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lettre n°

Nos Seigneurs & Messieurs,
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    Nos Seigneurs & Messieurs,

    La Corée est la seule de nos Missions dont nous nayons pas reçu de nouvelles depuis notre dernière lettre commune, et encore celles que nous vous donnâmes alors étaient elles dancienne date ; aussi nous avons des craintes fort sérieuses sur le sort de nos chers Confrères dont les dernières lettres nétaient pas très-rassurantes. Nous ne sommes pas non plus sans de vives inquiétudes au sujet de Mr. Maistre qui a pu enfin, après 10 années de tentatives inutiles, atteindre les rivages si désirés de la Corée par une conduite tout admirable de la divine Providence. Un Père Jésuite avait été son pilote pendant sa navigation ; un chrétien Coréen fut son guide sur cette terre inhospitalière ou de grands dangers lattendaient, car nous avons de fortes raisons de croire que son entrée a été connue par lautorité supérieure.
    Mgr. Forcade étant sorti de notre Société pour des raisons quil nous a laissé ignorer se rendit à Rome avec une double mission. Il devait y faire approuver les actes du Concile de Shan-hay où il avait rempli les fonctions de secrétaire, et demander que la Mission du Japon fut confiée aux Jésuites. Il ne réussit pas mieux pour lune que pour lautre. Nous avons de fortes raisons de croire quil ne sera tenu aucun compte de ce Concile, si toutefois on doit donner ce nom à une rencontre de quelques Vicaires Apostoliques, et le Japon nous est resté malgré les plus vives instances du Prélat, renouvelées à temps et à contre-temps. Poussé à bout par la Propagande, il a du donner à contre-cur, ainsi quil lavoue lui-même, sa démission de Vicaire Apostolique du Japon. La S. Congrégation sest empressée de la faire agréer au St Père, et en nous confirmant dans le possession de cette Mission qui avait été donnée, non à Mgr Forcade, mais à notre Congrégation selon les termes mêmes du décret de concession, elle a voulu, par une mesure provisoire et dans la conduite de ce Prélat fait assez voir la sagesse, que le soin en fut confié à un Pro-Vicaire. Ce décret est en voie dexécution.
    Mgr Verrolles ne nous a donné que peu de détails sur létat actuel de sa Mission pour la raison quil indique lui-même dans les lignes suivantes : « Les longs voyages, les emprisonnements, la captivité, la mort des confrères ont embrouillé létat de la dernière visite qui pourtant a été faite intégralement. Jespère être plus heureux pour la fois prochaine où je pourrai envoyer des catalogues clairs et précis et plus circonstanciés. » Le nombre des Baptêmes dadultes est de 50, et celui des enfants dinfidèles en danger de mort de 1,309. Mr. Franclet, après avoir travaillé quelque temps dans lIle de Hay-nan est rentré en Mandchourie. Quant à Mr. Négrerie, son compagnon de captivité, il est allé jouir de la récompense du à ses travaux et a ses souffrances ; une maladie mal soignée par les chrétiens la conduit au tombeau.
    Vous connaissez sans doute, Nos Seigneurs & Messieurs, les importantes raisons du retour de Mgr Pallegoix au milieu de nous. Bien quéloigné momentanément de sa Mission, ce Prélat ne laisse pas de travailler pour elle dune manière fort utile. Profondément instruit dans la langue Siamoise, il a voulu en faciliter létude à ses Missionnaires et enrichir la science linguistique dun Dictionnaire en 4 langues. Le Gouvernement reconnaissant limportance de ce travail a bien voulu faire les frais de cette publication. Aussitôt quelle sera terminée, Mgr Pallegoix sempressera de rejoindre son troupeau avec les lettres et les cadeaux du St Père et de notre Empereur pour le Roi de Siam en retour des cadeaux et des lettres dont ce Monarque lavait chargé à son départ de Bangkok. Les dispositions de Sa Majesté Siamoise à légard des Missres et des chrétiens sont toujours très-favorables. Il ne leur laisse pas seulement une entière liberté pour la pratique de leur religion, mais encore il voudrait en augmenter le nombre, et cest dans dessein quil a confié à un Mandarin chrétien près de 3000 annamites payens, en lui recommandant den faire des chrétiens. Daprès le dernier Tableau dadministration 206 adultes et 1120 enfants dinfidèles in art. mortis ont reçu la grâce du Baptême.
    La Mission du Cambodge se compose dindigènes, tous sectateurs du Boudha, dAnnamites émigrés et de Chinois qui courent après la fortune. Il ny a presque rien à faire auprès des premiers à cause de leur fanatisme, peu avec les seconds qui, selon que le dit Mgr Miche, sont pour la plupart des débiteurs insolvables qui fuient leurs créanciers, des joueurs, des fumeurs dopium, des voleurs de profession, rien ou presque rien à faire avec les Chinois qui habitent les villes et qui forment le plus grand nombre, parce que ce sont des marchands et des fumeurs dopium. Mgr Miche na donc guère dautre espoir pour le moment daugmenter son petit troupeau dans lintérieur du Cambodge quen évangélisant les Chinois dispersés dans les campagnes, et cest ce quil se propose de faire, aussitôt quil en aura les moyens. En attendant il soccupe du Laos qui fait aussi partie de sa Mission. Nous le laisserons rendre compte lui-même de la tentative quil a faite de ce côté. « Dès ce moment (celui de la réception de se Bulles arrivées tardivement) je me suis mis à luvre pour tenter une expédition au Laos. Mr. Beurel, nouveau Missre, a été adjoint à Mr. Cordier. Ils se sont embarqués sur le Meycon le 22 juillet (1852), et après bien des peines ils sont arrivés sains et saufs à Steung-Tring, frontière du Laos, où ils ont eu mille maux à se fixer. Un chinois payen, mauvais garnement, étant arrivé là peu de jours après nos confrères, a failli faire échouer leur sainte entreprise dès son début en publiant que ces Européens sont des hommes puissants et très dangereux ; que si lun deux venait à mourir dans le pays, la France lèverait une armée pour venger sa mort et mettre tout à feu et à sang. Ces calomnies toutes grossières quelles étaient, ont malheureusement produit leur effet une terreur panique sest emparée du Mandarin et du peuple, et lon a refusé de les recevoir. Enfin, après bien des pourparlers qui ont duré plusieurs jours, on a fini par permettre aux deux Missres dacheter une cabane dans le village et de sy fixer. Ils sont depuis 3 mois occupés uniquement de létude de la langue. » Une lettre postérieure du même Prélat nous annonce quil a appris que ces chères confrères étaient tranquilles à leur poste que leur présence nétait plus un sujet de terreur pour les indigènes, et que MM. Ausoleil & Bouilleveaux sétaient aussi rendus au Laos. Mgr Miche a aussi ouvert une Mission à Cu Sutin, île située sur le grand fleuve. Les Chinois de cette île sont assez bien disposés. La Mission du Cambodge ne compte encore que 507 chrétiens. On y a baptisé dans le courant de lannée dernière 93 adultes et 408 enfants dinfidèles en danger de mort.
    Notre Sainte Religion, nous dit Mgr Lefebvre, prend dans ce royaume des racines chaque jour plus profondes et fait des progrès sensibles. Le clergé indigène se multiplie, et quoique trop peu nombreux, il peut, dirigé par les Missres, soutenir les chrétiens par ladministration des sacrements. Depuis le commencement de la persécution, cést-à-dire depuis 20 ans, il a travaillé plus quautrefois en temps de paix et avec plus de succès. Parmi nos 15 prêtres indigènes 9 seulement ont pu travailler avec assiduité toute lannée, 4 sont des vieillards infirmes qui ne peuvent se charger dun district, et une est retenu en prison captif depuis 3 ans, un autre a été récemment ordonné. Ce nombre est bien loin dêtre suffisant, on le comprend, pour 27,000 chrétiens presque tous fidèles à la pratique des devoirs religieux ». Tant que durera la persécution, ladministration des chrétiens sera presquexclusivement confiée aux prêtres indigènes, les Missres Européens ne pouvant sen occuper sans de très grands dangers. Aussi Mgr LeFebvre fait tous ses efforts pour augmenter son clergé indigène, et il a lespoir de le voir nombreux dans peu dannées, ayant 40 élèves en Cochinchine & 25 au Séminaire de Pinang.
    Malgré les entraves apportées par la persécution et le petit nombre des prêtres occupés de ladministration, 320 adultes et 1026 enfants dinfidèles en danger de mort ont eu le bonheur dêtre régénérés dans les eaux du Baptême. Il ny a dans cette mission que 2 Missres Européens presque exclusivement chargés des séminaires et de la direction du clergé indigène.
    Nous vous exprimons lannée dernière, Nos Seigneurs & Messieurs, notre regret de ne pouvoir vous donner aucunes nouvelle de Mgr Pellerin depuis quil se trouve à la tête de son nouveau vicariat. Aujourdhui nous sommes plus heureux. Sa Gr nous a annoncé quElle avait choisi Mgr Sohier pour son coadjuteur et lui avait donné la consécration épiscopale le 17 août 1851 sous le titre dEvêque de Gadara. Ces deux Prélats et Mr. Galy composera tout le clergé Européen de cette Mission qui compte 24,500 chrétiens. Les Prêtres indigènes sont au nombre de 14, mais 8 seulement peuvent travailler sérieusement . La position géographique de cette Mission qui la met contact avec la capitale entrave beaucoup son administration. Néanmoins il y a encore eu pendant lannée 113 baptêmes dadultes et 364 denfants dinfidèles in art. mortis. Mgr Pellerin a 24 élèves au Séminaire de Pinang et près de 60 dans les 2 séminaires de sa Mission. « Ils (ces élèves) nous donnent , dit ce Prélat, de grandes espérances pour lavenir, cest même en eux que sont placées les plus grandes, sinon les seules espérances de la Religion dans ce pays-ci. Tous les bruits sinistres qui ont couru cette année nous ont toujours tenus en haleine et ont entravé bien des choses. Plusieurs maisons de prières ont été démolies ou convertis à dautres usages. Jai pu néanmoins à peu près tout faire réparer. Les prisonniers pour la Foi nous ont aussi coûté beaucoup cette année. »
    Nous vous annoncions dans notre lettre de lannée dernière, Nos Seigneurs & Messieurs, avec quel zèle Mgr Cuenot avait entrepris la conversion des tribus sauvages vivant au-delà des montagnes qui bornent la Cochinchine du côté de louest. Cinq de ses Mres sétaient déjà installés au milieu deux, et il vous tarde sans doute de savoir quelles sont leurs espérances. Vu que jusquici nous navons pas pu vous donner aucuns détails sur leur position. Quelques-unes de leurs lettres étant passées sous nos yeux nous en avons recueilli les quelques phrases que nous allons vous transcrire. « Jai souvent réfléchi avec étonnement, dit Mr. Fontaine, sur létat de murs si pures dans lequel se sont conservés tous ces sauvages, malgré tant doccasions quils ont de se corrompre Jai été étonné aussi de trouver chez eux la tradition dun seul père et dune seule mère du genre humain. Donnez-nous des livres de prières, le don des langues, et vous verrez des chrétiens en peu de temps. Vous ne vous figurez pas combien cette difficulté de la langue est réelle et grande quand il faut trouver des mots non usités dans la conversation. Il nous a fallu suer bien longtemps avant de trouver le mot penser, encore ne sommes nous pas très-certains de lavoir découvert ».
    Mr. Durisbouve, moins préoccupé de cette difficulté, écrit à Mgr Cuenot « Si mon indignité narrête pas les effets de la grâce jespère que je pourrai réaliser les conversions dont S.G. parle, en temps et nombre voulues. Grâce à Dieu, je commence un peu à minitier aux secrets de la langue et je me flutte que dans un an je pourrai faire connaître le nom de Dieu à mes pauvres sauvages. »
    Mgr Cuenot nous écrit en date du 24 février dernier que 32 de ces sauvages ont reçu la grâce du Baptême, et il ajoute « Cette année jespère que nous arriverons à 2,000 baptêmes. Si je puis me procurer des fonds en vendant des terres. S. Gr. compte 5 frs. pour linstruction de chaque catéchumène et les choses quil faut lui (fournir). « La tribu des Camedjeaux se compose de 10,000 âmes, et tous désirent se faire chrétiens. »
    Mgr Cuenot recueille encore dabondantes consolations dans lintérieur de la Cochinchine. Son dernier tableau dadministration porte à 774 le nombre des adultes baptisés, et à 8,062 celui des enfants dinfidèles in articule mortis qui ont reçu la même grâce. Bon nombre de jeunes gens de lun et lautre sexe ont été rachetés. Mgr Cuenot est secondé par 6 Missres, y compris les 5 qui sont chez les sauvages, et par 18 prêtres indigènes. Le nombre de ses élèves non compris ceux du séminaire de Pinang, sélève à 110. Le dernier recensement lui a donné 30,187 chrétiens.
    La Mission du Tonquin Méridional compte 67,000 chrétiens. Elle a pour Vicaire apostolique Mgr Gauthier Evêque dEmaus & pour Coadjuteur Mgr Massin Evêque de Laranda. Il y a 3 Missres Européens & 42 prêtres indigènes, dont 1 en exil et 5 autres hors de service pour cause de vieillesse, 2 séminaires de 80 élèves, 80 catéchistes et plus de 300 autres personnes attachées au service de la Mission et vivant à ses dépends. On y a baptisé pendant lannée 1851, 300 adultes et 1,182 enfants dinfidèles en danger de mort.
    Voici quel est actuellement, daprès Mgr Retord, le personnel de la Mission du Tonquin Occidental, 2 Evêques, 6 Missres Européens, 67 prêtres indigènes, 9 diacres, 5 sous-diacres, 4 minorés, 8 tonsurés, 4 élèves en Théologie, 33 catéchistes ; environ 800 dames Dei Donnestici et 489 Amantes de la croix. Le nombre des chrétiens est au moins de 130,000. Le chiffre des baptêmes dadultes pendant lannée 1851 est de 845, celui des enfants dinfidèles baptisés en danger de mort de 8,565, et celui des enfants dinfidèles achetés, baptisés et élevés chez les chrétiens, de 50. On nous fait observer que la diminution dans le nombre des enfants moribonds baptisés, sur lannée précédente est due à la cessation du choléra.
    Le glaive de la persécution toujours si avide du sang de nos Missionnaires a encore frappé une nouvelle victime. Mr Bonnard a été décapité pour la foi le 1er mai de lannée dernière, glorieux anniversaire du Martyre de Mr Schoefler. Considérés des yeux de la foi, ces évènements, dailleurs si honorables pour notre société, produisent de grands avantages ; ils entretiennent parmi nos jeunes aspirants lesprit de dévouement et de sacrifice, font naître des vocations pour les Missions, entretiennent et propagent le zèle de la Propagation de la foi, et produisent sur les lecteurs des Annales, à quelque catégorie quils appartiennent, des impressions salutaires. Cest peut-être en considération de ces avantages que Dieu ne permet pas que notre Gouvernement se préoccupe de la position de nos chers confrères du Tonquin et de la Cochinchine. Ils sauront, comme toujours, sabandonner à sa Providence.
    La Mission des sauvages de la presquîle de Malaca et celle des Karians sur la côte de Tenasserim absorbent un grand nombre de Missres. Le peu de succès de leurs efforts auprès de ces derniers, linsalubrité du climat qui a gravement altéré la santé de plusieurs, et les difficultés de la langue nont pu décourager leur persévérance. Ils continuent de semer dans les larmes et à la sueur de leurs fronts ce que dautres plus heureux queux moissonneront peut-être un jour dans la joie.
    Mgr Boucho a ressenti une grande joie de létablissement des frères des écoles chrétiennes et des Dames de St. Maur. « Je fonde les plus grandes espérances sur ces établissements, nous dit S.G. ; il ny a pas de doute que sous leur puissante influence le bien ne sopère sur une grande échelle dans ces contrées-ci. Maintenant nous sommes en mesure de pouvoir lutter avec avantage contre les écoles protestantes et de paralyser la pernicieuses influence quelles exercent quelquefois sur la jeunesse catholique. »
    Baptêmes dadultes et conversions annuelles, 252.
    Daprès les renseignements que Mgr de Drusipare nous a fournis en date du 8 janvier de cette année, 245 adultes et 302 enfants dinf. in art. mortis ont reçu la grâce du Baptême dans la Mission de Pondichéry, et il y a eu 41 abjurations. Trois diacres ont été ordonnés prêtres, ce qui porte à 8 le nombre actuel des prêtres indigènes. Le grand Séminaire ayant fait des pertes par la maladie na plus que 6 élèves, mais le petit en compte 158, y compris les externes. Le collège colonial va toujours bien° il est plus nombreux que les années précédentes. Il a fait une perte douloureuse : Mr. Fage qui y avait rempli avec distinction les fonctions de principal a succombé à une maladie dans le courant de lannée dernière. Les écoles des filles prennent de lextension à Pondichéry et ailleurs. Le préjugé qui jusque là avait condamné une femme honnête à lignorance sefface de plus en plus. Une société à linstar de celle de St Vincent de Paul a été créée à Pondichéry par MM. Dupuis et Lehodey. Elle a porté du secours à près de 400 malheureux. Ces chers confrères en tirent surtout parti pour répondre linstruction religieuse.
    Mgr de Drusipare a eu la consolation de bénir 7 nouvelles églises. Trois autres ont été réparées ; mais il lui en reste encore environ 60 à bâtir ou à réparer, ce qui le met dans un grand embarras, car il na que peu de ressources à y consacrer. Il a dailleurs lintention dagrandir son petit séminaire insuffisant pour le nombre des élèves quil se propose dy réunir.
    La Mission du Coïmbatour compte environ 15,000 chrétiens. Depuis lannée dernière il y a eu 122 baptêmes dadultes et 24 denfants dinfidèles in art. mortis. On na pas encore eu le temps depuis la fondation du Vicariat Apostolique de former un clergé indigène. Le Séminaire compte 9 clercs dans les divers ordres. « La Mission du Coïmbatour, nous dit Mgr de Brésillac, a été élevée au rang de vicariat apostolique il y a 4 ans. Elle aurait eu besoin alors dune somme assez considérable pour sétablir convenablement. Cette somme nayant pas pu encore lui être accordée, bien des choses se traînent et nous avons la douleur dêtre au-dessous des protestants sur bien des points. Ils ont dans le province de Coïmbatout de beaux temples, de nombreuses écoles, des catéchistes, des hôpitaux &e. tandis que nous navons encore pu que réparer quelques mauvaises églises, bâtir à la hâte quelques maisons et ébaucher plutôt que fonder les autres uvres. »
    Des raisons de santé et des affaires importantes ont ramené momentanément en Europe Mgr Charbonneaux avec lagrément de la S. Cong. S.G. a passé 24 jours à Rome où Elle sest rendue directement, puis Elle est venue au milieu de nous. Sa vue qui était gravement compromise sest déjà beaucoup améliorée. Voici quelques-uns des renseignements que ce Prélat nous a donnés sur sa Mission. Le nombre des adultes baptisés et les conversions annuelles se montent à 193, et celui des enfants dinfidèles baptisés in art. mortis à 232. La mort a enlevé le seul prêtre indigène dont nous vous annoncions lordination et les excellents qualités dans notre lettre de lannée dernière. Quant à nos chers confrères, tous, sauf deux ou trois, ont été malades et obligés dinterrompre leurs travaux. Ce qui préoccupe beaucoup Mgr. Charbonneaux cest la création de nouvelles écoles tamoules, canaras & anglaises. La Mission en compte déjà un certain nombre, mais pas suffisamment pour pouvoir lutter avec avantage contre la propagande protestante. Les dépenses considérables que nécessite létablissement des écoles anglaises et le salaire des Maîtres ont été trop longtemps & seront peut-être toujours un obstacle invincible à en avoir le nombre suffisant. S.G. désire aussi emmener des Religieuses pour la direction de son établissement dorphelines.
    Nous vous annonçâmes lan dernier, nos Seigneurs & Messieurs, que notre intention était de porter lEvangile au Thibet de trois côtés à la fois, cest-à-dire par Assam, le Yun-nan et le Sut-chuen. Linsuccès de la tentative de MM. Rabin et Bernard dont nous vous donnâmes connaissance, nous inspira sur celle de Mr. Krick des craintes qui ne se sont que trop réalisés. Ce cher confrère qui avait suivi le cours du Bramapoutre avec dextrêmes fatigues et le danger plusieurs fois renouvelé de succomber sous le fer dun assassin, parvint néanmoins jusquaux frontières du Thibet et salua cette nouvelle terre promise, objet de ses vux les plus ardents. Mais le grand Raja thibétain du voisinage, prévenu de son arrivée, ne voulut pas, malgré ses instances réitérées, lui permettre dy rester. Dépouillé par les Michemis au milieu desquels il avait été obligé de passer, de la presque totalité de ce quil portait avec lui, et privé par conséquent de tout moyen dexistence, Mr. Krick dut obtempérer aux ordres du Raja dont il aurait bientôt éprouvé la rigueur sil y eut opposé la moindre résistance. Il séloigna donc avec damers regrets de ce Thibet que les souffrances et les dangers de son long voyage avaient rendu plus cher à son cur, se promettant bien de renouveler sa tentative aussitôt qui le pourrait. Sa dernière lettre était datée du pays des Abords où il attendait larrivée des Thibétains qui viennent chaque année trafiquer à Assam, pour sen retourner avec eux, sil pouvait les décider à ladmettre pour compagnon de voyage. Mr. Boury, jeune Missre, devait laccompagner, mais nous craignons quil ne soit pas arrivé à temps. Mr. Bernard reste à Assam pour prendre soin du peu de chrétiens qui y sont, entretenir la correspondance et remplir les fonctions de procureur. Mr. Krick est le supérieur de cette expédition et porte le titre de Préfet Apostolique. Ce cher confrère donne 3 raisons de la difficulté de pénétrer au Thibet par Assam. La 1ère vient de la presquimpossibilité darriver jusquà la frontière ; la 2ème de la crainte quont les Thibétains de voir leurs pays devenir une possession Anglaise ; et la 3e des ordres que lEmpereur de Chine envoie, dit-on, chaque année au Boutan & au Thibet de se montrer extrêmement sévères envers tout voyageur Européen. La tentative du côté du Yun-Nan est confiée à MM. Renou et Fage. Voici ce que nous écrit le 1er de ces chers Confrères en date du 8 juillet 1852 : « Nous avons envoyé 2 hommes qui, sous lhabit de marchands, ont pu prendre de nouveaux renseignements. Ils se sont avancés moins loin que nous ne leussions désiré. Cependant leur voyage na pas été inutile. Car dabord ils ont pu acheter une petite maison dans le village de Lapou, et, ce qui est plus heureux encore, à leur retour ils ont amené lindigène qui leur avait vendu la maison, afin quil fût notre interprète, car il parle chinois & thibétain, sans compter la langue du Mo-So à la tribu desquels il appartient. Cet homme pourra nous être dune très-grande utilité. Il a beaucoup voyagé dans le Sud du Thibet et paraît très décidé à nous servir de guide. La Providence semble aussi avoir des vues spéciales sur lui. Il a fort goûté ce que nous lui avons dit de la Doctrine chrétienne. Il sest dépouillé de tous les insignes boudhistiques quil portait, a cessé de réciter les prières de Lama, qui occupaient une partie de ses nuits, pour apprendre lOraison Dominicale & la salutation Angélique, et adorer le seul vrai dieu quil avait ignoré jusqualors. » Mr . Renou est le supérieur de lexpédition pour le Yun-Nan et a les pouvoirs nécessaires pour cela.
    Nous navons pris aucune part à la 3e tentative qui est due exclusivement au zèle de Mr. Papin, Provicaire du Sut-chuen. Nous le laisserons raconter lui-même comment les choses se sont passées. « Un ex-religieux de la secte de Fao ou philosophie chinois, nous dit ce cher confrère, fervent et zélé chrétien, est venu il y a 3 mois moffrir ses services pour aller prêcher lEvangile aux peuplades barbares situées à lEst de la province du Sut-Chuen et qui sont comme le postes avancées de la Mission Thibétaine, puisque le langage, les murs, la religion cessent dy être chinois, et ont une parfaite analogie avec le langage, les murs & la religion du Thibet. Je ne pus résister au désir de profiter du dévouement de ce pieux chrétien, et étant par ma position plus rapproché des hautes montagnes qui séparent le Sut-chuen du Thibet, je lenvoyai après lui avoir adjoint un compagnon. Dans un 1er voyage il se sont avancés à 12 journées de route dans lintérieur, et sont parvenus à un petit royaume gouverné par une femme qui a le titre de Reine. Ils ont reçu partout un bon accueil, ont trouvé des gens simples et bien disposés. Une belle-sur de la Reine leur a offert sa propre maison, et cest chez elle quils ont séjourné plus dun mois, fait leur chapelle, chantant et récitant leurs prières, prêchant à ceux qui pouvaient les comprendre. Ignorant la langue des barbares ils ont exercé leur zèle auprès de leurs compatriotes quils ont rencontrés dans ces parages et en ont converti une douzaine. Dautres ont donné parole dembrasser la Religion au retour des Prédicateurs. Ceux-ci sont venus mapporter cette bonne nouvelle. Je les ai aussitôt renvoyés en leur adjoignant un 3e compagnon, ajoutant à leur viatique quelques petits présents pour la Reine et ses ministres. Jai même écrit une lettre à cette Reine lui demandant de recevoir dans son royaume un grand Lama dOccident. La Reine a reçu ma lettre et mes petits présents, elle en a paru contente ; elle a répondu quelle était bien aise que le Lama dEurope vînt sétablir dans son royaume, quelle disposerait une maison pour le recevoir. »
    La Mission du Sut-chuen, comme vous le savez, nos Seigneurs & Messieurs, continue dêtre administrée par Mgr Pérocheau, Evêque de Maxula, Vicaire Apostolique, et Mgr Desflèches, Evêque de Sinite, son coadjuteur ; 15 Missres Européens, 32 prêtres indigènes et plus de mille catéchistes les secondant dans leur travaux apostoliques. Le Sut-chuen possède 3 séminaires, 68 écoles de garçons & 145 de filles. Le nombre de ses baptiseurs et de ses pharmacies pourvues des remèdes nécessaires aux enfants malades saccroît chaque année avec le nombre des baptêmes des enfants dinfidèles in art. mortis. Le dernier tableau dadministration les porte à 120,227. Le chiffre du baptême des adultes nest que de 642, et inférieur par conséquent à celui des années précédentes ; mais Mgr de Maxula nous donne la raison de cette diminution. « Presque toute lannée, nous dit ce Prélat, nous avons éprouvé des difficultés tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre. Ces maux augmenteront probablement si les rebelles viennent à pénétrer dans le Sut-chuen. Les payens sont moins disposés à se faire chrétiens ; plusieurs districts nont pu être visités quune fois dans lannée ; grand nombre de chrétiens ont donc été privés des sacrements. »
    La Mission du Yun-Nan a pour Vicaire Apost. Mgr Ponsot Evêque de Philomélie, et pour coadjuteur Mgr Chauveau, Evêque de Sébastopolis. On y compte 5 Missres et 2 prêtres indigènes. Le nombre des baptêmes se monte pour lannée à 215 adultes et à 5,517 enfants dinfid. in art. mortis. Les chrétiens de cette Mission sont extrêmement pauvres et disséminés sur une immense surface, ce qui rend ladministration aussi difficile que dispendieuse. « En Europe, nous dit Mr. Huot, il est impossible de se figurer combien de tels voyages sont difficiles, périlleux et ruineux pour la bourse comme pour la santé. Il vous serait deux fois plus facile daller de Paris à Moscou ou à Constantinople que de courir ces montagnes du Yun-Nan par des sentiers abominables, surtout sans auberges pour reposer la nuit. »
    Mr. Hou, ce prêtre indigène, si connu par son héroïque constance au milieu des plus cruels supplices a enfin été mis en liberté.
    La Mission du Koui-Tcheou ne compte encore que 2116 chrétiens ; mais Mgr deSure & ses 5 Missres travaillent avec non moins de succès que de zèle à les augmenter. Nous voyons sur le tableau dadministration que 202 adultes et 5,816 enfants dinfid. in art. mortis ont reçu la grâce du Baptême dans le courant de lannée. « La Providence veille dune manière spéciale sur la Mission du Koui-tcheou, nous dit Mr. Perny. Depuis un an les 2 Missions voisines sont soumises à différentes épreuves. Les Mandarins molestent de mille façons les néophytes à loccasion de la guerre du Quang-Sy. Nous sommes tout près du théâtre du combat ; les armées de recrutement sillonnent en tous sens cette province. Pourtant la paix na pas encore été troublée dans cette Mission. Loratoire de Mgr de Sure est connu des gens du prétoire, plusieurs mandarins eux-mêmes lont visité. »
    La Mission du Quang-Tong, comme nous avons déjà eu lhonneur de vous le dire, Nos Seigneurs & Messieurs, est provisoirement sous une double juridiction, celle de lEvêque de Macao et celle de Mr. Libois, nommé par le St Siège Préfet Apostolique. Les prêtres indigènes, au nombre de 7, qui jusquà ces dernières années en avaient eu seuls ladministration, continuent de travailler sous les ordres du Prélat Portugais. Cette anomalie dadministration a de graves inconvénients. « Le clergé indigène, nous dit Mr. Libois, continue à nous faire de lopposition ; cependant nos Missres gagnent toujours du terrain, surtout dans les districts éloignés de la capitale de la Province. De nouvelles soumissions parmi les anciens chrétiens et bon nombre de conversions parmi les payens, augmentent leur influence et diminuent en proportion celle des prêtres indigènes ; mais il nen est pas moins vrai que cette double administration est un grand obstacle au bien et quil est fort à désirer que cet état de choses cesse le plus tôt possible. » Des démarches ont été faites à Rome pour demander la cessation dun provisoire si préjudiciable, et nous espérons dautant plus quelles auront leur effet que Mgr Matta a quitté Macao pour retourner en Europe et quà son passage à Ceylan et à Bombay il a, malgré la défense des Vicaires Apostoliques de ces lieux, donné la Confirmation, conféré les Sts ordres et exercé les autres fonctions épiscopales. Des 9,000 chrétiens qui composent la Mission 4,000 environ restent soumis aux prêtres indigènes. Nos chers confrères ont baptisé en 1851 138 adultes et 2031 enfants dinfidèles in art. mortis, chiffre connu, mais non complet.
    Nous navons rien à dire concernant la procure de Hong-Kong que Mr. Libois continue de gérer avec laptitude & le dévouement qui le distinguent, malgré les épreuves auxquelles sa santé a été soumise ces années dernières.
    Il y a actuellement 107 élèves au Séminaire de Pinang. Voici le compte que nous en rendait Mr. Martin dans son dernier rapport : « Ils sont pour la plupart très appliqués et désirent sinstruire ; nous en avons très peu à renvoyer faute de capacité ; quelques-uns sont très-brillants, et ceux qui se trouvent dans la ligne ordinaire nous font espérer par leur piété et leur assiduité au travail quils donneront un jour de zélés et utiles auxiliaires aux Vicaires Apostoliques et aux Missions. Ils sont gais et contents, et témoignent généralement du regret quand ils quittent létablissement. » A ce témoignage nous ajouterons celui de Mgr Pellerin. « Il nous est revenu au mois de juillet, nous dit ce Prélat, 9 élèves du collège général, et certes Je ne puis avoir que déloges à donner à leurs maîtres pour la manière dont ils ont été élevés & instruits ; ils parlent et entendent très-bien le latin. De plus, sans compter les autres sciences que nos élèves nouvellement arrivés possèdent très joliment, ils sont meilleurs théologiens que le grand nombre des séminaristes que jai connus en France. Je ne sais pourquoi on sest habitué à appeler les gens de ces pays de petites têtes, je vous assure que leurs têtes sont tout aussi grosses que celles des Européens, et tout aussi capables de contenir ce quon voudra bien y faire entrer : tout dépend de léducation. Je suis donc davis que linstruction soit continuée au collège de Pinang sur le même pied que ces 3 ou 4 années passées, et que lon étende même le cadre des études si on le veut. »
    Notre séminaire se compose en ce moment de 27 aspirants dont un certain nombre sont prêtres. 5 de ces derniers doivent sembarquer le mois prochain pour leurs missions respectives.
    Nous venons de recevoir des nouvelles de la Corée. Mr. Maistre est arrivé heureusement auprès de Mgr Ferréol ; mais il a eu la douleur de trouver S.G. attaquée dune maladie que lon regarde comme mortelle. Mr. Daveluy est toujours bien faible. Mr. Thomas Tsoey, chargé de visiter 5 ou 6 provinces, éprouve de grandes fatigues, mais il se porte bien et obtient de grands succès. La Mission compte maintenant 12,450 chrétiens ; il y a eu 275 baptêmes dadultes.
    Voici une réponse de la S. Cong. dont il est à propos que nous vous donnions connaissance, Nos Seigneurs & Messieurs : (suit un texte en latin).
    Les lettres de notre Congrégation tiennent une place si large et si honorable dans les Annales de la Propagation de la Foi que nous avons souvent regretté que rien, soit dans le texte soit dans la signature dun certain nombre de ces lettres nindiquât quelles dussent lui être attribuées. Il nen serait pas ainsi si chacun de nos chers Confrères, à limitation de ce qui se pratique dans les autres congrégations, ajoutait à son nom sa qualité de membre de la Congrégation des Missions-Etrangères.
    Les conseils de la Propagation de la Foi se sont montrés généreux à notre égard dans leur dernière répartition, ce qui leur était dautant plus facile que laumône du Jubilé, appliquée en partie à cette uvre, avait considérablement grossi le chiffre de leur dividende. Ils auront encore un beau reliquat pour lan prochain, ayant à dessein clos plus tôt quà lordinaire leur exercice de cette année, afin que les sommes encaissées postérieurement fissent partie de la répartition prochaine.
    Vous savez, Nos Seigneurs & Messieurs, quelle importance nous attachons, et cela dans votre intérêt, aux renseignements que vous nous donnez sur les besoins de vos Missions respectives et les résultats de votre administration, qui sont la base des rapports annuels que nous adressons aux Conseils de la Propagation de la Foi et à celui de la Ste Enfance, pour les éclairer dans leurs répartitions. Cette dernière uvre se montre tellement exigeante en ce point quelle exclut du cadre de ses répartitions tous les Vicaires Apostoliques qui ne lui rendant pas compte de leurs opérations. Aussi, bien que nous ayions sollicité des secours pour toutes celles de nos Missions qui soccupent de luvre du Baptême des enfants dinfidèles en danger de mort, nous navons pu rien obtenir en faveur de celles qui ne sétaient pas mises en règle sur larticle des renseignements. Quant aux autres Missions qui nont pas encore été comprises dans les répartitions de la Ste Enfance, et que la Commission de répartition, dont les Membres des Congrégations ne font point partie, a maintenues dans lexclusion, bien quelles eussent fourni les renseignements exigés, nous croyons, si toutefois nous interprétons bien sa pensée, quelle a voulu rejeter provisoirement toute nouvelle demande, afin de mieux exploiter les Missions qui offrent des mines plus abondantes. Quoiquil en soit, nous espérons que cette exclusion nest pas irrévocable, et nous prions ceux de nos Vicaires Apostoliques qui y ont été compris de vouloir bien continuer de nous envoyer leurs renseignements pour la Ste Enfance et les raisons quils jugeraient capables de faire impression sur la Commission de répartition. Voici la série des questions auxquelles elle désire que chacun des Vicaires Apostoliques réponde.

    (suit des questions en latin et un tableau)

    Voici les noms & la destination des Missionnaires partis depuis notre dernière lettre commune.
    Le 20 Août 1852 se sont embarqués à Bordeaux
    MM. Augustin-Etienne Boury, de Poitiers, pour le Thibet ; Claude-Charles Dallet, de Langres, pour le Mayssour ; François-Joseph Thirion, de Langres, pour Pondichéry ; Jean-Denis-Ambroise David, du Mans, pour Pondichéry ; François-Xavier Digard, de Coutances, pour Pondichéry ; Clovis Bolard, de Besançon, pour Pondichéry.
    Le 4 7bre 1852 Mr. Jean-Claude Pernot, de Besançon, destiné pour la Cochinchine, est parti de Southarnton pour accompagner 3 religieuses de Ste-Maur se rendant à Pinang par la Mer Rouge.
    19 7bre 1852 sont partis sur un navire dAnvers
    MM. Jacques-Sébastien Lavigne, dAire, pour Kouang-Tong ; Jean-Théophane Vénard, de Poitiers, pour une mission de Chine ; Joseph-Simon Theurel, de Besançon, pour le Tonquin Occidental ; Joseph-Marie Perrier, de Nantes, pour le Tonquin Méridional ; Antoine-Pierre-Célestin Basset, de Digne, pour le Cambodge.
    Doivent partir dans la 1ère quinzaine dAoût 1853 par Bordeaux
    MM. Michel-Alex Petitnicolas, de St Dié, pour Pondichéry ; Jules-Pujol, dAlby, pour le Mayssour ; Eugène-Charles Bouchard, de Rouen, pour le Coïmbatour.
    Doivent sembarquer à Anvers à la même époque que les précédents MM. Pierre-François Ducas, de Besançon, pour Siam ; François Tessier, de Poitiers, également pour Siam.
    Nous avons lhonneur dêtre, avec un profond respect et en union de prières,

    Nos Seigneurs & Messieurs,

    Vos très-humbles et très-obéissants serviteurs

    Paris, le 29 juillet 1853.

    P.-S. Dieu nous a fait éprouver une grande joie à loccasion dun miracle qui a eu lieu par lintercession de nos chers Martyrs. Une Dame Anglaise dune éminente piété, Madame G., catholique depuis 7 ans, était atteinte depuis 3 ans dune maladie extrêmement douloureuse et qui avait pris depuis un certain temps un caractère de gravité si alarmante que son médecin avait cru devoir communiquer des craintes fort sérieuses à son mari. Ce fut alors que Mme G. sur lavis de son confesseur, commença une neuvaine en lhonneur seul des 70 Martyrs, proclamés vénérables par Grégoire XVI. Il ny eut aucun changement dans létat de la malade, qui avait cessé toute espèce de remède, jusquau lundi de la Quasimodo, dernier jour de la neuvaine. Ce jour-là on lui apporta la communion dans son lit, et, à son grand désappointement, comme elle le dit elle-même dans son Rapport, elle néprouva aucun mieux pendant son action de grâces et continue daccepter avec résignation létat de souffrances dans lequel il semblait que Dieu voulait la laisser. Nous la laisserons raconter elle-même ce qui se passa ensuite. « Mon action de grâces finie, dit-elle, quelque chose me dit que je devais me lever et assister à la Messe. Je craignis dans le 1er moment que cette pensée ne fut un peu dexaltation ; mais ma conscience sembla me reprocher un manque de foi : cette idée me décida aussitôt, et, au moment où je communiquai mon intention à une personne présente, la douleur que je ressentais à la nuque cessa immédiatement. Mon médecin ma dit depuis que cette douleur était un des plus graves symptômes de ma maladie. Mes autres douleurs diminuèrent sensiblement. A 9 heures et 1/2 je mangeai avec un très-grand appétit ; vers 10 heures je me suis levée sans douleur, néprouvant plus quune grande faiblesse : à midi je pus descendre mes 3 étages, jallai à lEglise en voiture, jentendis la Ste Messe et je revins chez moi très-peu fatiguée. Le jour suivant je demandai à mon médecin de venir me visiter. Pendant son examen, il exprima à plusieurs reprises son extrême étonnement en voyant que les symptômes alarmants avaient complètement disparu, et il assura que si 8 jours avant on lui avait dit quil trouverait un tel changement, il aurait répondu que cétait impossible. Depuis ce moment je me suis fortifiée de jour en jour et je nai plus éprouvé aucune douleur. Jai très-bon appétit, je dors bien, je monte et je descends lescalier, je me promène pendant quelque temps avec la plus grande facilité et sans souffrir, tandis que depuis plus de 15 mois chaque mouvement que je faisais me causait une douleur aigüe par tout le corps. Le soir même deux de mes amies en voyant dans mon état un tel changement demeurèrent dans le plus grand étonnement. Depuis ce temps mon médecin a cessé ses visites, il ne vient plus me voir que comme ami, exprimant chaque jour son étonnement de me voir si bien portante, et se réjouissant avec moi autant quil saffligeait autrefois. »
    Le médecin de Mme G. bien que protestant a terminé le Rapport quil a fait sur sa maladie et sa guérison par ces mots : « Jai la ferme conviction que sans le secours de la neuvaine la transition si subite de souffrances si grandes à un état de bien-être si complet ne pouvait pas se faire. »
    Un Docteur dOxford, ministre protestant, ancien ami de la famille de Mme G. et qui demeurait chez elle à Paris depuis plusieurs semaines lorsque la guérison eut lieu, a aussi voulu donner son attestation par écrit. Nous nen citerons que la dernière phrase : « (suit un texte en latin) ».
    A lArchevêché de Paris de même quà la Nonciature on a porté un jugement très-favorable sur ces pièces et celles qui les accompagnaient. Nous espérons quil en sera ainsi à Rome et que Dieu qui a déjà manifesté dune manière si évidente la sainteté de nos chers Martyrs, accordera encore à leur intercession le 2e prodige nécessaire pour quil soit procédé à leur Béatification.
    Bien que la guérison de Mme G. nait pas été livrée à la publicité, beaucoup de personnes en ont entendu parler, ce qui a augmenté considérablement le nombre des visites à la Salle de nos Martyrs et donné lieu à de fréquents neuvaines en leur honneur pour lobtention de semblables faveurs. Nous espérons être assez heureux pour pouvoir enrichir sous peu notre précieux trésor des ossements de MM. Schoeffler, Bonnard et Cornay quil tarde à la piété de tant de fervents chrétiens de venir vénérer.





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    Lettre commune

    Nosseigneurs & Messieurs,

    De graves évènements se sont accomplis depuis notre dernière lettre sur les affaires politiques, datée du mois dAvril 1852. Nous allons vous les signaler, nos Seigneurs & Messieurs, en commençant cette revue rétrospective par la France, dont les destinées exercent toujours une grande influence sur les autres Etats.
    Plus de 7 millions de suffrages avaient sanctionné le coup hardi du 2 Décembre, et avaient investi Louis-Napoléon des pouvoirs dune Dictature absolue, sous le nom de Président de la République Française. LElu de la Nation sempressa de répondre à cette confiance qui le rendait si puissant, en constituant un gouvernement dautant plus fort quil est plus simple dans ses éléments et dans sa marche. Un Sénat, dont les membres (150) nommés à vie par le Président, un Corps-Législatif composé de 400 Députés élus pour 6 ans dans les Départements par le suffrage du peuple, un Conseil dEtat peu nombreux, où ont été appelés des hommes exercés dans ladministration des grandes charges publiques, tels sont les instruments et les rouages de ce Gouvernement. De prime-abord on croit retrouver le mécanisme des institutions de la Restauration et du règne de Louis-Philippe ; la ressemblance nest quapparente ; ils différent essentiellement pour le fond. Le malheur de ces rois dont les trônes furent brisés a été de se trouver en contact par leurs Ministres avec la Chambre des Pairs et celle des Députés au milieu de discussions passionnées que les Journaux reproduisent aussitôt avec leurs mille voix, en les accompagnant de leurs commentaires plus dangereux encore. Cétait une lutte incessante entre la Royauté et les Chambres, et aussi entre les divers partis qui divisaient la Nation. De ces discussions où lintérêt personnel, lamour propre, la vanité et lardeur des passions politiques jouaient tous les rôles, provenaient ces changements continuels de Ministres, dont lapparition aux affaires nétait quune improbation des ministères précédents ; et alors rien ne se continuait, rien ne sachevait. Cétait un cercle fatal doù la France ne pouvait sortir que par les catastrophes de juillet 1830 et de février 1848.
    La Sagesse de Louis-Napoléon lui a fait éviter écueils si dangereux. Ses Ministres nont aucun rapport avec le Sénat ni avec le Corps-Législatif : cest au Conseil dEtat, souvent présidé par Napoléon lui-même, que sont préparés avec soin les projets de lois, puis présentés et soutenus dabord au Corps-Législatif, ensuite au Sénat par deux ou trois Conseillers dEtat. Lattrait si séduisant pour les hommes à la parole ambitieuse de retentissement nexiste plus, les deux Chambres sont sans tribune, chaque membre doit parler de sa place comme un homme daffaires, comme un simple bourgeois, sans emphase, sans attirail déloquence et pendant une petite demi-heure au plus, à moins que le Président ne juge à propos de lui maintenir la parole plus longtemps. Au dehors on na jamais que les pensées du Député ou du Sénateur modifiées par la rédaction du procès-verbal, la seule pièce que les journaux puissent communiquer au public. Ce mode de Gouvernement représentatif incolore et insonore trouve sans doute des gens qui le déplorent, des orateurs, des avocats surtout qui le détestent ; il inspire encore de vifs regrets du régime précédent à certains amateurs de polémique parlementaire, qui ne peuvent plus entretenir leur oisiveté des discours de Guizot, de Thiers, de Lamartine &e &e., non plus que de ces changements divertissants de ministères et de Système politique (cétait leur passe-temps). Tous prétendent que nous gémissons sous un despotisme abrutissant, que les intelligences sont obscurcies et les caractères abaissés. Mais la France ne se laisse pas attendrir par ces lamentations sans écho, et jouissant de lordre, de la décence publique et de la paix, elle avance dun pas ferme dans les voies de prospérités ouvertes de toute part à son commerce et à son industrie.
    Le Dimanche, 9 Mai, se fit au champ de Mars la distribution des Aigles & des drapeaux destinés à toute larmée représentée dans cette solennité militaire par les Colonels des divers régiments. Sur un des côtés de cette vaste enceinte avait été élevé un autel de lasses le plus majestueux, le plus monumental. A une heure le Prince-Président arriva au Champ de Mars, qui présentait, dit-on, le coup dil le plus pittoresque et le plus imposant ; bientôt après les colonels se dirigèrent vers lautel ou commença la Messe, annoncée par un coup de canon, célébrée par Mgr lArchevêque de Paris. Cette armée martiale, cette foule immense, compacte, joyeuse, enthousiaste qui couvrait les tertres de la vaste enceinte, et encadrait ce tableau grandiose, formait un de ces spectacles saisissants, impossibles à décrire.
    Le dévouement exalté de larmée était acquise au Prince-Président ; il possédait sans limites la confiance de la France ; mais il voulut dans un but politique sans doute, exercer son prestige sur les populations par deux voyages quil fit dans les départements de lEst, du Midi et du Centre. Jamais Monarque ne fut accueilli avec plus denthousiasme et de magnificence ; ce fut une ovation continuelle, une acclamation immense de Vive lEmpereur ! Presquau terme de son voyage, à Bordeaux, le Président reçut de la part de la Chambre du commerce linvitation pressante de combler les vux de la France en se laissant proclamer Empereur. Pour la 1ère fois il répondit sans voile à cette proposition si chère à son cur, en faisant comme le programme de son Empire dans un discours dont ces dernières paroles eu un si grand retentissement : « Par esprit de défiance, certaines personnes disent : LEmpire, cest la guerre ; Moi, je dis : lEmpire, cest la paix. Cest la paix ; car la France la désire, et lorsque la France est satisfaite, le monde est tranquille. » Son entrée à Paris fut un triomphe plus magnifique que tout ce qui sétait vu depuis lentrée de son oncle dans la capitale après ses victoires de Marengo & dAusterlitz.
    Dès ce moment lEmpire était formé ; 8 million de suffrages répondaient à lappel fait au peuple sur ce grand événement : le 1er décembre il était inauguré à St Cloud par le Sénat & le Corps-Législatif, et à Paris le 2 par lentrée solennelle de lEmpereur dans sa capitale et aux Tuileries. LEmpire rétabli, la pensée favorite de Napoléon et de ses nombreux partisans était den assurer la durée sur une dynastie de sa race. Cétait le vu, presque la prière que lui avait exprimée le Sénat. Le choix de lImpératrice était déjà fait dans le cur de Napoléon, et le 22 janvier il déclara aux Grands Corps de lEtat convoqués aux Tuileries quil allait épouser la Duchesse de Théba, Grande dEspagne de 1ère classe, appartenant à une famille illustre, alliée depuis plusieurs siècles aux plus grandes maisons dEurope. Cette déclaration devait être bientôt réalisée ; la célébration du Mariage fut faite à Notre-Dame le Dimanche 30 janvier, avec une pompe dune magnifique simplicité ; elle avait été sanctifiée davance par un grand exemple religieux donné par les futurs époux dans la Chapelle des Champs-Elysées où ils avaient communié lavant-veille des mains de Mgr lEvêque de Nancy, premier Aumônier de lEmpereur.
    Jusquà ce jour la France jouit de lordre et de la sécurité sous ce gouvernement à la fois ferme et habile ; malgré le prix élevé des denrées par suite dune mauvaise récolte, le commerce prospère, les lignes de chemin de fer se multiplient et des travaux importants sexécutent partout. A Paris, il se fait une vraie transformation par de nouvelles rues, immenses artères qui sillonnent la ville dans tous les sens. Le Louvre sera achevé et joint aux Tuileries lan prochain, après avoir vainement attendu depuis Louis XIV jusquà Louis-Napoléon une main hardie qui osât continuer cette gigantesque entreprise. Au dehors, la France a repris sa prépondérance parmi les grandes puissances ; aujourdhui elle est dans une étroite alliance avec lAngleterre pour arrêter la marche de la Russie vers Constantinople. Nous vous entretiendrons de cet événement qui tient lEurope attentive et inquiète, lorsque nous serons en présence du colosse du Nord.
    Aucun événement majeur ne sest accompli en Angleterre depuis le rétablissement de notre Empire. Elle sest empressée de le reconnaître, et toujours il y a eu entente entre les deux Gouvernements. La prospérité matérielle semble prendre toujours des accroissements dans cette nation ; mais lIrlande lui suscite toujours de vives inquiétudes, et le paupérisme organisé, solde qui compte aujourdhui plus de trois millions dindividus est un chancre qui la mine et la dévore. Nulle part ailleurs dans le monde ne se voit ce contraste effrayant de richesses et de misère ; et si un jour ou lautre les prolétaires se comptent et sentendent, la lutte sera terrible, et lon peut prévoir de quel côté restera la victoire avec le désordre et lanarchie. Un seul remède serait efficace pour prévenir ce malheur suprême, cest le retour de ce peuple à lunité catholique. Que Dieu hâte la venue de ce jour bénit pour le bonheur de cette grande Nation, qui comblerait de joie les curs catholiques ! Cest le plus ardent de tous mes vux.
    LEspagne se maintient dans son honorable titre de royaume catholique. Elle favorise de tous ses efforts les intérêts de la Religion, en rétablissant les anciennes fondations et en créant de nouvelles ; mais sa politique est déplorable. Les partis sacharnent à maintenir le gouvernement représentatif qui est contre la nature et les traditions monarchiques de ce malheureux pays ; aussi cest une oscillation continuelle entre de nouveaux ministres et de nouveaux systèmes, qui paralyse et arrête tout progrès, et fait de lEspagne se richement dotée par le Ciel, un pays pauvre, languissant, dont la décadence fait chaque jour deffrayants progrès. Espérons que Dieu aura égard aux sentiments catholiques de ce noble pays, et quil le délivrera de ce mode de gouvernement qui est la cause de son épuisement et de ses malheurs.
    En Portugal, le Gouvernement représentatif est encore une institution contre nature ; aussi tout sy résume en petites disputes entre les Chambres et le Gouvernement, en misérables prétentions sottes et vaines ; on prendrait ces prétendus hommes politiques pour une réunion denfants méchants, mutins, qui se querellent, ségratignent, sentendant parfois pour faire des forfanteries ridicules contre ce quil y a de plus auguste et de plus sacré. A loccasion de la mesure prudente et modérée que le Souverain Pontife avait cru devoir prendre contre la conduite schismatique de lEvêque de Macao dans le cours de son voyage jusquà Bombay, ils ont scandaleusement méconnu et outragé lautorité du St Père, et ont exalté jusquaux nues lEvêque téméraire, en proclamant quil avait bien mérité de la Patrie. Mais il y a eu contre cette conduite schismatique dhonorables et nombreuses protestations de la part des diverses classes du peuple, dont lattachement à la foi, et les bonnes qualités, quil conserve malgré les vices de son administration font contraste avec la folie de ses gouvernants et de ses représentants.
    Le Piémont est aussi un état dont les chefs, roi, ministres et députés sont pris de vertige. Le 1er passe son temps à la chasse, à des plaisirs de tout genre, tandis que les autres sattaquent à tout, ancienne Constitution, droits traditionnels des provinces, ordres religieux, immunités de lEglise, concordats contre le St Siège et leurs rois. Rien nest sacré pour leurs criminelles innovations ; ils veulent tout renverser, tout détruire, sans avoir ni en leurs mains ni dans leur tête aucun moyen de réédifier. Ce sont de vrais pygmées de notre phase de 93, moins la cruauté et le talent. Cest un gouvernement maudit de Dieu et des hommes de bon sens, qui tient sous la plus honteuse oppression législative tout un peuple qui ne demanderait quà se montrer toujours fidèle à un Roi digne, au Souverain-Pontife et à sa foi, restée catholique malgré la perversion hérétique dont on lenvironne de toute part.
    LItalie nest calme quà la surface sous la pression de lAutriche protectrice de tous ses petits Etats, où elle maintient cet ordre matériel pour se conserver elle-même dans la possession de la Vénétie et de la Lombardie. Le Roi de Naples a glorieusement lutté contre tous ses ennemis du dehors qui voulaient lui enlever la Sicile, en la pervertissant par la séduction de la liberté. Il avait aussi dans ses Etats Napolitains des ferments dangereux. Son courage, sa prudence ont triomphé de tous ces obstacles soulevés et appuyés par lAngleterre ; et aujourdhui ce Prince jouit du fruit de sa victoire en voyant ses peuples heureux par les biens matériels et religieux dont ils doivent la conservation au courage énergique et indomptable de leur souverain.
    Les Etats du St Père sont occupés en partie par des troupes autrichiennes dont lentretien est des plus onéreux pour le trésor pontifical. Cest une douloureuse nécessité, quil serait dangereux déloigner ; un soulèvement éclaterait aussitôt dans ces malheureuses provinces perverties par Mazzini et ses adeptes qui y entretiennent dans le secret le foyer de la rébellion. Il est triste de voir aussi Rome elle-même travaillée par cet esprit de révolte contre lautorité du Souverain Pontife. Très certainement il se manifesterait par des actes criminels, si nos troupes qui sont la sécurité des bons et la terreur des révolutionnaires venaient à être rappelées. Le Gouvernement Français est dans cette conviction ; aussi paraît-il disposé à laisser ce corps darmée à la disposition du St Père aussi longtemps que les circonstances en rendront la présence nécessaire. Mais la France ne fait pas payer son secours ; lentretien de ses soldats est tout à ses frais ; aussi pouvons-nous espérer que Dieu lui tiendra compte de sa noble protection auprès du Souverain-Pontife, en la bénissant, et en lui accordant en échange les bienfaits dune longue paix !
    La Suisse est toujours lasyle, le rendez-vous de tous les factieux. Aussi la voit-on sans cesse déchirée par des divisions intestines qui se traduisent de temps en temps en guerres civiles, que les fanatisme protestant rend plus fréquentes et plus cruelles contre les cantons catholiques. Quelle honte pour les Etats voisines davoir à leurs portes ce foyer constant de révolte, sans chercher à léteindre, par respect pour lindépendance nationale et léquilibre européen, qui impose si funeste neutralité.
    LAutriche possède tous les éléments qui assurent la prospérité dun grand Empire : un Empereur tout jeune encore, mais doué des plus brillantes qualités, pieux, brave, instruit et tout dévoué au bonheur de son peuple ; une armée nombreuse, exercée récemment dans les guerres de Hongrie et dItalie, une nation bonne et religieuse, soumise de cur à lautorité de son Empereur. Avec tant de chances de prospérité, comment concevoir des craintes pour lavenir de cet Empire ? Cest que sous le voile de la neutralité, il sengage dans une alliance qui un jour lui sera bien funeste. Le jeune Empereur se trouve flatté des caresses du Czar qui finira par létouffer comme font ses ours de la Sibérie. Aujourdhui il est campé avec une puissante armée sur les bords du Danube ; et après avoir triomphé des Turcs, il pourra, sil lui en prend fantaisie, établir ses Moscovites sur le territoire de lAutriche, et avancer jusquà sa capitale sans aucun obstacle sérieux.
    La Prusse ordinairement si prudente, si sage dans son gouvernement, entre aussi dans cette alliance passive, mais en hésitant, bien quil existe pour elle des considérations de parenté avec lAutocrate de Russie. Les autres Etats de lAllemagne sont naturellement entrés dans cette ligue du Nord. La Belgique se voit portée aussi vers cette neutralité par le mariage du fils aîné de son Roi avec une Archiduchesse dAutriche.
    La Hollande, le Danemark et la Suède ne prennent pas de position dessinée ; mais il est évident quelles seront toujours disposées à sunir à la victoire du Czar ambitieux. Que se prépare-t-il donc ? Pourquoi ces alliances, ces neutralités, ces armées sur le Danube ? Nous voici, Nosseigneurs & Messieurs, à lAffaire Majeure, dont la solution peut bouleverser la politique de lEurope, et y occasionner une conflagration générale. Cette question si pleine dévènements est engagée entre la Russie et la Turquie, dont les armées sont en présence dans les provinces Danubiennes.
    Depuis longtemps les Russes observent la Turquie dun il de convoitise, comme un vautour sa proie. Cétait lambition ardente de la fameuse Catherine II, léguée à ses petits fils Alexandre & Nicolas. Les circonstances ayant été peu favorable au premier, que Napoléon tenait sous son joug par la séduction et par la force, cest Nicolas qui veut réaliser le rêve magnifique de la célèbre Impératrice et les espérances des Russes de toute condition. Constantinople, Ste Sophie, voilà laspiration universelle, le cri de ralliement qui surexcite les masses jusquau paroxysme de lenthousiasme guerrier et religieux. De son côté la Turquie se conduisait avec la plus grande prudence envers son redoutable ennemi, afin de ne lui jamais offrir même un prétexte plausible dexécuter ses projets dambition. Nayant donc pas de motifs de plainte ni dagression, il fallait en faire naître ; et les Lieux-Saints en ont fourni à Nicolas la 1ère occasion.
    Les schismatiques grecs, dont le Czar a la prétention dêtre et le protecteur et le pontife, faisaient sans-cesse de nouvelles usurpations sur les Saints-Lieux soit à Jérusalem, soit à Nazareth et dans les autres stations sanctifiées par les traditions. Les Latins justement alarmés de ces empiètements avaient eu recours au patronage de la France & de lAutriche. Sous linfluence de ces deux puissances cette question avait dabord été décidée par le Divan de la Sublime-Porte en faveur des Latins et selon lévidence de leurs droits. Peu après, lAutriche engagée par la reconnaissance du service que Nicolas venait de lui rendre en la délivrant de linsurrection hongroise déclina ce protectorat de Jérusalem, et en laissa à la France la sollicitude et la défense. Louis-Napoléon a fait tous ses efforts pour faire respecter les traités favorables aux Latins ; mais le Divan de Constantinople a dû céder à lexigence menaçante du Czar, et les Grecs sont restés libres possesseurs de leurs usurpations.
    Cette difficulté aplanie par une concession injuste, arrachée à sa faiblesse, la Turquie se tenait rassurée sur le maintien de la paix ; mais peu de temps après Nicolas fait signifier au Sultan le droit de Protectorat quil entend exercer sur tous les Grecs, ses coreligionnaires, sujets de la Sublime-Porte. Cette prétention extraordinaire jette partout létonnement ; lillusion est impossible, cest évidemment un droit de souveraineté que le Czar entend exercer sur ces onze ou douze millions de Grecs répandus dans la Turquie. La diplomatie met tout en uvre pour faire entendre raison à la Russie, mais en vain. Celle-ci présenta son ultimatum, déclarant que si tel jour, sa demande nétait pas acceptée, ses armées passeraient le Pruth et sétabliraient dans les Provinces de la Moldavie et de la Valachie, qui appartiennent aux Turcs. Leffet suivit la menace, et au jour marqué, sur le refus du Sultan, le fleuve fut passé, et les Provinces furent envahies. Alors un cri immense de guerre retentit dans tous les Etats de la Sublime-Porte, lardeur belliqueux des disciples de Mahomet se ranima, et de tous côtés on courut aux armes pour défendre les droits sacrés de lEmpire et de la Religion. Une armée commandée par Omer-Pacha (apostat Autrichien) avait été formée dans le voisinage de ces provinces Danubiennes ; elle fut aussitôt augmentée, fortifiée dans ses positions ; et voilà les 2 nations armées en présence, attendant des deux côtés le 1er coup de canon, qui sera le signal dun choc terrible, dune sanglante extermination de la Turquie, si elle est vaincue. Le but des Russes est évidemment Constantinople. Nicolas a exalté lesprit de ses armées par cette perspective qui les fanatise : cest une guerre sainte, leur dit-il dans ses proclamations, contre les barbares oppresseurs de leurs frères : cest un glorieux martyre de verser son sang pour la défense de la Foi, et le rétablissement du culte orthodoxe à Sainte Sophie : en avant, en avant, à Constantinople, à Sainte Sophie ! Les disciples de Mahomet nont pas moins dexaltation dans leur fanatisme religieux. Le choc sera donc terrible, et ses effets en seront immenses sur les destinées Européennes.
    Chose singulière et effrayante dans ces circonstances solennelles ! Dans les siècles précédents, les catholiques unissaient leurs efforts, leurs prières et leurs vux contre les Turcs qui menaçaient lEurope occidentale, et aujourdhui les sympathies sont pour eux, parce quils se montrent moins hostiles au catholicisme que les schismatiques Grecs. Que Dieu nous préserve de leur domination sur le Bosphore ! Qui peut prévoir les prétentions que leur inspirerait lorgueil de leur victoire ?
    La France & lAngleterre offrent, il est vrai, un obstacle sérieux à lautocrate ; leurs flottes parfaitement armées ont passé le détroit des Dardanelles et seront au 1er appel du Sultan devant Constantinople ; elles empêchent sans nul doute toute attaque que la Russie tenterait du côté de la Mer-Noire. Elles iront, si les circonstances le demandent, brûler la flotte de Nicolas dans le port de Sébastopol ; mais les distances ne permettent pas à ces Alliés fidèles de la Turquie de participer à la lutte sur le Danube. En résumé ce nest donc quun appui moral quelles peuvent prêter au Sultan. Tel est, nos Seigneurs & Messieurs, le drame sanglant qui se prépare dans lEst de lEurope, dont nous nous empresserons de vous faire connaître le dénouement et linfluence sur la politique de lEurope, comme sur les établissements catholiques fondés dans la Turquie.
    LAfrique Française, notre belle conquête va toujours progressant dans ses intérêts matériels. Quelques tribus restées insoumises près du désert ont été dernièrement incorporées à lAlgérie, de sorte quaujourdhui règnent partout la paix, le travail et le commerce. Les Arabes comprennent les avantages de notre civilisation et ladoptent volontiers, en conservant néanmoins leurs traditions et leurs usages autant que cest possible dans leur nouvelle nationalité. Les intérêts de notre Sainte Religion offrent aussi des consolations et surtout beaucoup despérance pour un avenir qui ne paraît pas éloigné. Le successeur de Mgr Dupuch, Mgr Pavie est un Evêque dun talent distingué, dun zèle vraiment apostolique et dune aptitude remarquable à ce genre de ministère que la Divine Providence lui a confié. Que le Seigneur lui donne encore plusieurs années, son passage sur cette terre dAfrique y laissera des traces durables de son zèle et de toutes ses vertus.
    Les Etats-Unis dAmérique, cette République aux proportions gigantesques et informes noffrent dautre spectacle pendant ces dernières années que la visite redoutable quelle vient de faire au Japon. Le Commodore Perry sest présenté devant Yedo avec ses immenses vaisseaux à vapeur ; il sest promené à volonté, a sondé, examiné tout à son aise, au milieu des barques japonaises, sans quon ait osé lempêcher ; et il a enfin remis la demande de son Gouvernement à un Envoyé spécial de lEmpereur, en lui signifiant quil reviendrait chercher la réponse au printemps prochain. Quels en seront les suites pour cet Empire jusquà ce jour impénétrable ? Lavenir nous lapprendra sans tarder.
    Quant à la Chine, nous navons rien de précis à vous dire sur les progrès de linsurrection. Etant plus rapprochés que nous du théâtre de ces évènements, il est probable que vous êtes mieux renseignés quon ne lest ici. Nous ne pouvons donc vous envoyer aucune nouvelle sur cette lutte entre les deux races ennemis. Espérons que Dieu la fera servir à la gloire de son Eglise et au vrai bonheur de cet immense pays par lextension rapide de notre Sainte Religion !
    Voilà, Nos Seigneurs & Messieurs, le tableau des affaires politiques. Laissez-nous maintenant vous tracer une esquisse de celles qui se rattachent plus spécialement à la Religion. En France, il sopère chaque jour un progrès sensible dans les idées et les pratiques religieuses. Ceux qui nen sont pas partisans les respectent chez les autres ; cest un pas fait, une amélioration à laquelle il y a néanmoins beaucoup à ajouter, surtout pour la sanctification des fêtes et Dimanches. Une lutte très-vive sest engagée, il y a quelque temps entre les partisans des ouvrages des Sts Pères pour linstruction littéraire de la jeunesse, et ceux qui se faisaient les défenseurs des autres payens. Des deux côtés, on est allé trop loin ; la question sest envenimée et a fourni à Mgr. LEvêque dOrléans loccasion de faire un appui à lEpiscopat pour faire condamner des attaques auxquelles il avait été en butte dans le Journal LUnivers. Il y a eu partage entre les Evêques, et malheureusement inédification pour les fidèles. Mgr lArchevêque de Paris croyant aussi avoir à se plaindre de ce journal en avait défendu la lecture aux Prêtres de son diocèse. Mgr de Moulins de son côté avait cru pouvoir faire quelques observations à son clergé dans un sens contraire à cette défense : ce qui avait provoqué une lettre violente de Mgr Sibour et une plainte portée devant le Souverain-Pontife contre Mgr de Brézé Evêque des Moulins. De leur côté les Rédacteurs de lUnivers en avaient appelé à Rome de la flétrissure imprimée à leur Journal par lArchevêque de Paris. Ces lettres, ces plaintes, ces appels, ces récriminations avaient fait une impression douloureuse en France et ailleurs. On se demandait avec anxiété : que va faire le Souverain Pontife dans sa suprême sagesse ? Les esprits étaient dans cette attente pénible, lorsqu parut une lettre admirable du Père commun adressée à lEpiscopat Français pour lexhorter à la paix, à lunion des esprits et des curs. Leffet fut prompt, efficace ; tout rentra dans le calme, toutes les blessures de lamour propre furent cicatrisées, et les Pasteurs et les fidèles et le St Père remplis de joie et de consolation. Imperavit ventis et mari, et facta est tranquillitas magna.
    En Espagne, létat des affaires religieuses est sensiblement amélioré. On y rétablit les divers ordres qui en avaient été expulsés. En Portugal la Nation est fidèle à ses traditions de piété, tandis que le Gouvernement et les chambres se maintiennent dans leurs préventions contre le St Siège. Dans le Piémont, il en est de même : lesprit hostile à lEglise ne se trouve que dans les hommes qui prennent part aux affaires publiques. Le vénérable Archevêque de Turin, frère de Mgr Fransoni, notre Cardinal et Préfet, est toujours exilé de son diocèse ; il a fixé sa résidence à Lyon. En Allemagne lEglise recouvre peu à peu ses libertés : lEmpereur dAutriche paraît disposé à effacer toutes les traces du Joséphisme de son arrière prédécesseur, si justement surnommé le Sacristain. Lautocrate Russe ne sest pas encore manifesté contre les Catholiques de ses Etats. On ne sait ce quil fera dans lenivrement de sa conquête et dans son zèle de Pontife orthodoxe. La Suède est toujours injuste dans son oppression du culte catholique : cest lEtat de lEurope qui lui est le plus hostile. Déclatants conversions se font assez souvent en Angleterre. Que Dieu daigne les y multiplier, et sen servir pour dessiller les yeux de cette Nation estimable et grande sous tant de rapports !!! Un fait dune grande importance vient de saccomplir en Hollande. Le St Père a cru devoir y établir une circonscription épiscopale, comme il lavait fait en Angleterre, il y a quelques années. Les protestants ont fait de vives réclamations ; mais le Gouvernement ne sen est pas effrayé, et il a volontiers donné son concours à cette mesure par respect pour la liberté religieuse de tous ses sujets. Le Canada est toujours remarquable par lattachement quon y professe pour la Religion catholique ; lAngleterre ne met dailleurs aucun obstacle à ces manifestations. Dans les Etats-Unis le nombre des catholiques saccroît par les émigrations de lAllemagne, de lIrlande et dautres contrées de lEurope. Les conversions des Anglo-américains y sont très-rares, et le clergé indigène presque nul. Les Evêques de ces diocèses dépeuplés de fidèles pour la plûpart viennent souvent en France pour tâcher dy obtenir quelques sujets, sur le choix desquels ils ne se montrent pas assez difficiles. LEmpereur noir dHaïti (St Domingue) avait demandé au Pape un Internonce Apostolique pour nouer des relations avec Rome. Mal conseillé sans doute par des Prêtres que la surveillance de lEnvoyé du Pape gênerait dans leur vie peu sacerdotale, Soulouque a traité le Prélat avec si peu de respect quil a été obligé de repartir presquaussitôt. Le Brésil a reçu, il y a peu de temps, deux colonies de Surs de St Vincent de Paul et quelques Lazaristes pour les diriger et se consacrer en même temps à luvre des Séminaires dans ce malheureux pays, où le clergé est dans le plus déplorable relâchement. La Religion se ressent de létat danarchie qui désole les anciennes possessions de lEspagne dans lAmérique du Sud, des deux côtés de lOcéan. Les Evêques y sont soumis à des exigences auxquelles leur conscience ne leur permet pas dobtempérer ; et quelques-uns expient dans un glorieux exil leur dévouement & leur zèle pour la discipline de lEglise. Hier nous avons eu la consolation de baiser lanneau dune de ces illustres victimes, lArchevêque de Bogota, qui était venu vénérer les Reliques de nos chers Martyrs.
    La France a ouvert cette revue ; cest aussi la France qui va la clore, en nous faisant assister à une majestueuse cérémonie célébrée à Amiens, la semaine dernière, à loccasion de la translation des Reliques de Ste Theudosie Amiénoise, martyrisée à Rome dans les 1ers siècles du Christianisme. Trois Cardinaux, des Archevêques, des Evêques au nombre de 30 assistaient en ornements pontificaux à la magnifique réception de la Ste Martyre dans sa cité, au milieu dun concours immense de peuple, qui était accouru de divers pays à cette fête religieuse. Rien, dit-on, dans ces temps modernes nest comparable à la pompe de cette cérémonie qui rappelle, et surpasse peut-être toutes les splendeurs déployées au Moyen-âge dans de semblables solennités.

    Veuillez agréer les sentiments respectueux et dévoués avec lesquels nous avons lhonneur dêtre, Nos Seigneurs & Messieurs, Vos très-humbles & obéissants serviteurs

    Paris, le 27 octobre 1853.

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