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Varia : Simplice, entremetteur de mariage

VARIA Simplice, entremetteur de mariage Il est, quelque part dans la vaste Chine, un joli, gracieux, agreste et calme petit coin, où jai laissé une part de mon cur, celle des premières illusions de ma vie apostolique. Ces illusions passées sont, en effet, pour les curs vieillis et rendus souvent trop sages, une bonne partie de leurs battements rétrospectifs. Cest un enfantillage, peut-être une erreur ; mais cest un fait qui ne mest pas uniquement personnel.
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    VARIA

    Simplice, entremetteur de mariage

    Il est, quelque part dans la vaste Chine, un joli, gracieux, agreste et calme petit coin, où jai laissé une part de mon cur, celle des premières illusions de ma vie apostolique. Ces illusions passées sont, en effet, pour les curs vieillis et rendus souvent trop sages, une bonne partie de leurs battements rétrospectifs. Cest un enfantillage, peut-être une erreur ; mais cest un fait qui ne mest pas uniquement personnel.

    Les souvenirs de ce quelque part de la vaste Chine me sont particulièrement doux ; même ceux qui devraient me couvrir de confusion.

    Les lecteurs du Bulletin me permettront-ils de revivre tout haut, pour les distraire un instant, lun de ces souvenirs ? Il nest pas triste, et peut-être mettra-t-il en garde de jeunes missionnaires qui, sans avoir la naïveté de Simplice, garderaient encore quelques idées aventurées sur la valeur des conseils que leur prodiguent les anciens.

    Comme exergue à mon petit tableau, je place ici la recommandation, souvent répétée, de mon premier curé : Ne vous mêlez jamais des pourparlers de mariages !

    Une étroite plaine, bien cultivée, entre un ruisseau sinueux, que les naturels du pays appellent rivière et une chaîne de verdoyantes collines, dont ils feraient volontiers des montagnes, si leurs crêtes ne laissaient apercevoir les sommets majestueux de monts perdus dans le lointain. Près de la rivière, un clocher, une modeste église avec son Hôte divin, quelques dizaines de chaumières éparses de ci de là, des champs et des arbres ; des femmes qui travaillent et des hommes qui les regardent faire ; des chiens affalés sur leur ombre ; des porcs vautrés dans des boues innommables et des enfants tout nus, qui se roulent, eux aussi, dans des liquides autrefois limpides. Simplice est sur le sentier. Oh ! ce nest pas le sentier de la guerre, quoiquil conduise à des avenirs souvent troubles. Cest le sentier des frais et joyeux hyménées.

    Il y a quelques jours déjà, Simplice a reçu les confidences de Mademoiselle. Pierre-précieuse, quil compte parmi les plus fidèles de ses Enfants de Marie. Dix-huit ans, des yeux toujours modestement voilés sous des paupières protectrices de la vertu, lallure calme et paisible des curs purs et des cervelles en équilibre, docile, laborieuse, pas cancanière pour un sou, telle est Mademoiselle Pierre-précieuse : une véritable perle. Une future Religieuse, avait longtemps pensé lenthousiaste Simplice, malgré les doutes réfrigérants de son vieux curé. Une épouse chrétienne et bientôt le modèle des mères sérieuses, pensait-il maintenant, depuis quil avait reçu des confidences plus précises.

    Seulement, voilà ! à pareille perle il fallait un joyau idoine. Nimporte quel jeune fat, paresseux et joueur, ou quel grossier brutal ne pouvait convenir à tant de mérites. Et Simplice se croyait le devoir tout spécial de veiller au grain. Cest pour cela quil était en campagne.

    A quelques lis du village, dans un ravin écarté, sinueux, rafraîchi par lombre de long-ngan 1 touffus et égayé par le babil endormeur dun ruisselet, se posait solidement la ferme cossue du vieux Tche Télong et de son fils Téjen, deux gros richards pour lendroit. Cest là que se rendait notre Simplice, alerte et dispos, malgré la poussière desséchante et le cuisant soleil.

    Tout en trottinant, notre héros édifiait des châteaux merveilleux, quoique pas en Espagne. Comme à Perrette, lavenir, un avenir de rêve, lui semblait déjà un présent certain, assuré, tout acquis : un gentil ménage, des enfants nombreux et bien élevés, un aïeul choyé, gâté, respecté ; une famille modèle, à citer en exemple ! Et Simplice marchait, rêvait, monologuait : Pas de belle-mère, se confiait-il à lui-même ; en voilà une chance !... Le vieux Télong a la réputation dêtre un peu regardant, un peu serré sur le chapitre des écus ; pas très académique ni très sévère dans le choix de ses expressions : cest vrai. Mais il a bien 78 ans. Il ne sera pas éternel, ce vieux squelette-là. Tandis que son fils est vigoureux, travailleur, rangé, toujours poli, bon chrétien et na que 20 ou 21 ans. Ça va ! Ça va tout-à-fait. Juste ce quil faut à Pierre-précieuse !... Je bénirai ce mariage ; cest moi qui laurai fait. Géronte, mon respectable curé, verra bien quil vaut mieux nous occuper nous-même de ces affaires délicates, que les confier aux soins intéressés de quelque entremetteuse bavarde et superstitieuse.

    Perrette ! Perrette ! Prenez garde aux petits cailloux perfides, qui menacent votre pot-au-lait.

    Simplice arriva, fit sa visite, fut éloquent et repartit très satisfait.
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    1. Arbre qui produit le petit fruit appelé il-de-dragon (long-ngan).

    Je ne raconterai pas ce qui se passa, ce qui se dit, dans cette première entrevue et dans les deux ou trois qui suivirent. Tous les missionnaires de Chine connaissent les longues circonlocutions, les précautions oratoires, les formules polies, les exagérations louangeuses quexige ce genre de tractations dans le Pays du Milieu, du juste milieu ! Pour les autres lecteurs, nen saisissant pas tout le sel, ils ny prendraient aucun intérêt. Mais il est quelque chose que le souci de lexactitude et de la vérité minterdit de passer sous silence : cest lattitude de mademoiselle Pierre-précieuse.

    Car vous vous en doutez bien, malgré la sévérité des coutumes codifiées, la futée jeune personne était parfaitement au courant de tout ce qui se tramait. Et même voile ta face auguste, ô Confucius, père des Rites ! elle savait fort bien, sans paroles, exprimer son discret assentiment, voire quelques encouragements plus discrets encore. Cétaient des marques de respect plus prononcé ; une promptitude plus marquée dans lobéissance ; un peu de rouge aux joues, le dimanche, en allant à léglise, et jusquà de minimes cadeaux envoyés pour améliorer le frugal ordinaire des missionnaires. Simplice ne sy trompait pas et interprétait aisément ce langage muet.

    Deux ou trois oranges disaient : Je remercie le Père. Une livre de long-ngan chuchotait : La petite fille est contente. Des lei-tchis 1 rougissants soupiraient : Cest bien long ! Un gros jaquier clamait de tous ses piquants : Quattendez-vous pour conclure ? Allez donc plus vite ! .... Et Simplice riait sous cape.

    Trois semaines, un mois passèrent ainsi. Puis le nombre et la qualité des cadeaux ce que nous appellerions en France la corbeille de mariage, étant dûment fixés et inscrits sur papier rouge, la famille de la future ayant accepté pour elle toutes les conditions, il ne restait plus quà faire la démarche officielle auprès du curé, pour fixer avec lui la date du mariage.
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    1. Fruit du nephelium litchi.

    Perrette ! Attention à votre pot-au-lait !

    Le bon curé et son vicaire attendaient depuis quelque temps déjà, lorsque se présentèrent le vieux Télong et son compère Foun Tszfou, père de Pierre-précieuse, accompagnés de quatre notables, deux pour chacun. Télong prit la parole : Que Dieu bénisse les deux Pères ! Nous venons leur dire que les pa-tsz-eul 1 concordent et que

    Houo tsai ! sexclama le curé. Quest-ce que ces expressions superstitieuses ?... Rappelez-vous que vous êtes chrétiens. Dailleurs je suis pressé et nai pas le temps découter tant de vaines paroles. Vous venez pour un mariage, nest-ce pas ? Eh bien ! donnez les noms ; dans quinze jours nous fixerons la date de la cérémonie.
    Que le Père pardonne ! Je ne suis pas habile à parler. Ma langue est encore un peu païenne ; mais mon cur est chrétien Nous venons pour le mariage.
    Vite ! donne les noms.
    Parfaitement. Je demande la fille de Foun Tszfou. Son nom est Pierre-précieuse. Jai pris mes renseignements ; jai parlé à son père et à sa mère. Nous sommes daccord et il ny a plus quà prier le Père de fixer le jour.
    Et le nom du futur mari ?
    Oh ! Le Père le connaît bien : je mappelle Télong.
    Oui, je sais : Tchen Télong. Mais passons. Je demande le nom et lâge exact de ton fils, car cest bien pour ton fils que tu des demandes mademoiselle Pierre-précieuse ?
    Que le Père pardonne ! Ce nest pas ça. Cest pour moi-même ; cest pour lhumble Télong que je la demande.
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    1. Les 8 caractères chinois daprès lesquels on tire lhoroscope des deux futurs.

    Ici Simplice ne put retenir le cri de sa stupéfaction.
    Comment dis-tu ? Est-ce que tu te moquerais de nous ?
    Oh ! Père, je noserais. Je dis la vérité, et monsieur Foun peut dire que nous sommes daccord.
    Mais tu as au moins 80 ans ! Et Pierre-précieuse nen a pas plus de dix-huit. Tu pourrais être son grand-père ; mais son mari, pas possible.
    Si, Père, cest possible.
    Mais, mon pauvre vieux, jamais elle ne consentira.
    Que le Père demande à son père, qui est là.
    Ce nest pas son père qui se marie !
    Alors que le Père lui demande à elle même.
    Jy vais tout de suite. Tant pis pour toi, si tu perds la mine !

    Et Simplice sortit en coup de vent.
    Son curé, très égayé, mais tout de même un peu ennuyé de lhistoire, en profita pour se renseigner.

    Télong, dit-il, cest moi qui tai baptisé : je suis le Père de ton âme et jai le droit de te faire des reproches. Tu veux faire une bêtise : ça peut arriver à tout âge ; mais réfléchis bien. Et ton fils, quest-ce quil va devenir maintenant, entre un père de ton âge et une belle-mère plus jeune que lui ?
    Père, cest prévu. Jen ai parlé à Téjen. Il a compris et se montre très raisonnable. Dans quelques jours il partira pour létranger.
    Hum ! Si tu ne veux pas revenir sur ton projet, ça vaudra mieux, en effet. Maintenant explique-moi comment tout cela est arrivé. Je croyais quil sagissait du mariage de Téjen.
    Eh ! oui, Père. Cest bien pour ça que le Père vicaire est venu me parler, et cest bien comme ça que je le comprenais dabord. Mais, lorsque jai vu que les choses pouvaient facilement sarranger et que Tszfou était content de marier sa fille dans ma maison, jai réfléchi quune bru ne vaut pas la moitié dune épouse. Alors jai dit à mon fils : Tu es jeune ; tu peux attendre ; tandis qui moi, qui suis déjà vieux, je nai plus de temps à perdre. Alors, au lieu de faire la demande pour Téjen, je lai faite pour Télong : au fond, ce nest quun changement de nom. Alors Pierre-précieuse sera ma femme. Voilà !

    Pendant cette fin de dialogue, Simplice arrivait tout essoufflé à la maison de Tszfou, et, sans même entrer, appelait du seuil : Pierre précieuse est-elle ici ?
    Je suis ici. Quest-ce que le Père spirituel désire ?
    Dis-moi la vérité. Sais-tu ce que Tchen Télong et ton père sont venus faire chez le Père curé ?
    Ils sont allés donner mon nom au Père, dit Pierre-précieuse en voilant plus modestement que jamais ses yeux noirs.
    Et sais-tu quel autre nom ils ont donné avec le tien ? Sais-tu que cest celui du vieux Télong lui-même ? Le sais-tu ?
    Oui... je le savais.
    Et tu laisses faire ça !... Voyons, ce nest pas possible : tu nas pas consenti. Dis-moi que tu nas pas consenti !
    Je prie le Père de ne pas sirriter contre la petite chose ignorante que je suis. Jai dit oui.
    Mais cest absurde ! Télong est aussi vieux que le père de ta mère. Cest un avare. Cest une moitié de cadavre. Avant deux ans il aura fait le saut dans lautre monde. Tu ny penses pas !

    Elle ny pensait pas ? Pauvre Simplice, que tu es donc naïf !... Mais elle navait pas pensé à autre chose, ta Pierre-précieuse. Elle ne demandait que cela. Ses parents nétaient pas très fortunés et elle avait connu de durs labeurs. En se mariant au vieux Télong, elle fait deux affaires excellentes : elle devient riche et elle garde la certitude dêtre bientôt libérée par la mort de son mari. Pourquoi aurait-elle hésité ?

    Bref ! Le mariage se fit. Vous dire sil fut heureux serait ou une contre-vérité, ou une indiscrétion. Je me contenterai de vous dire, amis lecteurs, que jamais plus, dans sa longue vie, Simplice ne se mêla daffaires matrimoniales avant le Ego vos conjungo dit au pied de lautel !

    SIMPLICE.
    1926/169-175
    169-175
    Anonyme
    Chine
    1926
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