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Vie et évolution

Vie et évolution
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    Vie et évolution

    Il ne paraîtra pas sans intérêt ni même sans utilité de connaître la position prise par la science actuelle en face du problème de la vie et du monde vivant (formation des espèces). Ce problème est à la fois le plus important et le plus troublant qui se pose devant l’esprit scrutateur de l’homme, car il s’agit de notre origine. “Alors que la science n’existait pas encore, les esprits les plus hardis de tous les temps ont cherché à en donner une solution, parce que les productions de la vie, parmi lesquelles nous occupons la place la plus éminente, nous pressent de toutes parts d’une façon plus constante que les phénomènes météoroliques eux-mêmes” (Ed. Perrier. La Terre avant l’Histoire). Problème toujours posé, jamais résolu. Aujourd’hui cependant, comme aux jours de Marcellin Berthelot, la science, si on en croit ses représentants, va arriver, et à brève échéance, non seulement à connaître les derniers secrets de la vie, mais encore à produire la vie elle-même de toutes pièces. En attendant, c’est par un évolutionnisme intransigeant qu’on veut rendre compte de la vie et de ses manifestations. M. Edmond Perried († 1920) a été en France le protagoniste attitré du système. Directeur du Muséum, où il était titulaire de la chaire d’anatomie comparée, il a consacré à le propager sa science universelle. C’est dans son livre : La Terre avant l’Histoire 1 ou Les Origines de la Vie et de l’Homme, qu’il a synthétisé ses travaux antérieurs et condensé, avec un grand talent d’exposition et à grand renfort d’observations et d’inductions, les multiples hypothèses qui le composent. Les formules et théories des darwinistes ont été ou débarquées ou expliquées. C’est ainsi qu’on a enfin constaté que le mot : “La fonction crée l’organe” ne signifie rien et que c’est pour cela peut-être qu’on en trouvait l’usage si commode. La “lutte pour la vie” a été simplement niée dans la formation des espèces. Comment concevoir la concurrence vitale aux âges anciens où se sont formées les espèces, quand mers et continents étaient encore vides ?

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    1. — La Renaissance du Livre, 28, Boulevard S. Miche!, Paris.— Ce livre, que seul peut-être en France son auteur était capable d’écrire (cf. Préface, par H. Berr.) est le premier d’une Bibliothèque de Synthèse historique qui a pour titre : L’Évolution de l’humanité, et que dirige Mr Berr. Le plan qu’il annonce dans la préface de La Terre avant l’Histoire divise l’œuvre en quatre sections : préhistoire et protohistoire ; origines du christianisme et moyen-âge ; époque contemporaine ; époque moderne. La “Bibliothèque” comptera une centaine de volumes. Chaque sujet sera confié à un savant compétent. “Notre principal souci, dit-il, sera de faire partout ressortir l’effet des grandes contingences, la pression des nécessités sociales et l’action profonde du facteur psychique.” Et c’est à cette sauce qu’on va nous préparer les origines et le développement du christianisme.


    Origine de la Vie. — Et d’abord comment la vie a-t-elle pris naissance sur la terre ? A cette question, pourtant primordiale, nos savants ne peuvent encore donner de réponse ferme. L’hypothèse qui les satisfait le mieux pour le moment est que la vie se serait produite spontanément sous l’influence des chauds rayons du soleil primitif, dans l’atmosphère autrement chargée et riche que l’atmosphère actuelle, dans des composés albuminoïdes, qui forment les premiers éléments du protoplasme. Et voici la raisonnement que fait M. Ed. Perrier. Le soleil est, en définitive, on ne saurait le nier, l’unique agent de la conservation de la vie sur la terre par les réactions qu’il détermine dans la chlorophylle des végétaux. Il est le principe vivifiant de tous les êtres organisés. Mais, si les radiations solaires sont nécessaires et suffisent pour l’entretien de la vie, l’esprit n’est-il pas naturellement conduit à se demander si elles ne sont pas ou n’ont pas été capables de la produire directement ? Sans doute, pour le moment, la vie n’est plus produite que par l’action des êtres vivants ; la science française a fait la preuve qu’il n’y a plus de génération spontanée : Omne vivum ex ovo ; mais, si les conditions actuelles ne sont plus favorables à la génération spontanée de la vie, elles ont pu l’être autrefois. Notre soleil, qui n’est plus qu’une étoile jaune, et donc dans sa période de déclin, a eu dans son stade d’étoile bleue une longue période de jeunesse et d’âge mûr, au cours de laquelle ses rayons étaient singulièrement plus chauds et plus actifs. D’autre part, l’atmosphère primitive de la terre était aussi autrement chargée d’effluves et de gaz, comme en témoigne l’exubérance de la vie végétale et animale aux époques géologiques. Des substances ternaires ou quaternaires, principe des composés albuminoïdes, dont le mélange constitue le protoplasme des végétaux et des animaux, ont pu s’y former. Incubé par les radiations solaires, pénétré par la radio-activité de la terre primitive, le mélange acquit la faculté de se nourrir, de se développer, de se reproduire et d’évoluer. Ce fut la vie : l’évolution a fait le reste.

    Ce n’est là qu’une hypothèse, il est vrai, mais hypothèse rationnelle et étayée d’expériences suggestives. Des cornues de nos chimistes (en l’espèce de M. Daniel Berthelot,) sont sorties des substances quaternaires obtenues en l’absence de toute chlorophylle, de la synthèse des hydrates de carbone avec l’anhydride carbonique et l’eau, sous l’influence de rayons ultra-violets émanant d’une lampe à vapeurs de mercure. C’est une ébauche de protoplasme. Si l’on n’a pas encore vu la vie s’y produire, c’est uniquement à cause de la pénurie des moyens mis en œuvre ; mais d’ores et déjà on peut envisager la production artificielle des rayons créateurs perdus par le soleil vieilli, ouvrant ainsi la porte à toutes les espérances (Ed. Perrier, Conclusion).

    Avant d’en arriver à cette hypothèse rationnelle de M. Ed. Perrier, à quelles extravagances ne s’étaient donc pas arrêtés les savants de cette école pour expliquer les origines de la vie ? Ne pouvant recourir depuis Pasteur à la théorie commode des générations spontanées, ils amenaient les germes vitaux, qu’ils faisaient incombustibles pour le besoin de la cause, qui des planètes, qui des espaces interplanétaires, celui-ci des étoiles, celui-là du soleil. Et l’exact Ph. Van Thieghem, manitou de la botanique organique, allait les chercher dans la lune. Aucune impossibilité ne leur coûte à admettre plutôt que de reconnaître Dieu et la création. Et au bout de leurs subterfuges la question reste entière.

    Evolution.— Voilà donc la vie avec son acte de naissance à la main, car M. Ed. Perrier table ferme sur l’hypothèse qu’il vient de présenter et poursuit son chemin. La vie est née et tout de suite grandit, se différencie, évolue. La gelée primitive fait place (on ne dit pas comment) à de petites masses protoplasmiques, protozoaires, unicellulaires, qui existent encore en grand nombre à la base des deux règnes animal et végétal. De ces amibes, il faut tirer végétaux et animaux. Comment s’est déroulé le processus générateur ? Ni l’observation directe, ni les restes paléontologiques ne peuvent nous guider ici. Mais l’induction viendra encore à notre secours. Et pourquoi ne pas appliquer au développement de l’être en espèces, ce que nous voyons se passer encore maintenant dans l’accroissement de l’œuf et de l’embryon ? Ces globules protoplasmiques, que nous avons déjà vus capables de se nourrir et de se mouvoir, se sont d’abord différenciés. Les uns, pour se protéger contre les conditions défavorables du milieu, se sont entourés d’une membrane de cellulose qui les tient à l’abri. Mais de ce fait, ils sont fixés immobilisés, insensibilisés, privés de la faculté de réagir sous les excitations extérieures. Ils sont les premières ébauches des végétaux. Les autres, grâce aux conditions plus favorables de leur milieu refusent de s’emprisonner dans cet étui, préfèrent garder la liberté de leurs mouvements amiboïdes et leur sensibilité. De cette mobilité résultera la motilité des animaux que leur évolution va lentement produire. Il n’y aurait donc, entre végétaux et animaux que cette fondamentale différence de structure : — cellules enveloppées, circonscrites par une membrane : végétal ; — cellules libres : animal.

    L’arbre de la vie a donc ainsi ses deux branches maîtresses, qui vont continuer à se diviser dans leur ascension vers une perfection toujours plus grande. Les cellules végétales originelles (cellules à membrane) se développent en thallophytes (algues, champignons et lichens), végétaux inférieurs, donc les formes les plus simples ne sont guère que des cellules mises bout à bout. Des thallophytes et des muscinées, qui sont aussi thallophytes, la vie est montée aux cryptogames vasculaires (prêles, lycopodes et fougères) par des formes éteintes aujourd’hui et plus simples que celles qui ont survécu. Il ont des vaisseaux pour la circulation de la sève et montrent nettement tige, feuilles et racines, mais gardent le même mode de reproduction que les mousses. Par tachygénèse 1 les cryptogames vasculaires ont donné naissance aux phanérogames gymnospermes (cycadées, conifères, gnétacées). On croit même pouvoir préciser ce sont les fougères qui ont évolué en cycas, que les lycopodes ont produit les conifères, et les prêles les gnétacées : mais à travers combien de formes et de siècles, vu la distance à franchir ? Des phanérogames à fruit nu (gymnospermes) aux angiospermes (fruit enveloppé) l’intervalle est moindre : un progrès nouveau de la tachygénèse fermant les carpelles sur le fruit, et le pas est franchi. C’est par la grande famille des Amentacées (chênes, bouleaux) aux chatons entièrement mâles ou entièrement femelles, comme les gymnospermes ont des cônes mâles ou femelles, que s’est opéré le passage.

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    1.— Tachygénèse (de tachus, rapide, et genesis, génération ) : loi biologique récemment formulée par Ed. Perrier, selon laquelle les embryons se développeraient plus rapidement en condensant les caractères ancestraux ou en en élidant une partie. On sait que l’embryologie enseigne que tout être, au cours de sa vie embryonnaire reproduit la série des formes antérieures dont il est la résultante.


    De là aux plantes à fleurs proprement dites, gamopétales ou dialypétales, que les botanistes tiennent pour les plus parfaites, les dites fleurs étant composées de quatre verticibles de feuilles, deux stériles, calice et corolle, deux fertiles, étamines et carpelles qui terminent le rameau, l’évolution se serait faite par la disparition des éléments mâles des amentacées et des gymnospermes, les éléments femelles ayant seuls persisté et étant devenus hermaphrodites.1 “Pour quiconque aura suivi cette évolution, il demeurera. de toute évidence que ce sont des caractères exclusivement dûs à la tachygénèse qui distinguent les trois grandes classes de rhyzophytes ou végétaux pourvus de racines et de vaisseaux : les cryptogames, les gymnospermes et les angiospermes. Il est évident que ces trois classes se sont caractérisées successivement dans l’ordre que nous venons d’énumérer et n’ont pas pu apparaître sur la terre autrement que dans cet ordre.”

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    1.— La formation des sexes se réduirait à une question de nutrition. Biologiquement, quelque paradoxal que cela paraisse, le sexe mâle est le sexe faible. Il se nourrit moins, n’accumule pas de réserves, dépense sa substance en organes de parure ou de combat (crête, plumage, ergots du coq ; crinière du lion, barbe des hommes, etc.) inutiles pour la vie et la propagation de l’espèce. Chez les animaux inférieurs, en particulier dans le groupe des hermaphrodites, les éléments génitaux, tant qu’ils sont en concurrence avec les éléments du corps en voie de multiplication, évoluent vers le sexe masculin. La croissance de l’individu achevée, ils peuvent s’adjuger toutes les substances nutritives et évoluent vers le sexe féminin. Des expérimentateurs sagaces ont pu changer le sexe des plantes en altérant simplement leur nutrition : transformer, par exemple, l’épi terminal mâle du maïs en fleurs femelles et l’épi femelle du milieu de la tige en fleurs mâles. L’abeille sociale, apis mellifica, qui est notre abeille domestique, prépare à l’avance des cellules spéciales pour les larves qui donneront respectivement ou des ouvrières ou des mâles ou des femelles fécondes. Puis si, malgré ses calculs, elle est prise de court par la mort inopinée de la larve qui devait donner la femelle reproductrice, elle sait, par une alimentation appropriée, changer une larve d’ouvrière stérile en larve de reine féconde. Les sexes, même formés sur l’individu, ne sont donc pas une entité fixée d’avance et irrévocable ; a fortiori leur formation peut-elle varier en fonction de la nutrition de l’individu. Aussi la science, sur cette constatation, espère-t-elle pouvoir, un jour prochain, en diriger la production à son gré, au lieu de l’attendre platoniquement de mère-nature ou d’exploiter le jeu incertain des croisements.


    Parallèlement aux végétaux évoluaient les animaux. Les cellules animales originelles, par leur faculté même de se mouvoir en se déformant, donnèrent tout de suite un plus grand nombre de formes. Il existe encore une variété infinie de ces protozoaires : ils abondent partout. On les répartit en trois grands groupes : Rhyzopodes (Radiolaires et Foraminifères), Infusoires (libres ou fixés à un support ; ces derniers ont formé des associations d’individus :
    éponges, polypiers, bryozoaires, qu’on a nommées “colonies” et qui seraient le type initial des formes supérieures) et Sporozoaires (qui se multiplient par spores ).— Les éponges et les bryozoaires se sont montrés peu plastiques, mais les polypes ont rapidement évolué par leurs espèces libres et locomobiles. Ces êtres se multiplient par bourgeonnement, l’individu nouveau se détachant pour vivre seul ou faisant masse avec la souche. Le déplacement a d’abord modifié la forme, qui est devenue ovoïde, allongée dans le sens de la progression. Puis, pour ne pas entraver celle-ci, le bourgeonnement, la segmentation ne se sont produits qu’à la partie postérieure. Puis encore ces bourgeons ou rameaux de reproduction ont cessé de se détacher, ont perdu leur individualité au profit de l’individu premier, dernier segment produit étant toujours l’avant-dernier sur le corps. Et c’est là le mode de développement embryogénique actuel des trois grandes classes d’animaux segmentés : Arthropodes,1 Vers 2 annelés et Vertébrés.

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    1.— Arthropodes (de arthron, articulation et pous, podos, pied). Sous ce vocable on comprend un énorme groupe d’animaux, qui compte à lui seul un plus grand nombre d’espèces que toutes les autres divisions du règne animal réunies. Il est posé de la foule immense des Insectes, Crustacés, Arachnides et Myriapodes. Un caractère fondamental les sépare des autres animaux ; ils sont faits de segments articulés.
    2.— Vers : embranchement comprenant les Invertébrés à symétrie bilatérale, toujours dépourvus d’appendices articulés, dont le corps, quand il est segmenté (vers annelés), n’est jamais articulé, et qui possèdent des organes excréteurs pairs.


    Deux types donc de structure animale : le type ramifié (Spongiaires et Cœlentérés), par suite de la fixation et de l’immobilité ; le type segmenté (Trilobites, Vers et Arthropodes), parce que libres et se déplaçant. La science suit leur évolution de degré en degré, de série en série, leurs remaniements partiels, leur régression quelquefois, trouvant la raison de leur différenciation, de leurs formes, dans leur manière de vivre, leur habitat, leurs attitudes, etc. Mais nous ne pouvons ici la suivre dans ces détails, que, d’autre part, on peut résumer sous peine de n’être plus clair et compris.

    Dans la nature cependant il n’y a pas que des animaux des types ramifié et segmenté. Comment rendre compte du type rayonné sans être fixé (Astérides, Echinodermes ), du type enroulé (en volute, en hélice : Mollusques) ; du type vertébré, segmenté, sans doute, mais dont la structure intérieure est si spéciale ? Par changements d’attitudes imposés par le développement anormal de l’organisme ou par des phénomènes chimiques. La sécrétion du calcaire dans le tissu d’un ver en a fait un échinoderme ou un mollusque à coquille. Ces animaux alourdis ont cessé de nager : chavirés le ventre en l’air ou sur le côté par un accroissement dissymétrique, ils ont fait effort pour retourner leur bouche du côté du sol où sont les aliments. Ed. Perrier synthétise ainsi les causes qui des vers remaniés ont fait éclore les divers embranchements du règne animal : “Des phénomènes d’ordre purement chimique : la sécrétion du calcaire, celle de la graisse alourdissant ou allégeant l’animal ou d’ordre physiologique, donnant au développement du système nerveux l’avance sur celui des autres organes, ont déterminé un changement dans son orientation par rapport au sol. Soit par voie réflexe, soit plus ou moins consciemment, les animaux qui ont subi ce changement d’orientation se sont employés à y remédier de leur mieux, de manière à ramener l’accord entre leur organisme ancien et les conditions nouvelles d’existence qui leur étaient imposées... Ils furent les agents actifs de leur transformation. Les mêmes causes, qui ont introduit ces modifications, les ont maintenues pendant le temps de leur durée, puis l’hérédité les a fixées, l’évolution les a renforcées ; les agents de transformation postérieurs n’ont modifié que les détails.”

    Mais c’est l’embranchement des Vertébrés qui doit le plus nous intéresser : il est la branche qui porte notre rameau. Ils dériveraient, eux aussi, des Vers annelés par le petit embranchement intermédiaire des Chordés 1, dont le genre le plus spécialisé est l’Amphioxus.

    Que les Vertébrés, eux aussi, s’accroissent par segmentation, l’étude de l’embryon le prouve. Toutefois c’est un abîme qui sépare Invertébrés et Vertébrés ; car, sans parler de la colonne vertébrale, par elle-même assez apparente, que de dissemblances dans le nombre des organes et leur disposition ! Chez les Invertébrés qui ont un système nerveux, un collier ganglionnaire entoure ce qui leur sert de bouche et se prolonge en une chaîne nerveuse par la face ventrale. Chez les Vertébrés même rudimentaires, une masse nerveuse, qui est le cerveau, prolongé par la moelle épinière, et le tout dorsal. Inversement le système circulatoire est dorsal chez les Invertébrés, ventral chez les Vertébrés. De plus, chez les Vertébrés, le volume du système nerveux est énorme par rapport aux autres organes. Comment rapprocher les deux bords si distants de cet abîme et passer de l’un à l’autre ? Par les Chordés, et spécialement par l’Amphioxus, qu’on va mettre au milieu. C’est lui qui fera le pont.

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    1. — Sous ce nom est compris un groupe d’animaux qui possèdent un appareil caractéristique : la corde dorsale destinée à devenir plus tard la colonne vertébrale.


    L’Amphioxus, encore vivant dans les mers d’Europe et pourtant le plus lointain ancêtre des Vertébrés, est une sorte de petit poisson transparent, long de 5 à 7 centimètres. Il a le corps plat, terminé en pointe aux deux bouts ; un cordon vertébral s’étend sur toute sa longueur. C’est un axe dur placé entre le tube digestif en bas et le long cordon nerveux, rudiment de la moelle épinière, en haut. Or, dans l’Amphioxus et chez les Vertébrés inférieurs, le système nerveux se forme par une modification suivie d’invagination de toute une face de l’embryon et beaucoup avant la formation de la bouche. Au moment où celle-ci devrait se former, la place est prise par cette ébauche du cerveau déjà avancée. Par contre se forme alors sur l’un des côtés du corps la première fente branchiale qui ouvre sur le tube digestif ; l’animal s’en sert à la place de sa bouche absente. A ce stade, l’Amphioxus est dissymétrique par accroissement anormal de l’un des côtés du corps et son chevauchement sur l’autre côté. Il nage ainsi chaviré sur le côté. Afin d’utiliser sa fausse bouche latérale, il fait effort pour la tourner vers le sol et se chavire ainsi complètement. Dans ce nouvel état, qui est son état définitif, son système nerveux est dorsal, opposé à la bouche, sa circulation ventrale.

    Les Chordés nous amènent aux Vertébrés par les poissons. Des poissons on passe aux batraciens 1 par les poissons à branchies supplémentaires, qui auraient vécu dans les eaux très chargées ou fréquemment troublées, comme le Ceratodus d’Australie, encore vivant ; des batraciens aux reptiles (sauriens) par les batraciens stégocéphales. Les reptiles ont peuplé la terre pendant toute l’ère secondaire : à la fin de cette ère ils ont tous disparu. C’est dans cette classe d’animaux que se sont produites les plus colossales et les plus étranges créatures qui aient existé. Il en était qui avaient les membres antérieurs atrophiés, l’animal ne s’appuyant plus sur eux ; ceux d’arrière, par contre, extrêmement développés, conformés pour la station et le saut. Tout un groupe, les Ornithopodes étaient digitigrades et se tenaient habituellement dressés. Ils avaient de longs os, creux et légers comme ceux des oiseaux. Et c’est par cette classe peut-être qu’on peut passer aux oiseaux, dont l’origine reptilienne n’est pas douteuse. Il n’est que d’examiner l’organisation de l’Archœopterix, trouvé dans la calcaire lithographique du milieu de l’ère secondaire : mâchoires courtes, arrondies au bout, avec des dents ; membres antérieurs munis de plumes, terminé par quatre doigts armés de griffes ; sur le dos vertèbres non soudées ; queue longue de reptile, composée de 22 vertèbres portant chacune à droite et à gauche une rangée de longues pennes rectrices Mais on ne peut suivre l’évolution ultérieure de ce squelette, car il n’a plus été trouvé d’oiseaux fossiles que dans la craie à la fin de la période. Ceux-ci ont figure plus nette d’oiseaux : bec bien conformé et queue courte terminée par un croupion, comme les représentants actuels de cette classe. Ils sont déjà en train de perdre leurs dents et quelques-uns leurs ailes.

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    1.— On sait que les batraciens n’ont que des branchies dans le jeune âge, puis sont pourvus de poumons.


    Par quel mécanisme un saurien lourd et épais est-il devenu un oiseau volant dans les airs ? Comment s’est opérée une si profonde transformation ? Suivons la glose des évolutionnistes. “Qu’on suppose un genre de reptiles déjà très spécialisé, de ce groupe des ornithopodes, par exemple, digitigrade et conformé pour le saut. Pour que le progrès de cette évolution l’amène à pouvoir se soutenir dans les airs, il n’est besoin que de munir l’animal de plumes. Les plumes, au début, n’étaient que le revêtement épidermique des papilles saillantes du tégument ; elles étaient alors ramifiées en tous sens, comme le duvet des jeunes oiseaux. Les papilles tégumentaires s’imbriquaient les unes sur les autres, comme le font encore les fausses écailles de serpents ; elles tendaient en même temps à s’aplatir et leur recouvrement réciproque devait gêner sur leur face dorsale et ventrale la multiplication des cellules épidermiques. Cette multiplication s’est donc localisée sur le bord des papilles, d’où la disposition qui s’est conservée par hérédité après que la papille initiale s’est retirée sous la peau. Ainsi s’est constitué l’appendice tégumentaire en forme de disque, formé de barbes soutenues par un axe solide, que nous nommons une plume. Les plumes bordant les membres antérieurs, chez des reptiles qui se tenaient debout sur leurs membres postérieurs conformés pour le saut, n’avaient plus qu’à s’allonger pour être capables de soutenir dans l’air le reptile devenu oiseau. Mais, une fois la faculté du vol acquise, le membre antérieur a été modifié à son tour, non plus accidentellement, mais par l’usage même qu’en a fait l’oiseau fraîchement réalisé. Pour donner plus de solidité à l’aile pendant le vol, il a maintenu étroitement serrés l’un contre l’autre ses deux doigts les plus grands... De même, pour assurer le jeu des muscles élévateurs des ailes, les vertèbres dorsales se sont unies, tandis que le volume croissant des muscles qui les abaissent a déterminé la formation entre eux de la crête saillante attachée au sternum, qu’on nomme le bréchet. Un incident épidermique, grâce à l’activité même de l’animal, a retenti sur tout le reste de son organisme et fixé le sens de son évolution.” Ainsi d’un reptile nous avons un oiseau. Mais cette branche de la vie en est encore là de sa croissance. Que va-t-elle donner en transformant l’oiseau ?

    Les mammifères, dans l’état actuel des découvertes, n’ont pas de tête de série. On a remarqué que les types primitifs des mammifères placentaires (Herbivores, Insectivores, Carnassiers,) sont tous munis d’une dentition complète, soit 44 dents : on en a conclu qu’ils ont tous un ancêtre commun, qui devait exister au crétacé ou même avant, mais son fossile n’a pas encore été rencontré. L’embryologie de ces animaux, l’étude de leur placentation donnent à penser qu’ils ont dû se séparer assez tôt et évoluer parallèlement. Les Lémuriens ont conduit aux Simiens, qui constituent avec eux l’ordre des Primates, puis à l’Homme, qui termine l’évolution sur cette ligne. Les Insectivores mènent aux Carnassiers et l’évolution s’arrête là. Les Rongeurs seraient la première étape des Herbivores ; les Eléphants et Damans, la seconde ; les Pachydermes et Ruminants, la troisième et dernière. Car les animaux à placenta discoïde ou zonaire (Primates, Insectivores, Carnassiers) ont des rejetons qui naissent incapables de s’alimenter et de marcher : les végétariens, au contraire (Pachydermes, Ruminants), qui ont un placenta diffus en cotylédonaire, naissent en état de développement très avancé.

    Mais revenons aux Primates. — “Pendant que ces mammifères se spécialisent dans des genres de vie où ils se confinent étroitement, d’autre, dont rien ne pouvait faire prévoir les hautes destinées, demeuraient aptes à user d’une nourriture des plus variées et, vivant à terre ou sur les arbres qui leur offraient un refuge assuré, employaient leurs membres au gré des circonstances, à courir, grimper, saisir, excitant au maximum, par ces actes variés, leur appareil cérébral et provoquant son développement par l’activité qu’ils lui imposaient. Par un singulier contraste, celui-ci se perfectionnait sans cesse, tandis que les membres et les divers organes, gardant leur indétermination initiale, demeuraient tout près des formes primitives. Ces mammifères ont été groupés dans l’ordre des Primates : ils ont pour caractère commun l’opposabilité du doigt intérieur des quatre membres aux autres doigts, ce qui leur permet de prendre les objets, de les palper de toutes manières et de recueillir ainsi des informations nouvelles et précises, qui contribuent à leur tour à l’évolution de leur cerveau. Là elles se combinent avec celles recueillies par d’autres sens et provoquent la mise en œuvre de plus en plus fréquente d’une volonté réfléchie.” (La Terre avant l’Histoire). Il s’agit des Primates (Lémuriens et Singes). Les Lémuriens vivent actuellement dans l’Inde, en Afrique équatoriale et à Madagascar. Les singes, anatomiquement et géographiquement, se divisent en deux groupes, descendant chacun des Lémuriens par un ancêtre différent. Les Platyrrhiniens, ou à narines distantes, peuplent le Nouveau-Monde. Ils ont 36 dents. Les Catarrhiniens, ou à narines rapprochées, habitent l’Inde, les îles de la Sonde et l’Afrique. Leur râtelier dentaire ne compte que 32 dents disposées selon la même formule que chez l’homme. De plus, les plus grandes espèces se sont libérées de leur queue et pour cela sont dites anthropomorphes. Ce sont les Gibbons, Orangs-outangs, Chimpanzés et Gorilles. Selon Ed. Perrier ce seraient les Gibbons qui se rapprocheraient le plus de l’homme ; ce seraient les Chimpanzés, d’après M. Robin.

    C’est par ces singes anthropomorphes que se serait opérée la descendance humaine : non toutefois par les genres actuellement vivants, mais par des espèces disparues. Et, pour établir cette généalogie, on ne connaît encore que quelques ascendants plus ou moins immédiats, comme le Pithecantropus erectus découvert par le docteur Dubois à Java, le Pliopithecus de Lartet et le Propliopithecus Hœckeli. En retour, et comme pour compenser cette lacune, nos modernes évolutionnistes nous ont exhumé déjà plusieurs espèces d’Hominiens fossiles. Enumérons par ordre d’antiquité décroissante :

    1º — Homo Heidelbergensis. Il était contemporain de l’Elephas antiquus. On n’a de lui qu’un maxillaire inférieur extrêmement fort et privé de menton, mais à dentition humaine. Il a été rencontré dans une couché chelléenne près d’Heidelberg.

    2º — Homo Dawsoni de l’Acheuléen. On n’en a également qu’un maxillaire d’aspect très simien.

    3º — Homo Néanderthalensis, dont on possède plusieurs débris, parmi lesquels le crâne de la Chapelle-aux-Saints, le mieux conservé.

    4º — Enfin l’Homo sapiens, fossile de l’âge du renne, qu’on a déjà divisé en plusieurs races et qui présente plusieurs caractères qu’on retrouve dans l’Homo sapiens actuel.

    Le processus de l’évolution ? — “Une fois franchie l’étape des Lémuriens, il semble que tout de suite, par le simple redressement du corps, dont l’architecture n’est plus modifiée, s’ouvre la voie qui conduira rapidement au type humain par un progrès incessant presque exclusif des organes de l’intelligence et de la raison... Les traits caractéristiques du corps de l’Homme ne l’éloignent pas beaucoup de ceux des Gibbons, et il est facile de les expliquer. Ils procèdent presque tous de son attitude verticale parfaite. Par elle les mains ont été libérées de tout autre service que celui de la préhension et l’exploration des objets, de la fabrication ou du maniement des instruments de défense. Grâce à ces derniers, les mâchoires ont tout à fait cessé de mordre et de déchirer, comme elles avaient déjà cessé de saisir, pour se borner à la mastication des aliments : en raison de ce moindre travail elles se sont peu à peu raccourcies et allégées. Les muscles élévateurs de la mâchoire inférieure sont chez les grands singes des muscles puissants qui, dans le jeune âge, insèrent dans la fosse temporale, mais qui, à mesure que l’animal vieillit, grimpent le long des parois du crâne et finissent par se rejoindre sur le vertex. Ils y provoquent le développement d’une crête médiane à laquelle ils s’attachent. Désormais cette crête s’oppose à “tout élargissement du crâne, dont les os sont définitivement suturés sur la ligne médiane ; et, quand ils se contractent, les muscles qui s’y attachent tendent même à comprimer latéralement les parois du crâne et du même coup le cerveau, dont le développement est arrêté. Chez l’Homme les muscles élévateurs de la mâchoire inférieure ont cessé de grimper ainsi. Insérés, comme dans les jeunes singes, dans la fosse temporale, ils ne peuvent, en se contractant, exercer aucune pression sur le cerveau ; au contraire ils tendent à écarter les frontaux et les pariétaux, à mettre le cerveau plus à l’aise et contribuent, par conséquent, à favoriser son développement — La tête s’équilibre sur la colonne vertébrale, de manière à faire une égale saillie en avant et en arrière : elle se développe également en hauteur, et de là découlent des conséquences importantes. Le développement du crâne et du cerveau en avant entraîne naturellement dans cette direction la base du nez, tandis que la rétraction des mâchoires laisse les narines s’ouvrir librement au dessus d’elles : de là, la saillie si caractéristique du nez humain. Cette même rétraction donne aux lèvres, qui ne sont plus tendues en avant par la projection des dents, une liberté de mouvement qui permet le sourire. En s’élevant en hauteur, le crâne domine les oreilles, déjà immobiles chez les singes, et, comme il s’élargit en même temps, les yeux, plus ou moins latéraux chez la plupart des mammifères, sont reportés en avant. Ainsi tous les traits caractéristiques de la figure humaine sont conséquence du développement du cerveau, provoqué lui-même par l’importance prise par la main, qu’a libérée l’attitude verticale.” (La Terre avant l’Histoire)

    Voilà, pour l’extérieur, le corps de l’Homme ! Mais sa pensée, son intelligence, sa raison,— ne disons pas son âme, car il ne faut point prononcer ce mot ici, à moins qu’on ne lui donne le sens d’âme animale, résultante des forces de la matière organisée,— comment en rendre compte ? La science de l’évolution ne désespère pas d’en trouver un jour le secret et de nous en dire le comment, sinon le pourquoi. “Les vastes horizons qui s’ouvrent désormais dépassent les limites anciennes de la science, qui cherche déjà des solutions positives à des questions considérées naguère encore comme réservées aux spéculations philosophiques. Quels liens peuvent exister entre les réactions motrices des Infusoires, simples réflexes inévitables des excitations du dehors, la sensibilité confuse et aveugle d’une Eponge ou d’un Polype, l’instinct obscur d’un Ver, la prévoyance héréditaire si précise d’un Insecte, la libre intelligence des animaux supérieurs et la raison humaine ? Comment, parmi les éléments anatomiques, quelques-uns ont-ils accaparé la sensibilité, se sont-ils condensés en centres nerveux, sans cesser de demeurer en rapport avec tous les autres éléments, d’en recevoir des informations, de leur donner des ordres, grâce à un mécanisme dans lequel interviennent à la fois la matière, la chaleur, l’électricité, la lumière, et peut-être d’autres agents, entre lesquels on aperçoit aujourd’hui des rapports inattendus ? Comment dans ce milieu la pensée s’est-elle épanouie et a-t-elle acquis une puissance suffisante pour embrasser sans émoi l’immensité des mondes et s’attaquer à l’énigme de l’univers ? C’est le secret de l’avenir.” (La Terre avant l’Histoire).

    Retenons, pour le moment, que tout le long de cette lente et laborieuse évolution, et nous l’avons plus spécialement constaté depuis la formation des Vertébrés, c’est du côté de l’intelligence que la vie a dirigé ses poussées. Est-ce sous l’influx et l’aspiration du divin soleil des âmes, comme nous voyons les plantes porter toute leur activité de croissance du côté d’où leur vient la lumière ? Enfin il y la à une donnée que les apologistes pourraient exploiter pour essayer d’amender la tendance matérialiste et impie que fait naître cet évolutionnisme outré dans les esprits portés à conclure prématurément. Une théorie évolutionniste modérée, si utile dans les sciences de la nature, qu’elle explique et simplifie, doit laisser hors de son domaine les questions d’origine et de cause : spiritualisme et matérialisme peuvent alors également se réclamer de ses conclusions. Mais ici les matérialistes ont beau jeu et se montrent agressifs. Plus d’un livre luxueusement édité et copieusement illustré, destiné aux salons, mais ne donnant d’ailleurs qu’une science de vulgarisation, n’a d’autre but que de propager cette tendance délétère. Ils nient le surnaturel, attaquent toutes les religions.… “Mais les dieux les meilleurs ont encore bien des défauts très humains : égoïsme, exigence, manies, sentiments de vengeance, besoin d’appliquer des châtiments féroces et disproportionnés avec la faute commise. Tout cela est très peu noble, très peu élevé, et sent bien son origine. Il en résulte que partout l’homme a créé ses divinités à son image. Partout la mentalité de l’être imaginaire est si parfaitement semblable à celle de l’homme que ce dernier, dans son orgueil, a pu croire que c’était lui que la divinité avait pris la peine de faire semblable à elle-même.... Mais qu’il est stupéfiant de penser que les hommes, qui se sentent si avides de justice et si incapables de l’appliquer eux-mêmes, durent se résigner à charger des dieux inexistants de la rendre après la mort ! ”1 Voilà tout le monde dans le même sac et sans que personne puisse se plaindre ! Et combien certains esprits, par ailleurs de belle envergure scientifique, se montrent dépourvus de philosophie et de logique ! Et à quoi rime cette digression dans un livre de zoologie ?

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    1.— Animaux : Librairie Larousse.


    Il reste que c’est du côté de l’intelligence que la vie a dirigé son évolution, comme le proclament les évolutionnistes le mieux informés. — “Au point de vue cérébral, les mammifères et les oiseaux sont déjà (à la fin de l’ère secondaire qui a d’abord produit les reptiles) autrement doués que les brutes colossales de la classe des reptiles.... Avec la période tertiaire, l’intelligence, qui a déjà construit les instincts des insectes, mais s’est figée dans leur cerveau réduit, va rentrer en scène et s’élever peu à peu jusqu’à ce que par elle l’homme domine le monde.... Les traits caractéristiques des Vertébrés ont été déterminés par la prédominance prise chez eux par le système nerveux, si bien que l’évolution de l’homme semble avoir été conduite essentiellement par le progrès de l’intelligence... Ici (dans l’évolution des ancêtres de l’homme) tout l’effort (de l’évolution) portera vers le perfectionnement du système nerveux et de l’appareil cérébral, en sorte que l’homme, séparé dès l’origine des singes actuels, n’a de parenté directe avec aucun des autres mammifères.” (La Terre avant l’Histoire, passim).


    La vie a donc grandi ; l’arbre est haut et large, ses grosses branches ramifiées à l’infini. Beaucoup de ses rameaux, et non des moindres, sont couchés morts dans les terrains géologiques ; ce qui en reste réjouit l’œil par sa magnificence et sa variété. Mais combien de temps lui a pris sa croissance ? Depuis les jours où, plantule dicotylédone, elle projetait en divers sens des bourgeons bientôt avortés, combien de siècles ont fermé leur cycle sur sa tête? C’est par milliers que les entassent les savants qui ont suivi son accroissement. Pour être clair en cette matière, c’est d’âges, d’ères et de périodes qu’il faut parler plutôt. Et ces longues durées que réclame l’évolution ne doivent pas paraître effrayantes. Des savants catholiques, en qui la Foi et la Science font fort bon ménage, accordent à la vie sur la terre une très haute antiquité, sans craindre d’aller par là contre le premier chapitre de la Genèse ou contre une chronologie biblique quelconque. Sous la poussée des nouvelles données les anciennes conceptions doivent s’élargir et s’adapter.

    Et que va devenir désormais cet arbre de la vie ? Est-ce à croire que l’humanité soit sa fleur,; son fruit, le terme naturel, par conséquent, de son évolution ? Et, si la vie n’arrête pas là sa poussée évolutive, quelle forme nouvelle va-t-elle réaliser après l’homme ? Jusqu’ici elle a aiguillé ses énergies du côté de l’intelligence : n’est-on point fondé à penser qu’elle continuera tout de go dans le même sens ? A la prochaine métamorphose, c’est donc des êtres de claire intuition, et non d’intelligence lourde et discursive, que nous allons voir éclore. Et nous espérons bien, d’espérance ferme et garantie, que tel sera notre partage un jour — que Dieu daigne faire assez prochain ! Expectatio creaturœ revelationem filiorum Dei expectat (ROM. VIII, 19). Et c’est cette dernière transformation que je nous souhaite pour clore cette présomptueuse et trop longue causerie.

    J. ESQUIROL,
    Miss. de Lanlong.


    A l’autre extrémité de la création, en ces basses régions où gît la matière, le dogme catholique nous montre des grandeurs ignorées. Il nous apprend que Dieu n’a pas dédaigné d’élever jusqu’à une dignité infinie l’obscur limon dont il a pétri nos corps ; et que ce limon est maintenant adorable en Celui qui a épousé notre nature et reçu dans ses veines sacrées le sang de l’humanité, le Christ, vrai Dieu et vrai homme. Il nous apprend que la matière, déchue avec nous et réhabilitée par Dieu, est devenue, dans les sacrements, 1’instrument de grâce, le conducteur de la vie, et que nous pouvons y aller chercher une vie nouvelle, un aliment, une force, un remède pour nos âmes. Il nous apprend que la matière a d’autres destinées que d’être éternellement emportée et transformée dans un vaste tourbillon, et qu’un jour, associée à la gloire de l’âme, elle sera investie des nobles propriétés de l’esprit.

    O l’admirable doctrine ! Dieu, l’homme, le monde, comme tout cela grandit dans sa lumière, et comme l’intelligence grandit avec les objets de sa connaissance ! Je ne m’étonne point d’entendre dire au docte Bellarmin “qu’il y a plus de science dans la tête d’un enfant qui connaît le catéchisme, même le plus abrégé, que dans la tête des philosophes païens et des maîtres en Israël.” J’ajoute : dans la tête des philosophes et savants qui ne cherchent la vérité que dans le cercle étroit ou s’exercent les spéculations de la raison et les investigations de l’expérience. Je ne refuse pas à la raison et à l’expérience de m’éclairer ; mais, emporté par une doctrine sublime dans des régions supérieures où je vois grandir tout ce que je veux connaître, je ne puis m’empêcher de donner mon assentiment au dogme qui me présente un Dieu, une humanité, un monde plus grands et plus beaux que je ne les puis concevoir par les seules forces de mon intelligence. Tout cela est trop grand et trop beau pour n’être pas divin, trop divin pour n’être pas vrai.

    MONSABRÉ

    1925/200-216
    200-216
    Esquirol
    France
    1925
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