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Vieilles cités, vieilles traditions : Bangalore 4 (Suite et Fin)

Vieilles cités, vieilles traditions. Bangalore. (Suite) La Peste à Bangalore. La Supérieure à laquelle sadressait alors le P. Bonnétraine nétait plus Mère Marie de la Visitation. Depuis plus dun an, la fondatrice de Sainte-Marthe était allée recevoir au ciel la récompense de ses travaux. Rentrée en Europe pour y régler certaines questions, elle sétait rendue à Rome et cest là quelle était morte, le 12 avril 1893.
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    Vieilles cités, vieilles traditions.
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    Bangalore.
    (Suite)
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    La Peste à Bangalore. La Supérieure à laquelle sadressait alors le P. Bonnétraine nétait plus Mère Marie de la Visitation. Depuis plus dun an, la fondatrice de Sainte-Marthe était allée recevoir au ciel la récompense de ses travaux. Rentrée en Europe pour y régler certaines questions, elle sétait rendue à Rome et cest là quelle était morte, le 12 avril 1893.

    Cest à Mère Hyacinthe quallait désormais incomber la direction de lHôpital Sainte-Marthe, et, sous limpulsion de la nouvelle Supérieure, allait grandir et atteindre son entier développement larbre quavec tant de peine avait planté Mère Marie de la Visitation. Il y a, du reste, comme un parallèle dans le cours des années de ces deux Supériorats. Mère Marie de la Visitation avait, dans les camps de la famine, subi, pour ainsi dire, le baptême du feu ; cest dans les camps de la peste que Mère Hyacinthe allait le recevoir.

    On était en 1897. Lannée précédente, pour la première fois, la peste avait fait son apparition, dans lInde, à Bombay. Elle nen devait plus sortir. Peu ou mal combattue par suite de lapathie ou de lopposition des populations ignorantes, le terrible fléau sétait répandu rapidement ; dès lannée suivante il était signalé à Bangalore. Les ravages quil y fit au milieu de la population indigène furent effroyables. De même quau temps de la grande famine, on établit aussitôt dans les environs de la ville des camps de ségrégation, où furent parqués les malheureux pestiférés, et, de même que Mère Marie de la Visitation avait sollicité et obtenu lautorisation dentrer dans les premiers, Mère Hyacinthe demanda et obtint la permission de pénétrer dans les seconds. Accompagnée dune de ses filles, la nouvelle Supérieure sefforça de faire parmi les pestiférés tout le bien que, chez les affamés, avait fait la Supérieure précédente. Sa tache était loin dêtre facilitée par les petits employés et, plus dune fois, Mère Hyacinthe dut user de ruse et de diplomatie afin de pouvoir se dévouer au service des mourants. Quelques épisodes feront connaître la nature de ces difficultés.

    Un jour, la Supérieure se présente à lune des portes du camp. Le gardien, qui ne la connaît pas, lui en refuse lentrée. La Mère insiste. Entrez, si vous y tenez, répond le garde, mais cest à la condition que vous nen sortirez plus . Mère Hyacinthe de répliquer avec le doux sourire qui lui était habituel : Mais cest tout ce que nous demandons. Interloqué par cette réponse à laquelle il était loin de sattendre, notre cerbère va consulter son chef hiérarchique, qui sempresse daccorder lautorisation demandée.

    Un autre gardien soupçonne les religieuses de se livrer à la propagande auprès des malades. Il prétend faire du zèle. Cest entendu, dit-il aux visiteuses ; mais je ne vous autorise quà parler aux seuls catholiques. Parfaitement, cest compris, lui répond la Supérieure ; encore faut-il que je puisse les reconnaître, ces catholiques, et comme ils ne portent pas sur leur visage la marque de leur religion, comment y arriver si je ne madresse pas à tous ?

    Un autre jour, la Supérieure et sa compagne se trouvent en présence dun pauvre pestiféré sur le point de mourir. Le moribond paraît bien disposé. Mais comment linstruire et comment le baptiser ? Le gardien est là, qui ne les quitte pas du regard, qui écoute les moindres paroles. Que font les Surs ? Au mourant elles adressent quelques paroles banales et se retirent, toujours suivies de leur importun cerbère. Seulement, pendant que celui-ci se félicite du bon tour quil vient de jouer aux nonnes, celles-ci rentrent par une autre porte, reviennent près du malade, linstruisent sommairement des principales vérités de la religion, lui administrent le baptême et lui ouvrent ainsi les portes du ciel.

    Un jour cest une pauvre mère qui se lamente sur leur passage. Cette femme est atteinte du mal qui ne pardonne pas. Cependant elle ne pleure pas sur son état, mais sur la mort de son enfant. Les Surs, venues la veille au camp, avaient administré le baptême au bébé et, le soir même, la petite âme sétait envolée vers le ciel ; au parterre du bon Dieu, elle était allée augmenter le nombre des pâquerettes. La pauvre mère, dans son ignorance, attribuait aux religieuses la mort de son enfant. Elle se lamentait disant : Hélas ! Hélas ! ma pauvre Laksimiammale, pourquoi donc mas-tu quittée ? Bientôt, ensemble nous serions parties pour le royaume de Yama. Il fallait patienter un peu ! Tu mas abandonnée, moi, ta mère, pour suivre ces dames blanches. Mère Hyacinthe sapproche. Avec sa douceur habituelle, elle sefforce de consoler la pauvre mère. Elle lui fait connaître le chemin qua suivi la petite Laksimi, lui indique le moyen daller la retrouver, et, le soir de ce même jour, non dans le sombre royaume de Yama, mais dans le beau ciel de Dieu, la mère et lenfant se trouvaient réunies.

    Combien de faits de ce genre on pourrait citer dans la vie de Mère Hyacinthe et que dépis je pourrais ajouter à sa gerbe ! Faits charmants, faits touchants, faits quotidiens, et combien dautres qui ne furent connus que de Dieu et des Anges du ciel !

    Le Pavillon des Missionnaires. Dès les premiers temps de la fondation, les missionnaires malades avaient mis à profit loccasion que leur offrait la divine Providence, pour aller se faire soigner à lhôpita1 Sainte Marthe. Dès 1885, il fut question dy construire pour eux un pavillon spécial, et lun dentre eux en demandait lautorisation à Mère Hyacinthe : Ma Mère, lui disait le vieux missionnaire, dites oui, et jirai tendre les deux mains pour ramasser largent nécessaire. La Révérende Mère donna son assentiment au plan qui lui était proposé. Le nouveau pavillon permettrait aux religieuses daugmenter le nombre des internes, qui profiteraient des chambres occupées jusque là par les missionnaires, et ceux-ci jouiraient dautre part dun calme quils ne pouvaient toujours trouver au milieu des autres malades. La construction du nouveau bâtiment fut cependant retardée de quelques années. Commencés en 1908 sous lénergique direction du P. Veysseyre, les travaux furent poussés rapidement et, le 5 juillet 1909, avait lieu linauguration du pavillon des missionnaires. Depuis lors les ouvriers apostoliques nont cessé daffluer à Sainte-Marthe. Ils y sont venus de partout, Indiens comme Européens, et, à quelque Société quils appartiennent, ils y ont toujours trouvé les soins les plus dévoués. Le nombre de ceux qui sont venus à Sainte-Marthe refaire leur santé délabrée sélève au chiffre de 473. Dans ce nombre il y eut un Patriarche, celui de Goa, trois Archevêques et onze Evêques. Guéris, ils sont retournés à leur poste de combat ; dautres en sont sortis pour aller jouir au ciel de léternel repos ; on en compte 59, dont quatre Evêques, pour qui Sainte-Marthe a été lantichambre du Paradis.

    En même temps quelle sintéressait à la santé des missionnaires. Mère Hyacinthe se préoccupait de procurer des soins analogues aux religieuses qui venaient se faire soigner à Sainte-Marthe. Pour leur venir en aide, dès que les circonstances le lui permirent, il y a une douzaine dannées, elle fit élever pour elles une annexe derrière la chapelle, dans lendroit le plus retiré de lenclos de lhôpital.

    En dernier lieu, les religieuses du Bon Pasteur ont dû penser à elles-mêmes. Lhumble couvent, élevé en 1886 par Mère Marie de la Visitation, était depuis longtemps devenu insuffisant. Un autre vient dêtre construit, dont linauguration a été faite lan dernier. Mais déjà Mère Hyacinthe nétait plus de ce monde. Le 8 novembre 1917, elle avait célébré les Noces dOr de sa profession religieuse. Trois ans plus tard, en 1920, elle était montée au ciel pour y célébrer les noces éternelles.

    La vie de lHôpital Sainte-Marthe. A Bangalore, protestants, musulmans et payens ne sont pas tous des sectaires ; un grand nombre, parmi eux, ne se lassent pas de rendre justice au dévouement des Surs du Bon-Pasteur à lHôpital Sainte-Marthe. Mais, dans la bouche de ceux-là même qui témoignent de leur admiration, il nest pas rare dentendre comme une restriction, quune dame protestante, docteur elle-même, formulait ainsi, au cours dune visite à Sainte-Marthe : Il faut le reconnaître, disait-elle, une femme docteur, par le fait de son entrée dans une congrégation religieuse, simpose à elle-même des limites dans lordre du bien quelle pourrait faire. Cette réflexion me paraît démontrer que la Lady Doctor avait des limites très étroites dans sa connaissance du caractère indien. Il nen est pas de lInde comme de certaines contrée soi-disant très civilisées : ici lhabit religieux ninspire ni la phobie, ni même la crainte, mais plutôt le respect et la confiance ; loin de repousser lIndien, il lattire. Comme cette femme de lEvangile qui désirait seulement toucher la frange du vêtement de Notre-Seigneur, lIndien malade sen va volontiers vers la religieuse ; il sait quauprès delle lui seront prodigués des soins maternels quil ne trouverait pas ailleurs ; il sait que cette femme est consacrée à Dieu, et non seulement il espère obtenir delle les soins médicaux dont il a besoin, mais encore de son état consacré il attend comme une vertu surnaturelle, comme une bénédiction divine. Superstition, diront certains. A cette confiance dâmes simples que les esprits forts donnent le nom qui leur plaira ; mais les faits sont là : lhabit religieux dont sont revêtues les Surs du Bon-Pasteur, loin déloigner de Sainte-Marthe les malades et les pauvres, les y attire, au contraire, à quelque religion et à quelque race quils appartiennent.

    Que de fois sest renouvelé le fait que voici. Un malade est amené, qui demande à être admis. Mais il ny a plus de place disponible. Le Surs, surchargées de travail, conseillent au nouveau venu daller se faire soigner dans un autre hôpital : peine perdue. Cest par les Surs, et non par dautres, que je veux être soigné. Jy suis, jy reste. Et le plus souvent il gagne sa cause. Il est si facile de gagner sa cause auprès des religieuses en faisant appel à leur bonté ! Notre homme est admis. On lui installe comme on peut un lit de fortune en attendant quun autre soit disponible. On le soigne ; le voilà guéri. Quand il part, on lentend dire : Je sais désormais où venir, si je retombe malade, et, quand il faudra mourir, je veux que ce soit à lhôpital des Surs.

    Parmi les malades soignés à Sainte-Marthe, le nombre des out patients, cest à-dire de ceux qui se présentent au dispensaire, est de beaucoup le plus important. Dès le jour où elles étaient parvenues à faire déménager le dispensaire de la municipalité, les religieuses avaient immédiatement aménagé le leur. Le nombre des malades qui sy présentent est, en moyenne, de 33.500 par an (Dans ce chiffre ne sont pas compris les simples curieux, attirés par la vue des innombrables flacons et bocaux de Sur Félix). En résumé, on peut estimer à deux millions le nombre de ceux qui ont été soignés à Sainte-Marthe depuis sa fondation. Ajoutons que les religieuses ne se bornent pas à donner leurs soins aux malades et aux pauvres qui se présentent à lhôpital ; par des visites à domicile, tantôt dans les quartiers les plus misérables de la grande ville, tantôt dans les villages environnants, les années de peste dans les camps des pestiférés, chez les affamés les années de famine, en un mot, partout où peut se rencontrer la misère humaine, aux pauvres délaissés, aux malades abandonnés, aux payens, aux musulmans, aux protestants, aux catholiques, à tous elles dispensent leurs soins maternels pour soulager la souffrance des corps, à tous elles adressent les douces paroles que leur inspire le Christ pour soulager la misère des âmes. Des âmes, combien elles en sauvent de la sorte ! Et que de fois, quand elles rentrent le soir, cest après avoir ajouté quelques humbles pâquerettes au parterre du Paradis !

    Car soigner les maladies du corps nest pas le but premier de la religieuse. Quand Jésus sen allait de par les plaines de Judée, de Samarie ou de Galilée, quand il passait partout faisant le bien, cétait les âmes quil voulait atteindre en guérissant les corps. Combien dâmes ont été de la sorte sauvées à lHôpital Sainte-Marthe ! De tous les champs dapostolat, celui-là, en effet, nest-il pas lun des plus favorables ? Le malade y peut voir de ses yeux la mise en pratique des vérités dont parfois il ne soupçonnait pas lexistence. A ces personnes, qui le soignent avec tant de sollicitude, doù vient cette inaltérable bonté ? Doù vient leur force ? Pourquoi sont-elles des vierges ? Ce crucifix quelle portent, que représente-t-il ? Ces questions et bien dautres, combien de fois, tout bas, le malade ne se les pose-t-il pas en ses nuits dinsomnie ? A ces questions il veut une réponse, et un jour vient où il les pose tout haut. Cest alors que bien souvent pénètrent dans son âme la lumière et la grâce.

    Dans ce champ dapostolat quest lHôpital Sainte Marthe, ramassons au hasard quelques épis et souhaitons que dautres viennent qui, les recueillant tous, en fassent un jour une grosse gerbe.

    Le Mariage de M. Pernon. Ainsi que sur une île, après avoir été longtemps ballottée par les flots, vient séchouer une épave, à Sainte-Marthe, un jour, vint échouer M. Pernon. Lhôpital était plein et M. Pernon fut installé dans une chambrette sous un escalier. Il sy trouva très bien. Je le conçois, ayant eu moi-même le privilège dhabiter ce local en 1906. Au point de vue religieux, quétait M. Pernon ? Question délicate, quavec tous les ménagements possibles, la religieuse posa à son nouveau patient. Etait-il chrétien ? Sans doute, puisquil était blanc.
    Appartenez-vous à la religion catholique ?
    ???

    M. Pernon ne savait pas bien au juste. Dans le ciel orageux de son existence, la question religieuse était constamment demeurée à létat de nébuleuse.
    Savez-vous quelque prière ?
    Oui, je sais le Sub tuum : dites-le avec moi, et puis.allez-vous-en

    La Sur donc récite le Sub tuum avec M. Pernon ; puis elle se retire. Elle a compris que son malade commence à se fatiguer. Le lendemain nouvelle entrevue. Pendant la nuit, M. Pernon a dû faire un sérieux examen de conscience.
    Ma Sur, dit-il, vous êtes un ange, vous, et moi je suis un misérable démon.
    Oh ! vraiment, M. Pernon ; le démon, je le connais, il ne me fait pas peur.... Mais tenez, cest bien simple, devenez vous-même un ange ; je vais vous amener laumônier.
    Cela, non ! proteste énergiquement M. Pernon : il faudrait que je me confesse, et je ne le puis pas.
    Et pourquoi donc ?

    M. Pernon se trouble. Subitement il est pris dUne insurmontable gêne. Avec effort il répond :
    Cest que, voyez-vous, ces sortes daffaires-là, cest un peu délicat pour des oreilles comme les vôtres... Enfin voilà, je vis avec une femme, et cette personne est ma femme sans être ma femme, car nous navons pas été mariés à lEglise.
    Eh ! bien, mariez-vous !
    Serait-ce possible ?
    Mais oui. Laumônier va venir, qui vous expliquera cela bien mieux que je ne le pourrais faire. Vous verrez

    Tout sarrangea si bien que M. Pernon se confessa, régularisa sa situation avec la femme qui avait été sa femme sans lêtre, et, le soir de ce jour mémorable, témoignait sa reconnaissance en offrant le cake and wine.

    Le Soldat, sa Femme, le Pasteur et les Surs. Cétait en lan de grâce 1888. Lhôpital Sainte-Marthe existait depuis un an et quelques mois, et déjà il avait déchaîné contre lui la fureur des protestants. Un jour, on y apporta un malade atteint de la fièvre typhoïde. Cétait un Européen de 35 à 40 ans : il se nommait Taylor. Ancien soldat, il appartenait à la religion protestante. Protestante, elle aussi, la femme accompagnait son mari, et, tant que dura la maladie, elle ne quitta pas son chevet. Le malade était dans un délire presque continuel et les religieuses, attentives aux besoins de lâme comme à ceux du corps, pouvaient à peine, aux courts intervalles de connaissance, lui suggérer quelques sentiments de piété et damour de Dieu. Taylor ne correspondait que faiblement à ces inspirations. Sa femme, au contraire, visiblement impressionnée à la vue des soins désintéressés que les religieuses donnent à leurs malades, se sentait attirée vers une religion qui fait épanouir de si beaux dévouements.

    Cependant une huitaine de jours se passent et, loin de céder aux remèdes, la fièvre fait des progrès inquiétants. Un dénoûment fatal semble imminent, et le beau-frère du malade fait appeler le pasteur protestant. Celui-ci, animé dun beau zèle, se rend immédiatement à lappel ; mais sur le point de pénétrer dans lhôpital, un doute le saisit : De quelle maladie sagit-il ? Prudemment il envoie son domestique aux informations. Ce dernier revient pour annoncer que leur coreligionnaire est mourant de la fièvre typhoïde. Sur le zèle du pasteur prêt à sexercer, cette annonce produit leffet dun seau d eau sur une pièce dartifice sur le point déclater. Son ministère lui impose lobligation de se rendre auprès du moribond, mais la paternité implique dautres devoirs. Allez, fit-il ; dites au malade que je mintéresse toujours à lui ; mais ma visite ne lui procurerait aucun soulagement, mes prières lui serviront davantage. Sur ce, notre homme partit et oncques ne le revit. La religion protestante est commode pour vivre, a-t-on dit bien souvent, mais pour mourir elle ne vaut pas le diable.

    La femme du pauvre malade a vu et compris. Elle fait vu dembrasser le catholicisme. Mais son mari va-t-il donc mourir dans une religion qui abandonne aux portes de léternité sans la moindre consolation, sans la moindre espérance ? Après sa mort le ciel ne sera-t-il donc pas son partage ? Cette pensée la torture. Suppliante, elle sadresse aux religieuses : Sauvez mon mari, sauvez au moins son âme ! Lui aussi veut être catholique, car il est bon et généreux. De grâce, baptisez-le et je réponds de lui. Sur ses instances le baptême fut administré sous condition. On sattendait à voir le malade rendre le dernier soupir, et voilà quun mieux inespéré se manifeste ; bientôt cest la convalescence.

    En apprenant ce qui sétait passé, Taylor, baptisé, mais non encore converti, témoigna plutôt du mécontentement et rejeta loin de lui le scapulaire dont on lavait revêtu. Les religieuses nen continuèrent pas moins leurs soins, accompagnés de bonnes paroles, et, le jour venu pour le ressuscité de quitter lhôpital, un petit festin lui fut préparé ainsi quà sa famille. Taylor allait rentrer chez lui. Sa femme et ses enfants se livraient tout entiers à la joie davoir retrouvé un époux et un père ; lui seul était un peu triste. Il songeait au dénûment dans lequel il allait retrouver la maison. Ses petites économies sétaient épuisées pendant la maladie, et, quant à reprendre le travail immédiatement, il ny pouvait pas songer ; il fallait donner aux forces le temps de revenir. Qui donc, en attendant, donnerait à ses enfants le pain de chaque jour ? Tout en faisant ces sombres réflexions, notre homme arrive à sa demeure. Il y avait été prévenu. Quelquun était là, qui lattendait pour lui remettre quelques provisions, plusieurs bouteilles de vin, des friandises même et une somme de vingt roupies. A cette vue, lancien soldat a reconnu la main providentielle des religieuses. Le souvenir des bontés dont il a été lobjet pendant son séjour à lhôpital lui revient à la mémoire. Du coup, sécrie-t-il, je ny tiens plus : je suis vaincu et la charité triomphe. Aux anges dont elle enrichit la terre, jai reconnu la religion véritable. Moi aussi de ce jour je suis catholique, et je jure de lêtre toujours ! Peu après on lui suppléait les cérémonies du baptême. Sa femme et ses enfants furent baptisés sous condition. Fidèle à sa parole, Taylor continua de se montrer bon et fervent catholique. (Extrait de la Lettre commune de lEvêque de Mysore, année 1888).

    LAumônier et son cheval. Le P. Tessier, qui devait, en 1919, devenir Mgr Tessier, fut, pendant près de trente ans, laumônier de lHôpital Sainte-Marthe. Procureur de la Mission, puis Vicaire Général, il partait chaque matin de St. Johns Hill, au trot régulier de son cheval : assis au fond de sa voiture, il sen allait à lhôpital. Du Bishops House à lhôpital, la distance est denviron trois milles. Cest juste ce quil me faut pour les trois points de ma méditation, disait le P. Tessier. Puis, la messe célébrée, la communion portée aux grands malades, le déjeuner pris, on voyait chaque matin laumônier faire sa tournée dans les salles. Pas une seule nétait oubliée, pas une chambre qui ne fût visitée, pas un malade qui ne reçût une parole aimable. La visite se terminait par le pavillon des missionnaires, et cest en arrivant là que laumônier allumait son cigare. Avant de faire un bout de causette, la question que posait le P. Tessier était invariablement la même, sauf une petite variante : sadressait-il à un vénérable ancien, il ne manquait pas de dire : Eh bien ! Père Un Tel, comment ça va-t-il aujourdhui ? sagissait-il, au contraire, dun jeune ou de quelquun réputé tel, cétait : Eh bien ! mon petit, comment ça va-t-il aujourdhui ? Mais, pour les uns comme pour les autres, la question était accompagnée dun sourire dineffable bonté. A la vue de ce sourire on oubliait tout : les insomnies de la nuit précédente, les idées noires, le cafard, tout disparaissait ; ainsi, à la même heure, au pied de la colline où se trouve Sainte-Marthe, senfuyaient les derniers nuages devant les premiers rayons du soleil. Les pessimistes eux-mêmes avouaient alors que ça pourrait aller plus mal. Les autres répondaient : Ça va bien, ou bien encore : Ça mieux quhier et moins bien que demain.

    Or il advint quun jour, le P. Tessier fit, sans son cocher, le voyage traditionnel de la mission à Sainte-Marthe. Histoire ou légende ? Je lignore. Voici la chose telle quelle me fut contée.

    Un beau matin, après avoir, à lheure habituelle, amené son attelage devant la porte du P. Tessier, le cocher saperçoit tout à coup quil a oublié de se laver les dents. Faute grave pour un Indien. Vite il court réparer son oubli. Mais pendant quil procède à ce travail minutieux, le P. Tessier, qui ne sest aperçu de rien, monte dans la voiture. Un moment se passe et laumônier, voyant que rien ne bouge, prononce le mot traditionnel ; Ottou (En route !). Naturellement le cocher na rien entendu, puisquil nest pas là ; mais le cheval a compris : il part. Une demi-heure plus tard, lattelage arrivait à Sainte-Marthe, et alors seulement le Père saperçut de labsence de son cocher. Les Anges ce jour-là avaient tenu les rênes.

    Jusquà sa dernière heure Mgr Tessier sintéressa à lHôpital Sainte-Marthe. Des progrès que nous avons constatés dans le cours de ces souvenirs, beaucoup furent réalisés grâce à ses conseils, à ses secours ; des âmes qui furent sauvées, plusieurs le furent, gagnées par sa bonté ; des prêtres qui le connurent, aucun ne loubliera. Lui-même, après cinq ans et quelques mois dépiscopat, sentant que sa fin était proche, se fit conduire à Sainte-Marthe, et cest là quil rendit sa belle âme à Dieu, le 26 février 1922.

    Dicky, le cheval de Sainte-Marthe. Encore une histoire, la dernière. Ne vous impatientez pas, il sagit de Dicky, le cheval de Sainte-Marthe. Lhistoire de lhôpital sans celle de Dicky serait incomplète.

    Quand lanimal fut présenté à Mère Hyacinthe, en 1908, Dicky avait alors trois ans. A cet âge, il est temps pour un cheval de choisir une carrière ; daucuns diront que cest bien tôt, mais nous sommes dans lInde où tout est précoce. Le P. Millard, qui se trouvait alors à lhôpital, fit subir à Dicky un examen sévère sur ses aptitudes physiques. Linspecteur émit un avis favorable et, moyennant 30 roupies versées par Mère Hyacinthe au maître de lanimal, ce dernier fut admis au service de lhôpital.

    La place était bonne. Dicky la trouve telle, et, pour la garder, se promit dêtre bien sage. Quand il eut fait plus ample connaissance des lieux et des personnes, il se dit à lui même : Dicky, mon ami, tu as là une bonne place, ne fais pas le sot, garde-la. Et cette place il la garde depuis 18 ans. Ne croyez pas cependant que, pour être dans un couvent, la place occupée par Dicky soit une sinécure. De sinécure, il ny en a pour personne à Sainte-Marthe. Vienne le fléau de la peste, il faut aller visiter les camps, souvent plusieurs fois dans une même journée, et chaque fois Dicky doit sappuyer cinq milles au moins. Faut-il aller à la station, à la City, au cantonnement ? On attelle Dicky. Cest lui. qui sen va chaque matin conduire les Surs tourières au grand marché, lui qui ramène les provisions. Sagit-il dun petit travail ? Dicky ; dune course imprévue ? Dicky, toujours Dicky ; et lui-même est content. De ses maîtresses il semble avoir pris la mentalité : se dévouer est pour lui un besoin ; rendre service à tous, un plaisir.

    Il nest pas étonnant que le dear Dicky ait gagné à Sainte-Marthe les affections de tous, quil attire à lui les caresses de tous, celles de la Révérende Mère comme celles de la Sur tourière. Mais Dicky est un sage ; il sait que le nombre des amis doit être limité ; cest, de plus, un gourmand (pourquoi ne lavouerais-je pas ?), il sait quà demeurer fidèle aux mêmes affections, il gagnera toujours quelque chose. Il a donc réduit à deux le nombre de ses intimes. Ami de tout le monde et serviable à tous, il sest attaché dune façon toute spéciale à Amirdam, son gardien, et à Sur Aloysius, doctoresse à lhôpital. Quil y ait un peu dégoïsme là dedans, ce nest pas douteux. Qui sen étonnera, quand chez les humains on voit tant damitiés dont légoïsme est la base et lintérêt le lien ?

    Amirdam est donc le maître, le gardien et lami de Dicky. Que le gardien prenne son repas, ce sera toujours à la tête et sous lil attentif de Dicky. Plus dune poignée de riz, changeant de destination, ira tomber dans la bouche de Dicky. Ne nous étonnons pas si, par un échange tout naturel de bons procédés, quelques poignées de coullou de la nourriture du cheval vont trouver leur destination finale dans lestomac du gardien.

    Avec Sur Aloysius lattachement de Dicky date du jour où le gentil animal fit son entrée à Sainte-Marthe. Une amitié de 18 ans ! Trouvez cela dans lInde. Mais qui dira le nombre de croûtons, croûtons de contrebande, dont cette amitié fut payée ? Le cheval et la Sur viennent-ils à se rencontrer par hasard, le silence nest pas rompu, la règle est sauvegardée ; mais on voit les grands yeux ronds de lanimal pétiller de plaisir, ses deux oreilles sincliner en avant, signe chez lui dune grande attention, son encolure se plier en courbe élégante, afin de recevoir la caresse attendue ; puis tout dun coup, on voit le gros museau blanc, tacheté de plaques rousses, senfoncer dans cette large poche quà son tablier blanc porte la Sur. Et toujours Dicky trouve là quelque chose à croquer,

    Suivez-le. Chaque matin, Dicky, dun pas assuré, se dirige vers le dispensaire, vers la fenêtre où les religieuses distribuent les remèdes. Voyez-le qui se dresse, afin datteindre le rebord de la fenêtre, qui plante ses pieds de devant sur le plus élevé des degrés. Il vient se faire traiter. Le voilà qui salue : courbant son encolure, il incline la tête. La Sur est occupée : un hennissement discret lui rappelle que Dicky est là. La Sur entend bien, mais elle continue son travail. Dicky ne simpatiente pas, oh ! non : des patients qui viennent au dispensaire, Dicky est même le plus patient de tous. Enfin la Sur est à lui. Doucement la voilà qui fait sur les yeux de Dicky les lotions habituelles. A ce contact, Dicky frétille dun bien-être inexprimable, et pourtant, telle est chez lui la force de lhabitude quil ne peut sen aller sans avoir fourré son nez dans la large poche du grand tablier blanc.

    On ma raconté que Dicky, ce cheval exemplaire et serviteur zélé, commit en sa jeunesse une faute très grave, qui faillit même coûter la vie à Mère Hyacinthe. En abrégé, voici le fait. On était en janvier 1909. A Bangalore la peste faisait rage. Le matin du 29, fête de saint François de Sales, Mère Hyacinthe, accompagnée de Sur Anne-Augustin, sen fut au camp des pestiférés. Selon la coutume, mené par son gardien, Dicky conduisait léquipage. Or en ce temps-là, Dicky était bien jeune encore, il navait pas eu le temps de se corriger des défauts que, par droit dhéritage, il tenait de ses ancêtres ; puis, depuis un peu moins dun an quil était au couvent, Dicky ne sétait pas encore mis au pli de la sainte règle: son éducation nétait pas terminée. Que lui prit-il ce jour-là ? Fut-ce la crainte de contracter lui-même la peste, une réveil subit des vieux instincts endormis, une bouffée dindépendance, une inspiration diabolique ? Lui seul pourrait le dire, sil nétait astreint par nature à garder le grand silence. Toujours est-il que, sur le chemin de retour, notre dear Dicky, ayant aperçu une brèche entrouverte sur le parapet dun étang, se précipita par là. Lattelage et son cocher, Mère Hyacinthe et sa compagne, Dicky lui-même, tous, dune hauteur de 15 à 18 pieds, sen allèrent en roulant sur les degrés de pierre jusquau fond de létang, plonger dans une flaque deau vaseuse.

    Que tous les voyageurs, ou au moins quelques-uns dentre eux, naient pas été tués ou estropiés, cest leffet dun miracle. La pauvre Supérieure y reçut des blessures assez graves, sa compagne et le cocher furent plus ou moins contusionnés, la voiture fut brisée ; quant à Dicky, le perfide Dicky, auteur de tout le mal, seul de cette aventure il sortit parfaitement indemne. Allez après cela parler de justice immanente ! Quand plus tard, Mère Hyacinthe racontait laccident à ses filles, elle ajoutait en souriant : Dicky nest pas coupable. Le coupable, cest le démon ; il nous en voulait dautant plus que ce jour-là nous avions administré de nombreux baptêmes. Heureusement que les âmes du Purgatoire nous ont bien protégées !

    Conclusion. La situation de lHôpital Sainte-Marthe est aujourdhui la suivante. A la tête de lHôpital se trouve la Révérende Mère Notre-Dame de la Garde. Le Bulletin doctobre 1923 annonçait dans les termes suivants la nomination de la nouvelle Supérieure : Les amis de lhôpital Sainte-Marthe et ils sont nombreux, apprendront avec plaisir la nomination, comme Supérieure de cet établissement, de Sur Notre-Dame de la Garde, qui depuis plus de dix ans était linfirmière si habile et si dévouée du pavillon des missionnaires.

    Sous la direction de Mère Notre-Dame se trouvent les Religieuses européennes du Bon-Pasteur, au nombre de 10, 5 Surs tourières également européennes, 4 Surs indiennes de Sainte-Anne, 22 Surs indigènes et 10 nurses. A ce nombre il faut ajouter un docteur et 12 hommes employés comme serviteurs.

    Doù viennent les ressources pour lentretien de ce personnel et des nombreux malades qui viennent à Sainte-Marthe ? Les ressources sont dorigine différente et parfois très aléatoires.

    Chaque mois le gouvernement alloue à lhôpital une somme de 200 roupies et la municipalité de Bangalore autant. Tous tes ans Sainte-Marthe reçoit de la Sainte-Enfance une allocation de 700 roupies. Il faut ajouter à cela quune vingtaine de lits sont occupés par des malades payants. Enfin il y a les fondations de lits. Nous avons vu lévêque de Mysore y faire allusion dans une de ses lettres. Cest à Mère Marie de la Visitation quest due linstitution de ces fondations. Prévoyant les dépenses de plus en plus grandes quentraînerait le développement de son uvre, elle chercha des bienfaiteurs. Ses propres parents furent les premiers à répondre à son appel ; puis quelques évêques et quelques missionnaires. Pour chacun de ces lits il faut un capital de 3.000 roupies. Sur les cent lits de lhôpital, une douzaine sont entretenus de la sorte par lintérêt des fondations ; une vingtaine le sont par des malades payants ; plus de soixante attendent encore des fondateurs. Les dépenses annuelles sélèvent évidemment à un chiffre considérable. Cest aux Religieuses de trouver la somme nécessaire en sadressant à la charité privée, soit à Bangalore même, soit à lextérieur. Aujourdhui comme hier, au temps de Mère Notre-Dame de la Garde comme au temps de Mère Marie de la Visitation, comme au temps de Mère Hyacinthe, la grande ressource de Sainte-Marthe, cest la divine Providence.

    Comment, en effet, la Providence ne se laisserait-elle pas toucher ? Sainte-Marthe est à la quarantième année de son existence. En cet espace de temps, que de prières se sont élevées de là vers le ciel ! Que de messes ont célébrées les prêtres qui y ont passé ! Que de mérites acquis par ces mêmes prêtres au profit de Sainte-Marthe dans le cours de ces longues souffrances qui durent des mois et parfois des années ! Ajoutez à cela les prières que font pour Sainte-Marthe tous les amis de luvre ; ces amis sont nombreux, nombreux sur la terre, plus nombreux encore dans le ciel. Additionnez ces prières, ces messes, ces souffrances, et vous aurez trouvé la principale des ressources de lHôpital Sainte-Marthe.


    H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakonam.


    1926/741-735
    736-745
    Bailleau
    Inde
    1926
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