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Vieilles cités, vieilles traditions : Yercaud 2 (Suite)

Vieilles Cités, vieilles Traditions. Yercaud. (Suite) Traditions payennes. Le Servamalai. Le Servamalai est le point culminant des montagnes de Yercaud. Sa hauteur est de 5.400 pieds. Il a donné son nom à lensemble tout entier. Les Anglais le désignent sous le nom de Shervaroyen ; ils appellent Shervaroy Hills ce que nous désignons sous le nom de Patchaimalai, ainsi que le font les Indiens ; mais ceux-ci se servent également de lappellation de Servamalai.
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    Vieilles Cités, vieilles Traditions.

    Yercaud.
    (Suite)

    Traditions payennes. Le Servamalai. Le Servamalai est le point culminant des montagnes de Yercaud. Sa hauteur est de 5.400 pieds. Il a donné son nom à lensemble tout entier. Les Anglais le désignent sous le nom de Shervaroyen ; ils appellent Shervaroy Hills ce que nous désignons sous le nom de Patchaimalai, ainsi que le font les Indiens ; mais ceux-ci se servent également de lappellation de Servamalai.

    Quand on demande ce quétait ce Shervaroyen, ce fut, nous dit-on, un roi qui régna sur la contrée ; il a donné son nom à la montagne elle-même, puis au pays tout entier.

    Mais la montagne elle-même, quelle est son origine ? Car enfin la montagne existait avant que ny vînt régner le roi Shervaroyen. La montagne, nous, dit-on, cest un éléphant qui fut métamorphosé en montagne. Telle est la légende.

    Que ne sommes-nous dans la plaine ! Cette légende, quelque poète sen serait emparé, laurait revêtue de tous les ornements dont imagination indienne, chauffée par le soleil, est capable dorner ces sortes de légendes. Je vois dici le résumé de ce qui aurait pu être un nouveau Pouranam. Voici léléphant. Le noble mastodonte traverse les contrées de lest. Il vient de se baigner dans la mer du Bengale. Il a parcouru une plaine brûlée par un soleil ardent : cest donc en toute hâte quil se dirige vers les frais ombrages de la forêt voisine. Il est certain de trouver là le vivre et le couvert. La pauvre bête se hâte trop. La voilà qui bouscule un rishi, quelle manque décraser. Or, nous dirait lauteur, ce rishi était un saint homme ; plongé depuis des siècles dans des méditations profondes, ses mérites étaient tels quil allait devenir légal des dieux. Vichnou fut pris de peur. Il nétait pas séant quun vulgaire mortel devînt pareil, peut-être supérieur aux dieux. Vichnou donc, résolu de mettre un terme aux mérites du rishi, dirigea vers lui linnocent éléphant. Ce quavait prévu la divinité ne manqua pas de se produire.

    Le rishi, troublé, bousculé au beau milieu de ses méditations, maudit léléphant, qui se vit soudain métamorphosé en montagne. Le choc éprouvé par le pauvre animal fut tel quune de ses dents, une molaire, cest certain, jaillit hors de lalvéole et sen alla tomber à deux ou trois kilomètres de là. Cest la Dent de lEléphant, masse rectangulaire qui se dresse sur un éperon de la montagne, dans un amas de verdure. Les abeilles en ont fait leur ruche, les touristes un but de promenade et les habitants du pays un centre dapprovisionnement pour le miel. Tel serait le résumé du pourana quaurait écrit un poète sur lorigine du Shervaroyen.

    Mais hélas ! nous sommes dans un pays où les brahmes sont rares, les poètes aussi ; force nous est donc de nous contenter de cette affirmation : Le Shervaroyen, point culminant des montagnes vertes, est un éléphant qui fut métamorphosé en montagne.

    Pour ce qui est du nom de la montagne elle-même, ce nest pas autre chose que celui dun ancien soldat retraité. Voici la tradition, telle que je lai trouvée dans un vieux bouquin (Manual of the District of Salem, tome II).

    Le soldat dont il est fait mention devait être un gradé, quelque chose comme général de brigade, peut-être colonel, car cétait un Servei karen (chef de soldats).

    Quand il fut devenu vieux, il demanda sa retraite et lobtint. Blanchi sous le harnais, il pensa quil était temps de songer à son âme et de se rendre propices toutes les divinités du mont Merou.

    Ayant été soldat, il avait gardé le goût des voyages et, si la méditation ne lui disait rien, les pèlerinages, au contraire, lattiraient. Les pèlerinages ont toujours été en grande faveur chez les Indiens. Cest logique de leur part, et cest prudence aussi. LInde, tout le monde le sait, est de tout lunivers le pays où les divinités lemportent, non par la qualité, mais par la quantité.

    Or la dévotion, pour lIndien, consiste à faire plaisir à ces divinités au moyen de pèlerinages sans fin. Et, comme ces divinités sont, pour ainsi dire, innombrables, un Indien vraiment dévot, passera sa vie en pèlerinages.

    Servaroyen, notre ancien colonel, ayant commencé sur le tard sa vie de converti, ne pouvait pas avoir la prétention de visiter tous les pagodins et toutes les pagodes de tous les dieux et de toutes les déesses. De son métier des armes il avait gardé le sens de la hiérarchie. Ainsi que le ferait un homme sage autant que prudent, cest aux divinités de premier ordre quil résolut de porter ses hommages. Cest ainsi quil sen fut visiter les grands temples de lInde méridionale. Puis, quand dans chaque sanctuaire il eut laissé de larges aumônes, quand devant chaque statue il eut murmuré de très longues prières et poussé de très profonds soupirs pour lédification des fidèles, notre homme, un jour, sen fut sur les Montagnes vertes. Cétait, nous lavons vu, le fief de Rama.

    Chacun sait que Rama est une incarnation du célèbre Vichnou et chacun sait aussi limportance de ce même Rama dans la mythologie indienne. Ayant été général en chef dans lexpédition de Ceylan, Rama, devenu dieu, devait nécessairement exciter la dévotion dun ancien colonel. Notre pèlerin arriva donc au temple de Rama Samy sur la montagne. Sy trouvant bien il résolut dy prolonger sa saison, et même il y resta. De tous ceux qui devaient, dans la suite des temps, venir aux Montagnes vertes chercher un peu de calme, humer un peu dair pur, notre Shervaroyen fut le premier.

    Tranquille désormais du côté de la terre, en règle ou presque en règle avec le ciel, notre vieux retraité se livra tout entier aux exercices de la vie ascétique. Les gens furent édifiés, ils lhonorèrent à linstar dun rishi vénérable et, quand il fut mort, ladorèrent comme un dieu. Ils lui élevèrent des statues et, comme à ces statues il fallait un temple, on les logea dans celui de Rama. Sans doute qualors, comme aujourdhui, la main-duvre était chère et les fonds étaient bas.

    Peu à peu le pauvre Rama Samy tomba dans loubli et, dans lesprit des gens et dans lenceinte du temple, le culte du vieux colonel remplaça le culte du général en chef.

    En réalité, il ny avait de changé que le nom. Lidole était toujours le démon ; cétait un diable de 2e classe qui venait de dire à un autre de grade plus élève : Ote-toi de là que je my mette.

    Cest pour bien marquer ce que, dans notre langage moderne on appellerait un tournant de lhistoire, quon donna à la montagne le nom de Shervaroyen, le nom de lancien soldat devenu, de par la volonté des gens et la bonasserie de Rama, la divinité tutélaire du Patchai-malai.

    Traditions chrétiennes. Les origines. La tradition chrétienne sur les origines du district de Yercaud est des plus précises. Tout entière elle se trouve contenue dans un rapport quécrivait en janvier 1861 le P. Gouyon, alors curé de Salem.

    La chrétienté de Yercaud, disait-il, doit son origine et son développement aux plantations de café. Elle nexistait pas avant 1845.

    Puis, après avoir signalé limportance que, dès 1861, commençait à prendre cette même chrétienté, le missionnaire ajoute : Outre que le nombre des chrétiens a beaucoup augmenté, le Servamalai est appelé à rendre de grands services aux missionnaires, quand ils auront besoin de repos.

    Nous verrons bientôt comment, environ un demi-siècle plus tard, les prévisions du P. Gouyon devaient se réaliser et même se trouver dépassées de beaucoup, puisque le Servamalai, en vertu de son climat très sain, allait devenir non seulement un lieu de repos momentané pour les missionnaires de la plaine, mais aussi et surtout une pépinière duvres chrétiennes.

    En 1861, la station du Servamalai est une chrétienté qui dépend de la paroisse de Salem. Elle est administrée par le curé de cet endroit. Cétait alors, nous lavons dit, le P. Gouyon.

    Cette station compte alors 324 chrétiens indiens de différentes castes, et onze familles catholiques dEuropéens ou dEast-Indians.

    Ces chrétiens sont dispersés de divers côtés dans tous les coins et recoins de la montagne.

    En général, nous dit le P. Gouyon, il sont très attachés au missionnaire et à leur église, et, quoique parmi eux il y ait bien de la misère, on y trouve aussi beaucoup de bon. Ce que je dis, il faut lentendre des chrétiens qui résident sur la montagne dune façon à peu près continuelle ; car on trouve aussi sur le Servamalai une population ambulante, et les gens qui la composent gardent le mauvais esprit des pays et des villages dont ils sont originaires.

    En 1857-58, le P. Gouyon construit une église pour ces chrétiens. Cest une modeste chapelle, un corps de bâtiment de 48 pieds de long sur 10 de large et deux petits bras de 8 pieds sur 7. Ce nest pas une cathédrale, mais le P. Gouyon trouve que cest tout ce quil faut pour le Servamalai. Cependant le nombre des chrétiens allant en augmentant, les successeurs du vieux curé de Salem allaient être dun autre avis. Il en fut de cette église primitive comme de ces tables à coulisses quon trouvait autrefois dans beaucoup de fermes en France : un des premiers curés de Yercaud tira sur la nef principale, le dernier dentre eux, le P. Campuzan, tira sur les bras, puis encore sur la grande nef, puis enfin sur le chevet ; finalement la modeste chapelle de Yercaud est devenue en petit, naturellement, la reproduction dune de ces grandes basiliques bénédictines dont les religieux couvrirent le sol de lAngleterre et dont les protestants firent des ruines.

    Il en a été du presbytère comme de léglise : il dut subir maints tiraillements. Les fondations en avaient été jetées en 1860, la construction en fut reprise en mars et terminée en avril 1862. La rapidité avec laquelle fut élevée cette modeste construction suffirait à démontrer que ce nest pas un Palace Hotel. Du reste, écrivait larchitecte, sur le Servamalai les appartements doivent rester petits pour demeurer sains. Les appartements demeurèrent petits, ils sont restés très sains ; mais le nombre en a plus que doublé. Cette addition avait très vite été rendue nécessaire par laffluence des confrères, qui, à lépoque des grandes chaleurs, émigrent de la plaine pour venir à Yercaud respirer un peu dair frais.

    Le terrain sur lequel sélèvent église et presbytère fut acheté en 1850. Il se trouve sur le Kovilmodhou, un peu au dessus de la cime que les Anglais désignent sous le nom de Prospects Point. Le P. Gouyon nous dit que, de toute la montagne, cest la situation la plus belle, la plus saine et la plus vivante. Le voyageur qui gravit la montagne en venant de Salem débouche nécessairement devant la petite église de Yercaud, et cette même église est la dernière chose qui frappera son regard quand il descendra dans la plaine.

    A côté des catholiques, les protestants. Du temps du P. Gouyon, bien que peu nombreux, ils avaient néanmoins construit sur le Servamalai un temple monumental : Cétait, écrit le P. Gouyon, un lieu de rendez-vous pour les Messieurs et les Dames qui sen allaient sur les fraîches hauteurs passer la journée du dimanche.

    Ce temple était desservi par un Padri européen ; mais, ce dernier, plus spécialement chargé de pourvoir aux besoins spirituels des Blancs, ne soccupait que très peu des Indiens, et ces derniers, au nombre dune quarantaine, sadressaient au Padri de Salem. Le plus souvent ils ne sadressaient à personne : ils ny perdaient pas grandchose.

    De nos jours, le nombre des protestants a augmenté de beaucoup sur le Servamalai et le nombre des Européens qui, sous une dénomination ou sous une autre, appartiennent à la religion protestante lemporte sur celui des catholiques. Et pourtant linfluence appartient à notre Eglise. A lun de ses amis qui parlait de venir sétablir sur la montagne de Yercaud, un protestant de Madras disait naguère : Quallez-vous faire là-haut ? Yercaud est une forteresse tout entière aux mains des catholiques.

    Ce gentleman disait vrai. Maîtres de la la montagne, les catholiques le sont aujourdhui ; ils le sont moins par limportance du nombre que par le développement de leurs uvres, en particulier de leurs écoles.

    Il nexistait en 1861 aucune école catholique sur le Servamalai. Il y avait seulement une école anglaise dans laquelle venaient apprendre à lire une trentaine denfants. On disait bien que, dans cette école, il nétait pas question de religion ; en réalité on ny lisait guère que des livres protestants. De cette école, le P. Gouyol nous dit que peu denfants catholiques la fréquentaient et il ajouté La Mission na pas décole sur le Servamalai. Les enfants son trop dispersés, pour quon puisse en établir une avec avantage. Il arrivera cependant un temps où, pour faire face à lerreur, il sera nécessaire de mettre un maître décole dans lendroit le plus central de la montagne. Depuis le jour où le zélé curé de Salem écrivait ces lignes la population catholique de Yercaud est montée au chiffre de 1.200. Les Indiens, tous parias, comptent 166 familles ; les Européens, une quarantaine.

    Deux écoles élémentaires ont été fondées pour les Indiens. Lune, pour les garçons, située non loin de léglise, est sous la direction du curé de Yercaud. Lautre, pour les filles, est dirigée par les Sur de S.-Joseph de Cluny,

    Les Européens, dont la population va toujours en augmentant, nont pas été négligés, Deux pensionnats ont été élevés ; Le premier, destiné à léducation des jeunes filles, est le Couvent du Sacré-Cur ; il fut fondé en 1894, il est sous la direction des Surs de S.-Joseph de Cluny. Le second, fondé en 1916 par les Frères de S.-Gabriel, a pour but de donner linstruction aux garçons de nationalité européenne et aux East-Indians ; il est désigné sous le nom dEcole de Montfort, nom déjà très connu dans lInde.

    Sur ces deux uvres qui viennent de pousser à lombre des larbre que plantait le P. Gouyon il y a 65 ans, il ne sera pas sans intérêt de donner quelques détails. Pour ceux qui sintéressent à la vie des missionnaires, les soutiennent de leurs prières et de leurs aumônes, ces détails feront connaître comment naissent les uvres, comment elles se développent et comment Dieu les bénit.

    Couvent du Sacré-Cur. Bien longtemps avant la fondation du Couvent du Sacré-Cur, les Surs de Saint-Joseph de Cluny avaient lhabitude de venir à Yercaud. De leurs différentes communautés de lInde méridionale, de Pondichéry, de Karikal, de Mahé, elles y venaient passer quelques mois afin dy refaire un peu leur santé éprouvée par le dur climat de la plaine.

    Elles y venaient, puis repartaient, et, tout en descendant les pentes de la montagne pour rentrer dans la fournaise, les saintes filles se disaient : Quand donc sur la montagne aurons-nous un pied-à-terre à nous ? Car prendre du repos, réparer leurs forces, ne suffisait pas aux ouvrières du bon Dieu, elles désiraient faire du bien. Et chacune rêvait, qui dun couvent, qui dune école, qui dun collège.

    Et dans leur imagination passaient les rêves les plus beaux, de ces rêves comme, à travers les branches des grands arbres, en apportent les derniers rayons du soleil, le soir, dans la forêt, au flanc de la montagne.

    Ce rêve que faisaient les filles, la mère aussi le faisait. Cette mère était la supérieure principale du district de lInde, la Révde Mère Emilie. Depuis longtemps elle désirait, sur les hauteurs du Servamalai, une fondation permanente. Lair pur de la montagne, son climat tempéré, dont la douceur rappelle celui du midi de la France, tout contribuerait à rendre force et santé aux Surs épuisées par un travail prolongé dans la plaine.

    En priant, la Révérende Mère attendait lheure de Dieu. Or ce que femme veut, Dieu le veut et bientôt arriva lheure de Dieu.

    Pareil à ces arbres que lon voit au-dessus du presbytère de Yercaud, qui prennent naissance dans les fentes dun rocher et dont on se demande comment ils ont pu naître et comment ils pourront vivre, le couvent du Sacré-Cur prit naissance au flanc du Kovilmodhou, deux ou trois cents mètres plus loin que léglise, sur la route de Salem.

    Ce couvent, cest dabord une modeste construction, dont on a décidé de faire un externat pour les jeunes filles. On y recevra un petit nombre délèves, ce sera un moyen dentretenir luvre, car le couvent devra vivre de ses propres ressources. Au mois de juillet 1894, luvre se trouve suffisamment avancée pour permettre aux Surs dy venir passer leurs vacances. Trois dentre elle y demeurent et la Mère Valdebert Kelly est nommée supérieure. Létablissement souvre sous les auspices de notre Mère du ciel, le lendemain de la fête de lAssomption, 16 août 1894. Cest un externat anglais. Il portera le nom de Couvent du Sacré-Cur. Mais ce nest pas assez pour les Surs de S.-Joseph : à lexemple du Christ elles doivent aller aux pauvres et aux petits ; les déshérité de la terre sont le premier objet de leur sollicitude. Vers la même époque elles ouvrent donc pour les jeunes filles indigènes une école élémentaire mixte, et à côté un dispensaire : en même temps quaux âmes elles donneront leurs soins aux corps.

    Depuis cette époque lécole indigène a continué de se développer. Pour le dispensaire, on sest trouvé obligé de le fermer ; mais les Surs nen continuent pas moins leur mission de bienfaisance auprès des malades. Elles sont toujours, pour Yercaud, les Surs de la Charité. Chaque jour on voit se diriger vers le couvent les pauvres qui ont besoin de remèdes ou de pansements. Chaque fois quune épidémie éclate dans les environs, fièvre, influenza, choléra, on voit une Sur sen aller visiter les malades, afin de leur donner les soins et les avis nécessaires. Le zèle des religieuses ne se borne pas seulement à faire ainsi du bien aux chrétiens, il sétend aussi aux payens. Très souvent des bébés leur sont apportés que les parents ne peuvent ou ne veulent pas élever. De ces enfants le plus grand nombre est dirigé sur les orphelinats, mais plusieurs, parmi les fillettes, sont gardées au couvent. Les religieuses les élèvent, en font des servantes ; puis, le moment venu, leur procurent le moyen de sétablir et de devenir de bonnes mères de famille.

    Mère Gertrude, qui donne ces détails, ajoute : Nous espérons que, dans un avenir qui nest pas trop éloigné, le bon Dieu nous enverra des ouvrières en plus grand nombre. A nos uvres de charité et de zèle nous pourrons alors donner de lextension en allant visiter les hameaux et les habitations isolées des pauvres payens.

    Mais revenons à lécole des jeunes filles européennes. Elle débute comme externat en 1894 et voilà que dès lannée suivante on y reçoit des pensionnaires, peu nombreuses dabord.

    A cette époque, en effet, le nombre des Européens nest pas grand sur le Servamalai ; mais cest pour Yercaud le commencement dune ère de prospérité. Pendant trente ans on va voir sélever les bungalows sur les flancs de la montagne : des villas sont construites, que les gens de la plaine viendront peupler au moment de la saison, cest-à-dire pendant les mois davril à juillet, alors que la chaleur est accablante dans la plaine. Au milieu de la sombre verdure des bois, sur le penchant des collines, dans le creux des vallées, sur le dos des montagnes, les taches blanches et rouges se multiplient qui désignent les résidences dEuropéens. Du haut du Kovilmodhou la montagne de Yercaud prend de plus en plus laspect dun champ de blé éternellement vert, parsemé de coquelicots et de pâquerettes. Les Européens viennent plus nombreux passer leurs vacances ou résider à Yercaud, et, sils retournent dans la plaine, laissent leurs enfants à la montagne. Protestants aussi bien que catholiques confient aux Surs le soin de garder et délever leurs filles.

    Pourtant lépreuve va venir pour luvre naissante. Elle vient par les protestants. Le pasteur ne peut voir dun bon il que les enfants de ses ouailles soient confiés à des religieuses ; de plus il peut se montrer courageux, il sagit de lutter contre des femmes, des nuns. Donc il part en guerre contre le couvent du Sacré-Cur. Un moment il parait sur le point de réussir. Malheureux dans ses premières attaques, il semble quil va finir par emporter la position. Deux pensionnaires protestantes, de très bonne famille, quittent le couvent ; les externes de la même religion les suivent ; si bien que les classes des Surs se trouvent à peu près vides, car les catholiques sont encore peu nombreux. Mais, après quelques mois, lécole du Padri disparaît et les élèves reviennent trouver leurs anciennes maîtresses. Le Révèrend était battu, et battu par les nuns.

    En 1900, le Pensionnat du Sacré-Cur, jusque là école privée, est reconnu officiellement par le Gouvernement de Madras, comme école secondaire. Le nombre des élèves était alors de 25.

    En 1908 on fait un pas de plus : lécole subit une dernière transformation et, par lettre officielle du 8 décembre 1908, le pensionnat du Sacré-Cur de Yercaud est reconnu par le Gouvernement de Madras comme école supérieure.

    Depuis cette époque il est allé toujours en se développant. Il comptait 40 élèves en1909 ; il en a aujourdhui 102, dont 70 internes.

    LEcole Montfort. Il en est de cette école comme du Couvent du Sacré-Cur : cest au climat de la montagne quelle doit et sa fondation et son développement. Le Révérend Frère Vitry, Supérieur actuel du Collège, me donne les renseignements suivants sur lorigine de cet établissement.

    Le Rév. Frère Denis, Supérieur des Frères de S.-Gabriel pour les maisons de lInde, monte à Yercaud au mois de juillet 1916. Son but est dy faire lacquisition dun bungalow et détablir là un sanatorium pour les Frères de sa Congrégation. On lui avait indiqué une villa à vendre, dont le prix semblait ne pas devoir dépasser quatre à cinq mille roupies. Le Frère se présente, mais le seul fait de sa présence fait tripler subitement le prix demandé par le propriétaire. Même sur les vertes montagnes de Yercaud, nous sommes dans lInde, ne loublions pas, et lInde est un pays qui sur ce point ressemble à beaucoup dautres : le vendeur fixe le prix non sur la valeur réelle de sa marchandise, mais daprès la couleur, lhabit, la profession, la religion de celui qui se présente comme acquéreur. Le Supérieur fut fort désappointé. Entre le prix demandé pour limmeuble et le niveau de sa bourse la différence était aussi grande quentre le Shervaroyen et la Dent de lEléphant.

    Le Fr. Denis va donc redescendre et remettre à plus tard lexécution de ses desseins, lorsque se présente à lui le Capitaine Carroll, qui, dans la circonstance, est vraiment lenvoyé de la Providence. Mis au courant de la déception que venait déprouver le Supérieur des Frères, il lui fait connaître une vaste propriété dont lui-même est lagent et dont le prix de mise en vente est de 14.000 roupies. Cette propriété renferme quatre villas inoccupées, dont lune, qui porte le joli nom de Bellevue, a été aménagée pour faire un hôtel.

    En compagnie du Fr. Jean-Baptiste, le Fr. Supérieur visite le tout. La propriété se trouve admirablement située. Elle est non loin de léglise, dans un site fréquenté, sur le bord de la route qui conduit de la montagne à Salem. Provisoirement on pourra tirer parti des constructions déjà existantes. On décide aussitôt lacquisition de la propriété tout entière et la fondation dun pensionnat de garçons. Le curé de la paroisse de Yercaud, le P. Campuzan, se trouvant alors en France, est remplacé par le P. Marin. Ce dernier semploie de tout cur à la réalisation dun projet qui lui est cher. Aux Frères de S.-Gabriel il donne ses conseils, il les soutient de ses encouragements ; pour eux il prie et fait prier, multipliant neuvaines sur neuvaines.

    Finalement la propriété est acquise et le pensionnat fondé. Reste à trouver les pensionnaires. Les Surs de S.-Joseph vont fournir les premiers.

    Dans leur pensionnat du Sacré-Cur elles ont un certain nombre de petits garçons, déjà trop âgés pour demeurer au couvent dans la compagnie des jeunes demoiselles, trop fiers aussi pour continuer dobéir à la voix douce et maternelle des religieuses. Ils formeront le noyau de la nouvelle école.

    En lhonneur du Bienheureux Grignion de Montfort, fondateur de la Congrégation des Frères de S.-Gabriel, on la nomma. Ecole Montfort. Le Fr. Omer en devint le supérieur et le Fr. Henri-Gabriel lui fut donné comme adjoint.

    Le 1er juin 1917, premier vendredi du mois, le nouvel établissement fut béni solennellement par le curé de la paroisse et 7 garçons du couvent y furent amenés par les Surs. A ce petit noyau vinrent bientôt sajouter dautres élèves et, vers la fin de lannée, la nouvelle école en comptait 16, dont 9 internes.

    Depuis lors lEcole Montfort na cessé de se développer. Lannée suivante le nombre des élèves est de 27 ; en 1919 il est de 53 ; de 62 en 1920 ; de 72 en 1921 ; de 75 en 1922 ; le chiffre reste stationnaire en 1923, mais en 1924 il se monte à 95 ; sur ce nombre 69 sont internes.

    Les succès remportés par les élèves dans les concours et dans les examens, en même temps que le dévouement des Frères, expliquent ce développement régulier. En 1918 le Gouvernement de Madras reconnaît lécole comme Middle School, puis en 1919 comme High Shool.

    Depuis lors, suries cinq scholarships attribués par le même gouvernement, les élèves de Montfort ont toujours eu une bonne part. Ils en ont remporté un, deux et parfois trois. Les élèves y sont aussi préparés pour le Junior et le Senior Cambridge, et ici encore lécole vient en bonne place.

    En 1922, sur 14 élèves qui sont présentés, 13 subissent avec succès les épreuves du concours. Lannée suivante les candidats, au nombre de 18, sortent tous victorieux.

    Lécole Montfort nest quà ses débuts. Elle va continuer de se développer. Déjà, sur la recommandation de linspecteur, de nouveaux plans ont été soumis à lapprobation du Gouvernement ; un nouveau corps de bâtiment doit être construit, dans lequel seront installés laboratoires et ateliers en vue de préparer les élèves aux écoles dingénieurs.

    Le Sacré-Cur, sous la protection duquel lécole a été placée dès le début, a pris officiellement possession de son nouveau domaine ; dès les premiers jours lintronisation y fut faite et depuis lors à toute prière faite en commun maîtres et élèves ne manquent jamais dajouter les invocations au Sacré-Cur.

    Le pensionnat des Frères de S.-Gabriel et celui des Surs de S.-Joseph se trouvent donc lun et lautre sous la protection du Sacré-Cur. Puissent-ils continuer de se développer et donner des âmes à Dieu, ainsi que se développent à lombre des grands arbres les humbles arbustes de la montagne.

    (A suivre) H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakonam.
    1926/291-303
    291-303
    Bailleau
    Inde
    1926
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