Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Vieilles villes et vieilles traditions : Atour 1

Vieilles villes et vieilles traditions. Atour 1 I. La ville.
Add this
    Vieilles villes et vieilles traditions.
    ____

    Atour 1

    I. La ville.

    Atour est une grosse bourgade de dix à douze mille habitants, située à environ quarante milles de Salem, à lest de cette ville. Placée vers le centre du long corridor que forme la vallée, entre les dernières ramifications des Montagnes Vertes (Patchei Malei) et le massif auquel elle a donné son nom, cette petite ville était une des sentinelles qui défendaient lentrée du royaume de Maïssour. Ce fut une ville guerrière. Cest par là que passaient les escadrons musulmans, quand Tippou-Sahib et, avant lui, ses ancêtres sen allaient guerroyer contre Nabab dArcoth ou contre les soldats de la Compagnie Anglaise des Indes. Aussi les Turcs sont-ils demeurés très nombreux dans ce pays-ci. On les rencontre partout. A les voir se promener majestueusement dans les rues dAtour, on les prendrait pour les maîtres du pays. Jen aperçois un groupe sur le seuil dune maison. A haute voix lun deux fait la lecture dun journal ; à haute voix les auditeurs linterrompent pour faire les commentaires. Encore une victoire turque remportée par les fils du Prophète sur les chiens de Chrétiens ; dans quelques jours Bulgares et compagnie auront cessé dêtre. Puis tout le monde ayant donné son avis, ayant approuvé les actes des Jeunes Turcs en disant : sari-tan (cest bien ), ils se retournent pour voir passer le cortège épiscopal, au milieu duquel Mgr Chapuis fait pour la première fois son entrée solennelle dans la ville de Getté Moudaliard.

    Telle devait être Atour à lépoque où vivait cet illustre personnage, telle elle est aujourdhui : un grand faubourg poussiéreux aux murailles rouges, avec leurs boutiques ou échoppes qui sont alignées sur une rue parallèle au lit de la rivière. Les mêmes, ces étalages de riz, de fruits et de grains abrités sous des auvents de feuilles de cocotiers. Les mêmes, ces marchands turcs, pour la plupart assis au fond de leur bazar ; telles des araignées au milieu de leurs toiles, ils attendent dAllah la venue de leurs victimes. Les mêmes encore, ces gros vautours rouges à la gorge blanche, dont lancêtre Garouda eut un jour linsigne honneur de servir de monture à Vichnou ; les mêmes aussi, ces corbeaux pillards et piaillards, qui, du haut dun mur tremblant, guettent la minute où le marchand détournera la tête ; les mêmes enfin, ces petits bufs roux qui passent à côté de nous, traînant péniblement une lourde charette, dont les essieux grincent sous une charge trop forte. Dans lInde les changements, quand il y en a, sont presque toujours à la surface, le fonds reste le même. Dans Atour, même extérieurement, on dirait que rien nest changé, que rien ny changera jamais.

    A notre entrée dans la ville, nous avons aperçu une mosquée. Auprès delle, trois tombes monumentales, plus belles et plus richement parées que la mosquée, semblaient monter la garde. Ces tombes et cette mosquée représentent le passé, rappellent les temps de la domination musulmane, temps de guerres et de pillages sans fin. A lautre extrémité de la même rue nous arriverons à ce quon appellerait quartier européen, sil se trouvait un seul représentant de la race blanche dans Atour. Dans ce quartier relativement moderne se trouvent les bureaux et les tribunaux du Gouvernement. Tout proche, voici une belle école de filles, entretenue à grands frais par les Protestants, plus loin la Maison des Voyageurs. Plus loin encore voici le Club, il vient dêtre construit comme Memorial du voyage que fit à Delhi Sa Majesté Britannique, lEmpereur-Roi. Les Memorials commencent à couvrir le sol de lInde. Ils pullulent un peu partout, ils se multiplient à propos de tout : avènement dun roi, visite dun personnage de moindre importance. Ils se dressent dans les localités les plus inconnues, prennent les formes les plus imprévues. Dans une petite bourgade, jai vu un Memorial quon avait tenté délever à lavènement de Georges V. Au beau milieu de la place, on éleva une colonnette en fer, mais, le comité nayant pu réunir largent nécessaire, la lampe qui devait surmonter la colonne ne fut jamais placée...; peut-être le sera-t-elle le jour où la mort de ce prince sera loccasion dun nouveau memorial ! Dans le même quartier moderne, à Atour, située en dehors de la rue principale, semblable à ces pauvresses qui cherchent à dérober leur misère aux regards des passants en se mettant à labri derrière des rochers, la petite église catholique cache au milieu dun taillis sa misère et son dénuement. Cest dans la direction de cette humble chapelle que sen allait notre cortège. Cétait le soir, le soleil descendu déjà vers lhorizon illuminait les murs de terre rouge. Pour la première fois, au milieu dun nuage dépaisse poussière, mapparaissait le charme de la ville dAtour. Ce charme, cétait celui de sa couleur, nous ne devions pas lui en trouver dautre. Mais nous eûmes tout le temps nécessaire pour jouir de celui-là. A partir de notre entrée dans la ville la foule se faisait peu à peu plus dense autour de la voiture épiscopale. Aux chrétiens venus jusquà lentrée de la ville pour recevoir Sa Grandeur sajoutaient maintenant Hindous et Musulmans. Ces gens-là nétaient pas habitués à voir un évêque traverser leur ville. Au reste, lattention dont Monseigneur était lobjet navait rien dhostile. Ils nous regardaient passer, comme jadis leurs grands-pères devaient regarder passer les officiers du roi de Maïssour, comme les enfants contemplent le défilé des éléphants. Pour tout ce monde ce spectacle est nouveau ; comme tout spectacle attire les Indiens, ils regardent, et, en les voyant, je pense que Voltaire aurait pu changer la phrase quil écrivit je ne sais où, en cette autre qui eût été très juste : Il y a des badauds partout, mais on doit donner la préférence à ceux qui sont de lInde. Les chrétiens sont fiers dexhiber leur grand Sami, aussi ralentissent-ils autant quils peuvent la marche du cortège. Pour eux le temps ne compte point. jen avais fait lexpérience bien des fois déjà, je lai renouvelée à chacune des réceptions faites à Sa Grandeur, et je la reprends aujourdhui, comme je la recommencerai dans quelques jours. Tout missionnaire, qui doit accompagner un évêque en tournée pastorale au milieu des Indiens, fera bien de prendre comme première précaution une grande réserve de patience, elle lui sera beaucoup plus utile que tous les bagages dont il pourrait sembarrasser.

    Enfin, nous sommes presque au bout de notre voyage ; on nous permet de descendre de voiture. Sous un abri recouvert de feuilles de cocotiers, orné de guirlandes en papier, Monseigneur a revêtu ses ornements pontificaux ; le curé de lendroit lui a présenté les notables de la localité, brahmes, turcs et autres. Alors nous nous remettons en route. Pressés, entraînés par la foule, bercés dans un mouvement de houle, nous arrivons à léglise.

    Quelques instants après, à lintérieur du presbytère dAtour, nous nous trouvions à labri de la poussière ; en fermant hermétiquement portes et fenêtres, nous arrivions à nous protéger contre les regards indiscrets. Enfin nous étions chez nous ! Puis, tel Noé ouvrant une fenêtre de larche pour voir si les eaux navaient pas diminué sur la terre, nous pouvions nous risquer à ouvrir une fenêtre, puis deux, puis les portes, nous pouvions contempler le paysage. Rien de plus simple. Des fenêtres du presbytère nous pouvions contempler, dun côté, une muraille en briques, de lautre, la montagne. Sur lune et sur lautre commençait de sallonger le noir manteau de la nuit.

    (A suivre)

    1928/346-349
    346-349
    Bailleau
    Inde
    1928
    Aucune image