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Vieilles cités, vieilles traditions : Bangalore 1

Vieilles cités, vieilles traditions. Bangalore.1
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    Vieilles cités, vieilles traditions.
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    Bangalore.1
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    Un Bangalorien. Bangalore ! Quand, pour la première fois, jentendis prononcer ce nom harmonieux, je venais dentrer au Séminaire des Missions-Étrangères. Cétait dans les premières journées doctobre en lan de grâce 1897 ; nous étions en classe de chimie, notre professeur était le cher et vénéré Père Boyet. De ceux qui furent à Bièvres en ce temps-là, personne na oublié le P. Boyet ; et si, parmi les Aspirants dalors, beaucoup nont pas retenu grandchose des leçons de chimie, plusieurs certainement se rappellent encore laccent que mettait notre professeur dans la définition de leau : Liquide incolore, inodore, sans saveur.

    Quand le moment du Deo gratias était venu, nous entourions le bureau de notre professeur et, pour lui faire oublier les cinq minutes consacrées réglementairement à la récréation, nous lui parlions de sa chère Mission de Mysore. Alors la même voix chantante qui venait de nous donner la définition de leau, nous parlait de Bangalore, de Mysore, de Kolar-mine. Lintonation était la même ; pour Bangalore comme pour incolore, laccentuation portait invariablement sur la première syllabe.

    Lhomme est un dieu tombé, qui se souvient des cieux.

    Le cher P. Boyet, lui, se souvenait de Bangalore. Avec quelle émotion il nous parlait de sa Mission bien aimée ! Nétait-il pas un exilé ? Tout jeune prêtre il avait été désigné pour le Mysore. Du Mysore il avait fait sa patrie dadoption, il lui avait consacré toute son âme, toute sa vie : et voilà quun jour il avait été rappelé comme Directeur au Séminaire des Missions-Étrangères. Il était venu professer la philosophie aux Aspirants de Bel-Air. Par accident, il leur enseignait aussi quelques éléments de chimie. Mais on sentait bien que son cur nétait ni dans les syllogismes, ni dans les alambics ; son cur était resté dans le Mysore.

    Pareil à loiseau qui pour chanter a besoin de lumière, pour vivre et pour mourir il fallait au P. Boyet le beau ciel bleu de Bangalore. La Providence, un jour, exauça ses désirs. Il put abandonner Aristote et Platon, dire adieu à tous les alambics, à toutes les cornues, et revenir enfin dans sa chère Mission. Cétait là quil devait mourir au mois daoût 1916.

    Des leçons de mon professeur de chimie, je nai, hélas ! que bien peu retenu ; mais de lamour que le P. Boyet portait à sa Mission, il est passé quelque chose en mon âme, et ce quelque chose est resté.

    *
    * *

    Impressions de voyage. Or donc en janvier dernier je fus à Bangalore. De Mayavaram à Bangalore le trajet est très long, le chemin de fer très lent. Heureusement les distractions ne manquent pas. Au voyageur qui veut ouvrir les yeux, elles soffrent nombreuses autant que variées. Lennui le plus mortel, la préoccupation la plus profonde, même celle que peut causer la perspective dune retraite à prêcher, rien ne peut tenir longtemps devant le spectacle offert au voyageur par ses compagnons de voyage. Des distractions, celui qui voyage dans lInde en trouve partout : pas nest besoin de les rechercher, elles se présentent delles-mêmes. Pas nest besoin de vouloir gonfler des chiens, cest-à-dire, comme nous lexpliquait dernièrement un académicien en partance pour Saragosse, de vouloir gonfler des phrases. Donc pas nest besoin de sextasier sur la beauté du pays, de se pâmer devant la splendeur des aurores ou des couchers de soleil. Dans lInde, pour se distraire en chemin de fer, cest assez de regarder les Indiens. Il y a quelques années, Gandhi, dans sa lutte contre le Gouvernement, exhortait ses compatriotes à boycotter les chemins de fer. Il fallait revenir à la charrette à bufs. Renoncez, disait-il, à la voiture à fumée. Cest à elle, cest à cette machine exécrable que nous sommes redevables de tous nos maux. Elle nous a amené la peste et, dans notre pays, elle est cause de la famine. Quand, dun endroit à lautre, les méchants vont exécuter leurs sinistres projets, ils sont portés par le chemin de fer. Nos sanctuaires les plus sacrés ne sont pas respectés ; conduits par la machine à vapeur, les impies en grand nombre les souillent par leur présence. Et le grand utopiste quest Gandhi faisait remonter à trois causes principales la pauvreté des peuples de lInde : les machines à vapeur, les avocats et les médecins.

    Du reste, il nest pas surprenant quil nait pas été écouté. Lui-même ne prêchait pas dexemple. Inlassable toujours, soit en chemin de fer, soit en automobile, on le vit pendant plusieurs années parcourir limmense péninsule. Il allait du nord au sud, de lest à louest, chantant partout sa complainte contre les chemins de fer, les avocats, les médecins. Un jour, le Vice-roi voulut procurer un peu de repos au célèbre agitateur. Gandhi fut arrêté et, malgré les plaidoyers que firent pour lui dhabiles avocats, il fut condamné à la prison. Pour en sortir, il se fit porter malade, fut soigné par un médecin anglais, et remonta dans le train dès le jour de sa libération

    Dans la campagne quil mena contre lusage des chemins de fer, Gandhi ne fut pas écouté. Il le fut si peu quen 1921, année où ses objurgations avaient été le plus ardentes, les statistiques nous disent que le véhicule maudit a transporté 550 millions dIndiens.

    Cest que lIndien aime les voyages. Quest-ce que lhomme ? Cest un animal raisonnable, cest un animal social et parfois sociable. Pour lIndien, à ces traits généraux on pourrait ajouter que cest un animal migrateur. Après le bonheur de passer des heures, et souvent des journées, en des palabres sans fin ; après le plaisir dassister à des fêtes religieuses, qui sont de véritables kermesses ; après les délices que lui procurent le théâtre et le cinéma, rouler en chemin de fer constitue lune des joies favorites de lIndien. Un Français, de passage dans lInde, donnait dans Excelsior ses impressions de voyage : Il nest pas de figures plus heureuses que celles de cent indigènes macérant depuis trente-six heures dans une voiture à vingt places. Mâchant le bétel et triturant leurs doigts de pieds, ils hument la volupté du mouvement mécanique. Raisonnablement, dans les pays modérés, on se rend à la gare le jour du départ, voire une heure avant. Cest que nous ne sommes pas de fins connaisseurs des plaisirs de la voie ferrée. Bien avant la date où ils participeront au grand mystère de la traction, les Hindous, portant leur parapluie, suivis de lépouse, qui porte la pipe du maître et les pots de cuivre, et de lenfant tout nu, envahissent le hall du South Indian Railway ou dune autre Compagnie prospère. Ils y mangent dos à dos, question de caste (noubliez pas les castes !), y font leur prières et sy lavent les tibias. Une odeur sui generis enveloppe le camp. Heureux, ils dorment là, attendant un train quils prendront probablement .

    Les Chemins de Fer. Les Indiens sont-ils faits pour les chemins de fer ? Les chemins de fer sont-ils faits pour les Indiens ? Ce sont là des questions dont je laisse à dautres voyageurs le souci de la réponse. Tout voyageur qui prend le train sur le South Indian constatera comme moi que les chemins de fer sont dune lenteur désespérante. Cette lenteur, un Anglais la constatait dans le Madras Mail, lun des principaux journaux de la Madras Residency. Protestant, notre voyageur va tout naturellement puiser ses arguments dans la Bible ; il écrivait donc le 9 avril 1924 : La Tradition prouve quil est question de nos chemins de fer indiens dès les premiers jours de la Création. Cest bien de nos chemins de fer que parle lauteur du livre de la Genèse quand il mentionne les animaux qui rampent sur la terre. Ayant cité son texte, lauteur apporte le fait suivant à lappui de sa thèse : Cétait, dit-il, non loin de Bangalore ; je me trouvais dans le train qui fait le service entre Mysore et cette ville. Sans cause apparente, le train sarrêta tout à coup au beau milieu de la plaine. Je descendis et allai demander au conducteur le motif de cet arrêt. Ce nest rien, me répond cet employé ; cest tout simplement un troupeau de moutons qui se trouve sur la voie. Les moutons sécartent, le train passe. Une demi-heure après, nouvel arrêt du convoi. Nouvelle enquête : Quy a-t-il cette fois ? La réponse ne se fait pas attendre : Monsieur, cest le troupeau de moutons. Comment ? Encore un troupeau ? Cest le même, Monsieur, cest le même qui nous avait arrêtés, il y a une demi-heure. Ces maudites bêtes nous ont devancés et maintenant elles obstruent de nouveau la voie.

    Pour des gens pressés, la lenteur de nos chemins de fer peut avoir des inconvénients. Les Indiens, nayant de la valeur du temps quune notion très vague, trouvent cela très naturel très conforme à leur caractère. Jai connu des missionnaires qui savaient mettre à profit la bonne volonté de ces animaux qui rampent sur la terre. Un ancien curé dAyampetty, le P. Niel, me disait un jour : Quand je dois prendre le train, jenvoie mon boy à la station prévenir le conducteur. Toujours complaisant, ce dernier attend que je sois arrivé pour donner le signal de départ. Et puis cette lenteur permet de contempler à loisir le paysage. On peut aussi grâce à elle, faire les études les plus intéressantes sur les us et coutumes de ses compagnons de voyage.

    Compagnons de voyage. Lendurance indienne est invincible. Dans les voitures combles, au milieu de lamoncellement des bagages et des enfants, personne ne songe à se plaindre. Voici un voyageur de seconde classe. Il est couché sur le dos. Béatement il contemple lampoule électrique suspendue au plafond. Sur le rebord le la fenêtre, dont il vient de baisser la vitre, il appuie avec volupté ses deux pieds nus. Quelle délectation doit lui procurer la sensation du vent qui lui passe à travers les orteils !

    Ici, en troisième classe, dans un langage tamoul, assaisonné danglais, deux brahmes parlent avec animation. Dune voix très haute, afin dattirer lattention de tout le wagon, ils prononcent les mots de boycott, de swaraj, de Gandhi, de Sarkar et de Sirrr ! Ce sont des nationalistes. Ils discutent la question politique. Ils doivent être intéressants, car dans un coin du compartiment, je vois deux dames turques qui abaissent un instant leur long voile blanc. Pour mieux entendre, sans doute, elles ont risqué un il.

    Mon compagnon est un brahme, un brahme énorme avec son ventre et son cordon. Il na pas plutôt pris sa place, que le compartiment se trouve par lui transformé en salon de toilette. Entré revêtu dun pagne dune blancheur immaculée, il descendra dans la tenue impeccable dun gentleman. Jassiste à la transformation. Mais, par pudeur, autant que pour laisser toute liberté daction à mon compagnon, jai soin de déplier mon journal. Vraiment cest une opération longue et laborieuse que la transformation dun brahme en un gentleman. Que defforts, par exemple, mont paru nécessiter les chaussettes et les souliers ! Mais je lève mon journal : le moment critique est venu, le moment où le pagne tombé fait place au pantalon. Je puis me rendre compte du résultat. Au point de vue esthétique, il est désastreux : un gros ventre bouddhique dans un étui de drap noir très vaste et pourtant trop étroit. Enfin, voilà les bretelles passées ; un gilet à large échancrure comprime lépais bourrelet qui déborde par dessus le pantalon. Le col, en celluloïd, est agrafé, le nud de la cravate est formé. Ces opérations mont paru délicates entre toutes ; elles ont duré le temps qua mis notre machine à parcourir la distance de trois milles. Un moment, par charité, je suis même sur le point doffrir mes services. Mais non, cest fini. La métamorphose est achevée, elle est complète. Sans crainte de mexposer à blesser la modestie de mon compagnon, je puis abaisser mon journal. Le brahme se tient là devant moi, lair souriant, satisfait du travail accompli, couvert de sueur par suite de leffort déployé, nosant remuer par crainte dun accident possible.

    Pendant ce temps notre train continuait de filer.

    Le Kavéry. De Mayavaram jusquà Erode, en passant par Trichinopoly, cest-à-dire sur un parcours de 173 milles, la ligne du chemin de fer est parallèle au lit du Kavéry. A partir dErode laissant le fleuve à louest, le train contourne le massif des Montagnes Bleues (Nilgiris) et remonte vers le nord. Le Kavéry est le fleuve sacré du Sud de lInde. Ptolémée le désigne sous le nom de Kaberos ; il prend sa source dans les montagnes du Coorg, à louest de Mercara. Il a été le sujet de légendes nombreuses autant que variées.

    La mythologie indienne compte sept fleuves sacrés. Ella en a fait sept déesses : le Gange, au nord, le Kavéry, au sud, sont les plus célèbres. Ganga, fille de Himavat, est descendue du ciel. Lauteur du Ramayana nous raconte longuement comment le dieu Siva la reçut sur sa tête. Décemment Kavéryammale ne pouvait avoir une origine moins céleste. Daprès le Skanda-Pourana, elle était fille de Brahma lui-même. Peut-être sennuyait-elle dans le ciel, car un jour elle obtint de son père lautorisation de descendre sur la terre. Elle y vécut longtemps et toujours passa pour être la fille dun simple mortel du nom de Kavera-Mouni. Bonne fille, la déesse, en vue de témoigner sa reconnaissance à son père adoptif, résolut de lui faire partager sa propre nature divine, et, pour lui rendre facile lacquisition de la sainteté, elle-même se métamorphosa en un fleuve. Ce fleuve est le Kavéry, et quiconque sy baigne est délivré de ses péchés.

    Chose curieuse, le même nom sanscrit, qui sert à désigner cette déesse, fille de Brahma, sapplique également aux courtisanes et femmes de mauvaise vie.

    Certains auteurs font du Kavéry la fille dun roi Chola. Dautre encore, très prosaïquement, nous disent que le fleuve tire son nom de la couleur jaunâtre de ses eaux, quand, à la mousson, elles descendent de louest ( kavi, rouge jaunâtre, et eri, nappe deau.)

    Avant darriver à Trichinopoly, le fleuve se divise en deux branches. La principale prend le nom de Coléron et va gagner le golfe du Bengale en obliquant vers le nord-est. Ce nom de Coléron, daprès la tradition remonterait à lépoque où furent construites les fameuses pagodes de Siringam. Quand les ouvriers qui avaient travaillé à la construction de ces édifices sadressèrent au prince qui les avait employés pour recevoir leur salaire, celui-ci ne trouva rien de mieux que de les faire tous noyer dans le fleuve qui passait non loin de là. En souvenir de cet événement, le nom de Coléron (kol, meurtre, et idham, lieu) fut donné à la branche nord du Kavéry. Le Kavéry proprement dit se dirige tout droit vers lest. Le delta formé par ces deux branches du même fleuve est lune des régions les plus fertiles de lInde.

    Tout en rêvant dIndiens et de brahmes, de la déesse Kaveryammale et de ses légendes, je métais endormi. Quand je me réveillai, jétais dans le Mysore, à Bangalore, terme de mon voyage.

    Le Mysore. Bangalore compte une population totale denviron 240.000 habitants ; sur ce nombre, 23.000 appartiennent à la religion catholique. La ville est divisée en deux parties : la City, où se trouve la population indigène, et le Cantonment, où résident les Européens. Bangalore est lune des villes principales de lEmpire des Indes. Elle doit son importance à sa situation privilégiée au centre du plateau du Mysore, au climat dont elle est favorisée, à lextension que nont cessé de lui donner les Anglais et les rois de Mysore. Pour nous, catholiques, ce qui fait la beauté de cette ville, cest la floraison des uvres qui nont cessé de se développer depuis le jour où Bangalore devint le chef-lieu de la Mission de Mysore, en 1845, avec Mgr Charbonneaux comme premier évêque.

    Malgré son importance, Bangalore nest pas la capitale du royaume. Cet honneur revient à la ville de Mysore.

    De Bangalore que nous disent les poètes ? Quils aient écrit en sanscrit, en tamoul ou en kanara, les poètes indiens nous parlent beaucoup du Mysore ; ils en ont fait une terre dépopée. De Bangalore, au contraire, ils disent peu de chose. Cest que Bangalore est une ville très moderne, tandis que les poètes appartiennent au passé. Dans le monde moderne, il y a pour eux peu de place, même sur la terre de lInde. En littérature, comme en beaucoup dautres choses, lInde vit des souvenirs du passé.

    Dans le domaine de la poésie, le passé nous a légué des trésors, et cest là quil faut aller chercher les traditions qui regardent le Mysore. Ces vieux poètes sont renommés pour la richesse de leur imagination. En parcourant les descriptions quils nous ont laissées, on dirait quentre eux cest à qui donnera les images les plus nombreuses, les plus éblouissantes et parfois les plus inattendues. Des tableaux quils nous font de cette contrée, il en est bien souvent comme de ceux de lInde : il y a trop de lumière, les demi-jours y sont rares, les ombres nulle part. Et pourtant, ce qui fait le charme de la poésie indienne et lui donne aussi sa note doriginalité, cest précisément cette richesse du coloris, dont nous sommes comme éblouis, cest la profusion de ces comparaisons, de ces images, qui souvent se répètent et dont les termes parfois nous paraissent forcés.

    De ces images il en est comme des tableaux que produisent, à Bangalore, les rayons de soleil en tombant sur le parc de Lal-Bag. Les parterres ne changent point, que séparent les multiples méandres des allées ; on y revoit le soir ce quon y avait admiré le matin, mêmes tapis de verdure, mêmes bosquets darbres et mêmes massifs de fleurs. Le cadre ne varie pas, le tableau demeure toujours là, aux teintes invariables, et pourtant laspect en est bien différent selon que les couleurs en sont exposées aux rayons du soleil levant, inondées par la lumière crue du soleil de midi, ou caressées le soir par les derniers feux du jour. Ainsi de la littérature indienne, toujours la même et qui change toujours ; les mêmes images sy répètent sans cesse, mais de ces images les nuances sont multiples.

    Or donc, les poètes indiens, parlant du Mysore, le comparent à un roi. Cest un roi des anciens temps, un de ces rois guerriers que chantent les créateurs de légendes. Cest un roi revêtu de sa cotte de mailles, car le pays tout entier, avec ses montagnes, ses collines et ses rochers, a laspect rugueux quavait jadis larmure des guerriers. Le Mysore est un roi ; éparses à travers le plateau, les villes forment comme autant de perles précieuses serties dans sa couronne. Bangalore, nous disent les poètes, cest le gros diamant qui supporte laigrette au front du Souverain.

    Chose curieuse, les géographes, dans la description géologique quils nous font du Mysore, sont ici daccord, ou à peu près, avec les poètes. Ce royaume est comparé par eux au corps dun géant. Situé tout entier sur le plateau que forment les Gathes Occidentales en se rapprochant vers le sud des Gathes Orientales, le pays représente assez bien la poitrine du géant. A chacun des côtés, à lest et à louest, comme des bras immenses, sallongent les chaînes des Gathes. Détachées des Montagnes Bleues ou Nilgiris, elles se dirigent vers le nord et vont gagner la chaîne des monts Indhya. Le pays compris dans le triangle que forment ces trois chaînes de montagnes est le plateau du Deccan.

    Les Gathes occidentales suivent la côte de lOcéan Indien. Cest la muraille qui interdit au Mysore laccès de la mer. De cette muraille, comme autant de tours, se détachent parfois des sommets aux formes bizarres, aux cimes qui se perdent dans les nuages. Cette muraille, aux anfractuosités de laquelle saccrochent, le matin, de merveilleux flocons de nuages gris, ces tours sur lesquelles semblent flotter de sombres bannières, ne seraient-ce pas les fortifications derrière lesquelles se retranchèrent jadis les Asuras, quand ces Titans de lInde luttèrent contre les dieux ?

    Les Gathes orientales, en se dirigeant vers le nord, traversent lInde en laissant à lest la plaine du Carnatique. Ici le Mysore nest plus, comme à louest, défendu par de hautes murailles que fortifient des tours gigantesques ; il est protégé par une longue ligne de montagnes. Rapprochées, mais indépendantes les unes des autres, tantôt isolées, tantôt groupées à lest du plateau, on ne voit partout que des bettas ou collines, parfois simples roches, que des durga, montagnes escarpées, difficiles daccès, que surmontent souvent une pagode et presque toujours les ruines dun vieux fort et que lusage désigne sous le nom de droogs. De cette longue suite de collines et de monts, qui sécarte de la côte en remontant vers le nord, un Indien dirait quelle ressemble à un troupeau déléphants. Un jour, nous dirait-il, que ces animaux étaient allés boire et se baigner dans les flots du Golfe de Bengale, il advint quà leur retour vers les forêts de louest, ils troublèrent les méditations dun Rishi. Irrité, celui-ci les changea en autant de montagnes de pierres.

    Si nous voulons retrouver les origines du Mysore, la raison de sa configuration géographique et létymologie de son nom, il nous faut remonter très haut dans lhistoire, au delà même de lhistoire, jusquaux temps fabuleux où les Asuras luttaient contre les dieux. Un certain nombre de ces géants habitaient le territoire du royaume actuel de Mysore ; la légende nous a conservé le nom des principaux chefs de ces Titans, en même temps quelle nous désigne lemplacement de leurs forteresses. Vaincus par les dieux dans une première rencontre, les Asuras construisirent une triple forteresse ; cest une seule et même ville, elle a nom Tripura ; elle est de fer sur la terre, dans les airs elle est dargent, dor dans le ciel.

    Comme bien lon pense, quand il fallut livrer lassaut à ce dernier refuge des révoltés, les dieux se présentèrent en nombre. Toutes les forces célestes, mobilisées pour la circonstance, furent concentrées non loin de la ville actuelle de Mulbogal, sur le Koût-thou-malei (montagne du rassemblement).

    La bataille fut terrible. Lauteur du Mahabarata nous en a laissé le récit dans le premier livre de son poème. Sil faut len croire, les Titans se défendirent bien. Doués dune grande force et dun courage prodigieux, les Asuras écrasèrent à coups répétés bataillons des Suras, en lançant mille et mille montagnes, qui, poussées vers le ciel, retombaient en nuages de feu. Ces monts énormes se précipitaient, avec leurs plaines couvertes de pierres et darbres, au milieu des airs ; on les voyait prendre toutes sortes de formes, comme les nuages dont les flancs portent la foudre. Avec fracas on les entendait se heurter dans lespace, et leur chute sur la terre répandait partout la terreur....

    Finalement les Asuras furent vaincus, comme le furent les Titans de la mythologie grecque. Nara, autrement dit Indra, le Jupiter de lInde, prit ses flèches puissantes, dont la pointe était enrichie de lor le plus brillant, armes ailées quil fit voler dans la route du ciel ; lespace en fut rempli soudain ; elles fendirent les montagnes du sommet à la base, et les Asuras, saisis deffroi, se précipitèrent dans les flots de la mer ou furent engloutis dans le sein de la terre. (Mahab-Adiparva, chap. XIX). Les débris de leurs armes restèrent sur le terrain de combat. Cest pour cela, nous dit-on, que dans le Mysore, le plateau sur lequel fut livrée cette bataille gigantesque, le voyageur rencontre tant de roches escarpées, tant de collines solitaires, tant de montagnes dénudées. Elles sont demeurées là où les fit tomber Indra, en les brisant avec ses flèches dor.

    Des Asuras vaincus, ce fut un géant qui donna son nom au pays de Mysore. Il se nommait Mahishasura. Pour combattre les dieux, il avait pris la forme dun bufflon (mahisha), cet animal dont Yama, le dieu de la mort, avait fait choix pour sa propre monture. Cest non loin de la ville de Mysore, que Mahishasura avait établi son quartier général. Vaincu et mis à mort par la terrible déesse Dourga, il a laissé son nom à la ville de Mysore et ce nom, dans la suite des temps, est devenu celui de tout le pays.

    La Légende du plat de fèves. Doù vient le nom de Bangalore et quelle est la signification de ce terme, quavec tant de suavité prononçait notre vénérable professeur de chimie ? Ce sont des questions sur lesquelles historiens et linguistes se sont livrés de rudes combats ; la lutte, dit-on, continue de nos jours et lacord nest pas près de se faire :

    Grammatici certant, et adhuc sub judice lis est.

    Pourtant une chose, tout dabord, paraît acquise comme certaine : cest que nous navons pas besoin de remonter très loin dans le cours des temps pour retrouver les origines de Bangalore. Des Asuras il nétait plus question depuis bien des années, et Mysore, la ville de Mahishasura, avait déjà vécu bien des siècles quand naquit celle qui devait être sa rivale et finir un jour par la supplanter en gloire et en splendeur. Sur ce point tout le monde paraît daccord : Bangalore ne remonte pas au delà de dix ou douze siècles, et, comme nous sommes dans lInde, cest-à-dire dans un pays où lhistoire se perd dans la nuit des temps, nous pouvons dire dune ville quelle est moderne quand elle na vécu que dix ou douze siècles.

    Mais ce qui met la division parmi les doctes Pandits, cest de savoir pour quel motif ce nom fut donné à Bangalore.

    Pour les uns, la ville devrait son nom à Venkata. Rien de plus simple, nous disent ces linguistes ; il suffit pour le démontrer que V = B, K = G, T = L. Quétait ce Venkata ? Fut-il un homme ou un dieu ? un personnage historique ou lune de ces innombrables divinités dont le Panthéon indien est surpeuplé ? Certains savants nous affirment que ce fut un homme, quil se rendit célèbre sur la terre. Ce quils nous disent est peut-être vrai, mais de cet homme célèbre, pas plus que de ses hauts faits, on ne trouve nulle trace dans lhistoire de lInde, histoire dans laquelle on trouve pourtant tant de choses.

    Dautres déclarent que Venkata était une divinité ; ils donnent même son sexe. Cétait une déesse, et son culte est encore en honneur dans le Mysore, à Bangalore en particulier. Jadis Venkata se trouvait être la divinité principale du North-Arcot, elle avait son quartier général à Tiruppatty, et, comme cest de là, nous dit-on, que partit la petite colonie qui vint sétablir à Bangalore, les fugitifs auraient apporté avec eux limage de Venkata, leur déesse tutélaire ; ils auraient, en son honneur, élevé une pagode dans lintérieur même du fort quils construisirent et finalement ils auraient donné son nom à la localité dans laquelle ils venaient de sinstaller.

    Pour plausible que paraisse a priori lexplication donnée par ces doctes Pandits, dautres savants, qui ne sont ni moins doctes, ni moins Pandits, ne la peuvent admettre ; ces derniers nous affirment que Bangalore était une bourgade déjà vieille de plusieurs siècles quand vinrent sy établir les fidèles de Venkata, émigrés du North-Arcot.

    Après tout, que nous importent les discussions de ces doctes, érudits ? Pourquoi vouloir à tout prix rechercher, dans la signification du nom de Bangalore, les traces dune légende que nous auraient léguée les chantres des temps mythologiques ou des temps héroïques ? Pour lIndien le nom est un habit ; il en couvre les dieux, les hommes et les choses ; une longue bande de soie, aux reflets chatoyants, peut servir de voile à lhumble femme des champs comme à la riche brahmine. Les noms sont des habits et le nom de Bangalore, à la consonance pleine dharmonie, est un voile. Sous les plis de ce voile ne se cache ni déesse, ni dieu, un simple incident de chasse.

    De cet événement voici, du reste, le récit tel quil me fut conté.

    Les habitants de Mysore ont toujours aimé, dit-on, se livre au plaisir de la chasse, et les princes jadis chassaient beaucoup. Ce quils attaquaient, ce nétait plus les dieux, ainsi que lavaient fait les Asuras, leurs grands ancêtres ; ce quils poursuivaient de leurs traits, cétait les hommes, et, quand ce nétait pas les hommes, cétait les animaux. A la poursuite des fauves ils sentretenaient la main pour les luttes fratricides : chasser les éléphants dans lépaisseur des forêts, forcer dans leurs repaires les tigres et les lions, nétait-ce pas apprendre à forcer leurs ennemis au fond des citadelles, à la cime des monts ?

    Or donc en ce temps-là, Vira-Ballala chassait. Le Raja sadonnait à son plaisir favori. Faute dennemis ou manque de soldats, ne pouvant faire la guerre, le prince, ce jour-là, chassait les animaux. Suivi de quelques officiers, de bon matin il avait quitté Dvasamudram, son humble capitale et, toujours chassant, il était descendu dans le sud au sein de forêts épaisses. Il sy égara. Quand le soir fut venu, Vira-Ballala se trouvait seul, perdu dans les bois, mourant de faim et de soif, accablé de fatigue. Il fut tout heureux de trouver alors une chaumière isolée pour y mendier un peu de nourriture et un gîte pour la nuit. Au prince affamé la maîtresse de céans servit un plat de bangalou. Le bangalou était une espèce de fèves dont les pauvres faisaient leur nourriture. Cest avec reconnaissance que le prince accepta le mets de la pauvresse, et, plus tard, en souvenir de laumône reçue, dans léclaircie de la forêt au milieu de laquelle se trouvait la chaumière, il fit construire un village auquel aurait été donné le nom de Village des Fèves, Bangalou Our.

    Telle est la légende. Oui, mais ce nest quune légende, vient nous affirmer un savant professeur dans la Mythic Society (juillet 1923). A Bégour, nous dit-il, on a trouvé une inscription dans laquelle se trouve mentionné le nom de Bangalore, et cette inscription remonte au moins à lan 900 de lère chrétienne ; Vira-Ballala nest donc pas le fondateur de cette ville et nous devons renoncer à la légende du plat de fèves. Mais alors à quelle époque remonte Bangalore ? Doù vient létymologie de son nom ? Voilà ce que le docte professeur a oublié de nous faire connaître. Adhuc sub judice lis est

    (A suivre) H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakonam.

    oOo

    La méthode des Apôtres pour la fondation des Eglises particulières ne consistait pas dans un assaut des pays neufs en dune prise de possession à entreprendre, du point de vue religieux, par les Eglises des pays métropolitains, mais dans la fondation dEglises indigènes, instituées avec cette virilité courageuse des familles héroïques, où la constitution de foyers nouveaux nest pas considérée comme un déchirement, mais comme un apanage de fécondité, éduquées avec cette sagesse naturelle qui aspire à la maturité des Eglises naissantes, dont elle ne désire pas sentourer comme dune série de protégées et de clientes, mais quelle entend offrir au Christ et à son Vicaire comme autant dEglises nouvelles, plus jeunes et peut-être plus belles que celles qui purent les engendrer.

    Il ne sagit plus que dune seule chose : le Règne du Christ et la Paix du Christ dans lefflorescence de son Règne. Tout le reste ne compte plus.

    Lorsque le bâtiment est terminé, on enlève léchafaudage. Nous, missionnaires étrangers, nous sommes les échafaudages de lArchitecte divin, en vue de la construction de ses Eglises........


    (BULLETIN DES MISSIONS, Mai-Juin 1926).

    1926/551-564
    551-564
    Bailleau
    Inde
    1926
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