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Varia : Un Instant au Paradis

Varia Un Instant au Paradis. Je ne résiste pas à la pensée de raconter un fait curieux, qui s’est produit dans un de mes villages et qui a eu sa vogue, par suite de sa répercussion sur les esprits des Laotiens. C’est une manière de fait édifiant, mais une manière seulement.
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    Varia
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    Un Instant au Paradis.

    Je ne résiste pas à la pensée de raconter un fait curieux, qui s’est produit dans un de mes villages et qui a eu sa vogue, par suite de sa répercussion sur les esprits des Laotiens. C’est une manière de fait édifiant, mais une manière seulement.

    Une vieille se trouva bien mal. Elle en arriva à ne plus pouvoir boire la moindre goutte d’eau. Elle me députa son fils et son gendre pour me demander de l’eau de Lourdes. Je leur en versai quelques gorgées, qu’elle but avec avidité et satisfaction visible. “Ça m’a guéri”, me dit-elle le lendemain quand j’allai la voir. Je la trouvai, en effet, assise, un peu amaigrie, l’air fatigué, mais chiquant le bétel et parlant; sans air transcendental, avec une vieille amie, des contingences sublunaires, pluie et beau temps.

    “Tu as voulu faire peur à tes enfants, lui dis-je, mais tu n’as rien ! C’est tant mieux, d’ailleurs. Encore quelques jours et tu courras le pays !”

    Le lendemain, comme j’allais dire la Messe, le gendre m’arrêta : “J’invite le Père à venir extrémiser ma belle-mère : depuis minuit elle est étendue sans mouvement, ne prend rien, ne dit rien : on la croirait morte, si elle ne respirait encore.” J’y fus. Elle semblait sans vie, ne pouvait parler. Je la préparai en quelques mots, qu’elle saisit parfaitement, car sa tête, par deux fois, me prouva, en se relevant à la mode laotienne qui signifie “oui”, qu’elle comprenait et acquiesçait. J’allai ensuite dire la Messe. Comme la vieille n’avalait plus, il ne pouvait, pour le moment, être question du saint Viatique. J’attendais l’annonce de sa mort, et... ce fut sa résurrection qu’on me raconta !

    C’est ici que commence le curieux de l’affaire. Elle revint parfaitement à elle et commença son discours : “ Enfants ! Petits enfants ! Je reviens ! Le Bon Dieu me rend à la “terre. C’est la prière d’une telle qui en est cause. Elle a dit : “ Si seulement le Bon Dieu lui “permettait encore de revoir son fils, qu’on est allé chercher dans le village voisin et qui doit “arriver aujourd’hui !” Alors le Bon Dieu me rend à la vie pour quelque temps. Mais que “c’est beau, le ciel ! Comment vous expliquer cela ? On ne voit rien d’approchant sur cette “terre. Ce ne sont que lumières et que roses. Et il y en a ! Il y en a ! Il n’y a pas de limites “comme sur terre, où la vue est toujours barrée par la forêt. Là haut, c’est, à perte de vue, des “allées de chandeliers portant de lumières et paraissant embrasés. Et le Bon Dieu ! Ah ! qu’il “est beau ! Ici, je ne sais plus dire : c’est trop beau ! ”
    — “Tu as vu le Bon Dieu, grand’mère ?”
    — “Oui ! Il était là, d’ailleurs, avec la Sainte-Vierge et deux anges, quand le Père est “venu me donner l’Extrême-Onction. Il m’a. dit : “Prépare-toi bien : repens-toi de tes “fautes.” Et la Sainte-Vierge ! Oh ! qu’elle est belle ! Et les anges ! Comme ils sont beaux ! “Non, vous ne pouvez vous le figurer ; mais j’ai vu, moi. Oh ! comme je regrette d’être “revenue ! Sans cette vieille Thongsi, j’y serais encore ; mais… c’est sa prière... Revoir la “terre me donne des nausées, des regrets cuisants ! Comment peut-on y tenir à quelque “chose !
    — “Comment est le Bon Dieu, mère ?”
    — “Le Bon Dieu ? Comment vous expliquer ? C’est comme un soleil vêtu d’habits “d’or ; on comprend que c’est le Bon Dieu, sans cependant lui voir de figure. — Et j’ai vu un “tel et une telle.”

    Elle se mit à énumérer une dizaine de défunts, connus de tous.
    — “J’ai vu ton mari, dit-elle à une veuve de 45 ans. Il m’a dit qu’il viendrait te “chercher bientôt, parce que tes enfants ne s’occupent guère de toi !”
    — “Ouais !” fit l’autre, en esquissent un mouvement de recul. Mais... je ne tiens pas à “mourir encore ! ”
    — “J’ai vu aussi mon mari, mort l’an dernier : il est plus beau qu’autrefois...”

    ( Ici j’ouvre une parenthèse pour dire que “plus beau qu’autrefois” m’a fait sourire et ne comporte pas de bien grands frais de mise en beauté ; car, le pauvre homme, qu’il était vilain, avec sa barbichette clairsemée et son air de chat qui boit du vinaigre ! )

    — “J’ai vu ma petite-fille aussi ( Elle était morte récemment, à 3 ans ). Elle n’est plus “petite : c’est une belle grande fille. Elle a des boucles d’oreilles en or plus belles que celles “qu’on avait achetées pour elle.
    “Appelez tous mes parents, que je leur parle !”

    Et devant tous, petits et grands, elle y alla d’une instruction qui fut écoutée bouche bée, haleine haletante.

    “Ah ! observez bien la religion : c’est la vraie. Tout ce que le Père enseigne est la “vérité : croyez et observez ! Si vous saviez comme c’est bien cela ! Pas une parole du “catéchisme qui ne soit vraie. Là-haut, j’ai tout compris. Menez une vie pure : si vous saviez “comme nos parents sont heureux là-haut maintenant : ça se voit à leur figure.”
    — “Leur figure ? dit l’un... Mais... leur corps sont au cimetière ! ”
    — “C’est vrai : j’aurais dû vous le dire. Ceux que j’ai vus n’ont pas leurs corps, mais “rien que le hub (forme) : ce n’est pas le nua nang (chair) ; mais on les reconnaît “parfaitement. Oh ! comme c’est beau ! Comme je regrette ! Mais, dès que mon fils sera “reparti, le Bon Dieu viendra me rechercher.”

    Son sermon fut écouté avec un intérêt palpitant. (Ce n’est pas comme les miens, qui n’ont pas ce cachet de chose vue, vécue ! )

    J’écoutais, en souriant, son fils qui allait repartir. “Ce qu’elle dit avoir vu, elle l’a rêvé, dis-je. — “Je le lui ai déjà dit, Père ! Elle m’a répondu : “Rêvé ? Je sais ce que c’est qu’un rêve, certes. Là, c’est la réalité : j’ai vu.”

    “Eh ! bien, attendons que tu sois parti. Et si elle s’en va à son tour, comme elle l’a dit, j’y croirai presque. Bien que, remarque-le, je ne voie pas d’hérésie dans ses descriptions. C’est intéressant. Et si ça fait du bien à sa descendance, c’est encore tant mieux ! ”

    Le lendemain, je quittais le village. Un mois après, je revis le fils. ––“Et ta mère ? Elle est morte ?” — “Non. Elle dit qu’elle pense encore vivre longtemps ; mais qu’elle regrettera jusqu’au bout le ciel qu’elle a vu.”

    L’histoire finit là.
    Je souhaite que l’impression en bien et en mieux subsiste chez les auditeurs. Pour une fois, j’aurai eu une collaboration inattendue, distinguée et prolixe.


    LABROUSSE,
    Miss. Apost.

    1925/357-360
    357-360
    Labrousse
    France
    1925
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