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Varia : Pourquoi y-a-t-il des poissons rouges ?

Varia Pourquoi y-a-t-il des poissons rouges ? Je crains fort que cette question nait jamais hanté votre cerveau. Dautant plus que les encyclopédistes, qui traitent de omni re scibili, nen souffrent pas un traître mot. Lacune fâcheuse, à coup sûr, mais non irréparable, Dieu merci ! Au Céleste Empire, les cyprins ont leur histoire, que je veux vous conter. Mais disons dabord un mot des Jeûneurs, leurs inventeur non brevetés.
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    Varia


    Pourquoi y-a-t-il des poissons rouges ?

    Je crains fort que cette question nait jamais hanté votre cerveau. Dautant plus que les encyclopédistes, qui traitent de omni re scibili, nen souffrent pas un traître mot. Lacune fâcheuse, à coup sûr, mais non irréparable, Dieu merci !

    Au Céleste Empire, les cyprins ont leur histoire, que je veux vous conter. Mais disons dabord un mot des Jeûneurs, leurs inventeur non brevetés.

    On sait ou on ne sait pas que cette secte, sosie du pharisaïsme biblique, professe un culte rituel pour tout ce qui respire, si infime soit-il. Son credo enseigne, en effet, que toute vie, aussi bien celle du cloporte que celle de la girafe, est une émanation, une parcelle de Bouddha. Tuer un moustique, écrabouiller un vermisseau, çà na lair de rien : en fait cest mutiler lAuteur de la vie, crime de lèse-divinité. Horreur !

    Ce nest pas tout. Quand on élimine un animal, ne risque-t-on pas de commettre du même coup un meurtre, un parricide peut-être ? On sait que lâme, séparée du corps, subit des métamorphoses, des réincarnations multiples dans le règne animal, avant de sabîmer dans le grand Tout : cest de foi. Et alors... ?

    Se basant sur ces principes, le pieux bouddhiste ne ferait pas pleurer une mouche. Sil lui arrive par mégarde décloper une fourmi, il en éprouve du remords. Aussi son home est le paradis des bêtes : poux, punaises, cancrelats, souris et rats, toute la gamme de la vermine répugnante y jouit de linviolabilité, tout comme un député au Parlement.

    Dans son for intérieur, le jeûneur, végétarien par définition, maudit les bouchers, les chasseurs, les braconniers et autres destructeurs sacrilèges de la vie animale. Mais allez donc battre en brèche linstinct carnivore qui tyrannise les trois-quarts et demi de lhumanité ! Du moins, pour sauver ce qui peut être sauvé, il semploie de son mieux à acheter les oiseaux captifs pour les rendre à la liberté, les poissons en vente pour les reporter à la rivière. En cela consiste lin-kong caractères chinois des bouddhistes, procédé infaillible pour acquérir la béatitude éternelle. Mais, par exemple, quun poupon vagisse sur la rue, quun minable famélique agonise devant leur porte, ils nen ont cure, Laltruisme est bien le cadet de leurs soucis.

    Mais, et les poissons rouges ? En parlerez-vous enfin ?

    Patience ! Jy arrive à linstant. Au bon vieux temps il y avait un certain Tin, caractères chinois, jeûneur convaincu, qui sétait spécialisé dans le sauvetage des poissons. Un jour quil en avait acheté 120, il sen revenait du marché rayonnant de joie. Chemin faisant il songeait : 120 émanations de Fou-pou-sa caractères chinois (Bouddha) soustraites à la mort en une seule fois, grâce à mes soins ! Quelle bonne référence pour lautre vie ! Rentré chez lui, il plonge délicatement ses pupilles dans un bassin deau limpide, puis sort pour une affaire urgente.

    En le voyant opérer, la ménagère avait senti son sang bouillonner en son cerveau, comme leau dans un pot-au-feu. Acariâtre, sordidement avaricieuse et, pour comble, laide comme les sept péchés capitaux, la mégère se souciait aussi peu de la vie future que de lan mille. Toujours la même lubie, grommelait-elle ! Le visionnaire nen démordra pas quil ne nous ait réduits à la mendicité. Cest exaspérant. Que la peste emporte lhalluciné !

    Tout à coup une idée lui vint : Si je faisais une friture de ses diables de poissons pendant quil ny est pas ? Ce serait toujours autant de gagné.

    Sur ce, dun geste rageur, elle fourre tout à la poêle et se promet une succulente friture,
    Mais voici que le mari rentre à limproviste... Constatation faite de la scélératesse féminine, il blémit dindignation. On devine la suite.

    Deux nuages chargés délectricité contraire ne sabordent pas sans déclarer un orage. Ce soir-là, lorage fut terrible au domicile de Tin. Clameurs, injures, imprécations, sy croisaient comme des éclairs à jet continu. Finalement la tempête se résolut comme de juste en une grêle de coups, au grand dam de la pimbêche.

    La correction administrée supérieurement, le jeûneur saperçoit que les poissons ne se sont pas résignés à mourir. Ils pirouettent, bondissent, se démènent frénétiquement dans lhuile, comme pour protester contre linjustice du sort. Sans doute leur épiderme sest teinté de rouge mordoré, mais ils sont vivants, ce quil y a plus de plus vivant. Emu aux larmes, criant miracle, notre homme sempresse de les porter au lac.

    Les rescapés ne demandaient pas autre chose.
    Depuis lors, les cyprins ont fait souche, transmettant à leur postérité la jolie robe cardinalice qui charme nos yeux. Les lacs et les fleuves communiquant entre eux par mille canaux occultes, ils ont essaimé jusque dans les océans.

    Sans la dévotion de Tin le jeûneur et lincartade de sa moitié, la faune neût jamais connu les intéressants poissons rouges.

    Voilà la légende. Y croira qui voudra.

    1923/372-375
    372-375
    Anonyme
    France
    1923
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