des dispositions assez favorables, et semble désirer ardemment quil soit donné une solution définitive à la question qui agite les populations dune grande partie de la Syrie. » Si la France avait su conserver son protectorat sur les populations catholiques de lOrient, elle naurait pas besoin maintenant de lintervention des 4 autres grandes puissances pour les arracher aux vexations excitées par lAngleterre et la Russie. Il est bien probable, et nous le déduisons dune expérience récente, que la France perdra dans ces conférences le reste dinfluence quelle semblait encore conserver dans les affaires dOrient et que lAngleterre et la Russie veulent se tenir toutes prêtes à recueillir lhéritage de la Porte qui na plus quune existence nominale. Déjà la Servie, la Moldavie, la Valachie sont presque placées sous la domination de la Russie. Il y a longtemps quelle est maîtresse des embouchures du Danube. Que lui faut-il encore ? une influence dans la méditerranée ? La Porte luttera-t-elle contre une puissance aussi formidable qui pourrait, a bout de 24 heures, arborer le drapeau impérial dans Constantinople ? On sait ce que convoite lAngleterre, Alexandrie et listhme de Suez.
    Dieu semble prolonger indéfiniment la guerre de la Circassie et multiplier les difficultés pour lhumiliation du persécuteur de son église. Les dernières nouvelles annoncent que les troupes russes se sont retirées sur tous les points, et sont rentrées dans leurs forteresses, quil y a eu grand nombre de défections, et que des populations qui depuis 30 ans vivaient sous le sceptre de la Russie ont secoué le joug. Rien ne peut rendre lintrépidité et la défense désespérée des Circassiens. Ils ont pour principe quun seul dentreux ne doit jamais refuser le combat à dix Russes. Les femmes combattent souvent à côté de leur père ou de leur mari.
    Au mois de juillet il a pris fantaisie à Méhémet-Ali de quitter brusquement Aléxandrie en déclarant quil renonçait pour toujours aux affaires et se retirait à la Mecque. On ne savait quelle interprétation donner à une semblable résolution, quand quelques jours après on apprit quil avait renoncé à son voyage à la Mecque et quil était de retour à Aléxandrie. Maintenant il va soccuper sérieusement de faire exécuter le barrage du Nil.
    Le gouvernement représentatif na point porté bonheur à la Grèce. Les élections ont été très orageuses : la division règne entre trois parties principaux. La fermentation était extrême le 22 août, et la troupe avait été forcée de faire feu sur les attroupements populaires. Dans des circonstances si critiques le roi Othon a déployé une grande énergie de caractère, et le peuple en était en admiration. On accuse les factions russes et anglaises de se disputer le pouvoir tombé aux mains de la 1ère de ces factions par la retraite du ministère de Maurocordato. Là donc encore lAngleterre et la Russie se livrent un grand combat davant-garde, en attendant que leurs forces principales se mettent en marche pour se disputer lOrient.
    Un malheureux frappé, à ce quil paraît, daliénation mentale a attenté à la vie du roi Othon. Cette entreprise na eu dautre résultat que de perdre celui qui en était lauteur.

    Prusse, Autriche.

    Le Roi de Prusse a aussi failli être la victime dun assassinat. Désirant faire grâce à son assassin il ordonna de rechercher dans lui soit des traces de folie, soit des marques de repentir. Cette recherche ayant été vaine Guillaume IV céda en pleurant aux instances de ses ministres, et la sentence de mort fut ratifiée. Le Roi de Prusse se montre toujours bien disposé en faveur des catholiques. Un ordre de son cabinet, révoquant des ordres précédents, permet aux monastères de la province de Westphalie de recevoir des novices sans restriction de nombre ni dâge. La même faculté est accordée aux couvents des femmes, auxquels il avait été interdit sous le dernier règne dadmettre aux vux leurs novices avant lâge de 24 ans. Il a en outre permis aux nombreux catholiques de sa capitale de sy construire une 2e église et autorisé à cette fin une collecte générale dans toutes les communes du royaume. Outre le don gratuit du terrain, il paraît que S. M. se propose de contribuer à la construction de la nouvelle église de ses propres deniers. Il a de plus autorisé lérection dun hôpital pour la communauté catholique de Berlin et consenti à ce que ladministration en fut confiée soit aux surs de la charité ou à tout autre ordre approuvé par lÉglise.
    Trèves a présenté pendant tout lété dernier un spectacle des plus édifiants. Des populations immenses et recueillies venaient chaque jour processionnellement vénérer la robe de Notre-Seigneur que cette ville a le bonheur de posséder. On cite entre autres miracles celui de la guérison de Mlle Drost-Wischering, petite nièce du vénérable Archevêque de Cologne. Presque toutes les paroisses de ce diocèse ont accompli leur pieux pèlerinage à Trèves. Nous ne parlons pas des autres diocèses de la Prusse. La France nest pas restée étrangère à ces manifestations. De nombreux pèlerins sont partis de la Moselle, de la Meurthe, de la Meuse et des Vosges. Plusieurs protestants dont quelques-uns étaient des personnes marquantes sont aussi allés visiter la relique et y faire toucher divers objets précieux.
    Le gouvernement Autrichien a établi dans les derniers jours de 1844 un commissariat général, placé sous la direction de lArchevêque de Vienne, et chargé de veiller aux intérêts catholiques dans la Terre-Sainte. Il a rattaché à cette institution celle dune collecte annuelle pour le St Sépulcre.

    Italie.

    Les troubles qui sétaient manifestés lannée dernière dans le royaume de Naples nont point eu de suite. Les États Pontificaux jouissent dune parfaite tranquillité. Le St Père vénéré et chéri de toute la catholicité continue dédifier et de réjouir lÉglise par ses vertus et de jouir dune bonne santé malgré son grand âge.

    Bavière, Suède & Norvège.

    Le roi de Bavière, dont la conduite avait été jusquici en tout point digne déloges, a manifesté tout dernièrement la prétention de simmiscer dans les affaires de lÉglise et de donner des conseils aux Évêques sur des affaires de pure administration spirituelle.
    Le prosélytisme Luthérien poursuit à outrance les malheureux catholiques de Suède. Non seulement on trouve mauvais quils aient des catéchismes, des livres de prières et lexplication des Évangiles en Suédois, mais même quon leur prêche en cette langue ; et cependant la liberté de la presse existe en Suède. Un luthérien qui dernièrement sest fait catholique a été condamné à lexil et à la perte de tous ses droits civils ; et comme si ce nétait pas encore assez, le consistoire de Stockholm vient de porter plainte contre le Vicre Apque qui avait reçu son abjuration, sans que sa qualité daumônier de la Reine douanière ait pu le mettre à couvert. Depuis 20 ans dans lÉglise catholique de Stockholm (et il en sera probablement de même ailleurs) pas un seul enfant né dun père catholique et dune mère protestante na pu être élevé dans la foi catholique après le décès de son père. Bien plus, plusieurs familles Autrichiennes et Belges, après la mort de leur père, ont été par force livrées au luthéranisme. Aussi le nombre des catholiques de Stockholm qui était, il y a quelques années, de 2000 nest plus aujourdhui que de quelques centaines. Nous ne parlons pas de plusieurs autres mesures iniques et vexatoires, provoquées par les ministres luthériens contre lexercice de la Religion catholique. Par un heureux contraste la Norvège qui, en se donnant à la Suède, a voulu conserver la forme de son gouvernement, vient de permettre aux catholiques lexercice publique de leur culte, et de donner aux enfants issus des mariages mixtes lenseignement religieux quils jugeront à propos ; dêtre parrains pour les luthériens, dêtre affranchis des droits quils payaient aux pasteurs évangéliques et de bénir les mariages. Cela est dautant plus surprenant que naguère encore un juif et un catholique portugais ont été mis en prison sans autre motif que celui de leur religion, ce qui prouverait une réaction en faveur des catholiques.
    Nous ne trouvons rien dans les affaires politiques ou religieuses des autres États de lEurope qui mérite une attention particulière.

    Etats-Unis, Amérique du Sud.

    De graves désordres ont eu lieu à Philadelphie et ont ensanglanté dans cette ville la fête du 78e anniversaire de lindépendance américaine. Ces désordres ont eu, dit-on, pour cause première la haine des natifs américains contre les Irlandais catholiques. Le dommage matériel auquel ces désordres ont donné lieu ne se monte pas à moins de 25 millions de frs, et il y a eu stagnation dans le commerce. Des émeutes et des incendies ont aussi eu lieu à Baltimore.
    LÉglise catholique des Etats-Unis se divise aujourdhui en 23 diocèses ; elle compte 25 évêques dont deux suffragants ; six-cent trente-quatre prêtres y prêchent avec un succès toujours croissant, et qui soulève toutes les fureurs hétérodoxes de ce vaste pays.
    LAnnéxation du Texas aux États de lUnion paraît à peu près résolue en dépit des Anglais et de leurs efforts pour lempêcher. Cette république forte de limpuissance du Mexique en proie à la guerre civile a pris envers lui une attitude menaçante. Le Pérou nest pas plus tranquille que le Mexique. Montevideo et en guerre acharnée avec Buenos ayres, et Haïti a été le théâtre dune sanglante révolution.
    Nous navons aucune donnée bien positive sur létat de la Religion dans ces diverses républiques. Les Surs de la charité ont été reçues en triomphe au Mexique.

    Nous avons lhonneur dêtre avec un profond respect,

    NosSeigneurs et Messieurs,

    Vos très humbles et très obéissants serviteurs,

    Paris, 2 février 1845.





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    NosSeigneurs, Messieurs et chers Confrères,

    Nous vous signalerons à notre ordinaire ce que nous avons appris dintéressants de nos missions depuis notre dernière. Nous avons à déplorer dans celle de Pondichéry la perte de Mr. Triboulot emporté subitement par le choléra. Lancien collège de Pondichéry, si on peut donner ce nom à une misérable maison où les élèves étaient entassés les uns sur les autres, va être abandonné. Un collège-séminaire plus en rapport aux besoins actuels est en construction. Il ne coûtera pas à la mission moins de 15 à 18,000 frs. Mr. Charbonneaux sera sacré très prochainement sous le titre dévêque de Jassa. M. Dupuis a fondé un ordre de religieuses malabaresses pour léducation des jeunes filles, dont il espère beaucoup de bien ; mais il manque en grande partie des ressources nécessaires. Mgr de Drusipare et toutes ses Missres sapplaudissent des heureux résultats de leur synode. Mr. Luquet en a porté les actes à Rome pour les soumettre au jugement de la S. Congrégation. Ce nétait quun but secondaire de sa mission ; le principal était dobtenir la création dun ou de plusieurs vicariats apostoliques : chose dautant plus difficile quelle doit entraîner de nouvelles délimitations dans les vicariats apostoliques voisins. Ce nest que dernièrement que Mgr de Drusipare nous a prévenu quil a communiqué à tous nos vicres apostoliques un autre projet auquel il attacha une grande importance, celui de la transformation de Pondichéry en Évêché titulaire. M. Luquet devait le rayer de son agenda dans le cas où il naurait pas notre adhésion° ce qui a eu lieu en effet. Nos règles nous fixent lépoque où une semblable mesure devrait être adoptée, cest celle où le clergé indigène étant devenu assez nombreux pourrait former un ordre hiérarchique et se passer du secours de nos Missres. Or, la Mission de Pondichéry na que quatre prêtres indigènes, et il se passera bien des années avant quelle puisse se suffire à elle-même, malgré toutes les belles espérances quelle donne en ce moment. Le temps nest donc pas venu de changer son vicariat apost. en Évêché titulaire : ce serait même, à notre avis, compromettre gravement son avenir, car il est dans ses intérêts quelle continue dêtre administrée par des Missres de notre société. Mais un évêque titulaire, soit quil sorte de nos rangs, soit quil nous soit étranger (le cas nétant pas impossible), pourra prendre des ouvriers où il voudra, renvoyer même nos confrères ; tout changer, tout bouleverser, comme bon lui semblera, sans aucun contrôle ni de la part de Rome dont il ne dépendra pas pour le détail de la juridiction, ni de notre société puisquil naura aucun compte à lui rendre. Si Pondichéry est érigé en évêché titulaire, Calcutta et Madras le seront aussi, et de là à faire administrer toute lInde Britannique par des évêques anglais il ny a quun pas : il suffira que le gouvernement le veuille.
    Nous espérons que vous apprécierez ces raisons qui ont paru convaincantes à M. Luquet lui-même. Ce cher confrère est à Rome depuis le mois doctobre. Ses lettres à Mgr lÉvêque de Langres lui avaient déjà préparé les voies ; aussi sest-il vu tout dabord investi de la considération et de la confiance des personnes qui pouvaient le plus lui être utiles. Nous espérons quil nous fera bientôt connaître le résultat de ses démarches pour les affaires de lInde qui ont dû être traitées les premiers jours de ce mois dans une congrégation générale. M. Luquet soccupera ensuite de celles de la Mandchourie. Vous avez eu connaissance dune procuration de Mgr Verroles adressée à M. Legrégeois. Nous avons conseillé à ce cher confrère de la transférer à M. Luquet : ce quil a fait bien volontiers. Si nous navons eu personne à Rome Mr. Legrégeois était tout disposé à sy rendre sur-le-champ, et nous aurions été les premiers à ly engager. Dieu veuille que Mgr Verrolles et ses Missres doivent aux instances de Mr. Luquet de sortir enfin de la pénible position où ils sont depuis si longtemps, position qui deviendrait intolérable, surtout maintenant que leur nombre sest accru par larrivée de MM. Berneux et Vénault. Daprès des nouvelles très récentes Mr. De la Brunière devait faire une excursion vers le nord. Plus de 200 chrétiens ont abandonné le schisme ; de grands fruits de salut se sont opérés, les pâques ont été augmentées dun 1/3, le Dimanche est bien observé, les prières se font en commun et les pratiques saints sont en vigueur.
    Mgr Ferréol nous écrivit au commencement de lannée dernière que les courriers coréens lui avaient promis de lintroduire dans sa mission à la 11e lune, mais quil ny comptait pas beaucoup. M. Maistre nous dit dans une lettre du 19 mai 1844 : « Lentrée en Corée pour xbre prochain est très probable. » Il nous apprend en outre quun des deux élèves qui en ont fait une partie de leur éducation à Macao se préparait à recevoir prochainement lordination, et lautre devait la recevoir un peu plus tard.
    Les dernières lettres du Sut-Chuen nous sont parvenues sur la fin davril. Mgr de Maxula avait fait choix de Mgr Desflèches pour son coadjuteur. Mais comme il navait pas encore 30 ans accomplis, son sacre ne devait avoir lieu que le 3e Dimanche après Pâques. Il portera le titre dÉvêque de Sinite. Ca été pour nous le sujet dune grande joie dapprendre par les mêmes lettres que 22,292 enfants dinfidèles et 440 adultes avaient reçu le baptême dans le courant de lannée. M. Mariette est mort le 4 février 1843.
    Mgr de Maxula a donné un vicaire apque à lYun-nan ; cest Mgr Ponsot Évêque de Philomélie. Il a été sacré le Dimanche de la Ste Trinité 1843. Il ny a quenviron 3,000 chrétiens dans son vicariat ; mais Mgr de Maxula a bien voulu lui céder pour un temps le district du Sut-chuen le plus voisin avec les deux prêtres indigènes qui ladministrent, afin quil puisse y déposer en toute sûreté largent et les effets de la Mission et y établir sa résidence, si besoin en est. Mr. Libois nous a annoncé depuis peu le départ de M. Huot pour cette mission.
    Vous savez que la Cochinchine est divisée en 2 vicariats apostoliques, lOriental et lOccidental. Le 1er est confié à Mgr Cuenot, le 2e à Mgr LeFebvre. Les nouvelles les plus récentes que nous en ayons sont de janvier et février 1844. Plus de 8,000 enfants et environ 1500 adultes avaient eu le bonheur de recevoir le baptême dans les deux vicariats. Ceux-ci auraient été beaucoup plus nombreux, si les sanguinaires édits de Minh-Manh nétaient encore là pour servir dépouvantail aux payens qui désireraient embrasser notre ste religion. Les prisons de Hué renferment encore 12 confesseurs de la foi dont onze sont condamnés à mort. Aucun des chrétiens exilés (et ils sont en grand nombre) na été rappelé. Cependant au dire de Mgr LeFebvre, depuis la délivrance de nos cinq confrères les mandarins ne pressent plus lexécution des anciens édits, et le roi lui-même na condamné quà des peines légères les inculpés pour cause de religion. Sa Gr. administre les sacrements même publiquement. La liberté nest pas aussi grande en Haute-Cochincine.
    M. Miche est parti de Singapore au mois de juin avec une colonie de Missres, et 7 élèves Cochinchinois. MM. Charrier et Galy y sont arrivés le 16 7bre après une heureuse traversée. Mr Galy devait y attendre la barque de Mgr Cuenot. M. Charrier sest embarqué le 4 8bre pour Macao, doù il a dû se rendre au Tonquin. Nous avons des nouvelles de cette Mission du 1er mai 1844. Il ne sy est passé rien de bien extraordinaire depuis lannée dernière. Les anciens édits fournissent encore souvent loccasion de nouvelles vexations et entravent la conversion des payens. Cependant quelques provinces jouissent dune assez grande tranquillité, et nos confrères en profitent pour se livrer avec ardeur à lexercice de leur ministère. Nous navons point reçu le tableau dadministration, mais nous pensons que les conversions sont au Tonquin dans la même proportion quen Cochinchine.
    Mgr Pallegoix a envoyé MM. Grandjean et Vachal faire une tentative sur le Laos. Leur voyage a été long et pénible. Le vice-roi leur fit bon accueil, et leur permit de prêcher la religion, promettant de ne point empêcher ses sujets de lembrasser. Une foule dauditeurs avides de les entendre se pressa bientôt autour deux, et ils concevaient déjà les plus grandes espérances quand tout-à-coup il se virent entièrement abandonnés. Le roi avait publié un édit qui portait peine de mort contre le 1er qui se ferait chrétien. Nos confrères lui rappelèrent sa promesse, mais il nia son factum. Tout cependant avait changé de face, les mauvais traitements et les injures remplaçaient les égards quon avait eus pour eux jusqualors. Ces chers confrères voyant quils perdaient leur temps, revinrent passer la saison des pluies à Bangkok, doù ils ont dû se rendre dans la partie orientale du Laos.
    M. Claude et un prêtre siamois continuent dévangéliser Bangkok sans opposition, mais aussi sans espérance prochaine de succès. Nous ne pouvons que les encourager dans ce genre de ministère par la pensée quau jour marqué par sa providence Dieu fera germer cette divine semence et quelle produira des fruits au centuple. On ne dit rien des dispositions actuelles du roi. Quant à son frère le talapoin, il reconnaît que sa religion est fausse ; mais loin daccepter la nôtre comme étant la seule véritable, il veut sen créer une et sest jeté dans un panthéisme semblable à celui de nos philosophes modernes. Nos confrères obtiennent toujours dheureux succès auprès des Chinois. 100 ont dû être baptisés dans le courant de lannée dernière.
    M. Ranfaing a adressé une lettre à MM. les Membres du Conseil de la Propagation de la foi dans le but den obtenir des secours particuliers pour laider dans la construction dune église quil va faire bâtir à Chantabon. Nous louons le zèle de ce cher Confrère, mais nous devons lui dire ainsi quà tous ceux dentre vous qui seraient tentés de limiter, que ces M.M. se sont fait une loi inviolable de ne point avoir égard à de semblables demandes. Tout ce que nous pourrons faire quand nous leur écrirons ce sera de mentionner ce nouvel objet de dépense pour la Mission de Siam.
    Vous savez déjà que Mgr de Bide est de retour en France. Il vint à Paris dans le courant du mois daoût, et prit le bon parti de ne pas descendre au séminaire ; sa présence y aurait été sujette à bien des inconvénients. Tout sest passé dans les bons termes entre nous. Sur sa demande nous lui avons accordé 500 frs pour laider à monter son ménage et 1500 de pension annuelle sa vie durant. Nous aurions désiré quil se fût contenté de 1200 frs, mais il nous fit observer que nayant point dautre ressource il ne pourrait vivre décemment avec une somme si modique. Il sest retiré à Narbonne sa ville natale. Son retour paraît navoir fait aucune sensation. Il va, nous a-t-il écrit dernièrement, postuler un canonicat de St Denis. Sil lobtient nous serons libérés de toute dette envers lui. Nous attendons de jour en jour la nomination de son successeur.
    M. Boucho est supérieur de la Malaisie à la grande satisfaction de ses confrères depuis le départ de Mgr de Bide. M. Barentin nayant pu pénétrer à Formose fait maintenant partie de cette mission et travaille avec zèle et succès dans la petite chrétienté chinoise de Batukawan. M. Chopard est venu passer quelques mois à Penang pour y rétablir sa santé qui sétait détériorée à Nicobar. Il y est retourné ensuite avec MM. Plaisant et La Crompe. M. Beurel continue à jouir de la considération publique à Singapore et dy faire le bien. Son église est bien avancée, grâce aux soins quil sest donnés et à la bienveillance quil a su inspirer. Encore personne à Malaca ; lespèce de tentative quy ont faite MM. Bigandet et Beurel ne permet plus de douter quil soit possible de nous y établir sans donner lieu à un schisme. La lettre de lArchevêque de Goa qui a réclamé contre leur injuste usurpation en est une preuve convaincante.
    Le collège de Pinang continue dêtre dirigé par MM. Tisserand, Duclos & Martin. MM. Pellerin et Dastugue qui y ont fait un assez long séjour en attendant la barque de Cochinchine les ont secondés pour linstruction. On y compte maintenant 89 élèves dont quelques-uns passeraient pour bons sujets même en France. Un si nombreux personnel quon sattend encore à voir augmenter a nécessité des agrandissements dans le local, et malgré toute léconomie qui sy observe, les dépenses deviennent très considérables. Trois jeunes gens de Singapore y seront admis sous peu.
    M. Thivet remplit à Macao la place de sous-procureur. Nous espérons quil y sera dun grand secours à M. Libois dont les occupations sont très multipliées. Ce cher confrère a profité dun navire de guerre français pour envoyer M. Forcade à Lieoutchou. Ces bons insulaires lont très bien reçu, et tout fait espérer quils deviendront sous peu de fervents chrétiens. M. Forcade a avec lui Augustin Ko, compagnon de prison de M. Taillandier. M. Libois se proposait de lui envoyer un ou deux confrères.
    Avant daller plus loin permettez-nous de vous faire part dune observation qui nous paraît mériter votre attention. Dans les tableaux de votre administration que les Annales de la Propagation de la Foi mettent sous les yeux de leurs lecteurs on est souvent frappé de limmense disproportion qui existe entre le chiffre des confessions et celui des communions, ce qui peut vous faire taxer de rigorisme ou donner une opinion peu favorable de vos chrétiens. Il nous semble donc que vous feriez bien de ne faire figurer sur ces tableaux que le nombre des confessions.
    M. Denain est, à ce quil paraît, sur le point de terminer lhistoire de la persécution du Tonquin et de la Cochinchine. M. Luquet nous a écrit que il paraît que Rome a décidé quaucun des 70 martyrs dont la cause a été introduite ne sera canonisé si quelque miracle ne sest opéré en sa faveur. Nous pensons cependant quils pourraient lêtre collectivement si des miracles sétaient opérés au nom de tous, comme nous lavait insinué lannée dernière le minutant de la Propagande. Cest de cette idée quest sortie cette magnifique lithographie que nous regrettons de ne pouvoir envoyer à chacun de vous à cause de la dépense que cela nous occasionnerait. Nous avons chargé M. Luquet den distribuer un certain nombre à Rome. Le nom de ce cher confrère en venant de nouveau se placer sous notre plume nous rappelle que nous avons une consultation à vous faire relativement aux frais quoccasionne lenvoi dun procureur particulier à Rome. Doivent-ils être prélevés sur la mense commune ou supportés par sa mission et celles dont il aurait traité les affaires. LArt. 14 du chap. 4 du projet de règlement, le seul quon puisse invoquer pour décider cette question ne nous semble ni assez clair ni assez expressif ; nous le réformerons daprès votre réponse.
    Vous apprendrez avec plaisir que le 27 du mois dernier Mr. Langlois a été réélu supr. et M. Dubois assistant. Dieu veuille nous les conserver encore longtemps ! M. Langlois a été malade au commencement de cet hiver ; mais il est bien rétabli. M. Dubois continue de porter gaiement ses nombreuses infirmités. Lun et lautre se recommandent instamment à vos prières. Notre séminaire se maintient sur un très bon pied. Parmi les nombreux Évêques qui nous honorent de leur présence, il en est peu qui ne nous en expriment leur satisfaction. Nous mentionnerons entre autres les Archevêques de Reims, de Rouen et dAvignon que nous avons vus avec édification partager simultanément notre modeste ordinaire. Le nombre de nos élèves surpasse dun ou de deux celui de lannée dernière, et il est probable quil ira plutôt en augmentant quen diminuant. Les dépenses suivent la même proportion malgré la plus scrupuleuse économie. Depuis bientôt un an et demi nous navons plus au dîner que le bouilli et un plat de légumes. Néanmoins nous nous trouvons dans lalternative ou de refuser des sujets, ce qui serait très fâcheux et produirait un fort mauvais effet, ou de nous indemniser en totalité des frais de voyage et déquipement des Missres partant sur les fonds de lallocation annuelle affectée à notre société par lAssociation de la Propagation de la Foi. Vous savez que chaque année nous retenons une certaine somme pour faire face à ses frais ; mais elle a toujours été bien insuffisante, comme vous le verrez par le tableau que nous vous envoyons. Vos allocations particulières souffriront un peu de la nécessité où nous nous trouvons. Mais ça nous fournira loccasion dappuyer fortement sur cette raison auprès des membres du Conseil de la Propagation de la Foi pour les engager à faire une plus large part à notre société dans la distribution des aumônes. Nous lavons déjà fait avec succès il y a quelque mois. Car après la répartition faite, ils nous ont alloué une somme de 7978 frs 90 c. Ce qui porte lallocation de cette année à 292, 625 frs 15 c., au lieu quelle naurait été que de 284, 646 frs 25 c.. Nous allons revenir à la charge avant la nouvelle répartition, et nous espérons que nos raisons seront prises en considération. De votre côté veuillez nous envoyer chaque année dans un cadre aussi détaillé et rétréci que possible lexposé de tous vos besoins. Quand nous avons écrit aux conseils de Lyon et de Paris nous avons souvent regretté de navoir pas reçu de vous des données assez précises pour les leur faire bien apprécier. Sil en eût été ainsi, nous aurions pu être mieux partagés.
    Le 16 7bre nous avons expédié 4 Missres. Ce sont MM. Pierre Gouyon du diocèse de Tulles ; Antoine-Marie LeGallic de Kérisouet de Quimper ; Narcisse-Charles-É tienne Fages de Rodez, et Fr.-Xavier Ducotey de Besançon. Ce dernier est destiné à la Malaisie, les 3 autres sont pour la Mission de lInde.
    Huit autres doivent nous quitter les 1ers jours du mois prochain. Voici leurs noms et leur destination° MM. Séverin-Jacques-Marie Daniel, de Quimper ; Jean-Charles-Adolphe Labbé de Verdun ; Fr.-Louis Larnaudie de Cahors sont pour la Mission de Siam ; Mr. Louis-Marie Couellan de Vannes restera dans la Malaisie ; Mr. André Castex de Toulouse ira au Tonquin ; et MM. Pierre-Julien Pichon du Mans, Louis-Onésime Dagobert de Bayeux, Pierre-Marie Leturdu de St Brieux se rendront à Macao et seront à la disposition de Mr. Libois. Ils sembarqueront à Bordeaux sur le navire lOrient qui touchera à Singapore, Manille et Macao.
    M. Libois nous dit dans une lettre reçue tout dernièrement : « Je crois que M. Barentin nous a écrit quil serait bon de donner aux RR. PP. Dominicains la maison que possédait notre Société à Huig-hoa, et les autres petites choses qui pourraient nous appartenir. » Nous répondons à ce cher confrère que tout ce que nous avons à Huig-hoa est au service des dits Pères, mais que nous attendrons votre réponse avant de nous déterminer à leur en faire cession. Si elle est affirmative, comme nous avons tout lieu de le croire, nous nous ferons autoriser par la S. Congrégation à transférer notre propriété aux RR. PP. Dominicains. Nous navons pas de données bien certaines sur la valeur de la maison &e ; mais nous pensons quelle ne dépasse pas 200 ptres.

    (suit un tableau de la Répartition des 292,625 frs 15 c. alloués par les Conseils de luvre de la Propagation de la Foi à la Société des Missions Étrangères pour lannée 1844.)

    En union à vos prières & S.S.

    NosSeigneurs, Messieurs et chers Confrères,

    Vos très humbles & très obéissants serviteurs

    Paris le 3 mars 1845.

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