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Vieilles villes et vieilles traditions : Tranquebar 2 (Suite et Fin)

Vieilles villes et vieilles traditions Tranquebar (Suite et Fin)
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    Vieilles villes et vieilles traditions


    Tranquebar
    (Suite et Fin)

    LEcole et lOrphelinat de Tranquebar. Cest dans les premiers jours de 1901 que fut installé lorphelinat de filles de Tranquebar. Lannée précédente les Surs Catéchistes étaient arrivées à Kumbakonam, appelées par Monseigneur Bottero. Le couvent quelles occupent actuellement nétait pas encore construit et la maison quelle occupaient alors, étant trop exiguë pour elles-mêmes on ne pouvait y loger les orphelines. Elles furent envoyées à Tranquebar et bientôt dans la vieille demeure restée si longtemps solitaire retentit le bourdonnement de tout ce petit monde. Aux mélodies de la vague qui chante elles venaient mêler lharmonie de leurs voix enfantines. Avec moins de force, mais avec plus damour, elles redisaient la gloire du Très-Haut.

    A lorphelinat sajoute une école. Pauvre petite école de Tranquebar, que son histoire est humble ! Humble comme lhistoire de tout ce qui est pauvre, et petit, et caché, comme lhistoire de toute uvre que Dieu bénit, protège et sauvegarde.

    Or donc, cétait en 1904. Dans la ville morte de Tranquebar ce fut un événement, presque une révolution. Sur les injonctions de parents dont la caste était haute, mais dont la foi était basse, de petites filles, humbles pariates, sétaient vu refuser lentrée de lunique école catholique à Tranquebar. On les avait tolérées jusque là, on les mettait à la porte. Bonne aubaine pour les luthériens. Le noir serpent protestant dut sagiter dans son antre : il flairait une proie, et quelle proie ! lâme denfants catholiques. Or Marie, qui a broyé la tête du serpent, ne voulait pas se laisser vaincre par ceux qui en sont les rejetons en ligne directe. A ses filles elle prêta son concours. A leur Supérieure, Mère Jeanne de Gethsémani, elle inspira douvrir dans la maison de Sainte-Thérèse une école de pariates. Les orphelines, qui jusque là sen étaient allés chaque matin à lécole tenue par les surs indigènes du St.-Cur de Marie, pourraient de la sorte suivre la classe à domicile. Elles perdaient loccasion de faire une promenade quotidienne. Plus dune le regretta, peut-être ; souvenons-nous des jours dantan : ce quà lécole on trouvait de plus agréable, nétait-ce pas le chemin qui y conduisait ? Dun autre côté, dans la nouvelle école les pariates allaient trouver un abri contre les embûches des protestants. Le gain réalisé par les unes compenserait amplement la perte subie par les autres.

    Il était aisé de déclarer quune école était ouverte au couvent Ste-Thérèse pour les jeunes filles pariates, mais il était difficile dorganiser la dite école. Il fallait un local : on installa les enfants dans la véranda des Surs. Une maîtresse décole, deux Surs, se succédèrent rapidement dans la charge de Head Mistress. Un an se passe et la déménage, peut-être était-elle trop bruyante ; cest au fond du jardin quon envoie sinstaller la maîtresse avec ses élèves. Un moment, du renfort arrive de Pondichéry, des Surs pariates viennent à Tranquebar, font la classe pendant quelques mois et reprennent le chemin de la métropole nayant pu shabituer sur la terre étrangère .

    Entre temps, lécole reçoit un caractère officiel, le Gouvernement la reconnaît comme école Panchama, aujourdhui on dirait Adi-dravidian, mais le nom ne fait rien à la chose et le sens est le même, il sagit dune école pariate.

    La Head Mistress est alors Sur Marthe de lEpiphanie. Elle se voit placée à la tête dune école dont elle est officiellement responsable devant les autorités britanniques. Elle a des écolières. Autour delle, elle les voit se presser tous les matins au fond du jardin, comme un essaim dabeilles dans le creux dun vieil arbre autour de leur reine. Sagit-il de recevoir Madame lInspectrice pour lui faire les honneurs de son Université, la petite Sur est toute seule et nen tire pas vanité, comme elle est seule encore quand il sagit de faire la classe à tout son petit monde et nen est pas plus fière pour cela.

    Vainement on lui cherche des auxiliaires. Les institutrices sont plutôt rares au pays de Tranquebar, car les protestants ont vite fait de mobiliser le haut du panier, et celles qui restent libres, parmi les intellectuelles de la localité, ne consentiraient jamais à sacrifier un avenir, même des plus problématiques, par une déchéance certaine en faisant la classe dans une école de pariates. Un moment la Head Mistress essaye de suppléer à linsuffisance de son personnel enseignant en faisant instruire les plus jeunes par celles de leurs grandes surs dont les études sont plus avancées. Cest un moyen de fortune qui ne peut réussir. Cest alors que la petite Sur, dans un rapport qui navait rien dofficiel, pouvait résumer en ces mots la situation de son école : Quand nous avions des maîtresses nous navions pas délèves, et maintenant que nous avons des élèves nous navons pas de maîtresses. Lannée 1908 procure un moment despoir à la pauvre Head Mistress. Digne, majestueuse, munie des diplômes les plus authentiques que lon puisse rêver, une institutrice vient proposer ses services. On accepte ce renfort. Peut-être la grande dame antique et solennelle va-t-elle, dans la pauvre Université de Sur Marthe, ramener un peu de vie. Hélas ! trois fois hélas ! pareille à ces météores qui parfois, dans la nuit la plus épaisse, apparaissent un instant, répandent une vive lumière et disparaissent sans laisser aucune trace, la grande institutrice sen alla un beau matin avec tous ses diplômes. Celle quon avait prise pour une brillante comète nétait pas autre chose quune simple étoile filante. Mais bientôt pour lécole de Tranquebar va se clore enfin lépoque de lépreuve.

    En 1909 une nouvelle Head Mistress vient rendre la liberté à Sur Marthe : deux maîtresses catholiques sont enfin découvertes et, du même coup, souvrent deux autres classes, le 4e et le 5e standard. Le curé de Tranquebar, alors le P. Jégorel, veut donner un local convenable à cette école qui grandit au fond du jardin. Il fait lacquisition dun immeuble contigu à la maison des Surs, et cest là quen 1911 viennent sinstaller les maîtresses et leurs élèves ; cest là quau mois de septembre dernier, Mgr Chapuis, au cours de sa tournée pastorale, venait les visiter. Mais alors bien du changement sétait produit depuis 1911. Le P. Jégorel nétait plus. Après avoir réorganisé lécole de Tranquebar, il avait été appelé à Kumbakonam en qualité de Vicaire Général, puis sen était allé mourir au Sanatorium de St.-Théodore. Morte aussi Sur Odette qui, de toute son âme, sétait consacrée à léducation des petites filles pariates : elle était morte comme était morte plusieurs années auparavant celle qui avait été la première directrice de lécole, Sur Jeanne des Sept Douleurs, au nom prédestiné.

    Sous la direction de Sur Madeleine, lécole maintenant continue de se développer, elle compte actuellement 78 élèves.

    Les orphelines. Ce fut fête le jour où Monseigneur sen vint la visiter. Cétait le 18 septembre ; dans la grande salle, les fronts bruns nétaient point penchés sur lardoise ou sur les livres. Le tableau noir lui-même avait été relégué tout au fond de la classe, même on avait pris soin de le retourner contre la muraille. Les maîtresses, des protestantes pourtant, se tenaient sur la droite ; elles avaient, pour la circonstance, quitté leur air très grave dun brahme qui médite. Les toutes petites parmi les élèves nétaient pas à leur place habituelle ; à lentrée de lécole, assises sur deux rangs, on ne les voyait point de leur index frêle tracer sur le sable les caractères cabalistiques de lalphabet tamoul, et leur voix argentine, ce jour-là, ne chantait pas léternel ana avana, tourment des petites Indiennes. Cétait fête. Il y eut des compliments en tamoul, en anglais ; il y eut des chants, il y eut des danses. Au moyen de légers fils de soie dont une extrémité se trouvait attachée au plafond tandis que lautre était dans la main des artistes, par des marches savantes, on tressa devant Sa Grandeur comme une trame de la vie, trame, hélas ! que, malgré bien des contremarches, on ne put parvenir à défaire. Cétait un contre-temps. Il fut le seul, mais je vis se rembrunir le front des maîtresses qui se tenaient à droite.

    La petite dentellière. Cest alors quon voulut montrer à Monseigneur une des petites orphelines, artiste dentellière. En réalité on voulait surtout gagner du temps, donner à Sur Josèphe les instants nécessaires à la préparation de quelque chose de mystérieux derrière un grand rideau, qui soudain tiré devant nos yeux nous dérobait tout le fond de la salle. On sentait que quelque chose allait se passer là, car malgré les précautions prises on entendait parfois comme un chuchotement de voix et, derrière le rideau blanc, pareilles à des ombres chinoises, on voyait des silhouettes aller et venir animées toujours dun mouvement rapide. Merci à Sur Josèphe : par ses préparatifs elle me procura ce jour-là le plaisir de pouvoir aujourdhui présenter aux lecteurs du Bulletin, Mademoiselle Gabrielle, artiste-dentellière de lécole de Tranquebar.

    Elle est âgée de cinq à six ans. Elle est remarquable, dit-on, par son habileté à faire la dentelle au fuseau. Cest possible ; mais je lai surtout trouvée étonnante par son calme imperturbable quand elle vint sinstaller aux pieds de Monseigneur. A Sur Myriam. qui lui faisait les dernières recommandations, très gravement Mademoiselle fit un signe de tête. Ce signe de la tête aussi bien que le regard levé vers la Sur voulait dire : Jai compris; il me semble quon pouvait également interpréter lInclination de la tête dans le sens de Oh ! ma Sur, je connais toute létendue de ma responsabilité.

    Puis tranquillement elle sinstalle sur le parquet, devant elle dépose son métier quelle fixe bien à plat, avec le plus grand calme sassure que le dessin est bien fixé sur le rouleau, que les trois bobines sont bien en ordre, quatre par quatre, avec leurs manches de bois qui retombent en rang sur le devant du métier ; minutieusement elle vérifie lemplacement des épingles, car elle nignore pas que la moindre erreur pourrait amener un désastre. Enfin tout étant réglé, mis au point les grands yeux noirs se lèvent une dernière fois vers Monseigneur, afin de sassurer que Sa Grandeur suit tous les préparatifs de son travail. Mademoiselle commence la manuvre de ses bobines et de ses épingles. Tout se fait lentement, posément. Rien ne trouble le calme de notre dentellière, ni les chuchotements de ses compagnes, ni les recommandations de Sur Myriam, ni les douces paroles dencouragement de Monseigneur. Sous leffort de ses petits doigte agiles, les fuseaux se croisent et se décroisent ; au moment voulu avance larmée des épingles, elles sont piquées là où leur place est tracée sur le dessin ; on dirait le maréchal Foch marquant dune épingle lemplacement de ses troupes à la veille dune bataille.

    Mais là-bas le grand rideau blanc paraît avoir remué. Les regards aussitôt laissent la petite dentellière pour se porter vers les ombres quon voit de plus en plus nombreuses derrière la toile. Celle-ci reste encore tendue, mais transparente de plus en plus.

    Laissez venir à moi les petits enfants. Enfin le rideau finit par tomber. Alors nous apparut comme une vision du ciel. Une douzaine de personnages se tenaient devant nous, figés dans limmobilité la plus complète. Cétaient des orphelines qui, dans un tableau vivant, représentaient N.-S. au milieu des enfants de Judée.

    Au centre est assise une Grande : cest elle qui a lhonneur de tenir la place du Sauveur. Dans un geste de bénédiction, le doux Fils de Marie repose sa main étendue sur la tête dun enfant. Deux ou trois autres attendent quil leur soit permis de prendre la place de ce dernier. Lune delles, petite, plus hardie ou plus impatiente, semble figée dans le mouvement quelle a fait pour devancer ses compagnes : le pied droit est tendu en avant, le pied gauche ne touche plus le sol que par la pointe. On sent quelle simpatiente, la petite, quelle désire attirer lattention du Sauveur : de son bras droit bien tendu elle avance vers lui un bouquet de fleurs rouges ; son regard semble dire : Allons, Jésus, mais dépêchez-vous donc ; ne voyez-vous pas que cest mon tour ?

    Avec ces tout petits les Apôtres font un contraste des plus frappants. Au fond, cest saint Pierre : il a le bras tendu, lui aussi, il sefforce décarter deux femmes, deux mères qui viennent damener leurs enfants. Malgré le reproche que vient de lui faire le Sauveur, lApôtre semble inflexible, ses traits sont sévères et laissent même paraître son impatience ; devant le bras tendu, sous le regard durci, les deux pauvres mères couvrent le visage de leur voile. Un autre Apôtre se tient debout derrière le Sauveur : cest saint Jean : son regard ne séloigne pas du Maître et ce regard est rayonnant, il rayonne de lamour que lApôtre bien aimé porte au Fils de Dieu et de ladmiration que lui cause la bonté de Jésus pour les tout petits et les humbles.

    Saint Jean, saint Pierre, je me souviens les avoir vus dans les tableaux vivants de Sur Josèphe. Cétait, il y a trois ans, au couvent des Saints-Anges, à Kumbakonam. LApôtre de la charité est bien aujourdhui ce quil était alors, calme et tout rayonnant damour. Il nen est pas de même de saint Pierre : nous le voyons aujourdhui qui fait acte de sévérité. Or ce jour-là je lavais contemplé tel quon le représente dans un tableau au soir de la Crucifixion. La scène se passe dans la maison de Véronique, celle-ci vient de rentrer ; devant quelques Apôtres et devant les saintes femmes elle déplie le linge sur lequel est imprimée limage de la sainte Face. Or saint Pierre se trouve là, il fait pitié. Reculé au fond de la pièce, il cherche à se dissimuler derrière les autres spectateurs ; de son manteau il se couvre une partie du visage, en laissant voir juste assez pour que nous devinions les larmes qui coulent en abondance de ses yeux : le regard nose pas se lever vers limage de son Maître. Cest quil se souvient de son péché, cest quil revoit son crime et se rappelle cette scène de la nuit précédente dans laquelle il a renié Jésus.

    Pendant que je faisais ces réflexions, Monseigneur se leva. Il voulut sapprocher, contempler de plus près le groupe charmant que nous avions sous les yeux. Les spectateurs ayant imité Sa Grandeur, en un clin dil N.-S. et ses disciples, les mères et leurs enfants se virent entourés. Le charme était rompu. Légèrement, je vis la main du Sauveur trembler sur la tête de lenfant qui se tenait devant lui ; afin de mieux voir, les mères avaient abaissé leur voile ; saint Jean avait tourné la tête vers une de ses compagnes ; saint Pierre avait perdu son air sévère, je crois même avoir surpris un sourire sur ses lèvres.

    Alors une toute petite orpheline, celle justement qui semble si pressée de recevoir la bénédiction du Sauveur vint se jeter dans les jambes de lévêque, lui remit son bouquet de fleurs rouges et reçut sa bénédiction.

    Après tout, elle avait bien raison, la charmante enfant, elle ne se trompait pas : celui qui ce jour-là sen était venu à la maison de Ste-Thérèse, cétait bien le représentant vivant du doux Jésus qui avait dit : Laissez venir à moi les petits enfants. Son mot dordre était celui du Maître : la Charité. Après sen être allé par les bourgades répandre ses bénédictions et faire entendre la parole du Sauveur, il était venu ce jour-là, tel Jésus au soir dun long voyage, prendre un peu de repos auprès des tout petits. Son visage tout entier reflétait la bonté, sa voix se faisait douce comme celle de son Maître et sa main bénissait ainsi que la main de Jésus. Non, lenfant ne se trompait pas. Ce que nous avions sous les yeux, cétait encore le tableau vivant de Jésus bénissant les enfants ; seulement ce nétait pas un tableau figé dans limmobilité, cétaient une cinquantaine denfants qui se pressaient autour du représentant du Sauveur Jésus, et les Apôtres nétaient point là qui tenaient les mères à lécart.

    H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakônam

    1923/424-430
    424-430
    Bailleau
    Inde
    1923
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