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Varia : Loreille de judas

VARIA Loreille de judas
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    Loreille de judas

    Les questions dalimentation sont toujours dactualité, et même si importantes que le moindre progrès en la matière devient quelquefois un bienfait mondial. Dautre part, lhomme ne vit pas seulement de viande et de pain ou de riz ; il vit aussi de fruits, de légumes, et même de... champignons. Ces derniers, la nature les lui fournit gratuitement et spontanément, mais non partout avec la même abondance, ni à chaque saison uniformément ; elle mêle à plaisir espèces comestibles, parfumées, délices de la table, et espèces vénéneuses, dont un seul individu dans un plat suffit pour envoyer toute une famille rejoindre ses ancêtres.

    Quel avantage donc si lhomme savait reproduire, cultiver au moins les espèces les plus utiles ! Hélas ! malgré de longues recherches et de multiples essais, cette culture est encore dans son enfance. Les champignonnières dEurope et dAmérique ne reproduisent guère que le psalliote champêtre (agaricinées) ou champignon de couche. Puis donc que la science fait faillite, reste à faire connaître et propager ce que la chance a fait découvrir. Cest ainsi que, dans notre Extrême-Orient, on reproduit couramment plusieurs autres espèces de champignons. Au Japon, sur bûches de chêne, de châtaignier ou de hêtre, on fait venir le cortinellus shii-take, que le commerce nous apporte desséché jusquen Chine. Si le jeu en vaut la chandelle, quelque confrère du pays des chrysanthèmes pourrait nous dire dans le Bulletin comment sen fait la culture et quels sont les usages de ce champignon.

    En Chine, dans la province du Ganhouy et ailleurs, on cultive sur tronçons de pins enterrés le pachyma cocos (en chinois : fou lin caractères chinois), drogue pharmaceutique dont les Cantonnais, dit-on, font grand usage et quon trouve du nord au sud du Céleste Empire dans toute pharmacie bien achalandée. Ce champignon nest pas alimentaire. Sa culture, dailleurs assez dispendieuse, est aussi très chanceuse et peut ruiner son homme, comme aussi lenrichir en peu dannées.

    Il en est un autre de culture facile et de valeur alimentaire non négligeable. On le cultive dans de nombreux coins de Chine, où il est pour les campagnards gênés une source de recettes leur permettant de doubler le cap famineux de la cinquième lune, sans leur causer ni dépenses ni fatigues. Mais comment le présenter aux lecteurs du Bulletin, gens probes, serviteurs fidèles ? Il porte le nom dun traître, du plus abominable des traîtres, du traître dont le nom sert à stigmatiser les autres traîtres. Cest... loreille de Judas, Excidia auricula Jud Fr. de la classe des Basidiomycètes (en chinois moù eùl caractères chinois ; en dioï, thatt theueu). Il est spontané en France sur les vieux troncs, tout comme ici. La culture toutefois ny serait pas aussi rémunératrice, car, hormis en Algérie peut-être, les arbres quil faut sacrifier y ont une autre valeur que dans nos pays peu peuplés et à organisation communiste. Mais il serait possible, semble-t-il, par une culture méthodique, raisonnée, den augmenter beaucoup le rendement.

    Voici le procédé tout à fait primitif et sans frais que jai vu employer en certain canton : cest chez les Dioi de Lânlông. Dans cette région, comme dans dautres occupées par cette race au Tonkin et au Laos, seules les rizières au fond du val ont possesseur attitré : tous les autres terrains appartiennent au village à titre indivis. Le sommet des collines est généralement boisé. Si cest de chênes-liège, arbres à écorce très épaisse, cupule du gland crêpue, les pauvres se payent chaque année une récolte de champignons. Pour cela, à la seconde lune, aussitôt que les chênes ont déversé leurs bourgeons, étalé leur troisième feuille, le Dioi prend sa hache et abat les arbres à sa convenance : ni trop jeunes, ni trop vieux, dun pied ou deux de circonférence au tronc. Mais cest tout le travail quil assume : là où sont tombés les arbres, là il les laisse : in herbis que foris sunt et rore cli tingatur (Dan. IV. 12). Les zéphyrs seront chargés dapporter les spores densemencement : le soleil et la pluie du bon Dieu feront le reste. Pour lui, il reviendra dans un an à la cinquième lune, quand les pluies donneront, cueillir ses oreillettes. Il les desséchera sur la claie de son foyer et de suite les portera au marché, où on les lui paiera une piastre pour deux livres. Quelle aubaine pour ce gagne-petit ! Les collecteurs chinois, eux, les transporteront au loin, à Lânlông, à Pèsè, où ils les revendront à double et triple prix.

    En dautres endroits, où les arbres sont plus rares et le goût du farniente moins tyrannique, lopérateur sectionne les troncs et les branches, dresse les bûches contre un support, mais toujours sous le soleil et la pluie. Quand les cryptogames montrent leurs pavillons à lorée des écorces crevées, il arrose de temps à autre son bûcher avec de leau de cuisson du riz. Le rendement rémunère ses soins : trois ans daffilée, à la saison chaude, les bûches en tous sens poussent des oreilles.

    La méthode nest ni dispendieuse, ni pénible. Si quelque broussard parmi nos confrères dispose de chênes à écorce épaisse, il trouvera là à peu de frais de quoi varier son ordinaire. Le champignon, pour rendre tout son mucilage, demande à être cuit à leau longuement ; après quoi, on laccommode à la viande et on le relève avec des épices, car il na par lui-même ni haute saveur, ni parfum suave.

    JOSEPH ESQUIROL,
    Missionnaire de Lanlong
    1926/303-305
    303-305
    Esquirol
    Chine
    1926
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