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lettre n°

MM. les Membres des Conseils Centraux de la Propagation de la Foi, à Lyon & à Paris. Messieurs,
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    MM. les Membres des Conseils Centraux de la Propagation de la Foi, à Lyon & à Paris.

    Messieurs,

    Nous aurions vivement désiré que des occupations moins urgentes que celles qui ont rempli une partie de nos journées pendant le Saint temps qui vient de sécouler nous eussent permis de vous adresser plus tôt notre rapport annuel sur les besoins des Missions et des établissements confiés à notre Société. Avant de vous donner tous les détails que vous nous demandez, permettez-nous, Messieurs, de vous renouveler dans toute la sincérité de notre cur lexpression de notre gratitude pour la bonne part que vous avez bien voulu nous faire dans votre dernière répartition. Nous vous empresserons de communiquer cette excellente nouvelle à nos Missions éprouvées ces années dernières par une gêne que nous vous avions déjà fait pressentir, mais qui a dépassé toutes nos prévisions. Ainsi, Mgr de Drusipare, après avoir établi la balance entre ses recettes et ses dépenses dune année, nous présente un déficit de 9,468 frs. ; Mgr Charbonnaux nous annonce la suspension des travaux de construction du nouveau Séminaire quil était en train de batir ; Mgr de Bresillac hésite à nous demander les Missionnaires dont il a besoin ; Mgr de Mascula a ordonné le renvoi dune partie des élèves de ses deux séminaires et a congédié bon nombre de ses baptiseurs ; Mgr Gauthier a aussi diminué le nombre de ses séminaristes ; et, sil est permis de juger par analogie, nous pouvons bien présumer que Mgr Retord aura pris une mesure semblable. Notre collège de Pinang a sursis en partie aux admissions de nouveaux élèves et a renvoyé un certain nombre des anciens, uniquement pour ne pas dépasser dans ses dépenses le chiffre de ses allocations. Pour ce qui est de notre Séminaire de Paris, le nombre de nos aspirants qui, avec les évènements de Fevrier, avait touché 50 & se maintenait de 40 à 45, na pas depuis un an dépassé la moitié de ce nombre. Et pourtant les vocations pour les Missions nont pas diminué, les demandes dadmission nous sont arrivés en aussi grand nombre quà lordinaire ; mais la crainte de nous trouver dans lembarras et daugmenter la gène de nos Missions par de nombreux envois, nous a imposé une réserve dautant plus pénible que les besoin des ouvriers Evangéliques na pas cessé de se faire sentir.
    Ce court exposé vous mettra à même de juger, Messieurs, combien il nous est impossible de nous soutenir, si vous ne venez pas puissamment à notre secours, puisquà peine avez vous diminué nos allocations que notre uvre se trouve atteinte dans ses parties les plus vitales, son clergé Européen à son clergé indigène. Votre dernière allocation lui redonnera une nouvelle vigueur et relèvera les courages quelque peu abattus. Si vous voulez, Messieurs, que votre prochaine allocation continue ces heureux effets ; il est à propos que vous en éleviez encore le chiffre ; car nos accroissements annuels et de nouvelles missions nous imposent aussi de nouvelles charges. Cest de ces charges nouvelles & anciennes, cest de ces progrès de notre uvre que nous allons vous entretenir.

    Missions du Kouang-tong, Kouang-Sy & Haïnan. Mr Libois, supérieur. 7 Missionnaires. 10,000 chrétiens.
    Nous avons 16 Vicariats Apostoliques que vous connaissez déjà, Messieurs. En outre, nous eûmes lhonneur de vous annoncer, lannée dernière, que Rome venait de nous confier les Missions des provinces de Kouang-tong, du Kouang-Sy et de lîle de Haïnan. Aujourdhui nous avons la satisfaction de vous apprendre que 5 de nos Missionnaires sont installés dans la première de ces provinces, et que lun deux a déjà eu la consolation de conférer la grâce du Baptême à plusieurs adultes. Mr. Libois, qui est chargé provisoirement de la supériorité de ces Missions, nattend plus quune occasion pour expédier deux autres confrères dans lîle de Haïnan. Plus tard il soccupera du Kouang-Sy, où il ny a que très peu de chrétiens, abandonnés et qui ne sont pas même connus.
    Vous comprenez, Messieurs, que pour organiser ces nouvelles missions où tout est à créer, nous avons grand besoin de votre concours. Les deux Missionnaires qui occupent en ce moment le poste de Canton, devenu le point central de la Mission, sont obligés de payer 230 ptres (1,265 frs) de loyer annuel, pour la modeste maison qui leur sert de résidence. Les chrétientés sont éloignées les unes des autres, ce qui rendra les voyages dispendieux. Nous recevons à linstant même une lettre de Mr. Renou, datée de Canton, qui nous annonce quil va se mettre en route pour une chrétienté du Nord, voisine du Kiang-Sy. « Ce voyage, dit ce cher confrère, sera long, dangereux et très coûteux. »
    On évalue à 10,000 le nombre des chrétiens de la province de Kouang-tong et de lîle de Haïnan. Huit prêtres Chinois, dépendants de lEvêque de Macao, avaient seuls le soin de ces deux missions, avant quelles nous fussent confiées. Nous avons éprouvé, dès le début, des difficultés qui nous ont dautant moins surpris que nous les avions prévues ; mais , avec la grâce de Dieu, nous espérons en triompher. Les encouragements que nous avons reçus dernièrement, à ce sujet, de la Sacrée Congrégation et du St-Père lui-même sont bien propres à ranimer notre confiance. Nos Missionnaires, à peu dexceptions près, ont été parfaitement accueillis par les chrétiens de la province du Kouang-tong. Ils ne pourront que gagner à être mieux connus. Mais pour nous soutenir au milieu des difficultés qui ne sont pas vaincues, il faut que nous ayons les moyens suffisants pour pouvoir développer, dans cette portion de la vigne du Seigneur qui nous est confiée, ces belles institutions qui sont le nerf et la vie de nos plus florissantes missions. Ce seront comme autant de monuments qui honoreront en même temps notre sainte Religion et ceux dont il a plu au Seigneur de se servir pour la propager, et qui sauront toujours rapporter à sa gloire le bien quil daignera opérer par leur ministère.

    Missions dAssam & du Boutan. 3 Missionnaires. Vicariat Apostolique du Thibet, encore à pourvoir du côté de la Chine. Le Vicaire apostolique nest pas encore nommé.
    Nous avons à vous parler maintenant dune Mission toute nouvelle, celle de la province dAssam, dans le Bengal. Nous ny avions besoin que dun pied-à-terre pour nous faciliter lentrée du Thibet par lInde ; mais Mgr Carew, Archevêque de Calcutta a voulu nous la céder, et cette mesure a été sanctionnée par le Souverain Pontife. Assam se trouve donc maintenant, avec la principauté de Boutan, réunie comme un appendice à la Mission du Thibet. Il y a environ 200 chrétiens à Assam, entièrement abandonnés ; nul doute que les 3 Missionnaires que nous avons expédiés, au mois de Janvier, pour en prendre soin, ne soient accueillis par eux avec bonheur. Tout en soccupant du ministère, ces chers Confrères devront aviser aux moyens de pénétrer dans le Thibet, dont ils ne seront pas fort éloignés. Inutile de vous faire observer, Messieurs, que cette Mission dAssam et du Boutan, qui pourra, plus tard, former un Vicariat apostolique, est dénuée de tout, et que les courses que nos Confrères seront obligés de faire pour explorer le terrain, exigeront des dépenses que nous ne pouvons encore justement apprécier. Pendant que du côté de lInde nous Missionnaires essaieront darriver jusquau Thibet, des efforts seront faits dans le même but par nos Confrères du Sut-chuen et du Yun-nan. Nous espérons pouvoir vous rendre compte lan prochain des mesures qui auront été prises à ce sujet. Le vicaire apostolique du Thibet nest pas encore nommé.

    Mission du Japon. Mgr Forcade, vic. Ap. Mr. Mahon, Missre.
    Vous serez peut-être surpris, Messieurs, que de nouveau nous venions vous annoncer que le Japon reste toujours fermé au zèle de nos Missionnaires. Hélas ! ce nest pas leur faute, ils trouvent dans leur cur assez de dévouement et de courage pour affronter tous les périls ; mais en présence dune impossibilité absolue, que peuvent-ils faire que prier, gémir, et attendre les moments marqués par la Providence. Lannée dernière nos chers confrères se crurent à la veille de triompher de cette impossibilité. Ils avaient résolu de se rendre par mer à la lîle de Tchoka, située au Nord du Japon, avec lequel elle est en fréquents rapports. Laccès nen est pas interdit sous peine de mort. Déjà on était entré en pourparler pour lachat dune barque, quand des ressources sur lesquelles on comptait vinrent à manquer. Ainsi sévanouit ce premier rayon despérance dune entreprise qui, dailleurs, navait que fort peu de chances de succès.
    Plus tard le commandement dun vaisseau de guerre américain sannonça à nos chers confrères comme chargé par son gouvernement de la mission de demander un pied-à-terre au Japon pour la relâche des navires américains qui font le commerce avec la Chine. Le refus devait être considéré comme un casus belli. Rien de tout cela na eu lieu. Mgr Forcade en a été vivement affligé, et létat de sa santé, déjà fort peu rassurant auparavant, a pris depuis lors un caractère de gravité qui laisse peu despérance. La malle du mois dernier nous a apporté la nouvelle de son arrivée à Singapore où il sest rendu par lordre des Médecins. Avant de quitter la Chine, sa Grandeur avait remis à Mr. Libios ses pouvoirs de Préfet apostolique de Hong-Kong quelques mois auparavant, dans lintérêt de la Mission du Japon, et pour profiter du bon vouloir dun Japonais qui consentait à lui enseigner la langue de son pays et dont la rencontre paraissait avoir quelque chose de providentiel, ce Prélat avait envoyé à Rome sa démission de Préfet Apostolique de Hong-Kong, afin de se livrer tout entier à létude du Japonais. Nous ne savons point encore si la S. Congrégation aura accepté la démission de Mgr Forcade. Quant à Mr. Mahon, il a saisi avec empressement loccasion dapprendre le Japonais ; mais son Maître ne donne pas ses leçons gratis. Notre intention est de lui adjoindre un ou deux confrères qui se prépareront de même par létude du Japonais à profiter de la première occasion qui soffrira à eux. Cest pour cela que nous avons jugé quil était à propos, tant en vue des dépenses qui seront faites à leur occasion, que dans la prévision des grandes sacrifices quentraînerait une expédition, de maintenir lallocation annuelle du Japon, dont notre procureur de Hong-Kong serait le dépositaire.
    Mr. Le Turdu est maintenant attaché à la Mission du Kouang-Tong. Mgr Forcade na pas jugé à propos de renvoyer ce cher Confrère à Lieou-Kieou, où il avait passé plusieurs années avec Mr. Adnet, qui a fini par y succomber. Que faire, en effet, au milieu dun peuple où le Missre, toujours sous lil de lautorité, est tenu comme au secret ?

    Mission de Corée. Mgr Ferréot, Evêque de Belline, vic. Apost. 2 Missres : 1 prêtre indigène. Environ 10,000 chrétiens.
    Depuis plus dun an nous sommes sans nouvelles aucunes de la Mission de Corée. Vous nignorez pas, Messieurs, que cest peut-être la plus pauvre et la plus intéressante de nos Missions, que ladministration y est extrêmement pénible, quil faut aller chercher bon nombre de chrétiens au milieu des forêts, où ils trouvent à peine un abri contre la persécution, et le faible aliment qui doit prolonger leur triste existence ; que toujours en face du danger de se voir chargés de chaînes et mis à mort, les Missionnaires sont encore exposés aux plus dures privations, à cause de la presquimpossibilité de communication. Mgr Ferréol & Mr Daveluy partagent encore seuls ces dangers et ces privations. Mr. Maîstre et Thomas Tsoé, jeune prêtre coréen, condisciple du glorieux Martyr, André Kim, ont tenté successivement, pendant près de 7 ans, et toujours en vain, la voie de terre et de mer pour arriver enfin au rivage si désiré de la Corée. Nous venons dapprendre que, de retour au Leao-tong, ils comptaient faire une nouvelle tentative sur la fin de la 11e lune de lannée dernière. Dieu veuille quelle soit plus heureuse que les précédentes !

    Mission de la Mandchourie. Mgr Verrolles, Evêq. De Colombique, vic. Apost. 7 Missres, y compris Mr. de la Brunière, dont on ne peut encore constater la mort, quoiquelle soit moralement certaine. 1 Séminaire. 12 écoles. Adultes baptisés, environ 80. Enfants des payens baptisés en danger de mort, environ 1,200. Le nombre des chrétiens nest pas encore suffisamment déterminé.
    Vous avez encore présent à la mémoire, Messieurs, lexposé que Mgr Verrolles vous a fait de sa misère, de ses pertes, du haut prix auquel il a cru devoir acheter la délivrance de ses chrétiens et la tranquillité de sa Mission. Le résultat que S.G. avait en vue valait bien ces sacrifices ; mais malheureusement il na point encore été obtenu. Voici ce que nous écrit, à ce sujet, Mr. Berneux en date du 20 octobre 1849 : « Lorsque je suis revenue du Kiang-Nan, au mois de juin, (ce cher confrère sétait retiré dans cette province pour échapper aux poursuites dirigées contre lui) Jai cru, pendant quelques semaines que, tirant le bien du mal, la divine Providence allait faire tourner à sa gloire et au progrès de lEvangile la haine des ennemis de son saint Nom. Nos chers Néophytes confesseurs étaient sortis de prison, et les payens, principaux auteurs de la persécution, étaient devenus daccusateurs accusés ; on venait de déclarer en plein tribunal, à Moukden, que la Religion chrétienne était une Religion inattaquable et protégée par lEmpereur. Cétaient là de belles paroles quon nous donnait en échange des sommes considérables dépensés par nous dans le prétoire de la capitale du Leao-tong. Les payens, à force dargent, et appuyés, en outre, de puissants protecteurs, sont parvenus à arrêter le cours de la Justice ; ils sont maintenant sortis de prison, bien que la cause soit encore pendante. Chaque mois on lance contre quelques-uns dentre eux des mandats darrêt, que le mauvais vouloir des mandarins subalternes rend de nul effet. Cependant le gouvernement de Moukden commence à se mêler de cette affaire ; il la pousse vigoureusement, et tout porte à croire que dans peu de temps nous verrons lissue de cette affaire Il est impossible de décrire lacharnement des payens contre nous en plusieurs localités : ils se sont salisés en plusieurs villages pour marrêter et me livrer au Mandarin. Pour me soustraire à leurs mauvais desseins, je suis obligé de voyager toujours la nuit et dimproviser des sentiers à travers les montagnes abruptes et les torrents. »
    « Malgré les troubles dont le Leao-tong a été le théâtre cette année, dit encore ce cher Confrère, le compte-rendu de ladministration des Confrères est satisfaisant ; il y a progrès et espoir dun plus grand bien encore, si la paix se rétablit, et si les conseils de la Propagation de la Foi nous allouent une somme assez considérable pour faire face aux dépenses quexige létat de notre Mission. Plus de dix nouvelles écoles ont été établies cette année, subsistent que par les fonds de la Mission ; notre procès contre les payens va nous absorber lallocation entière dune année. »
    Mr. Berneux nous donne ensuite le résultat du compte-rendu de ladministration de MM. Pourquié, Negrerie et Collin joint au sien. Nous y voyons 53 baptêmes dadultes. « Il faut remarquer, nous dit ce cher Confrère, quil manque ici la vote de MM. Mesnard & Venault qui ont un nombre assez considérable dadultes baptisés, en sorte quon peut porter cette année les chiffres total de 70 à 80. » Le nombre des nouveaux catéchumènes est de 100, celui des enfants dinfidèles baptisés en danger de mort, denviron 1,200.
    Nous najouterons rien à des renseignements si authentiques. Vous savez dailleurs, Messieurs, quelle est limmense étendue du Vicariat apostolique de la Mandchourie, combien longs et dispendieux sont les voyages des Missres, quelles précautions impose la rigueur du climat, dans quel dénuement vivent les chrétiens, et tout ce quil y a à faire dans une Mission qui ne compte encore que quelques années dune pénible existence. Nous ne mentionnerons ici les dépenses considérables du voyage de Mgr Verrolles que des circonstances fâcheuses ont ramené en Europe, que pour vous remercier, Messieurs, davoir bien voulu lui donner un témoignage généreux de votre sympathie.

    Mission du Pat-chuen. Mgr Pérocheau, Evêque. Maxula Vic ap. Mgr Deflêches, coadj. 15 Missres. 31 prêtres indigènes. 2 Séminaires (70 élèves). 31 écoles de garçons, 147 de filles, tenues par 900 Vicaires ou Religieuses. 8 pharmacies au service des baptiseurs. Adultes baptisés 785. Enfants de payens baptisés en danger de mort : 99,807. nombre des chrétiens : 55,000.
    Les résultats les plus consolantes nous viennent chaque année de notre Mission du Pat-chuen. Les dernières lettres que nous avons reçues portaient à 785 le nombre des adultes baptisés et Mr Maxula nous fait observer que ce nombre aurait été plus considérable, si la persécution qui sest élevée dans Koui-lobiou, province limitrophe, neût fait sentir sa funeste influence au Pat-chuen. La peur a toujours un grand empire sur le caractère Chinois, qui joint la faiblesse à la timidité. Le chiffre des enfants dinfidèles baptisés en danger de mort sélève de même pour une seule année à 99,807 ; mais pour obtenir ce résultat la Mission a fait des sacrifices qui ne sont plus en rapport avec la modicité de ses dernières allocations. Huit pharmacies pourvus des remèdes nécessaires aux maladies des enfants, et de nombreuses troupes de baptiseurs ambulants en stationnaires sont entretenues par elle ; mais Mgr de Maxula nous annonce avec un vif regret, quil est obligé de diminuer le nombre de ces personnes. Nous pouvions donc nous attendre à voir cette uvre si sainte et si consolante de la Société angélique rétrograder tristement, si les secours de la Sainte Enfance ne devaient lui redonner une nouvelle vigueur. Vous avez donc été bien inspirés, Messieurs, en nous conseillant une démarche que toutes nos Missions apprendront avec la plus vive satisfaction et à laquelle est attaché le bonheur éternel dun si grand nombre dâmes. Mais quand même la Sainte Enfance pourvoirait à tous les besoins de la Société Evangélique ce qui nous paraît pas possible de sitôt, vu la modicité de ses recettes et ce nombre double des Missions qui, à compter de cette année, doivent entrer en participation de ses allocations, il resterait encore à la Mission du Pat-chuen de nombreuses & pesantes charges. Le tableau dadministration que nous reçûmes lannée dernière nous nen avons pas reçu cette année mentionnait 2 Séminaires, ou environ 70 élèves se livraient à létude du latin° mais ce nombre a été diminués, faute de ressources. La Mission comptait, en outre, 81 écoles de garçons et 147 de filles. Pour que vous puissiez juger des dépenses que lui occasionnent ses écoles, nous vous rappellerons Messieurs une lettre de Mr de Maxula à votre adresse portant la date du 2 7bre 1845, et dans laquelle nous lisons ce qui suit à un grand nombre de chrétiens sont très pauvres. Il nous faut nourrir leurs pauvres enfants des deux sexes dans les écoles et même souvent leur donner des vêtements. Il nous faut nourrir et payer les Maîtres & Maîtresses décole. Les salaires des maîtres sont considérables. Nous ne donnons aux Vierges qui enseignent , quune faible somme dargent, suffisante pour leur modeste entretien. Ces Vierges ou religieuses sont au nombre denviron 900. Les missions possèdent deux imprimeries.
    Le Vicariat apostolique du Pat-chuen a deux Evêques, Mgr de Maxula, Vicaire apostolique de Mr Deflêches, coadjuteur, 15 Missres et 31 prêtres indigènes. Le nombre des chrétiens est de 55,000 divisés en 654 stations.

    Mission du Yun-Nan. Mgr Ponsot, Evêque de Philomélie, Vic. Apost. 5 Missres, 2 prêtres indigènes. 1 séminaire. 5,000 chrétiens. Adultes baptisés, 233. Enfants dinfidèles baptisés en danger de mort : 5,000.
    La Mission du Yun-Nan ne forme un vicariat Apostolique séparé du Sut-chuen que depuis 1844. Elle commence à goûter un peu de tranquillité après la persécution qui la si violemment agitée ces années dernières. Les brigandages dont cette persécution a été accompagnée, a réduit les chrétiens déjà si pauvres à une extrême misère. Cest à peine si on trouve parmi eux une douzaine de familles qui aient le suffisant. Ils nont pour se réunir que quelques misérables chapelles. Le Séminaire encore peu nombreux manque dune maison & dun emplacement convenables. Nos chers Confrères attachent dautant plus de prix au clergé indigène quils sont témoins en ce moment des succès quobtient à son début dans la carrière apostolique un jeune prêtre de la tribu des Lolos. Ce jeune homme, après avoir terminé dans notre Séminaire général de Pinang ses études ecclésiastiques et reçu la prêtrise des mains de son Vicaire apostolique, a été envoyé par lui, porter à ses compatriotes la bonne nouvelle du Salut. Il a trouvé parmi eux des curs dociles à la grâce, et 60 personnes, au nombre desquelles étaient ses propre parents, ont reçu le bienfait de la régénération. Bon nombre dautres donnent des espérances dune prochaine conversion. Les Lolos dépendent du Yun-Nan pour le spirituel. Leur chef ne cherche point à entraver la prédication de lEvangile. Dieu veuille que tous embrassent notre Sainte Religion ! Ils sont extrêmement pauvres. Il est à propos, comme le disent nos Confrères, quon se hâte délever une petite chapelle au milieu deux.
    Parmi les conversions qui ont eu lieu dans lintérieur du Yun-Nan, deux surtout se font remarquer, celle dun grand chef de la Secte des Tim-lien-Kiao, et celle dun bonze qui tenait un rang distingué dans la grande bonzerie de Chen-kiang-fou. Le nombre des adultes baptisés depuis lannée dernière ne nous est point connu, par la raison que nous navons point reçu le tableau de ladministration. Celui de lannée dernière portait ce nombre à 233. Les enfants baptisés en danger de mort ont atteint le chiffre de 5,000. Toutes proportions gardées, le baptême de ces enfants coûte plus au Yun-Nan quau Sut-Chuen. La Mission du Yun-Nan a un Evêque, Mgr Ponsot, 5 Missres et 2 prêtres indigènes. Le nombre des chrétiens est de 5,000.

    Mission de Koui-Tcheou. Mgr Albrand, Evêque de Sura, vic. Apost. 3 Missionnaires. Chrétiens : 2,000. Baptêmes dadultes : 160. Bapt. denfants dinfid : 2,417. Grande pauvreté, aucun établissement, pas même une maison pour le Vicaire apostolique.
    La Mission du Koui-tcheou est aussi un démembrement de la Mission du Sut-Chuen, dont elle nest détachée que depuis environ 3 ans. Mgr Albrand, qui en est le Vicaire Apostolique, a reçu la Consécration Episcopale dans le courant de lannée dernière. Il est secondé par 3 Missionnaires. Le nombre des chrétiens nest que de 2,000 ; mais il y a espoir quil croîtra rapidement. Dans le courant de lannée, malgré les troubles de la persécution, on a pu obtenir 160 baptêmes dadultes. Les enfants de païens baptisés en danger de mort, sont au nombre de 2,417.
    Quant aux établissements, tout est encore à faire, ainsi que nous la écrit Mgr Albrand ; « Je nai pas où reposer ma tête, dit-il, je suis sans établissement aucun pour former des élèves et des catéchistes. Les chrétiens sont si pauvres, et leurs maisons par conséquent si petites quon ne peut réunir les chrétientés, pour si peu nombreuses quelles soient, chez personne dentre eux. Luvre du Baptême des enfants payens réussit ici aussi bien que partout ailleurs. Avec des prédicateurs les conversions seraient nombreuses ; mais, je le répète, tout est à faire. » La maison de Mgr Albrand a été détruite pendant la persécution ; ainsi il est littéralement vrai que ce Prélat na pas où reposer sa tête.

    Mission de la Cochinchine Orientale. Mgr Cuenot, Evêque de Métellopolis, vic. Apostolique. Mgr Pellerin, Evêq. De Biblos, Coadjuteur. 8 Missres. 24 pr. Indigènes. 16 couvents (300 religieuses). 3 Maisons dorphelines. Une imprimerie. 5 catéchuménats. Adultes baptisés : 329. Enf. dinfidèles baptisés : 5,017. 1 Séminaire. Chrétiens : 52,000. Maisons de Dieu, catéchistes : nombre inconnu.
    La Cochinchine a été divisée en 1844 en deux Vicariats Apostoliques sous la dénomination de Cochinchine Orientale et de Cochinchine Occidentale. Parlons dabord du 1er Vicariat. Il comprend la haute & Moyenne Cochinchine, lancien royaume de Ciampa, ainsi que ses tribus sauvages Laociennes, à louest de la Cochinchine. On y compte 52,000 chrétiens. Mgr Cuenot, qui en est le Vicaire Apostolique, a pour Coadjuteur Mgr Pellerin. 8 Missres et 24 prêtres indigènes y exercent avec eux leur zèle, au milieu des plus pénibles privations, et en senvironnant de continuelles précautions pour ne pas donner lieu à un renouvellement de persécution. Les établissements de cette Mission sont un Séminaire, quelques maisons de Dieu avec des catéchistes et quelques écoles ; 16 couvents dAmantes de la Croix, contenant environ 300 Religieuses ; 3 maisons dorphelines, une imprimerie, 5 maisons pour linstruction des catéchumènes. Pendant un mois que les catéchumènes restent dans ces maisons pour se préparer au baptême par la retraite et linstruction, ils vivent aux dépens de la Mission ; et comme ils sont presque tous pauvres, cest aussi la Mission qui fait les frais de lhabit blanc dont ils doivent être revêtus pour recevoir le baptême. Les dépenses de ces maisons doivent être considérables, à en juger par le nombre des baptêmes dadultes. Le dernier tableau dadministration en portait 329. Le chiffre des enfants dinfidèles baptisés en danger de mort était de 5,017.
    Mgr Cuenot noublie pas les tribus sauvages du Laos. Déjà 2 prêtres Cochinchinois et quelques catéchistes se sont rendus chez elles pour y étudier leur langue & prêcher le christianisme.

    Mission de la Cochinchine Occidentale. Mgr Lefebvre, Evêq. DIsauropolis, Vic. Apost. Mgr Miche, Evêq. de Dansara, Coadjuteur. 5 Missres, 11 prêtres indigènes. 1 Séminaire. Adultes baptisés, 295. Enfants dinfidèles baptisés : 1,224. Chrétiens : 25,000. 2 couvents de Religieuses. Maisons de Dieu, catéchistes : 24.
    Le Vicariat apostolique de la Cochinchine Occidentale comprend la Basse Cochinchine & le Cambodge. On y compte 25,000 chrétiens. Le dernier tableau dadministration présentait le chiffre de 295 adultes baptisés dans lannée, et celui de 1224 enfants de payens baptisés à larticle de la mort. La position des Missres de la Cochinchine Occidentale est la même que celle de leurs confrères de la Cochinchine Orientale. Mgr Le Febvre, vicaire apostolique, Mgr Miche son coadjuteur, 5 Missres & 11 prêtres indigènes ont soin de cette Mission. Mgr Miche réside au Cambodge depuis quelques années et y a fondé un Séminaire pour toute la Mission. Ce Prélat est bien vu du Roi du Cambodge, qui lui laisse toute liberté de prêcher notre Sainte Religion. Quelques maisons de Dieu, une imprimerie et 2 couvents de Religieuses sont, avec le Séminaire du Cambodge, les établissements fondés jusquà présent.
    Pour achever ce que nous avions à dire sur les 2 Missions de Cochinchine, nous ne devons pas oublier de mentionner la perte énorme quelles ont faite dans le courant de lannée dernière. Les deux barques envoyées par chacun des Vicaires Apostoliques à Singapore ont été pillées à leur retour par les pirates. Or, ces barques portaient, outre les allocations des deux Missions, des objets envoyés de France ou achetés à Singapore, du vin & du froment pour la Messe, les effets et les chapelles de 2 nouveaux Missionnaires, les livres & effets de 30 élèves revenant de notre séminaire de Pinang. Tout cela, à lexception de quelques jarres de vin, dédaignés sans doute comme ne devant contenir que de leau, a été la proie des différents pirates qui, tour à tour, ont attaqué, maltraité et dévalisé les deux barques Cochinchinoises, auxquelles, par pitié & après force prières, ces brigands nont plus laissé que la voile indispensable pour gagner le port, et les provisions strictement nécessaires pour empêcher de mourir de faim ceux quils avaient meurtris de coups & couverts de blessures. Un de nos confrères eut le bras presquamputé de deux coups de sabre. La perte totale se monte certainement à plus de 35,000 frs. Nous ne pouvons indemniser la Cochinchine que denviron la moitié de cette somme ;

    Mission du Tonquin Occidental. Mgr Retord, Evêq. dAcanthe, vic. Apostolique. Mgr Jeantet, Evêque de Pontancomie, Coadjuteur. 6 Missres, 65 prêtres indigènes. 5 séminaires (280 élèves). 270 catéchistes ; plus de 600 élèves dans les maisons de Dieu. 22 couvents (469 Religieuses) Adultes baptisés : 558. Enfants dinfidèles bapt. : 9,428.
    Il suffit davoir sous les yeux le chiffre des chrétiens du Tonquin Occidental, du personnel de la Mission & de ses établissements pour se former une idée de ses dépenses annuelles. Nous nous contenterons donc de faire connaître ce chiffre en copiant fidèlement le dernier rapport de Mgr Retord à la S. Congrégation. « Dans ce vicariat occidental, dit-il, daprès les catalogues les plus récentes on compte 129,315 chrétiens divisés en 32 districts ; 431 religieuses, Amantes de la Croix, vivant dans 20 couvents ; 644 élèves de la Maison de Dieu, étudiant les caractères chinois ou annamites, ou servant les Missres & les prêtres indigènes ; 176 catéchistes enseignant le latin ou aidant les Missres et prêtres indigènes dans les fonctions de leur ministère ; 280 élèves étudiant la Théologie & le latin dans 5 collèges différents, 26 Théologiens ; 9 clercs tonsurés ou minorés, 4 sous-diacres, 5 diacres, 61 prêtres indigènes & 6 Missres Européens, non compris les deux Evêques qui sont Mgr Retord & Jeantet. Ce dernier Prélat nos dit que la Mission a dépensé pendant lannée, uniquement pour le riz des 5 séminaires, 7,000 ligatures. La ligature vaut environ 1fr.20c. Ce serait donc environ le triple de cette somme pour les élèves de la maison de Dieu & les catéchistes. Le nombre des baptêmes est, pour les adultes, de 558, et pour les enfants de payens en danger de mort, de 9,428.
    Le rapport du Mgr Retord, doù nous avons extrait les chiffres précédents, porte la date du 23 mars 1848. Nous navions rien de plus récent en ce genre, lorsquest tombée sous nos yeux une lettre du même Prélat (14 Mars 1849) inséré dans votre dernier n° de Annales aves des chiffres un peu différents des premiers & qui prouvent le progrès fait pendant une année dans cette intéressante Mission. Permettez-nous, Messieurs, de mettre ces derniers chiffres en regard des premiers.
    « Quand jai été nommé Vicaire Apostolique du Tonquin Occidental, dit-il, la Mission ne comptait que 28 paroisses ; elle en a 35 maintenant ; le nombre de ses prêtres indigènes qui était de 38 est aujourdhui de 65 ; elle ne possédait que 17 couvents de Religieuses, Amantes de la Croix, elle en a maintenant 22 qui contiennent 469 sujets. Alors tous ses élèves en Théologie, en latinite, les catéchistes & élèves de la maison de Dieu étaient dispersés, morts ou rentrés dans le monde ; maintenant elle a un grand Séminaire de 30 théologiens, 5 collèges qui contiennent 214 étudiants ; elle & 270 catéchistes et plus de 600 élèves dans ses maisons de Dieu. Alors cette église avait tout au plus 100,000 chrétiens, maintenant elle en a au moins 130,000, et un grand nombre dinfidèles se montrent bien disposés à venir annuellement grossir mon cher troupeau. »

    Missions du Tonquin Méridional. Mgr Gauthier, Evêque Emaus, vic. apostolique. Mgr Masson, Evêq. de Laranda, Coadjuteur. Missionnaires 4. Prêtres indigènes : 34. 2 Séminaires (75 élèves). 60 catéchistes. 150 jeunes gens élèves catéchistes. 10 couvents. Baptêmes dadultes : 264. denfants dinfidèles : 3,271. Chrétiens : 67,000.
    Du vicariat apostolique du Tonquin Occidental sest formé celui du Tonquin Méridional confiée à Mgr Gauthier, lequel a pour coadjuteur Mgr Masson ; 4 Missionnaires & 34 prêtres indigènes (dont 1 prisonnier pour la foi) forment tout le personnel du Clergé. Les élèves ecclésiastiques se composent de deux diacres, 3 sous-diacres, 9 clercs tonsurés et 75 jeunes gens qui étudient le latin. Ils sont répartis en 2 Séminaires. Pour rappeler à votre mémoire combien ces séminaires sont une lourde charge pour la mission et quelles espérances elle fonde sur eux, permettez-nous, Messieurs, de citer ici une lettre à votre adresse, écrite par Mgr Gauthier sous la date du 2 janvier 1849 : « Cette Mission a aussi un grand besoin de vos aumônes, dit le Prélat, car dans ces temps de famine & de persécution, les ressources du pays se réduisent presquà rien, la dès que les dépenses augmentent beaucoup. Lentretien de nos collèges absorbe presque toutes nos ressources du dedans & du dehors. Cependant ces dépenses sont nécessaires & inévitables, car sans collèges point de clergé indigène ; et la Mission une fois privée de son clergé indigène qui ait des racines implantés dans le pays, pourrait bien éprouver le sort de tant dautres qui, faute dun clergé indigène, après avoir brillé vif éclat ont disparu avec la rapidité de léclair. » Néanmoins, malgré toute limportance que Mgr Gauthier attache au clergé indigène, nous apprenons que, faute de ressources, comme nous lavons dit précédemment, il sest trouvé dans la nécessité de diminuer le nombre de ses élèves ecclésiastiques ;
    Il y a dans la Mission du Tonquin Méridional 60 catéchistes et 150 jeunes élèves catéchistes, répartis dans divers maisons de Dieu. On y trouve aussi 10 couvents dAmantes de la Croix. Le nombre des baptêmes daprès le dernier tableau dadministration, était pour les adultes, de 264, et, pour les enfants dinfidèles à larticle de la mort, de 3,271 ; et le chiffre total des chrétiens est de 67,000.

    Mention de Siam. Mgr Pallegoix, Evêq. de Mallori, vic. apostol. 9 Missionnaires. 6 prêtres indigènes. 1 Séminaire (24 élèves). 5 églises, 7 chapelles. 1 Hôpital, 1 grande école centrale pour les catéchumènes. 2 couvents de 12 Religieuses chacun. 10 écoles. Adultes baptisés : 222. Enfants dinfidèles baptisés : 650.
    Vous connaissez déjà, Messieurs, le triste événement qui a plongé la Mission de Siam dans une profonde désolation. Nous espérons que les choses sarrangeront peu à peu, et de notre côté nous ne négligerons rien pour venir au secours de la 1re de nos Missions sous le rapport de lancienneté. Dici, daprès le compte-rendu peu de jours auparavant lexpression de nos 8 confrères actuellement à Singapore, de quels éléments elle le composait : 1 Vicaire Apostolique, Mgr Pallegoix. 9 Missionnaires, 6 prêtres indigènes, 6 Eglises, 7 chapelles, 1 Séminaire de 24 élèves, 1 hôpital pour les Chinois ; une grande école centrale pour les catéchumènes, 2 couvents de 12 Religieuses chacun, 10 écoles pour les deux sexes. Tous de cet établissement vont beaucoup souffrir de labsence de nos chers confrères. Mais ce quil y a de plus fâcheux, cest que les Chinois qui donnaient de si belles espérances, et dont un bon nombre a déjà embrassé notre Sainte Religion, vont se trouver abandonnées faute dun prêtre qui connaisse leur langue. Et pourtant quels consolants résultats ils donnaient chaque année à ladministration ! Le dernier tableau mentionne le baptême de 222 adultes, appartenant sans doute, comme à lordinaire, en très grande majorité, à la nation chinoise. Le nombre des enfants baptisés à larticle de la mort est de 650. Le chiffre total des chrétiens Siamois, Chinois, Annamites et autres nest que de 5,528.
    Cela étant, vous comprendrez facilement, Messieurs, que nous nayons pas été peu surpris de lire dans votre dernier n° des Annales, cette phrase dune lettre de notre cher ConfrèreMr. Lequeux : « On y compte (à Bangkok) près de 200,000 Annamites, presque tous chrétiens. » Pour être dans le vrai, il faut trancher deux zéros qui, selon toute probabilité, nauront été ajoutés au chiffre primitif que par une distraction de copiste. Quoiquil en soit, nous déplorons cette erreur, des quelque part quelle vienne, et nous verrions avec plaisir quelle soit rectifiée.
    Peut-être, Messieurs, aurez-vous trouvé peu de proportion entre le nombre de chrétiens et celui des ouvriers Evangéliques, auxquels ils étaient confiés. Nous devons vous faire observer dabord que, parmi les 6 prêtres indigènes, quelques-uns étaient hors de combat, et les autres dun faible secours ; que quant à nos Missres, il y en avait deux récemment arrivés dans la Mission, lesquels navaient encore dautre occupation que létude des langues ; que ces langues étant difficiles et ne pouvant entrer toutes dans une même tête, il fallait deux Missres là où un seul avait suffi sans cet inconvénient ; et quen nous ne voulions pas laisser les choses in statu quo. Ce nétait pas seulement les Chinois disséminés dans le royaume de Siam qui donnaient des espérances, mais les Siamois eux-mêmes, jusquici si difficiles à convertir. Voici ce que nous écrivait, à ce sujet, le 10 juillet dernier, Mgr Pallegoix : « La plupart des indigènes tiennent beaucoup moins à leur bouddhisme quauparavant ; plusieurs donnent de lespoir, et quelques-uns se présentent deux-mêmes pour se faire instruire. Il est probable que le moment approche où nos moissons deviendront beaucoup plus abondantes. »
    Dans la note qui accompagne le tableau dadministration, Mgr Pallegoix fait observer que le Séminaire qui vient dêtre refait à neuf, a coûté 6,000frs, et que chaque Missre a été obligé de rogner son viatique pour entretenir son catéchiste à ses frais. Dun autre côté, quoique transportés sur un navire du roi où ils ont été traités sans aucun ménagement, et, pour ainsi dire, comme des prisonniers, nos chers confrères ont encore été obligés de payer 500ptres pour leur passage de Bangkok à Singapore.

    Mission de la Malaisie. Mgr Boucho, Evêque dItalie, vic. apostolique. 17 Missionnaires. 1 Séminaire. Catéchistes à 4 piastres par mois : nombre inconnu. Eglises : 4. Chapelles : 6. Ecoles : 11. Couvents : 2. Environ 7,000 chrétiens. 190 adultes baptisés.
    Le vicariat apostolique de la Malaisie ne compte encore que 9 ans dexistence. Il a été formé dune partie de la Mission de Siam ; on y a ajouté postérieurement la ville et la presquîle de Malacca, dépendantes auparavant de larchevêché de Goa. La Malaisie se trouve dans des conditions tout-à-fait exceptionnelles sous le rapport des dépenses du nombre des ouvriers Evangéliques quelle exige, et des populations si diverses auxquelles elle a affaire. Ses stations éloignées les unes des autres et auxquelles on narrive que par des voyages sur mer, toujours très-coûteux dans ces parages, ont encore linconvénient de se trouver, pour la plupart, dans les possessions anglaises où rien nest à bon marché. Ici nous nous permettrons de copier les observations du compte-rendu de lannée dernière, faites en labsence de Mgr Boucho par Mr. Bigandet, pro vicaire général de la Mission° « sous le rapport des besoins temporels, dit ce cher confrère, létat de la Mission est à peu près le même que lan dernier ; ou plutôt ces besoins ne font que se multiplier, vu les efforts que nous faisons partout pour nous étendre et nous établir. Actuellement sur la Côte Tenasserim, deux Missres qui vont bientôt être joints par deux autres confrères, travaillent avec succès à former des chrétientés parmi les Karians & les Birmans qui vivent dans les bois. A Malacca on travaille à établir une Mission parmi les Aborigènes de la péninsule ; à Pinang et Singapore, on sétablit aussi au milieu des Chinois qui vivent dans lintérieur de ces deux îles. Or, tous ces efforts pour sétablir sur ces différents points demandent et nécessitent de grands frais pour placer des catéchistes, des maîtres décole, pour construire des maisons qui servent de chapelles et de demeures pour les Missionnaires. De plus, le viatique de 120 ptres est absolument insuffisant : à part Pinang & Singapore, le casuel dans les autres endroits est nul. Il faut que la Mission alloue un supplément à presque tous les Missionnaires. »
    La Mission de la Malaisie comprend Pinang, résidence du Vicaire Apostolique ; Singapore, la province de Wellesley, voisine de Pinang (la chrétienté se trouve à Batou-Kawan), la presquîle de Malacca, Mergui & Tavay : toutes ces stations sont évangélisées. Celles qui suivent ne le sont point encore, Jongselon, larchipel Nicobar et lArchipel Andaman. Cependant nous avons déjà dans cette Mission 17 Missres, non compris Mgr Boucho, vic. apostol. Mais ici la diversité des langues, beaucoup plus grande quà Siam, demande aussi un personnel plus nombreux. Il y a certaines stations où il faut parler 4 ou 5 langues. Le Mission na pas encore de clergé indigène, mais elle vient de jeter les fondements dun séminaire à Singapore. Le nombre des chrétiens est denviron 7000. Nous trouvons sur le dernier tableau dadministration 190 adultes baptisés. Pinang possède 2 églises, une à la ville et lautre dans lintérieur de lîle où est une chrétienté Chinoise assez nombreuse. LEglise de Singapore, remarquable sous plus dun rapport, est due au zèle de Mr. Beurel, secondé par le bienveillant concours des personnes auxquelles il sest adressé. Une chapelle a été construite, il y a environ 3 ans, au milieu dune petite chrétienté chinoise, à quelques lieues de la ville. Cette chrétienté prend chaque année de nouveaux accroissements. Malacca possède aussi une église, mais elle est au pouvoir des schismatiques. Nos Confrères, qui en ont déjà ramené 300n sont persuadés quils en conquéreraient un beaucoup plus grand nombre sils avaient une église ; mais les fonds manquent absolument. Nous avons appris dernièrement que Mr. Favre était parti pour Bourbon dans le dessein de faire un appel à la charité de nos compatriotes ; mais, dans létat actuel des colonies, que pourra-t-il obtenir ? Les autres stations nont que des chapelles. A Pinang se trouvent une maison dorphelines et une maison de refuge. Les écoles sont au nombre de 11 dans toute la Mission. Mr. Beurel attend prochainement les Frères des Ecoles chrétiennes, qui doivent lui venir de France ou dAmérique ;

    Mission de Pondichéry. Mgr Bonnand, Evêque de Drusipare, vic. apostolique. 32 Missres. 4 prêtres indigènes. 43 églises. 210 chapelles. 32 écoles Malabares. 2 hôpitaux. 1 imprimerie. 94,000 chrétiens. 375 adultes baptisés. 1 Séminaire. 1 collège colonial.
    Voici encore une de nos principales Missions, comme vous pourrez en juger, Messieurs, par lénumération que nous allons faire des éléments qui la composent. Il y a dans la Mission de Pondichéry un vicaire apostolique, Mgr Bonnand, 32 Missres, 4 prêtres indigènes, 94,000 chrétiens, 43 églises, 210 chapelles, 32 écoles Malabares, 2 hôpitaux et une imprimerie. Le dernier tableau dadministration, qui nest pas de récente date, portait à 375 le nombre des adultes baptisés ou convertis dans lannée. Les besoins de cette intéressante Mission nous sont exposés dans une lettre de Mgr Bonnand, en date du 10 9bre 1849. Voici ce que nous y lisons : « Mr. Poupelin en vous envoyant, Messieurs & chers Confrères, le tableau de nos revenus, en 9bre denier, vous disait quils étaient de 10,355frs. Ajoutez-y les 2,500frs qui formaient le supplément de notre allocation en 1848 ; et vous aurez 12,855frs de revenus en tout genre, lesquels nous laisseront un déficit de 9,408frs,65c. Quant à cette année, nos revenus ont été réduits de 2,500 à 385 pour notre supplément, et nos dépenses ont augmenté par les circonstances, je veux dire, le synode dont les dépenses ont encore été supportées par notre procure. Elles sélèvent au moins à 1000frs. Nous avons été obligés aussi daccorder davantage aux Missionnaires pour la construction des églises, les dépenses augmentent aussi de ce côté-là. Vous voyez donc, Messieurs, que si vous ne nous veniez pas plus en aide dorénavant que vous naviez fait cette année, ce serait donner un terrible échec à nos uvres. Les nouveaux districts qui nous sont échus depuis la Bulle Multaprocclare ne peuvent se passer de gros secours pour y bâtir des chapelles & des églises ; tout y est à faire. Ces districts sont au nombre de 9. »
    A la vue du déficit mentionné par Mgr de Drusipare sur lannée 1848, vous pourriez nous demander, Messieurs, ce quest devenue lallocation de 23,045frs. (vos Annales en portent 28,845 ; mais vous savez que ce nest quun chiffre fictif) affectée à la Mission de Pondichéry. Nous vous répondrons quelle a été absorbée par ce que nous appelons les viatiques de lEvêque & des Missres, qui se montent, pour lEvêque à 240 piastres, et pour les Missres à 120. Le casuel étant nul à peu près partout, vous comprenez, Messieurs, que ce viatique est bien peu de chose pour toutes les dépenses dune année. Nous accordons à chacune de nos Missions, comme faible indemnité, pour une dizaine de prêtres indigènes 50 piastres ou 275frs, et pour un Séminaire 825frs. Si le nombre des élèves dépasse 30, nus ajoutons pour chaque dizaine en sus à ce chiffre 33frs. Le reste des dépenses est à la charge des Missions. Or, ces dépenses pour la Mission de Pondichéry sont fort considérables. Nous trouvons sur le relevé de ses comptes du 10 9bre 1849 pour les 4 prêtres indigènes 816 roupies. La roupie vaut 2frs50c. Et dans une lettre du mois daoût dernier, Mgr de Drusipare nous dit que les dépenses de son séminaire ne sélèvent pas actuellement à moins de 5,000frs par an. Ce Séminaire est pour ce Prélat un objet despérance et de crainte. Nous espérons, Messieurs, que vous ne lirez pas sans intérêt les détails quil nous donne à ce sujet. « La rentrée du Séminaire eut lieu le 10 7bre. Les élèves sont plus nombreux quils navaient jamais été. Nous en avons plus de 100, tant internes quexternes : on peut dire que notre Séminaire va très bien. Nous avons triomphé de bien des difficultés. Pour le choix des élèves, nous ne faisons pas seulement attention à la conduite personnelle de ceux qui se présentent, mais à celle de leurs parents, parce que dans ce pays une tache patente dans la conduite des parents serait une flétrissure dans la carrière des enfants Prêtres Aux quatre-temps de la Trinité, je fis une ordination qui consistait en un diacre, trois sous-diacres et un tonsuré. Nous avons en tout 10 clercs dans notre Séminaire, dont 6 sont en Théologie. Je pense quil y a bien longtemps que Pondichéry navait pas eu tant de théologiens à la fois dans son Séminaire. Selon le vu du Synode de 1844, nous devrions faire un grand séminaire à part. Le bien des séminaristes le demanderait, mais nous nous trouvons dans limpossibilité de lexécuter Ici, Messieurs, il faut que je vous dise un mot seulement des sentiments despérance et de crainte que fait naître en moi la considération de notre futur clergé indigène ; despérance, parce quil me paraît devoir être dun grand secours au Vicariat ; de crainte, parce que le vicariat sera dans limpossibilité de fournir à la subsistance de ce clergé. Grâces à Dieu, nos Théologiens sont 6 jeunes gens choisies et de vrais modèles. Ils ont des moyens et encore plus de vertus. Ils sont entièrement dépouillés de préjugés de caste &e »
    Voilà de belles espérances. Dieu veuille, Messieurs, que les allocations que nous recevrons désormais de vous nous permettent de dissiper les craintes dont elles sont accompagnées !
    Nos chers Confrères de Pondichéry ont éprouvé une vive satisfaction en voyant leurs efforts couronnés de succès dans létablissement dune uvre quils avaient grandement à cur, celle de léducation des jeunes Malabaresses. Pour cela, ils ont eu à lutter contre des préjugés nationaux qui ne permettent pas à une fille honnête davoir de léducation . Depuis le mois de juin en couvent, formé de religieuses indigènes, dans le but de soccuper de léducation des personnes du sexe, obtient des succès très-consolants.
    Nos chers Confrères trouvent encore un puissant moyen daction dans leur imprimerie. Voici ce que nous en dit Mgr de Drusipare : « Notre imprimerie nous donne toujours de bons livres de piété. Nous allons avoir de plus un Dictionnaire complet, Latin, Malabare & Français. Il coûte bien du travail à nos chers Confrères, MM. Dupuis & Mousset. Ce ne sont pas seulement les Missres existants qui verront le bien que lImprimerie produit, mais aussi ceux qui leur succéderont. Notre imprimerie Malabare est lunique catholique qui marche sans cesse sur cette côte. »
    En 1845, le Gouvernement de Pondichéry voulant relever le collège colonial presquentièrement désorganisé et menacé dune ruine prochaine, en offrit la direction à Mgr de Drusipare. Après des hésitations qui honorent lesprit apostolique de ce Prélat, la vue du bien et de lheureuse influence dune éducation chrétienne le détermina à donner une réponse affirmative aux instances réitérées qui lui étaient faites. Cétait dailleurs le vu de la ville entière. Le succès a dépassé les espérances que fit concevoir son acceptation. Voici en quels termes le Journal de Pondichéry sexprimait à ce sujet dans le courant de lannée dernière : « On ne saurait, dit-il, contester la sollicitude et le zèle apportés dans la direction du Collège colonial, depuis quelle est confiée aux Prêtres des Missions Etrangères. La dernière distribution des prix nous a mis à même de juger des progrès remarquables des élèves. Les soins constants de leurs maîtres ne pouvaient manquer damener ces heureux résultats, et nous pouvons prédire pour cette année que les efforts de tous seront couronnés dun plein succès. »
    Nous regretterions, Messieurs, de ne vous donner que ce peu de détails sur le bien qui se fait dans la Mission de Pondichéry, si Mgr de Drusipare ne nous eût donné lassurance que la malle de ce mois nous apporterait une lettre pour vous. Elle vous apprendra, beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire, tout ce qui peut être digne de quelquintérêt pour vous.

    Mission de Mayssour. Mgr Charbonnaux, Evêq. de Lassa, vic. Apostolique. 14 Missionnaires. 1 Séminaire. 3 écoles anglaises. 4 écoles Tamoules. 3 écoles canara, aux frais de la Mission. 1 orphanage pour les garçons, et 1 autre pour les filles. Un commencement de Catéchuménat. Chrétiens de 14 à 15,000. Baptêmes dadultes : 160. de Enf. de payens en dang. de mort : 79.
    La Mission de Pondichéry a eu le privilège de nos autres grandes Missions, de donner naissance à plusieurs autres Vicariats apostoliques. Le Mayssour & le Coïmbattour ont été détachés de Pondichéry en 1846. Le 1er a pour Vicaire apostolique Mgr Charbonnaux, 14 Missres et aucun prêtre indigène. Le nombre des chrétiens est de 14 à 15,000. Les baptêmes dadultes du dernier tableau dadministration sont au nombre de 160, et celui des enfants dinfidèles de 79. Le nombre des élèves du séminaire nest pas déterminé. Nous savons seulement que parmi eux il y a un sous-diacre, un minoré et un tonsuré. « Lan dernier, nous dit Mgr Charbonnaux, nayant reçu que 1000 frs de supplément, je ne pus terminer les bâtiments du séminaire, ni établir de nouvelles écoles ; jai été forcé de cesser limpression des livres Canara ; bien plus, je nai pu recevoir un plus grand nombre délèves au Séminaire. » Les autres établissements de la Mission sont 3 écoles anglaises, 4 écoles Tamoules, 3 écoles canara aux frais de la Mission ; il y en a dautres qui se soutiennent à peu près par elles-mêmes ; un orphanage pour les garçons, commencé lannée dernière, et qui faute de bâtiments et de fonds, nest encore quà létat dessai : 15 enfants ont déjà été achetés ; un autre pour les filles créoles a été essayé, mais les fonds nont pas permis de continuer ; il ny a plus quun ou deux enfants. « Il y a, nous dit Mgr Charbonnaux, une espèce de catéchuménat qui nous a déjà donné le moyen dinstruire et de baptiser plus de 30 personnes ; mais, faute de bâtiments, ceux qui le composent sont obligés de se retirer sous un petit toit de feuilles de cocotier, appuyé sur un mur. Si Dieu na pas encore voulu nous consoler par de nombreuses conversions du côté des gentils, aidez-moi à le bénir pour laccroissement de la piété parmi les chrétiens : la communion fréquente sétablit dans les principales églises ; là où 600 communions pouvaient sobtenir, jen compte près de 3,000. »

    Mission du Coïmbattour. Mgr de Brésillac, Evêque de Prusse, Vic. Apostolique. 7 Missionnaires. 1 Séminaire ; quelques écoles. 3 ou 4 églises ; 50 chapelles, toutes, ainsi que les Eglises, en fort mauvais état. Chrétiens : 20,000 environ, daprès lévaluation des années précédentes. Nouvelles conversions : 50.
    Le Vicaire apostolique du Coïmbattour est Mgr de Brésillac ; les Missres sont au nombre de 7, et il ny a point de prêtres indigènes. Quant aux chrétiens, le chiffre en était porté les années précédentes à environ 20,000 ; mais cette année il na pas été possible à Mgr de Brésillac de le fixer, à cause de la misère qui a forcé bon nombre de chrétiens à sexpatrier. On porte à environ 50 le nombre des nouvelles conversions. Les établissements sont, un Séminaire nouvellement construit et quelques écoles. Pour les églises, il y en a 3 ou 4 en bien mauvais état. « Sous peine de les voir crouler, nous dit Mgr de Brésillac, nous sommes obligés dy faire des répartitions que nos modiques ressources ne nous ont pas encore permises. » Les environ 50 chapelles, que compte le Vicariat, sont encore en plus mauvais état que les églises ; mais les répartitions nen sont pas aussi urgentes.
    Nous osons espérer, Messieurs, que les renseignements que nous venons de vous donner, vous feront suffisamment connaître lorganisation et les besoins de nos Missions, et que cette connaissance tournera à leur avantage. Sil sy fait déjà quelque bien, il serait possible de laugmenter beaucoup avec des ressources plus abondantes. Dans les uns tout est à créer, parce quelles ne sont encore quà létat denfance ; dans les autres il faut maintenir ce qui existe déjà et le développer dans le mesure des résultats quon veut obtenir. Ces deux dernières années il na presque pas été possible de rien faire sous ce double rapport, par la raison que les viatiques ont absorbé presquen entier les allocations de chaque Mission, comme nous lavons vu dans la lettre de Mgr de Drusipare, auquel il nest resté, pour surplus de viatique en 1848, que 2,500frs, et 385 en 1849.
    Nous ajouterons à ces renseignements sur nos missions quelques détails sur nos 3 principaux établissements, la procure de Hong-Kong, le séminaire général de Pinang & notre Séminaire de Paris.
    Vous connaissez déjà sans doute, Messieurs, quel rôle important joue notre procure dans lorganisation de notre Congrégation ; cest lintermédiaire de nos rapports avec nos Missions ; cest par elle que leur parviennent les sujets que nous leur destinons, les lettres, les objets et les secours que nous avons à leur transmettre. Notre procure, après sêtre maintenu pendant plus dun siècle à Macao, où elle a essuyé bien des orages à diverses époques, a été transférée depuis 3 ans à Hong-Kong, place qui lui offre des avantages extrêmement précieux et quelle ne pouvait plus trouver à Macao. Les grandes dépenses occasionnées par la construction de la nouvelle procure laissaient encore lannée dernière un découvert assez considérable dans la caisse de Mr. Libois. Nous attendons le relevé de ses comptes de 1849, pour savoir où il en est à ce sujet. Quant aux charges de la procure, elles sont nombreuses et saccroissent dans la proportion des développements de notre uvre. Pourvoir à tous les besoins des Missres venant dEurope, fournir aux frais de leur voyage jusquau lieu de leur destination ; héberger gratis et les nombreux courriers qui viennent des Missions, et les élèves qui vont au Séminaire général de Pinang, ou qui en reviennent, les défrayer de toutes les dépenses du voyage, quelque long & coûteux quil soit ; enfin réparer, autant que possible et dans les proportions voulues par notre règlement, les pertes arrivées dans les envois ; voilà quelles sont les obligations du Procureur de Hong-Kong. Mais comme il ne peut être en rapport direct avec toutes nos Missions, le Missre résident à Singapore y a rempli jusquici les fonctions de procureur pour la Cochincine, Siam & la Malaisie, bien quil nen ait eu ni le titre ni les charges, car toutes les dépenses quil a faites sont au compte de la procure de Hong-Kong. Nous nous arrangions fort bien de cette combinaison qui avait tous les avantages dune succursale de procure, sans nous en occasionner tous les frais. Mais malheureusement les choses ne peuvent plus continuer sur ce pied. Voici ce que nous écrit à ce sujet Mr. Beurel : « Permettez-moi, nous dit ce cher Confrère, de vous entretenir aujourdhui sur un sujet qui nest pas sans intérêt pour notre chère société à Singapore : Je veux parler de létablissement dune procure en ce lieu. Jusquà présent jai fait avec plaisir tous les devoirs de procureur ; mais je ne puis continuer davantage sur le pied où en sont venues les choses. Louvrage saugmente de jour en jour, et le local est bien loin de suffire à nos besoins. Il faut à Singapore une maison vaste et solide, qui serve de procure ; car nous avons à recevoir plus de Missres ici quon ne reçoit à Hong-Kong. Il faut recevoir presque tous ceux de notre Congrégation qui se rendent en Chine ; et de plus, ceux de Cochinchine, du Cambodge, de Siam & de la Malaisie, ainsi que ceux de toutes les sociétés qui envoient des Missres en Chine, aux Philippines et à Java. Cela étant, il nous faut une maison convenable pour recevoir au moins 12 personnes, en cas de besoin ; car souvent, depuis que je suis ici, nous avons eu de 12 à 15 Missionnaires à recevoir à la fois. Nous avons même été jusquà 17. Or, quel est notre local en ce moment ? Nous avons la maison qui a été bâtie par Mr Albrand et quon regarde comme la maison principale : elle est si petite quelle ne peut en réalité servir quà 2 personnes, nayant que 2 chambres. Nous avons encore une autre maison sur le même terrain, qui sert pour les besoins de la procure depuis environ 3 ans, mais je la destine pour les Frères, si nous avons le bonheur den avoir un jour. Où les Missres iront-ils donc se loger ? Où mettre les élèves qui vont au collège de Pinang, ou qui en reviennent ? Lannée dernière ils étaient ici 41, y compris les courriers. Examinez donc cette affaire, et prenez une détermination prompte. Il me semble que 2,000 ptres (11,000frs) suffiraient pour la construction de cette maison. Cest un sacrifice quil faut faire et que tout le monde veut que lon fasse. »
    Nous navons point encore donné de réponse à la lettre de Mr. Beurel, qui est du 5 février dernier ; mais il est probable que nous serons obligés dadopter la mesure quil nous propose et dont nous reconnaissons la presquindispensable nécessité.
    Outre les Séminaires particuliers confiés à la sollicitude de chacun de nos vicaires apostoliques, nous en avons un général où toutes peuvent envoyer un certain nombre délèves ; cest le séminaire de Pinang. Mis par sa position géographique à labri des persécutions qui désolent si souvent certains de nos Missions, il offre à celles qui ne pourraient pas garder leurs élèves chez elles un asile sûr, et sous ce rapport il a rendu depuis 17 ans de grands services à la Mission de Cochinchine. Mais il est un autre point de vue qui nous paraît encore plus digne dintérêt. Dans quelques-unes de nos Missions on est obligé de restreindre linstruction des séminaires locaux aux choses les plus essentielles à ladministration, telles que létude du latin & de la Théologie. Lexpérience a prouvé, il est vrai, que les Prêtres qui sortent de ces Séminaires sont souvent dexcellents ouvriers Evangéliques, pourvu quils soient bien dirigés. Cest déjà beaucoup sans doute ; mais pour nous ce nest pas assez. Ce à quoi nous aspirons, ce à quoi tendent tous nos efforts, malgré tous les obstacles que nous oppose le caractère Asiatique, cest à former un clergé indigène avec tous les éléments de la hiérarchie nécessaires pour faire des églises. Nous avons déjà la base de lédifice dans les séminaires particuliers ; nous espérons trouver le sommet & le couronnement dans notre séminaire général au moyen dune instruction aussi soignée, sous le rapport surtout de la science apostolique, que celle quon donne dans nos séminaires de France. Parmi les séminaristes il se trouvera toujours un certain nombre de sujets délite, capables den bien profiter. Déjà sur les 126 qui composent le personnel du Séminaire, 40 nous sont signalés comme excellents sujets sous le rapport de la capacité & de la vertu. Peut-être quelques-uns dentreux seront-ils jugés dignes plus tard de remplir quelque poste éminent dans leur Mission. Au moins est-il dexpérience que ces jeunes gens, façonnés et disciplinés par les Européens, loin de leur pas natal, perdent peu à peu la rouille des préjugés nationaux, que la sphère de leurs idées sélargit et quils adoptent facilement nos pensées et nos vues. Nous citerons à ce sujet une lettre de Mgr de Maxula, en date du 8 7bre 1846 : « Le Sut-chuen continuera probablement, dit ce Prélat, à y envoyer (au Séminaire de Pinang) même dans les cas dune entière liberté de Religion en Chine, non pas alors par nécessité, ni par motif de se décharger de linstruction des écoliers envoyés ; mais pour avoir des Prêtres mieux élevés, plus graves, plus modestes, plus vides des préjugés nationaux, plus Européens, moins chinois. Il existera une différence notable entre nos écoliers faits Prêtres ici & ceux qui ont été à Pinang ; toutes choses égales dailleurs, ils jouissent dune plus grande estime parmi les chrétiens, et même leurs Confrères qui ont étudié ici seulement. On les appelle demi-Européens. Depuis que Mgr Imbert a commencé le collège de No-pin, les études ont toujours été bien soignées ; les Prêtres qui y ont été formés parlent et écrivent le latin, savent la Théologie comme ceux qui ont été formés à Pinang à peu près, selon les talents de chacun ; il ny a pas ou guère de différence sous le rapport de la Science. Mais les écoliers de No-pin sont restés entièrement Chinois. La différence a si fort frappé plusieurs de nos confrères quils mont mainte fois pressé denvoyer à Pinang le plus grand nombre possible décoliers. »
    Depuis que les Prêtres dont parle Mgr de Maxula ont quitté le séminaire de Pinang, des améliorations considérables, que les circonstances navaient pas permises plus tôt y ont été faites. Le supérieur et les 4 Directeurs soccupent avec le plus grand dévouement à léducation des élèves, depuis la Théologie jusquaux éléments de la langue latine. Ils sont secondés par deux Séminaristes, lun Chinois & lautre Annamite, lesquels ont fini le cours de leurs études. Aux classes de Théologie et de latin on a ajouté, depuis environ 2 ans, des cours dArithmétique, darpentage, de Géographie et de cosmographie. Les élèves sont, en outre, formés au chant ecclésiastique, pour lequel ils ont naturellement beaucoup de goût. Ils sont de même exercés aux cérémonies, et les offices se font aussi bien au Séminaire de Pinang que dans nos séminaires dEurope.
    Notre Séminaire de Paris est dans lorganisme de notre Congrégation comme le principe du mouvement. De même que les Missions ne vivent, pour ainsi dire, que par lui, de même, lui aussi, il ne vit que pour les Missions. Son Supérieur et ses Directeurs sont dancients Missionnaires qui ont concentré dans luvre qui leur est confiée lesprit de dévouement dont il a plu au Seigneur de les animer. Sans supériorité sur les Missions déjà organisés, le Séminaire de Paris a sur toutes, outre linfluence de sa position, une influence morale, quil tient dautant plus à conserver quil sefforcera toujours de la faire tourner à leur avantage. La procure de Hong-Kong et le Séminaire général de Pinang relèvent entièrement du Séminaire de Paris. Malheureusement ses ressources ne sont pas proportionnées à son importance. De compte comme nous eûmes lhonneur de vous le dire, Messieurs, les chiffres sous les yeux, dans notre lettre du 20 mars 1847, nous ne pouvons entretenir avec les revenus de notre séminaire que 18 sujets ; pour le reste, il nous faut lattendre de la Providence. Nous devrons donc beaucoup lui demander en reprenant le niveau que nous avions atteint, il y a 2 ans, de 40 à 45 aspirants. Ce serait bien encore aujourdhui ce chiffre qui serait le plus en rapport avec les besoins actuels de nos Missions, vu les vues que la mort y fait chaque année, vu létat dorganisation des unes et lextension progressive des autres. Nous resterions donc bien au-dessous de ces besoins, si nos envois futurs nétaient plus nombreux que ceux de cette année qui nont été que de 13 nouveaux Missres, y compris les 3 qui aujourdhui même vont nous quitter.
    Nous vous avons déjà dit, Messieurs, que la diminution de ces expéditions, de même que celle du nombre de nos aspirants, avait pour unique cause la modicité de nos dernières allocations ; car vous nignorez pas que cest sur ces allocations que sont prélevés les frais de voyage et léquipement des Missres, qui sélèvent pour chacun à environ trois mille francs.

    Résumé.

    Les quelques mots que nous allons ajouter sur les progrès de notre uvre ne seront, pour ainsi dire, que le résumé des renseignements que nous venons de vous donner. Vous savez peut-être déjà, Messieurs, quavant 1855 notre Congrégation ne comptait encore que 5 vicariats apostoliques ; car bien que Mgr Bruguière eût déjà depuis 3 ans le titre de Vicaire apostolique de la Corée, cette Mission appartenait encore à la Propagande qu ne nous la confia quen 1835. Ce ne fut que lannée suivante que nos glorieux Martyrs, MM. Maubant & Chastan en prirent possession. En 1838 la Buli Multa proclarè ajouta 55,000 chrétiens à la Mission de Pondichéry. En 1840 la S. Congrégation nous donna la Mandchourie et le Léaotong. En 1841 la Malaisie & le Yun-Nan furent érigés en vicariats apostoliques. En 1842 eut lieu le partage de la Cochinchine en 2 vicariats apostoliques. 1845 nous donne les vicariats apostoliques du Mayssour & du Coïmbatour. En 1846 le Koui-Tcheou & le Tonquin Méridional furent érigés en vicariats apostoliques et de plus, la S. Congrégation nous donne les Missions du Japon, des îles adjacentes et du Thibet. En 1848 nous avons eu la vaste province du Kouang-tong, celle du Kouang-Si, et lîle de haï nan ; enfin en 1849 Assam & le Boutan sont devenus un appendice du Thibet. Un espace de 15 ans nous a donc donné 11 nouveaux vicariats apostoliques, deux immenses et provinces et une grande île en Chine, et deux provinces au Bengale. Nous pensons, Messieurs, avoir atteint à peu près les limites du vaste champ que nous aurons désormais à cultiver. Il comprend environ 200,000,000 dinfidèles ? Cest ces yeux encore fermés à la lumière quil nous faut faire briller le flambeau de lEvangile. Nous resterions comme anéanti et découragés en présence dune si gigantesque entreprise, si nous ne nous rappelions que les 12 apôtres, qui étaient chargés de la conversion de lUnivers, laissèrent à leurs successeurs bien des ténèbres à dissiper. En attendant quil plaise au Maître des curs de couronner de plus grands succès le zèle de nos Missres, nous nous réjouissons de ceux toujours croissants quils obtiennent chaque année. 4,000 infidèles adultes, (ce nombre serait probablement atteint, si nous connaissons ladministration de la Corée) sur les fronts desquels, dans une seule année, ils ont fait couler leau régénératrice ; et 128, 363 enfants dinfidèles à qui la porte du Ciel a été ouverte et dont les trois-quarts ont déjà pris possession dune gloire immortelle, nous semblent des résultats assez consolants. Et ces résultats, à qui les devons-nous, Messieurs ? Nous aimons à le proclamer bien haut, devant vous, les colonnes de ce superbe Edifice de la Charité Apostolique, élu dans notre patrie pour rayonner dans le monde entier et faire parvenir la lumière Evangélique au sein des plus épaisses ténèbres de la gentilité, nous les devons à luvre de la Propagation de la Foi ; nous les devons à votre bienveillance, dont nous tâcherons de nous rendre toujours dignes. Nous en avons grand besoin, Messieurs, pour réussir les espérances que ces résultats font concevoir pour lavenir.

    Agréez lassurance des sentiments respectueux et reconnaissants, avec lesquels nous avons lhonneur dêtre,

    Messieurs,

    Vos très-humbles & très-obéissants sentiments

    Paris, 14 avril 1850.






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    Circulaire de 1850

    Nosseigneurs & Messieurs,

    Notre circulaire de lannée dernière sur les évènements politiques et religieux portait la date du 10 janvier. La France venait alors, par lorgane de ses Représentants, de se donner une constitution, et de faire sortir de lurne de ses comices le nom de Louis-Napoléon auquel près de 6 millions de suffrages assuraient linsigne honneur dêtre le premier Président de la nouvelle République. Les 1ers actes de son Gouvernement semblaient déjà justifier la confiance du pays : mais limpression favorable qui résultait de ces actes se trouvait paralysée en présence des craintes trop sérieuses & trop bien fondées dune Assemblée qui, ne réunissant plus autour delle que les sympathies des hommes de désordre et de désorganisation prétendait se maintenir au pouvoir contre le gré de limmense majorité de ses commettants, bien quelle eût déjà atteint les derniers limites de son mandat. Cependant, parmi ses membres il y avait encore bon nombre dhommes consciencieux, à qui la voix du devoir inspira le noble courage de demander à cette Assemblée qui navait pas caché ses prétentions de souveraineté et domnipotence, un sacrifice contre lequel elle sétait prémunie quelques jours auparavant par un décret qui prolongeait indéfiniment son existence. Mr Rateau eut lhonneur de linitiative. Il émit une proposition ayant pour but de déterminer ; par un décret, le jour de la dissolution de lAssemblée Constituante et de la convocation de lAssemblée Législative qui devait la remplacer. Soumise aux comités de la justice et de la législation, la proposition Rateau est rejetée par une majorité de deux voix. A la Chambre, elle est vivement attaquée par Mr. Grévy qui prétend, lui, que lintérêt du pays consiste dans la prolongation indéfinie de lexistence de lAssemblée, parce quayant pour mandat de rétablir lordre, de fonder la stabilité et de poser la République sur des bases inattaquables, elle doit rester jusquà ce quelle ait obtenu le succès quelle poursuit. La question était précisément de savoir, si, au lieu de marcher vers ce but, lAssemblée depuis si longtemps ny tournait pas le dos. Il ny avait quà consulter les indices qui se manifestaient chaque jour à partout. A Paris, la seule incertitude à légard de la dissolution de lAssemblée paralyse le crédit & les affaires. Dans les départements, on sinquiète, on signe des pétitions, on somme les Représentants de se retirer.
    Tel était létat de la question quand Mr. de Montalembert parut à la Tribune pour demander la prise en considération de la proposition-Rateau. Après avoir témoigné dune manière fort piquante lembarras quil éprouva à dire à la Majorité, sinon précisément : Allez-vous-en ! du moins : Allons-nous-en ! il ajoute : « Je suis ici en présence de 3 partis, de 3 fractions de lAssemblée : la 1ère est une minorité qui veut à tout prix sen aller, pour de très bonnes raisons, je le sais, et, entre autres bonnes raisons, parce quelle se croit sûre de revenir. Une seconde fraction qui est également une minorité, selon moi, ne veut à aucun prix sen aller, par de très bonnes raisons aussi, je nen doute pas, et, parmi elles, par une raison personnelle, cest quelle est à peu près sûre de ne pas revenir &e. » Nous ne ferons point léloge de ce beau discours, il suffit de dire que Mr. de Montalembert obtint la prise en considération de la proposition-Rateau. Mais ce triomphe de léloquence ne fut que momentané. En effet, à la 1ère lecture de cette même proposition 388 voix se déclarèrent contre la fixation dune date pour la dissolution de lAssemblée, et 99 seulement pour la dissolution presquimmédiate. Néanmoins la proposition-Rateau fut, ainsi que toutes celles qui sy rattachaient, de nouveau soumises à une commission dont Mr. Grévy avait été nommé rapporteur. Toutes furent repoussées avec un suprême dédain, du ton le plus hautain et le plus provocateur. Mr de Montalembert avait dit à lAssemblée : Allons-nous-en, puisque lopinion publique ne veut plus de nous. Demandez, dit Mr. Grévy, à lopinion publique, pourquoi elle ne veut plus de vous. Faites en conséquence la guerre, non pas seulement au ministère, mais à la liberté de la presse, au droit de pétition garanti par la Constitution. Ce ton servit mal Mr. Grévy. Il eut la douleur de voir en même temps admettre la proposition de Mr. Rateau aux honneurs dune 2de lecture, et rejeter celle toute contraire quil voulait lui substituer.
    Cependant la lettre vivement engagée au sein de lAssemblée menaçait, à chaque instant, déclater dans la rue. Une vaste conspiration ayant ses chefs dans les Sociétés Secrètes, et ses foyers habituels dans les principaux villes de France, ses états-majors dans les clubs, son année régulière dans les sections organisées ne semblait plus occupée quà épier le moment de faire sortir de nouveau lanarchie dune tempête. Des signes avant-coureurs lavaient déjà précédée. Cétait Proudhon qui, dans le Journal Le Peuple avait jeté le cri de guerre ; cétait Ledru-Rollin qui, croyant le moment venu pour lextrême-gauche de démasquer toutes ses batteries, avait saisi loccasion dune proposition durgence pour la suppression des clubs, présentée par le Ministre de lintérieur, pour lancer une demande de mise en accusation contre le ministère tout entier. La conspiration crut alors toucher au moment quelle attendait avec tant dimpatience. Déjà elle avait ranimé ses foyers dagitation, et, exploitant la fermentation des écoles, le désespoir des clubistes, la misère des faubourgs, le mécontentement des officiers et dun certain nombre de jeunes soldats de la Garde Mobile au sujet de certains réformes qui les concernaient, elle avait les yeux fixés sur cette partie turbulente de lAssemblée Nationale doù devait partir le signal provocateur dune immense explosion. Ce signal, la Montagne nosa pas le donner, mais les journées du 27 & 29 janvier suffirent pour mettre à nue les projets des conspirateurs. « On sait, dit à ce sujet La Gazette des Tribunaux, que dans les journées samedi et de dimanche quelques centaines de mobiles, égarés par de pernicieux conseils, par des coupables suggestions se portèrent sur lElysée-National (Résidence du Président de la République) et lEtat-Major : Le soir même, les meneurs se mirent en rapport avec les Sociétés Secrètes, et il aurait été convenu que le lundi matin, les gardes mobiles que lon pourrait entraîner dans le mouvement feraient du côté de la Madeleine et de la place Lafayette une manifestation à laquelle viendraient se joindre tous ceux qui nattendaient quune occasion de désordre pour tenter une journée ou un coup de main. Aussi ceux qui ont parcouru Paris lundi ont-ils pu voir des groupes considérables dhommes en blouse parmi lesquels ont été signalés les plus fougueux clubistes, se diriger vers la place de la Madeleine & la place La Fayette. Mais déjà la troupe avait pris position, la Garde Nationale était sous les armes, et les groupes, à la vue de cet appareil militaire qui ne permettait pas la pensée du désordre, auraient éclaté en violentes récriminations contre les meneurs quils accusaient de leur avoir dressé un guet-apens. Dailleurs les gardes mobiles sur le concours desquels on comptait étaient, pour la plupart, rentrés dans le devoir, venus comme aux Journées de Juin défendre la cause de lordre et de la société. »
    Non content davoir réprimé lémeute, le Gouvernement voulut encore en rechercher les principaux auteurs. Le nombre des arrestations opérées à loccasion des évènements du 29 janvier se monta à plus de 200, et, par suite des perquisitions faites au domicile de quelques-unes des inculpés, des documents dune haute importance furent placés sous la main de la justice. Au nombre des pièces saisies il sen trouvait une qui indiquait comment devait être organisée la victoire de linsurrection. Dissolution de lAssemblée Nationale, établissement dun comité de salut public, emprisonnement de la famille Bonaparte, suppression de la liberté de la presse, suspension de la liberté individuelle pendant 3 mois pour les épurations, dissolution de la Garde Nationale, adoption du drapeau rouge, telles étaient les principales dispositions du programme révolutionnaire.
    Les nouvelles des départements ne tardèrent pas à montrer que le plan des anarchistes était partout le même, partout ils attendaient, pour courir aux armes, le signal qui devait partir de Paris. Sur quelques points, ils le devancèrent dans leur impatience. Sur dautres, ils se bornèrent à répondre de ces rumeurs sinistres qui précèdent les grandes catastrophes.
    Il était impossible de ne pas attribuer ces tristes évènements aux provocations de la Montagne dans ces séances scandaleuses dont elle avait donné le hideux spectacle au pays, et cest peut-être ce qui détermina la majorité de lAssemblée Nationale jusque-là si hésitante, à fixer enfin le terme de son existence. Triste nouvelle que celle de lannonce dune mort prochaine quand on a fait tant defforts pour léloigner ! Mr. de La Martine qui est, lui-même tombé de si haut et qui portera jusquà son dernier jour les ineffaçables meurtrissures de sa chute, essaie en vain par tous les efforts de sa pompeuse éloquence damener à la résignation cette inconsolable minorité qui, selon lexpression de Mr. Montalembert, à des craintes trop bien fondées de ne pas revenir. Résistance ouverte, demande dajournement, moyens dilatoires, manuvres de toutes sortes, elle épuise toutes les ressources contre linébranlable fermeté de la majorité qui ne veut pas se voir enlever lhonneur et la reconnaissance qui sont dus à sa décision si longtemps attendue, si vivement réclamée par le pays et quil aurait été dangereux de lui refuser. En prononçant sa dissolution, la Constituante avait fixé au 13 et 14 mai louverture des scrutins pour lélection de lAssemblée Législative qui devait la remplacer et entrer en fonction le 28 mai. On sempressa dès-lors de nommer une commission pour préparer le décret organique sur les élections. Larticle du rapport concernant les incompatibilités souleva les plus vives controverses dans lAssemblée. Quelque nombreuses que fussent ces incompatibilités dans le clergé, dans la Magistrature, dans larmée et dans ladministration civile, la Montagne venait à chaque séance en étendre encore le cadre par de nouvelles listes dexclusion, et ce ne fut quavec le plus amer dépit quelle vit le projet amendé, et les incompatibilités réduites à des justes bornes.
    Ces premières préoccupations pour les élections de la nouvelle Assemblée nempêchèrent pas de songer à lAnniversaire du 24 février. La cérémonie religieuse, à laquelle assistaient le Président de la République et lAssemblée Nationale, se fit à la Madeleine. « Le Service divin, dit un Journal, a commencé à 10 heures. Mgr lArchevêque de Paris était lofficiant. A lélévation, les tambours ont battu aux champs, et tout le monde sest religieusement incliné. Lorchestre et les churs de la société des concerts du conservatoire ont exécuté, pendant lOffice des morts, la marche funèbre de Beethoven, le Dies ira de Cherubin, le Lacrymosa de Mozart, et le De profundis. Après les chants de deuil sont venus le Te Deum et lhymne de Ste Géneviève (Urbs beata) de lillustre LeSueur. Un service funèbre fut célébré de même dans toutes les Eglises de France.
    Aucunes réjouissances publiques neurent lieu en mémoire du 24 février. Chacun le célébra comme il lentendait. Les rouges avaient préparé à Paris une grande et solennelle manifestation en lhonneur de cette glorieuse révolution dont ils ont été en grande parie les auteurs et quils voudraient si bien exploiter à leur profit, mais ils jugèrent à propos de lajourner. La police avait lil sur eux, et quelques-uns des plus turbulents étaient déjà entre ses mains. Il ny eût donc dautres manifestations que celles des banquets. Le plus remarquable entre tous fut celui de la Salle de la Fraternité. LeDru-Rollin & Pierre Les Roux y parlèrent tour à tour aux applaudissements des convives. Les autres nombreux banquets eurent aussi leurs orateurs aux paroles peu pacifique et souvent peu fraternelles, mais la tranquillité de la capitale nen fut pas troublée un seul instant. Il nen a pas été de même dans certaines villes des Départements. On pourra en juger par ces quelques extraits que nous empruntons aux feuilles publiques. « A Toulouse, le scandale a été à son comble à la fin du service religieux. Les hymnes sacrées ont été accompagnées datroces vociférations. Les cris : A bas les blancs ! A bas les Chouans ! A bas le Pape ! A bas le Préfet ! A bas les oppresseurs ! et autres du même goût ultra-démocratique, ont profané le sanctuaire A la sortie de lEglise les vociférations ont été plus agressives encore : A bas lautorité ! A bas les prêtres ! A bas lArchevêque ! A bas les réactionnaires ! Vive Barbès ! Vive la Montagne ! Laffreux symbole de la république de sang, le bonnet rouge, le drapeau rouge devait aussi figurer au milieu de cette turbulente journée. »
    « A Clermont-Ferrand, à Villefranche (Aveyron), à St Ciré (Lot) et dans 20 autres endroits, les socialistes nont considéré lanniversaire du 24 février que comme une occasion de parader avec le drapeau rouge, ou, à défaut, avec le bonnet rouge. Partout où ils ont cru être en force, leurs toasts et leurs cris ont pris un caractère séditieux. »
    « A Langeac (Haute-Loire), les adeptes de la république démocratique & sociale se sont livrés à une hideux et dégoûtante orgie. Quatre individus, vêtus de rouge de la tête aux pieds, portaient des haches & des piques. 4 autres individus, habillés de blanc, étaient attachés avec des cordes que les rouges tenaient à la main Au milieu de la danse on traînait les blancs au pied de larbre de la liberté, en les obligeant à se mettre à genoux pour faire amende honorable ; et les rouges brandissaient leurs haches sur la tête des captifs. Puis, lon coupait la tête à des mannequins blancs, pour rendre plus frappant le simulacre. A Schirmeck (Vosges), lappareil de terreur était encore plus complet Avant comme après lexécution, la bande criait tout haut : « Les riches disent : Vive Cavaignac ! nous autres, nous crions : Vive Robespierre ! Vive la guillotine ! Et si les riches ne sont pas contents, nous leur en ferons autant.
    En présence de symptômes si alarmants on devait savoir gré au ministère davoir présenté de nouveau son projet de loi contre les clubs, qui nont pas moins contribué que la presse démocratique dont ils sont les échos exagérés, à faire déborder jusquaux extrémités des provinces les plus éloignées ce fleuve dune démoralisation féroce & sanguinaire qui a sa source empoisonnée dans la capitale. Nous connaissons déjà assez le parti révolutionnaire de lAssemblée pour ne pas nous étonner quil ait accueilli projet de loi contre les clubs par des cris dindignation et de révolte. Avec cette énergie qui ne lui a jamais fait défaut toutes les fois quil sest vu troubler dans ses abominables moyens de propagande démoralisatrice, il proteste par tous ses organes dans lAssemblée, dans la presse et par la voix de toutes les associations publiques quil a fournies. Les choses en vinrent au point quune insurrection paraissait inévitable pour le jour de la 2de lecture du projet de loi sur les clubs, mais Dieu détourna encore cette fois le danger.
    Mais à peine ce danger est-il passé quune question beaucoup plus brûlante que celle de la suppression des clubs vient de nouveau passionner lAssemblée. Il sagit de savoir sil sera répondu à lappel, fait par le St Père dune intervention armée, autrement que par des paroles vagues, comme on la fait depuis que les négociations sont entamés avec lAutriche, Naples & lEspagne dont sa Sainteté a aussi réclamé le concours. Ces moments perdus pour la diplomatie ne lont pas été pour le gouvernement républicain qui, sétant substituée à lautorité pontificale, traite Rome & les Etats Pontificaux en pays de conquête. Les palais de la Papauté, ceux des cardinaux, les couvents doù on a chassé les moines et les religieuses, les Eglises enfin présentait limage de la plus complète dévastation. Mais les auteurs de ces sacrilèges spoliations sont les frères tendrement aimés de nos Montagnards dont les plus zélés shonorent grandement du titre de citoyens romains, digne récompense des témoignages empressés de leur sympathie. Déjà, dans leur pensée, Rome affranchie pour toujours du joug pontifical, va devenir la capitale du parti révolutionnaire en Europe, le foyer dune immense propagande qui doit à jamais assurer leur triomphe. Proposer à lAssemblée Nationale de mettre le pied sur ce foyer pour léteindre nétait-ce pas provoquer toutes les fureurs de la Montagne ? O. Barrot accoutumé à les braver, se chargea au nom du ministère de solliciter un vote favorable à lintervention demandée par le St. Père. Les cris de lâcheté et de trahison, partent aussitôt du côté de la Montagne,les interruptions sont sans nombre. Mr. Barrot répond aux interrupteurs quils nont plus quà se vanter du titre de citoyen romains, puisquil leur a fait oublier leur qualité de citoyens français. La droite, au contraire, accueille par de vives sympathies le décret proposé par le ministre. Mais ce décret ne peut être adopté, séance tenante, par suite de labstention systématique dune partie de lopposition. Le lendemain le vote définitif était régularisé et achevé. Voici, à ce sujet, les réflexions de lUnivers. « Oui, ce que la France monarchique naurait pas osé, peut-être, Dieu a voulu que la France révolutionnaire le fit, et elle la fait Longtemps lillustre Mazzini anima de sa passion anti-catholique et anti-papale la rédaction du National. De concert avec Mr. Marrast il prédisait la ruine prochaine du pouvoir pontifical, et tous deux applaudissaient aux harangues de Mr. Barrot en lhonneur de ces révolutionnaires Italiens. En ce temps-là qui eût dit à Mazzini, qui eût dit à Marrast, qui eût dit à Mr. Barrot quun jour la République Française, présidée par un Bonaparte, Mr. Marrast étant président de lAssemblée Souveraine, et Mr. Barrot président du conseil, enverrait à Civitta-Vecchia une escouade pour faire cesser dans la chrétienté le scandale de la République romaine, présidée par lillustre Mazzini ! Lhomme sagite et Dieu le mène. »
    Le vote de lAssemblée nationale qui avait eu lieu le 19 Avril fut suivi dune prompte exécution. Dès le 28 du même mois le général Oudinot, chargé en chef de lexpédition dItalie faisait annoncer par le télégraphe son débarquement à Civitta-Vecchia, dont il sétait rendu maître sans coup férir. Les autorités navaient fait aucune résistance ; les habitants & la garde nationale les avaient accueillis avec acclamation.
    Aussitôt après le débarquement de nos soldats à Civitta-Vecchia le général Oudinot adressa aux habitants des Etats-Pontificaux la proclamation suivante. Nous la donnons ici en entier, parce quelle explique les intentions du Gouvernement français dans une expédition dont il a voulu se réserver seul la gloire, en devançant les puissances dont le concours avait aussi été demandé. Voici la proclamation du général Oudinot : « habitants des Etats Romains ! En présence des évènements qui agitent lItalie, la République française a résolu denvoyer un corps darmée sur votre territoire, non pour y défendre le gouvernement actuel quelle na point reconnu, mais afin de détourner de votre patrie de grands malheurs. La France nentend pas sattribuer le droit des régler des intérêts qui sont, avant tout, ceux des populations romains et qui, dans ce quils ont de plus général, sétendent à lEurope entière et à tout lunivers chrétien. Elle a cru seulement que, par sa position, elle était particulièrement appelée à intervenir pour faciliter létablissement dun régime également éloigné des abus à jamais détruits par la générosité de lillustre Pie IX, et de lanarchie de ces derniers temps.
    Donc daprès cette proclamation, la République française ne reconnaît pas pour sa sur la République romaine, et cependant le 1er acte du général français, en mettant le pied sur les Etats du Souverain Pontife, est dy faire flotter le drapeau français enlacé dans celui du gouvernement usurpateur. Cest que, conformément à ses instructions, le Général Oudinot voulait tenter la voie de conciliation avec le gouvernement usurpateur, rétablir le peuple dans lexercice complet de sa liberté, afin quil pût, sans contrainte, se prononcer sur la forme du gouvernement quil lui aurait plus de choisir. Cest-à-dire que nous étions prêts à sanctionner une usurpation faite par le peuple rendu à la plénitude de sa liberté, pourvu quelle eût été pure des excès que nous nous chargions uniquement de réprimer. Mais les négociations du Général Oudinot neurent pas le succès quil sen était promis. « Le fantôme de gouvernement qui siège à Rome, dit-il dans une proclamation adressée à larmée à son départ de Civitta-Vecchia, répond par des bravades réitérées à mes paroles conciliants. Soldats ! acceptons le défi : marchons sur Rome ! Nous ne trouverons pour ennemis ni les populations, ni les troupes romaines. Les uns & les autres nous considèrent comme des libérateurs. Nous avons à combattre des réfugiés de toutes les nations qui oppriment ce pays, après avoir compromis dans la cause de la liberté. » Pleine de confiance, le Général Oudinot marche sur Rome à la tête de 6,000 hommes. Déjà ses avant-postes avaient atteint les murs de cette capitale quand deux cents et quelques hommes sous les ordres du Général Picard, et quelques officiers, emportés par leur ardeur et trompés par des paroles de conciliation, étant entrés dans Rome par la porte St Pancrace, furent massacrés ou faits prisonniers dans laffreux guet-apens où ils sétaient imprudemment jetés ; Alors du haut des murs de Rome, qui paraissaient auparavant déserts, une écrasante et terrible canonnade fut dirigée contre nos troupes. Le Général Oudinot, privé du matériel nécessaire pour former un siège en règle, et ne voulant pas exposer inutilement nos braves soldats contre des adversaires retranchés derrière dépaisses murailles se retira et établit son quartier général à Palo qui nest éloigné de Rome que de 4 ou 5 lieues. Delà il aurait une communication facile avec Civitta-Vecchia doù il attendait les renforts et les munitions nécessaires pour commencer le siège de Rome.
    Le revers qui avait donné lieu à ces dispositions était à peine connu en France, à peine certain, avant même que le Général Oudinot eût publié aucun rapport, avant quil eût pu justifier sa conduite, expliquer ou raconter seulement les faits, lAssemblée Nationale, dans une de se séances les plus orageuses, prononçait un désaveu contre notre armée dItalie, et le ministère faisait choix de Mr. de Lesseps dont les sympathies pour le parti révolutionnaire ne tardèrent pas à être connus, pour tenter de nouveau la voie des négociations. Seul, le Président de la République ne se rendit point complice dun outrage si peu mérité, infligé à une armée qui, par son propre revers, devait trouver de nouveaux titres au respect dû à la confiance généreuse lâchement trahie. Il écrivit le 8 mai de sa propre main en ces termes au Général Oudinot : « La nouvelle télégraphique qui annonce la résistance imprévu que vous avez rencontrée sous les murs de Rome ma vivement peiné. Jespérais, vous le savez, que les habitants de Rome, ouvrant les yeux à lévidence, recevraient avec empressement une armée qui venait accomplir chez eux une mission bienveillante et désintéressée. Il en a été autrement ; nos soldats ont été reçus en ennemis ; notre honneur militaire est engagé ; je ne souffrirai pas quil reçoive aucune atteinte. Les renforts ne vous manqueront pas. Dites à vos soldats que japprécie leur bravoure, que je partage leurs peines, et quils pourront toujours compter sur mon appui et ma reconnaissance. »
    Cette lettre dut consoler nos braves soldats du blâme dune Assemblée qui ne comptait plus que quelques heures de vie. En effet, on était alors à la veille des élections qui devaient donner au pays de nouveaux représentants, et chaque parti rivalisait defforts pour assurer le succès de ses candidats. Le désir du triomphe effaçant toutes les nuances intermédiaires, la France se trouva partagée en deux grandes catégories, celle des modérés et celle des démocrates socialistes. Ceux-ci inférieurs de beaucoup pour le nombre avaient lavantage dune union et dune abnégation dignes dune meilleure cause. Leur propagande, partout très active, avait fait de nombreuses dupes parmi le peuple des campagnes, toujours trop crédule à des craintes et à des espérances trompeuses. Il nen était point ainsi du côté des modérés. Le comité de la Rue de Poitiers qui sétait donné la mission de réunir en un seul faisceau toutes les nuances du parti ne tarda pas à reconnaître linutilité de ses efforts. La liste de ses candidats pour le département de la Seine ne fut pas adoptée dans sa totalité par les autres comités, et les journaux se partagèrent de même sur le choix de leurs candidats tant à Paris que dans les provinces. Néanmoins le résultat des élections ne fut pas aussi mauvais quon avait lieu de le craindre. 38 départements avaient nommé des candidats appartenant tous à lopinion modéré ; 15 départements avaient nommé des candidats qui appartenaient tous à lopposition socialiste ; 30 avaient nommé des candidats appartenant aux deux opinions. En résumé les nominations du parti modéré sélevaient à 511 et celles de lopposition à 217 ; 22 restaient encore à connaître lors de la publication de ces résultats par le journal dont nous lextrayons.
    Les élections avaient eu lieu le 13 & 14 Mai, et le 28 le nouvelle Assemblée entrait en fonction. Malgré les garantis dordre quelle semblait offrir dans son imposante majorité, ses premières séances furent extrêmement orageuses. A lattitude toujours menaçante de la Montagne il était facile de reconnaître quelle ne cherchait quun prétexte à lexplosion dun complot tout prêt à éclater à la 1ère occasion favorable. Cette occasion se présenta bientôt ; ce fut celle de la reprise des hostilités contre Rome. « Mr de Lesseps, dit le Général Oudinot dans sa dépêche au ministre de la guerre, avait conclu avec les autorités romaines une convention à laquelle il voulait que je misse ma signature. Mais lhonneur militaire, daccord avec mes instructions, me défendait dattacher mon nom à un acte qui sopposait à notre entrée à Rome. » Le Général Oudinot annonçait en même temps que les travaux du Siège étaient commencés et sans doute quil navait pris ce parti que conformément à ses instructions. Quel beau champ donc pour ces tribunes de la Montagne toujours si acharnés contre le ministère ! Leur digne interprète, Ledru-Rollin, paraît à la tribune. Mais cette fois ce nest plus par les efforts dune éloquence furibonde quil témoigne son indignation. Il commence par dire que ce nest plus le temps des discours et des interpellations, quil se borne à déclarer que la Constitution a été violée, et vient déposer un acte daccusation contre le ministère et contre le Président de la République. Cette entrée en scène donne à Mr. Barrot un rôle magnifique, et il en profite avec une grande élévation de talent et un véritable bonheur de parole. Il trouve les plus nobles accents pour faire parvenir aux pieds du grand et infortuné Pie IX les éloges & les hommages les plus mérités. Les applaudissements de lAssemblée prouvent assez quelle sassocie à ce sentiment contre lequel nont pas même osé sélever les murmures de la Montagne. Mais Ledru-Rollin nest pas homme à céder si facilement la victoire. Il sempare de nouveau de la tribune, et après sêtre vainement battu les flancs dans la plus faible argumentation, il jette en finissant cet insolent défi par deux fois répété : « La Constitution est violée, et nous la défendrons par tous les moyens possibles, et même par les armes. » Tous les Montagnards alors de sécrier, « Oui !Oui ! nous aussi ! Cétait le signal quattendaient les révolutionnaires. Dès le lendemain, une foule dhommes, pour la plupart en blouse et sans armes, encombre les Boulevards. Le Château-deau avait servi de centre de réunion. Le but de cette manifestation avait été assez clairement exprimé par les journaux rouges ; ce nétait rien moins que le renversement du Gouvernement & létablissement de la République démocratique & sociale. Mais ces hommes qui voulaient plonger la France dans une mer de sang paraissaient avoir oublié quils navaient plus affaire au gouvernement provisoire, et que le Général Changarnier allait bientôt être à leurs trousses. Laissons-le raconter, lui-même, ses opérations de la Journée du 13 juin aussi honorable pour lui que honteuse pour ceux qui lavaient préparée. « Informé, à midi & demi, dit-il, quun rassemblement nombreux, composé de ces misérables qui ont juré la ruine de la Société sétait formé près du Château-deau, et, partant de ce point, savançait en colonne profonde le long des Boulevards, dans la direction de lElysée et du palais de lAssemblée Législative, je me suis mis à la tête de quatre bataillons et de huit escadrons, et je suis arrivé à une heure au débouché de la rue, sur le flanc de la colonne des factieux, dont la moitié était déjà dans la direction de la Madeleine, et lautre sur le boulevard, en arrière de la rue de la Paix. Quatre commissaires de police qui me précédaient, ayant fuit les sommations prescrites par la loi, jai fait charger à la fois à droite et à gauche le long des Boulevards. Renversés au 1er choc, les factieux se sont dispersés dans toutes les directions, après avoir tiré quelques coups de pistolet qui ne nous ont blessé personne. La colonne de droite a rencontré 3 barricades commencées, mais elles nont pu ralentir notre marche, qui sest arrêtée, dun côté, à la place de la Madeleine, et de lautre, à la porte St Denys, où les attroupements étaient complètement dispersés. » Dans un second rapport du Général Changarnier nous trouvons les détails suivants : « A 3 heures 3/4, les factieux, retranchés au Conservatoire des Arts & Métiers, dont ils avaient couvert les abords par des barricades, ont été abordés & chassés avec la plus grande décision par la troupe de ligne accompagnée de quelques gardes nationaux de la 6e légion Dautres barricades, rue Aumaire, rue des Gravilliers, rue Transnomain, rue du faubourg du Temple, rue Notre-Dame de Nazareth, et dautres encore ont été enlevées presquaussitôt quedifiées. »
    Il nous faut ici supplier à linsuffisance des détails de ce dernier rapport du Général Changarnier relativement à ce qui sest passé au Conservatoire de Arts et Métiers. Ledru-Rollin et un certain nombre de représentants Montagnards sy étaient établis en permanence et voulaient en faire un centre de réunion et de défense. Ils y étaient protégés, entre autres, par des canonniers de la garde nationale qui avaient embrassé le parti de linsurrection et dont il nous est impossible dapprécier le nombre. A peine trois quarts dheure sétaient-ils écoulés dans la délibération la plus confuse que des coups de feu se firent entendre aux abords du Conservatoire. Aussitôt la terreur des conventionnels fut à son comble & chacun sempressa de fuir. Mais par quelle issue ? Retourner vers la grille et la porte St Martin nétait pas sûr ; on sy battait. Nos Montagnards prirent le parti de sauter par la fenêtre. Mais ici un nouvel inconvénient, les croisés ne souvrent pas et ne donnent passage à lair que par des vasistas. Il fallait donc casser les carreaux à coups de poing, ou sortir par les vasistas. Ledr-Rollin fit ce tour de force. On le vit monté sur une chaise, passer à grande peine, et non sans écorchure, par louverture trop étroite. La large trace de sa pénible escalade se remarquait après sur la poussière dont les vitres sont chargées. Toutes les poursuites dirigées contre lui furent inutiles. Il passa en Angleterre avec ses dignes collègues, les sergents Rattier & Boichot qui, eux aussi, sétaient sauvés par la fenêtre. Mais bon nombre de leurs complices représentants et autres des plus compromis ne furent pas aussi heureux, il leur fallut aller en prison. Leur procès a été jugé à Versailles après de longs & scandaleux débats qui tendaient à prouver que la Constitution ayant été violée, linsurrection était devenue un devoir. Cela na pas empêché le tribunal de prononcer contre les uns la peine de la prison et contre les autres celle de la déportation (x). On avait comme pièce de conviction contre les Représentants qui avaient été pris au Conservatoire, un appel aux armes auquel il avaient apposé leurs signatures, plus une affiche incendiaire dont ils étaient les auteurs, et quelques fragments de lettres qui appelaient les autres provinces à linsurrection, en leur annonçant comme à peu près certain le triomphe des rouges dans la Capitale. Ces lettres ne parvinrent pas à leur destination, mais les articles incendiaires de la presse rouge, et le secret des clubs révolutionnaires de Paris communiqué à ceux des provinces y avaient suffisamment suppléé. Aussi, dans presque tous les départements à 24 ou 36 heures dintervalle, il se manifeste un mouvement dagitation plus ou moins violent. Sur plusieurs points la tranquillité fut profondément troublée, sur quelques autres les autorités ont été attaquées, injuriées. Mais généralement le rétablissement de lordre sest opéré en peu dheures & sans effusions de sang. Il nen a malheureusement pas été de même à Lyon. La guerre civile a de nouveau ensanglanté les rues de cette belle & populeuse cité. Une partie de la classe ouvrière de Lyon et les Voraces de la Croix Rousse se sont insurgés le 15 Juin, trompés par des meneurs qui avaient répandu la fausse nouvelle que le Président avait été chassé, que Ledru-Rollin était Dictateur ; que Marseille était en insurrection et que nous étions battus à Rome. Ils parvinrent de même à corrompre quelques soldats quils avaient enivrés et que, par stratagème, ils mirent ensuite au 1er rang des défenseurs de linsurrection. Le reste de larmée se montra admirable à Lyon comme à Paris, malgré les plus odieuses manuvres exercées sur elle. La lutte fut très vive et dura toue la journée du 15. Le canon tonna longtemps contre les barricades de la croix Rousse vigoureusement défendues. Le nombre des morts du côté des insurgés a été évalué à une trentaine.
    Pour assurer le retour de la tranquillité Paris & Lyon furent maintenus en état de siège, et, malgré les clameurs et les colères de la Montagne obligée de suivre la majorité à la remorque, lAssemblée nationale porta un décret deux mois plus tard par lequel elle autorisait le pouvoir à déclarer létat de siège dont elle réglait les conditions, toutes les fois quil y aurait péril imminent pour la sécurité intérieure ou extérieure. Avec la levée de létat de siège de Paris, qui eut lieu immédiatement après ce décret, reparurent certains journaux rouges qui avaient été suspendus depuis le 13 juin. La correction leur avait peu profité ; tous entreprirent leur apologie. La Réforme, journal de Mr. de Lamenais, y joignit celle de linsurrection quelle déclara très légitime, ce qui lui valut une saisie.
    Le décret sur létat de siège, qui avait été précédé des lois sur la presse et sur les clubs, fut voté dans la séance du départ de

    (x) Il y avait 30 Représentants au nombre des condamnés. 10 ont été condamnés à la déportation, et 20 par contumace à la déportation.

    LAssemblée Nationale. Elle voulait profiter de léclaircie qui sétait faite à lhorizon politique pour aller se reposer au foyer domestique de 3 mois de travaux et de luttes continuelles quelle avait eu à soutenir. De son côté, le Président de la République avait quitté la Capitale pour visiter certaines villes de France. Le moment était parfaitement choisi. La France encore sous limpression de la lettre du Président au Général Oudinot après son échec sous les murs de Rome, venait dapplaudir à lentrée de nos troupes dans cette capitale du monde chrétien avec un sentiment dautant plus spontané que ces troupes étaient glorieuses et pures des excès qui précèdent ou accompagnent la victoire ; linsurrection, toujours comprimée en France, venait dêtre vaincue à Paris et à Lyon ; aucune faute politique navait encore pu être reprochée au Chef de lEtat ; des actes de vigueur contre plusieurs membres de sa famille, infidèles à leurs engagements, prouvaient assez que le Président de la République saurait toujours préférer lintérêt général à lintérêt particulier qui ne serait défendu que par des affections personnelles. Ses voyages vont manifester dautres qualités restées jusqualors inconnus. Sentant le besoin de se faire pardonner de fâcheux antécédents, il se rend dabord à Ham, où 6 ans durant il était resté en prison pour les expier. « Je ne saurais, dit-il au Maire de Ham qui venait de le complimenter, me glorifier dune captivité qui avait pour cause lattaque contre un gouvernement régulier. Quand on a vu combien les résolutions les plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine laudace davoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité dun changement. Je ne me plains donc pas davoir expié ici, par un emprisonnement de 6 années, ma témérité contre les lois de ma patrie, et cest avec bonheur que, dans les lieux mêmes où jai souffert, je vous propose un toast en lhonneur des hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, à respecter les institutions de leurs pays. »
    Nous ne suivrons pas le Président dans ses voyages à Tours, à Nantes, à Rouen, au Havre &e. Il suffit de dire quil recueillit partout les témoignages de la plus vive sympathie. Toujours empressé de rendre à la Religion et à ses ministres un juste tribut dhommage et de respect, il se rendit dabord à lEglise où il entendait la Messe & recevait les félicitations du clergé. Ses réponses dignes & pleines dapropos étaient couverts dapplaudissements. Nulle part il ne fut mieux inspiré quà Chartres où il sétait rendu pour la bénédiction et linauguration du chemin de fer. « Cest à Chartres, dit-il, que St Bernard vint prêcher la deuxième croisade, magnifique idée du moyen-âge qui arracha la France aux luttes intestines, et éleva le culte de la Foi au-dessus des intérêts matériels. Cest aussi à Chartres que fut sacré Henri IV. Cest ici quil marqua le terme de 10 années de guerre civile, en venant demander à la Religion le retour à la paix et à la concorde. Eh bien ! cest encore à la foi et à la conciliation quil faut faire appel ; à la foi qui nous soutient et nous permet de supporter toutes les difficultés du jour ; - à la conciliation qui augmente nos forces et nous fait espérer un meilleur avenir. »
    On avait soupçonné le Président de viser à un coup détat dont son voyage devait être comme un ballon dépreuves. Il protesta habilement contre cette pensée dans un discours quil fit à Tours. Quoiquil en soit, avec la faveur qui sattachait alors au nom de Louis Napoléon, un coup détat aurait peut-être réussi, mais il joua bientôt sa popularité dans la question de Rome et il en perdit une grande partie. Déjà près de deux mois sétaient écoulés depuis que nos troupes sen étaient emparées et le St Père était toujours à Gaëte. Le secret des négociations navait pas été si inviolablement gardé quon ne sût déjà quil y était retenu par des raisons politiques encore à demi mystérieuses. Le voile fut bientôt entièrement levé par une lettre du Président à Mr. Edgar Ney, son officier dordonnance à Rome. Nous nen transcrirons quune partie.
    Paris, 18 août.

    Mon cher Ney,
    La République Française na pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer la liberté italienne, mais au contraire pour la régler en la préservant de ses propres excès, et pour lui donner une base solide en remettant sur le trône pontifical le Prince qui le 1er sétait placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles. Japprends avec peine que lintention bienveillante du St Père, comme notre propre action, reste stérile en présence de passions et dinfluences hostiles qui voudraient donner pour base à la rentrée du Pape la proscription & la tyrannie. Dites bien de ma part qu Général que dans aucun cas il ne doit permettre quà lombre du drapeau tricolore se commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention. Je résume ainsi le pouvoir temporel du Pape : Amnistie générale, sécularisation de ladministration, Code Napoléon et gouvernement libéral &e. »
    Linsertion de cette lettre dans le Moniteur, journal du Gouvernement, lui donnait un caractère officiel que naturellement elle ne devait pas avoir. Les conseils ne manquèrent pas à Louis-Napoléon pour lengager à aviser aux moyens de détruire la douloureuse impression produite par sa lettre dans toute la France, mais il nen tint aucun compte. Cette 1re faute fut bientôt suivie dune seconde, celle du rappel du Général Oudinot qui sétait couvert de gloire dans le Siège de Rome. Il avait eu le tort de vouloir conserver intact lhonneur dune expédition si coûteuse à la France, en ne mettant aucune condition au retour de Pie IX dans ses Etats. Louis-Napoléon avait commis cette double faute pendant la vacance de lAssemblée Nationale, sous linspiration dun ministre dont linfluence se faisait alors trop sentir. En attendant que des voix éloquents viennent protester contre une ligne politique aussi injuste que déshonorante, nous nous occuperons de quelque chose un peu moins sérieux. Nous avons été trop souvent témoins des plus déplorables luttes des partis, nous avons vu trop des sang couler, et le bruit des armes qui menace encore une partie de lEurope nous cause de trop justes frayeurs pour ne pas prêter une oreille favorable à la douce voix qui, la 1ère, a crié : Plus de guerres ! Nous sommes tous frères ! Réconciliation & paix générale ! Cette voix partie de la France a retenti jusquau delà des mers, et voilà que de Philadelphie, de Boston, de New-York et de lAngleterre arrivent de nombreux personnages désireux de siéger au Congrès de la Paix qui doit se réunir à Paris, ce théâtre de tant déléments de discorde. Victor Hugo occupe le fauteuil du Président. A sa droite figure Mr. labbé Duguerry, curé de la Madeleine, à sa gauche Mr. Coquerel, ministre protestant, Représentant à lAssemblée Nationale, lun & lautre vice-présidents. Nous ne parlerons point du long discours douverture de Victor Hugo ; peu sen fallait quil neût tout le caractère religieux quil semblait avoir voulu lui imprimer. Quant à Mr Coquerel, au moment où il venait de prouver la possibilité de la paix universelle par cette raison quautrefois on naurait jamais cru possible le bon accord et lentente cordiale entre le ministre protestant et le prêtre catholique, accord réalisé désormais, témoin Mr. labbé Duguerry ; à ce moment, disons-nous, Mr. le curé de la Madeleine a avancé le bras et saisi avec effusion la main de ce dernier. « Cétait, dit à ce sujet lUnivers, un doux et ravissant spectacle pour les amis de la tolérance religieuse, que ces mains du prêtre catholique et du pasteur hérétique se pressant fraternellement sur la poitrine du blasphémateur de laumône, de lauteur de Notre-Dame de Paris, du Roi samuse et de tant dautres écrits immondes. Aussi cette scène a-t-elle produit le plus grand effet : lAssemblée a remercié les acteurs par une triple salve de hourrhas Le lendemain, ce fut le tour de Mr. Duguerry de se mettre en frais déloquence. Selon lui, lEvangile nest autre chose que la raison humaine restaurée et étendue. Il ne sest pas exprimé dune manière moins étrange sur le pouvoir temporel du Pape. « Je naime pas, a-t-il dit, les restaurations par les nations étrangères. » Tout le monde a parfaitement compris ce que cela voulait dire, et de nouveaux applaudissements ont payé ce trait de courage. Le discours terminé, Mr. Coquerel na point manqué de donner une nouvelle représentation de la Scène de la veille. Sa main est allée chercher et a rencontré la main de Mr. le curé de la Madeleine sur la poitrine de Mr. Victor Hugo La Session de 3 jours tenue par le congrès de la paix a dû paraître bien courte à ceux de ses membres qui avaient traversé lAtlantique afin de venir prendre part à ses travaux. Et cependant 3 séances ont suffi pour épuiser le programme des délibérations Nous ne savons combien dorateurs se sont succédé à la tribune pendant ces 3 jours ; mais bien quil ne fut accordé à chacun deux que 20 minutes, les deux premiers jours, et 10 minutes dans la dernière séance, ces courts instants ont suffi à chacun deux pour résoudre les problèmes les plus compliqués de la situation politique du monde Mais aussi il faut dire que cette solution a été élaborée par MM. Cordon et de Girardin, les deux hommes dEtat du Congrès. Ils ont parlé 20 minutes chacun, et cest à ne pas y croire ! Mais la France & lAngleterre avaient rétabli la balance de leur budget, remboursé leur dette flottante, Mr. Cobden avait extirpé le paupérisme des îles Britanniques, et Mr. de Girardin avait répandu laisance, la joie et la prospérité dans toute la classe ouvrière de la France. Plus de guerre étrangère, plus de discorde civile. Le génie de Mr. de Girardin & de Mr. Cobden est capable de faire demain de lEurope & du monde un véritable paradis ! En somme donc, le Congrès de la paix eût offert un spectacle assez divertissant, si nous ny avions été attristés par lattitude et le langage de plusieurs de ses membres.
    Tandis que ces pacificateurs universels, sans mandat, simaginaient avoir trouvé le secret déloigner à tout jamais de nos têtes les horreurs de la guerre, un autre fléau, le choléra, ayant fait irruption depuis plusieurs mois dans les pays de lEurope occidentale, faisait payer à la France un douloureux tribut de victimes & de larmes. Riches ou pauvres, forts ou faibles, têtes illustres ou obscures, limpitoyable fléau a tout frappé sans discernement, sans merci, appliquant au milieu de nous la triste égalité de la souffrance, la suprême fraternité de la mort. Il y a eu de beaux dévouements, surtout parmi le clergé & les religieuses, ces anges consolateurs des asiles de la souffrance. Des prières publiques ont été ordonnées et on a remarqué quen plusieurs endroits elles ont été suivies de la diminution, sinon de la cessation totale du fléau. Voici ce que nous lisons dans une lettre écrite de Cambrai. « Le choléra ne paraît pas vouloir encore quitter le diocèse, où déjà il a fait daffreux ravages ; on nestime pas à moins de 35,000 le nombre de ses victimes. Partout dans le diocèse les curés se sont montrés digne de leur Sainte Mission, ne se contentant pas de donner les sacrements aux malades, mais les visitant, les secourant et leur donnant tous les soins que réclamait leur état. On pourrait en citer plusieurs qui se sont dépouillés de tout, dautres qui pendant plusieurs semaines ont, eux-mêmes, hébergé et payé les médecins étrangers ; quelques-uns sont allés jusquà ensevelir les morts là où la peur éloignait ceux qui devaient naturellement leur rendre ce pénible devoir Grâce au ciel, aucun prêtre, aucune religieuse na succombé aux atteintes du fléau. Partout le sentiment religieux sest réveillé avec vivacité, partout les églises étaient remplies de monde au salut du soir et pendant les neuvaines que lon faisait en lhonneur de la Très-Sainte Vierge & de St Roche ; les tribunaux de la pénitence et la Table Sainte ont été fréquentés. » Les autres départements ont comparativement beaucoup moins souffert que ceux du Nord & de la Seine.
    Le terrible fléau avait choisi de nombreuses victimes au sein de lAssemblée Nationale. Les plus illustres furent Mgr dOrléans & le Maréchal Bugeaud. Celui-ci, commandant en chef de larmée des Alpes, fort de la confiance du soldat, doué dune énergie et dun dévouement que les périls de la France navaient fait quaugmenter, mourut en bon chrétien et laissa dimminentes regrets qui, toutefois, ne furent pas partagés par les socialistes. Il était digne deux de porter dans leurs banquets des toasts au choléra qui les avait délivrés dun si redoutable ennemi, et sans doute quils lui auraient aussi su gré de frapper encore certaines autres victimes dans cette assemblée nationale, qui, retrempée dans le patriotisme de ses électeurs, rouvrait le 2 8bre la série de ses pénibles travaux.
    Dans sa 1ère séance les ministres des affaires étrangères, de la guerre et de la Marine vinrent successivement demander des crédits pour lexpédition de Rome. Peu de jours après, Mr. Thiers donna lecture à lAssemblée du rapport de la Commission chargée dexaminer la demande des ministres. Cette pièce se remarquable, si pleine de netteté et de courage ne peut bien sapprécier quà la lecture, aussi nous proposons nous de la joindre à cette lettre, ainsi que les discours de MM. de la Rosière et de Montalembert dont nous allons bientôt parler. Mais avant nous voulons constater ici leffet produit sur lassemblée par la lecture du rapport de Mr. Thiers ; ce fut sur les bancs de la Majorité une adhésion complète et souvent réitérée qui contrastait singulièrement avec la rage et la fureur manifestés par la gauche. Il serait difficile de peindre les éclats de colère, les accès de passion et de violence, le cynisme des injures et des outrages qui partaient à chaque instant de la Montagne. Mais ces invectives et ces indignités ne faisaient pas moins dhonneur à Mr ; Thiers que les applaudissements de la Majorité. Le St Père y joignit un témoignage plus flatteur encore, celui de sa propre satisfaction.
    Tandis que la Montagne réunissait ses forces et préparait ses armes, un autre défenseur des droits de la Papauté et de lEglise descend dans larène, cest Mr. de la Rosière. Jeune encore, il débute dans la carrière oratoire, mais son séjour en Italie et létude approfondie de la question quil va traiter lui donnent de lassurance. Il en avait besoin, car on se ferait difficilement une idée de lindigne tactique sous laquelle la Montagne essaye, pendant plus dune heure, détouffer la parole de Mr. de la Rosière, en profitant de lémotion inséparable dune première apparition sur la scène parlementaire. Le courageux représentant lutte contre toutes les difficultés, lasse toutes les invectives, jusquà ce que, reprenant loffensive avec une rare énergie il ait dominé la lutte et terrassé ses implacables adversaires.
    Le discours de Mr. de la Rosière amène Mr. Victor Hugo à la tribune. La Montagne est pauvre en orateurs depuis que Ledru-Rollin ne lui prête plus la véhémence de sa déclamation et la force de sees poumons. Néanmoins, à en juger par les applaudissements réitérés qui partent de la gauche on peut croire que lorateur a assez bien exprimé la pensée & les sentiments de cette parti de lAssemblée dont il sest fait linterprète complaisant, car jusqualors V. Hugo avait appartenu au parti modéré. Comme lui ces intrépides Montagnards ont dit de cur, sinon de bouche, que ne pas imposer au Souverain Pontife lobligation dune armistice absolue et universelle, cest vouloir relever les gibets. »
    Mr. de Montalembert avec cet esprit fin et délicat qui le distingue renvoie à Mr. Hugo, en traits acérés, les applaudissements que ses nouveaux amis viennent de lui prodiguer. En vain sefforcent-ils de le soustraire à une honteuse défaite en demandant que lorateur soit rappelé à lordre et condamné au silence. Mr. de Montalembert reprend le trait déjà lancé et dune main encore plus habile le replonge plus avant dans la plaie, et ne len retire plus. Sous limpression de cette parole puissante lAssemblée a bientôt changé de physionomie. « Comment, dit un journal, peindre cette Assemblée, en proie aux violentes émotions de la lutte, arrivant presquépuisée à la fin dune séance pleine de troubles et dorages. Soudainement électrisée par le talent, par la conviction, par la foi de Mr. de Montalembert, transportée à sa suite dans les régions les plus hautes, et tombant en quelque sorte à genoux devant limage calme & sereine de cette puissance, si invincible dans sa faiblesse même, de lEglise, de Notre Mère ! A ce mot, un mouvement indescriptible a dominé toutes les âmes, un élan inouï les a enlevées, elles ne sappartiennent plus, elles se confondaient toutes dans une immense profession de vénération et de croyance. La vieille nation Catholique, la fille aînée de lEglise, avait retrouvé les nobles entraînements de ses jeunes & chevaleresques années, et il nous semblait entendre les échos réveillés de son antique foi se joindre à travers les âges à cette nouvelle, à cette éclatante manifestation. Hâtons-nous du reste, de le dire : Jamais pareil honneur, jamais semblable victoire nont été plus glorieusement mérités. Nous ne croyons pas quil soit possible de faire monter léloquence humaine à un degré supérieur : cest le sublime au service de la vérité, de la raison et de la justice. » Mr. de Montalembert a aussi reçu du Souverain Pontife, en témoignage de satisfaction, un Bref extrêmement flatteur.
    Lopposition fit dinutiles efforts dans les séances suivantes pour détruire limpression du discours de Mr. de Montalembert. Ses orateurs ne trouvèrent quune froideur glaciale quand ils ne provoquèrent pas les rires dédaigneux et ironiques de lAssemblée. Les crédits demandés pour lexpédition de Rome furent votés par 469 voix contre 180.
    La question de lexpédition dItalie étant ainsi glorieusement terminée, lordre du jour appelait la discussion des propositions relatives à labrogation des lois dexil portés contre la maison de Bourbon, propositions soumises à lAssemblée par Jérôme-Napoléon Bonaparte, cousin du Président. Sous cet acte dapparente générosité lAssemblée na pas de peine à découvrir le piège qui lui est tendue, et si, dune part un sentiment profond de respect et de justice sollicite labolition de ces actes de proscription, dun autre côté la main qui offre cette sorte de réparation est trop insidieuse, la forme de la proscription est trop injurieuse aux illustres infortunes à qui elle sadresse, la nécessité de ne pas diviser la majorité en présence des périls sociaux est trop évidente pour que la raison politique ne lemporte pas sur les élans généreux du cur. Mr. Berryer, quon regrette de voir si rarement à la tribune, a développé avec un rare talent oratoire toutes ces raisons devant lAssemblée. Rappelant les titres de gloire qui environnent cette race auguste qui a régné depuis tant de siècles sur la 1ère nation du monde, il la présentée revêtue de la majorité du malheur, et il sest écrié : « Les révolutions peuvent la déshériter de son avenir ; vous ne pouvez pas la déshériter de son passé ! Rien ne lui serait plus outrageant que doffrir à ses membres de déposer cet héritage pour venir prendre le rang de simples citoyens. Inutile, inefficace, la proposition est dangereuse : cest un piège tendu à de nobles sentiments ; cest la désunion, cest la division jetée parmi les hommes dordres ! Il faut rejeter la proposition ». Elle le fut en effet, à une majorité de 496 voix contre 100.
    A peine quelques jours sétaient écoulés depuis ce vote, que lAssemblée reçut, séance tenante, un message du Président, lui annonçant un changement complet de ministère. Nous nen citerons que quelques fragments : « Pour raffermir la République menacée de tant de côtés par lanarchie, pour assurer lordre plus efficacement quil ne la été jusquà ce jour, pour maintenir à lextérieur le nom de la France à la hauteur de sa renommée ; il faut des hommes qui, animés dun dévouement patriotique, comprennent la nécessité dune direction unique et ferme, et dune politique nettement formulée, qui ne compromettent le pouvoir par aucune irrésolution, qui soient aussi préoccupés de ma propre responsabilité que de la leur, et de laction que de la parole La France inquiète parce quelle ne voit pas de direction, cherche la main, la volonté, le drapeau de lélu du 10 Xbre. Or, cette volonté ne peut être senti que sil y a communauté entière didées, de vues, de convictions, entre le Président et ses ministres, et si lAssemblée elle-même sassocie à la pensée nationale dont lélection du pouvoir exécutif a été lexpression Relevons donc lautorité sans inquiéter la vraie liberté. Calmons les craintes en domptant hardiment les mauvaises passions et en donnant à tous les nobles instincts une direction utile. Affermissons le principe religieux sans rien abandonner des conquêtes de la Révolution &e La lecture de ce manifeste fut accueillie par la Majorité avec une préoccupation profonde et croissante. La Montagne la salua de ses rires et de ses mouvements ironiques. Personne ne pouvait prendre le change sur la pensée qui avait motivé la chute du ministère. Louis-Napoléon voulait être le seul maître, comme il est seul responsable. Il lui fallait de petits ministres pour quon vît sa tête par dessus leur tête ; de jeunes ministres sans volonté pour se faire obéir sans observation et sans réplique, en attendant le moment où, à laide des circonstances, il pourrait se faire proclamer Empereur. Déjà, depuis longtemps, le dix Décembre, journal Bonapartiste, le poussait à un coup dEtat. Aussi disait-il que le Message du Président était gros davenir, et quelques jours plus tard il donnait avec une extrême satisfaction la nouvelle suivante. « A la suite des graves évènements qui ont agité ces jours derniers les hautes régions gouvernementales, une scission serait sur le point des sopérer dans lancienne majorité, des rangs de laquelle surgirait un nouveau parti parlementaire décidé à soutenir la politique personnelle du Président. Une réunion préparatoire a eu lieu hier au soir à lhôtel du prince de la Moskowa, &e. » Quoique cette nouvelle nait pas été confirmée, la prévision dun coup dEtat continua de préoccuper les esprits. On crut même en voir lépoque fixée dans cette annonce officielle du Moniteur : « Le 10 xbre, si le temps le permet, le Président de la République passera la revue de la garde nationale et des troupes de larmée de Paris. » Un dérangement dans la santé du Président fit tomber le projet de cette revue. Les bons conseils avaient prévalu. Le 9 Xbre, un grand banquet était offert à Louis-Napoléon par le Président de lAssemblée Nationale qui lui porta le toast suivant : « A lunion des pouvoirs publics pour laffermissement de lordre à lintérieur et le maintien honorable de la paix et des bonnes relations avec les autres peuples ! » La réponse du Président de la République ne pouvait laisser aucun doute sur sa réconciliation avec le pouvoir législatif « Entre lAssemblée et moi, disait-il, il y a communauté dorigine, communauté dintérêts. Issus tous deux du suffrage populaire, nous aspirons tous au même but, le raffermissement de la société et la prospérité du pays. Permettez-moi donc de répéter le toast de votre Président : A lunion des pouvoirs publics ! Jajoute : A lAssemblée ! A son honorable Président ! » Le lendemain, 10 Xbre, il répétait les mêmes protestations dunion indissoluble des grands pouvoirs dans sa réponse au toast du Préfet de la Seine qui, au nom du corps municipal, lui avait offert un banquet de 200 couverts, et dans dautres occasions solennelles il tint encore le même langage. Ces protestations étaient-elles sincères ? Les actes nous le diront plus tard. Nous nous contenterons de constater pour le moment que nous arrivons en calme plat à la fin dune année de continuels orages. Avec les craintes inspirées par le Message du Président se sont aussi évanouies les espérances quil avait pris les engagements de réaliser. Le nouveau ministère, animé dexcellents intentions, na pas ce quil faut pour inspirer la confiance soit de laction, soit de la parole, et la France plus inquiète encore quavant le message, cherche toujours en vain la main de lélu du 10 décembre qui avait promis de relever lautorité sans inquiéter la vraie liberté. Quant à lAssemblée Nationale, si ce que nous en avons dit jusquici nétait pas encore suffisant pour en donner une juste appréciation, nous pourrions ajouter que, dans les premiers 6 mois de ses séances, linitiative parlementaire a produit 200 propositions dont 15 seulement ont abouti. Que de temps perdu en de vaines & scandaleuses discussions ! Entre les de tels pilotes le vaisseau qui porte les destinées de la France aurait-il pu se préserver du naufrage, si la Providence neût veillé sur lui ? Laissons-le continuer sa pénible navigation vers les parages inconnus de lavenir. Nous rechercherons sa trace quand nous aurons considéré la France sous son point de vue moral & religieux.
    « Lenseignement est libre. La liberté denseignement sexerce selon les conditions de capacité et de moralité déterminées par les lois & sous la surveillance de lEtat. Cette surveillance sétend à tous les établissements déducation et denseignement, sans aucune exception. » Tel est le texte de la constitution daprès lequel il semble quon devait espérer labolition entière du monopole et des privilèges de lUniversité, lEtat ne se réservant que la haute surveillance sur les établissements déducation quil fait tous rentrer dans le droit commun. Ces espérances paraissaient dautant mieux fondées que Mr. de Falloux, alors ministre de linstruction publique, avait souvent combattu pour la conquête des principes admis par la nouvelle constitution. « Le projet que jai lhonneur de soumettre à vos délibérations, disait-il à lAssemblée, dans lexposé des motifs qui accompagnent le projet de loi relatif à linstruction primaire et à linstruction secondaire, a été élaboré dans le sein dune commission où tous les intérêts, ceux de la famille & ceux de lEtat, ceux de lEglise et ceux de lUniversité, comptaient déminents représentants. » Cette commission était composée de MM. Thiers (Président), Cousin, St-Marc-Girardin, Dubois, labbé Dupanloup, Peupin, Janvier, Laurentie, Bellaquet, Freslon, de Montalembert, de Corcelles, Frimeau, Pouillain de Bossay, Cuvier, Michel, Armand de Melun, Henri de Riancey, Cochin, labbé Sibour, Roux-Lavergne, de Montreuil, Housset et Aléxis Chevalier. Le projet de loi émané dhommes de vues et dintérêts si divers sur la question de lenseignement, où ils ne sétaient rencontrés jusqualors que pour se livrer les plus violents combats, devait éminemment porter en soi le caractère dune transaction. Il en a les avantages & les inconvénients. Avantages trop exaltés par certains partisans du projet, inconvénients trop exagérés par ses adversaires. Cest sur ce terrain que lAmi de la Religion & lUnivers ont engagé, depuis près de 8 mois, une polémique qui, après de longues intermittences, sest réveillée plus vive que jamais à loccasion de la 2de lecture du projet de Mr. de Falloux devant lAssemblée Nationale. LAmi de la Religion ne se donne pas pour entièrement satisfait de ce projet auquel son Rédacteur en chef, Mr labbé Dupanloup, aujourdhui Evêque dOrléans, a eu une large part ; mais il le préfère au statu quo sur lequel il a des avantages incontestables. Il le croit dailleurs susceptible dune révision dont lexpérience pourra montrer sous peu la nécessité, et il laccepte comme la seule base possible dun arrangement amiable et non comme le fruit dune victoire définitive. LUnivers, au contraire, ne trouve dans le projet de loi que des avantages presquillusoires à côté dinconvénients dont il est impossible de calculer la portée, et par conséquent il lui préfère le Statu quo qui fera beaucoup mieux comprendre la nécessité daccomplir enfin les promesses de la Constitution quune transaction qui les a éludées et sur laquelle il sera difficile de revenir. « Nous nions absolument, dit-il, que lon ait été condamné à faire la détestable loi dont il sagit, et quil ne fût pas possible den avoir une meilleure. La source unique de tous les vices de la loi, cest la pensée qui a réuni dans la commission primitive doù elle émane quelques-unes des anciens adversaires et des anciens amis de la liberté denseignement, pour leur demander de concourir au même but par des concessions mutuelles débattues et consenties en commun. En cela on a été loué de faire de la bonne politique, de la politique habile. Nous disons, nous, quen fait de politique nous nen connaissons ni de plus mauvaise, ni de plus maladroite Une loi de liberté en matière denseignement était au plus haut degré dans toutes les convenances de la situation ; elle avait pour elle lesprit & la lettre de la Constitution ; elle avait cela dexcellent quelle eût exprimé le véritable état de la France dans lordre des idées. A qui persuaderait-on quune pareille loi était impossible ? Que substitue-t-on au Statu quo ? 1° Une restauration de luniversité ; une contradiction formelle à la négation de la thèse catholique sur ce point ; la consécration dans les mains de lEtat du pouvoir de gouverner et de diriger les intelligences. Est-ce là remplacer le Statu quo dune manière avantageuse ? »
    A lexception des Evêques de Nancy & de Chartres qui ont vigoureusement combattu le projet de Mr. de Falloux (et de Mgr de St Claude qui a déclaré professer sans restriction aucune les principes exposés dans les lettres de ces Prélats), lépiscopat na pris aucune part dans le débat. Néanmoins 23 Archevêques é Evêques ont envoyé au Souverain Pontife un mémoire resté secret, accompagné dune lettre qui na été livrée à la publicité que pour écarter les fausses interprétations auxquelles la démarche de ces Prélats avait donné lieu. Nous en extrayons le passage suivant : « Cette loi, sans être parfaite, nous paraît préférable de beaucoup au Statu quo sous lequel nous gémissons depuis si longtemps, et où le rejet de la loi projetée nous laisserait peut-être indéfiniment. Nous espérons dailleurs trouver dans notre zèle et dans le dévouement du clergé des moyens efficaces pour profiter des avantages considérables & certains quoffre cette loi, pour arriver avec le temps aux améliorations désirables dont elle renferme le germe, et enfin pour prévenir & neutraliser les inconvénients quelle peut encore présenter. » Plusieurs autres Archevêques & Evêques ont aussi eu recours à la publicité pour annoncer leur adhésion aux sentiments exprimés dans cette lettre.
    « Dun autre côté, dit lUnivers, lon sait que plusieurs Prélats entre lesquels nous croyons pouvoir nommer dès à présent Mgr lArchevêque de Rouen et NN. S. les Evêques de Chartres, de Nancy, de Séez, de Luçon &e. (1) ont adressé au Souverain Pontife des lettres ou Mémoires entièrement défavorables au projet de loi. Lon sait de plus que lon a ardemment sollicité ladhésion de tous les Evêques, quon na rien négligé pour lobtenir, et lon peut croire sans trop de témérité que les Prélats qui ne lont pas donnée lont refusée. » Si cette raison de lUnivers était admissible, il sensuivrait, toujours daprès lui, que plus de la moitié des Evêques de France repousseraient le projet de loi de Mr. de Falloux, rédigé par Mr. Thiers. LAssemblée Nationale lui a fait plus dhonneur en ladmettant à une majorité de 436 voix contre 205. Il est probable quil sortira de même victorieux de la dernière épreuve qui lui reste encore à subir, celle dune 3e lecture . Si au dehors de lAssemblée on voulait compter ses partisans & ses adversaires, il faudrait dabord ranger autour des deux étendards élevés par lAmi de la Religion et par lUnivers, en deux camps à peu près égaux, mais avec des nuances intermédiaires, tout le parti modéré, y compris la presse qui a servi à former son opinion ; puis sur un 3e plan on devrait faire figurer tout le parti socialiste & universitaire représenté à lAssemblée Nationale par la Montagne qui a prononcé un tolle général contre le projet de Mr. de Falloux. Ces derniers adversaires, bien différents des premiers, trouvent quon a fait dimmenses concessions au Clergé, quon lui a livré lUniversité en appelant des Evêques dans ses conseils &&e.

    (1) LEvêque de Dijon vient de faire connaître au Ministre de lInstruction Publique quil nadhère pas au projet de loi organique de lenseignement ; et Mgr lEvêque de Châlons déclare dans une lettre adressée à lUnivers quil ne peut donner son approbation à ce projet.

    Ce nest pas ainsi quen jugent des Evêques eux-mêmes dont nous trouvons les sentiments exprimés dans lUnivers daujourdhui. « Je ne puis concourir par mon suffrage, dit celui de Luçon, à la formation de ce conseil supérieur où la loi voudrait voir entrer 4 Evêques avec 2 Ministres réformés et un rabbin. » « Sil eût dépendu de nous, écrit Mgr lArchevêque dAvignon à Mgr de Langres, de formuler un projet de loi au sujet de la liberté denseignement et de le faire agréer par lAssemblée Législative, javoue que je naurais pu admettre limmistion de lUniversité dans nos écoles, son influence en tout & partout quand elle nest pas prépondérant, linspection morale faite par ses membres jusque dans nos Séminaires, & spécialement la collation des grades, qui lui est entièrement réservée, contrairement aux principes de fusion et déquilibre sur lesquels en prétend asseoir la nouvelle loi Mais faisant la part du législateur qui ne peut vouloir que ce qui est possible, et considérant les améliorations notables apportées à notre situation par la faculté qui nous est donnée, ainsi quaux Congrégations religieuses, de former des établissements, je pense quil est prudent & sage de nous unir à vous par ladoption du projet. Les améliorations auxquelles je tiendrais le plus, en supposant le projet de loi maintenu, portent particulièrement : 1° Sur le Jury dexamen, qui doit être modifié si on ne veut pas que lUniversité subisse dans lavenir, ainsi que dans le passé, le reproche dêtre juge & partie ; 2° Sur les inspections dans nos séminaires, comme contraints à la discipline de lEglise, peu honorables pour nous & propres seulement à soulever des conflits toujours regrettables. »
    Trompés dans leurs vux et leurs espérances dun affranchissement loyal & complet du monopole universitaire promis par la Constitution, les Evêques de France sautorisèrent de cette même constitution pour rentrer dans lexercice dun autre droit quil nétait plus possible de leur contester.
    Cest une obligation imposée par le Concile de Trente aux Evêques de se réunir en conciles provinciaux tous les 3 ans. Si, depuis deux siècles, ces conciles nont pas été convoqués en France, ce nest ni la faute de nos Evêques, ni même celle de la législation civile : on ne doit lattribuer quà un système fatal pour la liberté de lEglise, et constamment suivi par le Gouvernement, depuis le règne de Henri IV jusquà lépoque de la révolution. Napoléon, en relevant les autels quelle avait renversés, voulut conserver sous un caractère légal la prétention des anciens gouvernements qui sétaient attribué le droit exclusif de permettre aux Evêques de se réunir en concile. LArt. 4 des lois organiques porte : « Aucun concile national ou métropolitain, aucun synode diocésain, aucune assemblée délibérante ne peut avoir lieu sans la permission expresse du Gouvernement. » Depuis lors, loin de se montrer disposé à accorder cette permission, le gouvernement a constamment pris ombrage des moindres apparences dun concert entre les Evêques. En reconnaissant à tout le monde le droit de sassocier et de se réunir pour toute espèce de choses, la Constitution de 1848 est venue briser ces entraves et rendre à lEpiscopat français le libre exercice dun devoir quil sest empressé de remplir. Mgr lArchevêque de Paris eut lhonneur de linitiative, il indiqua la tenue dun concile provincial pour le 17 7bre. Il fut imité par les Archevêques de Besançon, de Reims, de Tours, dAvignon & de Bordeaux (un synode fut convoqué par lEvêque de Nevers). Ces Prélats, en rentrant, en vertu de la nouvelle Constitution, dans la jouissance dun droit dont ils avaient été injustement privés, ne sétaient crus tenus à aucun formalité à légard du gouvernement. Mais Mr. Languinais qui remplissait alors lintérim de ladministration des cultes navait pas oublié lart. 4 des lois organiques ; il sempressa de solliciter auprès du Président de la République pour tous les Evêques de France une permission quils navaient pas demandée, et cela, disait-il, afin de sauvegarder les formes conservatrices de notre droit public, et de donner aux conciles provinciaux & aux synodes diocésains un caractère suffisant de légalité. Ce qui veut dire en dautres termes que, si la constitution permet aux Evêques de convoquer des conciles ou des synodes, le gouvernement de la République se réserva le droit, comme ceux qui lont précédé, de juger de leur opportunité. Espérons quil ne sera tenu aucun compte de ces prétentions surannées qui nont dailleurs trouvé aucune sympathie. Pour cette fois au moins, les Prélats dont nous venons de parler avaient lassurance de nêtre point inquiétés dans la tenue de leurs conciles. Voici les termes du décret : « Sont et demeurent autorisés, pendant lannée 1849, les conciles métropolitains & les synodes des diocésains que les Archevêques & Evêques jugeront utiles de tenir en leur métropole ou diocèse pour le règlement des affaires qui, dans lordre spirituel, touchent à lexercice du culte et à la discipline intérieur du clergé. » Les bornes de cette lettre ne nous permettent pas de parler de chacun deux en particulier ; nous nous bornerons à quelques détails très succincts sur celui de Paris qui se réunit au Séminaire de St Sulpice. Nous empruntons à un journal les détails suivants : « Louverture du Concile sest faite par le St Sacrifice de la Messe célébrée par Mgr lArchevêque de Paris. Assistent en personnes au concile NN. SS. LArchevêque de Paris, lEvêque de Meaux, lEvêque de Versailles, lEvêque de Blois. Mgr lEvêque de Chartres est représenté par un procureur, Mr. le Supérieur du grand Séminaire, Mr. labbé Dupanloup, Evêque désigné dOrléans est également présent, ainsi que NN. SS. Les Archevêque de Sans, lEvêque de Troyes, lArchevêque de Tuam et un autre Prélat dIrlande. Chaque chapitre est représenté par ses délégués. Parmi les Théologiens du Concile, on remarque M. de Courson, Supérieur général de la Congrégation de St Sulpice ; le Révd. P. de Ravignan de la Compagnie de Jésus ; le Rév. P. Rubillon ; MM. Carrière & Jeard ; Directeurs & professeurs au Séminaire de St. Sulpice ; Mr. labbé Langlois, Supr. du Séminaire des Missions-Etrangères ; MM. Annat, curé de St Merry, Hanicle, curé de St. Séverin, Corbière, curé de Passy ; Mr. labbé Gerbet, Mr. labbé Bautain, et plusieurs autres ecclésiastiques distingués par leur science. »
    « Les Pères du Concile et le Théologiens habitent le grand Séminaire : ils se sont astreints à la vie commune et qu règlement dont voici le détail : à 5 heures, lever, oraison, récitation du Bréviaire ; à 7 heures et demie, Messe du Concile, à laquelle assistait tous les Evêques en vêtements pontificaux ; à 8 heures & demie, congrégation particulière des Evêques, à 1 heure, Bréviaire ; à 3h., congrégation générale ; à 6h., Bréviaire ; à 8h. 3/4 prière & coucher. Les 2 repas du jour ont lieu à 11 h et à 6h.1/2 ; pendant le repas la lecture est faite dans les Saintes Ecritures et la vie de St. Charles-Borromée. »
    « Le Concile est divisé en 5 commissions, présidés chacune par un Evêque. Ces commissions sont : 1°. Commission des décrets ; 2°. Commission de la doctrine ; 3°. Commission des études ecclésiastiques ; 4°. Commission de la discipline ; 5°. Commission du droit canonique. » « Le Conciles procède : 1°. En congrégations particulières ; 2°. En congrégations générales ; 3°. En sessions solennelles. Les congrégations particulières sont les commissions ou bureaux entre lesquels sont distribuées les matières dont le concile doit soccuper. Les congrégations générales sont celles dans lesquelles les congrégations particulières font le rapport de leur travail, et le soumettent à la session pour former les décrets. Les Sessions solennelles sont destinées à prononcer et à publier les décrets arrêtés dans les congrégations générales. »
    Voici comme se fait la proclamation de ces décrets. « Les promoteurs du concile se présentent, lisent une requête, après laquelle lun des secrétaires du Concile lit, du haut de la chaire, le texte du décret que lui a remis le Président ; puis il savance vers le Président, et lui demande : Illustrissime ax Reverendissime Domine, placet-ne decretum ? Le sous-secrétaire dit aux Pères : Reverendissimi Patres, placet-ne vobis decretum ? Les Pères répondent successivement et chacun en particulier : Placet. Et le Président prononce la formule : Decreta placuerunt Patribus. Puis le Secrétaire fait appel, et chaque Evêque répond adsum.
    Le concile de Paris, ouvert le 17 7bre, tint sa session de clôture qui était la 3e, le 29 du même mois. La plus grande solennité présida à cette magnifique cérémonie. Quatorze Archevêques & Evêques se trouvaient rassemblés dans la Chapelle du Séminaire de St. Sulpice.
    « Rien, dit un journal, ne saurait rendre la Majesté de cette vénérable et auguste assemblée. » Après le décret défini, Mgr lArchevêque de Paris adressa de son Siège une allocution aux Membres du Concile. Nous citerons le passage suivant qui exprime avec vérité lesprit de sagesse, de modération et de respectueuse convenance qui a présidé à cette sainte Assemblée « Dans nos intimes & fréquentes communications avec nos vénérables collègues, quand nous recevions dans notre âme les douces effusions de leur charité ; quand nous voyions cet accord des volontés, cet ensemble de vues, cette parfaite union qui présidaient à toutes nos délibérations, nous ne pouvions pas douter que loracle divin ne fût accompli, car nous sentions la présence réelle de lEsprit Saint au milieu de nous. Elle se faisait également sentir, cette divine influence. Bien)aimés Coopérateurs, au milieu de la paix et des douceurs de notre vie commune, quand nous étions témoins de votre piété, et ensuite lorsque, dans lexamen et la discussion de nos décrets, nous entendions vos sages avis. Ah ! nous noublierons jamais cette ouverture de cur, cette franchise, cette sainte liberté, et puis cette gravité, ce respect, et tous les admirables tempéraments que vous saviez mettre dans vos discours ! Vous parliez en présence de Dieu, et non en présence du monde, pour accomplir un devoir, et non pour satisfaire des passions ou pour recueillir des applaudissements. »
    Après cette pieuse & touchante allocution que nous regrettons de ne pouvoir reproduire en entier, commença une des plus magnifiques cérémonies de ce rite solennel, cest-à-dire, les acclamations, qui sont dans lEglise dun usage traditionnel. Du haut de la chaise, le Secrétaire du Concile prononçait la formule, et les Pères, à haute voix, répétaient tous ensemble lacclamation. Cétait vraiment quelque chose de touchant et de magnifique que ces vux adressés unanimement au Seigneur, pour le Pape, pour lEglise, pour la hiérarchie Sacrée, pour la patrie, pour la ville et pour la province. Les larmes vinrent aux yeux des assistants en entendant répéter ces admirables souhaits : « A la Patrie, amour de la foi, justice, paix & victoire ! A la cité et à la province, grâce et tranquillité. Amen ! Amen ! »
    Les autres conciles présentèrent le même spectacle dédification ; mais rien ne produisit une plus salutaire impression sur lesprit des spectateurs que le maintien recueilli des Pères des ces divers conciles dans les processions qui se firent du Séminaire diocésain à la cathédrale ; Notre cadre est trop restreint pour quil nous soit possible de faire connaître, même dune manière abrégée, les décrets de ces conciles, qui dailleurs nont pas été publiés. LAmi de la Religion assure que les Archevêques & Evêques de la province de Paris résolurent unanimement dexprimer au St Père dans les Lettres synodales quils devaient lui adresser, leur désir de rétablir la Liturgie Romaine dans tous leurs diocèses, en faisant seulement connaître à SS. les considérations graves & les difficultés matérielles qui peuvent, à leur grand regret, retarder laccomplissement de ce vu plus particulièrement dans quelques-uns de ces diocèses. Suivant le rit Romain Arras, Cambray, Bordeaux, Reims, Aix, Avignon, Pepignan, Vannes, Ajaccio, Langres, Montpellier, la Rochelle, Marseille, St Flour, Quimper, Périgueux, St. Brieux, Rennes, Rhodez, Strasbourg, Angoulême, Montauban, Gap, Tarbes, Alger & Troies.
    Tandis que lEpiscopat Français, toujours digne de sa sublime Mission, rattachait ainsi par une affection plus étroitement filiale lEglise de France au giron de lEglise Mère, une voix sélève orgueilleux & téméraire comme lhérésie, alarmante comme les théories quelle proclame, et cette voix est celle dun prêtre, Mr. labbé Chantôme, du diocèse de Langres ; le même qui, il y a environ 7 ans, fondait à Paris la Société du Verbe divin, composée dhommes & de femmes, pour les Missions étrangères, Société morte aujourdhui et qui na, pour ainsi dire, marqué sa faible & courte existence que par des embarras pécuniaires et un procès qui en a été la suite. Labbé Chantôme, de fondateur malheureux de communautés, devint fondateur plus malheureux encore de journaux. La Revue des Reformes & du Progrès, qui parut sous son nom, ne tarda pas à afficher des Doctrines & des tendances plus que suspectes. Le petit nombre de ses abonnés, qui diminuait chaque jour, dut lavertir quil faisait fausse route. Il eut à choisir entre condamner son passé, ou se jeter tête baissée dans les bras du radicalisme qui lattirait à lui par de pressantes & fraternelles sollicitations. Larbre tomba du côté où il penchait. Labbé Chantôme abandonna la Revue des Reformes & du Progrès, qui navait pas une couleur assez prononcée, & fonda le Drapeau du Peuple, journal de la Démocratie et du Socialisme chrétien. Voici quel est son début : « En février 1848, Nous démocrates vainqueurs sur toute la ligne, nous tenions dans nos mains les destinées du monde, et nos adversaires, réduits au silence, subissaient notre victoire. Paris & la France étaient à nous ! LItalie, lAllemagne, lAutriche renversaient labsolutisme, le Nord tout entier sagitait. Belges, Anglais, Irlandais, Espagnols se sentaient ébranlés ; lAmérique nous tendait une main amie, et tous les peuples réveillés par le souffle de la liberté, étaient prêts à sunir ; moment sublime, qui entrouvrit les voiles de lavenir & nous en fit pressentir les grandeurs. Aujourdhui les ennemis de notre cause triomphant ! Ils ont le gouvernement officiel de tous les peuples ! Pourquoi ce triomphe de réaction ? Parce que le mouvement démocratique a manqué généralement de radicalisme. » Nous ne suivrons pas labbé Chantôme dans ses aberrations politiques dont il est facile de se faire une idée par cette entrée en scène. Dirigeons un instant notre attention vers la question religieuse. Le Drapeau du Peuple met sous les yeux de ses lecteurs la pièce suivante : « Pétition adressée au Pape, aux conciles, aux Evêques, sur les réformes à opérer dans lEglise Catholique, présentée à ladhésion des Ecclésiastiques et des laïques, par Mr. labbé Chantôme. » Le cadre dans lequel lhumble pétitionnaire content à circonscrire lobjet de ses demandes, nest pas moindre que celui-ci : les réformes quil requiert, accomplissant en cela, selon lui, le devoir rigoureux pour tout catholique de dire directement sa pensée, lui semblent devoir embrasser : « 1°. Le gouvernement de lEglise dans son ensemble et dans toutes ses parties ; 2°. Lenseignement & léducation ecclésiastique ; 3°. Le prédication ou lenseignement des peuples ; 4°. Les ordres religieux et congrégations ; 5°. Le culte et la Liturgie ; 6°. Le biens & les revenus de lEglise ; 7°. Enfin quelques points spéciaux qui paraissent dune haute gravité. Voici maintenant quelques extraits de la pétition° « Nous demandons que le Souverain Pontife soit élue par le clergé et le peuple Romain, conjointement avec la députation des Eglises du monde Nous demandons que se dépouillant à jamais de toute dignité temporelle, tentation permanente de faste, dorgueil & de cupidité, embarras civil et politique, peu conforme au précepte de St Paul qui ne veut pas que le Prêtre soit impliqué dans les affaires séculières, le Souverain Pontife sous linfluence efficace du Concile cuménique ou de ses délégués se consacre uniquement au ministère apostolique, à toutes les fonctions de 1er pasteur dans lEglise Nous demandons que le Pape exerce en grand, et sur les ressources que lui fournira la chrétienté, lhospitalité envers tous les pèlerins volontaires qui viendront visiter lEglise Romaine &,&e,&e. Nous demandons la séparation complète de lEglise avec les pouvoirs politiques. Nous demandons que le salaire du culte donné par lEtat soit refusé comme un danger, comme une injure, comme une inutilité. Nous demandons que le concile cuménique soit tenu à des époques fixes & de la manière la plus fréquente possible. Nous demandons que ce concile, convoqué par le Souverain Pontife, ou de toute autre manière dans des cas extraordinaires, soit composé de tous les Evêques du monde, députés Ecclésiastiques & laïques élus dans tout les diocèses. Nous demandons que tous les peuples, toutes les professions, toutes les opinions religieuses puissent envoyer des députés au concile, pour présenter leurs requêtes et les discuter avec ceux qui seraient désignés pour cet objet. »
    Nous ne nous sentons pas la force de prolonger ces citations. Mr. labbé Chantôme proteste que ses intentions sont pures, et quil est disposé à se soumettre au jugement de léglise, si ses doctrines sont trouvées contraires à la foi. Protestations dhérésiarque ! Mr. Chantôme sest montré également sourd aux sages conseils de ses amis et aux avertissements charitables de lautorité ecclésiastique qui lui montraient labyme ouvert sous ses pas. Interdit dans le diocèse de Paris, cité à comparaître devant lofficialité de Langres, condamné par le Souverain Pontife, labbé Chantôme répond quil ne veut être jugé que par un concile cuménique. Un autre Ecclésiastique, Mr. Leray, partage ses erreurs et son obstination.
    Le radicalisme au triomphe duquel Mr ; Chantôme prostitue son talent et sa conscience de prêtre, soit quil sappelle socialisme, communisme, fouriérisme ou phalanstère, menace également la religion, la civilisation, la famille & la propriété. Il a son foyer dans les sociétés secrètes qui enveloppent lEurope presquentière dans les immenses réseaux de leur propagande. Ses ressources lui viennent en partie de ses propres dupes. Pour si minces que soient leurs salaires, pour si pesants que soient leurs fardeaux, les ouvriers enrôlés en grand nombre sous les drapeaux du socialisme, prélèvent sur le nécessaire pour grossir de quelques sous le budget de la révolution. Ils donnent une parcelle de ce cuivre quils vont échanger contre du pain pour multiplier le nombre des brochures socialistes répandues dans les campagnes, pour payer les frais de la propagande. Avec ces aumônes votées par la misère, la démocratie entretient, solde et recrute une armée démissaires, dagents de prédicateurs, de soldats. Les succès quelle a obtenus en France & ailleurs lui donnent une telle confiance quelle ne craint pas de proclamer que lavenir est à elle, et de fixer pour le plus tard aux prochaines élections lépoque de son triomphe. Voici à ce sujet les prédictions de Proudhon° « Sil est une chose certaine, indubitable, dit-il, cest quen 1852, Louis Bonaparte, Président actuel de la République, ne sera pas réélu ; il ne reviendra pas seulement avec le titre de représentant du peuple. La constitution sera révisée, pour sûr. De savoir, après cela, quel nouvel élu sortira de la révision, si ce sera Ledru-Rollin, Cavaignac, Changarnier, Joinville ou Chambord ; de savoir même si le peuple se donnera un Elu, cest une autre question que je nai nulle envie dexaminer en ce moment. » Cette question, Proudhon lavait non seulement examinée, mais même résolue lorsquaprès avoir sapé par leur base toutes les théories de la démocratie, il en avait conclu que le seul gouvernement possible, celui quil appelle de tous ses vux, cest lanarchie ; et comme sil était déjà à cet heureux temps il sécrie : A bas les calotins, les Jésuites, les Ignorantins ! On les enfermera tous dans leurs capucinières, leurs évêchés, leurs chapîtres, leurs séminaires. »
    Espérons que Proudhon naura pas la joie de voir ses prédictions accomplies. Les prières & les bonnes uvres des justes, et surtout cette charité toujours croissante & si bien organisée dans notre France, détourneront de dessus nos têtes les fléaux dont nous menace cet énergumène. Et quel motif despérance dans la protection de la Ste Vierge !. Non, Marie na pas abandonné la France, nous en avons une preuve dans les faveurs signalées dont elle se plait à récompenser journellement ceux qui tournent vers Elle des regards despérance & damour. Nous lisions ces jours derniers avec une vive émotion ce quon écrivait, à ce sujet, de la Salette au Moniteur Catholique : « Nous aimons à vous dire que depuis lannée dernière, N .D. de la Salette a, dune manière admirable, continuée sa grande mission de miséricorde. Dans le courant de cette année plus de 100 guérisons extraordinaires, éclatants, humainement inexplicables & vraiment surnaturelles, la plupart attestées comme telle, en bonne et due forme, sont encore venus à notre connaissance. Des faveurs spéciales de conversions & dautres grâces extraordinaires en tout genres nous ont aussi été annoncées en bien plus grand nombre. Plus de cinquante mille pèlerins, le plus souvent appartenant à la bonne société, aux 1ères familles de France, et quelquefois même de létranger, sont venus gravir les montagnes de la Salette Plus de 1500 lettres nous ont été adressées de la France & de létranger, pour nous demander des prières, des neuvaines, des oblations du Sacrifice, de leau de la fontaine dite miraculeuse, par lusage de laquelle tant de faveurs surnaturelles ont été obtenues jusquà ce jour &e&e. »
    Que de grâces de conversion nobtiennent pas chaque jour les pieux Associés de lArchiconfrérie ! Ce nest pas en vain quils ont appelé les bénédictions de Celle qui se plaît à honorer son glorieux titre de refuge des pécheurs, sur les Missions que la PP. Jésuites ont données successivement aux bagnes de Toulon, de Brest & de Rochefort. Au nombre de ces dignes enfants de St Ignace se trouvait le Père Ratisbonne, cette merveilleuse conquête de lamour de Marie. Pouvait-il mieux débuter dans la carrière apostolique ? « On sait, dit un journal, que la Mission donnée aux condamnés de Toulon par 20 prêtres de la Compagnie de Jésus a duré près dun mois et quelle a produit des fruits aussi admirables quinespérés. Sur environ 4,000 condamnés, près des deux tiers se sont approchés des sacrements avec la ferveur la plus vive, et dont ils ont donné des preuves nombreuses & certaines. » Il y a eu 1835 communions sur les 2,800 condamnés du bagne de Brest ; dans ce nombre sont comprises 80 premières communions. Deux arabes ont été baptisés ; plusieurs ont fait abjuration. (Nous ne pouvons préciser le nombre des 1ères communions, des baptêmes et des abjurations qui ont eu lieu à Toulon, à peu près dans la même proportion quà Brest au nombre des nouveaux baptisés se trouvaient un chinois et un indien.) A la clôture des exercices, un grand nombre de condamnés témoignaient hautement leurs regrets de nen avoir pas profité. Le résultat de la Mission du bagne de Rochefort na pas été moins consolant. Le 3 février, jour fixé pour la clôture, 2 hommes ont été baptisés, une vingtaine ont fait leur 1ère communion, 120 militaires ou marins & 512 forçats se sont réunis à la Table Sainte. Cétait, à une trentaine dhommes près, toute la population valide de lhôpital et près des deux tiers des condamnés.
    En présence de tels exemples est-il permis de désespérer du salut de la Société, pour invétérées que soient les plaies qui la rongent ? Lexcès même du mal ne peut-il pas la ramener vers le bien ? Ses antipathies religieuses se dissiperont avec les illusions de ces théories qui lui promettent le bonheur et ne doivent lui apporter quun surcroît de souffrance. Déjà la Capitale sest familiarisée avec la réapparition des ordres religieux dhommes. Les Dominicains sont établis aux Carmes, depuis environ 6 mois, et chaque Dimanche leur église est encombrée dune foule avide dentendre la parole éloquente du P. Lacordaire. On ne sétonne plus de rencontrer dans les rues de Paris cet ami du peuple, le capucin avec sa longue barbe et son froc. Fidèle imitateur des vertus de son saint fondateur, il se propose détablir sa demeure au milieu des ouvriers & des pauvres, afin de leur apprendre par son exemple & ses exhortations à sanctifier leurs travaux & leurs privations. Un de ces bons Pères prêche avec beaucoup de succès la station du Carême à N.-D. des victoires. Il est secondé dans laudition des confessions par un de ses religieux.
    Cest ainsi que lEglise de France use du peu de liberté quon lui laisse pur développer quelques-unes de ses admirables institutions qui doivent sauver notre patrie. La République sest montrée plus intelligente dans sa tolérance à cet égard que les gouvernements qui lont précédée ; mais elle na pas fait tout ce quon était en droit dattendre delle, et cest peut-être, dans les desseins de la Providence, ce qui doit hâter sa ruine. Son principal ennemi est celui-là même quelle a élevé plus haut. Louis-Napoléon a pour la République des antipathies quil veut publier dans le monde entier. Cest dans ce dessein quil sest créé un nouvel organe dans le Napoléon journal hebdomadaire, paraissent le Dimanche, lequel, à raison de ses prétentions quelque peu impérialistes, on a appelé : lEmpereur du Dimanche. Ses articles les plus significatifs sont de la main même du prétendant, dont la touche est facile à reconnaître. Qui mieux que lui peut nous donner des nouvelles de ce vaisseau chargé des destinées de la France et dont nous avons promis de rechercher la trace ? « Un navire est en pleine mer, nous dit le Napoléon, la tempête sélève, les éléments conjurés se déchaînent, au milieu de la tourmente la capitaine a disparu. Léquipage remet le commandement à un homme dont il attend son salut ; mais, en même temps, il lui refuse le gouvernail, les voiles, les agrès, et, indiscipliné, il entrave toutes les manuvres. Si le navire narrive pas au port, et quil sagite sous lincessante menace du naufrage, à qui sen prendre ? Est-ce à léquipage qui conspire contre lui-même ? Est-ce au capitaine privé de tout moyen dagir ? » Voilà une 1ère réclame impérialiste ; écoutons-en une seconde : « En renversant le trône des Bonapartes et en relevant celui des Bourbons, les souverains coalisés ont commis, en 1815, la faute politique la plus grave que présentent les annales de lEurope moderne Les Carlovingiens, dans la personne de Louis doutre-mer ; plus tard les Stuarts, après Cromwell, et de nos jours les Bourbons de 1815, nont repris le sceptre de leurs pères que pour montrer quils ne pouvaient plus le porter. Nest-ce pas nous dire tout ce quil y a daveuglement et de folie à vouloir encore replacer lun ou lautre des Bourbons sur le trône qui, déjà 4 fois, sest écroulé sous eux ? » Puis il entre dans certaines considérations qui lamènent à cette conclusion° « Lhérédité des Bonapartes sont victorieux de ces divers points de vue, comme le nom de Louis-Napoléon, au 10 Décembre, est sorti victorieux de chaque urne électorale de France. »
    Ce langage na rencontré partout quune froide indifférence. Seulement quelques feuilles publiques, voyant les nouvelles tendances du Président à un coup détat, ont cru devoir lavertir du danger auquel il sexposerait sil donnait suite à son projet. Le Napoléon leur répond : « Quelques journaux disaient naguère comme avertissement au Pouvoir : Charles X & Louis-Philippe avaient aussi un ministère et une armée dévoués. « Cela est vrai. Mais Charles X & Louis-Philippe navaient pas été par la Nation, et nétaient pas dailleurs, comme le Président de la République, résolus à ne jamais abandonner larmée, et à se faire tuer au milieu delle plutôt que de se résigner encore une fois à lexil. » Si un coup détat est possible, ce nest en effet que de larmée quil faut lattendre. Mais Louis-Napoléon qui na été jusquici que lombre dun grand nom ne se trompe-t-il point sur les dispositions de nos braves militaires, aujourdhui lhonneur & lespoir de la France ? Déjà, dit-on, le général Changarnier aurait déclaré assez nettement quil ne faut pas compter sur son concours. LElu du 10 Xbre ne se trompe-t-il point surtout sur les dispositions de la Nation dont il se montre si fier davoir réuni les suffrages ? Ne devrait-il pas sapercevoir que toutes les sympathies lui échappent & que les vux comme les curs de ceux qui désirent le retour de la monarchie se portent vers un autre prétendant. Celui-ci est un beau jeune homme, affable comme un Bourbon, mûri dans lexil, et à qui le malheur, ce maître inflexible, a fait voir les hommes & les choses sous leur véritable côté. Nous navons pas besoin de dire que cest le comte de Chambord. Sétant rendu dans le courant de lété aux eaux dEms, il reçut la visite dun grand nombre de Français. Tous ont été pleinement satisfaits, & de belles payes sont sorties de la plume de ceux-là même qui ne partagent pas les idées quil représente. Une députation douvriers, au nombre de 18, sest aussi rendue à Ems et a été admirablement accueillie par le Prince. Ces ouvriers ont été admis à toutes les réunions de famille. La Comtesse a été on ne peut plus gracieuse. Pour eux, ils sont revenus enchantés, et on promettant de faire de la propagande de parmi leurs compagnons. Parlerons-nous de cet autre prétendant, fils du Roi-Martyr, échappé comme un autre jour à la fureur de ses bourreaux ? Jusquici il na pu encore faire constater son identité, mais le ciel semble se déclarer pour lui. Une simple villageoise dAlsace, douée du don de prophétie, et ayant une grande réputation de sainteté, annonce, comme de la part de Dieu, que cet homme est véritablement le fils de Louis XVI, et que proclamé roi il fera le bonheur de la France. Si cette prophétie saccomplit, on ne pourra sempêcher de reconnaître que le doigt de Dieu est là, tant paraît étrange la seule pensée même de cet événement. Cependant ce rayon despérance, tombé du ciel, console les personnes qui ont confiance dans les prophéties de lextatique de Viderbronn, et ces personnes sont nombreuses, mais elles attendent en paix les moments marqués par la Providence. Ils seront sans doute précédés de quelque catastrophe. Le triomphe des rouges dans les élections partielles, qui ont eu lieu le 10 Mars pour remplacer les 30 représentants de même couleur condamnés à Versailles, nous révèle le danger plus ou moins prochain de les voir semparer du pouvoir. Nous savons assez de quoi ils sont capables pour prévoir les maux quils feraient alors peser sur la France, si Dieu ne les arrêtait pas. Voyons ce quils ont fait en Italie malgré la réserve quils étaient encore obligés de simposer.

    Italie.

    Nous avons vu les démocrates de Rome remplacer le pouvoir temporel du Souverain-Pontife par une junte dEtat en attendions la convocation dune Assemblée constituante destinée à fixer les conditions futures du pays. Le 30 Xbre 1848, 101 coups de canon partis du fort St Ange saluaient la convocation définitive au 5 février 1849 de la constituante romaine. Cette joie officielle rencontra peu décho. Les magasins se fermèrent 2 heures plus tôt que de coutume, les rues devinrent désertes, pas un lampion ne fut allumé, un silence de mort plana sur la ville entière, sauf pourtant quelques rares exceptions de pétards. La faction dominante un peu humiliée de ce premier résultat chercha dans un second appel aux sympathies des Romains un dédommagement à cet échec imprévu. Voulant cette fois donner un grand appareil à la fête, elle convoqua les troupes et la garde civile que pour le 2 janvier. Sur 10 à 11 mille gardes civiques, il sen trouva à peine 350 à 400 sous les armes ; des légions entières manquèrent à lappel ; quant aux illuminations, quoique faites par ordre, elles étaient extrêmement rares. Et de quoi sagissait-il dans cette grande manifestation ? Il sagissait dapplaudir à la lecture dune instruction du gouvernement, faite au capitole par un prêtre pour la convocation des collèges électoraux. A côté de cet exemple de honteuse défection, qui ne sera malheureusement pas le dernier, nous pourrions faire contester celui du vieux Prince Corsini, lun des 3 membres de la Junte ; il préféra donner sa démission plutôt que de signer la proclamation de la constituante quil regardait avec raison comme la déchéance du St Père. Ses deux anciens collègues furent presque tout aussitôt amenés par des difficultés dadministration à donner aussi leur démission ; et alors des débris de cette Junte qui avait vécu si peu de temps se forma un gouvernement provisoire, lequel devait faire place à la constituante, dont le nom trop suspect aux Romains, sera désormais changé en celui dAssemblée Nationale. Cette transmutation purement nominale ne devait faire illusion à personne. « Néanmoins, disait Pie IX dans sa proclamation du 1er Janvier 1849, afin quaucun de vous ne puisse prétexter davoir été trompé par des séductions fallacieuses et par les prédicateurs de doctrines subversives, ni davoir ignoré ce que trament les ennemis de tout ordre, de toute loi, de tout droit, de toute véritable liberté et de votre félicité même. Nous voulons aujourdhui de nouveau élever et répandre Notre voix de telle sorte quelle vous rende parfaitement certains de lordre absolu par lequel nous vous défendons, quels que soient dailleurs votre rang et votre condition, de prendre aucune part aux réunions quon oserait faire pour lélection des individus à envoyer à lAssemblée condamnée. En même temps nous vous rappelons que cette défense absolue que nous vous signifions est sanctionnée par les décrets de nos Prédécesseurs et des Conciles, et spécialement du très-saint Concile de Trente, dans lesquels lEglise, à diverses reprises, a fulminé ses censures, et principalement lExcommunication majeure quencourt, sans quil soit besoin daucune déclaration, quiconque ose se rendre coupable dun attentat, quel quil soit, contre la souveraineté temporelle des Souverains-Pontifes Romains, comme nous déclarons que lont déjà malheureusement encourue tous ceux qui ont contribué à lacte susdit (la convocation dune assemblée nationale) et aux actes précédents accomplis au détriment de la même souveraineté, ou qui, de quelquautre manière, et sous de faux prétextes, ont troublé, violé et usurpé Notre autorité. »
    Tous les Romains furent attérés par cet acte du Souverain Pontife. Le parti démagogique, lui-même, en fut frappé ; mais laveuglement des passions étouffa bientôt chez lui une première impression heureuse. En effet, encouragés par Sterbini, lun des membres du gouvernement provisoire, quelques centaines de misérables se rangèrent deux à deux, et précédés dune croix, suivie de chapeaux portés au bout de longs bâtons et représentant le chapeau du Pape et ceux des Cardinaux, ils sacheminèrent en chantant le De profundis et le Miserere vers la Via Frattina ; là ils sarrêtèrent devant la porte du lieu daisance public, et, agenouillés ils entonnèrent le Libera me, Domine, tandis que lun de ces infâmes, accompagné de quelques-autres portant des torches, alla jeter dans la fosse la copie de lExcommunication prononcée par le St Père. Delà cette tourbe impie, poursuivant ses infamies, sachemina vers le pont Sisto, et là elle jeta dans le Tibre le chapeau du Pape & ceux des Cardinaux. Du reste, la ville était déserte et paraissait morte devant de si horribles sacrilèges.
    Les curés qui, le matin, avaient lu au prône de la Messe paroissiale la protestation du St Père, coururent risque de tomber sous le poignard de lordre de Sterbini ; mais, prévenus à temps, ils purent se cacher. Quelques membres du clergé ont fait preuve dans cette circonstance dun noble et courageuse fermeté ; mais on nen peut pas dire autant du célèbre Père Ventura que la supériorité de ses talents avait égalé à Lamenais et quon craignit alors de voir descendre comme lui dans les profondeurs de labîme creusé par son orgueil (x). Pris par Sterbini de faire un écrit pour démontrer la non-validité de lExcommunication, il paraît quil aurait trouvé quelques mots pour servir les désirs des disciples de Satan.
    Mais voici bien un autre scandale : « Avant hier (12 janvier), dit une lettre de Rome, il y avait une fonction à lEglise des Siciliens, en action de grâces pour lanniversaire de la révolution de Sicile. Le St Sacrement était exposé, et le P. Ventura, lordonnateur de la fête, tout prêt à donner la bénédiction du St Sacrement, quand Rambaldi est monté en chaire pour dire : « Lexcommunication nest pas valide, pour 3 raisons : 1°. La non-authenticité de lacte ; 2°. La non-pertinence des motifs ; 3°. La bonté du cur de Pie IX. » Cest ainsi que ces prêtres avilis réunissaient leurs efforts aux feuilles radicales qui combattaient de concert par linjure, limpiété & le sarcasme beaucoup plus que par des raisonnements, la validité de lExcommunication. Mais la dialectique de ces puissants logiciens ne put réussir à égarer les consciences droites. Presque tous les délégats donnèrent leur démission, et des employés, vivant uniquement du produit de leur travail, suivirent leur exemple. Limpression produite par la Bulle était si générale que le gouvernement provisoire dût prendre des moyens extrêmes pour assurer le succès des élections quil craignait dêtre obligé dajourner faute de votants. Voici avec quelques-uns de ses considérants le décret quil rendit à ce sujet :
    « Attendre que les tentatives faites pour empêcher en quelque manière que ce soit la réunion de lAssemblée nationale, sont une lésion formelle des droits du peuple ;
    Vu que pendant ces jours-ci qui précèdent la réunion de lAssemblée, un parti réactionnaire cherche tous les moyens et ne recule devant aucun effort pour exciter la guerre civile et détruire lordre & la tranquillité,
    La commission décrète :
    « Tout homme privé, tout fonctionnaire public, qui tente, par des voies directes ou indirects, dempêcher la convocation des collèges électoraux, ou cherche à exciter la guerre, en conseillant soit au peuple, soit à la force armée de désobéir aux autorités actuellement constituées est déclaré perturbateur de lordre public, ennemi de la Patrie, et comme tel soumis à la plus grande rigueur des lois.
    A cet effet, il est créé à Rome une Junte de salut public, présidée par le Préfet actuel de police et destinée à donner un rapide & rigoureuse exécution aux lois. Chaque Président de province instituera une Junte semblable, aux mêmes fins. »

    (x) Apprenant que son discours pour les morts de Vienne, a été mis, par décret de la S. Congn. De lIndex, au nombre des livres prohibés, le P. Venture redevient fils humble et soumis de cette Eglise quil avait tant affligée quelques mois auparavant.

    Grâce sans doute à ces mesures de terreur, les élections pour la Constituante purent se faire le 21 janvier, jour précédemment fixé. Les lignes suivantes dune lettre adressée au Journal des Débats feront suffisamment connaître comment sest accompli cet acte si digne de toute réprobation° « Sur les votants, 3,000 appartiennent aux troupes régulières de la garnison, à peu près autant aux ouvriers des ateliers nationaux ; un millier aux étrangers de toutes nations venus en aide aux révolutionnaires de Rome ; de plus, il nest sorte dintimidation dont on se soit fait faute pour amener ce résultat : visites des ministres dans les diverses administrations, menaces de destitution aux employés, affiches de proscription contre les récalcitrants, sommations écrites ou verbales, votes recueillis au lit des malades des hôpitaux sans aucune espèce de contrôle ; des individus ont voté plusieurs fois, soit dans le même collège, soit dans des collèges différents ; parmi ces individus, plusieurs ne possédaient aucune des conditions dâge ou de capacité légale requises ; enfin si jamais opérations électorales ont été entachés de manuvres frauduleuses, ce sont celles-ci. »
    Le soir les urnes contenant les votes furent portées au Capitole dans des fiacres suivis des émissaires de Sterbini criant à tue-tête : Mort à Pie IX ! Mort aux Cardinaux ! Mort aux Prêtres ! Mort aux religieux ! Lorsquil fut procédé au dépouillement du scrutin létonnement et la mauvaise humeur se trahirent plus dune fois sur le visage allongé de ceux qui faisaient connaître le nom des élus ; un grand nombre de billets portaient le nom de Pie IX, dautres celui de St Pierre, quelques-uns celui des 12 apôtres, dautres le nom du R. Père Roothan, général des Jésuites, puis le nom des 7 membres de la commission nommée par le Pape pour administrer lEtat durant son éloignement, et dont les démagogues ne voulurent point. Beaucoup avaient laissé le nom en blanc dans le billet de vote, dautres lavaient rempli avec des zéros. Sur la totalité des électeurs, un tiers seulement a pris part aux élections dune façon dune autre. Et comment après cela, les démagogues ont-ils leffronterie de chanter que la constituante est luvre du peuple romain. Aux environs de Rome et dans les provinces les choses se sont passées comme à Rome même. Le clergé sest presque universellement abstenu. Cest le 28 janvier, avec un appareil extraordinaire, que furent proclamés au Capitole les noms des 12 constituants élus à Rome. Nous pourrons les juger à luvre, ainsi que leurs dignes collègues. « La République romaine, dit un journal, décrétée par lAssemblée Nationale, à lunanimité, moins 11 voix, dans la nuit du 8 au 9 février, a été proclamée hier (10 février) au Capitole, par le Président de la Chambre. Les ouvriers des ateliers nationaux, auxquels on avait donné double paie, trois-cents gardes civiques et un millier de curieux assistaient à cette proclamation. Dès le matin les élèves de lUniversité sétaient promenés dans les rues avec le bonnet rouge. Un immense drapeau aux trois couleurs italiennes, portant à la hampe un bonnet rouge, a été hissé sur la tour du Capitole et attaché à la croix que tient la Statue de Rome qui la surmonte. Ainsi le signe de nos plus hideuses saturnales de 93 domine maintenant la capitale du monde chrétien. »
    La République proclamée, que restait-il à faire, sinon de prononcer la déchéance de la Papauté ? Voici le texte de ce décret sacrilège : « Art. 1er . La Papauté est déchue de fait et de droit du gouvernement temporel de lEtat romain. Art. 2. Le Pontife romain aura toutes les garanties nécessaires dindépendance dans lexercice de son pouvoir spirituel. Art. 3. La forme du gouvernement de lEtat romain sera la démocratie pure, et prendra le nom glorieux de République romaine. Le pouvoir exécutif est remis aux mains de 3 triumvirs. Au nombre des représentants qui ont déposé leur vote contre la Papauté nous avons la douleur de signaler Mgr Muzzarelli, sous-doyen de la S. Rote, et comblé des faveurs de Pie IX. Qui eût pu penser quune assemblée, composée dhommes qui tous se sont sciemment et volontairement placés hors de lEglise, ne se contenterait pas davoir inauguré louverture de ses séances par une Messe du St Esprit, et voudrait encore pousser son audace sacrilège et dérisoire jusquà venir le surlendemain du jour où elle avait prononcé la déchéance du successeur de St. Pierre, chanter un Te Deum dans lEglise consacrée à cet Apôtre ! Du moins, dans cette circonstance, lattitude ferme et digne des chanoines a apporté quelques consolations aux curs chrétiens. Ils ont résisté à toutes les menaces de violence contre leurs personnes, de spoliation contre leurs biens, et ils ont nettement refusé, quoiquil dût leur arriver, de sassocier à ces profanations. A leur défaut la Messe fut célébrée par un aumônier militaire, servi par des soldats qui portaient des torches. Quant au chapitre de St Pierre, il a été frappé, en raison de son délit, dune amende de 10,000 écus romains. Ce nétait que le prélude de la grande spoliation du clergé et des églises. Dans la Séance du 13 février, la prétendue constituante avait déclaré les biens ecclésiastiques propriétés de lEtat. Le même jour, pour sassurer sa proie, elle rendit un décret qui prohibait toute aliénation de ces biens meubles ou immeubles. De plus, des commissions populaires furent chargées détablir linventaire de tous les biens, revenus, immeubles ou effets mobiliers des églises, couvents, congrégations, hospices, Evêchés, presbytères et autres fondations pieuses de toutes nature. « Si la crise continue, dit une correspondance de Rome, nos monuments et nos églises vont être dépouillés de leurs richesses. Des brocanteurs anglais et russes se sont abattus sur la ville et parlent dacheter nos statues & nos tableaux. Le gouvernement qui manque dargent semble disposé à écouter les propositions. » Malheureusement les appréhensions de lauteur de cette lettre ne se sont que trop réalisées.
    A la spoliation sont venues se joindre les persécutions, les insultes, les parodies sacrilèges. Le 14 février, un placard affiché dans toute la ville enjoignit aux prêtres de ne plus paraître en public avec le costume ecclésiastique, et des groupes parcouraient les rues en criant Mort aux noirs ! Mort aux prêtres ! Tout prêtre qui demande à quitter la ville est arrêté comme suspect et incarcéré. Une lettre publiée dans le Constitutzionale contient les détails suivants sur les infamies dont les Séides de lanarchie se sont rendu coupables à Smigglia, patrie du St. Père. « De mémoire dhommes, on navait jamais vu tant de masques que pendant le Triduo en lhonneur de la Très-Sainte Vierge, dont la fête tombe le 2 février. On nous a montré en masque Pie IX et quatre Cardinaux avec le roi de Naples les conduisant en prison° le Pape donnait la bénédiction. Cette mascarade a excité lindignation de tous les gens de bien, qui sont en grand nombre. Hier, un cardinal, un Jésuite, le général Zucchi et le Roi de Naples, en masque, faisaient sauter en lair un mannequin revêtu du costume papal. Les prêtres sont insultés dans les rues, &e. Tout cela prouve merveilleusement, comme lassure le journalisme romain, quon ne veut pas toucher à la Religion Les assassinats sont fréquents : il en a été commis 3 avec des circonstances affreuses, dans le courant du mois dernier. On a imploré du gouvernement le châtiment de ces crimes ; jusquà présent le gouvernement est demeuré sourd. » Nous omettons les autres détails.
    Tandis quil servait ainsi de jouet à ces scènes bouffonnes dans sa ville natale, le successeur de St Pierre fixait son regard sur lEtoile de la Mer, et soccupait de lexamen des éléments qui doivent servir à mettre au rang des articles de foi son glorieux titre dImmaculée. Cest un admirable et touchant spectacle de voir lauguste proscrit de Gaïté datant de son exil, 2 février, cette Encyclique adressée au monde chrétien pour exciter la piété des fidèles envers la Très-Sainte Mère de Dieu, augmenter la gloire et les honneurs dus aux prérogatives de Marie, et implorer plus ardemment son secours et sa tutélaire protection au milieu de la tempête qui menace de tout engloutir.
    Cest au milieu de ces pieuses préoccupation que Pie IX acquit la connaissance du décret du 13 février qui déclare les biens ecclésiastiques propriété de lEtat. Dès le 19 du même mois, le cardinal Antonelli, secrétaire dEtat, communiquait aux représentants des puissances étrangères une protestation de S. Sainteté ; ayant pour objet de prévenir ceux qui seraient tentés dacquérir les biens si iniquement enlevés à lEglise, que les contrats en vertu desquels ils deviendront acquéreurs, sont davance frappés de nullité et ne pourront jamais être validés sous aucun prétexte. Cette protestation nempêcha pas les triumvirs de donner suite à leurs projets de spoliation, et ne découragea point les spéculateurs étrangers, comme nous le voyons dans une note du 27 février adressée au Corps Diplomatique par le Cardinal Antonelli. Nous nen citerons que ces quelques lignes : « Entre les excès prémédités par le soi-disant gouvernement de Rome pour réduire lEtat Pontifical aux extrémités de la misère, après avoir épuisé toutes les caisses publiques, créé des dettes énormes, décrété des impôts écrasant, il faut compter le projet de traiter avec une maison de banque dun emprunt considérable dont la garantie serait les monuments dart qui se trouvent au Vatican. On sait que déjà un commissaire a été pour cela envoyé à Londres. » Le St Père proteste de nouveau cette note contre toute vente ou aliénation quelconque qui auraient pour objet les monuments susdits ou tout autres existant dans lEtat pontifical, déclarant que de pareils contrats seront entièrement nuls et de nulle valeur. Il paraît que cette 2e protestation naura pas, non plus, atteint son but, car les journaux ont continué de constater la disparition de quelques-uns des chefs-duvre quon allait admirer dans la capitale des arts non moins que de la chrétienté. Nous croyons même nous rappeler que lApollon du Belvidère a été embarqué pour lAmérique. « On vend à vil prix aux Anglais, dit un journal de Turin, lees plus admirables chefs-duvre. »
    Avant de dévaster les couvents dhommes & de femmes, il fallait en chasser les paisibles habitants. Cest ce qui a eu lieu, à peu dexception près, avec une barbare cruauté, et sans aucun égard pour la vieillesse et linfirmité. Rien alors ne sopposait plus à la spoliation des églises et des couvents. La faction qui tenait sous sa main toutes leur richesses à laide des inventaires quelle avait fait dresser et de la surveillance quelle navait cessé dexercer, commença ses exploits par les cloches. Le prétexte de cet enlèvement était de créer des instruments de défense contre les barbares ; mais en réalité ces cloches nont servi quà faire de la fausse monnaie. Les couvents, les églises et les palais de la Papauté renfermaient des richesses beaucoup plus enviées que celles-là. Dire que le gouvernement sen est emparé, ce ne serait pas assez ; on ne peut bien comparer les spoliateurs de la nouvelle république romaine quà une armée de vandales. Ce nétait pas là le moyen de guérir la plaie financière qui sétendait de jour en jour malgré limmense émission de papier-monnaie dont personne ne voulait, et lemprunt forcé jusquaux deux tiers du revenu dans certains cas.
    « Quant aux attentats à la liberté individuelle, dit une lettre de Rome du 4 mars, ils sont journaliers. En ce moment les prêtres persécutés à Rome et dont la vie est compromise ne peuvent pas obtenir de passe-port pour séloigner de la ville. Nous avions conservé jusquà ces derniers jours quelques cardinaux que leur âge, aussi bien que leurs vertus et leurs habitudes devaient protéger contre toute violence ; ils ont cependant dû se cacher pour échapper aux perquisitions qui ont été faites à leurs domiciles pour se saisir de leurs personnes En un mot la terreur est partout ; elle est dans la rue comme dans le couvent, elle pénètre jusque dans la famille, elle domine la presse ; je nai pas rencontré un seul romain qui, dans lintimité, ne mait exprimé ses gémissements sur le gouvernement qui opprime et qui ruine son pays ; je nen ai pas entendu un seul qui ait osé, en présence de 4 personnes, exprimer lopposition même la plus modérée. »
    Au reste la terreur que la faction dominante imprimait à tous les bons citoyens, elle lavait, elle-même, éprouvée à lannonce de loccupation de Ferrare par les Autrichiens qui fut regardée comme une intervention. La physionomie de Rome avait alors changé comme par enchantement. Les vaillants officiers qui promenaient par les rues, avec un air si martial, leurs uniformes neufs & brillants, se mirent prudemment à lécart ; le bonnet rouge disparut de toutes les têtes, ainsi que les cocardes et les rubans de la même couleur. Mais les Autrichiens, ayant presquimmédiatement obtenu la satisfaction et la forte indemnité quils demandaient pour le meurtre commis sur deux de leurs nationaux par les habitants de Ferrare sortirent de cette ville ; alors reparurent les cocardes et les rubans rouges sur les poitrines de tous ces pourfendeurs de la république romaine, que nous venons de voir animés dun si grand courage pour chasser brutalement de leurs couvents des moines et des religieuses.
    Quant au vrai peuple romain, loin de craindre lintervention des puissances étrangères, il la désirait vivement en secret. Aussi dût-il se réjouir de la note du cardinal Antonelli en date du 18 février, dans laquelle, après avoir rendu compte de tous les actes de son pontificat, Pie IX réclame de la manière la plus formelle et la plus pressante lintervention armée de la France, de lAutriche, de Naples et de lEspagne. Quelques paroles, des assurances vagues, des témoignages diplomatiques et des négociations bienveillantes, mais timides furent dabord lunique accueil fait en France à lappel du Souverain-Pontife. Notre gouvernement, disons-le avec douleur, se laissa devancer même dans les protocoles ! par qui ? non pas seulement par les puissances secondaires, telles que lEspagne, le Portugal, Naples, mais par lAutriche dont nous avions cependant un intérêt si puissant à prévenir les manifestations. Ces manifestations ne pouvaient manquer davoir lieu, après que, par la défaite de Charles-Albert, lAutriche allait dicter des lois à une partie de lItalie, en attendant le moment qui ne pouvait être éloigné, où elle marcherait sur Rome. Le ministère français comprit alors que son rôle inerte et passif nétait plus de saison.
    Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit ailleurs sur les premières opérations de lexpédition confiée au Général Oudinot, et dont le but na jamais été assez clairement exprimé pour concilier la confiance des populations romaines qui navaient dautre désir que de replacer Pie IX sur le trône pontifical. « Nous avons appris à Rome, le 24 avril (nous citons une lettre du 22 mai adressée à lAmi de la Religion) le débarquement opéré à Civitta-Vecchia et loccupation de cette ville sous limpression pénible causée par ces ambiguïtés (celles des proclamations du Général Oudinot) ; néanmoins la très-grande majorité de la population était si bien disposée que les Français, en se présentant sous les murs de la cité sainte au nom de Pie IX, nauraient trouvé aucune résistance. Cet état de choses a duré trois jours, le 25, 26 & 27 Le 27 au matin, aucun changement navait encore eu lieu dans la position ; nous pouvions entrer sans résistance, et on nous attendait comme des libérateurs. Larrivée de Garibaldi & de sa troupe, vers les 4 heures de laprès-midi, a tout renversé. La faction appuyée sur les bandes polonaises, lombard et, génoises &e, appuyée sur un corps nombreux de Français, appuyée sur tous les désespérés et tous les révolutionnaires dItalie, et même du monde, a relevé la tête Dans la matinée du 29, des barricades commencent à sélever ; mais ce quil importe de retenir, cest que la population romaine est restée étrangère aux travaux ; ils ont été exécutés par des mercenaires payés 4 peruls par jour. Jai parcouru une grande partie de Rome, et cest avec des sentiments dindignation et de honte que jai vu presque partout des français conduisant les travaux. Ces détails suffisent pour vous faire comprendre que la journée du 30 (celle du guet-apens dont nous avons parlé ailleurs) nest pas le fait des romains ; Rome ne sappartient plus, elle est devenue la proie, en même temps que le dernier asile de tous les étrangers compromis ou perdus. Parmi les triumvirs il ny a quArmelini qui soit romain, et cest le seul qui ait voulu traiter avec la France. Vous savez que Mazzini et de Gênes, et Saffi de Naples. » Et cest vers ces étrangers, dignes en tout point de figurer à la tête dun gouvernement usurpateur & révolutionnaire que la République Française a député un ambassadeur, Mr. de Lesseps, pour les amener à composition ! Garibaldi profita de larmistice conclu à cette occasion par le Général Oudinot, et dans lequel le Roi de Naples navait pas été compris, pour marcher contre larmée Napolitaine commandée par le Monarque en personne. Le roi de Naples nayant avec lui que 6,000 hommes, et voyant limpossibilité avec une si petite armée de se défendre contre des troupes plus nombreuses & qui pouvaient facilement augmenter du double, opéra sa retraite. Attaqué par des insurgés, il leur fit éprouver des pertes immenses ; Garibaldi lui-même fut blessé, tandis que larmée Napolitaine neut, en comparaison, que peu de pertes à déplorer.
    Avant de mettre le pied sur les Etats-Pontificaux, le Général de larmée Napolitaine avait publié la proclamation suivante :
    Peuples des Etats romains !
    « Je mapproche de vos frontières avec un corps darmée dont mon auguste souverains ma confié le commandement. Ma mission est dapplaudir tous les obstacles qui sopposent à ce que, donnant un libre cours à vos sentiments de respect et damour pour le souverain-Pontife, vous restauriez lautorité de Sa Sainteté ; afin que lordre, la paix, et la sécurité soient de nouveaux à labri des attaques &e. »
    Fidèle à ce noble engagement le Roi de Naples avait rétabli partout les autorités au nom du Pape, et relevé le drapeau pontifical seul à Velletri, à Guizano, à Albano, à Castel-Gondolfo, à Parme et à Palestrina, quand il fut obligé dopérer la retraite dont nous venons de parler, et de rentrer dans ses Etats. Les hordes de Garibaldi profitèrent de cette retraite pour ravager ces malheureux pays qui avaient un moment respiré. A Palestrina, elles commirent des atrocités que notre plume ne retrace quavec un frémissement dhorreur et dindignation. Les saintes hosties, arrachées des tabernacles, ont été foulées aux pieds ou attachées aux chapeaux, qu-dessus des cocardes ; les vases sacrés ont servi aux usages les plus immondes ; les saintes huiles ont été employées à lassaisonnement des mets. A Castel-Gondolfo, le palais du Pape a été entièrement saccagé ; le gouverneur emprisonné pour ne sêtre pas opposé à lentrée des Napolitains a été conduit à Rome. A Albano et Velletri, la fureur des bandits sapaisa à la vue de lor ; il fallut leur donner 700,000 frs.
    LAutriche ne tint pas une conduite différente de celle du Roi de Naples. Dès que Bologne fut pris, après une demi-heure de bombardement, le Général Autrichien expédia au Pape un de ses aides de camp pour déposer les clefs aux pieds de S. Sainteté ; partout où les troupes autrichiennes pénètrent, létendard pontifical est aussitôt relevé et le gouvernement rétabli au nom du St Père.
    Le 26 mai six mille hommes de troupes espagnoles, animées du meilleur esprit, arrivèrent à Gaëté sous le commandement du Général Cordova. Elles brûlaient dardeur de se mesurer avec les bandes de Garibaldi ; mais les négociations entamées par la France avec les triumvirs avaient suspendu laction des autres puissances. Ces négociations touchaient à leur dénouement.
    Déjà le Géneral Oudinot, dans la journée du 31 Mai, avait donné lordre doccuper Monte-Mario, point culminant des collines qui environnent la ville au couchant. En même une colonne savançait pour occuper la villa Pamphili. Lattaque devait avoir lieu le lendemain, lorsque Mr de Lesseps arriva au camp avec un dernier projet signé par lui et les triumvirs. En voici le texte : Art. 1er. Lappui de la France est assuré aux populations des Etats romains : ces populations considèrent larmée française comme une armée qui veut concourir à la défense de leur territoire. Art. 2. Daccord avec le gouvernement romain, et sans simmiscer en rien dans ladministration du pays, larmée française prendra les cantonnements extérieurs convenables, tant pour la défense du pays que pour la santé des troupes ; les communications seront libres. Art. 3. La République Française garantit contre toute invasion étrangère le territoire occupé par ses troupes, &e. »
    Le Général Oudinot ne voulut point reconnaître ce 2e. projet, différent de celui quil avait proposé, lui-même. « Ces conventions, répondit-il à Mr. de Lesseps, sont en opposition formelle avec les instructions que jai reçues. Non-seulement je ne leur donnerai pas mon assentiment, mais je les considère comme non avenues, et je suis forcé de le déclarer aux autorités romaines. » Cependant les hostilités ne commencèrent que le 3 juin. Avant dentreprendre le Siège de Rome il fallait déloger lennemi des positions avancées, où il sétait fortement retranché. Lattaque commença par la Ville Pamphili. « Bien quelle soit enceinte dun mur de 4 mètres de hauteur, dit le rapport du Général Oudinot, bien que lennemi y eût élevé en plusieurs endroits de nombreuses barricades, bien quelle fût défendue par 20 mille hommes environ, elle est très rapidement enlevée. Plus de 200 prisonniers, dont 6 officiers, avaient été pris, dès 5 heures du matin, trois drapeaux et un caisson de 200,000 cartouches étaient également en notre pouvoir. LEglise St Pancrazio, attenant au parc de la villa Pamphili eut bientôt à subir le même sort ; nous y étions établis forcément à 7 heures du matin. Pendant ce temps deux compagnies délogeaient lennemi dun vaste édifice situé à 6,000 mètres des murs de la place. Loccupation de lEglise S. Pancrazio conduisait nécessairement à celle du château Corsini, édifice construit en pierre de taille, avec une remarquable solidité. Lennemi sétait retranché dune manière formidable, et il ne fallut pas moins que lénergie de nos soldats & lhabileté de nos officiers pour len déloger. Ce résultat était obtenu vers 10 heures. Presque simultanément, la villa Valentini et une grande ferme qui en est une sorte de dépendance étaient enlevés de même. Cependant les Romains comprenant toute limportance de ces positions, ne pouvaient se décider à nous en laisser la paisible possession. Depuis le matin jusquà 7 heures du soir les colonnes dattaque, soutenus par le feu des remparts, ont fait des efforts pour reprendre et conserver ces trois bâtiments. Le nombre de nos blessés séleva à 165, y compris 7 officiers. On évalue approximativement à 500 les hommes tués ou blessés du côté des Romains.
    Cette victoire fut pour notre armée dun très grand avantage. Les travaux de la tranchée et la construction des batteries dirigées contre les murs de Rome se poursuivirent tranquillement, sans être inquiétés autrement que par le canon de la place qui, grâce aux précautions prises en pareil cas, faisait peu de ravages. Ce siège qui dura un mois, et fut habilement conduit, fournit à notre armée de fréquentes occasions de signaler son courage et son intrépidité. Mais les dernières journées furent les plus glorieuses. Le 30 juin les soldats romains de toute origine, terrifiés par laudace et la vigueur de lassaut, et par le courage quavait entraîné la chaleur du combat, refusent de défendre plus longtemps le Janicule, redoutant pour la nuit suivante un nouvel assaut. Cet échec porte le découragement chez les Romains. Garibaldi est appelé au sein de lAssemblée pour donner son avis sur la situation présente. Selon lui, on est forcé dabandonner aux français tout le mont Janicule, ainsi que lenceinte aurélienne et la position de Montorio. Mais on reste encore en possession de toute la ville au-delà du Tibre. Il faut se retirer sur la rive gauche, sy retrancher fortement, faire sauter tous les ports, armer de canons les bastions du St Esprit &e. On objecte à ce plan de défense quil exigeait des travaux énormes, que le temps manque, que cest appeler sur la ville même la guerre qui, jusquà présent, ne sévissait que dans les faubourgs, et quenfin il ny avait pas à compter sur des barricades lorsque des bastions dune extrême solidité navaient pas arrêté les français. LAssemblée finit en conséquence par voter la reddition, en chargeant le triumvirat de lexécution de ce décret ; mais plutôt que de subir ce déshonneur, il donne sa démission.
    Le 3 juillet Oudinot faisait son entrée solennelle dans Rome. Voici comme en parle un témoin oculaire : « Son entrée à la porte Porthèse a été une véritable ovation. Les cris de Vive les Français ! ont éclaté de toute part. Les mouchoirs sagitaient aux fenêtres : tous les chapeaux se soulevaient. Au Ponte-Sixto les cris étaient moins forts ; on saluait cependant. 0 la place Farnese cela devenait plus froid, mais on voyait toujours bien des mains qui ne se montraient quà moitié, agiter timidement leur mouchoir derrière lappui des fenêtres. Quelques sifflets ont commencé à se faire entendre dans la Via Condotti Arrivé au Corso le moment devenait plus critique. On était en plein dans le quartier des rouges. Aussi force cris : Non vigliamo Piu il Papa ! Nous ne voulons plus du Pape ! &e.
    Quant aux troupes romaines en garnison dans la ville, presque toutes firent acte de soumission à lautorité française et furent considérées comme troupes alliées. Garibaldi prit la fuite avec 4,000 hommes, emportant dans ses fourgons les plus riches dépouilles des églises. Quatre autre mille hommes, reconnus étrangers à la ville, reçurent des feuilles de route. Le Général Rostolan eut le gouvernement de Rome. Le Général Oudinot sétait empressé den envoyer les clefs à Gaëté par le colonel Niel, lequel lui rapporta de la part du St. Père une lettre des plus flatteuses. « La valeur bien connue des armes françaises, disait S.S., soutenue par la justice de la cause quelles défendaient, a recueilli le fruit dû à de telles armes, la victoire Mr. le colonel Niel, qui avec votre dépêche très honorée, ma présenté les clefs dune des portes de Rome, vous remettra la présente. Cest avec beaucoup de satisfaction que je profite de cet intermédiaire pour vous exprimer mes sentiments daffection paternelle, et lassurance de prières que jadresse continuellement au Seigneur pour vous, pour larmée française, pour le Gouvernement et pour toute la France. » Nos troupes méritaient dautant mieux ces félicitations et ces marques daffection du St. Père quelle avaient assiégé Rome par le côté le plus fort, et sétaient exposées à de longues fatigues et à de grands périls pour épargner les monuments de la ville, dont aucun en effet na été endommagé.
    Le Général Oudinot traita les Romains plutôt en pire quen vainqueur. Il se hâta de prendre des mesures pour assurer du travail et du pain à la population ouvrière, et les officiers firent entre eux une collecte pour secourir les habitants les plus nécessiteux. Plus tard nous verrons les soldats eux-mêmes partager leurs rations avec les pauvres. Mr. de Corcelles qui avait remplacé. Mr. de Lesseps dans sa mission diplomatique, ne se montra pas moins humain et bienveillant. Un de ses premiers actes fut un acte de réparation et de justice envers les victimes politiques du dernier gouvernement. Doué dun courage à toute épreuve, soutenu par un sentiment chrétien, il ne craignit pas de parcourir de nuit des quartiers qui navaient pas été occupés par les troupes françaises, en faisant voir par là toute la confiance dans les sentiments dhonneur de la population romaine, qui le portait en foule autour de sa voiture avec calme et respect.
    Nous ne sommes plus au temps où nos militaires se faisaient gloire de ne pratiquer aucun acte de religion. Le Dimanche qui suivit son entrée dans Rome, le Général Oudinot se rendit à lEglise St Louis, desservie par des prêtres français, avec tout son Etat-major pour assister à une messe dactions de grâces. Le Supérieur vint le recevoir à la porte de lEglise et lui adressa une courte allocution. « Je vous remercie, répondit le Général, au nom de larmée, des prières que vous vous plaisez à adresser au ciel pour elle. Dans les circonstances actuelles, larmée, je dois le dire à sa louange, a donné des exemples continuels non-seulement de courage, mais encore de patience, de modération et de toutes les vertus militaires. Mais, je dois lavouer, larmée na fait que son devoir. Vous devez adresser vos remerciements à notre Gouvernement, et surtout à la Divine Providence, dont nous ne sommes que les faibles instruments dans une cause si grande et si sainte. »
    Le Dimanche suivant fut marqué par un acte beaucoup plus solennel encore, le rétablissement des lautorité pontificale. « Dimanche prochain, 15 juillet, portait lordre du jour, un Te Deum sera chanté à lEglise St Pierre, en témoignage dactions de grâces pour le succès des armes françaises en Italie, et pour le rétablissement de lautorité pontificale. Tous les corps de larmée en garnison à Rome assisteront à cette cérémonie religieuse Une salve de 100 coups de canon tirés du château St Ange annoncera à la ville le moment où le Drapeau Pontifical sera arboré. Le soir les édifices publics seront illuminés. Des secours aux indigents seront distribués à domicile au nom du Gouvernement français. » Nous empruntons les détails suivants à une lettre de Rome. « Je vous écris ces lignes à la hâte. Rome a célébré aujourdhui le rétablissement de lautorité Pontificale. La fête a été magnifique. Ce nétait point là une de ces manifestations artificielles qui obéissent froidement et servilement aux prescriptions dun programme officiel ; cétait une belle & franche manifestation des sentiments populaires, qui maintenant libres de toute contrainte, éclatent sur tous les points de Rome Dès que les Romains ont vu nos soldats, lair a retenti dun bout de Rome à lautre de ces acclamations mille fois répétées : Vivent les Français ! Vivent nos Libérateurs ! Vive Oudinot ! Vive Pie IX ! Et en même temps que les cris retentissaient partout, une pluie de fleurs tombait de tous les balcons, de toutes les croisées, de tous les toits, du fronton de tous les monuments, sur nos bataillons qui avaient toutes les peines du monde à avancer à travers la multitude compacte. La reconnaissance populaire redoublait autour du Général Oudinot Au moment où il arrivait sur la place de St. Pierre, les Romains se sont précipités au devant de son cheval, ils ont enlevé dans leurs bras le brave Général qui se débattait vainement, et lont ainsi porté jusquau suit de la basilique Au moment où la bannière pontificale était arborée au Vatican, cent coups de canon lannonçaient Urbi & Orbi. »
    Nous voudrions pouvoir citer toutes les félicitations qui furent a adressées dans cette belle journée au Général Oudinot. Voici seulement les derniers mots de sa réponse au Cardinal Tosti. « Vous avez dit, Eminence,que les dévastations qui ont désolé Rome doivent être attribués au génie destructeur de vos persécuteurs. Grâces vous soient rendues, Eminence. Ce témoignage si juste et si impartial me fait battre le cur plus que je ne saurais le dire. On ne saura peut-être jamais assez tout ce que nous avons souffert à la pensée que les exigences de la guerre pouvaient entraîner avec elle la destruction de monuments séculaires. Dans lintention de les préserver, nous avons ralenti nos opérations et retardé un résultat quil importait tant dobtenir. Dieu nous a récompensés de cette longanimité. Oui, Eminence, les services que larmée française a pu rendre à la Religion et à lordre social sont aujourdhui pleinement récompensés Notre ambition est satisfaite, puisque nous avons obtenu la confiance de vos compatriotes, ainsi que la sympathie & lestime des populations catholiques. Vous avez fini votre allocution en criant : Vive la France ! Je termine ainsi : Vive la Religion ! Vive le St Père ! » Au milieu dune émotion générale, le Cardinal ajouta : Vos paroles, Général, sont dictées par lesprit de Dieu. Ses bénédictions descendent toujours sur vous et sur la France ! Vive la Religion ! Vive le Souverain-Pontife ! Vive la France ! A ces paroles la foule qui remplissait la temple éclata en cris unanimes : Ev viva il S. Padre ! Ev viva Pio IX ! Ev viva la Francia ! Ev viva il Gener. Oudinot !
    Le soir même de ce beau jour Mr. de Corcelles partit pour Gaëte, sans doute dans le dessein dengager le St. Père à accepter les conditions que le Gouvernement français mettait à son retour à Rome. Nous ne connaissons pas ces conditions, mais nous pouvons croire quelles étaient graves par lextrait suivant de la dépêche de Mr. de Corcelles au ministre des Affaires étrangères : « Comment voulez-vous, ma dit le St. Père, que joublie assez la nature purement morale de mon pouvoir, pour ménager dune manière positive, lorsque je ne suis pas encore positivement fixé sur les questions de détail, et surtout lorsque je suis appelé à parler vis-à-vis dune armée de 30,000 hommes, et dune puissance de 1er ordre dont les insistances ne sont un mystère pour personne. Dois-je me condamner à paraître subir limpression de la force ? Si je fais quelque chose de bon, ne faut-il pas que mes actes soient spontanés et aient lapparence de lêtre ? Ne connaissez-vous pas mes intentions. Ne sont-elles pas rassurantes ? Mais les réserves dont vous me parlez, nen ai-je pas pris linitiative ?
    Mais si des raisons politiques retenaient Pie IX loin de ses sujets bien-aimés, son cur était au milieu deux. « Dieu a levé hautement son bras, leur écrivait-il le 17 juillet. Il a guidé les armées catholiques pour soutenir les droits de lhumanité foulés aux pieds, de la foi attaquée, et ceux du St. Siège aussi bien que ceux de notre Souveraineté &e &e Nous soupirons après le jour qui doit nous ramener au milieu de vous En attendant, pour la réorganisation de la chose publique, nous allons nommer une commission, qui, investie de pleins pouvoirs, et daccord avec un nouveau ministère réglera le gouvernement de lEtat. » Cette commission se composa des Cardinaux della Gonza, Sermattei, Vanicelli, Casoni & Altieri. Aussitôt que leur nomination fut connue du Général Oudinot, il publia lOrdre du jour suivant : « Dès aujourdhui le St. Père ou ses représentants reprennent lentière administration du pays. La sécurité publique nen reste pas moins sous la garantie spéciale de larmée française &e &e. Chargée de raffermir lordre social dans les Etats Pontificaux, larmée y conserve tous les moyens daction qui lui sont nécessaires pour accomplir la haute mission que la France lui a donné dans la noble intérêt des populations romaines et de lautorité temporelle du Souverain Pontife. »
    Au nombre des premiers & principaux actes de la commission gouvernementale nous mentionnerons le décret qui déclare nulles toutes les lois postérieures au 16 novembre1848, réintègre les employés qui nont pas adhéré au gouvernement intrus, et destitue tous ceux qui ont été nommés pendant la période révolutionnaire ; la nomination de trois ministres : le préfet Savelli, à lintérieur et à la police ; lavocat Gianfanti, à la justice ; et Mr. Galli aux finances. Après laccomplissement de ces premières mesures administratives, le Général Oudinot sempressa daller offrir ses hommages au St. Père. Cette visite ne fut pas moins agréable à S.S. quau Général lui-même. « On assure, dit à ce sujet un journal, que le Général profondément touché des bontés du St. Père, est particulièrement heureux du témoignage destime et daffection que S.S. la chargé de transmettre aux militaires sous ses ordres. Ce précieux suffrage est justifié par ladmirable discipline des troupes françaises. Dans les cantonnements aussi bien quà Rome, elles ont su prévenir la réaction des partis, elles ont trouvé le secret de se faire aimer des habitants de toutes les classes. » Un journal de Rome donne sur cette visite les détails suivants : « Le Souverain-Pontife sémut à plusieurs repises, au souvenir des souffrances, des pertes et du courage chrétien des officiers et des soldats ; il insista surtout sur la reconnaissance éternelle quil conservait à la France et au Général en chef. » Le St. Père voulut ajouter à ces démonstrations extérieures dautres témoignages de sa reconnaissance. Il envoya au Général Oudinot la GrandCroix de Pie IX enrichie de brillants. Par ses ordres, un très-grand nombre de médailles furent frappées, et lon nattendait plus, pour en faire la distribution, avec celle des croix de chevalerie données à divers officiers, que le consentement du gouvernement français. (x)
    Cest peu de jours après son retour de Gaëte que le Général Oudinot annonce aux Romains quil vient dêtre révoqué de ses fonctions et remplacé par le Général Rostolan. Toutes les conditions rivalisent alors dempressement pour lui prouver, avant son départ, toute lestime quelles ont pour sa personne, et toute la reconnaissance quelles gardent de limmense service quil leur a rendu au nom de la France. Le Dimanche, 12 août, sétant rendu avec son état-major à Ste Marie-Majeure pour y entendre la Messe, il accepta ensuite au déjeuner offert par le Chapître de la Basilique, et fut complimenté au dessert par un des chanoines. Après le discours le Général se rendit de nouveau à la Basilique, afin dépancher son filial amour pour Marie Très-Sainte. Il voulut monter lui-même dans la niche sacrée où lon vénère lantique et miraculeuse image de Notre-Dame, et son Etat-Major ly accompagne. Ayant ainsi satisfait sa dévotion, il partit, adressant à tous ceux qui lentouraient des paroles gracieuses et pleines de bienveillance. Les chanoines de la Basilique de St. Pierre ne voulurent pas rester en arrière de leurs pieux Confrères. Ils invitèrent le Général à une collation dans le globe qui surmonte la coupole, honneur que lon naccorde quaux princes. Bientôt ce fut le tour des laïques. Une imposante cérémonie eut lieu au capitole. Le Sénateur de Rome (fonctions qui répondent à celle de Marie en France) et la municipalité reçurent le brave commandant en chef dans la galerie des statues qui, éclairée par une grande quantité de lustres, présentait un coup dil magnifique. Au fond de cette vaste pièce, un bloc de marbre, destiné à recevoir le portrait en relief du chef de notre armée, portait linscription suivante, en latin° « Le 12 des Calendes de Septembre, lan du N.S. 1849, et du pontificat de Pie IX

    (x) A mesure que ces médailles et ces décorations sexécutent, dit quelques mois plus tard le Giornale di Roma, on les remit aux Généraux en chef des armées dintervention, accompagnées dun Brevet Pontifical, de même que les médailles de bronze, représentant dun côté le symbole du Siège Apostolique romain, et de lautre cette courte épigraphe : Pius 1X. Pont. Max. Roma residutus armis collatis amo MDCCCXLIX.

    le 4e, au palais du Capitole, vingt des administrateurs de la ville étant réunis, il a été parlé de Victor Oudinot, Duc de Reggio, lequel, en sa qualité de Général de larmée française dItalie, venu pour rétablir le pouvoir Pontifical et la liberté publique, a conduit son entreprise avec habileté, sagesse & bonheur, et, par sa vertu et celle de ses soldats a su conquérir laffection des citoyens. En mémoire de quoi, il a été résolu quune médaille serait frappée avec leffigie de ce Général, pour attester les sentiments du peuple romain envers lAuteur de la paix, envers Celui qui a conservé ses vieux monuments. » Cest dans cette même salle du palais municipal de Rome quOudinot reçut le titre de citoyen Romain. Au discours que lui adressa à cette occasion le Sénateur de Rome, il répondit : « Romains, je sais bien que ce nest pas à mes faibles mérites que peuvent sadresser tous ces honneurs dont vous me comblez. Cest la France et son armée que vous glorifiez en la personne de son Général. Je vous remercie en leur nom. Le bon accord qui a constamment régné entre vous et nos soldats est également honorable pour tous ; jai a conviction quil ne cessera jamais. Quant à moi, je serai toujours fier de ce titre de citoyen romain, et je bénirai le ciel sil me donne encore loccasion de contribuer à la prospérité de Rome, ma seconde patrie. »
    Ici finit la partie glorieuses de notre expédition dItalie, due toute entière à notre armée. Une diplomatie hautaine et pleine de suffisance va sefforcer den altérer la signification et den amoindrir les résultats. Nous connaissons déjà la lettre du Président de notre république à son officier dordonnance, Edgar Ney, qui impose comme conditions essentielles au retour du St. Père dans la capitale de ses propres Etats, une amnistie générale, la sécularisation de ladministration, le code-Napoléon et un gouvernement libéral.
    Pie IX naurait pu accepter ces conditions sans paraître abdiquer son indépendance, quil est, disait-il, dans lobligation de maintenir entière en face du monde. Aussi, en tête du motu proprio quil publia le 12 7bre, a-t-il soin de faire remarquer que cest de science certaine et dans la plénitude de son autorité quil a arrêté les dispositions suivantes :
    Art. 1er. Il est institué un conseil dEtat qui donnera son avis sur les projets de loi avant quils soient soumis à la sanction souveraine. Il examinera toutes les questions graves de toutes les branches de ladministration publique, sur lesquelles son avis sera réclamé par Nous & nos Ministres.
    Art. 2. Il est institué une consulte dEtat pour les finances. Elle sera entendue sur le revenu de lEtat ; elle en examinera les dépenses, arrêtant aussi le règlement des comptes. Elle donnera son avis sur limposition de nouvelles taxes, sur le meilleur mode den opérer la répartition &e.
    Art. 3. Linstitution des conseils provinciaux est confirmée. Les conseillers seront choisis par Nous sur des listes présentées par les conseils communaux. Ils débattront les intérêts locaux de la province, les dépenses à faire aux frais de la province. &e. &e.
    Art. 4. La représentation et ladministration municipales seront réglées sur les plus larges franchises qui soient compatibles avec les intérêts locaux des communes. Les éligibles, outre les qualités intrinsèques nécessaires, devront payer un cens qui sera fixé par la loi. Les chefs des administrations seront choisis par Nous. &e, &e.
    Art. 5. Les réformes et les améliorations sétendront aussi à lordre judiciaire et à la législation civile, criminelle et administrative.
    Art. 6. Enfin, toujours porté à lindulgence et au pardon par linclination de Notre cur paternel, Nous voulons encore une fois donner place à un acte de clémence envers les hommes égarés qui ont été entraînés à la trahison et à la révolte par les séductions, lhésitation et peut-être aussi par la faiblesse dautrui. Ayant dautre part présent à la pensée ce que réclame de nous la justice, fondement des royaumes, les droits dautrui méconnus ou violés, le devoir qui Nous incombe de vous protéger contre le renouvellement des maux que vous avez soufferts, lobligation de vous soustraire à linfluence pernicieuse des corrupteurs de toute morale, et des ennemis de la religion catholique qui, source inépuisable de tout bien et de toute prospérité sociale, faisait votre gloire et vous faisait remarquer comme la famille délection que Dieu favorisait de ses dons particuliers ; Nous avons ordonné quon publiât en Notre nom une amnistie pour tous ceux qui ne soient point exclus de ce bienfait par les exceptions énoncées dans lordonnance. »
    Cette ordonnance porte : « De ce pardon sont exceptés : Le membres du gouvernement provisoire ; les membres de lAssemblée constituante qui ont pris part aux délibérations de lAssemblée ; les membres du Triumvirat et du gouvernement de la république ; les chefs des corps militaires ; tous ceux qui, ayant joui du bénéfice de lamnistie antérieurement accordée par S.S., et manquant à la parole dhonneur quils avaient donnée, ont participé aux soulèvements survenus dans les Etats du St Siège ; ceux qui, autre les délits politiques, se sont rendus coupables de délits atteints par la loi pénale actuelle. »
    « On a beaucoup parlé en France du motu proprio, (nous citons une correspondance de Rome) ; mais ce quon ne saurait trop répéter, cest que cet acte pontifical, considéré comme programme, -et il nest jamais annoncé avec la prétention dêtre autre chose- satisfait pleinement à Rome les hommes modérés. On dit que lAmbassadeur de France a cru devoir diriger des réclamations, ou une sorte de protestation contre cette pièce, pour obéir à la teneur de ses instructions ; il nen est pas moins vrai quelle promet les seules réformes dont le peuple romain soit capable, celles qui sont le plus appropriées à ses besoins et à ses antécédents. Quant à lamnistie, jétonnais beaucoup sans doute les politiques du National et les feuilles socialistes, en disant quelle est pour moi la preuve de la sincérité et de la droiture du gouvernement romain ; et cependant rien nest plus vrai. Il narrive que trop souvent que de pareils actes promettent beaucoup plus quils ne donnent ; cest le contraire qui a eu lieu ici. En définitive il ny a pas eu de fait de lamnistie, et pour crime politique, une seule incarcération ; et lautorité pontificale sest prêtée de la meilleure grâce du monde aux passeports délivrés par ladministration française ; et sait-on, en définitive, quel sera le chiffre de cette effroyable émigration ? Il ne dépassera pas 300 personnes, et cela après 8 mois de violence et danarchie. »
    Le journal des Débats publie sur les affaires de Rome une lettre très curieuse dont nous reproduisons les passages suivants qui sadaptent merveilleusement à la question présente. « LEglise ne vous donnera pas volontairement le pouvoir ; alors voulez-vous le lui prendre ? Il y a quelque chose de plus difficile que de prendre Rome, denlever dassaut les bastions, cest de prendre la Rome invisible et intangible, cest demporter dassaut la Cité de Dieu, cest de lutter avec une ombre, comme Jacob luttait avec lange. Retiendrez-vous leau qui coule en la pressant dans vos mains ? Ce nest pas par la violence quon vous résistera ; oh ! non ; ce sera par limpossibilité ou par la résignation. La force, on en triomphe ; on sait où la prendre ; mais la faiblesse, que ferez-vous contre elle, et où la prendrez-vous ? »
    « Voyez-vous ce pontife errant dans lexil, cet homme de Dieu portant sa tête dasile et de pierre en pierre ? Il nintrigue pas, lui, il prie. Toutes les forces de la terre ne prévaudront point contre ce quil croira son devoir ; le bruit des armes ne dominera point la voix tranquille et le pur murmure de sa conscience. Hélas ! lui aussi avait eu foi dans la liberté. En prenant possession des clefs de St Pierre, il lui avait ouvert les portes du tabernacle qui, trop longtemps, étaient restées fermées sur elle ; il lavait prise par la main,et lavait introduite dans le monde sous le signe paisible de la croix. Mais la liberté quil avait rêvée, cétait la liberté sans tache et sans souillure, celle qui dit : Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Quand il la vue séchapper de ses mains, changer sa robe virginale contre la carmagnole, et la croix pour la torche, et se jeter en bacchante à travers le monde, quand il a vu les larmes et le sang, et les ruines qui marquaient son passage, alors il sest interrogé, alors il a été saisi par les angoisses du doute et il sest demandé sil ne sétait point trompé, et si le pasteur avait fidèlement veillé sur les brebis. Aujourdhui sa conscience est alarmée ; et en face de la responsabilité quil a devant Dieu, que lui importe celle quil peut avoir devant les hommes ? Il obéira aux commandements de Dieu, Son Seigneur & Maître, et nen reconnaîtra point dautres : Sil faut quil reste dans lexil il suspendra sa couronne aux saules des fleuves de Babylone, et il dira avec son grand Prédécesseur Grégoire VII : « Jai pratiqué la justice et fui liniquité, voilà pourquoi je meurs dans lexil. » Depuis plusieurs mois déjà (nous écrivons ceci au commencement de Mars), la faiblesse et la longanimité ont triomphé de la force. Non seulement le gouvernement français ne met plus dobstacles au retour du St Père à Rome, mais il travaille à lui en aplanir les voies. Cest dans cette intention quil a envoyé dernièrement à Portici, où se trouve actuellement le St Père, le cardinal Dupont, Archevêque de Bourges, en qualité dAmbassadeur. Toutes les difficultés paraissent aplanies ; Pie IX devait rentrer dans Rome du 15 au 20 février, quand ont surgi de nouveaux obstacles. Ils venaient de ceux-là même qui ont promené lassassinat et la terreur dans Rome aux jours de ses malheurs. « Nous sommes à lanniversaire de lassassinat de Mr. Rossi (10 fév.) qui a été suivi, à différentes époques, de tant dautres assassinats, dit une lettre de Rome, et en même temps nous traversons un pauvre carnaval. Dabord de nombreuses lettres ont été répandues pour déclarer aux personnes auxquelles elles étaient adressées, que si elles ou leurs familles se présentaient dans le cours aux heures du carnaval, leurs voitures seraient incendiées et leur vie poursuivie. Le 1er jour du carnaval personne na osé se montrer au Cours. On avait menacé des mêmes malheurs ceux qui ornaient leurs balcons et leurs fenêtres de tontures et de draperies. On fut un peu plus hardi le mardi ; cent voitures, au moins, se hasardèrent ; le nombre augmenta le mercredi et le jeudi, le carnaval était tout ce quil pouvait être dans les circonstances présentes. Hier samedi, au moment où le canon venait dannoncer que les voitures devaient se retirer pour faire place aux courses de chevaux, un énorme banquet fut lancé dans la voiture du jeune Bonaparte, fils aîné du prince Camino. Il le ramassait et le présentait à sa Sur, lorsquune boule incendiaire, qui y était cachée, éclata et le blessa, lui et sa Sur, mais lui plus gravement On extrait de la cuisse du jeune prince des éclats de verre. »
    Un officier français fut aussi assassiné ce même jour. Pour arrêter le cours de semblables attentats, le général en chef Mr Barraguay dHilliers fit publier le lendemain une proclamation qui défendait, sous peine dêtre fusillé sur le champ, le port dune arme meurtrière quelconque, y compris couteaux-poignards. Précaution excellente sans doute,mais qui ne venait quaprès que le but de la faction rouge était atteint, celui dempêcher au moins momentanément le retour du St Père à Rome.
    La position de S.S. devint alors fort pénible. Les représentants des puissances catholiques, étrangères à la France, sefforçaient de lui inspirer des défiances à légard dune nation qui avait prodigué généreusement pour lui son sang et ses trésors, et ils le pressaient de demander à leurs gouvernements des garanties de sûreté. Pie IX, peut-être un peu ébranlé par ces considérations, ne tarda pas à reprendre des sentiments plus conformes à la générosité et à la loyauté de son caractère. Persuadé que ces mêmes soldats qui avaient si vaillamment combattu pour lui, tandis quil était encore en exil, sauraient encore le défendre quand ils lauraient replacé sur le trône, il sempressa dannoncer officiellement son retour à Rome pour le 12 avril. Quelles douces émotions son cur si paternel na-t-il pas dû éprouver dans cette mémorable journée ! Nous empruntons au journal des Débats lintéressante relation qui suit et que nous ne ferons quabréger. - Vendredi, le 12 avril. « Jai assisté aujourdhui à la rentrée du Pape dans Rome : cétait une des plus admirables scènes quil puisse être donné à des yeux mortels de contempler. Je nétais pas seul à juger ; jétais avec des hommes qui connaissent la ville et qui connaissent le monde, et je puis vous dire en toute sûreté de conscience que laccueil fait au Pape dans la capitale de ses Etats a été au-delà de ce que nous attendions, de tout ce que nous osions espérer. A voir le calme, je dirais presque lindifférence qui semblaient régner dans la ville pendant les jours précédents, jétais certainement loin de mattendre à cette espèce dexplosion. La joie et lenthousiasme ont jailli tout-à-coup, comme une source deau vive qui se fraie un passage à travers la terre. Il pouvait y avoir, dans tout ce peuple si artiste, si sensualiste, si extérieur, linfluence du soleil, lamour du théâtre, tout ce que vous voudrez ; mais à coup sûr il y avait autre chose encore. Des inspirations officielles & de commande ne remuent point les masses Dans ce mouvement qui a porté aujourdhui toute la population de Rome sous les pieds et sous la bénédiction de son Pape, il y avait des sentiments, il y avait une de ces grandes commotions populaires qui ne se commandent pas et qui sortent des entrailles nationales. Cest hier seulement que javais pu remarquer que Rome se préparait à une fête et quune immense fabrication de lanternes apparentes dans toutes les rues, annonçait lillumination du lendemain. Ce matin, javais parcouru la ville, surtout les places & les rues par lesquelles devait passer le cortège, et que lon pouvait suivre même sans autre indication que le sable jaune semé sur toute la route, et les tapisseries pavoisant les maisons & les Eglises. Le Pape devait faire son entrée par la porte St Juan de Latran Le Pape était attendu à 4 heures. Tous les yeux sont fixés sur la campagne, à lheure précise, nous voyons arriver au loin, à toute bride, un courrier qui annonce lapproche du cortège. Le signal est donné à lartillerie, et le canon commence à tonner de seconde en seconde. Un flot de poussière soulevé dans la campagne, et léclat des casques de lescorte, précédent larrivée du St. Père. Le peuple descend des murailles et des arbres et se précipite au-devant de lui. Alors souvre la grande porte de la basilique, à travers laquelle le bruit du canon se jette en bondissant et en redoublant déchos. Du haut des marches descendent les 7 pavillons jaune & rouges, ornés de petites cloches, qui représentent les 7 basiliques, et qui vont, avec le chapitre de St Jean de Latran, au devant du Souverain-Pontife. Devant eux est portée la croix vénérée qui vient de lEmpereur Charlemagne, lEmpereur des Francs. De lautre côté arriva, dans une simple voiture de voyage, le Serviteur des serviteurs de Dieu. A la droite de sa voiture, à cheval, est le Général commandant larmée française. En tête de son escorte sont les dragons & les chasseurs français. Formant la haie sur son passage est linfanterie française, qui présente les armes & fléchir le genou pendant que les tambours français battent aux champs. On a beau dire, et nous avons beau dire, il y a quelque chose là. La France du 18e siècle, la France de 93, la France de 1830, la France de 1848, ramenant dans sa capitale ce Prêtre qui na dautre arme que cette faible main que je voyais sortir pour distribuer le signe de la croix, cest peut-être quelque chose dincompréhensible, cest peut-être quelque chose dillogique, comme le sont, Dieu merci, tous les sentiments vrais ; mais ce que je puis dire, cest que le soldat française que je voyais tous les jours si railleur et si douteux, semblait à ce moment éprouver un sentiment de fierté en mettant le genou en terre ; cest que jai vu des hommes en épaulettes essuyer franchement leur larmes. Quon arrange cela comme on pourra avec la révolution, je ny puis rien. La voiture du Pape savance lentement au milieu des acclamations, des cris de : « Viva il Papa ! Viva il Santo Padre ! jusquau bas du perron de basilique. Le St Père monta les degrés en bénissant le peuple et les soldats agenouillés. Les fanfares militaires éclatent dans la nef, les tambours battant aux champs & la foule se précipite dans lEglise à la suite du cortège. Je laisserai la Pape dans la basilique, et nous poursuivrons notre course à travers la ville, car il faut aujourdhui la ville autant que le Pape. (Comme nous ne connaissons point Rome, nous ne suivrons point notre intéressant narrateur dans toutes ses excursions.) Limmense rue qui commence à St Jean pour aboutir au Colysié présentait encore un admirable coup dil. Placés à une fenêtre, nous avons pu lembrasser dans tous son ensemble ; rien nétait beau comme cette génufléxion générale qui marquait le moment où passait les Souverain Pontife. Le Pape avait changé sa voiture de voyage pour un carosse de gala, rouge et traîné par six chevaux ; il était précédé et suivi par ses gardes nobles, composés des jeunes gens des premières familles romaines ; le Général Paraguay-dHilliers était toujours à sa droite, à cheval. Ensuite venaient les Cardinaux, chacun dans sa voiture rouge &e &e. Comme à St Jean de Latran, le Pape a monté les degrés de St Pierre en bénissant larmée et le peuple agenouillés ; la grande porte sest ouverte pour le recevoir, et il a traversé lentement limmense nef, les soldats présentant mes armes, et le genou en terre. Le St Père a pris place sur son siège, de lautre côté de lautel qui, dans toutes les basiliques, fait face au peuple. Le Te Deum a été chanté, et le Doyen des Cardinaux a donné la bénédiction du St Sacrement. Il serait impossible de rendre la magnifique solennité de ce moment. Le commandement militaire donné en français et retentissant successivement sous toutes les voutes de lincommensurable édifice, le bruit régulier des fusils tombant simultanément sur les dalles, tous les tambours battant aux champs, puis au milieu du plus profond et du plus magnifique silence, la bénédiction descendant sur la masse des chrétiens prosternés, cétait une scène dont il est impossible de perdre le souvenir. Après la bénédiction, le St Père est allé baiser la statue célèbre de St. Pierre qui se trouve dans la nef, et dont le pied de bronze est usé par la bouche de millions de chrétiens. St Pierre était aujourdhui revêtu de ses ornements solennel, la chape dor, la tiare entourée de diamants et de pierreries, lanneau pastoral en diamants. Le Pape est ensuite monté au Vatican, où le général en chef, représentant de la France, a pris congé de lHôte sacre quil avait ramené dans son palais. Aussi longtemps que le Général avait accompagné le Pape, le cri de Viva il Papa ! Sétait seul fait entendre ; mais quand il est sorti du palais du Vatican, après y avoir eu laissé le St Père, la foule a crié : Viva la France ! Vivent les français ! Cest bien la France, en effet, qui a rendu le Pape à Rome et Rome au Pape. Le St Père le reconnaissait aujourdhui avec effusion, et il disait, en voyant laccueil enthousiaste que lui faisait notre armée : « Jen suis bien heureux, non pas seulement pour moi, car je ne doutais pas des Français, mais pour »
    « Quant à la France, je ne sais pas trop si elle a compris, si elle comprend encore ce quelle a fait ; mais Dieu, sans doute, le sait pour elle, et en voyant la scène daujourdhui on ne peut dire : Gesta Dei per Francos.
    « Le soir la ville entière noffrait quune vaste Masse de lumière. Si quelques doutes avaient pu rester sur laccueil fait au Pape, lillumination de la nuit aurait suffi pour les détruire. Ce quelle avait surtout de remarquable, cétait luniversalité. Il ny avait pas une place, pas une rue, pas une ruelle, pas une maison, pas une fenêtre qui neût ses lanternes, ses lampions et ses cierges ; pas une humble porte qui neût son bout de chandelle. Comme spectacle, cétait merveilleux. Je doute que comme effet de lumière il y ait dans le monde quelque chose daussi beau que nos Champs-Elysées avec la grande illumination en verres de couleur ; mais il y avait de plus ici les monuments & les points de vue. Ainsi la coupole de St Pierre, illuminée de haut en bas, dominait la ville avec sa masse de feu ; sur un autre point, la Pincio développait une véritable décoration de théâtre qui faisait ladmiration des artistes ; ailleurs, la tour & le palais du capitole se dessinaient en lignes de flammes, ou sommet du grand escalier du Capitole, &e &e &e. »
    Le même correspondant écrivait encore le 17 avril : «Depuis 4 jours on commence à retrouver Rome. La rentrée du Pape lui a rendu la vie ; les figures se raniment comme les rues, comme les promenades, comme les Eglises ; cest une espèce de renaissance. Sans doute les difficultés subsistent toujours ; elles sont au fond de cette agitation un peu superficielle ; mais quant à présent, elles restent enfermées dans le monde officiel, elles ne paraissent pas au-dehors ; elles laissent la place à la réjouissance publique, à lair de fête dont cette pauvre ville avait été privée pendant si longtemps, et quelle semble aspirer en ce moment avec lardeur de la faim et de la soif. Les illuminations si brillants dont je vous ai déjà parlé, et qui avaient célébré le 1er jour du retour du Pape, se sont continuées pendant les 2 jours suivants. Le Dimanche, elles ont été encore plus éblouissantes et aussi universelles ; la promenade du Corso a été plus animée quon ne lavait vue depuis longtemps. Rome semblait se reconnaître elle-même dans sas anciens habits de fête. Je sais bien que ce nest pas tout : Je sais bien que les lampions séteignent, que les feux dartifice ne laissent que la fumée ; mais enfin la seule vue de la transformation opérée dans Rome par la présence du Pape prouve au moins que Rome a besoin du Pape pour être quelque chose, pour être autre chose quun musée ou un tombeau. On a remarqué une différence caractéristique entre laccueil fait lautre jour au St Père et celui quil recevait autrefois, dans le temps de sa plus grande popularité. Cette fois lovation a été aussi générale, mais en même temps plus contenue, pour ainsi dire, plus digne. Cette différence se signalait jusque dans les cris : on criait beaucoup plus : Vive le Pape ! Vive le St Père ! que Vive Pie IX !
    « Cest en ce moment larmée française qui occupe le 1er plan de la perspective. Je vous ai déjà dit combien le Pape avait été frappé et touché par lattitude de nos soldats, dont ses entourages sétaient toujours efforcés de lui inspirer une certaine frayeur. Aussi ne cesse-t-il de témoigner de toutes manières ses sentiments de confiance et de gratitude. Sa 1ère sortie en ville, depuis quil a repris possession du Vatican, a été pour faire une visite à lhôpital des blessés français. Il y est allé lundi, sans sêtre fait annoncer, et a distribué aux malades et aux affligés des paroles de consolation et dencouragement. Le St Père a traversé la ville sans escorte, et accompagné seulement de 5 ou 6 de ses gardes-nobles. A la sortie de lhôpital St André, il a été entouré par une population respectueuse qui est venue, comme autrefois, lui baiser les pieds. En traversant ses appartements il avait remarqué quil nétait environné que de gardes-suisses ou romains, les français occupant seulement les portes extérieurs. Il a voulu que nos soldats vinssent faire le service dans lintérieur du Palais, en disant quil voulait avoir des Français autour de lui. Ce matin le St Père a reçu tous les officiers de larmée française. Le Général commandant en chef lui a adressé quelques mots, et le St Père lui a répondu en exprimant toute la reconnaissance quil éprouvait pour « la généreuse nation française qui avait dépensé et son sang et ses trésors pour rétablir lautorité du chef spirituel du monde catholique, et pour faire triompher les principes qui étaient la base de lordre social tout entier. Il a prié le Général en chef de transmettre au Président de la République quil allait bientôt revoir, lexpression de toute sa gratitude pour lui et pour la France. Tous les officiers ont ensuite défilé successivement devant le St Père ; tous sans exception, excepté naturellement les protestants, ont fléchi le genou en passant devant lui, et ont baisé son anneau pastoral. Beaucoup avaient les larmes aux yeux ; le Pape était, lui-même, visiblement attendri, et tous ceux qui ont assisté à cette scène en ont rapporté les souvenirs les plus touchants. »
    Comme le St Père dut alors se féliciter de navoir tenu aucun compte des rapports calomnieux quon lui avait faits de notre brave armée ! A Terracine, sont le Palais avait été magnifiquement meublé, on avait conçu lespoir de le déterminer à ne pas continuer son voyage : « Au moins, Très-Saint Père, lui dit-on, ayez soin de votre dignité, et nexposez pas aux railleries dune armée sans foi votre divin caractère. Les soldats français mépriseront vos bénédictions, et ne voudront pas sagenouiller pour les recevoir : ce sera un grand scandale. » Eh bien ! répondit le Pape, sils ne veuillent pas sagenouiller je les bénirai debout. » Dix mille soldats français agenouillés sur les 4 faces de la magnifique place St Pierre, et recevant la bénédiction du St Père dans le plus profond recueillement et avec une visible émotion ont répondu à cette calomnieuse prophétie.
    « Décrire la joie & le bonheur de nos pauvres malades, dit un Journal religieux, quand on leur annonça la visite du Pape, est une chose impossible. Pie IX a parcouru toutes les salles, sarrêtant devant chaque lit, adressant une parole de consolation à chaque malade, distribuant à lun une médaille, à lautre un chapelet, à celui-ci une croix, à celui-là un reliquaire, à tous sa bénédiction, non seulement pour eux-mêmes, mais encore pour leurs familles. Cétait pour la 1ère fois que nos braves compatriotes voyaient devant eux le Chef Suprême de notre Religion° plusieurs dentre eux qui ne savaient quel titre lui donner dans les réponses quils devaient à ses bienveillantes questions, se sont servis de cette expression qui a provoqué un long sourire sur les lèvres du Pontife : Mon Pape ! « Ils ont raison, a dit Pie IX en sadressant au camérier secret qui laccompagnait : Je suis leur père, et je les aime comme de bon fils, ces braves français, si vaillants et si pieux. » Oh ! que je suis content, mon Pape, sécria un autre pauvre fiévreux, en embrassant le chapelet quil venait de recevoir des mains du St Père ! Ma Mère, ma pauvre Mère sera-t-elle heureuse ! car ce chapelet sera pour elle ! Pour votre Mère ! dit Pie IX. Eh bien ! en voici un second pour vous. Un autre brave soldat, recevant un beau crucifix, ne put sempêcher de manifester son contentement par le cri souverainement réactionnaire de Vive le Roi ! quelques-uns des malades surexcités par lenthousiasme, entraînés par un élan de reconnaissance, sétaient jetés hors de leur lit pour embrasser les pieds du Pontife ; Pie IX les grondant avec bonté de leur imprudence, les aidait lui-même à se recoucher. Lors de la visite faite par le corps des officiers, un jeune lieutenant de chasseurs de Vincennes avait mis des gants blancs tout neufs, bien que létiquette exige de paraître la main nue devant S.S. Avant de baiser la main du Pontife, il eut soin de la prendre entre les deux siennes et de la presser affectueusement ; puis il ôta soigneusement ses gants, et de retour chez lui il les renferma dans une boîte, avec une note indiquant quils avaient touché la main de Pie IX ; il les conserve comme un souvenir et une précieuse relique. Pour moi, disait un autre officier en parlant de la même visite, jai peut-être manqué aux convenances, mais je nai pu mempêcher de donner au Pape une bonne poignée de main ; puis jai baisé son anneau. Voyez-vous, jaime le Pape de tout mon cur. Savez-vous, disait un officier dEtat-major à un chef supérieur de larmée, que ce mauvais sujet de D, désignant ainsi un colonel de larmée, a pleuré en voyant arriver le Pape de son entrée à Rome ? Parbleu, je le croit sans peine, répondit le général ; je ne suis pas, non plus, un bigot, et jen ai fait autant. Je ne sais si je vous ai dit quil avait été convenu que tous les officiers & soldats, qui auraient des chapelets ou dautres objets de piété à faire bénir, les tiendraient dans leur poche, ou dans leur sac en défilant devant le St Père, après la bénédiction de larmée, lintention du Pape étant de les bénir à ce moment. Vous ne sauriez imaginer les milliers de chapelets & de médailles qui ont été achetés pour cette cérémonie. Un colonel en achetait, lui seul, pour 400 frs. En voilà pour 8 frs., disait un simple soldat en montrant ses mains pleines de chapelets à la porte dun magasin où il venait de faire ses emplettes ; il ne me reste plus que 2 sous mais cest égal ; ma famille sera si contente en recevant ces chapelets bénis par le Pape ! »
    « Les révolutionnaires avaient accusé la commission des 3 Cardinaux dune grande sévérité dans lépuration des divers ministères, et lon comptait beaucoup sur lindulgence du St Père ; mais il paraît que cette mansuétude inépuisable ne voile pas la justice. Les mesures prises par la commission ont été non seulement approuvées, mais encore étendues, et plus de 50 employés des palais pontificaux ont été remerciés. »
    Le parti révolutionnaire a disparu ou se cache si bien quon nen parle plus.
    Piémont. Charles-Albert entraîné, comme malgré lui, par une première faute, à se déclarer le chef de la coalition Italienne contre lAutriche, en commit bientôt une seconde en préférant, après sa défaite, aux conditions du cabinet de Vienne, la reprise des hostilités. Et cette fois encore il navait fait que céder à regret aux exigences du parti démagogique auquel il ne se sentait pas la force de résister. Le 14 Mars, le ministère Piémontaise, au bruit des applaudissements de lAssemblée, annonce la rupture de larmistice. De son côté, le maréchal Radetzki fait connaître à son armée la reprise prochaine des hostilités. Cette nouvelle est reçue par de bruyantes acclamations de joie des officiers Autrichiens. Larmée piémontaise présente une masse de 120,000 hommes, dont 80,000 peuvent passer la frontière, avec 168 bouches à feu. Charles-Albert commande en chef, mais la responsabilité est au major-général, le Polonais Chezanowsky. Larmée Autrichienne est forte de 115,000 hommes et possède 190 pièces dartillerie ; mais elle ne peut disposer que denviron 60,000 pour se porter à la rencontre du Piémontais. Le vieux Radetzki commande en chef avec toute responsabilité.
    Les Piémontais voulaient attaquer lennemi au-delà de leurs frontières ; mais Radetzki ne leur en donne pas le temps. Après les avoir trompés & disséminés par de fausses manuvres, il passe le Tésin et se trouve à la tête de 60,000 h., en face dune armée de 40,000 combattants. La bataille engagée près de Mortara finit sous les murs de Novare. Les Piémontais ont défendu pendant 5 lieues le terrain pied-à-pied. Enfin, ils sont acculés à Novare, où la garde nationale peut, du haut des remparts, faire le coup de feu avec larmée autrichienne. On se bat jusquà la nuit close. Charles-Albert veut se faire tuer en se mettant à la tête de sa cavalerie, et ses aides-de-camp sont obligés, pour lempêcher daccomplir ce projet désespéré, darrêter son cheval par la bride. Comme le dernier officier de son armée, il tient jusquau bout, ne quitte le champ de bataille quà 8 heures du soir, et rentre à Novare. Là, il trouve les envoyés de Radetzki. Les conditions quils apportent sont terribles. Pour que le vainqueur consente à ne pas marcher à linstant même sur Turin, il faut que Charles-Albert abdique et se rende en Portugal, à Oporto, cest-à-dire, sur la pointe la plus éloignée de lEurope. Charles-Albert accepte tout et pars dans la nuit. Cet excellent prince, illustre victime du parti démagogique qui lavait subjugué, ne survécut pas longtemps à cette dernière catastrophe. Son fils Victor-Emmanuel lui a succédé. Voici les conditions du traité quil a dû tout dabord accepter : « 1°. Le Piémont paiera 75 millions comme indemnité de guerre. 2°. Le gouvernement Piémontais renonce à toutes les conséquences de la fusion des provinces Lombardo-Vénitiennes avec le Piémont. Les frontières respectives des deux états sont rétablies comme avant la guerre. » Quant à lamnistie, lAutriche laccorde, mais se réserve den exclure 86 personnes.
    Cette leçon, pour sévère quelle fut, na nullement corrigé les révolutionnaires Piémontais. Et que leur importe, à eux, la ruine de leur pays, pourvu quils triomphent ! En majorité dans les deux chambres, ils ne cessèrent de créer des embarras au nouveau Roi. La patience a des bornes surtout quand des antécédents nous montrent le précipice où elle aboutit. Victor-Emmanuel usant donc de son droit de Roi constitutionnel déclara dissoutes la Chambre des Pairs et celle des Députés. Les nouvelles élections rendirent la majorité au parti modéré, et le gouvernement reprit une marche plus régulière. Quant au pouvoir spirituel, ou, si lon veut, à lEglise, elle ne paraît pas avoir beaucoup gagné à ce changement ; car, outre quon veut lui interdire lenseignement, il était question, il ny a que quelque mois, de la dépouiller de ses biens, et aujourdhui nous lisons dans lUnivers : « Le cabinet de Turin et la majorité soi-disant conservatrice qui le soutient ont définitivement déclaré la guerre à lEglise catholique. Le 20 février, le ministre de la justice et des cultes a présenté à la Chambre des Députés un projet de loi qui est tout simplement un projet schismatique, et ce projet a été salué par les applaudissements de la Chambre et des Tribunes. Laissons parler lArmonia : « Le projet de loi du comte Siccardi abolit le for et les immunités ecclésiastiques, supprime les fêtes autres que les Dimanches et 6 fêtes principales, enlève aux corps religieux le droit dacquérir, &e, &e. » La loi Siccardi a été admise par les chambres, sanctionnée par le roi, malgré les instantes prières de la reine-mère et les réclamations du clergé. Le St Père a protesté contre cet envahissement des droits de lEglise.
    Nous aurions dû faire précéder cette citation de lArmonia, Journal de Turin, dune autre que nous avons lue dans lUnivers quelque jours auparavant : « En entrant le 15 février à la chambre, dit ce courageux défenseur de la Religion, tout homme sincèrement religieux a dû éprouver un double sentiment : sentiment de tristesse à la pensée de toutes les calomnies quil allait entendre contre le clergé ; sentiment de consolation en songeant que cette cause, étant en définitive la cause-même de la Religion, trouverait de vaillants champions pour la défendre. Hélas ! cette espérance a été trompée. Trois orateurs, dont les principes en matière de religion ne sont que trop connus, se sont levés lun après lautre pour articuler contre le clergé catholique tout entier dinfâmes accusations, et le clergé catholique calomnié à la face de lEurope, dans un parlement catholique, na pas trouvé parmi deux cents représentants dun peuple renommé jusquà ce jour pour son attachement à la Religion, une seule voix qui sélevât pour la défendre, pas une seule, et parmi ces 200 représentants siégeaient des prêtres catholiques. »
    Quoiquil en soit des ecclésiastiques qui siègent à la chambre des députés, il est certain quil y a, parmi le clergé piémontais et surtout parmi les Evêques, des hommes qui ne craignent pas délever la voix en faveur de la vérité. Quel cri de réprobation ne sest pas élevé dernièrement, au sein de cette même chambre, quand un orateur est venu provoquer son indignation contre cette phrase dun mandement de Mgr de Saluces. « Notre infortunée patrie est devenus par nos iniquités lopprobre et la honte des autres nations. » Voici, à ce sujet, les réflexions de lArmonia : « Dire que notre infortunée patrie &e, cest prononcer une dure sentence, mais cest dire la vérité Na-t-on pas vu à Turin la prédication évangélique troublée par des sifflets ? Contrairement à la Constitution, ne retient-on pas un Archevêque en exil (1), sans quil soit possible darticuler contre lui le moindre délit ? Nest-ce pas ici, au milieu de nous, quon a fait si longtemps et impunément des parodies insolentes du Via Crucis, du Stabat Mater, des Oremus pour tourner en dérision nos plus augustes Mystères ? Ne continue-t-on pas la réimpression des uvres de Casti, illustrée des gravures les plus immondes ? Nest-ce pas à Turin quon a imprimé la Lettre de St Pierre, les Exercices Spirituels pour le clergé, Pie IX devant Dieu, &e &e ? Nest-ce pas à Gènes quon représente le Pape au bal et au théâtre en compagnie de femmes de mauvaise vie ? Nest-ce pas là quon met sur sa tiare une tête dâne ? Que lon met en vente, comme objets avariés, les vases sacrés, que lon représente Pie IX luttant presque nu ? que lon livre au public mille autres saletés ? »
    On pourrait deviner par ces attaques à la Religion et à la morale, si on ne le savait dailleurs, que le Piémont est devenue le point de mire et lun des grands foyers de la propagande révolutionnaire. Cest bien en effet par de tels actes quelle signale sa funeste influence et se prépare le triomphe quelle poursuit avec tant dardeur. Et ce triomphe, qui peut assurer quil naura pas lieu ? Lécole de Mazzini, quon peut regarder comme le fléau de lItalie, travaille dans le Piémont à ciel découvert ; elle conspire hautement par les associations et la presse : si elle nose point agir encore, cest quelle attend un mouvement simultané sur quelquautre point de lItalie.
    Etats dAllemagne. LAutriche solidement rétablie dans ses possessions Lombardo-vénitiennes et victorieuse en Piémont navait encore vaincu quune partie de ses ennemis. Le 1er avril, Venise, qui sétait déclarée république après avoir secoué le joug de lAutriche, apprend le résultat de la bataille de Novare. Le 2 lAssemblée nationale rend ce décret : « Venise résistera à lAutriche à tout prix. » Pour laccomplissement de sa parole elle met sur pied 22,500 h. Le dévouement est inouï dans toutes les classes : cest la garde nationale, cest-à-dire, les avocats, les rentiers, les médecins, les étudiants, qui tour à tour font le service des forts. Les troupes régulières fournissent les postes avancées et sont employés à ces vigoureuses sorties qui sont la terreur des Autrichiens. Venise lutte jusquau 22 août contre lennemi qui la serre de près et lui fait éprouver des pertes immenses, contre le choléra qui sest abattu sur elle comme un vautour ; mais la faim qui la dévore, et le manque de munitions qui lui ôtent tout moyen de résistance,

    (1) Rappelé de son exil peu de temps après la date de cet article, lArchevêque de Turin a cru devoir adresser aux curés de son diocèse, à loccasion de la loi-Siccardi, une circulaire dans laquelle sexprimant avec une grande modération, le Prélat cherche à concilier les droits inviolables de la conscience avec le respect dû à une loi civile, quelque défectueuse quelle soit dans son origine. LArmonia du 22 Avril qui avait inséré cette circulaire a été saisie dans ses bureaux et à la porte. Quant à lArchevêque lui-même, il doit être cité à comparaître devant le juge dinstruction ; on la averti que sil allègue quelquempêchement, le juge se transportera à lArchevêché, et que sil refuse de se présenter devant le juge laïque, on lancera contre lui un mandat darrêt. Nous lisons dans un journal du 11 Mai : « Enfin, la révolution piémontaise se dévoile. LArchevêque de Turin, Mgr Franzoni, a été conduit prisonnier dans la citadelle de Turin ; un huissier a porté la main sur la croix pectorale. »

    lui font accepter les conditions suivantes : Le 24 août commencera la remise aux Autrichiens des postes les plus avancés. Ensuite, jour par jour, du 24 au 30 août, les Vénitiens abandonneront les positions militaires qui, au fur et à mesure, seront occupées par les Autrichiens. Lamnistie est accordée aux habitants, à lexception° 1°. De 46 personnes appartenant à des emplois civils ; 2°. Tous les Italiens des autres provinces de lItalie, non sujets de lAutriche, seront contraints de quitter Venise, ainsi que les étrangers ; 3°. Enfin tous les Italiens, sujets de lAutriche qui ont pris les armes contre leur légitime souverain. Le nombre des proscrits est évalué à environ 15,000. Parmi eux se trouve le général Pepe proscrit pour la 3e fois. Arrivé à Corfou, il écrit la lettre suivante : Venise, cher ami, na point cédé aux bombes enflammées, qui ont dévasté les deux tiers de cette ville magnifique, ni au choléra qui lui tuait 200 personnes par jour : Venise sest rendue parce quelle manquait de poudre & de pain Jai soutenu Venise pendant 15 mois, et elle ne serait pas tombée si nous navions manqué de poudre et de pain.
    Renaît la Hongrie dont linsurrection remontait presquaux évènements de février qui lavaient fait surgir. Le but avoué de cette guerre était lindépendance politique et nationale de la Hongrie. Mais les Magyars (les nobles) qui ont soulevé les paysans ont seuls le mot dordre dune société secrète nommée Slaves-Unis. Or, des papiers saisis chez un des principaux chefs de cette société ont fait connaître que le véritable but de la guerre de Hongrie était de proclamer une république fédérative réunissant la Pologne, la Hongrie, la Bohême, la Moravie, la Dalmatie & le Transylvanie. Et pour quil ne manquât rien au caractère révolutionnaire de linsurrection hongroise les Magyars avaient accepté le concours de tous les hommes de désordre qui leur étaient venus des pays étrangers.
    Larmée hongroise, entrée en campagne avec 30,000 hommes, avait lutté toujours avec courage et souvent avec succès contre des forces bien supérieures aux siennes, quand le 7 avril eut lieu la bataille dIsaszeg. Cette fois les forces sont égales de part et dautre : 30,000 chrétiens contre 30,000 hongrois ; 200 bouches à feu tonnent de chaque côté, et, après une lutte de 12 heures, les Autrichiens sont rejetés sur Vienne. Les Hongrois marchent alors sur Komorn, et le 19 avril 1849 ils livrent la bataille de Nagg-Sarlo. Les Autrichiens battus perdent 3,000 prisonniers : leur aile gauche est complètement détruite. Après Nagg-Sarlo, les Autrichiens abandonnent Pesth et se retirent , laissant une garnison dans la forteresse de Bude. Ainsi, en un mois, les Autrichiens chassés, poursuivis, traqués, forcés dabandonner toutes leurs positions, ne possèdent plus que Karlsbourg, Arad, Temeswar & Bude. Larmée autrichienne est complètement désorganisée : toutes chances sont pour la Hongrie. Mais alors deux parties se forment dans larmée hongroise, celui de Dembineki, et celui de Gorgey. Celui de Dembinski veut étendre la guerre en Gallacie, tandis que Gorgey refuse absolument de passer la frontière, et perd son temps à assiéger Bude, à la tête de 30,000 hommes. Pendant ce temps les Autrichiens, vainqueurs à Novare, et rassurés du côté de lItalie, rassemblent 80,000 hommes. 20,000 Russes se joignent à eux sous le commandement du général Pauyotin. De son côté, larmée hongroise avait aussi reçu des renforts, mais elle navait à opposer à 300,000 russes & autrichiens quenviron 150,000 hommes. Une si grande infériorité, le manque dentente parmi les généraux hongrois, changent le sort des armes. Cependant toute espérance nest pas encore perdue. Gorgey devenu dictateur par la remise que Kossuth lui fait de ses pouvoirs peut encore tenir la campagne et obtenir des succès. Mais Gorgey, investi du dictatoriat, trompe lattente générale ; il fait, sans conditions aucunes, sa soumission aux mains des Russes. A la nouvelle de cette soumission Kossuth, Bem & Dembinski se retirent en Turquie. Le Sultan Abdul-Méjid leur assigna pour résidence, à eux et aux officiers et soldats qui les avaient suivis, la ville de Widdin. LAutriche & la Russie sempressèrent de réclamer lextradition de ces réfugiés ; mais la Porte soutenue par lAngleterre & la France, refusa daccéder à leur demande. Les négociations dabord fort irritantes avaient déterminé lenvoi des flottes Anglaise et Française près des Dardanelles. La Porte armait en toute hâte, et lon avait lieu de craindre une conflagration générale, quand tout-à-coup ces négociations prirent un caractère tout pacifique. Le sultan ne livrait point les réfugiés, mais il les transférait à Schoumla, où, plus éloignés de la Hongrie, ils devenaient moins dangereux. Hélas ! Déjà 165 de ces malheureux avaient embrassé le sultanat. Il nexiste plus actuellement aucune difficulté à ce sujet.
    Ainsi se sont évanouies toutes les espérances dune république Fédérative. « La Pologne, dit un journal, sest tellement liée à lEmpire Russe quelle en est devenu la province la plus fidèle : la Hongrie est purgée de toute pensée dinsurrection ; hélas ! peut-être de toute légitime nationalité. Voilà ce qua produit le patriote Kossuth ! La Porte Ottomane a si bien exécuté les ordres de la Russie & de lAutriche, que les réfugiés sont gardés à vue dans lAsie mineure. Il ny a plus de régiments hongrois ; les nobles séditieux ont été frappés du glaive ou renfermés dans des forteresses ; la Hongrie nest plus quune province autrichienne, la seule peut-être qui sera privée des Etats particuliers. Une lettre de Pesth en date du 8 mars, adressée à Lami de la Religion, donne de tristes & intéressantes détails sur la situation religieuse de la Hongrie. « Le cur me saigne, dit le Prêtre-auteur de cette lettre, au moment où je vous écris ces lignes. Apprenez ce qui se fait dans notre pauvre pays. Mgr le baron de Bémer, Evêque de Nagg-Varad, vieillard séxagénaire, vient dêtre condamné à la corde ; et ce nest que par la grâce spéciale du général Haynan que la peine capitale a été commuée en 20 ans de fers & de prison. La sentence a été publiée avant hier dans la grande caserne et dans la prison, more consueto, avec les cérémonies outrageantes qui laccompagnent. Hier elle a été annoncée par un journal dici, et elle va être exécutée. Vous me demanderez pourquoi cet appareil de rigueur, pourquoi ce châtiment si cruel ? Mgr de Bémer est resté dans son diocèse pendant que le gouvernement républicain a existé dans notre pays. Il na pas refusé de promulguer les ordonnances et décrets de ce gouvernement dont les agents lui faisaient un commandement exprès. Lorsque les Russes ont pénétré dans la ville, il sest empressé dobéir aux Impériaux. Aussi depuis la fin des troubles lavait-on laissé parfaitement passible dans son diocèse. Voilà tout-à-coup quau commencement de cette année, le vénérable Prélat est arrêté et amené à Pesth, pour être jugé. Après un certain temps de détention il a été forcé à signer la résignation de sa dignité et il a été mis en liberté. Mais on la bientôt arrêté de nouveau et on la fait passer devant un conseil de guerre, qui la condamné à être pendu On ignore ce que le tribunal militaire a précisément trouvé de coupable dans la conduite du Prélat, si ce nest davoir, au commandement du gouvernement révolutionnaire, ordonné des prières publiques pour les victoires remportées par les hongrois sur les Russes, et pour avoir obéi à ce même gouvernement qui lavait convoqué à la Diète nationale de Debreezen Vous comprenez, au récit de ce fait si lamentable, les sentiments de profonde douleur de tout le clergé, de tous les catholiques. Mais, Monsieur, ces sentiments, nous nosons pas les déclarer. Nous navons pas même la liberté de nos larmes. Nous sommes en des jours de gémissement et de tristesse, et nous nosons pas même gémir tout haut. Vous ne pouvez vous figurer jusquoù cette situation peut entraîner les esprits : les plus fidèles sujets de la dynastie déclarent que, si cet état continue, ils seront obligés de refuser limpôt à un prince au nom duquel se commettent des choses si indignes dun roi apostolique. Vous pleureriez si vous saviez comme la police nous maltraite, comme un soldat nous commande, et comme il cherche à nous contraindre à faire ce qui est contraire à notre droit et à nos principes La Religion est exclue de lUniversité par un ordre du jour. Lenseignement religieux ny sera désormais donné quà ceux qui le réclament. Nos Evêques sont consternés, notre Eglise est devenue lesclave dun gouvernement arbitraire, jaloux de toute autorité qui nest pas la sienne. »
    Hâtons-nous de faire contraster avec ce tableau, qui est peut-être un peu chargé, le décret impérial du 18 avril qui a affranchit lEglise dAutriche des entraves du gouvernement. Voici en quels termes un journal fait précéder la publication de ce décret : « Le gouvernement autrichien vient daccomplir un de ces grands actes de réparation et de justice qui suffisent à illustrer un règne, et par lesquels une nation se relève à une admirable hauteur. Par un décret rendu sur le rapport du Comte de Thurn, ministre de lInstruction publique, S. M. lEmpereur François-Joseph a rendu à lEglise catholique sa liberté, ses droits, son indépendance. On sait combien le gouvernement impérial avait, au 18e siècle, dévié de ses antiques traditions ; on sait combien la moisson de Habsbourg avait tristement renié les devoirs que lui imposait son titre de Majesté Apostolique, on sait quel joug odieux Joseph II avait imposé au clergé et à lépiscopat de ses vastes domaines A partir de 1848, époque du réveil de nos frères en Allemagne, nous suivions avec une profonde sollicitude les progrès et le développement de leur renaissance. Lauguste, lhéroïque initiative prise par lEpiscopat dans le concile de Salzbourg et dans ces autres Assemblées dont nous avons enregistré successivement les actes et les déclarations, les nombreuses associations formées sous le nom de limmortel Pie IX, et dont nous avons salué les uvres avec tant de joie, ont commencé le mouvement providentiel qui devait aboutir à la solennelle émancipation que proclame aujourdhui le décret de lEmpereur. » Voici ce décret : « 1°. Il est permis, tant aux Evêques quaux fidèles, qui sont soumis à leur direction, de sadresser au Pape pour affaires ecclésiastiques, et de recevoir les décisions et ordres du Pape, sans avoir besoin dune permission préalable des autorités temporelles. 2°. Il est permis aux Evêques catholiques dadresser des exhortations et des règlements sur des objets de leur compétence et dans les limites de leur jurisdiction, à leur clergé et à leur communes, sans approbation préalable de lautorité temporelle ; 3°. Sont abrogés les ordonnances qui défendaient à lautorité ecclésiastique dinfliger des peines dEglise qui nont aucune influence sur les droits civils. 4°. Il appartient au pouvoir ecclésiastique ou de destituer dans la forme réglée par les lois canoniques ceux qui ne les exercent pas conformément à leur devoir, et de les déclarer déchus des revenus attachés à leurs fonctions. 5°. La coopération de lautorité temporelle peut être demandée pour lexécution du jugement, si la procédure régulière de lautorité ecclésiastique lui a été communiqué avec les pièces à lappui &e 6°. Je considère le droit que jai de nommer les Evêques comme mayant été transmis par mes ancêtres, et je veux lexercer consciencieusement pour lutilité et le salut de lEglise. Lorsque je nommerai à des Evêchés ; je prendrai, comme jusquà ce jour, le conseil des Evêques, et surtout de ceux de la province Ecclésiastiqueoù lEvêché sera vacant. En ce qui concerne la forme à observer dans lexercice des droits su Souverain pour la nomination aux emplois ecclésiastiques et aux prébendes, mon ministre des cultes & de linstruction publique me fera les propositions nécessaires. Il sera libre à chaque Evêque dordonner et de diriger, dans son diocèse, le culte dans le sens des résolutions adoptées par lAssemblée des Evêques, &. &.e »
    LEmpereur dAutriche ne sest pas arrêté en si bon chemin. La Gazette de Vienne du 25 avril contient, dans sa partie officielle, un rapport adressé par le Ministre des cultes et de lInstruction publique à S.M. lEmpereur, sur le règlement des rapports de lEglise catholique avec lenseignement public. Après avoir pris connaissance de ce rapport, S.M. lEmpereur a rendu lordonnance suivante : « 1°. Nul ne pourra donner lenseignement religieux ou théologique catholique dans les établissements publics inférieurs ou supérieurs, sans en avoir obtenu permission de lEvêque dans le diocèse duquel se trouve létablissement. 2°. LEvêque peut toujours retirer lautorité donnée, &e. 3°. Il appartient au gouvernement de nommer professeurs dans les facultés de théologie, ou professeurs privés les hommes qui ont obtenu de lEvêque lautorisation denseigner la théologie &e. 4°. LEvêque a le droit dindiquer à ses élèves les cours quils auront à suivre dans lUniversité et den marquer la série, ainsi que de les soumettre à un examen dans son séminaire. 5°. Pour les examens sévères des candidats au grade de docteur en théologie, lEvêque nomme la moitié des examinateurs parmi des hommes qui ont eux-mêmes obtenu le grade de docteur en théologie. 6°. Nul ne peut obtenir le grade de docteur en théologie, sil na, soit devant lEvêque, soit devant une personne ayant mandat de lui, fait la profession de foi du Concile de Trente. »
    Cette ordonnance et celle qui la précède prouvent que le jeune Empereur comprend sa Mission, quil a lintelligence des maladies morales qui aujourdhui tuent les peuples, et quil lui a été donné de connaître où se trouve lunique remède à de si grands maux. De semblables dispositions ne permettent pas de douter que, si les maux de lEglise de Hongrie sont réellement tels que lannonce le correspondant de lAmi de la Religion, ils en trouvent un prompt remède dans les tendances religieuses du Monarque Autrichien. » Les Evêques de Lombardie viennent de lui adresser une requête à leffet dobtenir pour eux-mêmes les avantages quil lui a plu daccorder à lEpiscopat Autrichien, et il est probable quils en obtiendront une réponse favorable.
    Le Roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, fortement épris du système représentatif, a exigé des Evêques catholiques un serment à la nouvelle constitution. Cette affaire qui menaçait damener un conflit de la plus grande gravité entre le gouvernement Prussien et lEglise catholique vient de se terminer heureusement. Le gouvernement content à ce que le Serment ne soit prêté que sous la réserve : Salvis Ecclesio juribus, pourvu que cette réserve ne soit pas jointe au serment et ne se fasse quavant ou après. De leur côté, les Evêques consentent à ce que le serment soit prêté sans réserve exprimée dans la formule même, pourvu quelle ait été préalablement signifiée à lautorité compétente.
    De grandes difficultés se sont élevées en Allemagne au sujet de la fédération germanique qui na pu être réglée par lAssemblée de Francfort. Un parlement qui sest formé à Erfurt sous les auspices du roi de Prusse, pour reprendre en sous-ordre luvre de Francfort, na pas mieux réussi. Cependant les esprits commencent à se calmer ; on sentend mieux ; la Prusse et lAutriche se sont rapprochées, et dans ce moment il est question de réorganiser une nouvelle Assemblée à Francfort, composée des plénipotentiaires des divers Etats.
    LEmpereur de Russie a renoncé à son triste rôle de persécuteur des catholiques. Il ne paraît préoccupé que de comprimer lesprit révolutionnaire de concert avec lAutriche & la Prusse. « La meilleure intelligence sest rétablie, dit un journal, entre les 3 cours de Berlin, de Viennes et de Pétersbourg ; les souverains se verront à Varsovie au mois de Juin, les 3 armées nen feront plus quune pour lesprit et la résolution. » LAutriche a 600,000 hommes sous les armes, la Russie de 8 à 900 mille, et la Prusse 300,000.
    Suisse. Il est difficile de simaginer létat de terrorisme qui existe dans plusieurs villes de le Suisse, et létat dannihilation politique auquel le parti de lordre est réduit. Les révolutionnaires ont imaginé une combinaison quils ont baptisée Association Nationale, laquelle a des ramifications dans presque tous les cantons. Ce sont les plus violents radicaux unis ensemble par une espèce de solidarité, armés et munitionnaires. De temps en temps, mais invariablement, quand il y a quelque question pendante de politique intérieure ou extérieure, dénormes affiches rouges sont apposées sur les murs pour convoquer ces braves. Leurs locaux même sont choisis en vue de terroriser. Cest ainsi que la section de Genève se réunit aux boucheries. Le parti révolutionnaire sait parfaitement bien quil est en minorité : de là, les efforts constantes quil fait pour terroriser ses adversaires, pour les empêcher de venir aux élections. Il est impossible de se faire une idée de lanarchie, des fraudes, des violences qui se commettent dans ces élections, mais tout particulièrement dans celles de Genève, sous le règne du parti révolutionnaire. On peut dire à la lettre que le local des élections (lequel est ordinairement un temple) est converti en une infime arène de pugilat, où une presse épouvantable menace de mort les vieillards & les hommes peu robustes, où lon sarrache les bulletins, et où les agents, tant supérieurs quinférieures de lautorité rivalisent dimpudeur avec les plus ignobles partisans du désordre. Une des autres plaies, une des autres hontes de la Suisse, ce sont ses petits journaux. Nous ne voulons pas dire que les grands lui fassent honneur, loin de là, mais la turpitude des petits surpasse tout ce quon a jamais vu en France, dans les époques les plus dévergondées. Ordures, impiétés, invasion dans la vie privée, provocation nominative à lassassinat des hommes qui osent résister au flot révolutionnaire, désignation expresse au poignard, appel au pillage, tout cela se trouve mis chaque jour sous les yeux du peuple de la ville et des campagnes, dans ces petites feuilles quon répand gratis, à profusion, et que solde très probablement largent du trésor.
    Lirréligion est, partout et toujours, la fille du radicalisme. (Nous empruntons ces détails à une lettre écrite de la suisse occidentale, le 28 fév. 1850). Fribourg fournit aujourdhui la triste, mais évidente preuve de cette vérité Après avoir supprimé, spolié et vexé les couvents, le radicalisme sempressa de prendre une attitude menaçante envers le clergé séculier. Il prononça successivement lexpulsion ou le bannissement du canton contre 28 ecclésiastiques diocésains, dont plusieurs furent brutalement jetés et retenus en prison. Il frappa 80 ecclésiastiques dune énorme contribution. Ces destitutions, ces bannissements, ces incarcérations, ces amendes furent toujours prononcées sans enquêtes, sans procès, sans jugement ; la haine, la vengeance, la cupidité, lirréligion seules les ont dictés. LEvêque devint, à son tour, lobjet des sacrilèges attentats du radicalisme pour navoir pas voulu reconnaître quil ny a quune autorité dans le canton, et que lEtat est le Chef de lEglise et du Clergé, même en matières ecclésiastiques & religieuses, selon les termes mêmes de la Constitution et des lois anticatholiques votées par les radicaux. Après deux mois passés dans les prisons de Chillon, le Prélat fut jeté sur la terre de France où il est encore aujourdhui. Supprimer les couvents et les piller, persécuter le clergé et déporter le chef du diocèse, cétait trop peu pour le radicalisme de Fribourg ; il lui fallut encore attaquer les doctrines et lesprit catholiques, quil appelle superstition et ultramontanisme. Dans ce but, il voulut semparer, pour les infecter de son venin, des sources de lenseignement catholique dans le diocèse, des cours de théologie et du Séminaire. Il chercha donc à enlever ces institutions exclusivement religieuses et ecclésiastiques à lautorité diocésaine, pour les transporter dans le domaine de lEtat ; à supprimer le séminaire catholique, pour lui substituer un séminaire schismatique.
    Désirant établir en fait son séminaire gouvernemental, Mr Schaller, directeur de linstruction publique et des cultes, fit défendre par le lieutenant de préfet douvrir, comme par le passé, le séminaire et les cours de Théologie catholiques. Quelque mois après, il communiqua confidentiellement, par lentremise dun Ecclésiastique quil appelle honorable, un projet de réorganisation pour le Séminaire et les cours théologiques. On pourra juger de lensemble de ce projet par le peu que nous en disons. Mr Schaller ne place quun prêtre au Séminaire (le Supr.), et il ly place de par le conseil dEtat. Il offre, il est vrai, la présentation du supérieur au Vicaire-général ; mais cette présentation nest quun piège tendu à lautorité ecclésiastique par le Machiavel fribourgeois. Non content de nommer le Supr. du Séminaire, le ministre des cultes (à qui lon pourrait, sans indiscrétion, demander : de quelle religion êtes-vous ?) lui détermine, en détail, dans le projet, toutes ses fonctions : il le charge denseigner un cours de théologie, de donner les confiances spirituelles et liturgiques, de desservir la chapelle de la maison, &e. Daprès le projet, les théologiens externes sont soumis au règlement de lécole cantonale et porteront lhabit civil. Et pourquoi lhabit civil ? Ecoutez : les élèves de lécole cantonale forment un corps militaire et sont armés aux frais de lEtat. Voilà donc des théologiens militaires affublés du bonnet phrygien et de la giberne, tenant dune main leur auteur théologique, de lautre leur carabine, pour être incorporés à la Société patriotique, ou à la garde civique. Ce projet fut renvoyé à son auteur qui, voyant tous ses efforts échouer, fit décider le 2 9bre 1849, la fermeture du séminaire par le conseil dEtat. La décision de ce conseil est motivé sur linutilité des nombreuses démarches faites par lui auprès de lautorité ecclésiastique pour la réorganisation du séminaire et des cours de théologie. A Lucerne le conseil dEtat institue des curés sans la participation de lEvêque. Les autres cantons suivent plus ou moins ces exemples de sacrilèges usurpations.
    Mgr lEvêque de Come ayant publié une circulaire dans laquelle il commande un triduo dactions de grâces avec le chant du Te Deum, pour célébrer le retour du Pape, le conseil dEtat en a défendu lexécution dans toute létendue du canton. MM. les conseillers, trouvant que cette démonstration nétait pas opportune, ont fait part de leurs scrupules à lEvêque, qui leur a répondu ne pouvoir obtempérer aux observations du conseil que dune manière partielle et déterminée par les circonstances. Alors ces MM. ont déclaré que le retour du Pape était un acte plus politique que religieux ; quun tel événement n peut être solennellement célébré sans exciter des sentiments déplacés dans une république ; que le bon ordre et la tranquillité en pourraient souffrir ; quà ces causes ils défendaient dobéir à lEvêque.
    On lit dans lObservateur de Genève : « Les vrais amis de Pie IX et de lEglise dont il est le chef auguste apprendront avec plaisir comment la nouvelle de sa rentrée dans la capitale du monde chrétien a été reçue par les catholiques populations de notre canton chaque soir, sur toutes les hauteurs, dans les vallées, sur les côteaux, sur nos montagnes, partout, au milieu des ombres de la nuit, lil rencontre de ces feux dune proportion quelquefois gigantesque. Oui, aussi loin que la vue peut porter, on ne découvre partout que des feux, des foyers ardents dont léclat est encore relevé par les ténèbres. Combien ce spectacle est beau, touchant & consolant tout à la fois ! On ne saurait retracer les émotions de lâme, quand au milieu de la nuit, on entend de tous côtés des détonations répétées par les échos des bois et des vallées ; des décharges qui se suivent et se répondent de toutes parts. Ajoutez à cela ces cris dallégresse, ces chants de joie au milieu du bruit des armes. &e. »
    Hâtons-nous denregistrer lheureux résultat des élections de Berne qui ont assuré le triomphe du parti modéré. « Jamais lutte électorale na été plus acharnée, dit un correspondant de lAmi de la Religion Cette victoire, nous lespérons, aura une influence salutaire sur toute la Suisse ; elle est un premier garant dun meilleur avenir. »
    On lit dans la Gazette fédérale de Berne : « Les bourgeois ayant appris quun certain nombre détudiants radicaux se permettaient dinsulter et de battre leurs collègues ainsi que dautres personnes respectables, viennent de déclarer quils ne toléreront pas un pareil scandale. Le peuple est fatigué de la domination des radicaux. En conséquence toute attaque dirigée contre leurs amis, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, sera considérée par eux comme une insulte envers tous, et ils se feront justice eux-mêmes, si lautorité ne les protège pas. »
    Espagne. Nous emprunterons à une correspondance particulière de lAmi de la Religion une partie des détails que nous allons donner sur lEspagne. Les différents partis qui divisent aujourdhui ce pays peuvent se réduire à 4 ; les royalistes purs ou légitimistes, les progressistes, les ministériels ou conservateurs qui prennent aussi le nom de modérés, sauf une légère nuance, et les démocrates. Les 1ers, loin de se montrer abattus, prennent de jour en jour de nouvelles forces. Ils nont guère actuellement, pour organes avoués, que deux journaux religieux, lEspérance & le Catholique. Cependant une nouvelle feuille, dont la récente apparition paraît un événement pour les provinces de midi, vient daborder le drapeau du roi Charles VI, et le soutient dune main ferme et hardie ; elle a pris le nom de la Paix. Le parti progressiste, sil nest pas numériquement le plus fort, est celui qui montre le plus dactivité. Il veut le maintien de la couronne (du moins il lassure) avec des libertés plus grandes et avec la constitution de 1812. Son opposition digne quelquefois, et de temps en temps relevée par une remarquable générosité de sentiments, est toutefois entachée dun levain dimpiété, ou tout au moins de fausse religion, qui ne peut manquer de froisser un véritable chrétien. Pour lui la confiscation des biens du clergé est un acte de justice. Pour lui aussi labolition des ordres religieux était un devoir et une nécessité politique ; pour lui Garibaldi est le héros de lItalie, Pie IX lennemi de la liberté, Victor Hugo le grand homme du parlement français. Le dernier discours du poète-romancier, qui a contristé tant dâmes honnêtes, partout où la porté lindignation de la presse, a été adopté par les progressistes Espagnols comme lexpression la plus magnifique et la plus profondément exacte de leur programme religieux. Cest « la beauté de la lumière mise à la place des noires ténèbres de lerreur ; cest le génie de linspiration, réfléchissant dans ses hautes conceptions les éclairs de la Divinité ! » Dix journaux, de ceux qui occupent une large place dans lopinion, répondent chaque jour, et avec talent, il faut dire, ces déplorables doctrines. A coté de ceux-ci il en paraît 11 à Madrid, à Séville, à Valence, à Cadix et à Barcelone, au nom de la fraction-modérée : ce sont les conservateurs. Ils adhèrent à la révolution par le fond des entrailles, et prétendent larrêter dans son débordement, la fixer sur le terrain quils lui ont marqué, et lui faire porter éternellement les fruits si merveilleusement beaux du régime constitutionnel. Enfin, la démagogie élève aussi sa voix ; elle compte 3 organes qui ont emprunté jusquaux noms de leurs surs de France, les feuilles socialistes. Leur propagande réussit peu dans un pays où limmense majorité du peuple comprend encore quil y a dautant plus dordre dans une société quil y a moins de monde pour commander, et plus de citoyens pour obéir.
    Néanmoins, malgré tous ces conflits dopinions et de partis, la paix de la Péninsule na pas été troublée. Peut-on espérer quil en sera longtemps ainsi ? Le gouvernement actuel nest fort que parce que Narvaez reste à la tête des affaires. La reine le comprend si bien quelle a eu le bon esprit de le conserver malgré toutes les intrigues soulevées contre lui, et auxquelles lAngleterre pourrait bien navoir pas été étrangère. « On se figure aisément, parce quon le désire, dit la lettre déjà citée, que tout est fini de ce côté des Pyrénées. Cest une grave erreur ; Le temps nest pas éloigné, peut-être, où tout sera remis en question. Une des causes qui contribuent le plus à ébranler la confiance dans le gouvernement est létat de misère dans lequel on laisse languir le clergé. De pauvres prêtres meurent littéralement de faim et ne reçoivent pas toujours le pain de laumône quils demandent. Quelques-uns ont été réduits, surtout dans les campagnes, à fermer leurs églises et à emporter les clefs à lEvêque. Voici deux ans et demi que lindemnité est promise et sans cesse différée. Des communautés de religieuses en sont venues à cette extrémité, de placer sur leur porte un écriteau pour implorer la charité publique. Les immenses biens ecclésiastiques, qui devaient enrichir létat, semblent au contraire lavoir appauvri. La malédiction divine se serait-elle attachée aux mains des spoliateurs ? »
    Les couvents dhommes restent toujours fermés. Quant aux couvents de femmes, on leur a permis récemment de recevoir des sujets. Voici les conditions auxquelles le gouvernement accorde lautorisation° 1°. les dots ne peuvent servir à lacquisition de biens fonds ; 2°. les religieuses doivent se vouer à lenseignement des jeunes personnes ; 3°. elles ne recevront du gouvernement aucun honoraire ou indemnité. Cette concession a souverainement déplu au parti progressiste qui a dirigé contre elle les plus violentes attaques.
    Une jeune français, Mr Fébunier, Président de la conférence de St Vincent de Paul, à St Germain des prés à Paris, a réussi à créer la même uvre à Séville. Rien, dit-on, ne peut rendre létonnement des pauvres abandonnés que la charité va visiter dans leurs misérables réduits ; délaissés jusquici, ils bénissent cette providence admirable qui envoie de nobles cavalerons au secours de leur détresse ; ils leur baisent les mains, ils pleurent, ils se jettent aux genoux de ces envoyés du ciel : leur reconnaissance ne trouve plus de termes pour se produire.
    Une pensée généreuse et chrétienne a surgi en Espagne, celle dengagements volontaires pour la défense du Souverain-Pontife. Reçue avec sympathie par les curs vraiment catholiques, elle a été vivement combattue par le parti progressiste. « Pour nous, dit la Nacion de Madrid, nous ne savons ce que nous devons admirer le plus dans cette affaire, ou la conduite du gouvernement qui permet un pareil embauchage (sic) contraire à notre dignité et à nos habitudes, ou laveuglement de ceux qui se sont imaginé quils pourraient trouver dans la péninsule, nous ne disons pas 10 mille, mais 10 douzaines de personnes capables de vendre leur sang au service dune cause étrangère et hostile à nos intérêts. » De pareils sophismes ne méritaient que le mépris, et malheureusement ils nont que trop servi à arrêter de nobles dévouements. Lenrôlement pontifical ne sopère que lentement et avec beaucoup de peine.
    Angleterre. LAnglicanisme éprouve en ce moment une crise dont les conséquences sont incalculables. Le procès engagé entre le Dr. Philpots, Evêque dExeter, et le Rd. Mr. Gorham, procès qui occupe lattention publique depuis plus dune année, est venu révéler à lAngleterre que son église officielle ne sait plus ce quelle croit sur la doctrine fondamentale du baptême. Les faits qui ont soulevé ce procès sont fort simples. Une polémique fort vive se poursuivait depuis quelque temps entre deux fractions de lEglise Anglicane sur la question de la régénération baptismale. Les uns soutenaient la doctrine catholique qui, quoique lon dise, a été conservée par létablissement de Henri VIII. Les autres prétendaient que le baptême administré aux enfants ne leur procure aucun avantage spirituel, nopère pas de régénération si une grâce intérieure ne les a rendus dignes de recevoir le Sacrement. Mr. Gorham qui pensait comme ces derniers, ayant été nommé à la cure de Brampton-Speke, dans le diocèse dExeter, se vit refuser linstitution par son Evêque, pour cause dhérésie. Mr. Gorham protesta contre ce refus et intenta un procès au Dr. Philpots devant la Cour des Arches, tribunal ecclésiastique des Archevêques de Cantorbéry, bien quil soit présidé par un laïque. Après dinterminables plaidoiries sur le point controversé, la cour prononça le 2 août 1849 un jugement favorable à lEvêque dExeter. Mr. Gorham ne sest pas tenu pour satisfait, il a appelé de cet arrêt. Mais à quelle autorité pourra-t-il sadresser ? LEglise Anglicane ne réside ni dans les conseils quelle déclare pouvoir errer, ni dans le parlement, ni dans la personne royale qui na jamais prétendu à linfaillibilité, ni dans les prélats de la Chambre des Lords qui siègent comme Barons du royaume et non comme Evêques. LEglise Anglicane qui prétend à la succession apostolique, et qui se dit catholique, doit posséder cependant lautorité nécessaire pour maintenir ses doctrines dans leur pureté primitive, et cette autorité ne saurait exister sans avoir son organe. Or, lorgane qui prononce en dernier ressort, en matière de foi, dont les arrêts ne peuvent être révisés, est le comité judiciaire du conseil privé de la Reine. Ce comité est entièrement laïque, absolument étranger aux études théologiques. Néanmoins il na pas hésité à se charger dune affaire tout ecclésiastique, non plus quà porter un arrêt qui condamne lEvêque dExeter, en même temps quil casse le jugement de la Cour des Arches, 1er tribunal ecclésiastique de lAngleterre. Les Archevêques de Cantorbéry et dYork, loin de protester contre cet arrêt, lont approuvé sans réserve. Il nen a pas été de même de lEvêque dExeter. Sommé denvoyer les lettres dinstitution en vertu desquelles Mr. Gorham doit être institué curé de Brampton-Speke, le Dr. Philpots na pas répondu à cette sommation. A la requête de lavocat de Mr. Gorham, un délai lui a été accordé jusquau 8 mai. Le Dr. Philpots étant bien résolu à ne pas accorder les lettres dinstitution, la Cour ordonnera certainement de passer outre, et le Rd. Mr. Gorham sera institué de par la loi, malgré la résistance de son Evêque. Mais alors le parti de lEvêque dExeter est bien pris, il se séparera de lEglise anglicane, il fera schisme. Dans le but de prévenir cette désertion qui serait suivie de beaucoup dautres, et darrêter le Dr. Philpots dans la voie où il s »est engagé, lEvêque de Londres vient de présenter à la chambre un projet de loi destiné, dans la pensée de son auteur, à dissiper les doutes que la suprématie du conseil privé de la reine, en matière de croyance, a fait naître dans lesprit des protestants les plus éclairés. Ce projet a obtenu ladhésion des Evêques, moins 3, mais il lui reste à gagner celui du gouvernement qui est, assure-t-on, résolu à le combattre ; et celle de la Chambre des communes où il rencontrera une opposition autrement vigoureuse que dans la chambre des Lords qui en a déjà autorisé la 1ère lecture.
    Aucun événement marquant na signalé la politique intérieure de lAngleterre. Le bon état de ses finances, lexcédent de ses recettes sur ses dépenses lui permettent des améliorations dans son budget. Le commerce anglais est florissant, grâce à nos dissensions et au peu de confiance que nous inspirons aux étrangers, dont les commandes vont en Angleterre au lieu de venir chez nous. La politique extérieure de la Grande Bretagne porte presque toujours le cachet de mesures odieuses et intéressées, quelle que soient dailleurs les apparences dont elle senveloppe. Pouvons-nous croire que de généreuses sympathies pour les réfugiés hongrois étaient le seul motif qui eût conduit sa flotte aux Dardanelles, et quen entraînant la notre à sa remorque, elle ne voulût pas nous faire servir à quelquune de ces vues dun intérêt particulier, dont une longue expérience aurait dû nous apprendre à nous défier ? Les choses ayant pris une tournée inespérée, Lord Palmerston voulu se venger de ce désappointement sur le roi de la Grèce, lami et le protégé de la France. La flotte anglaise eut ordre de quitter les Dardanelles pour aller mettre le blocus devant la Pirée & Patras, et cela parce que le roi Othon avait refusé centaines indemnités injustement réclamés en faveur dun Juif, sujet anglais. La France indignée de cet abus de la force contre la faiblesse offrit sa médiation qui fut acceptée. Une convention allait être signée quand, tout-à-coup, au mépris des engagements les plus solennels, les forces navales britanniques rompent la trêve garantie par la France, reforment le blocus. Ainsi, malgré le généreux élan de ses populations, le roi Othon se voit contraint daccepter un traité onéreux, et de subir les iniques exigences de ses adversaires. La France ne pouvait souffrir en silence un pareil affront. Le Général Lahitte, ministre des affaires étrangères, prévient les interpellations quon se disposait à lui adresser dans la séance du 16 mai sur les affaires de la Grèce. Après avoir annoncée que les explications du gouvernement Anglais ne lui avaient pas paru suffisantes, il a donné lecture de la lettre de rappel de notre ambassadeur à Londres. Une triple salve dapplaudissements a accueilli cette lecture et a témoigné du peu de Sympathies de lAssemblée nationale pour lalliance anglaise. Ceci se passait dans la séance dhier, et il ne nous est pas possible de prévoir quelles en seront les conséquences, quoique nous soyons portés à croire que la guerre ne sortira pas de ce conflit, bien que la guerre civile dont nous sommes menacés à chaque instant doive rendre lAngleterre plus intraitable. Elle a dailleurs des partisans parmi nous. Voici ce quen dit un Journal du 19 mai : « Le parti qui applaudissait aux aventuriers de Garibaldi tirant en traîtres sur nos soldats à Rome, les amis des patriotes sans patrie, prennent fait et cause pour Lord Palmerston Pourquoi cet enthousiasme pour Lord Palmerston ? Faut-il le dire ? Cest que le ministre anglais prête la main à lémeute et quil y a dans la banque de Londres le trésor qui soudoie les insurrections. »
    Continuons à dévoiler la politique de Lord Palmerston. « A Rome, dit un correspondant de lUnivers, un double intérêt portait cette puissance (lAngleterre) à intriguer et à brouiller : lintérêt de sa boutique et lintérêt de sa chère église nationale. Aussi peut-on dire quelle a mis les deux mains dans la révolution romaine. Depuis Lord Minto qui donnait à dîner à Cicerruacchio et lui serrait cordialement la main, il y a toujours eu à Rome une foule dagents anglais dont la mission était douvrir le marché de Rome aux balles de coton et aux Bibles protestantes. Le centre de leur propagande était la maison de lagent consulaire. Cest de là que sont sortis tant de passeports donnés aux chefs de la conspiration, tant de pamphlets hérétiques, tant de petits traités protestants, un déluge de Bibles falsifiées, et, sil en faut croire le bruit public, jusquaux écrits ordinaires qui ont sali dans ces derniers temps la ville sainte : cest là quont été machinées les évasions dAchilli et de Gazzola, et tant dautres actes quil est inutile de rappeler. Le gouvernement Pontifical fatigué de tant daudace et de tant dhypocrisie, (car, au besoin on buvait et lon rampait selon les circonstances) sest enfin décidé à demander le rappel dun agent qui a oublié à ce point ses devoirs. Je sais de source certaine que le gouvernement Pontifical a fait notifier au cabinet Britannique cette volonté du St Père. Quel sera le succès de cette négociation ? Nous le verrons plus tard. »
    Nous lisons dans une lettre de Turin, 8 mai : « On pourrait se demander pourquoi le Piémont , allongé entre la France et lAutriche-Lombarde, prend une attitude hostile pour ces deux puissances ?.. Cest que le Piémont prête loreille aux suggestions de Lord Abercromby. Depuis environ 4 mois, lAmbassadeur Anglais a ouvert un nouvel horizon devant les yeux du roi Victor-Emmanuel. Dans une lettre du 17 février je vous ai dit que lAngleterre sefforce de faire concevoir au gouvernement Sarde quavec Gênes il nest plus un état purement continental ; quil a droit aux avantages commerciaux de la Méditerranée, et que pour cela il lui faut lalliance anglaise. »
    Que dirons-nous de la malheureuse Irlande ? Sa position ne sest pas améliorée, comme lindique assez la lettre suivante de lArchevêque de Turin, en date du 31 mars 1850 : « Si jai tardé si longtemps à vous adresser mes remerciements, dit-il au Rédacteur de lUnivers, pour la dernière somme de 17 liv. Sterl. et 10 shellings que vous avez eu la bonté de menvoyer pour les pauvres de mon diocèse, cest que jai désiré voir de me propres yeux toute létendue de la misère de ce bon peuple. Je retourne à peine dune tournée pastorale dans laquelle jai visité les localités les plus éloignées et les plus cruellement éprouvées. 5 années successives de famine ont tellement habitué les populations à la souffrance, quelles nosent quà peine faire entendre leurs plaintes. Jai traversé des villages qui ont été presquentièrement abandonnés des habitants. Sur les routes, jai trouvé des chaumières à moitié détruites, et du milieu de leur débris sortaient parfois de pauvres petits enfants dans un état presque complet de nudité, qui , les larmes aux yeux, demandaient la charité dune voix languissante. Voilà la situation de la campagne. Mais en arrivant dans les petites villes, le spectacle est encore plus triste, et à chaque pas lon rencontre des malheureux chassés des villages par la cruauté des grands seigneurs, qui leur reprochent de ne pas acquitter exactement leurs loyers ; ils vont solliciter lentrée des maisons destinées à recevoir les pauvres ; mais ils les trouvent pleines et dans limpossibilité de leur donner asile. Un autre sujet daffliction est de voir lactivité de la propagande protestante. Les méchants sefforcent de séduire les enfants des pauvres en les attirant à leurs écoles, et ils ont recours à tous les moyens imaginables pour faire tourner la misère au profit de lerreur. Au milieu de ses souffrances le peuple noublie cependant pas sa Religion. Quelque abattu quil soit, il ne perd ni son énergie ne sa confiance en Dieu. »
    Nous avons lhonneur dêtre, en union de prières & de S. sacrifices,

    Nosseigneurs & Messieurs,

    Vos très-humbles & très obéissants serviteurs,

    Paris, le 18 mai 1850.

    P.S. Nous confions cette lettre et la copie de celle que nous avons écrite aux Conseils Centraux de la Propagation de la Foi, aux PP. Jésuites qui vont partir pour la Chine. Si nous avions été prévenus quelques jours plus tôt de leur départ, nous aurions pu y joindre notre circulaire sur les affaires de notre société. Nous la réservons pour le prochain départ de nos Missres.

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