Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

lettre n°

NosSeigneurs et Messieurs, Nous avons lhonneur de vous envoyer, selon notre habitude, un résumé des principaux événements qui se sont accomplis depuis notre dernière lettre commune. Nous y joignons le récit de certains faits secondaires, et quelques détails sur létat de la Religion en Europe. Ce travail qui vous est présenté est certainement bien imparfait ; mais votre indulgence accoutumée vous le fera accepter tel quel, nous en avons la confiance. Notre désir a été de vous être agréables ; nous serons contents sil se réalise.
Add this
    NosSeigneurs et Messieurs,

    Nous avons lhonneur de vous envoyer, selon notre habitude, un résumé des principaux événements qui se sont accomplis depuis notre dernière lettre commune. Nous y joignons le récit de certains faits secondaires, et quelques détails sur létat de la Religion en Europe. Ce travail qui vous est présenté est certainement bien imparfait ; mais votre indulgence accoutumée vous le fera accepter tel quel, nous en avons la confiance. Notre désir a été de vous être agréables ; nous serons contents sil se réalise.
    Au moment où la Chambre des Députés se livrait à létude du projet de loi qui lui avait été proposé sur les chemins de fer, un grand malheur vint jeter subitement la consternation dans la capitale, et porter le deuil dans les provinces, au sein de plusieurs familles. Le 8 mai 1842 à cinq heures et demie, un convoi de retour composé de dix sept wagons et diligences, remorqué par deux locomotives, était parti de Versailles (rive gauche). À peine avait-il dépassé la station de Bellevue que lessieu du devant de la première locomotive, le Matthieu Murray, se rompit. La secousse le fît sortir des rails. La seconde locomotive qui avait toute sa force dimpulsion monta sur la première, la brisa en écrasant le conducteur et les chauffeurs. Dans ce choc elle fut elle-même brisée, et répandit sur la terre son feu et ses boîtes contenant la graisse pour le service des machines. Dans le même moment les wagons entraînés par leur force dimpulsion montaient et samoncelaient brisés sur les locomotives. Lincendie fut aussi subit queffrayant. Il résulte de linstruction que 164 personnes ont été victimes de cette catastrophe. Le nombre des blessés, et pour la plupart horriblement mutilés, se monte à 109. Celui des morts est de 55. Trente neuf cadavres ont été relevés sur le lieu même de laccident. Sept dentre eux étaient susceptibles dêtre reconnus. Les trente-deux autres étaient réduits à létat de carbonisation la plus avancée. Plus tard cependant, sur les trente-deux cadavres 10 ont encore pu être reconnus par les gens de lart, malgré lhorrible état où ils avaient été mis par laction dévorante du feu ; entre autres ceux du contre-amiral Dumont dUrville, de sa femme et de son fils. Triste destinée réservée à celui qui, après de longues années de dangers courus sur toutes les mers, et après une carrière si honorable pour lui et pour la France, vient périr dune manière si cruelle sur un chemin de fer ! et un jour de fête &e. (Les grandes eaux jouaient à Versailles à loccasion de la St Philippe.)
    Ce malheur nempêcha point la Chambre dadopter la loi sur les grandes lignes de chemin de fer. À cette longue discussion en succéda une autre qui préoccupait fort lopinion nationale. La question du droit de visite, droit qui, tel que les conventions lavaient établi en 1831 et 1833, avait pour objet spécial la répression de la traite, et qui conférait aux puissances concluantes le pouvoir de faire visiter par leurs croiseurs, sous certains zones déterminées, les navires suspects de ce honteux trafic, vint soulever, au sein des Chambres, des débats qui entraînèrent à la tribune la plupart de nos hommes détat pour y plaider en quelque sorte leur cause personnelle et y expliquer le rôle quils avaient joué dans cette affaire. Cette discussion a affligé, a-t-on dit, bien des curs honnêtes qui ont regardé ces débats comme peu conformes aux intérêts et à la dignité du pays. En voyant étaler à notre tribune nationale et les secrets de notre diplomatie, et les dissentiments de nos administrateurs, et les correspondances de nos ministres, et les conversations de nos agents, ils ont craint, peut-être à tort, de déconsidérer aux yeux des étrangers notre droit de libre discussion. Quoi quil en soit, cette lutte parlementaire qui eut un grand retentissement, a empêché la ratification du traité conclu en 1841 par le ministère, et auquel avaient adhéré la Russie, la Prusse et lAutriche. Il nétait quune extension des traités précédents. Une opposition formidable se forma pour blâmer ce traité. Lopinion publique se souleva, et la ratification définitive devint impossible à M. Guizot, malgré son bon vouloir pour lAngleterre. Le ministère a du reculer devant la répugnance du pays sous linfluence des élans patriotiques de nos chambres et de la presse qui, en repoussant le droit de visite, ne pensaient quà notre commerce et à lhonneur de notre pavillon, souvent outragé, soutenait-on, par les croiseurs Anglais plus nombreux que les nôtres. La Chambre des députés alla plus loin° sur la proposition de lun de ses membres, elle accorda généreusement au ministre de la marine deux à trois millions quil ne voulait pas. Elle trouva que le cabinet poussait trop loin lamour du désarmement et de la paix. Cette manifestation a prouvé que le pays quoique absorbé par les objets matériels, et quoiquil veuille la paix, et la paix avec tout le monde, sirrite de tout ce qui a la moindre apparence dune concession faite à lAngleterre.
    Sous linfluence des préoccupations politiques quavait fait naître cette discussion solennelle la session est close. La Chambre dont le mandat avait expiré est dissoute ; les collèges électoraux sont convoqués pour le 9 Juillet, et les Chambres devaient se réunir le 3 août. Les élections se font sans que la tranquillité générale soit altérée et sans agitation politique dans le pays. Quelques débats personnels, des luttes dindividus sélèvent seuls au milieu du calme et de lindifférence. Les opérations électorales nétaient point encore terminées, lorsque un affreux malheur vint faire un grand vide autour du trône. Le 13 juillet, à midi, le Duc dOrléans devait partir pour le camp de St Omer ; ses équipages, ses officiers étaient prêts. À onze heures il monta en voiture dans lintention daller à Neuilly faire ses adieux au Roi. Le prince était seul, nayant permis à aucun de ses aides de camp de laccompagner. À la hauteur de la porte Maillot, les chevaux seffrayèrent, et bientôt la voiture fut emportée dans la direction du chemin de la révolte. Le Duc craignant que le postillon fût dans limpossibilité de les maîtriser sauta sur la route. Soit quil sembarrassât dans cette opération précipitée, ou que la force de limpulsion le fit trébucher, sa tête porta sur le pavé. La chute fut horrible : il resta sans connaissance à la place où il était tombé. On accourut à son secours, et on le transporta dans la maison voisine dun épicier. Le Roi, la Reine et plusieurs membres de la famille royale, avertis aussitôt de cet accident si fâcheux ne tardèrent pas darriver ainsi que les ministres et les hauts personnages présents à Paris. Le curé de Neuilly prévenu, par ordre du Roi, se rendit immédiatement auprès du moribond. Sous linfluence dune médication énergique, lagonie du prince se prolongea quelques heures, mais la connaissance ne lui revint pas. À quatre heures et demie il rendit le dernier soupir au milieu de la désolation de la famille royale. Le corps fut aussitôt transporté à la chapelle du château de Neuilly où il resta jusquau trente juillet. Les funérailles se firent à Notre-Dame au milieu dun concours immense de peuple. Le 3 août les restes mortels du prince reçurent les derniers adieux de la capitale. Ils reposent dans les caveaux de la famille dOrléans, à Dreux. À la nouvelle de laccident qui venait denlever lhéritier présomptif du trône à sa famille et à la France, il ny eut dans tous les curs quun sentiment profond de regret et de commisération. Une chrétienne et généreuse sympathie absorba les préoccupations politiques. La Reine fut admirable de piété. La conduite des princes, frères du défunt, de sa sur la princesse Clémentine et de la Duchesse de Némours, qui tous firent leurs communions dans la chapelle de Neuilly, édifia beaucoup les âmes catholiques et fit une salutaire impression sur le public. Le Duc dOrléans, plein de forces, dactivité, de nobles pensées, généreux, bienfaisant, faisait lespoir de la nation et lorgueil de sa famille ; larmée lestimait et le peuple laimait. La nouvelle législature qui devait être convoquée le 9 août, reçut ordre de se réunir le 26 juillet sous lempire des tristes émotions qui dominaient alors le pays. La perspective inattendue et prochaine dune régence, des embarras, des luttes et des inquiétudes dune minorité, est venue donner à cette question une importance digne de fixer lattention des plus sincères amis de la patrie.
    Laffaire importante, lunique affaire de cette session, la loi de régence fut aussitôt proposée à la chambre des députés. Il sagissait de fixer lâge où lhéritier mineur de la couronne serait déclaré majeur, et de se décider entre la régence féminine, ou la régence masculine du prince majeur le plus près du trône, après le prince héréditaire. Le projet du gouvernement se prononçait pour la régence masculine et fixait lâge de la majorité à 18 ans. La discussion de cette loi à la Chambre élective fut à la fois un magnifique combat parlementaire et un événement politique dune grande portée. Les plus illustres orateurs des divers partis se firent entendre. La loi proposée par le gouvernement fut adoptée par la majorité, et la dynastie dOrléans fut affermie sur le trône. À la mort du Roi, le Duc de Némours sera régent. Les mesures de prudence politique commandées par la perspective dune minorité étant prises, la petite session fut terminée, et les chambres furent prorogées au 9 de janvier. Lopinion publique semblait être hostile au ministère Soult-Guizot. Les collèges les plus importants sétaient déclarés contre lui dans les élections, sa chute paraissait éminente. La déplorable catastrophe qui a ravi le Duc dOrléans aux espérances de la nation lui rendit une existence momentanée dont il a su profiter. Lopposition dont le rôle est dépier toutes les occasions pour le renverser a échoué jusquà présent contre la ferme résolution dhommes qui se cramponnent au pouvoir, et qui ne le quitteront quà lextrémité. Est-ce pour lhonneur de la France ? On aime à lespérer, lavenir décidera. Tout ce quon peut affirmer cest que certains membres du cabinet ne sont point populaires. Le ministère Soult en ne succombant pas na remporté jusquici quune victoire peu décisive. La question ministérielle ne peut tarder à être agitée de nouveau.
    Les inondations qui, à plusieurs reprises, dans ces dernières années, ont dévasté nos départements du midi, ont encore à la fin de 1842 promené la désolation dans ces mêmes contées. On a eu aussi à déplorer les ravages de nombreux incendies. Toutefois, malgré ces calamités partielles, la France est dans un état de prospérité très satisfaisant ; elle reste forte et puissante. LEurope a toujours les yeux fixés sur elle ; car de son sein peuvent séchapper de grands biens ou de grands maux pour lhumanité.
    La mariage de la princesse Clémentine dOrléans avec le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Kohari, frère de la Duchesse de Némours, vient dêtre célébré à S. Cloud. Le prince qui est catholique, conserve, daprès les conventions stipulées, la garantie de tous les droits de primogéniture dans la famille de Saxe-Cobourg-Kohari. Son frère, laîné, actuellement Roi de Portugal, a renoncé aux siens.
    Quelques mots maintenant sur nos colonies et sur létat de la Religion en France. Dans lAlgérie la guerre fut circonscrite par la campagne dautomne. Les ennemis battus partout trouvèrent un refuge sur les montagnes dOuenserris dans lesquelles nos colonnes navaient pas encore sérieusement pénétré. De nouvelles expéditions furent bientôt dirigées vers ce point, et portèrent des coups terribles aux tribus rebelles. Mais en France on sétait trop tôt persuadé, par suite de nos grands succès, que la guerre était terminée, que la pacification était générale. Il nen était pas ainsi. Si Abd-el-Kader et ses Kalifats sont réduits à lextrémité, ils nont pas entièrement renoncé à la lutte. On ne peut se dissimuler que lÉmir conserve encore sur une partie des Arabes une influence due à son habileté politique et à son caractère religieux. Il les remue tantôt sur un point, tantôt sur lautre, et la pacification complète ne peut arriver que par la lassitude et la ruine des parties du territoire qui nont pas assez éprouvé encore la puissance de nos armes. LArabe ne cédera quà la force. Lédifice construit par Abd-el-Kader ne pouvait être détruit que pierre à pierre. Depuis deux ans surtout nos troupes sont continuellement en course. Cependant les résultats des dernières campagnes sont assez beaux pour nous faire espérer une pacification générale qui ne se maintiendra point toutefois sans quelques luttes journalières. Le Gouverneur, les Lieutenant-Général Bugeaud, secondé par dintrépides officiers et par le dévouement des troupes, se montre toujours admirable par son activité et son habileté, non moins que par son courage. Au moment où nous écrivons, une dépêche télégraphique annonce quune de nos colonnes commandée par le Duc dAumale a écrasé la petite armée de réguliers de lÉmir, lui a enlevé ses trésors, ses munitions et fait beaucoup de prisonniers. La translation, de Pavie à Hyppone, dune relique insigne de St Augustin a été un événement pour cette colonie, pour la France, pour lÉglise. Sept prélats ont accompagné de Toulon sur le sol Africain la sainte relique. Cétaient larchevêque de Bordeaux, les évêques dAlger, des Châlons, de Marseille, de Digne, de Valence, et lévêque élu de Nevers, Mgr. Dufêtre. Le 28 octobre, le canon annonça à la ville de Bone larrivée du trésor qui, depuis mille trois cent quarante-quatre ans, avait fui loin de ses rives. LAlgérie a vu arriver encore sur ses côtes un assez grand nombre de membres de différentes corporations religieuses pour se dévouer aux actes de charité et pour y répandre la Religion et la civilisation° parmi ces nouveaux venus on compte les trappistes et les Surs de la charité.
    Un cruel désastre arrivé le 8 février vient de frapper une de nos principales colonies. Un tremblement de terre qui na produit que des malheurs partiels, quoique bien déplorables certainement, dans plusieurs îles des Antilles, a couvert de deuil la Gouadeloupe, et limportante ville de la Pointe-à-Pitre a été complètement détruite. À la première nouvelle de ce sinistre, les sympathies des autorités de la Martinique qui, il y a quatre ans à peine, en éprouvait une à peu près semblable, ont unanimement éclaté, des secours de toute espèce ont été expédiés sur-le-champ à la Gouadeloupe. Le Gouvernement français sest hâté de présenter aux Chambres un projet de loi accordant 2 millions 500 mille francs pour venir au secours des infortunés qui nont point été ensevelis sous les décombres de leurs maisons et qui ont eu le bonheur déchapper à lincendie. De leur côté nos archevêques et évêques ont provoqué dans leurs diocèses des quêtes en faveur de nos malheureux frères doutre-mer. Des souscriptions, des loteries ont aussi produit dabondants secours. La Charité et la bienfaisance se sont montrées, en cette circonstance, bien industrieuses, en France, pour soulager de si grandes infortunes. On ne connaît pas encore au juste le nombre des victimes de ce désastre. On fait déjà monter le nombre des morts à 6 mille.
    Notre possession de Pondichéry a eu aussi sa part de malheurs. Une tempête y a causé dassez grands ravages. Le Gouvernement a fait allouer quelques secours pour réparer les pertes occasionnées par louragan. Passons à un sujet moins triste.
    Le 1er mai 1842, M. le Contre-Amiral Dupetit-Thouans, commandant en chef notre station navale de lOcéan Pacifique, a pris possession, au nom de la France et du Roi, de lArchipel des Iles Marquises. Les travaux détablissement ont commencé le jour même, fête de Louis-Philippe. Cet archipel, situé du nord au sud, entre le 7e et 10e de latitude sud, et de lEst à louest entre les 140e et 143e de longitude ouest du méridien de Paris, renferme onze îles partagées en deux groupes distincts : le groupe du nord composé de six îles, dont trois seulement sont habitées, et le groupe du sud, composé de cinq îles, dont deux sont habitées. La population sélève, dit-on, à 20 ou 25,000 âmes.
    Peu de temps après, un fait plus important saccomplit heureusement dans ces mêmes parages. Lhonneur en revient encore à M. Dupetit-Thouans. Otaiti, centre des Missions bibliques dans lOcéanie, située à environ 230 lieues dans le sud-ouest des Marquises, lune des plus considérables du groupe des îles de lArchipel de la Société, a été mise sous la protection de la France par la reine Pomaré. Le pavillon français flotte maintenant sur cette terre qui a fait les délices des navigateurs, et où les propagateurs tout-puissants de lhérésie avaient traité si indignement des missionnaires français en les faisant expulser. Notre Gouvernement a ratifié tout ce quavait fait lamiral, qui dailleurs, bien entendu, nagissait que daprès des instructions reçues. On a déjà pourvu à ladministration de ces îles. Le Gouverneur nommé des Marquises vient de partir. Les sociétés bibliques dAngleterre ont jeté les hauts cris et leurs injures contre la prétendue tyrannie de la France sur ce bon peuple. Le Gouvernement Anglais plus sage, et qui lui aussi nignorait, sans doute pas, les desseins du nôtre, a accepté avec beaucoup durbanité le fait accompli. Les Missionnaires français sont entrés triomphants à Taiti, mais en anges de paix. Du reste, nos Ministres se sont hâtés de déclarer que la liberté des cultes y serait protégée.
    Depuis quelques années on répète que nous sommes dans un siècle de progrès et de mouvement religieux. Quant au progrès matériel, malgré le doute de certains esprits qui sont toujours portés à accuser leur siècle, il est difficile de ne pas reconnaître dans tout ce qui se passe et sexécute sous nos yeux quelque chose de grand, de vaste. Lapplication usuelle des sciences physiques a seule centuplé les forces de lhomme, et lui a rendu plus docile la nature entière. Lemploi de la vapeur en faisant disparaître les distances qui séparaient les peuples ne peut manquer dopérer un rapprochement sensible entre eux. Lavenir décidera encore si ce progrès quon ne peut contester est pour le bonheur de lhumanité, et pour lextension du règne de Jésus-Ch. Les curs sensibles et les âmes honnêtes aiment à lespérer. Lévidence dun mouvement religieux applaudi par les uns, nié par les autres, paraît forcer les plus incrédules. La France, le bras droit de la chrétienté, qui envoyait dans toutes les îles, déposait sur presque tous les rivages ses ouvriers évangéliques a vu dans ces dernières années naître dans son sein, se former, grandir même une multitude duvres de la plus admirable charité, qui sont venues sajouter à cette autre multitude duvres qui déjà fécondaient, bénissaient son sol et consolaient la vue attristée du spectacle de tant de vices et dun égoïsme abject. Oui, il nous paraît quil y a une disposition plus générale à revenir à la Religion, une sorte de résurrection des sentiments religieux. Les âmes plus ou moins dégoûtées de tous ces systèmes qui les laissent vides et souffrantes, plus ou moins lasses de ce malaise indéfinissable qui les travaille, confessant ou du moins ne contestant plus la nécessité de la Religion et aspirent au rétablissement des principes de la foi. Ainsi, il est incontestable quen général il y a un retour vers les idées religieuses. Mais, il faut toujours lavouer, il y a loin de là, pour le plus grand nombre, à une ferme et généreuse profession de la foi et à une pratique sincère de la vertu. Et nous ajouterons même avec une douleur que vos curs apostoliques ressentiront, que, quoique la gravité et le sérieux tolérant de nos murs constitutionnelles aient forcé nos impies, nos incrédules et nos indifférents, de renoncer à lemploi grossier de la Satyre, de la raillerie et de la plaisanterie boufonne de Voltaire, son esprit respire toujours autour de nous, esprit que vient de raviver une polémique qui, au moment où nous traçons ces lignes, afflige les hommes graves et leur fait craindre une réaction fâcheuse contre notre Sainte Religion.
    La question de la liberté denseignement promise par la Charte de 1830, était demandée avec instance depuis longtemps. On avait le droit assurément de réclamer laccomplissement de cette promesse solennelle pour tous, pour le prêtre, comme pour les autres citoyens. Mais la prudence exigeait, peut-être, plus de ménagement vis-à-vis le monopole universitaire. Malheureusement, à notre avis, des Journaux quon regardait comme les organes du clergé, par leur polémique quotidienne, et des membres même du clergé par leurs écrits, dans le but assurément dobtenir plus tôt ce qui faisait lobjet de leurs désirs, ont attaqué dune manière trop violente certains membres puissants de lUniversitaire, ainsi que leur enseignement. Que résultera-t-il de cette levée de boucliers ? Il serait difficile de le prévoir. Tout ce que nous pouvons dire cest que la loi sur la liberté denseignement ne sera pas présentée maintenant dans cette session, et que la coalition des universitaires soutenue par les Journaux ministériels et par ceux des différentes nuances du libéralisme, ne seraient pas éloignée de demander, par une loi dexception, lexpulsion du territoire français, des Jésuites quon accuse, sans doute à tort, dêtre les auteurs ou les instigateurs de cette polémique virulente. Quoiquil en soit, on a provoqué par défaut de tact des hommes qui se sentent forts et qui sont habiles ; et qui peuvent par lassociation de leurs forces et de leur science, faire repentir leurs adversaires de cette agression. Par quelle fatalité arrive-t-il donc que ceux qui se livrent à lexamen des actes du pouvoir, dépassent si souvent les bornes dune discussion sage et modérée, et quils croient être utiles à la cause quils défendent, en substitution à la force de la raison le langage de la passion, et en sarmant même quelquefois des traits dune polémique que la charité ne peut pas toujours approuver ? Pour nous, hommes de paix, nous sommes loin de nous associer à lexpulsion passionnée des convictions les plus pures ; car la passion et lexagération peuvent nuire aux meilleures causes et les gâter.

    Angleterre & Irlande.

    LAngleterre aujourdhui, comme pendant tant de siècles, nous apparaît, à nous français, plutôt comme rivale que comme amie. Sensuit-il quon doive détourner les yeux de ce grand pays, ou le juger autrement quavec impartialité ? Cest la marque dune âme faible que de rabaisser et de décrier son ennemi au lieu de lestimer à sa valeur et de lui rendre justice. Cela dit, nous allons jeter avec impartialité un coup dil rapide sur les événements qui se sont récemment accomplis en Angleterre, et sur la situation actuelle des partis. À notre sens, dans ce qui sest passé dans ce pays depuis un an, il y a beaucoup à louer, beaucoup à admirer même.
    Après la mémorable lutte engagée entre les Whigs et les tories (lutte dont vous avez eu connaissance et qui eut pour résultat le triomphe de ces derniers), quelques hommes politiques pensaient que les ministère de Sir Robert Peel assiégé, au dehors, au dedans, de difficultés insurmontables, ne devait avoir quune existence troublée, quune durée éphémère. Le contraire est arrivé ; depuis plus dun an Sir Robert Peel gouverne lAngleterre dune main plus puissante, peut-être, avec une autorité plus irrésistible quaucun ministre Anglais depuis Pitt. Il a traversé près de deux sessions sans essuyer un seul éches, et sans faire aucune concession notable à ses adversaires politiques.
    Trois mois après son arrivée aux affaires, une insurrection terrible éclata au Kaboul, et les Anglais écrasés étaient obligés dévacuer le pays, laissant derrière eux quelques milliers de morts et un grand nombre de prisonniers de distinction. Mais la politique qui venait dêtre si cruellement frappée, était la politique de lancien cabinet, à laquelle les Tories avaient constamment refusé de sassocier. En général la guerre de Kaboul souriait peu à lesprit ferme, mais en même temps froid et calculateur des Anglais. Plus tard, sous le ministère Peel les prisonniers ont été délivrés par une seconde armée destinée à tirer vengeance de la trahison des Afghans ; avant lévacuation du Kaboul des représailles terribles ont eu lieu de la part des Anglais. Nous laissons à lhistoire à les juger et à les apprécier. Les Tories avant de ressaisir le pouvoir avaient toujours fait aussi une vive opposition à la guerre de Chine. À tort ou à raison, lhomme de confiance de Whigs, M. Elliot, passait pour lavoir commencée à la légère, et pour lavoir mal conduite. Cétait du reste, outre le principe immoral qui en était la cause, un spectacle bien étrange, aux yeux de lEurope mal informée, que celui de ces douze ou 15 mille Anglais qui essayaient de pénétrer par la force jusquau cur de lEmpire, et de dicter la loi à une population de deux à trois cent millions dêtres humains. Ils ont réussi. Cest incontestablement une des plus grandes révolutions dont le monde ait été témoin depuis longtemps, une révolution dont il est impossible aujourdhui de prévoir les conséquences. Les Tories revendiquent maintenant lhonneur de son heureuse réussite. Ils ont eu le bonheur de la terminer. Aussi se glorifient-ils davoir réparé les fautes commises par leurs prédécesseurs.
    Pour la politique suivie à légard de lempire Ottoman Sir Robert Peel a accepté les faits accomplis, sans les approuver, en laissant encore la responsabilité à ses prédécesseurs. Ce premier ministre qui a la réputation de nager très habilement entre deux eaux, et qui, par la trempe de son caractère se plie avec facilité à toutes les exigences, au sacrifice même de ses principes, de ses convictions, on ose le dire publiquement, na laissé échapper aucune occasion favorable pour tâcher dadoucir lesprit dirritation quavait causé en France, au sujet de ces affaires dOrient, la conduite du cabinet précédent. Les allures franchies, en apparence du moins, ont eu un grand succès au sein du parlement Anglais et à létranger. Mais les français qui ont appris à devenir un peu défiants nen disent pas moins encore, quoiquun peu radoucis : Timeo Danaos
    Sir Robert Peel a proposé plusieurs lois financières qui sont en faveur des classes pauvres, et qui ont contribué à soulager la misère et à couvrir un peu le déficit des dépenses sur la recette. Toutefois, daprès les Journaux Anglais, la dette nationale ne sen élève pas moins encore à la somme de 20 milliards de francs. Et les souffrances sont encore grandes dans la basse classe.
    Depuis plus dun an lindustrie Anglaise était en proie à une de ses crises périodiques en quelque sorte, et qui dans un pays où les deux tiers de la population appartiennent à lindustrie, produisent nécessairement de grandes misères. Des insurrections redoutables ont eu lieu dans plusieurs villes dAngleterre et dÉcosse. Bientôt tout rentra dans lordre, et il ne reste à la surface aujourdhui que quelque agitation en France, de pareils événements jetteraient la plus vive inquiétude dans les pouvoirs publics.
    Ce fut au milieu de cette crise douloureuse de lindustrie que lAngelterre fut encore affligée dune tentative dassassinat sur la Reine. Labominable manie du régicide a pénétré définitivement en ce pays voisin. Un être abject, sans aucune vue politique, pour satisfaire seulement une atroce manie en fut lauteur. Il ne réussit point dans son dessein. Les tribunaux Anglais ont trouvé bon de le faire passer pour fou et de le traiter comme tel. Plus tard un autre monomane immola M. Drummond, secrétaire général de Sir Robert Peel. Il est probable quil avait cru tirer sur le premier ministre. On a jugé à propos encore de faire grâce à ce furieux, sous le prétexte quil ne jouissait pas de la parfaite liberté de ses facultés intellectuelles, au moment de la perpétration du crime.
    Maintenant pour nous résumer, quil nous suffise de dire que nonobstant les embarras inhérents à tout gouvernement, de premier ordre surtout, que lAngleterre marche toujours au développement de sa puissance dans le monde. Malgré ses désastres dans le Kaboul, elle consolide son empire des Indes, et a conquis la Chine à son commerce par le traité conclu entre le plénipotentiaire Anglais M. Pottinger, et le Gouvernement Chinois, par louverture des ports de Canton, Amoy, Ningpo et deux autres, par la cession à perpétuité de lîle de Hong-Kon. Elle a encore exigé 21 millions de dollars pour lindemniser des frais de cette guerre. Le mouvement qui sopère au sein des masses chez nos voisins dau-delà de la Manche, le travail intellectuel qui agite les esprits et les plus cultivés, les conversions quotidiennes dont nous sommes témoins, les tendances régénératrices qui se manifestent dans lÉglise Anglicane sont des faits qui méritent dêtre constatés. Cest un événement important de voir les docteurs de léglise nationale chercher à ressaisir le fil conducteur qui la rattachait jadis à lÉglise universelle. LAngleterre égarée et perdue dans les voies de lerreur gravite donc, assure-t-on, sous la conduite de ces mêmes docteurs vers le centre de lunité chrétienne, et semble se disposer comme lenfant prodigue à retourner à la maison paternelle où elle trouverait paix et pardon.
    La propagation du puseyisme dans les trois royaumes, et au dors, est aujourdhui si bien constatée daprès lopinion décrivains graves, que la seule question sur laquelle lon nest pas encore daccord, cest de savoir sil est déjà embrassé par la moitié ou par les deux tiers du clergé Anglican. Le bien qui résulte de ce rapide développement des doctrines de Pusey, cest que sous peu lon connaîtra lavenir de léglise Anglicane qui doit, selon eux, infailliblement devenir Romaine, ou Évangélico-Protestante. Car il est désormais impossible, ajoutent-ils, quelle reste ce quelle est aujourdhui : chancelante, et sans appui autre que la loi fondamentale qui en fait un établissement politique. Mais, quil nous soit permis de le dire, cette loi est puissante : elle touche à de bien grands intérêts temporels, elle protège bien des jouissances pour quelle cesse de sitôt à être en vigueur. Le penser, ce serait, peut-être, sexposer à une cruelle déception.
    Il est bon dajouter que les Journaux Anglais constatent que des restitutions nombreuses ont lieu depuis quelque temps, par suite des conversions et des confessions. Cest une espèce de nouveauté pour ce pays.
    Depuis que nous avons eu lhonneur de vous donner quelques détails sur la situation de lIrlande il ne sétait rien passé de bien remarquable jusquau moment actuel qui promet une plus grande fécondité en faits importants.
    Dabord, quelques démonstrations locales continuèrent à avoir lieu en faveur dune législation nationale. Mais ces démonstrations ne semblaient produire quune bien faible impression sur les masses. Cétait avec beaucoup de lenteur quon se faisait enrôler sous la bannière du rappel. La politique conciliante de Sir Robert Peel navait point manqué son but, celui de diminuer, de refroidir la formidable opposition qui sétait formée dans ce pays sous les auspices dOConnell. Lenthousiasme du rappel à lUnion sétait affaibli. Mais on espérait toutefois quOConnell saurait faire tourner au profit de son projet favori les dispositions du peuple qui a jusquà ce jour courbé, dans ce pays, la tête devant lautorité de son talent et de son patriotisme. On savait que lillustre agitateur avait plus dune corde à son arc, et beaucoup de moyens dagiter lopinion, quoiquil ne fût pas appuyé par les plus distingués lords catholiques de lIrlande. Lévénement vient de justifier ces prévisions. Laccession du haut Clergé catholique, de tout le corps des évêques (1) au mouvement dirigé par cet homme infatigable, est le trait le plus grave quait présenté jusquà présent cette agitation qui fait maintenant de rapides progrès. Cest un beau spectacle à contempler que celui dune nation catholique marchant par les voies légales à la conquête de ses droits sous la conduite de ses évêques et sous celle dun grand homme. La noble et courageuse attitude du Clergé Irlandais excite en ce moment de bien grandes sympathies en France. Depuis longtemps OConnell provoquait la manifestation qui vient déclater. Il a fallu linébranlable ténacité dont il est doué pour forcer enfin lAngleterre à sinquiéter des injustices contre lesquelles lIrlande proteste. Le gouvernement vient de prendre une attitude un peu menaçante. On craint avec raison que la partie ne soit pas égale. LIrlande, si on arrivait à ce point, ne serait pas de force à lutter contre sa rivale. Il est à désirer que lagitation, pour nous servir du mot national, sapaise par des concessions de la part de lAngleterre avant quil devienne nécessaire de la comprimer.
    Un autre des événements les plus frappants qui se passe dans ce pays de lIrlande, cest la réforme morale et sociale qui continue à sopérer par lintervention dun pauvre moine, dun humble franciscain, inconnu au monde avant les années dernières. Le Père Matthieu a enrôlé plus de cinq millions dIrlandais dans sa société de tempérance, qui ont tous pris lengagement de sabstenir totalement de lusage des liqueurs enivrantes. Quoiquil soit permis de douter sur lobservance exacte de cette promesse, on ne peut disconvenir que les crimes diminuent, et la conduite du peuple est devenue plus paisible et plus régulière. Aussi le nom du père Matthieu est dans la bouche de toute la population Irlandaise, et un sujet dadmiration et de bénédiction dans tous les pays.
    On annonce quune révolution sest opérée dans léglise nationale de lÉcosse, et quune scission éclatante vient davoir lieu. Nous navons pas encore assez de données pour bien apprécier ce fait, ainsi que ses conséquences.
    Quelques mots à présent sur les autres grandes puissances continentales, la Russie, la Prusse et lAutriche qui nous laissent ignorer une partie des événements qui saccomplissent

    (1) Comme marque de notre impartialité nous devons dire quon soupçonne quelques prélats catholiques comme peu favorables au principe de la révocation de lunion.

    sous leurs gouvernements despotiques. Aussi nous serons plus sobres de détails sur leur compte.

    Russie, Prusse, Autriche, Allemagne &e.

    La Russie profite avec habileté, sans trop se mettre en avant, et sachant au besoin, pour ne pas trop se compromettre aux yeux de lEurope attentive à ses démarches, affecter de grands airs de modération. Elle profite, disons-nous, de toutes les circonstances qui se présentent, et quelle sait faire naître pour étendre sa domination et son influence en Orient. Tandis que par une rare ténacité, elle sattache, malgré les difficultés quelle rencontre, à soumettre à son sceptre, les populations guerrières du Caucase et de la Circassie, elle sefforce avec succès à faire prévaloir sa prépondérance dans les conseils du Grand-Seigneur, à la cour de Perse et dans tous les états de la haute Asie. Il faut lavouer, elle est bien servie dans toutes ses menées par ses diplomates qui savent, quand les voies de la persuasion ne suffisent pas, épouvanter les timides, en les menaçant du mécontentement de lAutocrate. Cest ainsi quelle vient dobtenir un triomphe complet dans les négociations ouvertes à Constantinople sur les affaires de la Servie. Cédant à limpulsion nationale qui agite les provinces chrétiennes de lEmpereur Ottoman, la Servie sétait débarrassée, par une insurrection triomphante, dune dynastie impopulaire, et avait appelé à sa tête le fils du premier libérateur de on territoire, lexpression du génie serve dans son énergie et sa pureté.
    Cest cette résurrection dune nationalité indépendante qui a offusqué le cabinet de Saint-Pétersbourg. Il a demandé à la Porte, qui avait reconnu linsurrection et accepté ses résultats, la destitution du nouvel hospodar, et il a réussi malgré lopposition de lEurope qui a reculé devant lascendant, chaque jour mieux établi en Orient, du cabinet impérial.
    Le gouvernement Russe poursuit son uvre doppression sur ses sujets catholiques par tous les moyens qui sont en son pouvoir. Rien ne lui coûte pour en venir à son but, ni lastuce, ni les mesures les plus rigoureuses, ni la violation de tous les principes de justice. La guerre quil a livrée à léglise Rhuténienne, il continue à la diriger contre léglise de Pologne avec la même perfidie, la même audace. Tous ces actes dillégalité, tous ces abus de pouvoir saccomplissent dabord silencieusement sous le manteau de la censure et du despotisme. Les agents du gouvernement Russe se prévalaient habilement du silence que gardait Rome, en déclarant que puisquelle nintervenait pas dans cette lutte de léglise impériale contre léglise Rhuténienne et la catholique Pologne, cest quil lui importait peu que le Clergé catholique se ralliât au vit Grec. En conséquence les ukases se succédaient pour enlever toute influence aux prêtres catholiques, en conférant les pouvoirs les plus élevés et les plus étendus aux poppes ignorantes et dociles.
    Le Souverain Pontife a su enfin les persécutions exercées contre nos frères catholiques ; il a fait publier les documents qui constatent luvre de spoliation et de cruauté du gouvernement Russe, et il a adressé à lempereur Nicolas de grandes et touchantes paroles. Cette noble voix du Père de léglise chrétienne sera-t-elle entendue ? Cette plainte profonde, partie de la capitale du monde chrétien, pénétrera-t-elle dans le cur de celui vers qui elle est dirigée ? Portera-t-elle un adoucissement aux longues souffrances de la Pologne ? On aime à lespérer, mais on nose le croire. Parmi les nobles enfants de la Pologne les uns vivent obscurément sur le sol où leurs ayeux déployaient une magnificence royale, les autres pleurent dans lexil loppression de leur patrie bien aimée et les charmes évanouis de leur douce Argos. Voilà où en est réduit ce beau royaume de Pologne. La Russie qui avait été jadis maîtrisée jusque dans les remparts de Moscou par me glaive Polonais, la Prusse qui nétait encore, un siècle auparavant, quun fief de Pologne, lAutriche quun héros de Pologne avait sauvé de linvasion des Turcs, se sont paisiblement partagé les plus belles provinces de ce royaume.
    Parmi les tâches qui souillent lhistoire moderne, il en est deux surtout quon sindigne de voir : loppression de lIrlande par lAngleterre, et le partage de la Pologne. Lhomme ne peut que flétrir ces monstrueux abus de la force ; nous laissons à Dieu à les juger.
    On a répandu certains bruits de mésintelligence sur les rapports du Rois de Prusse avec lempereur Nicolas. Nous croyons sans peine que les maximes inflexibles et les mesures impitoyables de lautocrate nobtiennent pas lapprobation du prince éclairé et politique qui règne en Prusse. Laissons aux diplomates le soin de cacher le fond des choses aux yeux du vulgaire. Contentons-nous de croire que la Prusse, qui se pose comme la plus noble représentante des lumières et de la puissance intellectuelle de lAllemagne, ne voudra pas sassocier de nouveau aux mesures de rigueur prises par la Russie envers la malheureuse Pologne. Le Roi Frédéric-Guillaume paraît être un homme supérieur et de beaucoup de tact. Dans le voyage quil vient de faire dans les provinces Rhénanes, il sest appliqué avec succès à calmer lirritation et le mécontentement que avaient produit, sous le règne précédent, les disputes religieuses et les mesures de rigueur prises contre un vénérable prélat. Son gouvernement se montre tolérant envers les catholiques, et travaille activement à jeter les fondements de la grande unité Allemande, lobjet de son ambition et de ses rêves.
    Une perte bien douloureuse vient daffliger léglise de Posen. Mgr Martin de Dunin, archevêque de Gnesne et Posen, dont la belle conduite et linébranlable fidélité aux principes du S. Siège avait fait, sous le règne précédent, lédification et ladmiration de lÉglise, est mort dans cette dernière ville le 26 xbre à lâge de 69 ans.
    La faible santé de lEmpereur Ferdinand ne lui permet pas guère, comme nous le disions dans notre dernière lettre, de soccuper sérieusement des affaires publiques. Ce prince est pieux et attaché à la Religion catholique. Il est animé des meilleures intentions pour le bien de ses peuples. Le vieux et fidèle ministre qui dirige depuis longtemps la politique de lAutriche et dont lopinion a tant de pouvoir sur les délibérations de lEurope, veille pour son maître aux besoins de létat. LAutriche est peut-être le pays de lEurope qui paie le moins dimpôts, et cependant le gouvernement est riche. Cest lui qui fait exécuter pour son compte, sans laide des compagnies, les grands travaux tels que les lignes de chemin de fer. On signale un certain nombre de conversions dans les différentes et vastes possessions de lAutriche qui jouissait toujours de la paix. Ce fait démontre que, malgré les obstacles et les difficultés que lÉglise rencontre encore dans ces contrées, le Seigneur daigne bénir les efforts de ses ministres.
    Ce pays observe dun il attentif les événements ecclésiastiques en Russie. Le gouvernement Autrichien paraît avoir acquis, depuis quelques années, la certitude que des émissaires Russes travaillent pour amener au schisme les populations de la Gallicie et des provinces riveraines du Danube. Il a adressé, dit-on, sur ce sujet dénergiques représentations à lempereur Nicolas qui a cherché à sexcuser de toute participation à ces menées. LAutriche tend à se rapprocher de plus en plus du St Siège, en manifestant la volonté de renoncer à ses empiètements sur la discipline ecclésiastique. Cependant on laccuse toujours avec raison dasservir trop la Religion à la politique. Cest un gouvernement qui vit encore des traditions de Kaunitz et de Joseph II, et cherche à exploiter, au profit de sa stabilité, les idées dordre et de soumission quil est du devoir du catholicisme de prêcher. Rome, loin de prêter la main à cet abus, travaille au contraire avec persévérance à ramener le gouvernement Autrichien à la franchise et à la vérité. Appuyée dune manière plus directe et plus franche sur la base de lunité, lAutriche aurait plus dénergie pour résister à la propagande schismatique de la Russie qui fait tous ses efforts pour arriver à établir partout une église sous son chef spirituel et universel, le Czar.
    Rien de remarquable, depuis notre dernier compte-rendu, ne sest passé dans les autres états de lAllemagne et du Nord, si ce nest le mariage du prince aveugle, héritier présomptif de la couronne de Hanovre, avec certaine petite princesse Allemande, et les bruits quon répand que, depuis quelque temps, une décadence du sentiment religieux se fait remarquer en Suède et dans les autres contrées septentrionales. On indique comme une cause du dépérissement de la foi lestime quon a accordée aux ouvrages anti-chrétiens dont le pays est inondé, et qui sont sortis de la plume des hommes les plus impies et les plus incrédules de la rêveuse et nuageuse Allemagne, tel que Strauss. En terminant cet article nous notons la douloureuse impression quà fait sur toute lEurope un effroyable incendie qui éclata à Hambourg dans la nuit du 5 au 6 mai 1842. La ville a été en grande partie détruite ; trente à quarante mille personnes se trouvèrent subitement sans asyle. On a fait monter les pertes à plus de 100 millions. Des souscriptions se sont ouvertes partout en Europe en faveur dune ville qui était le centre dun commerce immense. Elles ont produit dabondants secours.

    Belgique, Hollande et Suisse.

    La Belgique et la France ont tenté de sunir plus intimement par un traité de commerce qui aurait fait disparaître les douanes entre ces deux pays. Le traité conclu, la Belgique devenait française. Cette assertion un peu prématurée, jointe au mécontentement de certains intérêts froissés parmi nos industriels de quelques départements, a eu de lécho en Europe. Cela a suffi pour lempêcher. La Prusse a tenté, à son tour, denglober ce pays dans son réseau douanier. Elle encore a échoué. On craint linfluence de la Prusse, et de voir les douaniers Prussiens à la frontière belge : or la douane Prussienne en Belgique pouvait fournir le prétexte dune guerre générale, et on veut la paix. Il est aussi parmi les Belges, des hommes puissants qui voudraient se tenir dans une sorte de bascule entre lAllemagne et la France. Cest là en effet la politique ordinaire des hommes qui veulent passer pour habiles dans un petit état entouré de grandes puissances. On voit avec une certaine douleur et une certaine anxiété la Belgique, cette riche féconde terre qui a donné ses premiers soins à se former une nationalité compacte, et qui sest dotée dun beau et vaste système de chemins de fer pour donner plus délan à son commerce florissant, remonter aujourdhui vers les questions qui sagitaient autrefois en France, et ramener de nouveau dans la presse les dénominations que nous avions presquoubliées, avant notre récente polémique ; de parti-prêtre, de parti-catholique. Le catholicisme a heureusement sur les populations belges, si vivement attachées à la foi de leurs pères, plus de pouvoir quen France. Toutefois la tendance actuelle du gouvernement est de former au sein du parlement une majorité mixte, mais déléments empruntés à toutes les opinions, et prévenir, dit-il, linfluence exagérée de certaines nuances de lopinion catholique (les catholiques sont les libéraux de la Belgique) comme trop exclusive, voyant toujours le pays dans leur coterie. Cette majorité composée des hommes modérés de tous les partis serait, à son avis, une majorité constitutionnelle et parlementaire.
    Rien de nouveau en Hollande. Cet état fait ses efforts pour réparer ses pertes passées, en donnant une grande extension à son commerce. Son gouvernement se montre toujours favorables aux catholiques, et on le dit en très bons rapports avec la France, rapports amicaux que cette puissance tient à cultiver.
    La Suisse est définitivement atteinte, dans sa vie politique, dune maladie dont rien nannonce le terme. Ce pays avec tous les éléments de levain qui fermentent dans son sein, avec ses divergences de murs, dintérêts, de langue, dindustrie, de religion, renferme un vaste foyer dagitation et dincendie. Quoique lunion soit pour les états secondaires le moyen le plus efficace déchapper à la dictature des grandes puissances, les séances de la Diète se passent à examiner la légalité ou lillégalité de telle ou telle révolution arrivée dans les différents cantons. Aujourdhui cest la question des couvents dArgovie qui ont été abolis et dont les biens ont été injustement confisqués, demain ce seront les changements intérieurs arrivés au Tesin, à Zurich ou à tout autre canton quon sera appelé à juger et à apprécier. Mais on finit presque toujours par accepter le fait accompli, en encourageant ainsi lesprit de révolte contre les lois et la constitution fondamentale.
    Genève a été à son tour le théâtre dune émeute sanglante, qui a coûté la vie à un assez grand nombre de personnes. Cette révolution sest opérée en faveur de lopinion démocratique, en faveur du suffrage universel.
    Toutes ces révolutions partielles, arrivées coup sur coup dans différents cantons de la confédération Helvétique, attirent sur ce pays lattention de la France et de lAutriche.

    Espagne & Portugal.

    LEspagne continue à présenter le spectacle original qui en fait en ce moment un pays à part, en Europe, et qui semble dérouter les plus habiles politiques, dans les phases inattendues quelle parcourt dans sa révolution° troubles, terreurs, agitations, remaniements continuels de ministères, voilà le lot qui lui est destiné, et peut-être pour longtemps encore. Les partis se disputent le pouvoir. Le parti exalté est soutenu par lAngleterre qui, après lavoir mis au monde, discipliné, armé, soldé, prôné, réconforté, et lui avoir donné un chef, la inspiré dans ses manuvres, la dirigé dans ses combats. Aucun sacrifice ne lui a coûté pour mener à bien cet enfant chéri de sa politique envahissante. Son but était de rompre lancien pacte de famille et de soustraire lEspagne à son antique communauté dintérêt et didées avec la France. En tombant sous le joug de lAngleterre ou plutôt de son protectorat, la Péninsule aurait été inondée du produit de ses manufactures. Un instant elle a cru réussir, mais lEspagne sest ravisée, son orgueil national se trouvait blessé, elle a refusé de signer les traités de commerce qui lui étaient présentés. Le parti modéré, appuyé par la France, montre peu dardeur et de goût pour les affaires. Linfluence de lAngleterre est donc prépondérante encore. Le gouvernement révolutionnaire de ce pays ne voulant pas subir entièrement la domination de lAngleterre, et mécontent de la France, a voulu chercher un appui dans les puissances du Nord. Cette belle combinaison a échoué. M. de Metternich a refusé de voir M. lEnvoyé Carnerera, et des passe-ports pour lAllemagne ont été refusés à M. Olozaga. Cependant il ne sagissait de rien moins que de mettre la main de la jeune Reine à la disposition de lAutriche et des autres puissances absolutistes. Cet échec fut suivi pour le gouvernement dEspartero dun autre embarras qui lui donna beaucoup dinquiétude. Une terrible insurrection éclata à Barcelonne. Cétait une espèce de démonstration contre les projets ambitieux de lAngleterre. Le régent vint en personne pour étouffer la révolte qui menaçait de se propager. La ville ne se rendit quaprès un bombardement. Cet acte de rigueur, diversement jugé par les partis, a coûté la vie à une centaine de personnes, a entièrement écrasé lhôtel-de-ville, lhôpital et 60 maisons sans compter des dommages partiels et les fortes contributions imposés à linfortunée Cité. Le consul de France, et le commandant de notre station se sont comportés dune manière qui leur a valu des récompenses de leur gouvernement, au grand dépit du gouvernement dEspartero qui voulait regarder à tort notre consul comme lagent provocateur de cette malheureuse insurrection.
    La pénurie des finances, malgré la vente des biens ecclésiastiques qui se poursuit toujours, est arrivée à un point qui passe toute idée. Il ny a absolument rien dans les caisses publiques. Les divers ministres des finances qui se succèdent à courts intervalles, ont beau convoquer les banquiers et les capitalistes, tous les moyens se trouvaient usés pour se procurer largent nécessaire.
    Que de maux a causés cette triste révolution dEspagne ! et pour notre compte, nous ne devrions pas en être, ce semble, les premiers apologistes ; car depuis le 1er janvier 1834 jusquau 31 xbre 1842, les secours payés aux réfugiés Espagnols sélèvent à 6 millions.
    Le régent dEspagne, ou, si lon veut, son gouvernement tient à légard de lÉglise une conduite dêtre signalée. Dune part il désigne pour les sièges épiscopaux vacants, des ecclésiastiques notoirement compromis vis-à-vis du St-Siège dans les dissidences religieuses ; de lautre, à côté de nouveaux outrages au Vicaire de Jésus-Christ, à loccasion il montrera une feinte et fastueuse sollicitude pour les intérêts religieux et pour la pompe du culte. Les renseignements qui nous parviennent de la capitale de lEspagne, nous peignent un progrès toujours croissant de limpiété et de limmoralité, surtout dans les hautes classes de la société. En vain, les feuilles politiques font étalage de religion ; des Espagnols avantageusement placés pour connaître le véritable état des choses, déplorent chaque jour davantage la démoralisation du pays. LEspagne est pourtant une terre de foi ; la Religion catholique a été pour cette contrée la liberté, la prospérité, la grandeur, la gloire. Et le peuple est fort attaché à la Religion de ses pères. Cette disposition nous fait espérer des jours meilleurs pour ce pauvre pays. Les nouvelles reçues aujourdhui de Madrid, qui sont du 20 mai, font concevoir les inquiétudes les plus sérieuses sur le maintien de la tranquillité. Les membres dun ministère quEspartero venait de former pour remplacer celui qui avait la confiance des députés, nont pu sortir des cortès quau milieu des cris hostiles de la foule, et leurs voitures ont été assaillies dune grêle de pierres.
    La paix et le calme ont continué de régner en Portugal. Quelques troubles qui ont eu lieu à Oporto et qui furent aussitôt apaisés sont venus seuls donner quelquinquiétude au gouvernement. Ce pays ne peut se soustraire à linfluence Anglaise. Cependant il a fait un acte de vigueur et de patriotisme en refusant de conclure un traité de commerce que cette dernière puissance voulait lui imposer.
    Les relations du gouvernement avec le St Siège ont semblé plusieurs fois être à la veille dune rupture. Le gouvernement désirait que le Pape confirmât tous les évêques quil a nommés depuis lannée 1833. Le Pape refusait den confirmer un certain nombre auxquels on reprochait une conduite peu digne de lépiscopat. Il était presque probable que tout finirait par le renvoi du Nonce Mgr Cappaccini. Comme le cabinet Portugais avait principalement en vue, en rétablissant ses rapports avec le St Siège, dobtenir la reconnaissance de la Reine Dona Maria, et quil avait réussi, on craignait quil mît peu dimportance dentretenir avec Rome des relations ultérieures. Cette crainte ne sest point réalisée. Mgr Cappaccini a tenu bon dans sa position délicate et difficile. Il paraît enfin quaprès bien des obstacles les affaires ont pris une meilleure tournure par des concessions faites de part et dautre, et qui auront pour résultat, il faut lespérer, de conserver dans lunité léglise du Portugal. Déjà les sièges de Lisbone, de Braga, de Seiria ont été pourvues de pasteurs par le Souverain Pontife. On peut donc regarder comme terminées les plus graves contestations entre le St Siège et le gouvernement de Dona Maria.

    Sardaigne, Naples, Italie.

    Sur le trône des Carignans la justice et la piété siègent à côté de la sagesse et de lintelligence. Si les hommes savaient se contenter de ce quils ont, le Piémont devrait être, ce nous semble, lun des états les plus heureux. La Religion y fait sentir sa douce influence ; le Roi et son peuple sont chrétiens. Charles-Albert a su acquérir une grande popularité, sans déroger à cette noblesse que doit toujours garder la Majesté royale. Le dernier de ses sujets peut trouver accès auprès de lui. Le Prince entend la Messe tous les matins ; chaque Dimanche il a le bonheur de sapprocher ordinairement de la sainte table. Bel exemple pour son peuple !
    Nous ajouterons cependant, daprès lopinion dhommes graves, que sous le rapport politique lunité nexiste que fictivement dans ce royaume : vienne le moindre choc, et on pourrait voir chaque partie se détacher naturellement lune de lautre. La Savoie est française, et Gênes se souvient toujours de son ancien état républicain. Son armée sera toujours française ou Autrichienne. Pressé entre ces deux grandes puissances, le Piémont ne pourrait leur échapper.
    Le Roi de Naples, tout en prêtant un appui éclairé et constant à la Religion, tient dune main ferme les reines de son gouvernement. Rien dimportant dailleurs ne sest passé dans ce pays, pendant le cours de cette année, ni dans le reste de lItalie. Le St Père jouit toujours dune bonne santé, et continue à faire la consolation de lÉglise par son zèle et sa sollicitude à soutenir et à propager notre sainte Religion. Son affabilité fait ladmiration des illustres voyageurs qui visitent Rome. La fille de lempereur Nicolas, et son époux le prince de Leuchtenberg, ont reçu dans un récent voyage quils ont fait dans la capitale du monde chrétien, un bienveillant accueil de la part du S.S.

    Orient.

    La politique Russe domine en Turquie plus que jamais. Attaquer et détruire violemment la nationalité Turque, faire flotter le drapeau moscovite sur Constantinople, serait un événement qui amènerait sans doute, dans la balance politique de lEurope, une perturbation dans les circonstances actuelles, dont les effets ne pourraient être restreints dans les limites calculées à lavance. Mais affaiblir graduellement cet état, en détruire lunité par la séparation successive de chacune de ses parties, fomenter la haine des sectes religieuses : voilà le travail opéré journellement avec succès par la Russie. Elle lui fait une guerre sourde jusquà ce que cet empire disloqué dans toutes ses parties, lui fournisse un prétexte de lui arracher le dernier élément de vitalité : ce qui ne serait pas difficile présentement, si les autres puissances y consentaient.
    Les hommes détat qui ont cru que le traité du 15 juillet (nous en avons parlé au long dans nos précédentes lettres) aurait pour effet de pacifier et de consolider lOrient, doivent maintenant être bien revenus de leur erreur. Ce traité na pas restauré lempire Ottoman ; il na, pour ainsi parler, que restauré lanarchie et le trouble. Partout aujourdhui lagitation est en orient. Elle nest pas seulement en Syrie où les différents partis se font des guerres continuelles, malgré toutes les mesures dadministration quon prend ; elle est en Europe dans les principautés Turques du Danube ; elle est en Servie, en Moldavie, en Valachie. Rien de nouveau en Égypte.

    Etats-Unis. Amérique du Sud.

    Une politique qui na dautres principes que la satisfaction des intérêts matériels, conduit tôt ou tard, si on ny prend garde, un peuple précisément à la ruine de tous les intérêts matériels. Cette vérité est démontrée par lexemple de la situation actuelle des Etats-Unis. Ils subissent de plus en plus les conséquences des aberrations financières dans lesquelles les a entraînés une politique aventureuse. Chaque jour le trésor fédéral et les trésoreries des états particuliers voient leur pénurie saccroître. Cependant, on nen peut disconvenir, il y a une grande vitalité de puissance et davenir dans lUnion Américaine. Aussi elle sent sa force, et ne craint pas de résister avec énergie aux exigences de lAngleterre, dans leurs démêlés respectifs.
    LAmérique du Sud est toujours un vaste théâtre de troubles, de guerres civiles et de massacres. Ce qui sest passé à Buenos-ayres dans ces derniers temps, ne peut plus être bien conçu en Europe. La plume se refuse à décrire de pareilles horreurs. Les autres états les plus avancés dans la civilisation, tel que le Mexique, ne présentent pas un spectacle si dégoûtant ; mais partout règne le désordre, linsubordination, la révolte. Il semble que ces peuples ne peuvent jouir en paix des richesses de leur beau climat et des autres bienfaits que la Providence leur a largement départis.

    Nous avons lhonneur, NosSeigneurs et Messieurs, dêtre avec le plus profond respect et en union de vos prières et SS. Sacrifices

    Vos très humbles et obéissants serviteurs

    Paris, le 28 mai 1843.





    ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------





    NosSeigneurs et Messieurs,

    La somme qui nous a été allouée par les Conseils de la Propagation de la Foi, dans la dernière distribution, est de 266,000, qui ont été répartis, par le conseil des Directeurs, de la manière suivante, entre les différentes Missions confiées à la Société.

    (suit un tableau des Missions)

    Nous croyons utile, NosSeigneurs et Messieurs, de vous renouveler, afin déviter tout mal-entendu, lavertissement donné dans nos précédentes lettres communes : le désir des Conseils centraux de la Propagation de la foi est de ne point faire figurer sur le compte-rendu des Annales la somme allouée au Séminaire de Paris pour subvenir aux dépenses que nécessite chaque année lenvoi des Missionnaires, sous le titre dallocation spéciale pour le dit séminaire. Nous pensons aussi quil nest point nécessaire de vous exposer encore les raisons qui ont motivé, de la part des Conseils, cette décision. Nous avons déjà eu lhonneur de vous le faire apprécier.
    En conséquence, les 20,000 fr. alloués au Séminaire, ainsi que 10,000 fr. des quarante mille accordés à la Procure pour tâcher de couvrir en partie les dépenses énormes quelle a été obligée de faire ces dernières années, figureront dans le compte-rendu des Annales sur lallocation des Missions de la Corée, du Leao-Tong, du Sut-Chuen, du Tong-King, de la Cochinchine, de Siam, de la Malaisie, par portions égales de 3,500 fr. Ainsi, dans le compte-rendu des Annales, lallocation de ces Missions paraîtra augmentée dune somme de 3,500 fr., tandis quelle ne sera dans la réalité que celle qui vous est présentée dans le tableau ci-dessus. Mais comme il restait encore 5,500 fr. pour parfaire la somme des trente mille francs en question, ces 5,500 ont été rapportés sur le Yu-Nan, auquel on na point accordé cette année dallocation, puisque daprès les dernières dépêches reçues récemment du Sut-Chuen, il nétait point encore, contre notre attente, définitivement organisé. Mgr de Maxula avait besoin dune pièce essentielle pour sacrer le Vicaire apostolique de ce nouveau vicariat (1). Nous espérons que cette pièce ne tardera pas à parvenir à S.G. Outre 3,000 fr. accordés au Yu-Nan dans la précédente allocation, et qui restaient en dépôt à la Procure, nous pourvoirons, sil était nécessaire, aux besoins de ce vicariat, si son érection recevait son exécution définitive avant la prochaine répartition. Nous ajoutons encore que M. le Procureur de Macao sera averti de payer à qui de droit les sommes qui ont une destination particulière, et qui sont en dehors des allocations indiquées dans le tableau ci-dessus. Nous navons encore aucune nouvelle qui puisse nous tirer de notre anxiété sur létat de la Mission de Corée ; seulement il paraîtrait daprès les lettres de M. Ferréol qui se trouvait toujours en Tartarie, et celles de Mgr Vérolles (Lettres qui contenaient les renseignements quon avait pu se procurer par des voies indirectes) que Mgr Imbert et nos deux autres confrères MM. Chastan et Maubant nétaient point pris, et quils vivaient encore pour consoler les néophytes au milieu dune persécution qui a fait, dit-on, beaucoup de martyrs. Les sympathies fraternelles quavaient provoquées dans la catholicité les premiers succès obtenus dans cette mission si glorieuse pour lÉglise, font vivement désirer les relations de nos généreux confrères, au sort desquels on sintéresse dune manière toute particulière.
    La position de Mgr Vérolles est toujours pénible et délicate. Les difficultés et les obstacles qui lattendaient à son début dans la Tartarie, nont point encore disparu. Luvre de Dieu est toujours contrariée ; elle ne sopère quà la longue, par la constante abnégation, la générosité et le zèle des apôtres de lÉvangile. Nous avons la confiance que le Ciel réserve à Mgr Vérolles et à ses dignes coopérateurs, après le jours dépreuve, les consolations promises à ses disciples dévoués. M. de la Brunière doit être maintenant auprès de S.G. pour partager ses peines et ses travaux apostoliques. Nous avons reçu des lettres de ce cher confrère et de M. Maistre, datées de

    (1) Dans les pièces expédiées par Rome à Mgr de Maxula il nétait point fait mention que S.G. pouvait sacrer le Vicaire apostolique du Yu-nan avec lassistance de deux simples prêtres pour suppléer à la présence des deux évêques requise dans les circonstances ordinaires. En conséquence Mgr na pas cru pouvoir procéder encore à ce sacre.

    la province de Nan-Kin. Ce dernier est destiné pour la Corée.
    La correspondance qui nous est arrivée du Sut-Chuen nous présente ce Vicariat apostolique jouissant de la tranquillité, nonobstant quelques tracasseries locales. Nous avons à constater avec bonheur, au sujet de cette mission, un fait qui réjouira tous vos curs, cest le développement qua pris luvre des enfants dinfidèles baptisés à larticle de la mort. 20 mille de ces petites créatures avaient été régénérées par les eaux du baptême dans une seule année. Quelle consolation pour les zélés confrères qui travaillent dans cette portion de la vigne du Seigneur !
    Vous avez tous appris sans doute, NosSeigneurs et Messieurs, la mort du tyran des pays annamites, du persécuteur le plus acharné de notre Sainte Religion dans les temps modernes : son fils lui a succédé. Avec des dispositions peut-être moins hostiles envers les chrétiens, il na point révoqué cependant les édits de persécution lancés par feu son père, de triste mémoire. Cinq de nos confrères sont dans les fers. MM. Miche et Duclos, tombés au pouvoir des satellites en allant commencer leur Mission chez les Sauvages, ont été rejoindre dans la prison nos vénérables Confesseurs MM. Berneux, Charrier, Galy, et partager leurs souffrances, leur gloire et leur bonheur. On a quelque espoir que ces chers Confrères ne seront point mis à mort. Cette espérance réjouit tous les curs. On aime à penser, sans oser y croire entièrement, que cette si longue persécution est à sa dernière période. Le Sang des Martyrs porte déjà ses fruits. Un élan quon serait tenté de regarder comme miraculeux, se manifeste de la part des payens en faveur de notre Sainte Religion. Daigne le Dieu de toute bonté jeter un regard de miséricorde sur cette terre annamite arrosée du sang de nos Martyrs et des sueurs de tant de zélés apôtres ! Nos confrères, après avoir passé par une si cruelle épreuve, osent dans leurs lettres saluer les premières lueurs de paix.
    M. Lefèvre a été sacré par Mgr Cuenot comme Coadjuteur de la Cochinchine, sous le titre dévêque dIsauropolis. M. Gauthier a été sacrée aussi au Tong-King par Mgr Retord, sous le titre dévêque dEmmaüs.
    Les nouvelles récemment arrivées de Bang-Kok nous donnent de grandes consolations. Elles constatent un renouvellement bien marqué dans la piété parmi les chrétiens. Les conversions nombreuses qui sopèrent parmi les Chinois et les Annamites captifs, y font la joie de nos dévoués confrères.
    Malgré les obstacles apportés, à Syncapour et à Malacca, à lextension de la Foi, par lopiniâtreté schismatique des prêtres Portugais, le bien continue à se faire surtout à Pinang et sur la côte Tennasserim. Toutefois nous avons la douleur de vous annoncer que nous avons reçu la nouvelle de la mort prématurée de M. Baury enlevé par la fièvre à Terrassa (île de larchipel Nicobar). M. Chopard son digne compagnon se trouvait, au moment où il écrivait, attaqué de la même maladie (1).
    Rien de nouveau dans notre Mission de Pondichéry. Nos nombreux confrères y travaillent tous à procurer la gloire de Dieu avec zèle et succès. Quelques difficultés qui sétaient élevées entre les Jésuites et nous se trouvaient heureusement terminées. Mais la question relative aux limites du Nord de ce vicariat nest pas entièrement résolue. Rome soccupa de la circonscription des vicariats dans les passages de lInde. De nouveaux pourraient y être établis. Nous navons pas besoin dajouter que nous veillons attentivement à ce que les droits et les intérêts de la Société soient maintenus et protégés.
    Dans notre circulaire du 7 octobre 1840 nous vous avions fait part, NosSeigneurs et Messieurs, de lintention manifestée par la sacrée Congrégation de confier à la Société un nouveau vicariat quelle se proposait dériger en sa faveur dans la province de Nankin, et de la réponse que nous lui avions faite en la remerciant de cette nouvelle preuve de sa confiance pour notre Corps. Vous vous rappelez que nous lui faisions observer respectueusement que, daprès lobligation que nous imposaient les règles de la Société pour lacceptation dun nouveau vicariat, nous allions consulter nos Missions à cet égard, mais que nous présumions un vote favorable. Nos prévisions nont point été trompées. Nous avons donné connaissance à Rome de ce résultat, et le Cardinal préfet sest hâté de répondre. Voici le passage de sa lettre relatif à ce sujet : (suit un texte en latin)
    Nous avons lhonneur de vous annoncer, NosSeigneurs et Messieurs, la nomination définitive, pour Supérieur du Collège général de Pulo-Pinang, de M. Tisserand qui gérait par interim cette charge depuis le départ de M. Albrand. Deux nouveaux confrères, MM. Favre et Martin sont en route pour aller le seconder

    (1) Nous étions sur le point de vous expédier cette circulaire lorsquest arrivée de M. Rénier qui nous annonce que la santé de M. Chopard est parfaitement rétablie et que ce bien cher Confrère fondait les plus belles espérances sur les heureuses dispositions que manifestaient les insulaires. M. Rénier partait pour laller visiter.

    dans ses pénibles fonctions, en qualité de Directeurs de cet établissement qui vient dêtre privé de M. Régereau. Ce cher confrère a péri en revenant à Pinang de Calcutta où il avait heureusement terminé, à lavantage de la Mission de Cochinchine, les affaires de feu Mgr Taberd.
    Nous avons encore à déplorer la mort de M. Blanchin destiné pour le Yu-nan, et mort à Macao quelque temps après son arrivée. M. Libois a succédé à M. LeGrégeois dans la charge de procureur. Nous avons donné à ce cher confrère la faculté de choisir un assistant parmi les Missionnaires qui sont, ou qui doivent arriver prochainement à Macao, et qui nont point de destination fixe. Rien dimportant na eu lieu au Séminaire de Paris, si ce nest ladmission de M. LeGrégeois au nombre des directeurs. La nomination de ce cher confrère comme procureur à Rome souffrait quelques difficultés. Nous navons pas cru pouvoir passer sur les scrupules que le mode défectueux suivi dans cette élection avait fait naître dans nos esprits, et dont, nous lavouons, nous avions été par mégarde les auteurs. Notre lettre commune de 1837, adressée aux seuls vicaires apostoliques, demandait leur vote personnel, vote qui sétait déclaré en faveur de M. LeGrégeois. Mais daprès le règlement général il semble que le droit des Missionnaires, droit que nous serons toujours les premiers à respecter, avait été lésé, puisque dans larticle du règlement, chap. 4 n° 12, il est dit : « Outre les procureurs mentionnés au N° 4 de ce chapître, il sera libre à toutes les Missions en commun, à chaque mission principale, et même à chaque vicaire apostolique, conjointement avec ses Missionnaires, denvoyer un procureur à Rome. Mais comme ce qui serait proposé par une seule Mission, ou par un seul vicaire apostolique, pourrait être préjudiciable au bien des Missions, ce procureur nagira dans les affaires qui pourront les intéresser que par la direction et les avis du bureau dadministration composé des Directeurs du Séminaire de Paris, qui, sans cela, ne pourraient pas lautoriser ni lapprouver dans sa conduite. »
    Nous déplorons ce mal-entendu. Il a déjà été réparé à légard de M. LeGrégeois par la position honorable qui lui a été faite. Nous ne sommes point infaillibles, ni les uns ni les autres. Il y a toujours du mérite à avouer franchement, loyalement et surtout fraternellement des fautes commises par inadvertance. Pour notre compte, nous pouvons affirmer que nous naurons à les imputer quà cette cause, ou à dautres de cette nature. Et pour vous, NosSeigneurs et Messieurs, on ne peut se permettre aucun doute à cet égard. Du reste, de ce mal-entendu dou il ne peut résulter heureusement aucun mal, sensuivra peut-être un bien réel pour la Société. Plusieurs lettres venues des Missions nous portent à croire quil y aurait encore des lumières à rechercher et certaines questions à éclaircir et à décider sur le mode délection dun procureur à Rome. Il faut tâcher déviter pour lavenir tout conflit, et diminuer les embarras qui pourraient se présenter sur ce point. En attendant, quil nous soit permis de vous assurer avec confiance que notre zèle et notre dévouement pour les Missions ne peuvent faillir, et que sil y a nécessité ou utilité reconnue à ce quun de nous aille à Rome, cette démarche aurait lieu.
    Nous avons la consolation, NosSeigneurs et Messieurs, de vous annoncer que le petit établissement de Meudon a continué à prospérer. Il est composé en ce moment de 8 aspirants, dont 3 seront promus à la prêtrise cette semaine.
    Dans le Séminaire de Paris se trouvent actuellement six sujets, dont trois doivent sembarquer à Bordeaux dans le courant de ce mois. Ce sont MM. Huot (Jacques-Alexandre) du diocèse de Langres ; Barbier (Alexis-Théophile) du diocèse de St Diez ; La croix (Pierre-Jean-Bazile) du diocèse de Rhodez.
    Le premier reste à la disposition de M. le procureur de Macao ; les deux autres sont destinés pour la Cochinchine.
    En outre, depuis notre dernière lettre commune nous avons encore fait partir 11 Missionnaires, dont voici les noms et la destination.
    Pour Macao, à la disposition de M. le procureur : MM. Forcade (Théodore-Augustin) d. de Versailles ; Titaud (Jean-Antoine) du dioc. du Puy ; Venault (Charles-Joseph) du dioc. de Poitiers.
    Pour le collège de Pinang : MM. Favre (Pierre-Étienne-Lazare) du diocèse dOrléans ; Martin (Victor) du diocèse de Moutiers, en Tarentaise.
    Pour Pondichéry : MM : Luquet (Jean-Félix-Onésime) du diocèse de Langres ; Virot (Antoine) du diocèse de Besançon.
    Pour la Cochinchine : MM. Douai (Pierre-Léon) du diocèse de Paris ; Sohier (Joseph-Hyacinthe) du diocèse du Mans ; Dégouts (Jean-Bernard) du diocèse dAuch.
    Pour la Malaisie : M. Journet (Vital-Maurice) du diocèse de Carcassonne.
    M. Vachal, dont nous avions déjà annoncé le départ, a été destiné pour Bang-Kok.

    Nous avons lhonneur dêtre, en union de vos prières et SS. Sacrifices,

    NosSeigneurs, Messieurs et chers Confrères,

    Vos très humbles et très obéissants Servrs

    Paris, le 4 juin 1843.

    None
    Aucune image