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Varia : Un Incident dans la vie apostolique

Varia Un Incident dans la vie apostolique Lettre d’un missionnaire de Pakhoi à son Evêque Monseigneur,
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    Varia
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    Un Incident dans la vie apostolique
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    Lettre d’un missionnaire de Pakhoi à son Evêque

    Monseigneur,

    Remerciez avec nous la Sainte-Vierge, saint Joseph et la Bienheureuse Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus, qui ont sauvé quatre de vos missionnaires.1 De l’endroit où nous avons quitté Votre Grandeur, notre impression sur le Oi-kouok (“Patriote”), le misérable petit bateau qui devait nous emporter, était déjà mauvaise. Ce fut bien autre chose quand nous prîmes place à bord de ce rafiau à pétrole, tout en superstructure et calant à peine 2 pieds. Plus de 100 personnes étaient entassées avec les marchandises et les bagages sur un pont mesurant au maximum 4 mètres de largeur : cela ne promettait guère en faveur de l’équilibre du bateau. Tant bien que mal nous avons pu doubler le Kouong-tao-ling et prendre franchement, malgré un vent contraire, la direction de On-Pò. La mer n’était pas trop mauvaise, et il fallait un bateau comme le nôtre pour commencer la danse. Nous longions d’assez loin, sans cependant les perdre de vue, les côtes de On-Pò, et, d’après les prévisions de l’équipage, nous devions être vers les 5 h. du soir dans la rivière. Celui qui me donnait ces renseignements est le principal employé du bateau, ancien catéchumène de Pakhoi.

    Vers 3 h. nous nous aperçûmes que la machine ne donnait plus tout son rendement et que la marche devenait de plus en plus lente L’équipage, interrogé par nous, ne donne que des réponses évasives dont nous ne pouvons pas nous contenter. J’arrête au passage l’ex-catéchumène, dont la figure me paraît moins souriante, et je reçois de lui cette réponse : “Que le Père prie le Bon Dieu afin que le bateau marche plus vite !” Le bruit du moteur s’entend à peine ; visiblement son pouls est malade, car la cheminée ne jette plus que de rares bouffées de fumée. La réponse de mon interlocuteur ne me tranquillise pas. Je le presse de questions et, en hésitant, il me répond : “L’une des machines a éteint son feu ; il y a une avarie que nous allons essayer de réparer : mais n’ayez pas peur : Tin-chu pò yao, à la garde de Dieu ! ”

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    1.— Les PP. Zimmermann, Cellard, Baldit et Genty.


    Pour comble de malheur, le vent d’est, qui nous était contraire, devient de plus en plus fort. Peu à peu les vagues grossissent et deviennent menaçantes pour notre frêle embarcation. A 5 h., heure prévue pour notre entrée dans la rivière de On-Pò, nous étions toujours en pleine mer et semblions nous éloigner de plus en plus de la côte, que nous apercevions à peine à notre gauche. Le bateau avançait si lentement qu’il semblait marquer le pas, et le moteur n’avait plus qu’une faible action sur l’hélice. Bientôt nous sommes secoués dans tous les sens ; cent fois notre bateau s’incline d’un côté puis de l’autre, de façon inquiétante.

    Les hommes de l’équipage ont perdu confiance ; c’est l’affolement. A un moment donné j’entends l’un d’eux appeler ses collègues : Pat shoui, pat shoui (videz l’eau). L’eau, en effet, a pénétré dans le bateau et menace la machinerie, qui, elle aussi, réclame des hommes. J’en aperçois deux qui reviennent avec des cordages et se placent des deux côtés du bateau, prêts à s’accrocher à la première barque qui passera. Mais la nuit vient ; toutes les barques que l’on apercevait à l’horizon se sont rapprochées de la côte et nous restons seuls au milieu des flots déchaînés contre notre bateau qui semble agoniser. Une clameur sinistre s’élève : ce sont les passagers qui crient et pleurent, n’osant plus changer de place. Un ordre de l’équipage en fait cependant descendre un certain nombre, afin de rétablir un peu le centre de gravité. La consternation règne partout ; de tous côtés j’entends des paroles de résignation où le fatalisme l’emporte. Quelques payens invoquent leurs divinités. Les quatre missionnaires, serrés les uns contre les autres sur le pont, ont vu venir avec calme le danger qui les menaçait. La cheminée est silencieuse ; alors que de la machinerie on n’entend plus que quelques lugubres coups de marteau. Le vent, les vagues, la marée, tout est contre nous. Notre pauvre bateau est menacé d’être englouti à chaque instant et, pauvre épave, fait à peine, au milieu des vagues noires et menaçantes, figure d’un misérable sampan dans le port agité de Pakhoi.

    Depuis longtemps déjà nous avons mis ordre à nos affaires, nous donnant mutuellement l’absolution. Le P. Genty rend le même service à ses religieuses de Lofao, qui, saintement et avec une entière résignation, s’inclinent sous la main qui pardonne. Un vœu est fait à la Bse Thérèse de l’Enfant-Jésus : nous promettons de célébrer chacun trois messes en son honneur pour les âmes du Purgatoire.

    Cet acte accompli, le P. Genty, s’attachant comme il peut aux bagages et aux personnes, redescend dans le modeste salon, où il croit être plus tranquille pour se préparer à la mort. Les PP. Zimmermann, Cellard et moi restons sur le pont. Chez nous aussi la résignation est complète et, sans crainte, nous acceptons la mort, si près de nous et cependant si lente à venir. Des invocations à la Bse, à saint Joseph, dont nous venons de réciter l’office, à la Sainte-Vierge, Etoile de la mer, sortent ardentes de nos lèvres chaque fois, et c’est toutes les minutes, que notre petit vapeur se couche sur les flots prêts à nous engloutir avec lui. Notre confiance n’est plus dans les moyens humains et, à force de répéter nos invocations et de réciter des rosaires, notre gorge s’est desséchée. L’angoisse étreint nos cœurs et jusqu’à 10h. nous touchons la mort du doigt en compagnie de nos saints protecteurs.

    La plainte immense des passagers continue à se faire entendre, ne trouvant d’autres échos que la fureur des flots qui ne pardonnent pas et la douce résignation de vos missionnaires, qui fera violence au Ciel : “Bse petite Thérèse, venez à notre secours ! Saint Joseph dont nous célébrons la fête demain, Sainte Vierge Marie, Stella maris sauvez-nous ! ”

    A force de lutter contre le déplacement des marchandises et les heurts des passagers, bousculés par les colis de toute sorte, nous sentons nos forces nous abandonner, car nous n’avons rien pris depuis notre petit déjeuner, si rapidement expédié de bon matin à Pakhoi. Je me laisse tomber et, bien calé entre plusieurs caisses qui menacent de m’écraser, je renouvelle mon acte de résignation et continue mes invocations toujours plus ardentes. Je vois passer à côté de moi l’ancien catéchumène de Pakhoi qui me dit qu’il ira prier dans mon église s’il est sauvé, et je l’entends répéter l’Ave Maria en chinois. Puisse-t-il, le pauvre homme, persévérer dans les sentiments qui furent les siens à cette heure critique !

    Depuis cinq longues heures nous étions entre la vie et la mort. A 10 h. la cheminée fait entendre un bruit d’heureux augure. Peu à peu le moteur ronfle de nouveau, bien faiblement, par mouvements saccadés ; puis en même temps on sent que les vagues calment leur fureur. Des soupirs de soulagement sortent de toutes les poitrines. On dirait que le bateau avance, quoique bien lentement. Mais où sommes-nous ? Sans direction depuis des heures, chassés par le vent, entraînés par les vagues et par la marée, n’allons nous pas vers l’inconnu ? Au moment où je me posais cette question angoissante, j’entends le brave P. Zimmermann qui s’écrie : “Mais on voit l’étoile polaire. Levez-vous, venez et regardez. Avec elle l’équipage saura bien nous conduire.” Et, de fait, l’étoile polaire venait de percer la brume très épaisse ; le ciel se parsemait d’étoiles et, bien péniblement, notre petit vapeur se redressait fièrement sur des flots plus cléments. L’équipage avait fait appel à nos prières, et je sais par mon domestique, qui trouvait le moyen de rester gai, que nombre de passagers comptaient sur la protection de ces quatre missionnaires, qui devaient certainement être des hommes vertueux. C’est d’ailleurs ce que me disaient dans la rivière de On-Pò plusieurs payens : “Si nous sommes sauvés, c’est à vous Pères, et à votre Dieu qui est là-haut, que nous le devons.”

    A 11 h. nous apercevons de nombreuses lumières devant nous : ce sont les feux des jonques stationnées à l’entrée de la rivière. Nous sommes sauvés, et de nos cœurs moins oppressés sortent des prière de reconnaissance à l’adresse de nos puissants protecteurs. La Bse petite Thérèse a sauvé vos missionnaires, Monseigneur ; elle a défendu contre le vent, contre la marée, contre la fureur des flots, notre fragile embarcation, qui aurait dû mille fois sombrer ou aller s’écraser contre les rochers. La sainte de Lisieux s’est constituée notre gardienne durant ces heures de mortelle angoisse, et nous avons promis de faire connaître sa puissante intervention.

    Grâce à elle nous pouvions enfin, dans la rivière de On-Pò, nous remettre de nos émotions et, vers 1 h. ½ du matin, nous arrivions enfin au port.

    Tel un malade à bout de forces, notre petit vapeur s’abattait, complètement disloqué, sur une plage bien connue de la plupart des voyageurs. En le voyant là, couché sur le flanc, j’ai compris la grand imprudence que nous avions commise en lui confiant nos personnes ; mais aussi j’ai compris mieux encore la puissance de la prière quand elle est accompagnée de la résignation.

    En terminant cette courte narration de notre périlleux voyage, je ne puis m’empêcher de payer mon tribut d’admiration aux religieuses de Lofao, qui, avant comme après l’absolution qui leur fut donnée furent vraiment exemplaires par leur piété. Que de prières, que d’invocations, que de sacrifices n’ont-elles pas joints aux nôtre pour faire violence au Ciel !

    Pour mon compte personnel, — et mes confrères le feront mieux que moi encore, — je remercie tous ceux qui, là-bas, à Pakhoi ont prié pour les voyageurs. A ceux qui nous dissuadaient de prendre cette frêle embarcation ; aux Sœurs de St.-Paul de Chartres qui bénévolement nous ont promis le secours de leurs prières : à tous un grand merci !

    Et je termine cette lettre, Monseigneur, par la prière qui la commence : “Remerciez avec nous la Sainte-Vierge, saint Joseph et la Bse Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus, qui vous ont conservé vos quatre missionnaires.”

    O. BALDIT,
    Miss. de Pakhoi.

    1925/290-294
    290-294
    Baldit
    France
    1925
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