Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Vieilles cités, vieilles traditions : Bangalore 3 (Suite)

Vieilles cités, vieilles traditions. BANGALORE. (Suite) LEglise Saint-François-Xavier. Tel, symbole de la charité, le nouveau couvent des Surs Catéchistes, élevé sur la plate-forme dune colline, domine toute la ville vers le sud-ouest ; tel, vers le nord-est, symbole de la foi, la domine léglise Saint-FrançoisXavier.
Add this
    Vieilles cités, vieilles traditions.
    _____

    BANGALORE.
    (Suite)
    ___

    LEglise Saint-François-Xavier. Tel, symbole de la charité, le nouveau couvent des Surs Catéchistes, élevé sur la plate-forme dune colline, domine toute la ville vers le sud-ouest ; tel, vers le nord-est, symbole de la foi, la domine léglise Saint-FrançoisXavier.

    Quand le P. Chevalier, qui devait plus tard devenir évêque du Mysore, avait pour la première fois parlé de construire une église sur le sommet de St. Johns Hill, les anciens, avec un air de sagesse profonde, avaient hoché la tête. Quelle idée disaient-ils, délever une église au milieu dun désert ? En effet, ce qui de nos jours devait devenir une grande cité ne comptait en ce temps-là quun très petit nombre dhabitants. Pour la plupart officiers retraités de larmée anglaise, leurs bungalows, épars sur la colline, parsemaient de taches rouges un terrain vague, très étendu, brûlé par le soleil. Une Française catholique, devenue veuve, venait de céder à la mission un terrain spacieux, mais inculte. Sur ce terrain, le P. Chevalier parlait de bâtir son église. Le missionnaire eut gain de cause : il obtint lautorisation demandée ; mais une difficulté nouvelle surgit bientôt dun autre côté. Un général anglais détenait en ces lieux le pouvoir civil et militaire. Or le P. Chevalier, dans sa hâte de commencer les travaux de son église, avait oublié de demander le placet du représentant de Sa Gracieuse Majesté. Doù grande colère chez notre proconsul. Aux désirs du missionnaire, comme aux vux de la population catholique, il opposa un refus absolu.

    Heureusement son règne dura peu. Un autre vint prendre la place, qui sempressa de donner lautorisation demandée. Les travaux furent donc repris. En peu de temps ils étaient achevés. Mais, dans lintervalle, la population catholique avait augmenté ; sur le sommet de St. Johns Hill, le désert était devenu dabord un oasis, puis une ville, et, dès 1876, léglise nouvellement construite se trouva insuffisante. Il fallut lagrandir.

    Une trentaine dannées passent, pendant lesquelles à St. Johns Hill ne cessent daffluer les catholiques. Même agrandie léglise Saint-François-Xavier est insuffisante. La construction dune église nouvelle simpose. Elle doit être vaste : la paroisse compte plus de 9.000 fidèles ; elle doit être solide : au sommet de St. Johns Hill, doù elle dominera la ville, ne sera-t-elle pas le symbole de la vraie foi ? Elle sera toute en pierres de granit. Le P. Vissac en fait les plans ; depuis plus de vingt ans le P. Servanton travaille à sa construction.

    Lune à côté de lautre jai vu les deux églises, lancienne et la nouvelle, la mère près de la fille. La première est vieille, mais belle encore ; la seconde, très grande, mais encore inachevée, élève sous le ciel bleu ses piliers massifs, ses puissantes murailles. Ainsi quune mère paraît plus humble et semble sincliner plus bas quand sa fille près delle devient avec les ans et plus grande et plus belle, ainsi à lombre de la nouvelle basilique, léglise Saint-François-Xavier prend dannée en année les allures dune humble chapelle.

    Le Collège Saint-Joseph. De lhistoire du Collège Saint-Joseph, il en est comme de celle de Bangalore, lemplacement sur lequel il sest développé nest pas celui sur lequel il est né. Cest un bel arbre dont les racines aujourdhui senfoncent profondément dans le sol ; mais, alors quil nétait quun arbuste, cest au sommet de St. Johns Hill quil avait été planté ; cest là-haut quil avait grandi, quil avait donné ses premiers fruits ; puis un jour on lavait transplanté et cest au centre de la ville, à Shoolay, quil étend maintenant ses larges branches.

    Mgr Bonnand, le premier, avait conçu le projet de construire un collège à Bangalore. Dès lannée 1841, alors que St. Johns Hill nétait encore que le désert dont nous venons de parler, le Vicaire Apostolique de la Mission de Pondichéry avait prévu limportance que devait prendre un jour la ville de Bangalore. La situation de cette ville sur un plateau élevé, le climat dont elle jouit, tout devait contribuer à faire delle un centre très important. Un collège établi dans ce lieu ne pouvait manquer de devenir un très utile instrument dapostolat. Quelques années plus tard, la Mission de Mysore était détachée de Pondichéry et Mgr Charbonneaux, devenu lévêque du nouveau Vicariat, allait reprendre le projet de Mgr Bonnand et fonder le Collège Saint-Joseph.

    Létablissement souvrit en 1858. Quatre ans auparavant, les religieuses du Bon-Pasteur, arrivées à Bangalore, avaient été installées dans les locaux occupés jusque là par les séminaristes, et ceux-ci étaient venus se réfugier à St. Johns Hill, à lombre de léglise Saint-François-Xavier, dans lécole Saint-Aloysius, qui servait en même temps dorphelinat. Cest là que furent admis les premiers pensionnaires du Collège Saint-Joseph. Pour les recevoir on avait ajouté une aile au bâtiment primitif. Pendant sept ans, pensionnaires, séminaristes, orphelins, vécurent là côte à côte. Il est permis de penser quun rapprochement déléments si différents les uns des autres nétait pas pour favoriser les études. Le tout formait une grande école, dans laquelle on enseignait les mathématiques, langlais et, dans une proportion restreinte, quelques autres branches des connaissances humaines. Il y avait loin de linstruction que les enfants y recevaient à celle quils pouvaient trouver, soit dans les écoles du gouvernement, soit dans celles des protestants.

    Il fallait donner son autonomie au Collège. On commença par abandonner le local des séminaristes. Le Collège fut installé à quelques pas de là. Orphelins et pensionnaires sy réfugièrent. Des bâtiments qui leur servaient dabri Mgr Charbonneaux écrivait : Plaise à Dieu que leur entretien ne me cause pas autant de soucis que men a donné leur construction. Quelques années plus tard, lorphelinat, détaché du Collège, était établi près de léglise cathédrale de Saint-Patrick. Séminaire, orphelinat et collège allaient pouvoir désormais se développer indépendamment les uns des autres. Mgr Chevalier se félicitait de cette mesure : Notre collège, écrit-il, devient de la sorte plus respectable aux yeux du public anglais. On est en 1874 ; le collège compte 60 internes et 80 externes. Tout en constatant le progrès de luvre, lévêque se rend compte de la nécessité de travailler de plus en plus à son développement. Le petit Collège catholique de Bangalore a dautant plus de progrès à faire que la ville compte actuellement, outre deux collèges pour les enfants européens, un collège du gouvernement où toutes les races peuvent se présenter, et au moins quatre ou cinq collèges appartenant à différentes sectes et destinés à léducation des indigènes. Ces progrès, que souhaitait lévêque de Mysore, allaient se réaliser sous la direction du P. Vissac.

    En 1882, le P. Vissac est mis à la tête du Collège Saint-Joseph. Son premier soin est de faire affilier létablissement à lUniversité de Madras ; puis il décide de bâtir un nouveau collège. Lédifice dont la construction, puis lentretien, avaient été pour Mgr Charbonneaux la source de soucis nombreux, est devenu insuffisant ; bien plus il menace ruine avant dêtre devenu vieux. Le P. Vissac le remplace donc. De létablissement que vient délever le nouveau principal on écrit alors : Le Collège Saint-Joseph est situé à lextrémité du quartier nord de Bangalore, auprès dun jardin public, non loin de la gare du chemin de fer de Madras. Cest un vaste bâtiment de 250 pieds de long, présentant laspect le plus régulier et le plus attrayant. Le rez-de-chaussée, tout de granit, sappuye sur 18 piliers toscans, y compris les 4 piliers du pavillon central, qui savance en avant du bâtiment lui-même. A létage, lordre dorique déploie ses solides proportions dans une rangée de trente colonnes.

    Cest le 15 janvier 1883 que les classes commencèrent dans le nouveau collège. Quatre ans plus tard, en 1887, il compte parmi ses professeurs cinq missionnaires et huit laïques indigènes ; les élèves sont au nombre de 413, dont 53 sont des pensionnaires.

    Cependant le P. Vissac nétait pas encore satisfait. La position même du collège en dehors de la ville en rendait laccès difficile. Le principal résolut donc de létablir au cur même de Bangalore. Constructeur infatigable, il en jetait les fondations à Shoolay en 1894, près du grand couvent du Bon-Pasteur, non loin de Saint-Patrick. En 1898, les travaux terminés, la gent écolière descendait les pentes de St. Johns Hill et venait sinstaller dans le nouvel établissement. Celui quelle venait de quitter devint la résidence épiscopale, le Bishops House de Mgr lEvêque du Mysore.

    Quand le P. Vissac avait parlé de transporter le Collège au centre de la ville, les prudents navaient pas marqué de faire des objections : le projet était trop grandiose, irréalisable ; cétait aller au devant dun échec, cétait tenter la Providence. Depuis lors, près de trente ans se sont écoulés. Le P. Vissac sen est allé recevoir au ciel la récompense de ses travaux. Après lui, le P. Froger qui, pendant près de quinze ans, dirigea le Collège fide et labore, puis dautres sont venus, qui, consacrant tous leurs soins à cette uvre, ont fait du Collège Saint-Joseph le premier de la ville, tant par le succès des études que par le nombre et la tenue des élèves. En 1903, on y comptait une centaine dinternes et 57 externes ; en 1913, 239 internes et 183 externes.

    Pour donner une idée du développement du Collège Saint-Joseph, il suffira de montrer quel est actuellement létat de cette institution. Elle comprend les trois grandes divisions suivantes :

    1º College department : 120 étudiants, dont 25 Européens et 95 Indiens (13 internes et 107 externes) ; 9 professeurs, dont 2 missionnaires et 7 laïques,
    2º European Section : 400 élèves, dont 212 internes et 188 externes ; 23 professeurs, dont 10 missionnaires, 3 frères et 10 laïques.
    3º Indian Section : 852 élèves, dont 103 internes et 749 externes ; 31 professeurs, dont 3 missionnaires et 28 laïques.
    Au total : 1372 élèves et 63 professeurs, dont 15 missionnaires.

    LHôpital Sainte Marthe. Les Surs du Bon-Pasteur. Cest en lannée 1854 que les Surs du Bon-Pasteur étaient arrivées à Bangalore. Lors dun voyage quil fit en France en 1853, étant de passage au Caire, Mgr Charbonneaux avait eu loccasion de visiter les orphelinats et les refuges établis dans cette ville par les religieuses du Bon-Pasteur dAngers. Frappé du bien qui se faisait dans ces maisons, lévêque du Mysore résolut dappeler dans sa Mission les religieuses de cette Congrégation. Dès son arrivée en France, il sadressa, dans ce but, à la Mère fondatrice, Marie de Sainte-Euphrasie Lepelletier. Lévêque-missionnaire faisait appel au dévoûment ; il sadressait à des âmes qui ne disent jamais : Cest assez. Les pourparlers ne furent pas longs et, dès la première entrevue, il fut convenu que lInstitut irait planter sa tente sur la terre de lInde.

    Le 28 janvier 1854, cinq religieuses étaient désignées pour aller à Bangalore fonder le Couvent du Bon-Pasteur; le 9 février, elles sembarquaient à Saint-Nazaire ; le 16 juillet, elles arrivaient à Pondichéry; un mois plus tard, la veille de lAssomption, elles parvenaient au terme de leur voyage.

    A la tête de la petite caravane se trouvait la Rde Mère Marie de Sainte-Thérèse de Shorlemer, cette religieuse dont le frère écrivait que, par la solidité de la volonté, elle était le premier homme de la famille.

    La tradition nous rapporte quune des filles de Mère Lepelletier, Sur Claire, vit un jour, sous une forme symbolique, lavenir de sa Congrégation. Elle se trouva transportée au milieu dun champ immense, tout couvert de pâquerettes ; dans ce champ une grande multitude de religieuses vêtues de blanc ; au milieu delles se trouvait la Vierge Marie. Le champ dans lequel venait darriver Mère Marie de Sainte-Thérèse devait produire des fleurs en grand nombre ; mais tout dabord il avait besoin dêtre défriché. Ce fut luvre des premières religieuses. Plusieurs succombèrent à la tâche. Dieu voulait des fleurs pour orner ses parterres célestes ; celles qui travaillaient ici-bas avaient besoin quon intercédât pour elles là-haut. Dès les premières années, cinq religieuses sen allèrent au ciel pour y plaider auprès de Dieu la cause des Indiens et celle de leurs surs.

    Ces vides que fait la mort, on. se hâte de les combler. Des renforts sont envoyés de France. Au nombre des nouvelles collaboratrices se trouve celle qui sera bientôt la Supérieure du Bon-Pasteur et la fondatrice de lhôpital Sainte-Marthe, Mère Marie de la Visitation Leusch.

    Née en 1838, à Eupen, non loin dAix-la-Chapelle, Fanny Leusch entrait au Bon-Pasteur en 1857, y faisait profession le 31 juillet 1859 et recevait le nom de Sur Marie de la Visitation. Dès sa profession, elle conçoit un ardent désir de se livrer tout entière à lapostolat dans les missions. Mais hélas ! Les forces du corps sont loin de correspondre chez elle à lénergie de la volonté ; aussi ses Supérieures hésitent-elles quand il sagit de lui donner sa destination pour la Mission du Mysore. Cette frêle constitution pourra-t-elle supporter les fatigues dune vie de missionnaire ? Finalement la décision est prise : Sur Marie de la Visitation partira ; elle ira prendre à Bangalore la place de Mère Marie-Thérèse, obligée de revenir en Europe. Autant que de cette dernière, on aurait pu dire de la nouvelle Supérieure que par la force de la volonté, elle était le premier homme de sa famille. Mère Marie de la Visitation peut être considérée comme la véritable fondatrice de luvre du Bon-Pasteur dans la Mission du Mysore. Par sa régularité, son esprit de foi, sa pratique de toutes les vertus religieuses, elle allait être pour les infidèles la femme la plus accomplie, pour les catholiques la religieuse la plus exemplaire, pour ses filles et collaboratrices un exemple vivant et un soutien inébranlable.

    Partie dAngers le 15 octobre 1862, elle arrive à Bangalore dans les premiers jours de décembre. Immédiatement elle se met à luvre. Elle trouve une petite école tenue par les Surs, où quelques enfants seulement viennent prendre des leçons. De cette école elle fait un pensionnat et, deux ans après son arrivée, on y compte une quarantaine de jeunes filles. Le local est devenu insuffisant, il faut acheter du terrain, il faut construire. Mère Marie de la Visitation, dont la Providence est le banquier, sadresse à ce banquier par lintermédiaire de saint Joseph. Les ressources arrivent et le Couvent de Saint-Joseph est construit. En même temps quelle travaille à la réorganisation de lécole, la nouvelle Supérieure consacre ses soins au développement des autres uvres déjà existantes. Cest le Refuge, fondation délicate entre toutes, rendu plus difficile dans lInde par linconstance et lindolence des caractères. Cest lorphelinat, pour lequel la Révérende Mère singénie à trouver des ressources. Cest enfin lInstitut Bowring, sorte décole industrielle, confiée par le fondateur aux religieuses du Bon-Pasteur.

    En se dévouant de la sorte au soulagement des misères intellectuelles et morales de la femme indienne, bien des fois, sans doute, Mère Marie de la Visitation avait eu loccasion de constater les misères physiques, misères si nombreuses dans la vaste presquîle de lHindoustan, surtout dans les grandes villes. Bientôt elle allai être appelée à travailler dune façon plus directe et plus immédiat au soulagement de ces misères.

    La grande famine. En 1875, les pluies de la mousson doctobre ayant été insuffisantes, les récoltes furent des plus médiocres, et ce fut la famine. Les deux années qui suivirent achevèrent le désastre. Une sécheresse, terrible par son intensité autant que par sa continuité, avait fait mourir sur pied toutes les récoltes et, comme depuis longtemps toutes les provisions se trouvaient épuisées, la disette devint générale. Ce fut alors, pendant plus de deux ans, ce quon a appelé la grande famine..

    Partout on sefforça de porter secours aux malheureux qui mouraient de faim. Partout les missionnaires, pour venir au secours de ces infortunés, se dépensèrent sans compter. Comme le Sauveur qui passa en faisant le bien, on les vit parcourir les villages, porter partout, en même temps que les maigres ressources dont il pouvaient disposer, les paroles de consolation que Dieu avait mise dans leur cur. A Bangalore, par les soins du gouvernement, deux camps avaient été installés pour y secourir les affamés, deux camps immenses, dont lun pouvait contenir 10.000 et lautre 7.000 réfugiés. Dès les premiers jours, Mère Marie de la Visitation avait reçu au Couvent Saint-Joseph tous ceux que la maison pouvait contenir. Cela ne suffisant pas à son zèle, elle sollicita et obtint lautorisation de visiter les camps. Elle en fit son champ daction pour elle et pour ses filles. Elle put contempler là toutes les horreurs de la famine, de cette terrible famine dont Pierre Loti nous a dit la chanson lamentable. Cette chanson, la dévouée religieuse lentendit chaque jour, car ses voyages aux camps devinrent bientôt quotidiens. Accompagnée dune ou de deux religieuses, pareille à lange de la charité, elle parcourait les larges allées ; elle allait dun groupe à lautre ; les plus petits et les plus misérables étaient ceux qui lattiraient davantage. Elle avait tôt fait de distribuer les aumônes que lui avaient confiées des mains charitables, et même de donner la part de nourriture dont elle sétait privée et dont ses religieuses sétaient privées comme elle.

    Soutenue par la charité, elle paraissait infatigable. Il semble quon la voit encore : elle va, elle vient, elle est partout, au milieu de ces êtres comme on nen avait vu nulle part et dont la vie persistante nest plus vraisemblable : des momies, des ossements desséchés qui marchent et à qui des yeux restent au fond des orbites et une voix au fond de la gorge pour demander laumône. Pour chacun de ces malheureux, Mère Marie de la Visitation a de douces paroles de consolation ; à ceux qui lacceptent elle administre le baptême, leur ouvrant ainsi toutes grandes les portes du ciel. Ici on la voit qui se penche bien bas : ce sont de tout petits enfants, de pauvres petits squelettes aux grands yeux étonnés de tant souffrir. Là-bas on lappelle : Amma ! Amma ! (Mère ! Mère !). Encore des enfants. Toutes ces petites crient vers elle. Vers elle se tendent de petites menottes lamentables ; telle, du fond des étangs sans eau, vers le nuage qui passe se tend la fleur du lotus, pauvre fleur fanée que supporte une tige desséchée. Plus loin cest une mère qui va mourir ; de son sein tari elle détache avec peine lenfant qui sy cramponne et le donne à la Supérieure en lui disant : Sauvez-le.

    Ces visites, que faisaient aux camps des affamés Mère Marie de la Visitation et les Surs du Bon-Pasteur, semblent avoir été décrites, il y a bien longtemps, dans la légende du saint Graal. Lauteur nous montre un beau jouvenceau qui pénètre seul, un soir de bataille, sur le champ de carnage. Les morts sont là couchés ; la mort les a fauchés et de ses voiles noirs la nuit les a couverts. Partout sur la plaine règne le silence. Seulement, dans le lointain par delà les montagnes, bien haut dans les airs par delà les nuages noirs, on entend comme un grondement sourd : cest le bruit des loups qui bientôt vont venir se ruer à la curée, cest le bruit des vautours qui bientôt vont sabattre sur le champ de la mort. Pareil à lAnge du Très-Haut, le jouvenceau a prévenu les animaux de proie. Il vient. Dans ses mains il porte le saint Graal, rempli jusquau bord du Sang que sur la croix le Christ a versé pour les hommes. Au milieu des chevaliers morts est arrivé le jouvenceau ; dans les ténèbres brille sa forme blanche. Vers chacun des chevaliers on le voit se pencher, entrouvrir les lèvres glacées et verser à chacun deux quelques gouttes du Sang précieux recueilli sur le sommet du Golgotha. Sous laction bienfaisante du merveilleux breuvage, tous les chevaliers morts reviennent à la vie, se dressent brandissant leur épée, et sur le champ lugubre retentit un grand cri, le cri des chevaliers qui chantent: Gloire à Dieu.

    Ce miracle de la légende, que de fois, sur notre terre indienne, ne sest-il pas renouvelé au temps de la grand famine ! Il se reproduisait partout, chaque fois quau milieu des moribonds passaient nos missionnaires à la soutane blanche. Combien dâmes furent arrachées au démon qui déjà les guettait !

    Au milieu des camps de Bangalore, pareille au doux jouvenceau porteur du saint Graal, Mère Marie de la Visitation allait, portant la grâce de Jésus. Ames des tout petits, âmes des grandes personnes, la blanche apparition se penchait vers toutes, et innombrables sont celles qui de ses mains reçurent le breuvage dimmortalité et sen allèrent au ciel chanter Gloire à Dieu.

    Négociations. Est-ce au milieu des misères dont elle fut témoin dans les camps de la famine que Mère Marie de la Visitation conçut le projet de construire à Bangalore un hôpital catholique ? Il est permis de le croire. Mais, si elle y songea, ce fut probablement comme à ces projets dont la charité fait désirer la réalisation pour le salut des âmes ; mais dont lexécution paraît tellement difficile, que cest à Dieu seul que lon ose sen ouvrir. Aux yeux des hommes de pareils projets ressemblent à ces magnifiques palais que parfois dessinent et découpent dans les nuages les derniers rayons du soleil couchant : limagination les élève, un coup de vent les détruit. Si, dans son zèle, Mère Marie de la Visitation eut la pensée de fonder un hôpital, en face des difficultés quelle voyait samonceler devant elle, la réalisation de son dessein dut lui paraître impossible.

    Cependant lidée nétait pas nouvelle. Dans une lettre que le P. Bonnétraine adressait quelques années auparavant à Sur Marie de Sainte-Philomène, il est fait mention du désir quavait Mgr Chevalier davoir à Bangalore un hôpital catholique. En 1874, le même P. Bonnétraine part en France avec la mission de rechercher une congrégation de religieuses hospitalières. Pourquoi sadressait-on à des hospitalières, alors que les Surs du Bon-Pasteur se trouvaient déjà installées dans la Mission ? Les Supérieures dAngers avaient nettement déclaré ne pouvoir accepter la direction dun hôpital, la Congrégation du Bon-Pasteur ayant été fondée avec un but précis : soccuper des refuges et des écoles.

    Le P. Bonnétraine sadressa successivement aux Surs de Saint-Vincent de Paul, aux Augustiniennes, aux Surs de Saint-Paul de Chartres. Aucune de ces communautés ne se trouva en mesure de répondre à sort appel. Un moment on espéra que les Surs de Saint-Joseph de Tarbes se chargeraient du futur hôpital. Sur la demande du P. Bareille, cinq religieuses de cette Congrégation furent même envoyées dans ce but. A peine arrivées, sur un désir exprimé par le Divan de Mysore, elles sont affectées aux hôpitaux des villes de Mysore et de Shimoga. Derechef on sadresse à la Congrégation du Bon-Pasteur ; mais il semble bien que les nouvelles démarches furent aussi inutiles que les premières. Vainement on insiste auprès de la Supérieure générale ; vainement on essaie de lui faire comprendre la situation exceptionnelle dans laquelle se trouvent les missions ; bien plus, une lettre est adressée le 5 juin 1883 à Mgr Coadou par le Cardinal Simeoni, lettre qui semble devoir enlever toute espérance davoir un jour à Bangalore un hôpital placé sous la direction des Surs de Bon-Pasteur.

    Mère Marie de la Visitation nest pas femme à se décourager. Elle expose son cas au Cardinal de la Valette, elle plaide sa cause auprès de lui (lettre du 9 novembre 1883). De nouvelles négociations commencent, dont la Rde Mère rend compte à Mgr Coadou dans une longue lettre (14 mai 1884). Finalement les Supérieurs dAngers accordent lautorisation si ardemment sollicitée. Cette autorisation, ils la donnent sur le désir que leur en a exprimé le Cardinal Barnabo, Protecteur de la Congrégation.

    Il fallait maintenant obtenir la permission des autorités civiles de Bangalore. Elle étaient représentées par le Résident anglais et par le Divan du roi de Mysore. Le premier connaissait létat lamentable dans lequel se trouvaient les hôpitaux ; depuis longtemps il cherchait une occasion favorable pour en confier la direction à des religieuses ; aussi accueillit-il avec joie la demande que lui présentait Mère Marie de la Visitation. Le Divan, sollicité daccorder son approbation, ne paraît pas avoir soulevé de difficultés. Cétait alors un brahme, Sir Sheshadiri Hyer, homme détat très libéral et en même temps très au courant des besoins des hôpitaux. Non content daccueillir favorablement la proposition que lui faisait Mère Marie de la Visitation, il sengageait à soutenir luvre de tout son pouvoir et à faire supporter par son gouvernement toutes les dépenses quentraîneraient les soins à donner aux malades.

    Restait la question de lemplacement. Après avoir essayé dacheter la Grange, non loin du grand Couvent, le P. Bonnétraine réussit à se rendre acquéreur de tout le terrain sur lequel sélèvent aujourdhui les multiples constructions de lHôpital Sainte-Marthe. Ce terrain était occupé par des cultivateurs ; il fallait les exproprier ; la municipalité sy employa. Sur lemplacement devenu libre, les Musulmans avaient caressé le projet de construire une mosquée ; les Hindous y voulaient élever une pagode. Cest à la municipalité quil appartenait de donner la décision. La question y fut discutée en séance plénière. Après de longs débats, et sur les instances du capitaine Mac Intyre, président, les prétentions des fils de Mahomet furent écartées, comme aussi celles des sectateurs de Vichnou : le terrain fut attribué aux Surs du Bon-Pasteur. Sur ce terrain les religieuses sengageaient à construire un hôpital dont elles auraient la direction ; la municipalité, de son côté, votait une subvention mensuelle de 300 roupies pour lentretien de cet hôpital ; elle promettait en outre de fournir les médicaments nécessaires ; de plus, il était convenu que, dans le même hôpital, sinstallerait un médecin municipal avec tout son personnel sanitaire.

    Les débuts. Les autorisations nécessaires étant obtenues et le terrain devenu libre, les travaux commencent immédiatement : la première pierre de lHôpital Sainte-Marthe est posée solennellement le 28 août 1884, en la fête de saint Augustin. Doù viennent les ressources ? Telle est la question quon se pose à Bangalore. On la posera plus dune fois à Mère Marie de la Visitation. On lui en posait du reste beaucoup dautres, et elle trouvait toujours une réponse ad hoc à chacune delles.
    Ma Mère, vous avez déjà tant construit, nêtes-vous pas fatiguée ?
    Fatiguée ? Non. Puis il y a encore des pierres à Bangalore.
    Mais, pour entreprendre la construction dun hôpital et pour en assurer lentretien, il faut de largent; où le trouverez-vous ?
    Soyez tranquille, le bon Dieu en possède encore au ciel.

    Un gentleman vient un jour interviewer la Révérende Mère. Il admire luvre, mais il ne peut dissimuler son étonnement.
    Vous devez avoir des fonds ?
    Oui, certainement; des fonds inépuisables.
    Où sont-ils ?
    Mais là-haut, dit-elle en montrant le ciel ; cest la divine Providence.

    Le monsieur comprit-il ? Jen doute. Mais je sais quil se retira rempli dadmiration, tellement quil en oublia de publier son interview.

    Il arrivait aussi parfois que daucuns spéculaient sur la confiance de la Supérieure envers la divine Providence pour sexcuser de ne rien donner. Un jour quelle sollicitait quelques secours dun fonctionnaire très haut placé, celui-ci lui faisait cette réponse : Je connais le grand nombre de malades que vous soignez dans votre hôpital et je suis au courant du bien qui sy fait par vos mains. Je nignore pas que, pour arriver au même résultat, il en coûterait au gouvernement des sommes considérables ; mais vous, catholiques, vous savez faire beaucoup avec rien. Le brave homme exagérait. Dieu seul peut faire beaucoup avec rien. Les catholiques ne le peuvent pas et les religieuses elles-mêmes en sont incapables. Quand même elles pratiqueraient le renoncement le plus absolu, la pauvreté la plus entière et léconomie la plus stricte, pas plus que les autres, les Filles de Mère Marie de la Visitation ne parviendraient à faire beaucoup avec rien. Cest une vérité que daucuns trop souvent se plaisent à oublier : missionnaires et religieuses seront par eux couverts de louanges, cest bien plus facile et bien moins coûteux que dy aller de son obole pour leur venir en aide.

    Fort heureusement pour elle, Mère Marie de la Visitation pouvait compter sur des secours plus substantiels que ces vaines paroles de louange et dadmiration et elle put mener rapidement les travaux de construction du nouvel hôpital. Dès le mois de novembre 1885 avait lieu la bénédiction de la chapelle. Le 1er février 1886, lhôpital était ouvert. Le 2 août 1887 on y adjoignait un dispensaire municipal avec le docteur et tout son personnel. Il faut avouer que, à ses débuts, lHôpital Sainte-Marthe se trouvait être une institution quelque peu hybride. Non seulement le contrôle général appartenait au gouvernement, mais encore cétait à ce dernier à pourvoir aux dépenses courantes, à donner les médicaments et à fournir le personnel sanitaire ; les Surs du Bon-Pasteur navaient pour mission que de se dévouer au soin des malades.

    Les inconvénients de ce modus vivendi ne tardèrent pas à se faire sentir. Au bout de quelque temps le docteur et ses aides shabituèrent à se regarder comme les maîtres de la place et à considérer les religieuses comme des servantes, tout au plus comme de simples nurses. Dautre part, Hindous, protestants, franc-maçons, voyaient dun mauvais il la place de plus en plus grande que les religieuses occupaient dans les différents hôpitaux de la ville. Les protestants traversaient précisément à cette époque une crise très aiguë de bigoterie. Par la voie de la presse et dans leurs meetings, ils se faisaient les accusateurs des religieuses, et cela avec un entrain digne dune meilleure cause. Leurs griefs étaient de toutes sortes. Il y en avait de ridicules. Mais, sil est un pays où le ridicule tue, ce nest certainement pas lInde. Le reproche principal que faisaient aux Surs les ennemis de Sainte-Marthe se formulait ainsi : Ayant mission de distribuer des remèdes pour la santé du corps, les religieuses se mêlent encore de soigner lâme de leurs malades ; complices du prêtre catholique, elles travaillent à insinuer dans le cerveau de leurs patients leurs idées religieuses et baptisent bon gré mal gré tous les moribonds ; enfin elles enlèvent les enfants et les font disparaître au grand désespoir de leurs infortunés parents.

    A lappui de leurs dires les protestants ne manquaient pas dapporter des faits. Oyez plutôt. Un jour, à la suite dun flower service, les malades nont pas reçu les fleurs qui leur étaient destinées. Dans une autre circonstance, les Surs ont outragé la conscience publique en obligeant un enfant à observer la loi du vendredi.

    Cest dans les termes suivants que Mgr Coadou résume la situation et fait part de ses aspirations : Parmi les apothicaires et autres employés rétribués par lEtat, il en est qui semblent avoir pris à tâche de surveiller les religieuses et de détruire, par leurs conseils perfides, le bien que les Surs ont pu faire par leurs avis charitables. Quand donc rencontrerons-nous de ces âmes brûlantes de zèle, à qui Dieu a départi, avec les biens de la fortune, un cur généreux, pour doter les cent lits de cet hôpital ? Alors nous serons les maîtres chez nous ; alors nous pourrons, tout en soignant les corps, sauver les âmes et les envoyer au ciel (Lettre de 1889).

    Ce fut au bout de sept ans que prit fin pour Sainte-Marthe la situation anormale dont nous venons de constater les inconvénients et dont se plaignait lévêque de Mysore.

    En 1894, les autorités du dispensaire évacuaient lhôpital ; désormais cest aux seules religieuses, devenues maîtresses chez elles, quallait incomber toute la responsabilité. Ce changement entraînait pour elles des dépenses considérables ; car, si le gouvernement consentait à leur continuer un secours mensuel de quelques centaines de roupies, cette maigre allocation était loin de couvrir les frais que comportait le fonctionnement de lhôpital ; dautre part, sur les cent lits dont parlait Mgr Coadou, un très petit nombre seulement se trouvait doté. Par contre, tout le monde se réjouissait, car les Surs allaient enfin être chez elles, libres de faire le bien et dexercer leur apostolat auprès des malades.

    Le soir du jour où les autorités sanitaires de la municipalité avaient quitté la place, au P. Bonnétraine, qui venait pour la féliciter, la Mère Supérieure disait : Mon Père, voici votre hôpital.
    Le mien ? Non, ma Mère, il est vôtre.
    Alors disons quil est nôtre et demeurons daccord.

    (A suivre) H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakonam.

    1926/678-692
    678-692
    Bailleau
    Inde
    1926
    Aucune image