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Varia : Les Jermites

VARIA Les Jermites. Enfin ! Après deux mois dabsence, me voici de retour à ma résidence principale. Ne soyez pas surpris de cette exclamation joyeuse den avoir fini dune longue tournée à travers mon district : même pour le missionnaire, qui ne doit nulle part faire son nid, les joies et les douceurs dun chez soi plus tranquille ont des charmes reposants.
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    VARIA

    Les Jermites.

    Enfin ! Après deux mois dabsence, me voici de retour à ma résidence principale. Ne soyez pas surpris de cette exclamation joyeuse den avoir fini dune longue tournée à travers mon district : même pour le missionnaire, qui ne doit nulle part faire son nid, les joies et les douceurs dun chez soi plus tranquille ont des charmes reposants.

    Dans la monotonie continue de quelques jours, il se délasse de ses fatigues et, pendant que la bête est au vert, son âme se réconforte dans la prière et la méditation. Le travail, dailleurs, ne manque pas à son activité et ses journées ne sont pas paresseuses. Cest alors que vraiment il a aussi le loisir dapprécier la lecture et, quoique sa bibliothèque ne soit pas très variée ni fournie, il passe de bons moments à feuilleter des livres quil a déjà vingt fois parcourus, mais qui lui apportent cependant des sensations nouvelles et des connaissances oubliées, toujours utiles et agréables. Ce fut donc avec bonheur que je retrouvai mon home et toutes ces choses que lusage ma rendues familières et auxquelles lhabitude ma attaché presque à les rendre intégrantes à ma personnalité.

    Que dheureux instants en perspective ! A peine arrivé et après quelques petits travaux de propreté pour enlever la poussière accumulée par un abandon trop complet, cest avec plaisir, presque avec volupté, que je jette le coup dil du maître : non pas un regard sévère, mais plutôt un regard caressant, quoique cependant inquisiteur. Tout est à sa place ; rien ne paraît anormal. Personne na touché à mes affaires : cest donc pour le mieux. Cependant dans un coin, courant sur la surface extérieure et unie de ma bibliothèque, un bourrelet grisâtre, renflé et inégal, se dessinait avec des contours irréguliers, puis brusquement disparaissait dans lintérieur du meuble. Du bout du doigt, jeffrite cette terre coagulée et ferme, et quelle nest pas ma surprise, ma stupéfaction, de constater que cest un tunnel servant aux fourmis blanches de chemin de communication pour aller commodément de leur repaire au champ daction choisi par leur instinct et leur voracité, et qui était mes pauvres livres. Les couvertures avaient été mangées et on ne pouvait se rendre compte des dégâts quen les prenant à la main : car alors les feuilles déchiquetées et rongées tombaient sur le sol en une fine poussière, entraînant dans leur chute les corps dune multitude de ces hôtes indésirables, qui vivement, pour fuir la lumière, se précipitaient et se cachaient dans tous les interstices dun plancher aux rainures disjointes.

    Pauvre de moi ! Elles en avaient fait un beau travail ! Et, je lavoue à ma honte, au lieu dadmirer leur habileté et le génie perfectionné de leur sape, ce fut avec colère que je constatai leur esprit destructeur. Ah ! Oui, je pouvais espérer passer des heures silencieuses et charmantes dans la lecture !... Souvent javais fait de sinistres prévisions, mais jamais je navais pensé que dans lespace de deux mois, toute ma collection de livres et de manuscrits aurait été détruite et aurait servi à entretenir en bonne forme une armée de parasites, qui après avoir abusé de la situation, me laisserait sans vergogne, à la place de mes ouvrages aimés, un amas de cendres et de débris informes.

    Je savais les fourmis blanches friandes de bois, mais je venais dapprendre à mes dépens que le papier, imprimé ou non, est un mets que leur estomac est loin de dédaigner.

    Dans nos pays de mission, qui ignore la réputation de ces terribles rongeurs ? De combien de désastres ne sont-elles pas les auteurs ? A quelles dépenses nont-elles pas obligé leurs victimes pour réparer leurs méfaits et les catastrophes causées par elles ? Si encore on connaissait un moyen de se préserver de leurs déprédations !

    La science cherche ; mais, comme pour beaucoup dautres problèmes, elle na pas encore trouvé de solution ; les palliatifs sont nombreux et on vantera certains pièges au succès incertain, mais tout cela napporte que des résultats momentanés et ne sert trop souvent quà endormir la défiance, ce qui donne la partie belle à cette engeance sournoise et dissimulée, qui, sans bruit, sans heurt, avance ses travaux de destruction, ne sattaquant avec sagesse quaux obstacles qui peuvent être broyés par leurs fortes mandibules et ne laissant souvent aucune trace extérieure de leur néfaste passage. Petit à petit elles envahissent votre domaine, conduisant leurs entreprises avec un art consommé, sintroduisant sournoisement par la moindre fissure après sêtre frayé un chemin souterrain qui, de leur repaire toujours caché dans la terre, les conduira jusque chez vous, et là elles agissent comme dans une propriété sans maître et leur appartenant. Jamais elles ne travaillent en plein jour : la lumière leur fait horreur. Aussi quelle ingéniosité pour se construire un abri couvert fait de pulpe, de détritus, de parcelles de terre, de poussière de bois, le tout amalgamé par une espèce de ciment quelles sécrètent en abondance. Qui les guide dans leurs pérégrinations à la recherche de leurs mets préférés ? Mystère ! Leur odorat subtil ne les induit pas en erreur. Elles savent où elles vont et pourquoi elles y vont. Elles choisissent ce qui leur convient le mieux et, en gourmets, dégustent les morceaux les plus friands et les plus agréables à leur goût et à leur sensualité.

    Les termites, scientifiquement parlant, sont un genre dinsectes névroptères de la famille des planipennes. Par leurs murs et leurs habitudes elles rappellent beaucoup les fourmis, doù le nom de fourmis blanches, qui leur fut donné à cause aussi de la couleur jaunâtre de leur peau. Leur corps, reconnaissable à différents caractères, quatre articles à tous les tarses, antennes de soie, abdomen dépourvu de filet, ailes très longues et horizontales, mais seulement chez les mâles et les femelles, paraît court et déprimé. Par leur constitution anatomique, ils ont un aspect lourdaud qui, à première vue, les empêche dêtre confondus avec les véritables fourmis, dont le maintien, le port de tête hautain et lallure dégagée sont plutôt de personnes élégantes et de princesses. Malgré cela, comme celles-ci, ils peuvent se mouvoir avec une extrême rapidité. Leurs mandibules, leurs mâchoires et leurs lèvres rappellent, par leur forme et leur développement, les mêmes pièces de la bouche des orthoptères.

    Les termites vivent en sociétés innombrables, ordinairement composées de mâles, de femelles, dindividus neutres ou stériles, de larves et de nymphes. Par une singularité inexpliquée jusquici, chacune de ces catégories présente des individus de taille différente suivant les saisons. Daprès un naturaliste chinois, lhiver, temps de repos, serait la période damaigrissement et, au printemps, ils reprendraient une nouvelle vigueur, qui augmenterait leur force et leur corpulence en proportion des travaux pénibles et fatigants quils auraient à entreprendre pendant le cours de lannée.

    Il ne faudrait pas croire quil ny ait quune seule espèce de termites : ce serait une erreur ; il y en a plusieurs, ayant cependant toutes un caractère commun : le travail dans lobscurité.

    Parmi les plus connues, il faut nommer le termite lucifuge proprement dit (T. lucifugum), répandu un peu partout sur la surface de la terre. En France, on le trouve communément dans les landes de Gascogne, dans les villes de Rochefort, de La Rochelle, de Saintes, et aussi dans le Midi.

    Le termite flavicole, qui sattaque surtout aux arbres. En Espagne et en Algérie, il nuit beaucoup aux oliviers pour lesquels il a une préférence marquée et dont lessence à la forte saveur flatte son goût.

    Le termite belliqueux, longuement étudié et décrit minutieusement par Smeathmann, se trouve dans le sud de lAfrique. Ces termites paraissent être les mêmes qui habitent en abondance les Indes et Ceylan. Leur demeure souterraine est la base dun édifice compliqué, formé de terre agglomérée et concrétée, dune rare solidité. Composés de cônes dune hauteur double environ du diamètre de la base, groupés les uns autour des autres comme des tourelles, ils augmentent, se fondent peu à peu et forment une masse qui atteint jusquà 3 et 4 mètres de hauteur et représente un monticule de forme irrégulièrement conique. La solidité ne le cède en rien à la grandeur des dimensions. Dans lintérieur, divisé en cellules et en chambres réunies entre elles par des corridors, se trouvent le palais des souverains, les salles de service, les magasins à provisions et les alcôves où sont déposés les ufs et élevées les larves.

    Smeathmann, dans lAfrique centrale, aurait encore observé trois autres espèces, de murs et dindustries différentes. Le termite atroce, le termite mordant et le termite sylvestre, qui place toutes ses constructions et tout ce qui en dépend dans un nid sphérique, gros parfois comme une barrique et suspendu, à 20 ou 25 mètres du sol, dans les branches dun arbre. Cette habitation aérienne communique par une galerie maçonnée le long du tronc et des branches avec les demeures souterraines que toute termitière a toujours pour base.

    Cest lespèce la plus commune, les termites lucifuges proprement dits, qui avaient travaillé chez moi, ne me laissant quun très désagréable souvenir de leur court passage, malheureusement encore trop long. Daprès M. Lespès, qui en a fait une étude spéciale, on constate dans une seule habitation 9 sortes dindividus, dont je me bornerai à donner la liste.

    1-3. Les ouvriers, les soldats, les larves ;
    4-5. Les nymphes à petits étuis et les nymphes à longs étuis.
    6-7. Les petits mâles, les grands mâles.
    8-9. Les petites femelles, les grandes femelles.

    Cependant, malgré la description minutieuse quil donne de chaque sujet, tant pour la forme que pour la couleur et les dimensions, il est bien difficile de saisir les différences et de classifier daprès sa manière. Aussi on considère généralement que, dans une même termitière, il ny a que 5 personnages :

    1-2. Les mâles et les femelles, dont le corps est beaucoup plus grand et plus allongé que celui des autres individus et est pourvu dailes à lépoque de lémigration.

    3. Les neutres, privés dailes, remarquables par la grosseur de leur tête et le développement et la force de leurs mandibules.

    4. Les larves qui, comme les neutres, nont pas dailes, mais de plus sont aveugles. Leur taille est inférieure à celle des neutres, mais leur corps ressemble à celui des mâles ; il est cependant plus mou et moins consistant ; leur tête est arrondie.

    5. Les nymphes, ressemblant complètement aux larves, mais ayant des rudiments dailes.

    Et maintenant quelles sont les fonctions de chacun ?
    Les mâles et les femelles sont uniquement pour la reproduction. Au moment où la ponte va commencer, chaque colonie ne renferme ordinairement quun roi et une reine. Les ailes sont tombées et il ne leur en reste que la base. La rencontre se ferait, dit-on, dans les airs. La reine, une fois fécondée, peut atteindre des proportions énormes : son corps enfle démesurément, à lexception du thorax, ce qui fait que ses pattes ne peuvent plus toucher le sol. Les 9 segments de son abdomen sont tellement distendus quils atteignent la longueur de 5 à 6 pouces. Heureusement pour elle, les nymphes et les larves, dévouées servantes, sont à sa disposition, soit pour lui apporter la nourriture, soit pour laider à changer de place. Au reste, le travail ne leur manque pas, car leur souveraine peut pondre jusquà 80.000 ufs par jour, et à elles incombe loccupation de les recevoir et de les porter dans les appartements spécialement préparés à cet effet. Aussi le nom qui convient aux nymphes et aux larves est celui douvrières, car tout lentretien de la communauté repose sur leur diligence.

    Pendant ce temps, les neutres, qui représentent la force armée et quon appelle soldats, veillent à la défense et à la sûreté de la société. Un ennemi se présente-t-il ? Une brèche est-elle faite à lenceinte qui entoure leur demeure ? Bravement ils accourent, se précipitent au combat et luttent avec ardeur. Les ouvrières sont beaucoup plus nombreuses que les soldats, et cependant ces derniers exercent sur elles une autorité évidente, car leur zèle ne consiste pas seulement à faire vigilance ou à livrer bataille, mais aussi à exciter les autres à faire bonne et rapide besogne, comme le feraient de zélés et actifs contremaîtres. Pour stimuler le travail, pour sanimer au combat, les soldats frappent le sol de leurs fortes mandibules. A ce signal les ouvrières répondent par une sorte de frémissement général qui forme un véritable sifflement. Le courage de ces petites bêtes est merveilleux ; leurs morsures sont profondes et sanglantes. Quand un soldat a mordu, il ne lâche plus prise et préfère se laisser couper en deux plutôt que dabandonner sa proie.

    Dans une étude assez récente où sont décrites brièvement quelques murs de cette armée de pionniers, un naturaliste américain, Don. O Rian, dit que les soldats aussi sont aveugles. A mon avis, cest une erreur : les soldats possèdent de bons yeux : au reste, on comprendrait difficilement leur rôle de défenseurs, de guerriers et de sentinelles, si vraiment lusage de la vue nexistait pas pour eux. Tous les auteurs que jai pu consulter reconnaissent les larves et les nymphes comme aveugles, mais accordent aux neutres lorgane et la jouissance de la perception visuelle.

    Notre colonie étant donc au complet, et chacun remplissant son rôle sans aucune confusion, on peut imaginer les dégâts que doit causer une telle multitude. Aussi il nest pas rare de les voir sattaquer même aux arbres en pleine vigueur et en dévorer lécorce gonflée de suc et de sève, comme le fait le termite flavicole pour les oliviers.

    Mais bientôt les ufs arrivent à maturité, et, si le chiffre donné par Smeathmann est exact, il est effrayant ; car daprès ses calculs, il sélève à près de 30 millions par an. Bientôt la place manque pour toute cette agglomération et il y a émigration.

    Vers la saison des pluies, il leur pousse des ailes et, par quelque soirée dorage, mâles et femelles sortent par milliers de leur retraite souterraine. Leur vie aérienne est de courte durée. Au bout de quelques heures, à bout de forces, ils tombent sur le sol : leurs ailes se flétrissent et se détachent.

    La terre est jonchée de ces malheureux, désormais presque incapables déchapper à leurs ennemis, les oiseaux, qui se gorgent de cette provende annuelle. Bien peu échappent au massacre. Quelques couples seulement arrivent, en se cachant, à éviter la mort et forment le noyau dun nouvel essaim, ne songeant plus quà accroître le nombre de leurs sujets, à condition cependant que le hasard amène auprès deux quelques individus de rang inférieur, nymphes, larves et soldats.

    Le savant qui, un jour, trouvera le moyen de nous débarrasser des fourmis blanches, rendra un service immense à lhumanité, car on ne compte plus les dommages causés par leur appétit dévorant. Espérons que ce sera bientôt.

    Au mois daoût 1925, par une matinée lourde dhumidité et de chaleur, je me promenais en rêvant dans une allée ombragée dun parc, lorsque je vis se dérouler à mes pieds une scène vraiment curieuse. Près dune grosse pierre et à moitié caché par une fine mousse, un essaim de termites se démenait effaré. Je regardais, cherchant pour quelle raison ils sagitaient ainsi à découvert, eux que leurs murs condamnent à lobscurité, quand soudain apparurent quelques grosses fourmis noires, qui, se précipitant avec fougue sur les termites, les poursuivaient, les saisissaient entre leurs fortes mandibules et les emportaient pantelants, comme un tigre aurait fait de sa proie, jusquà lentrée de leur nid, à quelque distance. Là, par une étroite ouverture, elles disparaissaient dans lintérieur de la terre pour reparaître bientôt encore plus furieuses et plus avides de carnage. Lenlèvement des termites ne se faisait pas sans difficulté, car ils se défendaient bravement, se liguant quatre ou cinq contre la même fourmi ; mais celle-ci, par de vigoureux efforts, se débarrassait des assaillants et chaque fois une nouvelle victime disparaissait, emportée dans le repaire des ravisseurs. La lutte dura jusquà extermination presque complète, et quelques termites seulement réussirent à échapper par la fuite à lesclavage ou à la mort.

    Peut-être y aurait-il lieu détudier de plus près les murs de cette espèce de fourmis, très abondante dans le sud de la Chine. Leur instinct belliqueux rendrait, sans doute, dappréciables services là où les fourmis blanches se livrent à leurs déprédations.

    Un jour, causant avec un de mes confrères, la conversation tomba justement sur les termites ; navré, je racontais que ma résidence, envahie par cette engeance détestable, leur avait servi de salle de festin et comment mes livres, ma bibliothèque, mes manuscrits, étaient devenus dans lespace de deux mois un amas informe de détritus. Peuh ! Me répondit-il ; vos fourmis blanches... en deux mois ! ... Ce nest rien ! ... Moi qui vous parle, jai eu bien mieux. Un jour je monte à lautel pour célébrer la sainte mess. Je maperçus bien que mes canons dautel, qui étaient en carton, avaient commencé à être rongés : je ny fis pas cependant grande attention. Eh bien ! Savez-vous ce qui arriva ? Cest que, à la fin de la messe, je navais plus de canons dautel : les fourmis blanches me les avaient complètement dévorés durant ce laps de temps, cest-à-dire en moins dune demi-heure.

    E. L.
    1926/97-104
    97-104
    Anonyme
    France
    1926
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