Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Varia : Un jugement peu banal, étude de murs Chinoises

Varia : Un Jugement peu banal, étude de murs Chinoises
Add this

    Varia :
    ____

    Un Jugement peu banal, étude de murs Chinoises
    ____

    Cétait en 1885, lors du conflit franco-annamite. La Fortune, sobstinant à déserter les pavillons jaunes, soumettait lorgueil des Célestes à une cruelle épreuve. Ils avaient pourtant importuné le ciel de leurs clameurs, pris à partie tous les dieux de lOlympe chinois : imprécations et peines perdues. Le ciel restait sourd à leurs supplications ; les pou-sa (idoles) flegmatiques se désintéressaient de laffaire. Dès lors, il ne restait au peuple, pour décharger sa bile, que lextrême ressource des malchanceux et des incompris : je veux dire les invectives Dieu sait ce quil se débita alors dapostrophes malsonnantes, soit contre le destin imbécile, soit à ladresse des Français de malheur, qui cognent comme des diables. Sur ces entrefaites, un procès curieux fit un instant diversion à lénervement général : voici le fait.

    En face de Tong-tchouan se profilent des collines autrefois boisées. Sur lun des points culminants on a construit un édicule rustique, où trône béatement un Chan-ouang, caractères chinois, génie tutélaire des montagnes.

    De temps immémorial les loups ont affectionné ces parages peu habités. Jadis les fauves prélevaient un tribut modéré sur les troupeaux, agrippant ici une chèvre, là un pourceau. A cela, rien à redire ; les loups nont-ils pas le droit de vivre tout comme les autres créatures ? Ce nest pas leur faute à eux, si la nature les a faits carnassiers.

    Mais, depuis quelques mois, la génération nouvelle, manifestement ralliée au communisme, pousse limpudence jusquà pénétrer dans les villages et se repaître de chair humaine. Plusieurs enfants ont disparu ; maints cadavres déterrés par les voraces leur ont servi de pâture. De ci de là, dans les forêts, sétalent les reliefs de leurs ripailles nocturnes ; bref, cest un abus intolérable. Aussi les paysans exaspérés ont porté plainte au prétoire. Trois crânes labourés par les crocs des forbans ont même été déposés au greffe, comme pièces à conviction.

    Dès quil a pris connaissance de laccusation, le sous-préfet lance un mandat damener contre le Chan-ouang, grand responsable en cette affaire.

    Sans tarder les satellites amènent à la barre la vieille idole enchaînée. La singularité du cas ne pouvait manquer dattirer le public ; cest donc devant un auditoire compact que se déroule la procédure.

    Fièrement cambré à son tribunal, le magistrat ajuste ses besicles monumentales en cristal de roche, dévisage laccusé, puis lit lentement le réquisitoire.

    Elevé par la munificence du Fils du Ciel, notre seigneur et maître, à la haute dignité de génie tutélaire, le Chan-ouang ne sest pas acquitté dignement-de ses fonctions. Par sa honteuse apathie, il trompe depuis longtemps la confiance impériale, déshonore la classe mandarinale, fait murmurer le peuple. Sengraissant des offrandes de ses clients, il néglige leurs intérêts, ne protège pas même leur vie. Chacun sait que les loups infestent le territoire de sa juridiction, égorgeant jusquaux enfants, la consolation des familles, lespoir de la patrie. Lui, sommeillant nuit et jour, ne sen émeut point, ne fait rien pour réprimer ces abus criants.

    Ainsi, traîtrise, concussions, insouciance crasse : trois chefs daccusation, qualifiés crimes par le code pénal, pèsent sur le prévenu. Le Chan-ouang a-t-il quelque chose à dire pour sa justification ?

    Un temps se passe, le vieux génie ne répond pas. Ah ! il refuse de sexpliquer, clame le sous-préfet. Quon lui administre dix soufflets pour lui délier la langue ! Aussitôt dit, aussitôt fait. Les soufflets, appliqués de main magistrale, claquent ferme, mais le patient imperturbable ne desserre pas les lèvres ; son vieux masque basané ne change même pas de couleur.

    Alors le juge indigné prononce la sentence : Si laccusé ne répond pas, cest quil na rien de bon à dire. Sa culpabilité nest pas douteuse ; les témoins à charge abondent ; tous les témoignages concordent, nous tenons en main les preuves authentiques de sa perversité. En conséquence, je condamne le génie de la montagne à trois cents coups de bâton. Cette fois, je le traite avec indulgence, par considération pour son grand âge ; mais, sil ne samende pas, cest la dégradation qui lattend.

    Là dessus un murmure approbateur sélève dans lassistance : Bien jugé ! Çà lui apprendra à se moquer du peuple !

    Pauvre diable de génie ! On ne lui fait pas grâce dun seul coup. Par bonheur, il est du bois dont semmanchent les socs de charrue, et donc supporte labattage sans trop davaries.

    Lopération terminée, il réintègre sa niche aérienne, mais désormais il devra se tenir correctement, sinon.

    Dailleurs, depuis cette époque, les forêts faisant peu à peu place à lagriculture, les loups sont devenus rares dans cette région. La tâche du Chan-ouang se trouve de ce fait singulièrement allégée.

    Eh bien ! Que dites-vous des dieux chinois ? Assurément ils sont très accommodants ; mais, à votre avis, ne manquent-ils pas un peu de prestige ?

    _____

    La peine acceptée, cest déjà la justice ; la peine aimée, cest la sainteté.
    Mgr Gay

    Cest lamour-propre qui trouble, cest lamour de Dieu qui calme.
    Fénelon


    1922/617-620
    617-620
    Anonyme
    Chine
    1922
    Aucune image