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Vieilles cités, vieilles traditions : Yercaud 1

Vieilles Cités, vieilles Traditions. Yercaud Une ancienne forteresse. Yercaud nest pas une vieille cité, Yercaud na pas de vieilles traditions, et pourtant, pour quiconque a vu Yercaud, le silence est impossible. Parlons donc de Yercaud. LInde, nous disaient les vieux chantres, lInde est une reine, une reine vieille comme le monde. LOcéan aux flots bleus lui forme une ceinture, le mont Himalaya de ses neiges éternelles lui fait une couronne.
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    Vieilles Cités, vieilles Traditions.

    Yercaud

    Une ancienne forteresse. Yercaud nest pas une vieille cité, Yercaud na pas de vieilles traditions, et pourtant, pour quiconque a vu Yercaud, le silence est impossible. Parlons donc de Yercaud.

    LInde, nous disaient les vieux chantres, lInde est une reine, une reine vieille comme le monde. LOcéan aux flots bleus lui forme une ceinture, le mont Himalaya de ses neiges éternelles lui fait une couronne.

    LInde est une reine, je suis daccord avec ses vieux poètes. Mais, si les troubadours de la vallée du Gange avaient connu Yercaud au sein de la montagne verte, que nauraient-ils pas dit ? Ils auraient dit sûrement : LInde est une reine, et les plaines du Sud forment son manteau vert, et les fleuves sacrés, comme de larges fils dargent, sillonnent son manteau. Telle une riche brahmine, la reine a de son bras droit relevé lextrémité de son long voile, elle sen est recouvert et la tête et les épaules. Yercaud, cest la partie du manteau vert qui de la reine enveloppe la noire chevelure.

    Plusieurs fois, en passant à Salem, javais vu, de la ligne du chemin de fer, Yercaud et ses montagnes. Javais pris pour une forteresse antique toutes ces collines, qui, dans le lointain, derrière de hautes murailles, sentassent les unes au dessus des autres, jusque par delà les nuages. Oui, cétait une forteresse. Jen distinguais les tours, des sommets qui, dendroit en endroit, sélevaient au dessus des falaises.

    Ces rochers gris, immobiles et penchés sur le bord des abîmes, nétaient-ce pas les gardes qui veillaient, dissimulés derrière un manteau de verdure ? Je voyais le donjon : cétait ce dôme qui, là-bas, vers le sud, dominait tous les autres ; un large pan de nuages y flottait, accroché ainsi quune bannière. Et je me disais : Ce château-fort, qui donc en a conçu le plan ? Qui donc la construit ? Peut-être les Asuras, quand ils faisaient la guerre aux dieux. Quand, vaincus dans les plaines du nord, dans la vallée du Gange, et repoussés vers le sud jusquen deça des Vindhya, les Asuras se virent refoulés vers les pays du sud, peut-être voulurent-ils tenter une dernière fois la fortune des armes. Cest pour cela, sans doute, quils élevèrent ce château-fort, comme ils construisirent ce camp retranché quest, non loin de là, le plateau de Mysore. Dans ce château mystérieux, il me fut donné de pénétrer naguère. Je venais de Salem. De cette dernière ville jusquau pied de la montagne il y a cinq ou six milles. De chaque côté on voit dans la plaine sélever des monticules, sans doute les ouvrages avancés par lesquels lingénieur antique voulait protéger laccès et défendre lentrée de son vieux château-fort.

    Ces bastions épars dans la plaine et que les gens désignent sous le nom de collines de chaux (choumbou karoudou), ont laspect de ces monceaux de ferraille que parfois on rencontrait naguère en France, à larrière du front. Ces monticules ont leur légende. La voici telle que nous la donne lauteur du Ramayana.

    Le roi de Ceylan Ravana, ce géant aux dix têtes, avait ravi Sida, lépouse de Rama. Chargé de sa proie, le ravisseur en toute hâte regagnait Leuka, sa capitale, quand il vint à passer non loin du Servamalai. Là, Yatay lattendait, Yatay, le roi des vautours, lami et lallié de Rama. Aigle géant lui-même, courageux et brave autant que fidèle, Yatay voulut sopposer au passage de Ravana. Un combat se livra, un combat homérique, digne des anciens preux, un combat dans lequel succomba le Prince des vautours. Les ossements de Yatay, épars dans la plaine, ont formé ces collines que lon voit maintenant entre la ville de Salem et les premiers contreforts des montagnes de Yercaud. Quand, plus tard, Rama, suivi de son armée, passa dans ces parages, il offrit un sacrifice aux mânes du défunt, et cest en souvenir de cet acte de piété que fut élevée la pagode de Karirama (Rama le sombre).

    En route. Cest donc par la porte de Salem, que jai pénétré dans la forteresse antique. Jallais y arriver, quand je me heurte tout à coup à un corps de garde : je vois devant moi gambader une troupe de singes. Sentinelles dun nouveau genre, trois ou quatre semblent me fixer curieusement. Vont-ils me demander le mot de passe ? Dautres, sans doute relevés de leur faction, se balancent insouciants sur les arbres. Je vois quelques mères, assises à lécart : pudiquement elles font la toilette de leurs rejetons. Je me souviens alors que larmée de Rama a passé dans ce lieu. Ces singes, ce sont les arrière-petits-neveux des soldats de Hanouman, allié de Rama et général en chef de larmée des singes.

    Mais je suis arrivé au pied de la montagne. Il me faut marracher à ces souvenirs mythologiques et laisser ce côté les beautés de la grande épopée pour revenir aux réalités de la vie.

    Des porteurs sont là qui se chargeront de ma personne, des coolies prendront mes bagages. Vraiment, la chère Sur Florence a tout prévu. Pourtant on mavait parlé dune chaise à porteurs, et, si je vois bien les porteurs, cest vainement que du regard je cherche la chaise. Pendant une ou deux minutes, je suis là dans lattente, et je vois quatre paires dyeux fixés sur moi. Ce sont mes porteurs. Ils me regardent des pieds à la tête ; lun deux fait même le tour de ma personne. On dirait quils étudient ce que peut bien contenir ma pauvre soutane. Seraient ce des cannibales ? Davance examinent-ils les morceaux quils pourront se partager ? Non, ils supputent simplement le poids quauront à supporter leurs épaules. Et voici la chaise. Un Indien la porte sous le bras. Deux gros bambous, de 7 à 8 pieds de long, en forment les montants ; une forte toile, tendue solidement entre ces deux montants, constitue le siège. La toile se relève à larrière, sabaisse vers lavant, senfle vers le milieu. Un marin dirait : Cest un bateau avec babord et tribord ; un bébé dirait : Cest un berceau. Mettons que ce soit quelque chose comme un hamac, et nen parlons plus.

    Les deux extrémités antérieures sont posées sur le sol ; celles darrière solidement maintenues dans les mains de deux porteurs.

    Prends un siège, Cinna....

    Cest avec le geste que dut faire Auguste à Cinna que minvite à masseoir le chef des porteurs. Pour moi, qui connais la suite du discours, telle quon la trouve dans les éditions revues et corrigées par les collégiens, ce nest pas sans appréhension que, obéissant à linvitation du chef, je masseois, tout en regardant par terre.

    Du reste, sans que jaie pu faire part de mes craintes à qui que ce soit, en avant de moi deux porteurs ont saisi vivement lextrémité des bambous, et me voici élevé de terre, porté sur les épaules de quatre zIndiens. Joublie Cinna. Je pense à Marlborough.

    Marlborough sen va-t-en guerre....
    Porté par quatre zofficiers.

    Me voilà vivant la chanson que jadis jai tant de fois chantée !
    Mes porteurs ne pensent sûrement ni à Cinna, ni à Marlborough. Ils marchent au pas, au pas accéléré, au pas régulier des vitriers.

    Tout dabord, chacun deux a poussé quelques-uns de ces ahan ! que font entendre les bûcherons quand, à grands coups de hache, ils abattent les arbres de la forêt. Cet ahan ! tout sorti quil était du plus profond de leurs entrailles, était chez mes porteurs le signe, beaucoup plus que la suite dun effort. Ils voulaient, par ce signe, me montrer combien jexigeais deux de travail et de peine ! Puis ce fut le silence ; pendant deux ou trois cents mètres, je nentendis rien si ce nest le léger bruit cadencé que faisaient, en frappant le sol, les pieds nus de mes quatre zofficiers.

    Mais bientôt les langues se délient : un dialogue sétablit entre larrière et lavant. En plus du salaire convenu, mes porteurs supputent les chances quils ont de recevoir un gras sandôcham (pourboire). Ils parlent tamoul. Ils ignorent si je les comprends ; mais, par prudence, ils font comme si je connaissais leur langage. De mon côté, par prudence également, je fais celui qui nentend rien. Eux seront plus libres, et moi je pourrai peut-être apprendre davantage. Donc le dialogue sengage.

    Voix de larrière : Il est tard, le soleil est déjà bien haut.
    Voix de lavant : La montée sera pénible. Mais le Père le sait bien : il nous donnera une forte récompense.
    Arrière : La semaine dernière, un monsieur est monté qui nous donna à chacun une demi-roupie.
    Avant : Oui, et le monsieur ressemblait à ce Père, mais il était moins pesant.
    Arrière : Cest le Pongeul (fête payenne) ; si le Père est généreux, ce soir nous pourrons faire la noce.
    Avant : Que parles-tu de noce ? Cest la famine ici. Pas de pluie dans notre pays depuis bientôt deux ans. Pas de riz.
    Arrière : Cest vrai ; nos femmes ont leurs toiles en lambeaux, et nos pillei koutti (enfants) nont rien pour se couvrir.
    Avant : Et pourtant il fait froid dans ce temps de rosée.

    Le dialogue continue de la sorte un peu de temps encore, et tombe. Mes porteurs se disent, avec raison, que jen ai entendu assez, et, pour le peu que je puisse avoir de bonne volonté, je dois savoir ce quon attend de moi.

    Le dialogue est tombé ; mais les langues sont déliées, elles ne peuvent pas rester en place. La musique va commencer. Mes porteurs se mettent à chanter. Est-ce un chant, cette mélopée monotone et mélancolique, quils exécutent en cadence ? Deux voix darrière font entendre une exclamation composée de deux syllabes : Sock-king, disent-ils ; et ceux de lavant répondent en criant : Kaillé ! Quatre fois les mêmes demandes amènent les mêmes réponses, chaque fois sur une modulation différente, Puis, le refrain terminé, les porteurs le reprennent, toujours en suivant le même ordre, toujours gardant le même ton. Le ton des chanteurs darrière a quelque chose de plaintif ; on dirait que tout dun coup, ils ont été pris dun malaise subit. Les choristes davant répondent dun ton plus vif et plus alerte, Les premiers se plaignent, les autres les encouragent.

    Ah ! que la montagne est haute, et que les pierres du chemin sont dures sous nos pieds, sexclament les porteurs darrière ; et leurs compagnons répondent, de lavant : Faut pas sen faire, bientôt ça passera. Tout comme sils leur disaient :

    Y a dla goutte à boire là-haut,
    Y a dla goutte à boire !

    Puis quand ces sock-king, kaillé, ont été répétés un nombre incalculable de fois, le chef dorchestre savise que cette chanson peut ennuyer son unique auditeur. Sans avertissement préalable, il se met à crier : Ouk ko ! et les porteurs de lavant lui répondent par E-cho ! Cest le second refrain, composé, tout comme le premier, de ces mêmes exclamations répétées quatre fois de suite et toujours en cadence, mais toujours avec des modulations différentes. Puis quand le second refrain a été, lui aussi, répété un nombre incalculable de fois, le chef dorchestre se mouche dans ses doigts et revient au premier refrain.... et ainsi de suite.... Ah ! la belle miousique !

    De la bouche de mes porteurs, je nai entendu que ces deux refrains. Mais je les ai entendus ! Laccompagnement était fourni par les oiseaux. Les oiseaux, on les apercevait parfois, on les devinait partout. Beaucoup dentre eux écoutaient en silence ; tel un cardinal, tout de rouge vêtu, qui se contenta de lever la tête ; tel aussi loiseau du paradis, qui se mit à agiter sa longue et frêle queue en signe dapprobation. Dautres, plus bavards, se tenaient perchés sur les arbres, au bord du sentier ; ils appelaient leurs compagnons blottis au fond des précipices. Ki-uit ! Ki-uit ! Ki-uit ! chantaient, du haut des branches, des pierrots aussi gros que des pies : Ki-uit ! Venez donc voir passer le cortège ! Du fond de la vallée, les boulbouls répondaient : Ou-ou ! Mais dans ces Ou-ou que faisaient entendre les oiselets, il y avait comme une moquerie : Nous connaissons tous le chant des porteurs, répondaient les boulbouls ; pour ce qui est du personnage, que nous importe ? Puis on est si bien, à lombre, sous la feuillée !

    Et, de plus belle, aux sock-king, kaillé aux ouk-ko, e-cho, de mes porteurs, se mélangeaient les ki-uit, ki-uit, et les ou-ou, ou-ou, des oiselets de la montagne. Le concert allait durer jusquau terme de mon voyage.

    Pourtant voici un entracte. Un incident se produit, qui en est cause. Nous avions fait la moitié du chemin qui conduit à Yercaud. Depuis quelque temps, je remarquais chez mes porteurs comme un manque dentrain. Javais fait à pied une partie du trajet, et pourtant la cadence manquait dans leur marche ; les jarrets ne semblaient plus aussi flexibles. La cadence, elle manquait surtout dans leur chant. Ils répétaient leurs refrains pour la mille et unième fois, et les sons qui sortaient de leur gorge avaient comme un bruit de ferraille quon roule sur les pierres. Sans doute, quelques gravats, détachés de la montagne, leur étaient tombés dans le gosier, qui rendaient difficile le libre mouvement de la langue.

    Par bonheur une auberge se présente à notre droite, sur le bord du sentier. Une auberge ! Y a dla goutte à boire ! Dun commun accord mes porteurs sarrêtent ; délicatement les deux premiers déposent sur le sol lextrémité de leurs brancards et, quand je suis debout, non moins délicatement ceux darrière en font autant. Et quand je fais Ouf ! tout en examinant si le mécanisme se trouve encore à létat normal pour mes bras et mes jambes, je me vois entouré de mes quatre porteurs. Tous quatre, avec un ensemble parfait, les voici qui portent leur main droite à leurs jambes dabord, à leur gorge ensuite, et finalement la dirigent vers le ciel dans la direction du soleil. Tout voyageur peut comprendre la mimique de cette gymnastique qui na rien de suédois.

    Je ne suis quun novice, mais javais été mis au courant du mamoul (coutume) et je leur remets quelques pièces de monnaie. Seulement, comme je ne me suis pas fait prier, ils devinent quen effet je ne suis quun novice et que, par conséquent, ils peuvent sans crainte me demander davantage. De nouveau les mains se portent vers les jambes, vers la gorge et vers le ciel, et les voix, les voix ne demandent plus, elles implorent. Pour les regards, jy lis de tels accents de supplication que le vieil Harpagon lui-même en serait touché. Bref, je me laisse attendrir et je double le pourboire. ( Quelle belle langue que notre langue française, qui sait trouver des noms si justes !)

    Une demi-heure plus tard reparaissaient mes bonshommes : les muscles des jarrets avaient retrouvé la souplesse dune fine lame dacier fraîchement trempée, et les notes sortaient de leurs gosiers ainsi que sur un tapis de mousse récemment arrosée tomberait en cascade une pluie de perles.

    Tout me semblait pour le mieux, quand lun deux, pris subitement de malaise me dit : Père, vous nous avez donné plus quil nest de coutume ; avertirez-vous le curé dYercaud ? Pourquoi cette question ? demandai-je, intrigué. Si vous lavertissez, on nous retiendra cela sur notre paie. Or cest la grande misère dans notre pays, pas de pluie, cest la famine, etc. (voir plus haut). Bon prince, je promis de ne rien dire et.... jai tenu ma parole.

    Mais quels regards anxieux je les vis porter sur moi quand, une heure plus tard, mayant déposé devant le presbytère dYercaud, ils me voyaient mentretenir avec le P. Campuzan, le curé de céans !

    Traditions payennes. Les premiers habitants. Il y a quelque trente ans, un planteur habitant Yercaud trouva insuffisante la flore de la montagne, flore dont la variété est pourtant si grande. Ainsi quune plante rare, il importa de Bangalore deux plants de lantana. Cet arbrisseau, à la tige rugueuse et couverte dépines, à la fleur rose et tachetée de points blancs, devait de son jardin faire le plus bel ornement. Notre homme réussit au delà de ses prévisions les plus optimistes. Son succès fut un désastre. Les graines du lantana, semées par le vent, colportées par les oiseaux, ont multiplié sur la montagne cette plante, inconnue par ici il y a un demi-siècle. Les lantanas sont partout aujourdhui. De leurs longues tentacules ils obstruent les sentiers, encerclent les rochers, recouvrent les torrents, arrêtent les voyageurs, étouffent les humbles fleurs, menacent les plantations de caféiers.

    Les lantanas ont fait disparaître jusquaux anciennes légendes ; et si, de nos jours, on veut trouver quelques détails sur lhistoire du pays, lorigine de ses habitants, les traditions, le folk-lore, il faut chercher beaucoup, comme le voyageur qui, du Pots point cherche à se rendre au sommet du Fishers hill par des sentiers hypothétiques couverts de lantanas.

    Les ancêtres des habitants actuels furent, nous dit-on, des habitants de Kanchi, la ville moderne de Conjevaram. Ils étaient de caste vellage et quittèrent leur pays pour échapper à la tyrannie des brahmes. Il y aurait de cela environ six siècles. Telle est ce que, avec des précautions infinies, on peut appeler lhistoire. Voici maintenant la légende, telle que je lai cueillie, sous le couvert des caféiers.

    Or donc en ce temps là, Kari Rama savisa que la ville de Kanchi ne lui convenait plus. Jusque là il avait été, dans cette cité de Kanchi, la divinité maîtresse pour les vellages. Etait-ce tiédeur de la part de ses fidèles ? Ce fut-il, au contraires, une invasion de dieux et de déesses ? Y avait-il en lui un peu de nostalgie, ou bien voulait-il seulement faire une saison à la montagne, pour y remplir dair frais ses poumons saturés de la fumée des sacrifices et rendre à ses joues lincarnat quavait fait disparaître sous une épaisse couche de beurre la dévotion de ses adorateurs ? Plus simplement encore désirait-il visiter le théâtre de ses anciens exploits, revoir les cendres de son fidèle et malheureux allié, Yatay, le roi des vautours, et saluer les arrière-petits-neveux de lami quavait été pour lui Hanouman, le roi des singes ? Peut-être ces raisons, peut-être dautres aussi, déterminèrent Rama. Il quitta Kanchi, sa bonne ville. On nous dit quil partit incognito, afin déviter tout éclat, et prit la direction des montagnes vertes.

    Mais il advint que trois de ses dévots sectateurs eurent vent de la chose. Cétaient trois frères. La tradition nous a gardé leurs noms : Peryavân, Nadhouvân, Sinnân. Apprenant le départ de leur divinité tutélaire, ils se mirent à sa poursuite, suivis de leurs femmes et de leurs enfants. Ils partaient avec lintention de ne plus revenir. Le pays natal, privé de la présence de Rama, nétait plus pour eux quune terre désolée. Ainsi, des rivages où fut Troie était parti Enée, chargé de ses dieux lares.

    Or nos frères ignoraient le chemin quavait suivi Rama. Ils se séparèrent donc et cest par des voies différentes quils arrivèrent dans les montagnes vertes. Laîné pénétra dans le massif par le Servamalai, le cadet sen fut vers le Patcheimalai, et le plus jeune des trois vint à Manjavali, village que vous rencontrez dans la passe entre le Servamalai et le Tenandamalai. Chacun deux donna son nom à quelque massif, à quelque pagodin, massifs et pagodins quen cherchant bien, vous trouverez sur la montagne. Ce furent les premiers planteurs dYercaud.

    De Karirama lui-même, cause de cet exode, on nous dit quil régna longtemps sur la montagne comme divinité principale. Il était venu chercher le grand air et la liberté ; il trouva lun et lautre, mais il retrouva aussi le beurre et la fumée des sacrifices. Bientôt il devait perdre sa suprématie divine jusque là incontestée. Nous verrons comment lui arriva ce malheur.

    (A suivre) H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakonam.
    1926/229-237
    229-237
    Bailleau
    Inde
    1926
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