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Varia : Une curieuse coutume annamite. Le nằm vạ

VARIA Une curieuse coutume annamite LE NẰM VẠ Les Annamites ont conservé un grand nombre de coutumes qui étonnent grandement notre mentalité occidentale. De ce nombre est celle quils appellent le nằm vạ (litt. se coucher dans le malheur). Voici en quoi elle consiste. Une rixe qui éclate entre deux personnes se termine généralement par une bataille, doù les adversaires sortent plus ou moins endommagés, pas toujours gravement.
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    VARIA
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    Une curieuse coutume annamite
    LE NẰM VẠ
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    Les Annamites ont conservé un grand nombre de coutumes qui étonnent grandement notre mentalité occidentale. De ce nombre est celle quils appellent le nằm vạ (litt. se coucher dans le malheur). Voici en quoi elle consiste.

    Une rixe qui éclate entre deux personnes se termine généralement par une bataille, doù les adversaires sortent plus ou moins endommagés, pas toujours gravement.

    Dans un combat les blessés tombent à terre et attendent les secours. Ici, la lutte finie, les combattants se séparent et, dun geste rapide semparant dun quelconque tesson de pot, au besoin ils briseraient leur vaisselle pour sen procurer, ils se font aux-mêmes quelques balafres, puis, après sêtre copieusement barbouillé de sang le visage et les mains, ils se couchent sur le champ de bataille et demeurent là immobiles, dans lattitude où la mort les aurait surpris. Et si les choses traînent en longueur, les parents construiront même une sorte de petite tente de branchages pour les abriter. Les deux morts sont étroitement surveillé et doivent garder une immobilité absolue : le moindre mouvement, en effet, révélerait la tricherie et causerait la perte du procès sur lequel on compte.

    Cependant des parents des victimes sont allés prévenir les autorités quil y a deux morts dans le village. Le mandarin, tout heureux de ce fait divers, envoie aussitôt quelques satellites. Ceux-ci, arrivés dans le village, commencent par se faire servir un plantureux repas, dont les frais seront payés par les familles plaignantes ou, à leur défaut, par le maire, qui saura bien, lui, se faire rembourser, et avec usure, par la communauté.

    Quand les satellites mandarinaux se sont copieusement lestés, les deux partis sont là, chacun visant à raconter laffaire avant lautre et, bien entendu, à sa manière. Lun prend la parole et, avec autant danimation que de prolixité, détaille les causes et les circonstances du conflit : le cas est dune clarté aveuglante, tous les torts sont du côté de ladversaire.

    A peine ce plaidoyer est-il achevé que se dresse le défenseur de la partie adverse ; de toutes ses forces il crie que le premier en a menti par toute sa mâchoire : cest le contraire qui est la vérité et on a calomnié indignement son client défunt.

    Alors cest une explosion de pleurs, de lamentations, un charivari denfer, les deux partis criant à qui mieux mieux. Que va-t-il arriver ? La bataille reprendrait-elle sur un front plus étendu ?... Tranquillisons-nous. En ce pays, disait un évêque de Saigon, les choses ne sont jamais ni si bonnes ni si mauvaises quelles paraissent lêtre. Au sein de cette tempête, les moins émus sont certainement les satellites. Tout en absorbant force rasades de thé et dalcool de riz, ils se sont efforcés de prendre lair le moins indifférent possible ; puis, après une heure ou deux, selon labondance de salive des orateurs, les plaidoyers terminés, ils se lèvent sans mot dire et retournent à la maison une des plus riches du pays, où ils ont pris leur billet de logement ; là, lestomac creusé par une séance aussi laborieuse, ils prennent encore un copieux repas et sendorment dun sommeil réparateur que ne troubleront pas les fantômes des deux malheureuses victimes toujours gisant inanimées.

    Or, chose singulière, cest maintenant, pendant ce sommeil des satellites, que va commencer le vrai procès. Le parquet descendu pour enquêter nenquête que peu ou point, nous lavons vu ; mais les satellites du mandarin ont amené avec eux leurs propres satellites, et, pendant que les premiers ronflent consciencieusement, les autres vont instrumenter. Installés dans les dépendances de la maison, ils recueillent avec un intérêt particulier les doléances des deux partis et, avec un intérêt plus grand encore, les piastres qui viennent appuyer la cause des uns et des autres. Et il est tout naturel que celui-là aura prouvé plus clairement son innocence qui aura ajouté à ses arguments un plus grand nombre de piastres. Au bout dun certain temps, souvent plusieurs jours, les deux partis sont ruinés, et le village aussi. Les enquêteurs, nayant plus rien à espérer, réapparaissent et annoncent que, laffaire ayant été instruite à fond, il appartient maintenant au mandarin de rendre la sentence. Après quoi ils sen vont, lestomac et la bourse bien remplis.

    Les combattants peuvent alors se relever et sen retourner : il leur reste la consolation de méditer devant leur coffre-fort mis à sec.

    La même conclusion est obtenue parfois de façon différente. Un individu en mal de vengeance, après en avoir informé toute sa parenté, va se planter devant la maison de son ennemi ; là il lui lance à pleine voix et sil est absent, peu importe : on le lui répétera, dans le langage le moins châtié quil soit possible dimaginer, les injures les plus grossièrement fantastiques. Après quoi, à court de salive, avec des tessons de bouteille ou de poterie, il se fera des entailles au front, aux joues, se barbouillera consciencieusement de sang le visage et les mains, puis, comme ci-dessus, fera le mort.

    Aussitôt ladversaire, ou, à son défaut, un parent, voire un domestique dévoué, en fait autant à quelques pas de là.

    Alors arrivent les satellites et leurs compères, et la suite comme dans le cas précédent.
    Le premier but de celui qui veut tirer vengeance dun ennemi est de lui faire perdre le plus dargent possible, dût-il lui-même nen profiter en rien et les débours tomber entièrement entre les mains du mandarin, toujours à laffût de semblable aubaine.

    Mais qui nadmirerait les beautés de lincorruptible justice annamite ?...
    Un jour, un jeune confrère est appelé auprès dun mourant de ce genre-là. Muni des saintes Huiles et du Rituel, il se hâte vers le lieu du drame ou de la comédie. Au centre dun groupe bruyant il trouve, en effet, un chrétien étendu à terre, couvert de sang et haletant dun dernier hoquet. Profondément ému, le missionnaire encourage le moribond, lexcite à la contrition et, comme il approche loreille de la bouche ensanglantée pour recueil ses dernières paroles, voici ce quil entend : Père, soyez sans inquiétude, ma santé est parfaite. Ne me donnez aucun sacrement, faites seulement semblant de me les administrer ; puis retirez-vous. Notre confrère fut longtemps avant de se ressaisir.

    Un autre jour, deux Annamites, après sêtre pris de querelle pour une futilité, se couchèrent dans le malheur (nằm vạ) dans la maison de lun deux. Heureusement on prévint le missionnaire avant le mandarin. Il faisait nuit noire, mais, à la lueur des torches, le prêtre voit les deux cadavres ensanglantés. La veuve de lun se présente aussitôt, en costume de deuil, accompagnée de ses enfants.

    Ayez pitié de moi, clame-t-elle ; mon mari est mort : cest lautre qui la tué. Mes enfants sont orphelins ; je suis la plus malheureuse des femmes ! Et des deux mains elle presse son cur qui bat la chamade.

    Le Père, qui nétait pas un novice, ne fut pas un instant dupe de la comédie qui se jouait devant lui. Sadressant à la veuve inconsolable, il lui demanda des détails sur lobjet et les circonstances de la bataille. La femme se lança dans de longues explications, que le missionnaire écouta avec patience, tout en faisant distraitement chauffer la pointe en fer de sa canne à lune des torches qui éclairaient la scène du carnage. Quand la narration eut pris fin, il essaya de lui faire avouer que son mari nétait pas plus mort quelle-même et que tout cela nétait quune feinte, mais elle ne voulut rien entendre.

    Alors, sil en est ainsi, veux-tu que je le ressuscite ?
    Hélas ! il est mort, et bien mort : vous ne pouvez le ressusciter.
    Eh bien ! tu vas voir....

    Et soudain retentit un cri terrifiant : le prétendu mort se dresse dun coup et, bousculant femme et enfants, se jette en une fuite éperdue. Le missionnaire, sa canne toujours en arrêt, se dirigea alors vers le second cadavre, mais avant quil leût rejoint, celui-ci, dun bond formidable, sélançait hors de la maison et disparaissait dans la nuit.

    Quand les satellites arrivèrent à la curée, ils trouvèrent place nette et durent sen retourner Gros-Jean comme devant.

    Lénergique intervention du missionnaire avait épargné aux deux familles une dépense de deux ou trois cents piastres.

    Telle est la curieuse coutume du nằm vạ.
    Il nest que juste de reconnaître quelle tend à disparaître parmi nos chrétiens, à qui lon nenseigne pas en vain quils se doivent aimer les uns les autres.

    Alfred BARBIER,
    Miss. de Phatdiem.

    1926/498-502
    498-502
    Barbier
    Vietnam
    1926
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