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Visite au Gouverneur thibétain de Kiangkha

Visite au Gouverneur thibétain de Kiangkha 6-13 Septembre 1920.
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    Visite au Gouverneur thibétain de Kiangkha
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    6-13 Septembre 1920.

    Cétait en lété de 1920. Javais depuis quelques semaines rallié mon nouveau poste de Yerkalo et javais hâte den connaître les entours. Le P. V. Nussbaum, qui venait de rendre les derniers devoirs au cher Père Tintet, mort à Batang, en juillet de la même année, se souvint à propos que notre voisin, le Gouverneur thibétain de Markhang, lavait naguère invité à venir à Kiangkha. Notre plan fut vite fait : nous irons de conserve lui faire la visite sur laquelle il ne compte guère sans doute.

    6 Septembre. A lheure où le soleil dore de ses premiers rayons le glacier du Damiang, qui domine la ligne de partage des eaux du Mékong et du Salouen, nous sautons en selle. Une demi-heure plus tard nous atteignons le Mékong, au village de Gunra, où les PP. Desgodins et Biet de 1865 à 1867 trouvèrent un pied-à-terre pour eux et leurs chrétiens. Un peu au-dessus du village se trouvait jadis un pont de corde, qui reliait les deux rives du fleuve. Depuis la révolution de 1905, lautorité chinoise a défendu de le rétablir et les riverains doivent passer le Mékong en aval, sous lil vigilant des soldats chinois. Le Mékong, qui na ici que 60 à 80 mètres de largeur, est profondément encaissé ; il roule ses eaux au fond dun V, dont les branches représentent les montagnes qui le bordent. Sur ses rives il ny a pas de place pour lagriculture, et les hameaux sont disséminés sur des terrasses à flanc de montagne. Après quatre heures de marche nous arrivons dans létroite vallée de Laguichu, quombragent de nombreux arbres fruitiers : pêchers, noyers et poiriers. Les hameaux de la vallée furent incendiés en 1912 et les ruines ne sont pas encore complètement relevées. A la dernière avance des troupes thibétaines en 1918, la population se mit sous la protection des envahisseurs et, depuis lors, paie un faible revenu aux représentants de Lhassa, ce qui ne lempêche pas de rester sous le contrôle de la Chine. Nous prenons notre réfection dans lune des maisons du village, pendant quun sorcier ou ang khieu débite ses prières devant une table basse et linséparable bol de thé beurré.

    La route quitte la rive du fleuve et gravit la pente abrupte du Dotséla. Cest là que larmée thibétaine, durant les premiers mois de 1918, attendait les troupes chinoises qui ne se présentèrent pas ; elles eussent du reste été écrasées, tant la position des Thibétains était forte, De la passe, qui forme maintenant la frontière du Thibet indépendant, nous scrutons lhorizon. A notre gauche brille un glacier ; le torrent qui en descend arrose une minuscule vallée de verdure. Au-dessous de nous, à 300 m. peut-être, un torrent se précipite vers le Mékong. Au Nord, nous apercevons quelques terrasses suspendues sur labîme et deux combes cultivées. Nous entrons sous bois, la route est bordée dabricotiers sauvages. En avançant dans le ravin nous côtoyons dimposantes ruines : murs de terre battue que les pluies et les ans nont pu désagréger. Plus loin une série de dobong nous indique le voisinage dun hameau ; il est situé un peu au-dessus de la route. Nous y entrons. Notre hôte met un certain empressement à nous recevoir, mais nous avertit que sa maison est envahie par les puces. Quà cela ne tienne, le temps paraît au beau, nous coucherons sur la terrasse du toit, face aux étoiles.

    Les hameaux de cette région avaient, après la division des Marches thibétaines en sous-préfectures, été rattachés à Yentsing. A cause de la distance qui les sépare du centre du district, une trentaine de kilomètres, les corvées étaient particulièrement pénibles. Les habitants profitèrent de la présence des troupes de Lhassa à Kiangkha pour tourner le dos à la Chine. De prime abord, ils ne gagnèrent pas au change ; plus de 300 soldats sétablirent dans la vallée et vécurent de longs mois aux frais de la population. Actuellement il ny a plus quune escouade de dix hommes, sous les ordres dun sergent qui se livre au commerce.

    7 Septembre. La nuit a été plus que fraîche sur notre toit et, dès 5 h. du matin, nous mettons le pied à létrier. La pente du Lhongla, que nous gravissons, est relativement douce et, quand après deux heures de marche nous atteignons le sommet, nos regards sont agréablement réjouis par une succession de mamelons herbeux, que sépare le filet argenté dune rivière. La descente sur le versant nord, à travers une forêt de sapins, est aisée, et la vallée, qui sallonge indolemment au pied de la montagne, est cultivée. Elle est à plus de 3000 m. au-dessus du niveau de la mer et ne produit quune récolte dorge et de blé. Au delà de Bonghi, les prairies remplacent lagriculture, et la petite lamaserie de Para est délicieusement située au milieu dune vaste pelouse qui recèle de nombreuses fondrières. La culture reprend aux environs de Tséoundo, situé au confluent de deux rivières. Nous y arrivons un peu avant la nuit, assez tôt pour pouvoir visiter le temple que les lamas construisent sur la colline. Sur le toit de la maison, voisine de celle que nous occupons, lintendant du Gouverneur a dressé sa tente et instruit un procès. En 1918 il était à la tête de la milice locale et, à deux reprises, sans ordres, dit-on, lança ses troupes à lattaque des Salines. Repoussé par les soldats chinois il fût blâmé par son supérieur, qui a sans doute oublié cette algarade à laquelle il nétait pas étranger. A notre arrivée dans le village, il se hâte denvoyer un courrier au Gouverneur pour linformer de notre voyage. Dans ce pays, où il ny a ni poste ni télégraphe, la rapidité avec laquelle se répandent les nouvelles déconcerte les voyageurs qui voudraient passer inaperçus.

    8 Septembre. La vallée est plus large, les collines sont déboisées et moins hautes : nous sommes dans la région des plateaux. Nous rejoignons un cavalier tsaronnais, qui se rend à Kiangkha pour un procès. Il nous décrit la misère du peuple sous le régime thibétain ; les corvées, dit-il, sont fort pénibles et, du Gouverneur jusquau dernier soldat, tous ceux qui détiennent une parcelle dautorité en usent et abusent. Les Chinois, eux aussi, exigeaient la corvée, mais du moins la rétribuaient peu ou prou. Pendant que nous devisons de la sorte, vient à passer un groupe damazones qui se rendent, au galop de leurs chevaux, aux danses de Gartok. Bientôt, notre compagnon nous indique, là-bas, un rideau darbres, les seuls de la région : Gartok ou Kiangkha est blotti derrière. Sur le plateau une infinité de rats sans queue se chauffent au soleil, ils ont littéralement creusé et retourné le sol ; ils se terrent à notre approche. Vers dix heures nous entrons dans Gartok, qui se compose dune rue assez large, bordée de maisons basses, que dominent la lamaserie et le palais du Gouverneur. Dans ce vaste bâtiment, ancienne résidence des sous-préfets chinois, le Gouverneur nous a fait préparer une chambre et nous envoie son majordome pour nous y recevoir. Sur ces entrefaites, une sonnerie anglaise nous avertit que le Gouverneur quitte la lamaserie, sa résidence provisoire, pour se rendre à la représentation, quune troupe dacteurs donne en plein air, dans une enceinte murée située en dehors du village. Lescorte du Gouverneur se compose dune vingtaine de soldats habillés à leuropéenne, pantalon et tunique de toile jaune ; derrière eux viennent quatre gardes vêtus de velours rouge, puis le Gouverneur, sa femme, dont la monture est conduite par deux valets, et les officiers de sa maison. Toute la population, se tenant respectueusement à distance, ferme la marche. Nous profitons de la liberté dont nous jouissons pour faire notre tour de ville, cest vite fait. Le village ne compte quune trentaine de maisons, reconstruites après la capitulation des troupes chinoises.

    Quand les Chinois se virent bloqués dans Kiangkha, à lautomne de 1917, ils incendièrent le village et se retirèrent dans le prétoire du sous-préfet et la lamaserie contiguë. La lamaserie, comme un couvent dEurope, est un vaste rectangle, dont le centre est occupé par une cour intérieure, trois côtés par les cellules des lamas et le fond par le temple. Sous le portique, un artiste a abandonné une statue de terre glaise inachevée. La lamaserie, comme le village, est vide, lamas et laïcs sont à la comédie. Un peu en dehors du village, les deux pagodes chinoises, dédiées, lune au dieu de la guerre, lautre au protecteur de la cité, ont été démolies. De lenceinte, où se joue la comédie, fusent les rires des spectateurs.

    Kiangkha est célèbre dans lhistoire de la Mission par les procès, que les missionnaires durent soutenir devant les tribunaux indigènes et chinois, et par la mort du fondateur de la Mission, le Père Renou. Notre domestique se met à la recherche de sa tombe ; lopération nest pas difficile, car tout le monde à Kiangkha sait où reposent les restes du Chinois de Bonga. Nous nous rendons nous-mêmes dans le ravin indiqué, qui répond exactement aux indications laissées par nos aînés. Nous récitons un De Profundis et un Magnificat sur ce tertre, abandonné depuis 57 ans, que les lamas ont respecté. Un peu au-dessus, un autre tumulus est, à nen pas douter, la tombe du serviteur du Père Renou, qui mourut quelques jours après son maître.

    En rentrant au village, notre attention se porte sur un trapèze auquel sont appendus deux fouets. Un Chinois, qui ne cherchait quune occasion dentrer en conversation, nous en explique lusage. Il sert, nous dit-il, à attacher les condamnés au supplice de la flagellation et notre chinois sétend avec complaisance sur ce sujet. Devant la porte de notre domicile, il nous fait remarquer quelques paires de mains suspendues à lune des colonnes extérieures et nous déclare que, depuis son entrée en charge, le Gouverneur a ordonné bon nombre damputations. Les opérateurs se contentent de bien étirer la peau et de lier fortement au-dessus de larticulation le membre quils ont ordre de couper ; pour instrument ils nont quun sabre ou un couteau de boucher. Ordinairement les parents ou amis du supplicié sont autorisés à lui venir en aide, ils délient le bras ou la jambe, ramènent la peau sur la plaie et plongent le moignon dans la graisse dagneau bouillante pour arrêter lhémorragie. Ce supplice serait préféré à la flagellation, qui rend impropre à tout travail celui auquel il est infligé. Le Dalaï Lama, par respect pour la morale bouddhique, a supprimé la peine capitale, mais ses représentants ont trouvé le moyen de concilier la justice et la morale et il nest peut-être pas de pays au monde où la vie humaine compte pour si peu.

    Toujours suivis de notre cicerone doccasion, nous montons sur la terrasse. Il nous donne dintéressants détails sur la région que nous découvrons. Au fond est le village de Diangkha, doù les Chinois ont fait Kiangkha. Après la conquête de Io-kong-ié, 1720, le camp chinois se trouvait dans ce village, et ce nest que plus tard quils occupèrent Gartok pour surveiller les agissements du Gouverneur indigène, auquel ils avaient décerné le titre de Commandant. Cette entrée en matière amène notre homme à nous donner son curriculum vit. Sous la dynastie, il faisait partie de la troupe chinoise et sétait marié à une thibétaine de la région. Sorti de la milice, il a repris son métier de tailleur et a rempli le rôle dinterprète tour à tour au prétoire chinois et au dzong thibétain. Il a été témoin de la prise de Kiangkha par les Thibétains en 1912, de la destruction du village par les Chinois, à leur retour de Batang, quils avaient aidé à débloquer, et plus récemment, en 1917, de la capitulation de ses compatriotes. Daprès lui, lors de la dernière avance des colonnes thibétaines, il ne restait que quelques dizaines de Chinois dans la citadelle, le gros des troupes sétait porté au secours de Tchraya, laissant femmes et enfants à Kiangkha Quand les Thibétains se présentèrent, les femmes, par leurs supplications et leurs larmes, attendrirent leurs maris et protecteurs qui se rendirent. Elles furent autorisées à suivre leurs maris en Chine par Lhassa et les Indes ou à rentrer dans leurs familles. Bon nombre dentre elles préférèrent vivre en compagnie des vainqueurs.

    Le Chinois, mis en verve, nous dépeint les horreurs du régime thibétain ; au fond il paraît craindre le retour des mandarins de la République chinoise, qui ne prendraient peut-être pas au sérieux une nouvelle volte-face. Un corvéable, mis à notre disposition, enhardi par les confidences de linterprète, nous assure quil doit rester six mois à Kiangkha pour le service des corvées.

    De notre toit, nous avons une vue superbe sur la plaine et les collines voisines. Les Chinois avaient établi des postes de défense aux points culminants ; les thibétains les ont renversés et en ont fait des lobtsé ou monticules dédiés aux dieux des montagnes. La nuit nous surprend devant ce tableau ; le Gouverneur et son escorte rentrent à la lamaserie dans le même apparat quils en étaient sortis ce matin. Vers neuf heures, couvre-feu, sonnerie anglaise, le silence se fait, un héraut crie quelques avertissements.

    9 Septembre. Le Gouverneur passe directement de la lamaserie dans le dzong pour nous faire visite. Cest un homme dune quarantaine dannées, de taille au-dessus de la moyenne ; il est vêtu à la chinoise, bottes de velours, robe et gilet de soie, son chapeau de feutre est orné dune plaque dor, insigne de sa dignité. Après une courte conversation sur le but de notre voyage, il nous quitte en nous invitant à aller le rejoindre sous sa tente et à assister à la comédie. Après son départ, les officiers de sa maison se présentent à leur tour : ils sont tous originaires de la région de Lhassa, comme le Gouverneur lui-même ; ils nous vantent la beauté et la richesse de la vallée du Bhramapoutre et nous avouent quils se trouvent quelque peu dépaysés dans cette misérable province de Khang.

    Un lama déjà ivre, à 9 heures du matin ! vient de la part du Gouverneur, nous inviter à nous rendre à la comédie. Il nous dit quaprès le jeu des acteurs, ce quil y a dintéressant, cest lexhibition des toilettes. Ce lama, bon vivant, a depuis longtemps quitté sa lamaserie, et toute son occupation est de battre la caisse et de brûler lencens au bénéfice du Gouverneur.

    Tout Gartok est là, autour dune dizaine dacteurs masqués, dont les spectateurs ne paraissent pas se préoccuper ; un arlequin, qui gambade autour du cercle et les interpelle, les intéresse bien davantage. Le Gouverneur nous reçoit sous sa tente, où il nous a préparé une collation que nous arrosons copieusement de thé beurré. Les contorsions et les chants inintelligibles des acteurs sont loin de nous captiver et, après une bonne heure, nous prenons congé de notre hôte, qui nous voudrait retenir jusquau soir. Auprès de la tente du Gouverneur sont dressées les tentes de sa femme, dont le chef est orné dun diadème à la mode de Lhassa, des officiers du camp, des lamas qui constituent lorchestre. La plèbe sentasse entre les tentes. Notre sortie est le signal du départ dun bon nombre de spectateurs, qui sen vont faire la dînette sur lherbe. Et alors la réflexion du lama nous revient en mémoire. Les femmes ont revêtu leurs habits de fête, amples vêtements de drap, bottes de laine multicolore. Leurs longues tresses, que termine un gland de fil de soie, sont ornées de turquoises et de coraux ; enroulées autour de la tête, elles forment couronne.

    10 Septembre. Pour le retour, nous avions décidé de prendre la route des bords du Mékong ; comme elle nest pas praticable pour nos mulets, nous rentrerons par Lhamdun, ce qui nous permettra de visiter le camp thibétain le plus rapproché de la frontière chinoise. Avant de partir, nous allons remercier le Gouverneur de son aimable réception et lui demander sil autoriserait un de nos compatriotes, fixé à Atentze, à faire le commerce de laine sur son territoire. Il nous répond évasivement quil ne peut assurer la protection des commerçants, que la proximité de la frontière permet aux coupables de se soustraire aux poursuites. Nous amenons la conversation sur Lhassa ; il nous dit les bonnes relations de son Gouvernement avec celui des Indes et lengouement de la jeunesse pour létude de la langue anglaise. Il nous prend sans doute pour des Anglais, ou tout au moins pour leurs cousins, bien que nous lui ayons dit et redit que nous étions Parangsi ou Pako.

    Nous quittons Gartok et, vers deux heures de laprès-midi, arrivons à Pola, à lembranchement de la route de Lhamdun, nous demandant si nous pourrons atteindre le village voisin de Kochu avant la nuit. Un géant, le visage ravagé par la variole, nous tire de notre indécision en nous offrant lhospitalité. Nous acceptons avec dautant plus dempressement, que notre hôte a joué un rôle important dans la lutte pour lindépendance. En 1912, il avait envahi le territoire des Salines, et fixé son camp à la Mission de Yerkalo, dont il a gardé un fidèle souvenir. Après la victoire des Chinois, il se retira sur la rive droite du Mékong et nest rentré à Pola quaprès la prise de Kiangkha. Lannée suivante, 1918, il se préparait de nouveau à attaquer les Salines, mais léchec des milices du Tsarong et larmistice sino-thibétain larrêtèrent dans ses préparatifs. Il nous donne des renseignements sur larmée thibétaine dinvasion. Elle se composait de 3.000 soldats de larmée régulière, divisée en 6 colonnes, et était grossie des milices locales. Cette armée a subi de grosses pertes devant Tchamouto et elle est maintenant échelonnée à la frontière.

    11 Septembre. Toute la journée nous voyageons par monts et par vaux ; sur toute la route il ny a que des ruines ou terrains abandonnés. Kochu, notamment, compte une trentaine de maisons en ruines, dans les murs desquelles les villageois ont construit des abris de fortune. A lentrée de la vallée, lancien camp chinois noffre plus que des pans de murs calcinés. Une nouvelle passe nous amène dans la vallée de Lhamdun ; sur la route nous croisons une bande de yacks chargés de bois de chauffage, destiné aux soldats du camp. Quand nous entrons dans le village, toute la population est sur les toits ou dans la rue. Un chinois, à loreille coupée, nous prévient que toutes les maisons sont occupées par les soldats et nous rend le service de nous conduire dans une bicoque neuve et humide, en dehors du village. Pendant que nous nous installons, soldats et femmes entrent comme au moulin. Les soldats de Lhassa ne se distinguent de la population civile que par leurs bottes, leur chapeau et une paire de boucles doreilles. Quelques-uns portent encore un gilet bordé de liserés rouges. Ils sont près de 200, dit-on, restes dune colonne, qui délogea les Chinois de Tchraya et de Tchamouto.

    Nous allons faire un tour dans le village, autrefois célèbre par la foire qui sy tenait chaque année et où marchands chinois et thibétains échangeaient leurs produits. Le village est un groupe de 25 à 30 maisons autour dun temple inachevé. Ce temple possède une statue de pierre, que la croyance populaire dit être sortie de terre à cet endroit. Sous la domination chinoise, son culte tendait à disparaître, son temple était détruit. Les pieux thibétains en relèvent les ruines et les pèlerins y reviendront nombreux faire leurs dévotions. Dans le vestibule du temple, les soldats jettent les dés ; les enjeux sont des roupies chinoises quils préfèrent à leur monnaie thibétaine. On nous présente un soldat chinois malade ; nous lui conseillons de se rendre à Batang, où il pourra recevoir les soins que réclame son état. Il nose y aller, cest un transfuge, et craint dêtre reconnu. Dans le groupe, qui nous entoure, nous navons pas de peine à distinguer quelques autres de ses congénères qui, comme lui, ont tourné leurs armes contre la Chine.

    En rentrant au logis, le voisin, quon décore du titre pompeux de Lunbo (ambassadeur), nous invite à nous transporter chez lui et le déménagement sopère. Ce Lunbo nest autre que le maire du village ; il avait jadis fui devant les Chinois et sétait retiré à Lhassa, doù il est revenu à la suite de larmée thibétaine. Les Chinois avaient confisqué ses propriétés et transformé sa maison en école ; le Gouvernement thibétain la rétabli dans ses droits.

    Une procession passe à notre porte, nous montons sur le toit et en suivons tous les mouvements : une bannière, un groupe de jeunes gens portant des diablotins de farine coloriée, quelques lamas, casque en tête, qui sont suivis de la population, y compris la gent militaire. Sur le parcours, les soldats exécutent des feux de salve. La procession sarrête près dune meule de paille, lofficiant lance en lair, à différentes reprises, les grains que lui présente un servant, on allume la meule de paille et le lama y jette les diablotins après les avoir exorcisés. Pendant la cérémonie, grosse caisse et cymbales rendent leurs plus assourdissants accords. Les pieux lamaïstes rentrent au village en désordre, les mauvais esprits sont conjurés.

    12 Septembre. A 500 mètres du village de Lhamdun, la route de Batang senfonce dans un ravin, la limite du Thibet et de la Chine est près de là. Sur le plateau voisin de Bong les missionnaires, chassés de Kiangkha, se retirèrent en 1865, mais durent abandonner la place quelques années plus tard. Notre route, qui sur une partie de son parcours longe la rivière et plus loin traverse un immense parc, est très agréable ; des ruines attestent que la région fut jadis cultivée. Dans la vallée de Dzongnguen, ancien centre dune sous-préfecture indigène, nous retrouvons la rivière de Kiangkha, tributaire du Fleuve Bleu. Nous la passons sur un pont de bois, long de 25 à 30 mètres, et immédiatement nous commençons lascension de la chaîne de montagnes, qui sépare les bassins du Fleuve Bleu et du Mékong. Derrière un monticule se cache létroite vallée de Nhatsa, dont les champs, sélevant en terrasses, paraissent être les degrés dun escalier de géants, dont le plateau supérieur forme le perron. Nous sommes suivis de près dans le village par un groupe de soldats chinois, qui rentrent à Yentsing, avec femmes et enfants. Ces Messieurs et leurs femmes, quon désigne sous le nom de mangeuses de Chinois, voyagent aux frais des corvéables. Nous sommes ici en pays connu et la maîtresse de maison, qui nous reçoit, nous offre ufs et laitage et sassied sans façon pour entamer une longue conversation.

    13 Septembre. Lascension continue en pleine forêt. Nous remontons un torrent profondément encaissé, quil faut passer et repasser sur des ponts de bois mal dégrossis. Au-dessus de la forêt, dimmenses rochers se dressent vers le ciel et forment un cadre imposant à ce tableau, brossé par le divin peintre de la nature. En sortant de la forêt, nous entrons dans les pâturages, quelques tentes de laine grossière sont dressées de ci de là et les troupeaux de yacks et de moutons paissent en liberté. Sous peu, le froid, qui commence à se faire sentir, obligera bêtes et gens à se rapprocher des vallées.

    A la passe, 4.560 m, nous retrouvons notre horizon accoutumé, la profonde tranchée du Mékong et limmense barrière qui se dresse sur sa rive occidentale. Nous dégringolons par un sentier en zigzag la pente du Khiala pour rejoindre le filet deau qui court au fond du ravin. A lorée de la forêt, nous trouvons quelques hameaux en ruines. La présence de la lamaserie de Kangda, perchée à 300 m. au-dessus de la route, est signalée par un petit temple, où se rendent les habitants de la vallée pour observer le jeûne. Accrochée à la montagne, une autre maison, qui de loin ressemble à une forteresse, abrite les vieux lamas qui se préparent à transmigrer.

    Au bas de la vallée des Saules (Kionglong), souvre une brèche étroite, dont les parois se dressent à pic à une hauteur de 150 m.. Ce défilé est encombré de pagodons, élevés en lhonneur des esprits qui sont censés résider au sommet de ces aiguilles de roche. Une demi-heure plus tard nous étions de retour à la Mission Catholique de Yerkalo.

    En révisant ces lignes per passar il tempo e la melancholia, je me demande avec anxiété si nos postes avancés de la frontière sino-thibétaine deviendront la plate-forme doù sélanceront les missionnaires de demain à lévangélisation de lAsie Centrale, ou bien si, au contraire, comme à Kiangkha, comme à Lhassa, quelques tertres écroulés témoigneront seuls, dans cinquante ans, que le message évangélique a été porté aux extrémités de la Chine ?

    FRANCIS GORÉ,
    Miss. Apost.
    1927/606-616
    606-616
    Goré
    Chine
    1927
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