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Varia : Les méfaits des impondérables

VARIA Les Méfaits des Impondérables. Par les beaux jours dété voltige et bruisse dans latmosphère tout un monde de moucherons minuscules. Hôtes des bois humides, des vallées marécageuses, ils se répandent dans lair ambiant, quils zèbrent de leurs folles randonnées. On croirait à un fac-similé réduit des phalanges aériennes décrites dans lApocalypse.
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    VARIA
    Les Méfaits des Impondérables.

    Par les beaux jours dété voltige et bruisse dans latmosphère tout un monde de moucherons minuscules. Hôtes des bois humides, des vallées marécageuses, ils se répandent dans lair ambiant, quils zèbrent de leurs folles randonnées. On croirait à un fac-similé réduit des phalanges aériennes décrites dans lApocalypse.

    Elles nont rien de banal les évolutions des bestioles. On les voit sélever sous la forme de nuées subtiles, ondoyantes, exécuter automatiquement des montées et des descentes doublées doscillations, image du roulis et du tangage des navires. Ce nest pas tout : le rythme de la danse se complique encore de passes, dentrechats, de chassés-croisés en diagonale. Cette savante gymnastique se poursuit tout le jour, sans heurts ni collisions, avec une maestria à déconcerter les plus fameuses ballerines.

    Mais, étonnants dagilité, les moucherons manquent essentiellement de résistance. Combien fragiles ces légions quarrête une toile daraignée, quun coup de vent désorganise, qui se dispersent à lapproche dun orage ! Viennent les premières froidures dautomne, du coup les myriades sautillantes séclipseront sans laisser trace de leur passage ici-bas.

    Sachant que Dieu na rien fait dinutile, on est en droit de se demander à quelle fin ont été créés ces êtres éphémères.

    Les anciens, peu versés dans lentomologie, disaient : Cest que la nature a horreur du vide ; explication vague, bonne tout au plus à voiler lignorance. Il ny a pas lieu de sen étonner, vu que le microscope nétait pas inventé à leur époque.

    Lexpérience a démontré que lhirondelle vit exclusivement de moustiques, que les gobe-mouches et autres insectivores en font des hécatombes, que les batraciens en happent des myriades. Là se borne lutilité connue des animalcules : cest plutôt mince.

    Par contre, les méfaits que leur impute la voix publique sont plus que graves. Les moustiques, en effet, ne sont pas les créatures folichonnes, anodines, que laisserait croire leur chétive apparence : tant sen faut !

    Anodins, les vampires assoiffés de sang, qui se ruent sur les animaux sans distinction, les tarabustent, les harcèlent jusquà les faire sortir des gonds, témoin le lion de la fable ! Seul lhippopotame dédaigne leurs morsures, grâce à lépaisseur de sa peau imperméable même à la chevrotine, presque à la mitraille.

    Timides, les impudents qui osent sattaquer à lhomme, le roi de la création !

    Lhistoire natteste-t-elle pas quils ne sont rien moins quinoffensifs les diablotins qui ont affolé lEgypte des Pharaons, mis en déroute une armée assyrienne avec ses éléphants de guerre, sucé le sang de générations multiples ? Aussi nest-il aucun mortel, si vaillant quon le suppose, que leur apparition nimportune et ninquiète, chacun sachant combien leur piqûre démange, cuit, agace, exaspère. Encore faut-il noter que ces taquineries odieuses ne procèdent pas de la nécessité, puisque les bestioles peuvent fort bien vivre sans nuire à qui que ce soit.

    Lhomme alerté par un moucheron ! Voilà, soit dit en passant, un fait peu glorieux pour notre nature infatuée et un vibrant appel à la modestie. Cest, par dessus tout, une satire mordante à ladresse des libres-penseurs, des intellectuels sceptiques et autres mécréants de tout acabit. On rit de pitié en songeant quune demi-douzaine de moustiques assaillant le nez du plus farouche démagogue suffirait pour lui faire rétracter sa devise : ni Dieu ni maître. Sont-ils assez risibles, les F.., les bolchevistes et tutti quanti conjurés contre le Créateur, eux qui détaleraient prestement devant une escouade de cousins ? Lhistoire des Titans escaladant le ciel pour détrôner Jupiter nest donc plus une simple fiction de la mythologie païenne.

    Ceci me remet en mémoire une piquante allégorie dun célèbre caricaturiste. Au pied dune statue colossale du Sacré-Cur sagite un ramassis de pygmées en gibus et en frac. Tandis que les uns pérorent, gesticulent, les autres sévertuent à abattre la statue en tirant sur des câbles gros comme des fils daraignée. Cest dun grotesque achevé.

    Il y a aura tantôt deux mille ans que lincrédulité sacharne à cette folle entreprise, et depuis deux mille ans la majestueuse figure de Jésus rayonne sur le monde dun éclat sans cesse grandissant. Croyez-vous que les factieux se découragent ? Pas le moins du monde. Explique qui pourra ce mystère.

    Mais revenons à nos moustiques. La science moderne leur impute force scélératesses. Ce sont eux, affirme-t-elle, qui transmettent la fièvre multiforme qui fait annuellement des victimes sans nombre ; eux encore qui inoculent le virus du charbon, du choléra morbus et, sans doute, dautres affections morbides, cauchemar des praticiens.

    Ce quil y a de plus fâcheux, cest que, dans son état actuel, la science ne peut opposer au fléau autre chose que des palliatifs ; lexiguïté du moucheron, son extraordinaire pullulation sous tous les climats, défient à jamais lingéniosité humaine avec sa stratégie. Sans doute, les moyens prophylactiques usités de nos jours ne sont pas dépourvus defficacité, mais ils natteignent pas lobjectif visé à savoir lextermination de la triste engeance, cause de tant maux.

    Ainsi, dessécher les marécages, drainer les terrains fangeux, combler les lagunes, cest restreindre les foyers de pestilence, supprimer des nids à microbes ; mais on ne peut espérer la disparition complète des eaux stagnantes sur tout le globe terrestre. On a tenté avec succès de les couvrir dune nappe de pétrole. Cette huile minérale constitue, en effet, un insecticide puissant, mortel aux moustiques et à leurs larves ; mais son rôle prépondérant dans lindustrie, joint à sa valeur commerciale, ne permet pas de laffecter à cet usage dans les proportions désirables.

    La guerre aux petits vampires au moyen de fumigations date vraisemblablement de lépoque antédiluvienne. Elle consiste, comme lon sait, à brûler des rameaux résineux, des plantes aromatiques, telles que larmoise, labsinthe, larroche puante, des détritus humides, etc. La fumée âcre, épaisse, qui sen dégage, étourdit et disperse momentanément les agresseurs, mais ne les asphyxie pas : dès que la fumée se dissipe, ils reviennent à lassaut avec plus dacharnement.

    Au Céleste Empire, préféré des moucherons, ainsi que tous les pays de rizières, lindustrie a créé divers narcotiques, connus sous le nom général de chasse-cousins (caractères chinois). Le plus estimé se prépare comme il suit : dans un tube de papier long de quinze à vingt centimètres, on tasse de la sciure de bois saupoudrée de soufre, duns substance minérale (caractères chinois), dos danguille pilés. Cette mixture allumée se consume lentement, projetant un mince filet de fumée plusieurs heures durant. Un tel engin de guerre ne paraît pas bien redoutable : cependant placez-le dans un appartement noir de moustiques, en moins de dix minutes la horde envahissante a complètement vidé la place. La vertu de cette recette nest donc pas contestable, mais son emploi se trouve forcément localisé.

    Est-ce là tout ? Lhomme se trouverait-il donc impuissant contre ces infimes tyranneaux ? Hélas ! Je crains fort quil en soit ainsi. Elles courent le monde les réclames soi-disant infaillibles, mais narrivant de fait quà engourdir les bestioles ou les faire éternuer ; leurs vraies victimes sont les ingénus qui sy fient. Renvoyée aux calendes grecques la disparition des moustiques....

    Il y a bien un stratagème tristement fameux que la fièvre dhégémonie a suggéré aux Allemands dans la dernière guerre : je veux dire les gaz asphyxiants dérivés du chlore et du brome. Ceux-là ne plaisantent pas : le résultat en est souverain, foudroyant. Mais il est à prévoir que leur emploi serait fatal à la race humaine : le remède, pire cent fois que le mal, équivaudrait au pavé de lours.

    Jai mis les moustiques au premier plan, parce que plus connus et plus importuns. Ils ne manquent pas de complices ni de collaborateurs, dont beaucoup les surpassent en malfaisance. Qui ne connaît, par exemple, lacarus de la gale ; le moucheron silencieux (caractères chinois), dont la piqûre est si douloureuse ; la chique ou bicho, qui enfonce sa tête sous la peau et se gorge de sang ; la puce, qui inocule sournoisement la peste bubonique, etc. Il ny a là quune infime des impondérables qui sacharnent à nous persécuter. Sous le nom de microbes la science moderne désigne une infinité dorganismes microscopiques répandus dans leau, dans lair, dans nature : encore na-t-elle pas épuisé la matière, bon nombre se dérobant à ses investigations.

    Quelle les distingue en bacilles, vibrions, infusoires, etc. il importe peu ; notons seulement quun grand nombre de variétés nous sont hostiles. Sans y prendre garde, lhomme sen incorpore des quantités par lair quil aspire, par leau quil absorbe, par les aliments dont il se sustente ; cest immanquable. Il y en a aussi de congénitaux, que le nouveau-né tient de la nature ou de lhérédité ; si bien que lorganisme humain sen trouve tout imprégné ; aucun de ses éléments constitutifs, même accessoires, néchappe à laction microbienne : chacun sait que la calvitie est le fait dun parasite à lil nu.

    Ainsi, quil le veuille ou non, lêtre humain incarne en lui deux principes connexes, bien que diamétralement opposés : lun de vie, lautre de mort. Suivant la loi de nature, les deux antagonistes grandissent, se développent de compagnie, tendant à se supplanter mutuellement. Et voilà déclenchée une guerre intestine qui ne finira quà la disparition de lun des rivaux. Mais, dans cette situation critique, la grande misère du patient est de ne pouvoir conforter ses principes vitaux sans affermir en même temps les principes mortifères.

    Les choses étant ainsi, que penser dune existence minée par tant dennemis au dehors et au dedans ? Vouée à la mort pabulum mortis, elle lest fatalement, puisquelle héberge, elle sustente les facteurs de sa ruine : en tout état de cause elle ne saurait durer longtemps.

    Cest presque une gageure quen sa courte carrière, lhomme accomplisse des uvres si marquantes et si variées. Il a étudié le cours des astres, arraché ses secrets à la nature, affirmé enfin sa suzeraineté sur tous les êtres de la création. Les éléments lui sont soumis, les fauves le craignent, la matière se prête à ses caprices Oui : mais il flanche devant les microbes ; ils sont trop et trop petits. Trop et trop petits, ces deux mots expliquent une anomalie qui a des airs de paradoxe.

    Proposez à lhomme danéantir les ours, les léopards ou toute autre espèce carnivore ; il ne se récusera pas : avec du temps et de la patience, il en viendra à bout. Lentreprise, certes, ne manque ni de difficultés ni de risques : du moins son objet, visible à lil nu, prête le flanc à lattaque. Mais partir en guerre contre un ennemi imperceptible, impalpable, cela rappelle cruellement les prouesses de Don Quichotte.

    Il est vrai quon dit et redit quimpossible nest pas français, et il na pas été démenti, le vieil adage : labor improbus omnia vincit ; et pourtant !

    Par bonheur, le XIXe siècle sest ému dun état de choses humiliant pour la science et incompatible avec le progrès moderne. Les merveilleux travaux de Pasteur sur les microbes, ouvrant enfin à lart médical des horizons insoupçonnés, ont rendu à la pauvre humanité des services inappréciables. Et voici que, poursuivant les investigations géniales du maître, ses disciples ont inventé déjà bon nombre de sérums et de vaccins pour prévenir ou combattre lintoxication. A mesure que lanalyse découvre une maladie nouvelle, la thérapeutique lui oppose un antidote approprié : ainsi la liste des formules curatives saccroît rapidement. Il y a lieu despérer ce beau mouvement nest quà son début et quun avenir prochain annulera les agissements perfides des atomiques. Lidéal serait assurément de couper le mal à sa racine en éliminant sans pitié toute la racaille pestifère, y compris les polypes dont les agglomérations sous-marines multiplient les écueils pour les navigateurs.

    On prévoit bien quune telle mesure susciterait des protestations chez les corailleurs, que leur clientèle féminine en serait marrie ; mais importe, lorsque lintérêt public est en jeu ? Il est clair quà la victoire sur lennemi ne serait pas payée trop chèrement. Parmi les uvres sociales, celle-ci ferait le plus grand honneur tant à la décision quà lingéniosité pratique des hommes de cur.

    Hélas ! en cette affaire, générosité et décision se heurtent à de réelles impossibilités. Dabord il est notoire que certains microbes contribuent à notre conservation, voire même lui sont nécessaires : qui se chargera du triage ?

    Puis ces rêves dune humanité exempte de souffrance, sils ne frisent pas lutopie, ne risquent-ils pas de contrevenir aux dispositions de la Providence ? Il semble bien, en effet, que moustiques et consorts obéissent à un mot dordre supérieur, tout comme la migraine et les rhumatismes. Les uns et les autres ont reçu procuration du ciel pour rappeler aux humains que la terre est un lieu de lutte et dépreuve ; ils remplissent simplement leur mandat ; à nous de prendre garde.

    Hanc occupationem pessimam dedit Deus filiis hominum, ut occuparentur in ea (ECCLE. I, 13).

    Les parasites dureront aussi longtemps que le monde : cest un mal nécessaire, comme la zizanie et les sottes gens.

    E.-E.


    1927/102-108
    102-108
    Anonyme
    France
    1927
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