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Vieilles villes et vieilles traditions : Atour 2 (Suite)

Vieilles villes et vieilles traditions Atour (Suite) II. Le fort dAtour.
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    Vieilles villes et vieilles traditions
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    Atour
    (Suite)


    II. Le fort dAtour.

    Au bord de la rivière dAtour, dans un taillis de manguiers et de tamariniers, se cache le fort construit jadis par Getté Moudaliard, forteresse minuscule dans une jungle en miniature. Il se compose uniquement dune enceinte en pierres grises. On dirait un collier quune héroïne des temps antiques, descendue dans le torrent, aurait abandonné dans cette clairière. Les douze grosses tours trapues, scellées dans la muraille, sont les perles de ce précieux bijou, dont le médaillon est la grande pagode centrale, dédiée à Pérumal.

    Aucun des chaînons nest entamé ; quon laborde au sud, du côté de la rivière ; au nord, en traversant les douves ; à lest, à travers les bois de tamariniers ; à louest, en longeant les rizières, la petite forteresse présente intacts ses murs de moellons grisâtres.

    Hélas ! ces murailles ne renferment plus que des ruines. Le palais de lancien Gouverneur et les casemates des soldats jonchent aujourdhui le sol de leurs ruines. Le grenier, où se trouvait renfermée la provision de riz pour la garnison, ressemblait à la grande nef dune église spacieuse ; la voûte en est tombée et, dici peu, les murs en feront autant. Dans un angle situé au sud-est de la forteresse se trouvait une petite pagode ; la chapelle privée des Rajahs élevait au-dessus de la forteresse ses murs ciselés, elle mirait dans les eaux de la rivière les multiples figurines de sa grande tour carrée. Les sappatous moullous (les nopals) en ont fait le siège. Lentement, méthodiquement, ces maudites plantes, aux tiges semblables aux semelles de souliers, se sont glissées dans le fort et maintenant on les retrouve partout. Après avoir grimpé le long des remblais, après être descendues dans les fossés, elles se sont attachées aux murailles de la pagode, elles demeurent suspendues aux corniches du monument, elles en recouvrent la toiture de larges plaques vertes. Peu à peu tout sen va, tout disparaît. On dirait que ces ruines lasses enfin de lutter contre le temps, sachant que rien maintenant ne pourra leur rendre la vie, se sont résignées à mourir. Avec cet air de soumission à la fatalité qui est le propre des gens de ce pays, les murs éventrés, les fûts de colonnes brisées, les arceaux rompus des fenêtres, les moellons déchaussés des portes en ruines, tout senlize chaque jour un peu plus profondément dans cet amas de nopals, dont les plantes larges, épaisses, pesantes comme des feuilles de plomb, étouffent tout ce quelles touchent. Du fort dAtour, ces parasites nont respecté que lextérieur des murailles de granit et ont enseveli toutes les ruines ; lentement ils finissent de se refermer sur elles, comme sur un cadavre retomberait le couvercle dun cercueil.

    Pourtant la petite forteresse, à lintérieur de laquelle aujourdhui les choses semblent pleurer, eut jadis ses jours de gloire. Son origine, si nous en croyons la légende, fut même miraculeuse.

    Il y a environ 250 ans, Getté Moudaliard, un notable dAtour, chassait. La chasse, en ce temps-là, nétait pas un plaisir réservé, dans lInde, à quelques Rajahs ; elle nétait pas encore devenue le passe-temps exclusif de quelques gros personnages anglais. Elle appartenait à tout le monde, et tout le monde, surtout là où le pays se trouvait, comme Atour, tout couvert de forêts et parsemé de collines, se livrait avec passion au noble plaisir de la chasse. Sur les coteaux et par delà les vallons, sur les monts comme à travers les plaines, les Hindous en poursuivant les bêtes fauves se faisaient la main pour les luttes quils avaient à soutenir contre les ennemis du dehors, pour les combats incessants quils se livraient entre eux.

    Donc, Getté Moudaliard chassait. Seul, il poursuivait ce jour-là un lièvre magnifique. Il lavait levé au pied de la montagne, lavait amené du côté de la rivière, lavait acculé à un rocher qui surplombait au-dessus du torrent. Il allait le frapper, quand, par une feinte habile, le lièvre avait bondi de côté : passant à quelques pas du chasseur il venait de traverser la clairière et il disparaissait au milieu dun épais fourré. Le Moudaliard sélance aussitôt à la suite du gibier ; il pénètre sous les arbres. De lièvre il ne voit aucune trace. Il faut quune divinité lait pris sous sa protection, se disait le chasseur. Et déjà il commençait à grommeler contre les dieux et les déesses, quand tout à coup son pied se trouve pris comme dans un étau, il tombe sur le sol. Puis, quand il veut se rendre compte de la cause de laccident, il trouve que ce quil avait pensé être un piège nétait autre que lanse dun pot de fer surmontant au-dessus du sol et que les herbes avaient cachée à sa vue. Il tire à lui, et, après bien des efforts, il parvient à retirer de la terre un grand vase en fer tout rempli de pièces dor. La surprise quéprouvait notre chasseur lui faisait oublier le lièvre, quand, en relevant les yeux, il laperçoit assis à quelques pas de là, qui de ses longues oreilles semble lui faire signe dapprocher, Getté-Moudaliard lève sa lance, il va frapper lanimal. De nouveau celui-ci disparaît. De nouveau également le chasseur, en parvenant sur le lieu doù le gibier vient de fuir, découvre un pot de fer tout rempli de pièces dor ! Sept fois de suite lanimal renouvela son manège et sept fois de suite lheureux chasseur découvrit lurne en fer débordant de pièces dor. Après quoi le lièvre disparut pour toujours du côté de la montagne.

    Getté-Moudaliard se montra reconnaissant envers la divinité, à laquelle il attribuait la bonne fortune quil venait inopinément de trouver. Il commença de construire en lhonneur de Perumal la grande pagode quon voit encore maintenant très bien conservée au milieu du fort dAtour. Après quoi il construisit le fort actuel et sy retira. Son intention était dy jouir paisiblement de ses richesses. Il ne put demeurer longtemps en paix. La fortune quil devait à Perumal ne tarda pas à attirer lattention et à exciter la convoitise de ses puissants voisins, les rois de Maïssour. En 1667, lun dentre eux, Dud-Deo-Raj commençait à faire des incursions sur le territoire dAtour ; un autre, Chik-Deo Raj, venait quelques années après, qui semparait de la forteresse, dans laquelle il mettait une nombreuse garnison de Musulmans. Les Maïssouriens ne se firent pas faute de ravager le pays dAtour. Limportance de cette petite ville, au point de vue stratégique, la condamnait, du reste, à un pillage continu. De 1667 à 1799, Hindous et Musulmans, Mahrattes et Mogols, ont passé et repassé par létroite vallée ; à tour de rôle ils ont rançonné, pillé, dévasté sans merci toute la contrée. Puis, en 1799, au moment où larmée anglaise sen allait à Siringapatanam mettre un terme à la sanglante carrière de Zippoo Sahib, un détachement quittait le gros des troupes et venait semparer du fort dAtour. Au cours de lassaut livré le 6 mai fut tué le colonel Murray Littet, qui commandait la cavalerie indigène, alors au service des Anglais. Le corps du vaillant soldat repose là près des cavaliers qui, ce jour-là, tombèrent à ses côtés. Les nopals, qui ont tout envahi à lintérieur de la forteresse, ont respecté lé monument des morts. Et maintenant on dirait que lancien colonel monte encore la garde, sentinelle oubliée là depuis plus dun siècle sur le coin de terre conquis par lui.

    Le souvenir des ravages causés par les envahisseurs, surtout par les Musulmans, reste profondément gravé dans la mémoire des gens. Jen donnerai comme preuve quelques extraits dune poésie qui remonte à cette époque et dans laquelle un poète du temps met dans la bouche dune brahmine les lamentations suivantes. On ne retrouve dans ces lamentations ni la vie ni le mouvement propres aux ballades Mahrattes, ni léclat des poésies tamoules. Son principal mérite est de nous montrer létat de la grande péninsule à cette époque, où les gens de lempereur de Delhi, les Mahrattes et les Maïssouriens, luttaient comme au hasard les uns contre les autres, semaient de cadavres et de ruines tout le pays compris entre Foonah et Kavery. Nous voyons lauteur se plaindre amèrement de la misère dans laquelle les incursions musulmanes avaient plongé les populations, et pourtant les Mahrattes, champions de lHindouisme, nétaient pas tendres là où ils étaient vainqueurs. Cétaient eux, qui, sétant emparés de Trichinopoly, en chassèrent le Père Beschi, un missionnaire de ce temps-là, dont le Nabab Musulman avait fait son premier ministre ; eux encore qui, dans une grande partie de la Mission actuelle de Kumbakônam, dispersèrent les chrétientés florissantes et brûlèrent les églises, comme à Vadugar-patty.

    Beaucoup des chrétientés que nous avons visitées ces temps-ci, à travers les pays des montagnes, remontent à cette époque. Les fidèles, pour éviter les persécutions des Mahrattes qui venaient de fonder la principauté de Tanjore, avaient dû quitter leur pays pour sen aller chercher un refuge dans des contrées plus inaccessibles.

    Ces quelques explications étaient nécessaires pour bien nous faire comprendre le sujet. Nous pouvons nous apitoyer sur le sort des Brahmes en entendant les lamentations de la vieille brahmine, mais gardons un peu de pitié pour les chrétiens de ce temps-là.

    Contre les Musulmans sont partis nos soldats, avec eux sen est allé mon mari. Seule et sans appui me voilà devenue semblable à la fleur du nénuphar, qui se ferme le soir et se penche sur leau des étangs quand, à lhorizon, elle a vu sen aller le soleil. Contre les épais bataillons ennemis se sont heurtés nos légers escadrons. Alors, que de têtes sont tombées ! Elles sentre-choquaient en roulant sur le sol, comme roulent et sentre-choquent les vases de terre que nous abandonnons au courant du fleuve... Alors, les soldats frappaient dune main, de lautre ils cherchaient à prendre le butin.

    Hélas ! nos soldats ont rompu leurs rangs. Comme au sommet des montagnes, à lapproche dés rayons du soleil brûlant, cèdent et senfuient les brouillards, devant lennemi cédaient nos défenseurs, sans vigueur et sans force ils demandaient quartier, ils imploraient la vie. Puis, tel on voit apparaître le spectre de la famine, nous vîmes fondre larmée des infidèles. Ils semparèrent des cassettes au fond desquelles brillaient nos joyaux, ils prirent partout les urnes remplies de pièces dor, ils dérobèrent tout, ne laissant que le fer. Ils nont rien respecté. Civa lui-même, derrière les multiples enceintes de ses pagodes, ne sest pas trouvé à labri de leurs atteintes. Et, quand cet être suprême et tout-puissant ne pouvait pas se protéger, qui donc dentre les dieux fût parvenu à sauver lhumble fortune des paysans, cachée dans des pots de terre, à lombre de frêles toits de chaumes ?

    Alors la confusion règne partout. Personne ne tient compte de la caste. Personne ne songe à respecter les grands. Sur tous les points, gueux, traîtres et révoltés semblent jaillir du sol pour inonder le pays. Comme, à lépoque des inondations, le Kavery descendu des montagnes de lOuest sen va partout dans les plaines rouler ses eaux fangeuses, ainsi les ennemis semblent venir de partout. Du Nord au Sud, de lEst à lOuest, du Gange à lOcéan, des hordes daventuriers et dennemis inondent le pays de leurs tourbes immondes.

    Rien nest épargné ; on arrache les haillons du pauvre le plus misérable aussi bien que les vêtements des plus riches. On voit les ennemis porter jusque sur les brahmes leurs mains sacrilèges. Ils les saisissent et les chargent de lourdes chaînes, les enferment dans des prisons où jamais ne pénètre la bienfaisante lumière du jour. A lhumble paysanne ils arrachent violemment lhumble collier de perles qui retenait sa chevelure ; au laboureur ils enlèvent ses maigres épargnes, fruit de ses travaux.

    ....O dieu ! Semblable à ces rochers quon aperçoit, au moment des orages, se détacher de la cime des monts, quon voit rouler jusquau fond des torrents et quon entend se briser avec un grand fracas dans le creux des abîmes, lunivers entier va-t-il donc disparaître, emporté dans cette tourmente ? Et pendant que les Musulmans, que lIndus semble dégorger comme il vomit lécume de ses eaux, sen viennent ruiner notre pays, lHindou lui-même, quon dirait enivré par le désir du pillage beaucoup plus que par lardeur de la bataille, a revêtu son armure brillante. Nous lavons vu passer rapide comme léclair sur son cheval de bataille ; la pointe dune lance brillait au-dessus de sa tête, dans sa main la lame dune épée jetait les éclats de léclair. Nous entendîmes le cliquetis des armes, le bruit sourd des tambours ; lHindou ne venait plus combattre linfidèle, il venait ravager notre pays. Comme un vautour sacharne sur un corps mort, il accourait à la curée. Nos champs sont des déserts et les yeux perçants dun aigle ny pourraient, aujourdhui, trouver le moindre grain de riz.

    Que dirai-je de notre misérable pays ? Cest un ciel où jamais plus ne viendra briller le soleil ; cest une fleur qui ne retrouvera plus ses brillantes couleurs et nembaumera plus de ses délicieux parfums. Notre pays est devenu comme un village que la rivière n arroserait plus et dont les étangs seraient taris

    Depuis les jours où le poète se plaignait de la sorte, le bonheur est revenu dans la vallée dAtour, de nouveau le brillant soleil en éclaire le ciel bleu, de nouveau les champs se revêtent de riches moissons, les étangs se recouvrent de fleurs aux multiples couleurs. A lintérieur de la forteresse, devant une rangée de cases, des ménagères font sécher le riz pendant que dautres préparent le repas de midi, les enfants samusent dans les ruines, les hommes travaillent dans les champs. Des guerres dautrefois, on ne retrouve de place nulle part. Depuis bien longtemps le fort dAtour na plus connu les horreurs de lassaut.

    Il fut pris une fois par un Français. Un missionnaire sen empara qui parvint à y tenir garnison plusieurs mois. Mais les moyens dont il usa furent des plus pacifiques, et loccupation du fort dAtour par le Père Pierre ne coûta pas une seule goutte de sang aux soldats de la reine dAngleterre.

    III. La légende du Père Pierre.

    Les missionnaires, dans le but de se procurer les ressources qui leur serviront à gagner des âmes, se trouvent dans la nécessité de faire tantôt un métier, tantôt un autre, parfois plusieurs ensemble. Certains sont agriculteurs, plusieurs, maîtres décole. Un grand nombre, ne pouvant être architectes, demeurent maçons. Le Père Pierre, dont les faits darmes commencent à passer dans le domaine de la légende, était un ardent missionnaire de larchidiocèse de Pondichéry. Né sur les confins de la Bretagne et de la Normandie, il y avait chez lui du Breton ; il avait quelque chose des poètes dArmorique, qui le soir accrochent leurs rêves aux rayons des étoiles et ne les retrouvent plus le matin. Il y avait chez lui du Normand ; il avait semblé donner comme gageure à sa vie de missionnaire de faire successivement tous les métiers connus et inconnus. Comme sil avait gravi les degrés de la mystérieuse échelle de Jacob qui devait lamener à léternel repos, il passa successivement de lagriculture à lélevage, de lélevage à lindustrie, de lindustrie aux banques, toutes choses que lui pardonneront les savants canonistes, quand ils sauront que le missionnaire faisait tout cela pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

    Or donc, en ce temps-là, le Père Pierre, résidant dans les parages dAtour, se livrait à lélevage des oies. Il avait calculé que ces intéressants palmipèdes, trop rares et trop peu appréciés des Indiens, allaient lui rapporter de gros revenus, qui pourraient en peu de temps rétablir léquilibre de son budget. Mais il lui fallait le fort dAtour. A ces grosses bêtes robustes, plus terrestres quaquatiques, rien ne conviendrait mieux que la petite forteresse avec, dun côté, ses douves où fourmillaient les grenouilles, et, de lautre, la rivière aux eaux claires et limpides.

    Un beau jour le Père Pierre enfourche son coursier et sen va trouver le Collecteur de Salem. On connaissait le missionnaire dans la contrée. On le laissa facilement pénétrer jusquà ce haut fonctionnaire. Pendant une demi-heure, dans un langage éloquent autant que sévère, il fit le procès du Gouvernement Anglais. Cétait une honte que lindifférence témoignée par les maîtres de lInde pour les choses de lâme, pour les affaires de la religion ; une honte que ces faveurs dont on ne cessait de combler les payens, en particulier les brahmes dont on avait peur, les musulmans dont on redoutait la puissance. Vraiment il était temps de faire quelque chose pour les chrétiens.... Le représentant de la reine était installé très confortablement, il fut patient. A portée de sa main, se trouvait un grand verre dans lequel pétillait un agréable liquide. Quand lardeur du missionnaire semblait lemporter sur son flegme britannique, il portait à ses lèvres le wisky and soda et redevenait lui-même. Ce missionnaire lintéressait. Ce nétait pas ainsi que lui parlaient ses padris protestants. Finalement, sadressant au Père Pierre : En quoi puis-je vous être utile et que demandez-vous ? lui dit-il. Il faut que vous me donniez le fort dAtour. Parfaitement, vous pouvez partir ; je vous donne le fort dAtour et tout ce quil contient.

    Les employés du Collecteur, en entendant ces paroles, se mirent la main sur la bouche pour étouffer un rire discret. Vraiment, leur maître semblait aujourdhui de bonne humeur ; qui donc pouvait le rendre si plaisant et réveiller en lui un esprit de facétie quon ne lui avait jamais connu ? On devrait, dit lun des clercs, donner au Rev. Père une garnison pour garder la forteresse !!! Dans lacte du haut employé le Père Pierre ne vit ni une plaisanterie ni un acte de facétie. Dans son bonheur il oublia même de demander que la donation du fort lui fût consignée dans un écrit. Tranquille il reprit le chemin dAtour. Peut-être en imagination contemplait-il déjà son troupeau à labri derrière les murailles de la forteresse. Il le voyait se développer, se multiplier, bref que de beaux bénéfices il allait réaliser ! Peut-être aussi voyait-il les débris des idoles joncher le sol de toutes parts, les démons senfuir éperdus de leur pagode, où bientôt la croix allait remplacer les dieux et les déesses. Quel infernal remue-ménage allait avoir lieu là-bas à son arrivée !

    Tout au centre du fort quavait bâti Getté-Moudaliard, dans les barraques où avaient logé les soldats, le Père Pierre établit sa demeure et parqua son troupeau doies. Pendant plusieurs mois ces innocentes créatures purent tranquillement prendre leurs ébats dans une vieille casemate, dont les dalles, jadis, avaient plus dune fois été empourprées par le sang des soldats ; elles sen allèrent brouter les longs brins dherbe sur les talus, sabattre après un vol lourd au sommet des escarpes et contrescarpes, ou tomber au fond des douves à la recherche de quelque grenouille imprudente. Quel beau temps cétait ! Peut-être bien qualors, de lendroit où il avait établi son quartier général, quand le P. Pierre dirigeait ses regards vers les sommets rudes de la montagne, vers la vallée où le printemps semblait éternel, vers la rivière dans laquelle les eaux venaient se briser entre les rochers gris, peut-être pensait-il à son pays natal et peut-être croyait-il respirer lair de sa Bretagne et de sa Normandie. La terre du fort sétait habituée depuis longtemps à ne produire que des nopals ; le missionnaire lui demanda de lui donner son riz de chaque jour, il fit défricher plusieurs centaines de mètres carrés. Pendant huit longs mois, il vécut ainsi heureux, rempli despérance, dédaigneux des bruits de guerre qui peu à peu venaient le trouver dans sa solitude.

    Cest quen effet les païens dAtour commençaient à murmurer, puis se plaignaient tout haut. Leurs plaintes sen allaient jusquau grand Collecteur. Ils disaient : dans le fort, où sest installé ce Sanyassi, nous avons une pagode dédiée à Perumal. Ce Sanyassi est un français, il est donc lennemi des Anglais ; cest un Catholique, il est donc lennemi des Hindous. Dabord on le supportait. Cétait de notre part un tarmam (acte de charité). Maintenant on le regarde avec méfiance. Certains disent que cest un soldat déguisé en Sanyassi. On la vu expédier de grandes caisses à Pondichéry et combien de fois na-t-il pas reçu des voitures chargées dobjets qui semblaient venir de France. On sétait trompé en le prenant pour un Religieux ; il travaille, dit-on, à mettre en état les fortifications dAtour. Telle fut la plainte envoyée au Collecteur par les païens dAtour... Dautres ajoutaient même quà la faveur des ténèbres, une garnison française allait sous peu venir prendre possession du fort. Daprès dautres encore, plusieurs généraux avaient déjà mis lépée à la main. Les gens étaient terrorisés, ils sempressaient de mettre à labri dans les montagnes leurs femmes et leurs filles. Sous peu ils iraient les y rejoindre, car, sans doute, la guerre allait éclater entre lAngleterre et la France. En résumé, il fallait que le P. Pierre abandonnât le fort dAtour, sinon de grandes calamités allaient fondre sur le pays.

    Le Collecteur laissa dire dabord. Pendant quelque temps il ne prêta aucune attention aux plaintes des brahmes. Au fond, il était moins tranquille quil ne voulait le paraître. De quel droit avait-il pu donner à un missionnaire catholique, un étranger, une propriété nationale comme le fort dAtour ? Puis linsistance des païens finissait par limpressionner. Ces païens, ces brahmes, il les connaissait. Il les redoutait pour la hardiesse de leur parole, pour la ténacité quils apportaient dans leurs attaques contre le P. Pierre. Un jour ou lautre il devrait leur céder, lui le représentant du Gouvernement, sinon il pouvait sattendre à perdre sa place. Et déjà il sen voulait à lui-même davoir cédé à un sentiment dont il ne se rendait pas compte et davoir livré au P. Pierre la forteresse dAtour.

    Quelles étaient ces calamités dont le menaçaient les brahmes ? Le missionnaire, établir une garnison dans Atour ? Ce vieillard, lever létendard de la guerre contre la reine-impératrice ? Allons donc ! Ceux-là mêmes ny croyaient pas, qui écrivaient de semblables inepties ! Et pourtant ces Roman-Catholics étaient des hommes parfois si drôles, si audacieux. Qui donc savait ce que pouvait bien méditer celui-là au fond de sa forteresse ? Alors mal à laise, inquiet sans bien se lavouer à lui-même, le Collecteur de Salem décida quil était beaucoup plus practical de faire la guerre à un seul homme que davoir à résister à toute une population. En conséquence il expédia au Père Pierre lordre davoir, dans les vingt-quatre heures, à évacuer le fort dAtour. Il aurait pu ajouter quil le laissait partir, lui et sa garnison, avec les honneurs de la guerre, mais quen cas de résistance il se verrait dans la nécessité de jeter le missionnaire dans les fers et de confisquer la garnison toute entière.

    Le P. Pierre fut navré. Il voyait de nouveau senvoler un de ses rêves, quil avait si chèrement caressés. Ne pouvant songer à la résistance il obéit, quitta le fort dAtour et dispersa son troupeau.

    Quelques jours après ma visite à la forteresse de Getté-Moudaliard je pensais à la légende du P. Pierre. Nous avions quitté Atour. Nous nous en allions, le long de la route parallèle à la rivière au fond de la vallée. Les blocs de granit se faisaient de plus en plus rares autour de nous. Ils apparaissaient encore ici et là, dans les champs, pareils à des éléphants endormis. Sur notre gauche, la montagne sinclinait vers lEst en une pente très douce. Puis nous sortions de la prison de ces monts désolés.

    Devant nous la plaine sétendait légèrement ondulée, à perte de vue, couverte dune herbe que le soleil avait jaunie, cernée à lhorizon dune ligne basse de collines sombres, égayée parfois de taillis derrière lesquels sabritaient les villages et qui servaient de rideaux à la nappe argentée des étangs. A limmensité de la plaine se joignait limmensité dun ciel bleu, dont nulle brume ne venait ternir la pureté. Et pendant que nos bufs sen allaient lentement, conduits par un voiturier à moitié endormi, mabandonnant à ces pensées sans suite quaucun pays ne provoque mieux que ces pays de lInde, je songeais à laventure du P. Pierre.

    Je revoyais le pauvre missionnaire quittant le fort dAtour, descendre lentement le chemin de pierres, qui de la porte principale descend vers la rivière pour remonter ensuite vers léglise. Par une poterne située vers le Sud-Est de la citadelle, il me semblait assister au long défilé de la garnison. Les oies sortaient sur deux rangs. Pour toujours elles quittaient le fort, dans lenceinte duquel elles avaient passé de si beaux jours. Je les voyais, ces gros volatiles, aux livrées blanches ou cendrées, passer par la petite porte basse qui donne sur la rivière, je les voyais marcher en se dodelinant nonchalamment et porter haut la tête.

    Pareils à de vils mercenaires, ils semblaient insensibles au déshonneur de la défaite. Ils portaient allègrement le chagrin du missionnaire, qui avait été vaincu en combattant pour eux. Mais, après tout, ces pauvres bêtes étaient excusables, elles ne savaient pas, elles ne pouvaient pas savoir tout ce que le P. Pierre avait fait pour elles. En se montrant ingrates, elles ne péchaient pas.

    Que dautres se trouvaient dans la vallée dAtour et ailleurs, dont la livrée était beaucoup plus sombre et dont lingratitude était beaucoup plus grande ! Et je me faisais raconter les efforts de Mgr Gandy, alors missionnaire dans ces parages, plus tard archevêque de Pondichéry, toujours préoccupé du sort des nouveaux chrétiens. Que navait-il pas fait, lui ! que navaient-ils pas fait, ses collaborateurs, puis ses successeurs ! Pour les amener, puis, pour les retenir dans le giron de lEglise, ils avaient semé leur vie goutte à goutte, ils avaient dépensé leurs forces au jour le jour. Secourables aux misères physiques, autant que compatissants pour les misères des âmes, ils avaient, sans compter, dépensé les ressources dont ils disposaient. Un jour ces ressources manquèrent. Ce jour-là les défections commencèrent. Depuis lors, elles ont continué. Les amis véritables, dit un proverbe tamoul, ne ressemblent pas aux cygnes, qui ne viennent dans les étangs quaux époques où il y a de leau, et senfuient au loin quand vient la sécheresse ; ils ressemblent aux tiges des nénuphars, qui, jusquà la mort, restent fidèles à létang dans lequel elles sont nées. Parmi les nouveaux chrétiens, beaucoup firent comme les cygnes, ils apostasièrent, abandonnant les missionnaires qui ne pouvaient plus les payer.

    Les ruines morales sont plus grandes là-bas, que ne le furent jadis les ruines accumulées par les envahisseurs. Ces apostats reviendront-ils ? Ces ossements blanchis revivront-ils un jour ?... Seigneur, tu le sais !...

    (A suivre) H. T. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakônam.

    1928/405-416
    405-416
    Bailleau
    Inde
    1928
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