Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Varia : Traits de murs républicaines chinoises

VARIA Traits de murs républicaines chinoises
Add this
    VARIA

    Traits de murs républicaines chinoises


    En lan de grâce 1923, 12e de la Resplendissante République du Milieu, une certaine ville de la province du Kouytcheou avait à sa tête un honnête mandarin, (lespèce sen fait de plus en plus rare), neveu par surcroît, ce qui ne gâte rien, du grand chef militaire, le général commandant la région. Ce magistrat, le mandarin veux-je dire, était en excellents termes avec le missionnaire catholique français, curé du district dont sa bonne ville était le chef-lieu. En maintes circonstances, temps de famine, de peste ou de choléra, le missionnaire avait rendu dinappréciables services à la population.

    Or voici quun jour on apprend soudain quune grosse bande de pirates, conduite par deux commandants, allait venir tenir garnison en ville pour quelques jours. Grand émoi parmi la population et au prétoire : tout le monde prend peur, et non sans raison. Fuir ? il ny a pas à y songer ; lavant-garde des bandits occupe déjà les quatre portes. Ils arrivent et, sans plus de façons, sinstallent chez lhabitant, qui sattend à être molesté et pillé.

    Que faire ? Lautorité est impuissante et elle sera la première à subir les méfaits des bandits, si elle nobtempère pas sur lheure aux injonctions aussi déraisonnables que saugrenues que les bandits ne vont point tarder à lui faire. Notre mandarin, aussi soucieux, sinon plus, de sa sécurité que de celle de ses administrés, sempressa daller trouver son ami le missionnaire, autant pour lui demander conseil que pour chercher avec lui un moyen, sil en était, déviter la catastrophe finale, savoir la mise à sac de la ville et la prise dotages, désignés en ce beau pays par lexpression aussi juste que cruelle de cochons gras.

    Aussitôt annoncé, le mandarin est introduit en présence du missionnaire, auquel, sans sembarrasser des formules ordinaires de politesse, il fait part de ses embarras.

    Cette situation, dit-il, ne peut durer. Ces gens-là finiront par nous dévaliser, non sans avoir commis tout dabord les pires méfaits, allant jusquà attenter aux vies humaines. Que faire ? Leur résister ? Cest chose impossible. Demander du secours ? Mais vainqueurs ou vaincus, ils nous massacreront tous. Le mieux est de trouver un moyen de les amadouer et de nous les rendre favorables.

    Ce serait le mieux, évidemment. Mon précieux hôte semble avoir un plan : quil me lexpose donc.

    Ton frère cadet a pensé, en effet, au plan extravagant que voici : les pirates ont deux chefs, qui tous deux se donnent le titre de commandant ; si je pouvais faire octroyer à lun deux, par mon oncle le général, le grade de colonel, nest-ce pas que cela pourrait arranger bien des choses ?

    Frère aîné, ton idée est une idée de génie ; mais par prudence il faut dabord consulter ton oncle.

    Tu as raison, pas dimprudences ; je vais télégraphier à mon oncle, et sil accepte, nous proposerons un des bandits pour le grade supérieur.

    Fort bien ; mais ils sont deux, lequel proposer ?

    Dame ! je crois quil est naturel de proposer le plus vieux.

    Cest mon avis aussi.

    Alors, je pars lancer mon télégramme.

    Et lhonnête homme sempressa de communiquer par fil à son oncle le général la situation désespérée dans laquelle il se trouvait. Ma bonne ville, disait-il, est aux mains des pirates depuis quelques heures et court le risque évident dêtre pillée. Nul moyen de résister aux bandits, sauf peut-être celui de sattirer leurs bonnes grâces en nommant colonel lun de leurs commandants. Mais cela dépend de vous, mon oncle vénéré. Je vous supplie donc de prendre en considération cette idée qui a germé dans ma pauvre cervelle de mandarin et que je vous soumets, uniquement poussé parle désir de sauver ce pauvre peuple dont je suis le père et la mère. La réponse télégraphique de loncle arriva : elle était affirmative. Sans tarder, le mandarin rédigea une supplique officielle, dans laquelle il vantait les profondes vertus, les hautes qualités et les éminents mérites de son candidat, et il priait le général, de paries pouvoirs discrétionnaires quil détenait du Gouvernement de la République, de bien vouloir lui délivrer un brevet de colonel dans larmée régulière. Cette pièce, il la fit signer par tous les notables, bourgeois, commerçants et artisans de la ville, la revêtit du sceau du prétoire et la fit apostiller par le missionnaire catholique ; puis sans tarder il la fit parvenir à loncle tout puissant, qui, par retour de courrier, envoya le brevet demandé.

    Grâce à quoi, bien que toujours exposée aux tracasseries inévitables de toute garnison chinoise, la ville était, pour cette fois, du moins, sauvée du pillage.

    Précédés de gamins déguenillés, portant de longs bambous doù tombaient en cascades de feu dinnombrables pétards, mandarin et missionnaire, notables et bourgeois, commerçants et artisans se rendirent à la demeure du commandant-pirate. Celui-ci, ne sachant trop ce quon lui voulait, les reçut entouré de sa garde, qui avait mis mauser au poing. Le mandarin, suant la peur et tremblotant, y alla tout de même de son petit discours quil débita dune voix de cigale gelée. Hélas ! dit-il, les temps sont durs ! Sil est difficile au pauvre peuple que nous sommes de joindre les deux bouts, nous savons aussi quà vous autres, soldats, que des chefs inhumains ont sacrifiés à leur égoïsme, il nest pas non plus facile de trouver le vivre et le couvert de chaque jour. Vous êtes venus demander lhospitalité à la bonne ville de X... Vous lavez respectée, ne demandant à ses habitants que ce qui vous était nécessaire pour ne pas mourir de faim. Pour reconnaître comme elle le mérite cette conduite magnanime, nous avons pensé à vous obtenir, à vous, le plus âgé des deux commandants, le grade de colonel dans cette armée régulière que, nous le savons, vous regrettez toujours davoir été obligé de quitter. Ce titre, nous lavons demandé au général commandant cette région, lequel sest fait un plaisir de nous lenvoyer, et nous vous le remettons en vous, priant de bien vouloir laccepter.

    Très flatté de recevoir une distinction à laquelle il ne sattendait pas du tout et qui, du reste, ne lempêcherait nullement de pirater tout à son aise, en y mettant seulement un peu plus de formes, le nouveau colonel remercia en quelques termes bien sentis, et, pour manifester sa gratitude, invita à un dîner monstre, aux frais de la ville évidemment, tous les signataires de la pétition. Le festin dura plusieurs jours, car le nombre des invités était considérable. Depuis ce temps, la paix règne dans la ville, qui ne court plus le risque dêtre livrée au pillage, tout au moins par cette groupe de bandits.

    Mais le pirate devenu colonel nentendait point pour cela renoncer à venger ses injures et celles des siens. Lhonneur noblige point jusque là. Natif dun district voisin, il avait encore son vieux père qui exerçait les fonctions de chef de canton et ne se gênait pas beaucoup pour faire indûment appel à la bourse de ses administrés, cest lhabitude en Chine, mais il y mettait des formes, usant des bonnes méthodes dancien régime que les nouvelles couches trouvent surannées.

    La nouvelle de lélévation de son fils au grade de colonel le combla de joie. Il allait enfin pouvoir se venger dun petit chef de bande, armée dune centaine de fusils, qui osait mettre son fief en coupe réglée. Le vieux bonhomme usa du truc classique, qui, bien quarchi-connu, produit toujours leffet désiré. Il fit passer un message à son ennemi lui disant à peu près ceci : Sais-tu que mon fils est devenu colonel dans larmée régulière ? Attention à toi maintenant, car il pourrait ten cuire ! Mais je suis bon prince ; je ne te veux aucun mal, voilà pourquoi je te donne le conseil de faire ta soumission et je te promets de parler en ta faveur ! Effrayé, le brigand répond quil demande laman et promet de livrer ses cent fusils. Entendu, dit le vieux, et jour est pris pour la soumission du bandit. Au jour dit, le fin renard quest le vieux chef de canton et son nouvel ami se rendent ensemble à la ville. Les formalités de laman furent remplies séance tenante, et le colonel, tant pour honorez son vieux père que pour fêter la soumission du pirate, offrit un grand dîner auquel il les convia tous les deux. Mais voici quau milieu du repas, le vieux maire, sadressant à son fils le colonel, lui dit : Mon fils, je te supplie de prendre en pitié le pauvre peuple de ma juridiction, molesté contre tout droit par celui que tu vois à cette place, et de la main il désignait le bandit nouvellement soumis, subitement devenu blême et qui avait enfin compris. Le colonel fit un signe et, séance tenante, le petit chef pirate est chargé de chaînes et jeté au plus profond dun cachot infect. Après le repas le colonel, tout en fumant sa pipe à opium, signa son arrêt de mort sans autre forme de procès.

    Le lendemain le malheureux est conduit au lieu du supplice. Une compagnie de soldats ouvre le cortège ; viennent ensuite quelques joueurs de trompettes, qui tirent de leurs longs tuyaux de cuivre des sons tantôt graves, tantôt stridents, bien faits pour donner le frisson à ceux dont la conscience nest pas en repos. Le condamné suit, mais an lieu dêtre entouré de gardes armés de fusils, deux soldats seulement lencadrent tenant chacun dune main une des extrémités de la corde qui lient ses bras derrière le dos, et de lautre un cruchon de très fort alcool de maïs. Cynique prudence du bourreau colonel. Nul ne sait pour quelle raison ce soumis de la veille est conduit à la mort et il faut empêcher la victime de crier linjustice commise à son égard. A peine est-on sorti de prison que le condamné ouvre la bouche pour parler ; aussitôt le soldat de droite lui enfonce le goulot de son cruchon dans la gorge et lui verse une forte rasade dalcool. Le malheureux étouffe, sa face devient livide, leau de feu lui brûle les muqueuses : il en a pour un moment avant de pouvoir reprendre ses esprits ! Mais, la douleur vaincue, voici quil veut essayer de parler. Attention, crie le bourreau de droite à son compagnon, voici que ce chien mort veut encore ouvrir le bec ; à toi de lui faire boire un coup ! Et linterpellé : Ah ! Fils de chien, tu nen a pas encore assez bu ? Tiens, goûte-moi ce sirop ? Et, féroce, il lui verse dans la gorge une forte rasade.

    On allait toujours : chaque soldat à tour de rôle faisait ainsi rentrer dans sa gorge les plaintes de linfortuné, non sans accompagner son geste des malédictions les plus immondes et les plus sauvages, indiscutable spécialité de la langue populaire chinoise.

    Et ce manège diabolique se répéta jusquau champ dexécution où le condamné arriva ivre-mort: deux balles mirent fin à son atroce supplice.

    1924/583-588
    583-588
    Anonyme
    Chine
    1924
    Aucune image