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Vieilles cités, vieilles traditions : Bangalore 2 (Suite)

Vieilles cités, vieilles traditions. Bangalore. (Suite) La Légende de Doddamale. Pour avoir sur Bangalore quelques données historiques certaines, je me suis adressé au même auteur. Dun seul bond il ma fait franchir plus de trois siècles, tout le temps qui sépare la légende de Vira-Ballala de lhistoire de Kempe Gauda.
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    Vieilles cités, vieilles traditions.
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    Bangalore.
    (Suite)
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    La Légende de Doddamale. Pour avoir sur Bangalore quelques données historiques certaines, je me suis adressé au même auteur. Dun seul bond il ma fait franchir plus de trois siècles, tout le temps qui sépare la légende de Vira-Ballala de lhistoire de Kempe Gauda.

    Lhistoire de Gauda est toute parsemée de merveilleux ; elle est un peu comme le jardin de Lal-Bag, où les fleurs sépanouissent à lombre des grands arbres : ses faits les plus authentiques abritent les légendes les plus jolies et les plus invraisemblables.

    Vers la fin du XIVe siècle, dans les environs de Conjévaram, ville alors célèbre comme étant la capitale du royaume de Tondamangalam, dans une humble bourgade du nom dAlour, habitait Ranabaire Gauda. Il était laîné dune nombreuse famille de sept frères. Gens de haute caste, ils se livraient à lagriculture;mils étaient riches, nous dit-on, ils étaient heureux, et létat de chaos dans lequel lInde se trouvait plongée par les guerres dalors les avait laissés dans lindifférence la plus complète.

    Le seigneur de lendroit allait troubler la paix dont jouissaient les sept frères et les forcer à prendre le chemin de lexil. Voici comment arriva le malheur.

    Ranabaire Gauda avait une fille du nom de Doddamale. De cette jeune personne lhistoire nous dit quelle était très belle et quelle était en âge dêtre mariée. A toute jeune fille en âge de contracter mariage, la coutume de la caste exigeait quon amputât lannulaire et le petit doigt de la main droite. Pour Doddamale le temps était venu où elle allait avoir à subir cette opération cruelle autant quétrange.

    Cest alors que le seigneur du pays la fit demander en mariage. Or ce prince était de murs très dissolues. Peut-être le vieux Gauda, dans son désir déviter des ennuis, aurait-il fermé les yeux sur ce détail ; mais le prétendant nappartenait pas à la caste des Gauda, il était dune caste inférieure, et cest là, dans lInde, un point sur lequel on ne peut transiger. La demande fut rejetée. Grande colère chez le roitelet. Que lun de ses sujets refusât de lui donner sa fille en mariage, cétait lui faire une injure sanglante. Il résolut de prendre par la force celle quon ne voulait pas lui donner de bon gré. Dautre part le père de la jeune fille voyait lorage samonceler au-dessus de sa tête ; il ne pouvait se faire illusion sur le danger auquel il sexposait, lui et sa famille, du fait de son refus. Pour échapper à la colère du prince, il se décida à aller chercher un refuge sur le plateau de Mysore.

    Ranabaire Gauda part donc, suivi de ses frères. Dans de lourdes voitures à bufs on entasse pêle-mêle les femmes et les enfants, la provision de riz, les ustensiles de ménage les plus indispensables ; on noublie pas limage de la divinité protectrice de la famille, et, pour éviter la poursuite des soldats du roitelet, on se met en route la nuit. Pour dérober leur marche, les fugitifs ont soin déviter les sentiers que suivent ordinairement les caravanes ; avec peine, lentement, ils cheminent à travers la jungle. Dans la vaste plaine brûlée, durcie par le soleil, les pesantes voitures à bufs ne laissent aucune trace. Aussi Ranabaire put-il se croire sauvé, quand, après un voyage de plusieurs jours, il vit apparaître, vers louest, à lhorizon, la ligne des palmiers qui lui indiquait le Palar. Derrière le fleuve sétendait le plateau du Mysore. Cétait le salut.

    Une cruelle déception attendait les émigrants. Quand ils arrivèrent sur le bord du fleuve, ils se virent en face dune large nappe deau quil leur était impossible de franchir. Grossi par les pluies torrentielles tombées dans les montagnes du nord-ouest, le Palar descendait comme un torrent impétueux, et ses flots dun blanc jaunâtre, couleur qui lui avait valu son nom de fleuve de lait, le remplissaient jusquaux bords. Des arbres entiers, déracinés par la violence du courant, étaient entraînés, comme aussi se trouvaient emportés des cadavres danimaux, des débris de maisons. Tout cela passait, soulevé, balancé par les vagues. Non, jamais les lourds chariots de la caravane ne pourraient saventurer dans ce courant. Et pourtant il fallait passer et passer très vite. Les émissaires du seigneur dAlour venaient dêtre signalés dans le lointain. Un nuage de poussière, qui allait se rapprochant rapidement, indiquait aux fugitifs que bientôt une troupe de cavaliers serait sur eux. Cest alors que Doddamale est prise dune inspiration subite. Du fond de sa voiture elle a pu voir les eaux du Palar ; elle a entendu les cris poussés par ceux qui signalent lapproche de son ravisseur ; elle peut se rendre compte de limminence du danger. Pour elle les hommes ne peuvent rien, elle sadresse aux divinités. Or, parmi les divinités qui, daprès la mythologie hindoue, sont préposées à la garde des fleuves, cest à la Ganga, la déesse du Gange, quappartient la primauté. De ce pouvoir suprême, lauteur du Ramayana nous donne lexplication en nous racontant lorigine de la déesse. En ligne droite la Ganga est venue du ciel et, pour descendre de si haut, comme il lui fallait un marchepied, elle sest servie de la tête du dieu Siva.

    Cest à elle que sadresse Doddamale. Elle est puissante, la déesse du Gange ; ses images en font foi ; ne la représente-t-on pas armée de quatre bras ? Avec instance, la jeune fille supplie sa divinité de la faire échapper, elle et les siens, aux mains des persécuteurs. Mais comment se rendre propice la déesse du Gange ? Doddamale lui fera le sacrifice de ses bijoux. La fille de Ranabaire est riche, très riche : elle porte sur elle les huit sortes de joyaux dont sornent les Indiennes. Elle en fait loffrande à la Ganga. En hâte elle détache et ses bracelets dor et ses lourds pendants doreille et les jette dans les flots du Palar.

    La Ganga était femme ; du sacrifice que lui offrait Doddamale elle était donc capable dapprécier la grandeur. Elle se laisse toucher. En vertu de sa puissance, elle suspend le cours du fleuve. Vainement, nous dit un vieux chroniqueur, les eaux arrivent en flots pressés des contrées du nord-ouest, vainement elles se précipitent ; de son doigt la Ganga les arrête. Cest une muraille, puis cest une montagne ; comme autant de rochers, les vagues sy entassent. A labri de ces monts que faisait trembler le moindre souffle du vent, les Gauda pénétrèrent le territoire du Mysore.

    La Légende du Manche à balai. Grâce à la puissante protection de la Ganga, les Gaudas ont donc pénétré dans le pays dont ils feront désormais leur patrie. Que vont-ils y devenir ? Ranabaire hésite tout dabord à sétablir sur les rives du Palar. La région qui sétend devant lui na rien de la fertilité des riches plaines dont il vient de sexiler. Heureusement les divinités veillent sur lui, qui vont mettre un terme à son hésitation, le fixer pour toujours dans ce pays en lui procurant les moyens de sy créer une principauté.

    Cette fois, cest Baire qui va faire connaître sa volonté. Baire est la déesse protectrice des Gaudas et cest dans un songe quelle va donner ses instructions.

    Donc, la nuit qui suivit son arrivée sur la terre de Mysore, Ranabaire eut un songe. Deux divinités descendirent du ciel, qui, sapprochant de lui, le bénissaient en étendant sur lui leurs mains, ces mains qui, nous dit-on, brillaient ainsi que les rayons du soleil. Seulement, quand Ranabaire voulut les interroger, il les vit lune et lautre qui disparaissaient dans les ténèbres de la nuit ; cest ainsi que parfois, sur leau dormante des étangs, sévanouit limage du soleil, quand dans les airs le vent chasse les nuages.

    Quand un Indien a fait un rêve, les livres sacrés demandent quil ne se rendorme pas, si le présage était bon. Que, dans le cas présent, le présage fût bon, Ranabaire nen doutait pas ; aussi se garda-t-il bien de se livrer derechef au sommeil. Et, le matin venu, il se mit à examiner lemplacement sur lequel lui étaient apparues les célestes messagères.

    Ce quil y trouva, ce fut un balai, un balai qui se tenait debout, le manche à demi enfoui dans la terre, Quelque peu surpris de trouver cet objet domestique dans un lieu aussi désert, notre homme veut examiner de près sa trouvaille ; dune main il saisit le balai, lattire à lui. Ses premiers efforts sont vains. Il y va des deux mains, inutilement ; il redouble defforts, le balai ne cède pas. On dirait que le manche en est fixé dans le sol par des racines profondes. Ranabaire appelle à son aide ; on apporte pelles et pioches, autour du balai récalcitrant on creuse une large excavation. Lextrémité du manche à balai reposait sur un vase de cuivre tout rempli de pièces dor. Ce vase, semblable aux cruches que portent les femmes indiennes quand elles vont puiser leau, nétait lui-même que le premier dune série de douze vases semblables. Le tout formait comme une pyramide dont la base reposait sur une image de Krishna. Tous ces vases, empilés les uns sur les autres, étaient remplis de pièces dor ; dor aussi était limage de Krishna, comme était parsemée de paillettes dor la couche sur laquelle, au sein de la terre, semblait dormir le dieu.

    Cest ainsi, nous dit la légende, que prit naissance la fortune des Gaudas.

    Lemplacement sur lequel, daprès la tradition, Ranabaire aurait fait cette découverte merveilleuse, se trouve non loin des mines dor actuelles de Kolar ; et il se pourrait que le récit légendaire dont nous venons de donner le résumé neût été inventé que plus tard, afin de donner une explication merveilleuse à la présence de lor dans cette partie du Mysore. De Ranabaire et de ses descendants il nest plus question aujourdhui ; ils ont disparu de la mémoire des hommes ; lor est demeuré. Seulement lemplacement de ce précieux métal nest plus indiqué par le manche dun vulgaire balai, mais par de hautes cheminées, et, dans le sein de la terre, de puissantes machines ont pris, aux mines de Kolar, la place de Krishna ; elles transmettent une vie intense, une vie quà ses vases de cuivre ne pouvait donner limage de la divinité payenne.

    Voilà donc les Gaudas installés sur le plateau du Mysore. Dans le trésor quils viennent de découvrir, ils ont trouvé le nerf de la guerre. Ils feront la guerre. Désormais leur but sera de régner ; ils ne cesseront de lutter jusquà ce quils soient devenus les maîtres de ce pays où ils viennent de pénétrer en fugitifs. Naguère encore paisibles agriculteurs, ils vont devenir chefs de bandes. On retrouve chez eux quelque chose de ce qui, à la même époque, caractérisait les condottieri du nord de lItalie. Chez les uns et les autres, beaucoup de hardiesse dans les entreprises et très peu de respect pour la propriété dautrui, un goût très prononcé pour lintrigue en même temps quune absence totale de scrupules dans le choix des moyens.

    Des trois fils de Ranabaire Gauda, Jeya Gauda était le plus jeune, il semble aussi avoir été le plus aventureux. En 1408, il quitte son père et ses frères et sen va à la recherche dun royaume. Il naura pas à aller bien loin. Au sud-est dAvati se trouve la petite ville de Yelakanda. Le jeune aventurier savise que cette grosse bourgade ferait bien son affaire ; il sen empare donc et déclare quelle sera désormais la capitale de son royaume. Ce royaume, pendant quelques années, il soccupe de larrondir, puis saperçoit un beau jour que le pays appartient au puissant empereur de Vijianagar. Peut-être ce dernier va-t-il se fâcher et punir linsolent roitelet. Mais Jeya Gauda trouve le moyen de prévenir lorage quil voit poindre à lhorizon. Il gagne la confiance de lempereur et se fait donner par lui tout le territoire dont il vient de semparer.

    La Légende de Laksimiammale. Kempe Gauda, arrière-petit-fils de Jeya Gauda et son troisième successeur, monte sur le trône en 1513. Il sera le véritable fondateur de la ville moderne de Bangalore. Si nous en croyons la tradition, il en fut de la nouvelle cité comme il en avait été de lancienne : cest à un accident de chasse quelle dut son origine.

    Un jour Kempe Gauda, au cours dune partie de chasse, avait quitté Yelakanda, sa capitale, se dirigeant en droite ligne vers le sud, quand il sentit le besoin de prendre un peu de repos. Au milieu dun bosquet, à lombre des grands arbres, le royal chasseur sendormit. Il fit un rêve. Il se voyait le fondateur dune ville superbe ; son empire sétendait très loin vers le sud ; il était le plus heureux des hommes sur la terre de lInde. En un mot, comme dit certain proverbe tamoul, ce quen songe voyait Kempe Gauda prenait des dimensions énormes, le chat devenait un éléphant.

    A son réveil, le prince sabandonne à la rêverie. Le sujet lintéresse, il a la passion des édifices grandioses. Déjà sa bonne ville de Yelakanda lui semble bien pauvre et bien petite. Il lui faut une capitale dont la grandeur corresponde à sa propre grandeur. Peu à peu dans son imagination prend forme limage de la cité nouvelle. Elle sera très vaste et lui-même en fixera les limites en élevant une tour à chacun des quatre points cardinaux. Il y construira des temples, des temples nombreux autant que riches. Nest-il pas lui-même le protecteur de lArya Darma, le défenseur de la religion hindoue en face des Musulmans qui approchent dans la région du nord ? Cette ville, elle aura ses étangs et ses palais aussi. Il y construira un fort pour la protéger contre les attaques de ses ennemis, un fort dont les canons seront tournés vers le nord et vers le sud : vers le nord doù peuvent venir les cavaliers mongols vers le sud exposé aux attaques du roi de Mysore.

    Cest ainsi que Kempe Gauda, au cours de sa longue rêverie traçait le plan de sa nouvelle capitale. Mais cette capitale, quel en serait lemplacement ? Ces temples, ces palais, où les élever ? Où creuser ces étangs ? Et le fort lui-même, où donc le construire ? Cette dernière question surtout préoccupait le royal architecte. Dun fourré, situé non loin de là, il vit venir à lui la réponse. Un cerf la lui apportait, un cerf énorme, qui vint fondre sur le chien de Kempe Gauda. Quun chien fût attaqué par un cerf, pour les gens de ce temps-là cétait un événement de bon augure, et le prince le considéra comme tel. Incontinent la résolution fut prise : sur le même terrain, théâtre de la rencontre du cerf avec le chien, il bâtirait sa forteresse. Cest en lannée 1537 que la construction en fut commencée.

    Pourquoi le nom de Bangalore fut-il donné par Kempe Gauda à sa nouvelle capitale ? Non loin de la ville naissante, à trois milles environ dans la direction du nord, sur le bord de létang actuel de Hebbal et sur lemplacement occupé de nos jours par le village de Kodigehalli, se trouvait une humble bourgade, qui portait le nom de Bangalore. Quelques masures, dont les toits de feuillage desséché se confondaient avec le sol gris sur lequel ils sappuyaient : cétait la Cité fondée jadis par Vira Vellala, en mémoire du plat de fèves. Kempe Gauda emprunta le nom de ce village antique pour le donner à sa capitale. Lhumble cité de Vira continua pendant quelque temps de sappeler Hale-Bangalourou (lancien Bangalore), puis ce nom lui même finit par disparaître.

    A la construction du fort de Bangalore se rapporte la légende de Laksimiammale. La forteresse était sur le point dêtre terminée ; ses épais remparts, faits de terre battue, encerclaient le sommet de la colline qui domine la ville vers le sud-est. On élevait la porte principale, porte monumentale qui serait la façade de lédifice et dont le royal architecte avait rêvé de faire un arc de triomphe.

    Pendant que les ouvriers procédaient à ce travail se produisit un événement fâcheux autant quextraordinaire : chaque nuit se trouvait défait le travail du jour précédent. On avait beau redoubler de vigilance, multiplier le nombre des sentinelles, chaque matin on retrouvait, éparses sur le sol, les briques et les pierres que les maçons avaient élevées sur les murs du portail.

    On comprend quun événement de ce genre, répété plusieurs nuits de suite, nait pas manqué de frapper limagination du prince. Superstitieux comme il létait, Kempe Gauda se demandait quelle divinité venait de la sorte sopposer à ses desseins et cherchait par quels moyens, par quels sacrifices, il pourrait apaiser cette puissance invisible.

    La réponse lui fut donnée dans un songe. La divinité, lui fut-il dit, exige un sacrifice humain : elle sera satisfaite et laissera achever les travaux du portail le jour où, sur lemplacement de ce même édifice, lui sera immolée une jeune femme ; la victime devra être mère et porter encore dans ses entrailles le fruit conçu par elle. Dans cette exigence de la cruelle divinité payenne on retrouve les races dune pratique très ancienne chez les Hindous, en vertu de laquelle ils nélèvent aucun édifice sans avoir au préalable offert à la divinité un sacrifice sanglant. De nos jours ils immoleront généralement soit une poule, soit une chèvre. Mais jadis, surtout quand il sagissait de lérection de quelque monument dune importance plus considérable, on nhésitait pas à sacrifier des victimes humaines, de préférence de tout petits enfants. De nos jours encore, quand les ingénieurs du gouvernement ont à procéder à la construction de quelque ouvrage important, pont, digue ou autre, le bruit se répand assez souvent dans les foules quon fait enlever les enfants afin de les offrir en sacrifice pour apaiser les divinités des rivières, des fleuves, de locéan ou de la terre. De tels bruits, habilement colportés, donnent parfois lieu à des troubles et à des émeutes : ainsi en fut-il lan dernier à Calcutta, il y a deux ans à Madras et à Bombay.

    Pour Kempe Gauda, la réponse quil reçut au cours de son rêve le plongea dans un trouble profond. Il ne douta pas un instant que cette réponse ne lui vînt du ciel. Le chroniqueur, qui nous a transmis ce récit, nous dit du prince que cétait une âme très sensible ; il regardait comme un crime abominable et diabolique le sacrifice quon exigeait de lui. Comment pourrait-il se souiller dun tel forfait ? Mais, dautre part, le refus de sacrifier la victime quon lui demandait entraînait pour lui labandon de lentreprise presque achevée. Cétait sexposer à devenir la risée des princes, ses voisins, en même temps quun objet de raillerie pour son peuple même,

    Laksimiammale apprit les soucis du roi, son beau-père. Toute jeune, à peine sortie de lenfance, cette princesse avait épousé le fils aîné de Kempe Gauda un an auparavant. Elle allait être mère. Avec beaucoup de complaisance, lhistorien des Gauda nous énumère toutes les qualités de son héroïne. Il devient poète et multiplie les comparaisons que lui suggère son imagination : Belle autant que bonne, Laksimiammale était devenue lornement de la famille royale : elle en faisait le bonheur, elle en était lorgueil. Ce quest au ciel bleu le soleil pendant le jour et la lune durant la nuit, ce quest pour un pays le fleuve qui coule à pleins bords, ce quest lil pour un visage sans défaut, ce quà la couronne dor est le gros diamant, Laksimiammale létait pour la famille des Gaudas. Elle y vivait heureuse. Tel sur les étangs sépanouit le lotus, la plus belle des fleurs, telle dans le palais, sans crainte et sans souci, vivait la jeune épouse.

    Elle sen fut trouver le roi. Prince, lui dit-elle, je connais vos soucis ; jen sais les motifs et je nignore pas quel est pour vous le moyen den sortir. Pour apaiser la colère des dieux, il vous faut une victime. Moi-même serai cette victime. A la porte du fort faites tomber ma tête, mettez mon corps sous le pilier du grand portail. Les dieux seront satisfaits, votre uvre sera sauve, votre gloire intacte, la ville en sûreté.

    Hélas ! Cette offre généreuse, loin dapporter le calme dans lâme de linfortuné beau-père, achève au contraire dy jeter le trouble. Enfant, répond-il, jadmire ton courage ; ta générosité me confond ; mais sache-le bien, je ne puis accepter le sacrifice de ta vie, elle mest plus chère que ma vie, plus chère que ma gloire. Pour ne pas écraser le ver misérable qui rampe sur le sol, moi, ton père, je me détourne de mon chemin. Périsse plutôt le fort et périsse ma gloire pourvu que tu sois sauve ! Retire-toi ; tes paroles sont douces : des perles que tu portes elles ont le son argentin ; tes paroles sont douces, et pourtant aujourdhui elles sont tombées sur mon âme comme des gouttes de plomb fondu.

    La jeune femme ninsiste pas. Elle se retire. Seulement, quelques jours plus tard, quand, le matin, les ouvriers vont pour reprendre le travail interrompu la veille, ils trouvent debout les montants du portique et, près de là dans une mare de sang, le cadavre de la jeune princesse. Mettant à profit les ombres de la nuit, déjouant la vigilance des gardes, Laksimiammale était venue elle-même soffrir en sacrifice ; à lentrée du fort elle sétait immolée en se laissant tomber sur la pointe dune épée. La divinité se trouvant apaisée, le fort fut vite achevé. Quant à lhéroïne, les Hindous en ont fait une déesse : un temple lui fut élevé par les soins de Kempe Gauda lui-même, et de nos jours encore, dit-on, son culte est fidèlement gardé à Koramangalam, bourgade située non loin de Bangalore.

    Du fort élevé par Kempe Gauda il ne reste plus rien. En 1761, sous la direction dingénieurs français, Haïder Ali le fit transformer complètement ; les murs de terre firent place à des murailles en briques, hautes de cinq à six mètres, épaisses, revêtues dune cuirasse en pierres de taille et flanquées çà et là dénormes tours massives. Haïder Ali avait donné à sa forteresse lapparence dun camp retranché ; il y avait enfermé son palais, un arsenal, une mosquée, les maisons de ses officiers. Protégé par de larges fossés, par des glacis, le tout semblait fait pour résister aux attaques des hommes et pour défier les siècles.

    Et pourtant de la forteresse élevée par le prince musulman il reste aujourdhui peu de chose. Une porte seulement demeure encore debout, sorte de donjon, repaire que vient hanter lombre de Tipou Sultan, le tigre du Mysore. Sur la terrasse de ce château-fort, dans lépaisseur des murailles, sont creusés les cachots dans lesquels Tipou enfermait ses prisonniers de marque. Dans ces prisons aériennes, cellules aux lourdes portes bardées de fer ou oubliettes dans lesquelles jamais ne pénétrait le moindre rayon de lumière, que dofficiers anglais ont passé de longs jours et parfois de longues années, en attendant lheure de la délivrance ou de la mort ! Lun de ces réduits est surmonté dune plaque de marbre sur laquelle est gravé le nom dun officier anglais, le capitaine Baird, qui fut enchaîné là pendant plus de trois ans.

    Pour ceux de ces prisonniers qui restaient vivants, lheure de la délivrance sonna dans la nuit du 21 juin 1799. Cette nuit-là, favorisés par un brillant clair de lune, les Anglais, à la tête desquels se trouvait Lord Cornwallis, semparèrent de la forteresse. Depuis lors ils sont demeurés les maîtres véritables de Bangalore et ils en ont fait la plus belle ville de lInde méridionale.

    Les deux sommets de Bangalore. La ville est bâtie sur une série de collines de grandeur inégale. Les deux principales sont St. Johns Hill et le Fort ; la première, au nord-est, est couronnée par léglise St-François-Xavier avec la résidence épiscopale ; la seconde, au sud-ouest, supporte léglise St-Joseph et le nouveau couvent des Surs Catéchistes. Autour de St. Johns Hill se groupent les villas de la cité européenne ; la ville indigène sétend dans la direction du Fort. Deux cités qui se touchent et parfois se mélangent, et pourtant très distinctes daspect, deux cités dont la population est à peu près égale, la première a 118.600 habitants, la seconde en compte 119.000.

    Les deux sommets de Bangalore sont comme les deux rives dun lac immense. Jadis, au gré des vents, des vagues sy jouaient, qui auraient été figées à la suite dun cataclysme. On peut les suivre ; elles viennent du sud-ouest et sen vont vers le nord ; elles se succèdent à intervalles irréguliers ; ici elles sabaissent, comme à Shoolay, à Blakpalley ; là elles se creusent, deviennent des étangs ; tantôt elles se relèvent comme à Ste-Marthe, et tantôt se redressent comme au Champ de Parade, pour venir se briser contre la falaise abrupte que forme St. Johns Hill.

    Sur ces vagues immobiles sélève Bangalore. Cest de St. Johns Hill, du haut des murailles de la nouvelle église, quil faut contempler la cité ; le matin, au lever du soleil. Sur la façade, la corniche, savançant du côté de la ville, surplombe le vide et forme un observatoire admirable. Sur la gauche se creuse un océan de verdure : des flamboyants, avec leurs panaches rouges, des manguiers, dont les branches paraissent fixées au sol ; ici toute une rangée de tamariniers échevelés, poussiéreux, qui coupent dune ligne plus claire la masse sombre des autres arbres ; dans le lointain, sur la droite, mollement, sous la brise du matin, se balancent quelques palmiers. Lensemble forme un voile épais, tacheté de rouge, à labri duquel sont encore endormies les villas. Cest une forêt de parasols que ne peut percer le regard et sur laquelle glissent, pareils à des fils dargent, les premiers rayons du soleil.

    Plus proche, tout proche, en face, à droite, partout, descend la ville indigène, amas de maisons carrées aux murailles blanches, uniformément couvertes de tuiles rouges ou de terrasses grises. On dirait dun tapis immense accroché à vos pieds et se déroulant sur le flanc de St. Johns Hill. Cest un foisonnement de couleurs, de taches rouges, jaunes, blanches, avec çà et là un palmier solitaire agitant sa tête verte ; ces palmiers me semblent faire loffice de chevilles qui fixent au sol le tapis, lui font épouser tous les accidents de terrain, lempêchant de rouler au fond de la vallée. Cest un dédale de murailles et de toits, des murs séparés par des entailles régulières où commencent de circuler les Indiens. Ces ruelles, du fond desquelles on entend monter comme un bruit sourd, évoquent lidée dun labyrinthe aux corridors étroits. Jamais je noserais my aventurer, de peur de mégarer !

    Qui sait ? Le vieux Kempe Gauda sy perd peut-être lui-même, lorsque, secouant son lourd manteau de pierre, il lui prend fantaisie de quitter Sivaganga, le lieu de sa retraite, pour revenir visiter la ville quil fonda, il y a quatre siècles. Comment pourrait-il sy reconnaître ? Quand, au moyen de quatre tours, il avait marqué ce qui, daprès lui, devait être la limite de Bangalore, discrètement ses officiers avaient souri et tout bas sétaient chuchoté à loreille : Le prince est malade ; cest leffet du soleil. Ces tours, en effet, étaient si éloignées les unes des autres ! Et pourtant la ville a dépassé ces limites ; en plus de ce quavait délimité le royal architecte, elle comprend aujourdhui environ quarante kilomètres carrés. Ces temples, ces palais, ces monuments, que dans son imagination il avait élevés comme autant de châteaux en Espagne, sont devenus des réalités.

    Pour nous Bangalore possède un autre genre de beauté. Plus que par ses palais magnifiques, plus que par ses jardins splendides et ses larges avenues, cest par sa population catholique, par ses couvents, ses écoles, que Bangalore est belle aux yeux du missionnaire et chère au cur de Dieu. Eglises, couvents, écoles, la liste en serait longue. Et puis comment en faire lhistoire ? Cette histoire serait celle de chaque missionnaire, de chaque religieuse, qui travaillèrent ou travaillent aujourdhui à donner à la ville de Kempe Gauda sa beauté véritable ; ce serait lhistoire de la charité, la charité qui se donne et qui se donne à tous, la charité qui, plus que le brillant soleil, rayonne à Bangalore, et ne vieillit jamais, et jamais ne séteint.

    LEglise Saint-Joseph. Nous lavons dit plus haut, la ville a deux sommets. Celui du sud-ouest est dominé par léglise Saint-Joseph et le nouveau Couvent des Surs Catéchistes. Cest le 15 octobre 1851 que Mgr Charbonneaux bénissait la première pierre de Saint-Joseph ; mais la tradition nous apprend que, dès le XVIIIe siècle, dans ce même lieu connu sous le nom de Ganganachery, sélevait une humble chapelle. Cest là que venaient assister aux offices les soldats catholiques qui faisaient partie de la garnison. En 1836, cette chapelle devenait le centre dune paroisse qui compte aujourdhui 3.300 chrétiens. Cest là quen 1914 le P. Briand, curé de lendroit, installait le couvent des Surs Catéchistes. Dans cette partie de la ville qui va se développant de jour en jour, au milieu dune population très dense, exclusivement indigène, tout entière musulmane ou payenne, dans un bureau de poste désaffecté, le missionnaire installait le Couvent de Notre-Dame de Lourdes. Aux jeunes filles chrétiennes, aux musulmanes, aux payennes, aux surs de Doddamale et de Laksimiammale, les Filles de Saint François de Sales allaient donner leurs soins. Dans leurs dispensaires, leurs écoles, leurs visites à domicile, par tous les moyens que peut inspirer la charité, elles allaient sefforcer datteindre les âmes en semant partout le bien.

    Le soir du jour où fut installé le Couvent de Notre-Dame de Lourdes, le P. Briand disait : Maintenant je puis chanter mon Nunc dimittis.

    Le Père se trompait. Ainsi quau jardin de Lal Bag, sous la poussée des sèves grandissent les arbres, à Saint-Joseph, sous laction incessante de la charité, allait se développant luvre des Surs Catéchistes. Déjà ne la pouvait contenir le terrain qui lui avait été destiné. Un nouvel emplacement devenait nécessaire ; lancien bureau de poste était dune insuffisance notoire. On acquit un nouveau terrain, un couvent plus vaste y fut construit, que bénissait, au début de cette année, Mgr lEvêque de Mysore. Le soir de ce jour-là, le P. Briand dut rechanter son Nunc dimittis.

    (A suivre) H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakonam.

    1926/613-625
    613-625
    Bailleau
    Inde
    1926
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