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Vieilles cités, vieilles traditions : Yercaud 3 (Suite et Fin)

Vieilles cités, vieilles traditions. Yercaud. (Suite) Les montagnards. Le nom de Maléalis sert à désigner les habitants des montagnes (màlei, montagne ; âlh, homme). Ceux qui habitent le plateau du Servamalai sont au nombre denviron 10.000, et ce nombre, par suite de limmoralité qui règne parmi ces pauvres gens, tend à diminuer. Ces montagnards ne sont pas des aborigènes. Nous avons rapporté plus haut ce que dit la tradition sur larrivée des vellages de Kanchi dans les montagnes de Yercaud.
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    Vieilles cités, vieilles traditions.
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    Yercaud.
    (Suite)

    Les montagnards. Le nom de Maléalis sert à désigner les habitants des montagnes (màlei, montagne ; âlh, homme). Ceux qui habitent le plateau du Servamalai sont au nombre denviron 10.000, et ce nombre, par suite de limmoralité qui règne parmi ces pauvres gens, tend à diminuer.

    Ces montagnards ne sont pas des aborigènes. Nous avons rapporté plus haut ce que dit la tradition sur larrivée des vellages de Kanchi dans les montagnes de Yercaud.

    De leur pays dorigine, ces émigrants ont gardé la tradition de la caste. Comme leurs ancêtres, les montagnards actuels sont des vellages, seulement ils font suivre leur nom propre du mot de Govounden, sorte dappellation honorifique quil ne faut jamais manquer de prononcer quand on sadresse à lun deux. Ce titre de Govounden ne se donne quaux hommes, les femmes ny ont pas droit ; mais, ayant eu loccasion de les entendre parler entre elles, jai pu constater quelles ont une riche variété dépithètes à leur disposition.

    Tout cela sexprime en un tamoul plus ou moins pur, les Maléalis ayant conservé la langue de leurs ancêtres. Ils en ont aussi gardé la manière de se vêtir.

    Les hommes portent donc tous la toile blanche serrée autour des reins. A ce vêtement, pour se préserver du froid, ils ajoutent une couverture. Le kambouli (cest le nom que porte cette couverture), sert à tous les usages : neuf, il est de couleur gris foncé et ressemble à nos anciennes couvertures régimentaires ; avec le temps, il simprègne de corps étrangers plus ou moins hétérogènes, devient le réceptacle, le refuge, le lieu dhabitation, puis le cimetière dun nombre incalculable de parasites, change graduellement de couleur et dodeur, mais, toujours compagnon fidèle, il remplira les multiples fonctions de couverture, dimperméable, de toge et de mouchoir de poche.

    La femme montagnarde, ainsi que ses surs de la plaine, porte le pagne ; seulement, comme la nature de son travail, et aussi la nature de ses murs, demande quelle ne soit pas une entravée, mais au contraire très libre de ses mouvements, la montagnarde déchire sa toile en deux parties égales ; de ces deux parties elle senroule lune autour des reins et ly maintient serrée par un nud quelle fait sur le côté gauche ; de lautre elle se couvre les épaules, parfois la poitrine et la tête, bien souvent rien du tout.

    Pour être complet il faut ajouter que les hommes se couvrent généralement la tête, non pas dun turban, ainsi que le font les Indiens de la plaine, mais dun bonnet serré comme la casquette dun jockey et dont la forme, autant que lodeur, rappelle celle dun fromage, mais non pas dun fromage blanc.

    Pour les enfants, il en est comme de ceux de la plaine : les vêtements sont remplacés la nuit par les ténèbres, le jour par les rayons du soleil, le soir et le matin par les brouillards qui descendent sur la montagne.

    Le village des montagnards. Il ma été donné de visiter un village de montagnards, celui de Vellalakadhai, sur le penchant dune montagne, à trois milles au nord de Balmadeis. Mon cicérone était le P. Capelle, missionnaire qui, depuis une douzaine dannées, habite sur le plateau du Servamalai. Très connu des Maléalis, dont un grand nombre sont employés sous ses ordres, il a su leur inspirer une grande confiance, et ces pauvres gens, toujours méfiants quand il sagit des employés du Gouvernement, nhésitent pas à lui faire leurs confidences, à recevoir ses conseils, parfois même à lui en donner,

    Il me citait le fait suivant, comme preuve de linfluence que peut avoir le missionnaire européen sur les habitants de la montagne. Il y a quelques années, la peste ayant fait son apparition sur le plateau de Yercaud, des employés du Gouvernement y furent aussitôt dépêchés avec mission daller dans les villages dont ils devaient vacciner les habitants. Les Maléalis nattendirent pas larrivée de ces paisibles visiteurs ; prenant pour des collecteurs dimpôts les Messieurs de la seringue, ils senfuirent tous comme une volée de perdreaux et coururent se cacher dans la montagne. Une tentative nouvelle fut faite, qui neut pas meilleur succès, puis une troisième, qui échoua de même. Toujours nos montagnards étaient insaisissables. Honteux de revenir toujours bredouilles, les représentants de la Faculté font part de leurs déboires au P. Capelle. Ce nest que cela, leur dit-il. Venez tel jour déjeuner chez moi, vous aurez vos Maléalis.

    Les médecins partis, le Père fait prévenir les montagnards quils ont tous à venir le trouver : il sagit daffaires importantes.

    Les vaccinateurs furent fidèles au rendez-vous, les montagnards aussi. Environ deux cents se laissèrent vacciner. Puisque vous êtes là, disaient-ils au P. Capelle, nous savons bien
    que nous navons rien à craindre.

    Cest dans le village de ces Maléalis que nous fûmes, le P, Capelle et moi, dans la matinée du 29 janvier. Nous y arrivâmes un peu après le lever du soleil. Cétait lheure où les habitants sortaient de leurs cases, les uns se disposant à se rendre au travail, les autres, plus nombreux, faisant leurs préparatifs en vue de continuer pendant le jour le repos de la nuit. Ce village, vu de loin, présente lapparence dun immense rucher. Il en est ainsi, du reste, de tous les autres. De même quon abrite contre le vent les ruches où logent les abeilles, ainsi les Maléalis, pour ne pas être exposés au vent du nord, groupent leurs cases, soit au fond des vallées, soit dans un angle formé par deux promontoires qui savancent sur le plateau.

    Quand on regarde ces villages du sommet de quelque montagne, rien ne les distingue de ces agglomérations de ruches que je me rappelle avoir vues en France ; même forme, même disposition, même décor de verdure et de fleurs. Lémotion produite chez les habitants par notre arrivée ressemble aussi beaucoup à celle que ne manque point de causer lapproche dun intrus dans le domaine des abeilles.

    Nous ne fûmes pas plutôt signalés que ce fut un branle-bas général parmi les Maléalis de Vellalakadhai. On voyait les enfants courir en sappelant, les femmes sortir de leurs cases, les hommes se grouper afin de délibérer sur la signification dun événement aussi imprévu.

    Partout des appels, partout des bourdonnements, des cris, partout un va-et-vient continu. Bref on dirait les abeilles telles que nous les dépeint Virgile, quand elles sont sur le pied de guerre :

    Vox
    Auditur fractos sonitus imitata tubarum
    Tum trepid inter se coeunt..
    Erumpunt portis

    Mais la comparaison sarrête là ; il ny eut pas de mêlée, pas de colère implacable, pas de morts précipités des cieux. En fait nous neûmes même pas à battre en retraite. Mon compagnon avait été reconnu ; il avait demandé le mandiri ou chef du village. Ce dernier drapé dans son kambouli comme dans une toge, nous avait octroyé la permission dentrer sur son domaine. Nous pourrons visiter la petite bourgade, mais défense nous est faite de pénétrer à lintérieur des maisons. Je comprends cet interdit ; un Européen na pas le droit de violer le home dun Maléali ; et quand je vis louverture très restreinte par laquelle nous devrions nous glisser pour pénétrer dans ces sanctuaires intimes, je ne pus mempêcher dadmirer là-propos de cette défense, en mesurant du coin de lil lamplitude de mon cicérone.

    Ainsi que je lai dit, la partie principale de la demeure dune famille de montagnards se compose de deux murailles élevées en forme de cercles concentriques, ayant entre elles un espace denviron 75 centimètres. Le mur intérieur, plus épais, plus solide, et élevé denviron deux mètres, renferme lunique pièce dont se compose lhabitation ; lenceinte extérieure, moins élevée, moins épaisse, formée le plus souvent de simples claires-voies enduites de boue desséchée, sert de basse-cour. Le même toit, un cône de paille très aigu, recouvre les deux enceintes. Les Maléalis ne recouvrent jamais leurs habitations de toits en tuiles, ainsi quon le voit souvent chez les Indiens. Lusage de la tuile serait une innovation qui ne manquerait pas, disent-ils, dattirer sur tout le village la colère des dieux de la montagne.

    La famille entière demeure pêle-mêle dans la pièce intérieure ; les chèvres, les poules, les porcs, en un mot les habitants de la basse-cour tiennent comme ils peuvent sous la véranda qui constitue lenceinte extérieure. Cette disposition a un double avantage : les animaux contribuent à réchauffer les membres de la famille couchés dans la grande salle, et eux-mêmes se trouvent à labri des bêtes sauvages, chacals, panthères, sangliers et autres maraudeurs de ce genre, qui ne manquent jamais, la nuit, de venir faire un tour dans le village.

    Le montagnard trouve sa case très confortable, beaucoup plus confortable même que les bungalows construits sur le modèle de nos maisons européennes. Lun deux, tout grelottant de froid, assis sous la véranda du P. Capelle, disait à ce dernier : Père, vous êtes habiles en beaucoup de choses, mais sagit-il darchitecture, vous ny entendez rien. Pourquoi construire vos maisons comme celle-ci ? Les nôtres sont bien plus chaudes. Vous devriez vous en bâtir une semblable à la mienne. Si vous saviez comme on y est bien ! Jusquà ce jour cependant le pauvre vieux na pas encore réussi à convaincre son auditeur.

    Toutes les demeures dun même village sont construites sans symétrie aucune. Pas de boulevards, pas de rues, pas même de ruelles ; mais entre chaque groupement de maisons, juste lintervalle nécessaire au passage dun homme ; puis, vers le centre, une petite place rectangulaire. Cest le Forum, quon recouvre de peaux et de couvertures pour les longues palabres du soir.

    Pour arriver à Vellalakadhai, nous avions eu à traverser le Champ de Mars. Cest ainsi, si licet parva componere magnis, que lon peut désigner une large pelouse qui se trouve entre le chemin et lentrée du village.

    De celui de Rome on nous dit quil était très vaste et quil fut entouré de monuments. Il nen est pas de même de celui de Vellalakadhai. Il nest pas grand: une centaine de mètres en longueur sur cinquante en largeur. Lunique monument qui lui sert dornementation est un pauvre pagodin que lon aperçoit sur la gauche en entrant, construction misérable ombragée dun grand arbre. Ce petit sanctuaire du démon na, du reste, rien de mystérieux. Cest une salle de forme rectangulaire, fermée sur le devant par des barres de fer ; on la prendrait pour une ménagerie dont les babitants auraient pris la clef des champs. En fait danimaux, il nen reste plus quun seul, lidole : cest un buf minuscule, grossièrement sculpté dans un bloc de pierre. Je le reconnais, cest le nandi, la monture de Siva.

    Placé sur le devant dune colonne, pas plus gros quun chat, devenu luisant sous leffet des libations de beurre fondu quil a reçues de ses adorateurs, le pauvre nandi paraît sennuyer. Il y a, sans doute, plusieurs siècles quil est là, guettant soit le retour de son maître, soit loccasion daller faite un tour dans la montagne.

    Les murs de la pagode sont ornés de fresques à la fois très modernes et très rustiques. Deux couleurs seulement ont été employées, le rouge et le bleu. Ces images nont, du reste, rien de lobscénité que lon peut remarquer dans bien des pagodes ; elles nont même rien de bien artistique ni de bien religieux. Voici deux cipayes, lun à droite, lautre à gauche, lun et lautre le visage traversé dénormes moustaches bleues ; plus loin cest un paon, la monture du dieu de la guerre ; puis cest un veau qui médite, cest Rama qui dun seul coup de son arc légendaire lance une douzaine de flèches. Impossible de se tromper, le sujet de chacun des tableaux se trouve soigneusement désigné en caractères tamouls tracés au charbon.

    Corrida chez les montagnards. Sur la place dont nous venons de parler a lieu chaque année une course de taureaux. Le mot tamoul dont on se sert pour désigner ces jeux signifie surtout une danse. En réalité, la corrida chez les montagnards tient à la fois de la course et de la danse : cest une course pour les bufs, une danse pour les toréadors. Elle se donne généralement vers le milieu du mois de janvier, le 3e jour de la solennité du Pangal ou premier de lan tamoul.

    Au jour fixé sont invités tous les habitants des villages voisins. Ils viennent nombreux, car les Indiens, montagnards ou non, se délectent toujours à ces sortes de spectacles. Plus curieuses que les hommes, les personnes du beau sexe sy pressent en foule. Pour la circonstance elles viennent vêtues de leurs toiles les plus brillantes, ornées de leurs bijoux les plus riches. Rangées, entassées sur les deux côtés de la place, elles jasent, rient, mâchent du bétel, jouissent davance des émotions quelles vont éprouver, émotions qui ne seront pas toutes causées par les incidents de la course. Cest ainsi que jadis, dans les nombreux tournois dont la poésie indienne nous a transmis la description, on voyait, dit-on, les nobles princesses assister aux joûtes des rajahs et choisir leur fiancé parmi les plus valeureux de ces preux chevaliers.

    Le moment venu, on voit un vieillard traverser la foule. Cest le chef du village. Précédé de tamtams et suivi de deux trompettes, il se dirige vers la pagode. Au prêtre il remet un paquet de cordages dont il était chargé et que seul en sa qualité dancien il avait le droit de toucher.

    Ces liens sont présentés au petit buf qui est toujours là, béatement accroupi sur le sol ; quelques formules cabalistiques sont récitées, des inclinations faites. La cérémonie religieuse est terminée.

    Quelques hommes semparent alors des liens que lon vient ainsi dexorciser et vont prendre lun des bufs qui, au nombre de sept ou huit, attendent à lautre extrémité de la place. Leurs grands yeux noirs fixés sur la foule avec une nuance détonnement, les pauvres bêtes se demandent depuis un moment ce que peut bien signifier le mouvement inaccoutumé qui se produit autour deux. Voici que lon va mettre un terme à leur incertitude et aussi à leur quiétude.

    Les hommes choisissent celui des bufs qui est le favori, cest-à-dire le plus solide et le moins patient ; ils lui lient fortement la tête à la naissance des cornes, en ayant soin de laisser de chaque côté une longueur de corde à peu près égale. Une dizaine de jeunes gens semparent de chacune de ces extrémités. Le rôle de ces gardiens est de maintenir lanimal, de le diriger dans sa course, de le modérer, parfois de lexciter. Ils sont choisis parmi les plus robustes, mais pas toujours parmi les plus sobres.

    Devant le buf ainsi maintenu savance le toréador. Cest un grand escogriffe qui a certainement bu maintes rasades pour se donner du courage. On le voit qui au bout dun bâton agite un chiffon rouge sous le nez du buf. Naturellement lanimal, qui nadmet pas la plaisanterie, même un jour de fête, se met en colère.

    Sa tête étant maintenue, il agite toute la grosse masse de son corps, se bat les flancs de sa queue, souffle comme un buf et ne fait quexciter la risée des spectateurs. Quand lanimal fait un mouvement trop brusque, il arrive parfois que lun ou lautre de ceux qui retiennent les cordes est précipité à terre : cela ne fait quaugmenter lhilarité parmi les montagnardes qui se pâment daise. Elles sont drapées dans des pagnes dun rouge couleur de sang, mais le buf est captif, elles le savent et ne craignent rien. Tout furieux quil puisse être, lanimal ne séchappera pas et lavertissement donné par le poète aux belles de Séville ou de Grenade nest pas pour celles de la montagne :

    Enfants, voici les bufs qui passent.
    Cachez vos rouges tabliers.

    Le favori essaie parfois de protester. Disciple de Gandhi, il tente de mettre en pratique la non-coopération. Peine perdue. Refuse-t-il de se mettre en colère, on le pique avec des pointes de bambous, on lui tord la queue ; trouve-t-il contraire à sa dignité de courir, des bras vigoureux le poussent en avant ; veut-il se coucher, on le traîne. Puis, quand lanimal est à bout de forces, on le remplace par un autre, et ainsi de suite, jusquà la tombée de la nuit. Il arrive parfois que dix ou douze bufs, défileront de la sorte sur le Champ de Mars dans lespace dune même soirée pour le divertissement des montagnards. Les accidents sont rares. Tout ce qui peut arriver de plus grave, cest que, par suite de libations trop copieuses, parmi les jeunes gens qui sont chargés de maintenir le buffle, quelques-uns roulent sur le sol et culbutent les uns par dessus les autres. Mais cela na pas dimportance, au moins pour les spectateurs.

    Montagnardes. Quand il sagit de la grave question du mariage, il en est des habitants de la montagne comme de ceux de la plaine, on y tient compte de la caste. Cest peut-être lunique point de ressemblance que lon puisse trouver entre les uns et les autres pour ce qui regarde lorganisation de la famille. Les montagnards ont des traditions et des coutumes à part. La femme, loin dêtre une servante ou une esclave, occupe une place prépondérante dans la famille. La stabilité du foyer, la permanence du lien conjugal, ny gagnent, du reste, rien du tout, ainsi quon va le voir.

    Une coutume bizarre autant quimmorale existe chez les Maléalis, coutume dont lobservance a donné lieu de croire que la polyandrie est pratiquée chez eux. Cette pratique se trouve décrite par E. Thurston dans son grand ouvrage sur les castes et les tribus de lInde méridionale (tome IV, p. 423).

    On sait que la coutume existe, chez les payens, de marier les jeunes filles alors quelles sont encore en bas âge, bien souvent même avant quelles soient parvenues à lâge de raison. Cette pratique remonte à la plus haute antiquité. Jusquà ces derniers temps elle été à peu près générale sur tout le vaste territoire de la péninsule.

    Parmi les peuplades du Servamalai existe la coutume inverse. De tout jeunes garçons sont donnés en mariage à des femmes qui ont de quinze à vingt ans. Dans ces cas-là, cest le père du fiancé qui cohabitera avec la fiancée. Les enfants qui naîtront de ces relations seront attribués au mari lui-même. Quand ce dernier sera devenu grand, il reprendra sa place auprès de sa femme, mariera les enfants nés de celle-ci et fera pour eux ce qua fait pour lui son propre père. Et ainsi de suite.

    Un écrivain indien affirmait naguère que cette coutume tend à disparaître ; mais elle est remplacée par une autre qui ne vaut pas mieux. La coutume existe toujours dunir par les liens du mariage des garçons en bas âge à des femmes dâge mûr ; seulement ce nest plus le père du jeune marié qui sera chargé de le remplacer près de la femme, celle-ci choisira qui bon lui semble.

    Il en est de cette coutume comme de beaucoup dautres du même genre que lon retrouve chez les populations payennes de lHindoustan : elle est fondée sur cette croyance, qui remonte à la plus haute antiquité, que tout homme doit avoir des enfants, des enfants mâles qui puissent offrir des sacrifices pour la délivrance de son âme. Daprès cette croyance, tout homme est destiné à demeurer dans les enfers tant que ses enfants ne len auront pas délivré.

    Cest ainsi que, dès le premier chapitre du Mahabharata, cet ouvrage qui est en même temps le grand poème épique et la somme théologique des Hindous, on nous montre un certain Jaratkarou qui avait refusé de se marier. Un jour quil parcourait les enfers il aperçut ses aïeux suspendus par les pieds, en proie à datroces souffrances : ils attendaient, dans cette position très incommode, que leur descendant daignât se rappeler les devoirs de la piété filiale. Jaratkarou, dans sa hâte de prendre femme, épousa la propre sur du roi des serpents (Mahabharata. Adiparva).

    Des pratiques du genre de celle que nous venons de rapporter ont naturellement sur les populations de la montagne les effets les plus funestes. Il en résulte une très faible natalité ; on ne voit pas, dans les villages maléalis, de nombreux enfants comme on en rencontre dans ceux de la plaine. Aussi la population aborigène, loin daller en augmentant, paraît avoir plutôt une tendance à diminuer. La femme divorce au gré de ses caprices ; le plus petit incident suffit à rompre le lien conjugal. Elle abandonne alors les enfants à son mari ; si ce dernier ne peut ou ne veut pas sen charger, ils sont laissés à la charge du chef de village. Le plus souvent ces enfants meurent faute de soins.

    Les femmes maléalis ont, dit-on, une fête solennelle par laquelle chaque année elles célèbrent leur indépendance. Daprès les différents caractères que revêt cette solennité, on peut conjecturer quelle a lieu en lhonneur de Krishna, et cest encore aux livres sacrés des Hindous quil faut recourir pour en trouver lorigine.

    Dans le 5e livre des avatars de Vichnou, nous est raconté lincarnation de Krishna. De ce personnage, que des payens, des théosophistes, des rationalistes, sefforcent dopposer à la belle figure de notre Christ, lauteur nous raconte avec force détails les tours de force, les victoires sur les démons, surtout les polissonneries auxquelles il se livra avec les bergères du pays de Brindabana, son pays natal. Les montagnardes du Servamalai nont certainement pas tous les charmes que le poète se plaît à prêter aux contemporaines de Krishna, mais elles en possèdent le dévergondage.

    Beaucoup plus que dans la dévotion, cest là quil faut rechercher lorigine de la fête quelles célèbrent en lhonneur du dieu libertin.

    Ce jour-là, tous les hommes, tous les jeunes gens sont invités à quitter le village. On les envoie chasser dans la montagne. Puis, quand le dernier dentre eux a disparu derrière le dernier buisson du dernier mamelon, par des chants, par des danses, nos matrones se mettent en devoir de célébrer les gloires de Krishna. Elles nont pas, comme leurs ancêtres, les eaux limpides de la Yamouna ; elles nont même pas le moindre ruisseau pour y prendre leurs ébats ; cela leur est égal : même dans leur costume elles tiennent à imiter les bergères de Brindabana, et cest dans un décolletage qui descend jusquaux doigts de pieds quelles célèbrent la fête.

    On comprend que, dans ces conditions, elles prennent la précaution denvoyer tous les hommes à la chasse.

    Issu de la religion payenne et de ses fables absurdes, sanctionné par les traditions et par les coutumes qui régissent le mariage, le dérèglement des murs se trouve encore favorisé par la promiscuité dans laquelle vit tout le monde, promiscuité à lintérieur de ces cases que je décrivais plus haut, promiscuité aussi dans les travaux du dehors. Pour la plupart les habitants sont employés en qualité de coolies dans les plantations de caféiers. Dans le creux des ravins, derrière les rochers, à labri de lépaisse couverture que forment à trois ou quatre pieds au-dessus de leur tête les plants de café, souvent par petits groupes isolés de deux ou trois, travaillent hommes, femmes et enfants. Combien la tentation doit être forte pour des gens qui, le plus souvent, ne demandent pas mieux que de succomber.

    A ces causes de démoralisation, il faut encore ajouter, chez les hommes, lhabitude où ils sont, depuis quelques années surtout, de sadonner à la boisson et celle non moins funeste de fumer le kanjam. Ce mot sert à désigner le chanvre (cannabis sativa). Beaucoup de Maléalis portent, noués dans leur toile autour des reins, leur attirail de fumeurs et leur petite provision de kanjam. Les uns fumeront la plante telle quelle ; dautres, en plus grand nombre, useront dune mixture dont le chanvre fait la base, mais dans laquelle entrent dautres substances, telles que larec ou lopium. Réduit à la forme de pilule ou de pastille, ce mélange constitue ce qui est connu en Europe sous le nom de haschisch.

    Labus de ce narcotique, joint à labus de lalcool, abrutit peu à peu les populations de la montagne, amène rapidement chez les hommes les plus robustes la désorganisation du corps et celle de lesprit.

    Causes de ruine pour les Maléalis, ces vices sont des obstacles jusquici demeurés insurmontables à la conversion de ces peuplades. Il ny a pas de conversions parmi eux. Loin dêtre hostiles au missionnaire, ils lui témoigneront généralement beaucoup de respect, même de la confiance. Le P. Capelle me disait que les Maléalis aiment à sadresser à lui. En cas dindisposition ils viennent lui demander des remèdes ; sagit-il de démêlés avec les employés du gouvernement ou avec les maîtres des plantations voisines, ils ont recours à lui ; faut-il organiser une partie de chasse pour se débarrasser dune panthère ou simplement pour attraper un sanglier, ils ne manquent pas de venir lui demander la lumière de ses conseil et surtout le concours de son fusil.

    Mais leurs relations avec le missionnaire se bornent à des rapports de bon voisinage. Dès que la conversation effleure la question de religion, les Maléalis ne veulent plus rien entendre. Cest quils craignent, en se convertissant, davoir à réformer leur conduite : voilà le véritable motif qui les retient dans lerreur.

    H. BAILLEAU,
    Miss. De Kumbakonam

    1926/354-365
    354-365
    Bailleau
    Inde
    1926
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